APOSTROPHES
169. L'apostrophe remplace certaines voyelles élidées à la fin des mots. C'est un i dans s'il, un a dans Vépée; mais en général la voyelle remplacée par l'apostrophe est un e, parce que les autres s'élident dans un très petit
nombre de mots. L'usage n'est pas d'ailteurs de supprimer ainsi tous les e élidés. Cette suppression est limitée à l'article et au pronom te, au pronom démonstratif ce, aux pronoms personnels je, me, ^e, se, au pronom relatif et à la conjonction que^ à la préposition (2e, à l'adverbe ne.
160. Par une bizarrerie qu'il faudrait faire disparaître, l'e de quoique, puisque, lorsque (bien que ces mots se terminent par la conjonction que) ne s'élide dans récriture que devant certains mots (il, elle, on, un).
Pour les mots dans lesquels on admet rapostrophe, il faudrait autoriser ce signe dans la graphie toutes les fois qu'il y a élision dans la prononciation.
161. La préposition (t est unie sans apostrophe aux mots qu'elle précède dans dorénavant mais non dans dores et déjà, dans davantage mais non dans (fat;ance.
Il serait logique d'écrire en un seul mot davance, dahord, doi*ei (dores et déjà], etc.
162. L'e élidé de presque, quelque, entre n'est remplacé par une apostrophe que dans les mots composés t presqu'île, quelqu'un, entr*acte, s*ent7**aider, etc. Il serait bien plus simple d'écrire en un seul mot : presquîle, quelcun (comme chacun au lieu de chaqu un), entracte, s 'entraider (comme s 'entrevoir) .
On a évidemment maintenu quelqu'un à cause du pluriel quelqties-uns. Mais la raison n'est pas suffisante pour justifier uns différence de graphie entre des mots aussi proches parents que aucun (aliquem unum), chacun, quelqu'un,
163. L'apostrophe est censée remplacer non un e élidé, mais un e syncope, dans grand'mère, à grand'peine, etc. Mais cette orthographe repose sur une erreur: car on n'a jamais dit grande mère, à grande peine, etc.
TRAIT d'union 67
Il n'y a donc pas eu d'e supprirné qu'il faille remplacer par une apostrophe (*). On continue à dire grand mère^ à grand peincy comme du temps où T^adjectif « grand » ne prenait pas d'e au féminin (grand était à la fois masculin et féminin, comme grandis en latin, et nous avions toute une catégorie d'adjectifs qui suivaient cette règle) («).
II faudrait écrire « grand mère, grand route, grand peur, pas grand chose, etc. », en faisant remarquer que Tadjectif grand a conservé son ancienne forme de féminin (sans e muet) dans ces locutions très employées.
TRAITS d'union
Mots commençant par un préfixe : « contre-coup,
sous-louer, etc. >
164. Le trait d'union n'est bien souvent qu'un trait de désunion.
Il est naturel que l'écriture unisse étroitement le préfixe au reste du mot. On écrit surprendre et non pas sur-prendre, soucoupe et non souscoupe, entrevoir et non entre-voir^ contrefaçon et non contre-façon. Pourquoi dès lors couper en doux par un trait les mots têts que : entre-deux (comparez entremets), contre-coup (comparez contrefaçon), contre-balancer (comparez contremander) etc. ?
On devrait écrire en un seul mot soidouer (conmie soutenir) soupied (comme souœupe)^ sousentendrcy sousordre, arrièrebany quasidélity nonsens (comme œntresens) malappris (comme maladroit), bienaimé (comme bienheureux), sangéne, fduvalue (sans s comme dans jUutôt) et en générai tous les mots commençant par
1. La oompositiOQ de prud'homme (qui contient la préposition de) n'étant plus sensible, on devrait écrire pmdhomme,
S. Voy. H 239 et 447.
un préfixe (préposition ou adverbe) (*), particulièrement lorsque d'autres mots commençant par le même préfixe s'écrivent sans tiait d'union. Voyez § 162 pour les mots de ce genre qu'on écrit avec une apostrophe.
Mots commençant par un verbe sous la forme
de l'indicatif présent :
« porte-monnaie, boute-en-train, etc. »
165. Un grand nombre de noms français sont composés d'un verbe sous la forme de l'indicatif présent suivi d'un régime direct : portefaix, portefeuille ^ tournevis, passeport. Mais beaucoup de ces mots sont séparés arbitrairement en deux par un trait. 11 n'y a pourtant aucune raison de ne pas écrire pot*temonnaie^ gardemanger, tireb&iwhon comme portemanteau, tournebroche, etc.
Tous les mots ainsi formés devraient s'écrire sans trait : gagnepairif couvrechef, coupegorge, abajour (en supprimant le t comme dans vaurien pour vatU-rien et fainéant), appuimain et essuimain (en supprimant Ve comme déjà dans appui-main (*) et dans /icot^=:h'e-cot^). Comme le fait remarquer M. Gréard, la conséquence de cette réforme serait de laisser tomber Vs du pluriel dans les mots tels quecowvre-pie<is,g'o6e-moî^^,porte-cig'arcs, etc.,qui s'écriraient au singulier couvrepied, porlecigare, gobemouche, comme on écrit déjà portefeuille quoiqu'il y ait plus d'une feuiUe dans un portefeuille. C'est d'aiUeurs la tendance de l'Académie, même avec les mots réunis par le trait ; elle écrit un tire-botte, un cure-dent.
166. Le mot peut être composé d'un verbe (sous la forme de Tindicatif présent suivi d'un complément
i. Il n*est pas difficile de distinguer les prépositions ou adverbes séparables des simples préfixes. Très est un adverbe ordinaire devant les adjectifs et les autres adverbes, parce qu'il peut se placer devant l'un quelconque de ces mots ; il est préfixe dans trépasser, tressaillir parce qu'il ne peut pas se préposer ainsi à tous les verbes. Bien, employé avec la pleine valeur de ses diverses significations est adverbe dans bien beau, bien construit, etc.; avec sa valeur affaiblie il est préfixe dans bienheureux, bienaimé. La distinction entre un bienheureux et il est bien heureux eèi tout à fait justifiée.
S. On interprète à tort appui-main par c appui pour la main ». Le mol signifie proprement: c ce sur quoi on appuie la main ».
TRAIT d'union 69
indirect, d'un adverbe ou d'une allocution adverbiale : botUe-^n-trainy meurt-de-faimy vornu-pied^ gagne-petit (*). Mais dans vaurien qui offre un cas tout semblable les deux mots (vaut rien) sont soudés.
Ici encore il faudrait toujours souder les différentes parties du mot. Boutentrain ne serait pas plus extraordinaire que justaucorps et trotiemenUj meurdefainif varmpied^ gagnepetit, seraient d^accord ai^ec vaurien.
Mots composés d'un nom et d'un adjectif ; « eau-forte, nu-téte, etc. »
167. Lorsqu'un mot composé est formé d'un nom et d'un adjectif, tantôt on soude les deux mots composants, tantôt on les unit par un trait, tantôt on les jus* tapose simplement : plafond {= plat fond), bonhomme, gentilhomme^ — grand-père, grand-livre, beau-fils, demiheure, nu-tête^ eau- forte, — libre penseur, grand homme, bon vivant, beau parleur, eau blanche. Le dictionnaire de l'Académie a libre échange et libre-échange, blanc seing et blanc-seing.
Si l'on écrit grand-père avec un trait d'union, c'est pour distinguer extérieurement cette locution du substantif père précédé de l'adjectif grand dans son sens ordinaire. Mais, en réalité, « grand » joint à père (ou à « oncle »), et précédant le substantif, a toujours la même valeur. Ce n'est que par plaisanterie qu'on peut appeler grand père un père de haute taille. La confusion n'est donc pas possible, pas plus que pour petit fils, beau fUs et autres semblables; elle serait plus facile avec « grand livre o, mais le contexte éclaire le sens. Quant à demi-heure, nu-tête et autres composés de demi ou de nu, le trait d'union dans ces mots est la conséquence
1. Pe/(< est ici l'adjectif employé adverbialement, comme dans l'ancienne langue, aTec le sens de peu.
d'une règle de grammaire fort contestable (voyez §§ 248- 249), d'après laquelle demi et nu doivent rester invariables lorsqu'ils précèdent le nom.
Les locutions composées d'un nom et d'un adjectif^ et où l'adjectif prend une valeur spéciale, sont en nombre considérable dans la langue française et ce serait une grande complication que d'introduire dan3 toutes le trait d'union (*). Il vaudrait mieux décider qu'on ne mettra jamais de trait entre l'adjectif et le substantif auquel il se rapporte, en supprimant les quelques exceptions ci-dessus indiquées. On maintiendrait naturellement ceux qui sont déjà soudés : sauvegarde devrait même entraîner sauf conduit.
Il faudrait logiquement étendre cette réforme aux pronoms suîtIs d'un adjectif: lui même, eux mêmes, etc., et non lui-même.
Deux mots réunis par une préposition :
« eau-de-vie, belle de nuit, etc. »
• 168. Un mot composé peut être constitué par un substantif ou un adjectif dont le sens est modifié ou précisé par un complément. Les différentes parties en sont tantôt soudées (justaucorps, piédestal), tantôt reliées par des traits, tantôt simplement juxtaposées : chef-d'œuvre, arc-en-ciel, helle-de-nuit, char-à-bancs, gris-de-fer, eau -de-vie ; — salle à manger, arc de triomphe, pomme de terre, sergent de ville, chemin de fer, bleu de ciel, eau de rose (*), fil à plomb, etc., etc.
i. On n*en mel pas dans les locutions verbales telles que: prendre pied, tirer parti, etc., où le verbe reçoit aussi une valeur toute spéciale.
S. Assurément, la préposition de n'a pas la même valeur dans eau de vie et dans eau de rose, mais ce n'est pas le trait d'union qui peut marquer cette différence. Pourquoi ne pas écrire aussi vent-de-mort pour établir une distinction avec vent d'automne ?
TRAIT d'union 71
Le plus grand nombre des locutions de ce genre n'a pas de traiU d'union. Il faudrait uniformiser en les supprimant partout. Voyez toutefois § 171.
Mots composés de
deux substantifs ou de deux adjectifs
sans préposition ni conjonction intermédiaires :
« timbre-poste, sourd-muet, etc. »
169. Un mot composé peut être constitué par deux substantifs sans préposition intermédiaire. Dans Hôtel- Dieu, Fête-Dieu, on dit communément que le trait correspond à Tellipse de la préposition. Dieu était ici une sorte de génitif de l'ancienne langue, et on ne voit pas pourquoi nous n'écririons pas, comme nos ancêtres, sans trait d'union. l'Hôtel Dieu, la fête Dieu. Dans timbre-poste, mandat-poste, le mot poste fait Toffice d'un véritable adjectif, comme le mot perle dans « gris perle » (voyez § 170).
Lorsque les deux noms qui forment le mot composé sont en apposition, on met généralement le trait d'union : canapé-lit, tvagonsalon, poêlier-fumiste, etc.
On pourrait, à la rigueur, maintenir le trait d^union dans ces mots, en formulant ainsi la règle : « Lorsqu'un mot composé est constitué par deux substantifs sans préposition intermédiaire, on les réunit par un trait. » Mais il y aurait encore des doutes possibles : dans c maître tailleur », c enfant -modèle > et telle autre expression analogue, faudrait-il voir un mot composé ou une locution formée de deux mots distincts ? Le plus sage est encore ici de supprimer le trait. Il n'y a vraiment aucun inconvénient à écrire : « un mandat poste, un wagon lit, etc. », comme déjà pierre ponce.
170. Lorsque deux adjectifs sont unis sans préposition intermédiaire, deux hypothèses se présentent: tantôt les deux adjectifs s'appliquent à litre égal au nom et pourraient être séparés par la conjonction et; tantôt l'un des adjectifs modifie l'autre. Ainsi
un enfant sourd-muet est sourd et muet, il n'est pas sourdement muet. Un dictionnaire français-latin est à la fois français et latin. Tandis qu*un manteau grisbleu n'est pas gris et bleu : il est d'un gris de teinte bleue ; un homme ivre-mort n'est pas ivie et mort, mais ivre au point d'être comme mort ; « un enfant nouveau-né » ne signifie pas un enfant nouveau et né, mais un enfant nouvellement né. Il y a donc une différence essentielle de formation entre nouveau-né et mort-né : ce dernier ne signifie pas « mortement né », mais « en même temps né et mort. »
a) Dans le premier cas, lorsque les deux adjectifs s'appliquent à titre égal au nom (exprimé ou sousentendu), on met presque toujours le trait d'union : dictionnaire français-grec, un aveugle-né ^mort-né, aigredoux, douce-amère (*). Il y a d'ailleurs peu de locutions de ce genre.
b) Dans le second cas, lorsque l'un des adjectifs modifie l'autre, l'Académie hésite. Elle ne met pas de trait dans ivre mort ; elle écrit nouveau-né^ mais nouveau venu, nouveau marié. Cette dernière différence s*appuie sur une raison spécieuse: on dit « nouvelle mariée », tandis qu'on ne dit pas a nouvelle née ». On en conclut que nouveau est plus intimement lié à né qu'à marié. Mais la vérité, c'est qu'on a l'habitude de n'employer nouveau né qu'au masculin : on ne dit pas a une nouvelle née », mais on ne dit pas davantage « une nouveau née » (*). L'adjectif nouveau a exactement la même valeur adverbiale dans nouveau^ que dans nouveau
A. A plus forte raison, lorsque le premier adjectif reçoit une forme spéciale et savante : anglo-normand, fremco-ruste,
2« De même premier-né ne s'emploie pas au féminin, car on ne dit ni première^née, ni une premier-née.
TRAIT d'union 73
marié, et nouveau né (= nouvellement né) est exactement formé comme fixais éclos ( =: fraîchement éclos).
Quand, dans ces locutions, Tun des mots est un participe près duquel l'autre joue le rôle d'adverbe, Tadjectif-adverbe s'accorde en général aussi bien que le participe : des fleurs fraîches écloses, des portes gran-des ouvertes. Voyez § 250. Toutefois, on dit « une fenmie court vêtue ». Dans ce cas et dans les cas semblables^ ladjectif-adverbe est un véritable préfixe (Voyez § 164) et il serait naturel d'écrire en un seul mot : courvëtu^ clairsemé.
On écrit vert-pomme, rouge-cerise SLvec traits d*union, sans doute parce que pomme et cerise sont des substantifs devant lesquels il y a ellipse de la préposition de. Mais, en réalité, ces substantifs jouent ici le rôle d'adjectifs, et d'ailleurs l'un d'eux, cerise, est devenu tout à fait, en dehors même de la locution rouge-cerise, un adjectif de couleur (*). Il n'y a donc pas lieu de traiter rouge- cerise ^ vert-pomme, autrement que rouge hrun et autres locutions semblables.
Il semble naturel, au premier abord , de supprimer le trait d'union entre deux adjectifs ou mots assimilés, toutes les fois que l'un des adjectifs modifie le sens de Tautre, et de maintenir le trait lorsque les deux adjectifs s'appliquent à titre égal au nom. Mais cette distinction n'est pas toujours aussi simple qu'elle le paraît. Nous faisions remarquer la différence de formation entre mort-né et nouveaiP-néj d'après laquelle mort-né rentrerait dans la seconde catégorie d'adjectifs composés (mort et né à la fois); mais on pourrait interpréter la locution autrement et considérer que le second adjectif, sinon le premier, équivaut à une locution adverbiale : mortrné = mort de naissance (de même aveugle-né, pré-
siderU-né).
Inversement ivre-mort pourrait être interprété comme « à la fois
yre et mort », ce dernier adjectif employé par exagération. On
i. C'est ainsi que le substantif rose est en m^mc temps adjectif.
74 ORAHMAIRË RAISONNÉE
peut hésiter, poar l'iotorprétation de aigre-doux entre < aigrement doux » et « aigre et doux ». La règle indiquée ci- dessus ne serait donc pas suffisamment claire, et mieux vaut encore supprimer partout le trait d'union entre deux adjectifs comme entre deux substantifs. Un simple trait est un signe tout à fait insuffisant pour marquer de pareilles nuances. On n^essaye pas de différencier par la graphie les diverses acceptions d'un même mot ; il est tout auss vain de chercher à noter la double ou triple valeur de la juxtaposition de deux adjectifs. Concluons quUl faudrait écrire sans trait aussi bien « un vent aigre doux, un sourd muet, un enfant mort né >, que « un manteau gris bleu, un homme ivre mort, etc. »
Il en est tout autrement lorsque le premier adjectif n'existe pas en dehors du mot composé, ou y prend une terminaison spéciiale : Gallo-RonuiinSy Franco-Russe, Anglo-Normand^ Austro-Hongrois, elc.
Noms composés avec ellipse de l'idée substantlTe; « un téte-à-téte, un bas bleu, etc. »
171. Un nom composé peut commencer par un impératif ou par un substantif ou un adjectif n'exprimant pas ridée principale : un laissez-passery un rendez-vous, le pot au feu (ce n'est pas le pot, mais une espèce déterminée d'aliment qu'on y fait cuire), un têteà-téte, un bas-bleUy un pied-à-terre, un coq-à-l'âne, un terre-'plein, une reine-clavde , un haut-le-coiys , un chevaurléger^ etc. Ces locutions, fortement elliptiques, s'écrivent toujours avec des traits d'union entre les mots composants. Elles sont destinées à se souder complètement plus tard.
Il n'y a pas de confusion possible entre ces locutions et celles dont nous avons parlé §§ 167-169. Un chef'd*œuvre est un chef au sens ancieo du mot, un arc-en-ciel est . un arc ; mais un coq-à-l'àne n'est pas un coq, un téteà-téte n'est pas une tête.
172. Trait d'union avec ci et la. — On me|; le trait d'union devant ci et là dans les démonstratifs celui-ci^ celle-là j cet homme-ciy etc., mais non dans ceciy cela {= ce-ci, ce-là).
TRAIT d'union 75
On écrit par-cî, par-là, mais deçà, delà (Voyez § 174).
Ci, lorsqu'il précède uq autre mot, en est aussi séparé par un trait : ci-après, ci-contre, ci-git,
La différence entre ceci et celui-ci s'exptique par les variations de forme du pronom celui (celui, celle, ceux). Il ne serait pourtant pas plus extraordinaire d'écrire celuici, ceUeci, en taisant varier la partie variable du mot, que d'écrire gentilhomme et gentilshommes.
Le trait d'anion pourrait du moins être supprimé sans inconvénient. On écrirait celui ci, cet homme ci, etc. Lorsque ci précède un autre mot, c'est un véritable préfixe (§ 164).