La lettre e, qui représentait en latin les sons é
"OU 6, est arrivée à marquer aussi chez nous un son d'une nature toute différente, pure ment labi al, celui de notre e dit muet, qui se prononce parfois comme un eu très bref, et que les Latins ne connaissaient pas. Ce son peut dériver de n'importe quelle voyelle latine, mais plus particulièrement de Vé ou e, ce qui explique que ce soit le signe e, plutôt que o ou tout autre, qui ait reçu cette valeur supplémentaire. Dans beaucoup de cas le son e s'est d'abord affaibli, puis complètement éteint, et on a continué à écrire la lettre : de là le nom d*e muet, qui n'est pas toujours exact, puisque cette lettre peut être prononcée.
27. Si, dans la prononciation courante, nous disons ordinairement un ch'val, il faut v'mr, une aU\ il semble que nous devons rétablir tous les e de ces mots quand nous lisons un vers, sous peine de ne pas en sentir le rythme, puisque le poète les a comptés (*). Bien souvent cependant, même dans ce cas, nous supprimons Te (sans nous en rendre compte, voyez § 21, aj, mais nous traînons un peu sur les lettres précédentes : il en résulte une sorte d'allongement compensateur qui empêche l'altération du rythme. La prononciation de Ve muet dans un mot peut dépendre du mot voisin : en dira par exemple ; je Vfais ou fie fais (*). Pour dus mots tels que bourrelet, peluche, qu'on n'écrit pas très souvent et qui, pour cette raison, n'ont pas de tradition graphique bien établie, l'Académie consacre l'hésitation de la pronon-
i . Dans le Dictionnaire de Darmesteler, HaLzfeld et Thomas, qui note la prononciation de chaque mut, on trouve constamment des indications telles que celle-ci : t^cTânemenl (pron. kran'-man, en vers /pra-ne-man).»
2. Voyez les préliminaires (par M. Couturier, lauréat du Conservatoire, professeur de diction) du Livre de lecture et de récitation de M. Cb. Urbain (Paris, Vie et Amat, 1890, p. 2).
ciation en écrivant bourrelet ou bourlet, peluche et pluche.
On peut se demander sll ne conviendrait pas d'étendre cette liberté de graphie à tous les cas analogues.
28. L'e est toujours muet aujourdliui lorsqu'il est précédé d'une auti;;e yoyeIle. C'est par une pure fiction que les rimes en ée, oie, ue, etc., sont considérées comme dis rimes féminines^ et non comme des rimes longues, ce qui serait plus exact. Mais cette fiction a des conséquences regrettables en musique, où elle produit la prononciation grotesque et antifrançaise des chanteurs : aimé-eu, chéri-eu, etc. Comme on ne peut tolérer une pareille prononciation dans la lecture, et comme on n'ose pas compter pour une seule syllabe dans le corps du vers ce qui compte fictivement pour deu\ à la rimo, il en résulte que les terminaisons de ce genre ne peuvent être admises dans un vers que s'il y a une élision, si le mot suivant commence par une voyelle. C'est ainsi que lexpression « voie laclée » ne peut entrer dans le corps d'un vers, ni le pluriel de joie, ni aucun pluriel analogue. La vérité et le bon sens voudraient qu'on fît pour CCS terminaisons ce qu'on a déjà fait pour la flexion aient de l'imparfait, c'est-à-dire qu'on les considérât comme formant une seule syllabe.
29. Les troisièmes personnes du pluriel contiennent non seulement un e muet, mais encore deux consonnes dont l'une, n, est entièrement muette, et l'autre, ty ne se fait entendre qu'en liaison (et cette liaison, comme beaucoup d'autres, se néglige souvent dans la prononciation ordinaire). Ces deux consonnes se prononçaient à l'origine du français, comme en latin, et nous les avons conservées par archaïsme. La graphie aient de l'imparfait n'a pas d'inconvénient puisqu'elle ne peut
avoir aucune autre valeur dans notre écriture ; il est inutile de la transformer en am^ comme faisait Joachym du Bellay : aint prête même à la confusion puisque ce groupe de lettres a une autre valeur (dans il plaint ). C'est précisément le reproche qu'on fait avec raison à la terminaison ent en dehors de l'imparfait : « Les poules du couvent couvent. »
Mais cet inconvéaient disparaîtrait si le son an était toujours rendu par an et si dès lors ent était toujours muet.
30. Ue muet final, dans les mots de formation populaire, correspond toujours à un a latin, ou à toute autre voyelle après un groupe de consonnes difficile à prononcer. Mais dans les mots de formation savante on peut trouver un e final en dehors de ces deux conditions : ainsi, sur fertilem on a fait fertile, tandis qu'on a fait subtil sur subtilem, et il n'y avait pas de raison pour que ce ne fût pas l'inverse ou pour que les deux mots ne fussent pas formés de même. Ainsi encore sur comicum on a fait comiquey pratique (*) sur practicon et public sur publicum, docte sur doctum et intact sur intactum. On a le mot populaire dortoir (de dormitorium) à côté du mot savant réfectoire (de refectorium) qui aurait aussi bien pu être réfectoir. Ce sont là des contradictions qui compliquent inutilement la langue, et qu'il eût été facile d'éviter si les savants qui ont créé ces mots s'étaient rendu compte de la formation des mots populaires et avaient pris soin de les mieux imiter.
31. Nous avons vu que l'e muet ne se prononçait plus après une voyelle. On l'a néanmoins conservé à la fin des mots, sauf dans eau, jadis eaue.
A. La Bruyère écrit pi'atic.
32. En formation populaire, les mots mascalins ne se terminent jamais par une voyelle suivie d'un e muet (*), parce que la terminaison masculine um du latin tombe complètement quand elle n'est pas précédée d'un groupe de consonnes. Mais, en formation savante^ on trouve des masculins terminés par ée (lycée, trophée, musée, etc.j ou ie (amphibie, incendie, génie, impie, messie).
33. On a souvent supprimé, et avec raison, l'e muet après une voyelle dans Tinlérieur des mots, en mettant eu non un accent circonflexe sur la voyelle qui précédait: vraiment (jadis vraiement), gaité (jadis gaieté), gaiment, poliment, assurément, hardiment, dénoûment, aboim^ent, etc. On maintint Ve dans les futurs tels que louera, essuiera, pour conserver une régularité factice dans la conjugaison ; cependant l'Académie autorise paira.
l\ serait bon de supprimer partout l'e muet après une voyelle dans intérieur des mots, et d'écrire : je jourai, foubliraif soirie (dont la parenté avec soie ne serait pas moins évidente], etc.
34. Nous parlerons plus loin (§ 123 et § 127) de Ye muet après ^ ou c doux {douceâtre, geai)^ et nous avons déjà signalé (§ 14] celui du participe eu et du prétérit feu^. Notons seulement qu'à la première personne du singulier et aux deux troisièmes personnes du prétérit les formes primitives étaient foi, il ot, il(s) orent. Les formes actuelles ont été introduites par analogie avec tu eus, nous eûmes, vous eûtes, qui ont été prononcés tu e-us, nou^ e-ûmes, rxms e-ûtes.
Sur Ve d'asseoir, surseoir, voyez § 14.
i . Sauf cependant foie, dont Ve s'explique par un ancien groupe de consonnes.