LE PASSÉ DÉFINI ET LE PASSÉ INDÉFINI
422. A côté du passé simple, qu'elles ont hérité du latin, les langues romanes ont créé le passé composé ou périphrastique : je donnaiy j'ai donné. Les dénominations de passé défini et passé indéfini ne sont pas heureuses, car elles expriment fort mal la dififérence des deux temps.
Au fond, ils ont le même sens ; mais comme toujours dans les cas pareils, les grammairiens ont profité de la double forme pour établir des nuances de signification. C'est d'ailleurs une tendance de la langue de ne pas laisser deux mois ou deux formes rigoureusement synonymes ; mais il faut éviter de l'exagérer par des subtilités d'interprétation.
Le passé composé tend à remplacer l'autre, sauf dans le langage des personnes du Midi, qui subissent l'influence des patois méridionaux oi!i le passé simple s'est mieux conservé.
En français, le passé composé peut s'employer dans tous les sens. Au contraire, on ne peut employer le
passé simple quand le temps de l'action n'est pas indiqué ou quand raction est présentée comme s'étant faite dans un temps qui n'est pas complètement écoulé (cette année, cette semaine, etc.). C'est que, dans ces deux hypothèses, on conçoit bien mieux l'emploi d'un temps qui, comme le passé composé, exprime moins le passé considéré en lui-même, que l'antériorité vague de Faction relativement au moment présent.
Le passé simple est surtout utile, à cause de sa brièveté, dans les récits prolongés des histoires et des romans. Mais on ne l'emploie pas quand on raconte rapidement un fait récent, et c est ce qui fait que les premières et secondes personnes de ce temps tombent en désuétude.
423. C'est seulement depuis le samedi 3 juin 1679 qu'il est de règle de ne pas faire accorder le participe présent employé comme participe. De l'ancien usage, on a conservé, sans raison suffisante, a les ayante droit y> et « les ayants cause. »
Aujourd'hui, le participe est invariable après €n{c*^esi alors un gérondif) et quand il est accompagné d'un complément, direct, indirect ou circonstanciel ou suivi d*un adverbe. Ajoutez le cas où il est employé comme l'ablatif absolu des Latins, sauf cependant dans séance ' tenante, toute affaire cessante^ où l'accord, se faisant sentir dans la prononciation, a pu moins facilement être supprimé.
424. Il y aurait beaucoup à dire sur la légitimité et sur Tapplication réelle» dans le langage parlé, des règles relatives à l'accord du participe passé (^). Mais, sans toucher au principe déjà vieux en vertu duquel le participe conjugué avec avoir s'accorde avec le complément direct qui précède, on pourrait au moins régler les cas douteux d'une manière plus large qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
/. — Participe accompagné d'un attribut (').
Type « .l'avoir manqué belle ».
425. Après avoir établi en principe que le participe s'accorde avec le complément direct qui précède, et avoir donné entre autres exemples : « Elle put résister, car Dieu Tavait rendue puissante » , il est illogique de considérer comme une faute « favoir manquée belle, /'avoir échappée belle », car si le pronom F laisse un doute possible sur la nature du nom qu'il représente, l'adjectif beUe indique nettement que ce nom était féminin; il s'agit en effet d'une balle, les expressions sont empruntées au jeu de paume.
i . Voyez Revue de philologie françaite, t. III, p. 241 et suiv.
2. On ne donne ordinairement le nom 6.*aUribut à l'adjectif ou au nom, que lorsqu'il se rapporte au sujet, « Brillant » est attribut dans : « il est ou il devient brillani, > Mais dans « on le rend brillant », il est bien évident que l'adjectif Joue, relativement au régime Uf le même rôle que relativement au sujet il dans la première phrase.
AGCOKD DU PARTICIPE PASSÉ Si?
Si on écrit « il Tavait rendue puissante ]>, il faut donc écrire aussi : « il Pavait manquée belle. t> Ces deux exemples se rapportent au même cas. Mais Faccord, dans ce cas, cous parait seulement devoir être toléré. Le nonaccord est préférable, parce que l'adjectif attribut forme locution avec le verbe : en réalité on ne la rend pas, mais on la rend puissante; quand on dit qu'on Ta « manqué belle », en parlant d'une balle ou d'une occasion, l'attribut est inséparable du participe, et il est naturel de ne pas redoubler l'accord, de le marquer seulement à la fin de la locution.
Dès lors, il est très correct de laisser le participe invariable, de ne faire accorder que l'attribut, sur lequel porte l'idée principale, et d'écrire comme Molière :
Nous rayons, en dormant, madame, échappé belle;
et comme Bossuet : « Combien de fois a-t-elle remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l'une de l'avoir fait chrétienne, lautre de l'avoir fait reine malheureuse. » C'est la règle de Vaugelas (*).
//. — Accord exceptionnel du participe des verbes neutres (coûté, valu, etc.)
426. Coûter et valoir sont des verbes neutres. Quand on dit : « Cet objet coûte ou vaut trois francs », trois francs est un complément circonstanciel et non un complément direct, il répond à la question combien et non à la question quoi. Si ces verbes sont employés au figuré, il est bien évident que la nature de leur complément n'en est pas changée. Par conséquent, il est illogique d'avoir, relativement à l'accord avec le complé-
1. Cf. Revue de philologie françaite^ tome III, p. 2U et S76.
ment, une règle pour coûté et valu employés au propre et une autre pour ces mêmes verbes employés au figuré.
427. Comme participes de verbes neutres, coûté et valu devraient toujours être invariables. Mais leur complément circonstanciel ressemble beaucoup à un complément direct, et l'accord du participe peut se faire avec des pseudo-compléments directs. Il est donc admissible d'écrire avec accord ; « les cinq francs que cette place m'a coûtée, les peines que cet enfant m'a coûtées », et de même pour valu^ mais sans distinguer entre l'emploi au propre et l'emploi au figuré.
On peut assimiler à ces verbes les impersonnels il y a eu, il a fallu. Dans les locutions telles que « il y a des hommes », l'ancienne langue mettait le substantif au cas régime, ce qui montre qu'elle ne le considérait pas comme un sujet logique. Il n'y a donc pas lieu de condamner les accords suivants : « Les coups de vent qu'il y a eus ont renversé nos arbres. — Tous les soins qu'il £ifallu8 (*)... »
C'est dans les cas de ce genre que la liberté de l'accord s'impose. On pourrait formuler comme suit une règle comprenant tous les verbes dont nous venons de parler ; a Lorsqu'un verbe neutre ou impersonnel est précédé d'un pronom régime, le participe peut rester invariable ou s'accorder avec le pronom, assimilé à un complément direct. »
L'invariabilité absolue des participes neutres est, à nos yeux, plus correcte, mais leur variabilité, dans le cas ci-dessus indiqué, est suffisamment plausible pour
•I. Il n'y a pas plus d'iDÛnitif sous-entendu dans cette proposition que dans il « faut des soins ».
justifier une liberté, qui débarrassera les grammaires d'exercices orthographiques peu utiles.
11 est clair que si le verbe neutre est accompagné d'un autre verbe, dont le pronom est visiblement le complément, Tin variabilité redevient de rigueur : « tous les soins qu'il a fallu lui donner. »
Ce serait perdre son temps que de contester la solution qui vient d'être proposée, pour certains participes neutres tels que pesé, régné, coui^, car les tournures prévues ne sont guère usitées; nous n'aurions môme pas parlé de ces « espèces », qu'on ne rencontre pas dans la pratique, si on ne lés trouvait enregistrées dacs toutes les grammaires (*). Les participes neutres employés le plus fréquemment avec des pseudo-compléments directs qui précédent sont coûté et valu, et la solution proposée s'impose tout spécialement pour ceux-là.
• III. — Complément direct composé d*une locution col^
lective et de son régime.
Type : « la quantité de pommes qu'il a récolté}^' »
428. Lorsque le complément avec lequel le participe passé doit s'accorder, directement ou par l'intermédiaire d'un pronom relatif, se compose d'une locution collective et de son régime, il arrive souvent que l'expression collective n'a pas le même genre et le même nombre que son régime. Au lieu de chercher des raisons subtiles et toujours contestables pour faire accorder le
1 . <E L«8 cent kilogrammes que cette caisse a pesé, les trois ans qu*\\ a régné, les grandes chaleurs ^u'il a fait, les trois heures que ce cheval a couru (l) »
participe, soit avec le mot collectif, soit avec son régime, le mieux est de laisser le choix de Taccord avec Tun ou avec l'autre.
On écrirait librement : « la quantité de pommes qu'il a récoltée ou qu'il a récoltées; — combien de peine il a eu (*) ou eue l etc. »
429. Les grammairiens ont eu l'idée de marquer par une différence d'accord le sens précis de a le peu », qui peut signifier le trop peu ou le peu suffisant. Dans le premier cas, on fait accorder le participe avec « le peu »; dans le second, l'accord se fait avec le régime de la locution ! Ainsi on écrira : « le peu d'ardeur que vous avez montré vous a empêché d'arriver » et « le peu d'ardeur que vous avez montrée a suffi pour vous faire arriver ». Le bon sens condamne ces distinctions ; la valeur de a le peu » est indiquée par le contexte, et ne saurait résulter d'un accord, qui manquera si ce verbe n'est pas à un temps composé (le peu d'ardeur que vous montrez) ou si le régime est au masculin singulier (le peu de courage que vous avez montré). Même lorsque « le peu » est suffisant, il n'en est pas moins, dans a le peu d'ardeur que vous avez montré s>, le véritable antécédent du pronom relatif complément direct, et c'est un abus de pouvoir que de l'empêcher de régler l'accord du participe. D'autre part, dans les deux cas, il est très légitime de penser surtout à l'ardeur (trop petite, ou petite sans excès) et d'accorder le participe avec ce mot. Il n'y a donc pas lieu de formuler une règle spéciale pour te peu; c'est une expression collective comme toutes les autres.