‹ Grammaire raisonnée de la langue françaiseChapitre 76 sur 139 · ADJECTIFS QUI ONT UNE FORME SPÉCIALE DEVANT LES VOYELLES · texte numérisé non relu

ADJECTIFS QUI ONT UNE FORME SPÉCIALE DEVANT LES VOYELLES

236. Tous les adjectifs (comme les noms), terminés par /, ont eu cette l changée en u devant Vs du pluriel (*) (Voyez §§ 210 et 211). Un certain nombre conservent encore leurs deux formes : cheval, chevaux, égal, égaux; mais pour d'autres, c'est tantôt la forme du pluriel,

1. Pour être tout à fait exact, il faudrait dire devant Vt du cas sujet singulier et du cas régime pluriel; et de même, quand nous parlons plus bas de la forme du pluriel, c'est à l'origine la forme des deux cas en n.

Ii6 GRAMMAIRE RAISONNES

tantôt celle du singulier qui a prévalu, et on a refait Tautre nombre en ajoutant ou en enlevant une s à celte forme unique : le pluriel morteus a disparu, et on a fait mortels sur le singulier mortel ; le singulier fol a disparu, sous réserve de la petite exception dont nous allons parler, et on a fait fou sur le pluriel fous,

237. Aujourd'hui, la terminaison el se prononce toujours de même. Mais dans Tancienne langue, Ve n'avait pas toujours la même valeur devant Z, il pouvait être ouvert ou fermé; aussi a-t-il subi des changements divers devant 17 vocalisée en u : chevé/* est devenu cheveM5, et man/eVs et befe, (jui avaient Ve plus ouvert, sont devenus manleai^ et heaus,

238. Ces explications préalables étaient nécessaires pour rendre compte des formes fol, m^l, vieil, bel, nouvely que Ton emploie devant les substantifs commençant par des voyelles.

Parmi les adjectifs terminés par une /, ceux-ci étaient les seuls qui, à cause de leur brièveté et de leur emploi très fréquent (*), eussent conservé l'usage archaïque de se placer très couramment devant le substantif. Or, un adjectif se lie intimement dans la prononciation avec le substantif qui le suit : bel sac se prononçait comme un seul mot belsac, et 17, se trouvant placée immédiatement devant une consonne, s'est vocalisée en u comme dans le pluriel bels : « beau sac, beaus. » Ainsi, par Tappiication des lois phonétiques, ces adjectifs prenaient la forme dite du pluriel non seulement au pluriel, mais encore au singulier devant les noms commençant par des consonnes. Cette forme était donc très fréquente, c'est ce qui fait qu'elle a prévalu, et qu'on dit il est

i. La seconde raison seule vaut pour nouvel.

FORMATIO^N DU FÉMININ 117

beai^^ tandis qu'on ne dit pas « il est loyau », loyal s*étant employé beaucoup moins longtemps devant le nom.

Mais, comme 17 se maintient devant les voyelles, ces adjectifs ont conservé, devant les noms commençant par des voyelles, leur vieille forme avec l: un fol espoir, un vieil ami, un bel homme^ un nouvel exploit.

Formation du féminin.

239. Le féminin des adjectifs est caractérisé en français par un e qui dérive de Va par lequel les Latins terminaient au féminin toule une catégorie d'adjectifs.

D'autres adjectifs latins avaient la même forme au féminin et au masculin, et nous avons eu aussi dans l'ancienne langue des adjectifs qui ne prenaient pas d'e au féminin. On les a plus tard assimilés aux autres, mais il nous reste encore le féminin grand devant certains substantifs avec lesquels il forme locution : grand mère, grand tante, grand peur, grand route, grand messe, etc. On a cru longtemps que grand mère et les autres étaient la contraction de grande mère, etc., et c'est pourquoi on a fait suivre grand d'une apostrophe, qui doit être supprimée.

Il faut bien remarquer qu*avec certains noms, la foi me féminine archaïque grand ne s'emploie que dans des locutions déterminées et sans article : on ne dirait pas « j'ai une grand faim; une grand peur, la grand peine que j'ai eue, etc. d Mais on dit fort bien en dehors de toute locution : « une ou la grand messe, une ou la grand mère. »

240. Pour 1( s modifications du radical devant Ye du féminin, nous renvoyons aux Grammaires historiques {^).

i. Voyez ma Nouvelle firammah-e historique, if 307-313.

il8 GRAMMAIRE RAISONNÉE

Nous avous dit ci-dessus (§§ 64-69) ce qu'il faut penser du redoublement des consonnes en général. Dans la formation du .féminin, on ne devrait maintenir que le redoublement de VSy qui marque la prononciation dure de cette lettre (voyez § 126) et celui de VI mouillée. 11 est étrange que nous conservions les deux n de bonne et autres mots semblables, destinées à marquer une prononciation qui n'est plus française (bon-ne, § 68), — et que nous n'écrivions pas cruèle, sujèle, coquète, pâlote comme discrète, manchote, etc. Les deux / du latin novella ne justifient pas celles du français nouvelle (§ 11 et 66-67), pas plus que le c de factum n'autorise la gi*aphie faict. Et c'est une vaine entreprise que de vouloir dififérencier par le redoublement de la consonne des terminaisons de diverses origines, mais qui se prononcent de même, telles que complète, sujette et muette; à ce compte, il faudrait trois graphies différentes et non pas deux, car la terminaison de sujette n'est pas de même origine que celle de muette.

241. Public h\i publique et Turc: Turque. On ne maintient le c dans grecque que pour éviter de mettre un accent sur ïè : grèque. La raison est insuffisante. Dans sa première édition, l'Académie écrivait correctement ce féminin sans c (voyez § 113).

Formation du pluriel.

242. Sur les adjectifs qui se terminent au singulier par s ou X, voyez §§ 38 et 40-41.

Le pluriel des adjectifs se forme comme celui des substantifs, et a la même origine (§§ 209-210). Sur le pluriel de bleu, voyez § 41. On écrit « des yeua? bleu« » bien que les deux mots soient exactement dans les mêmes- conditions*

PLACE DE l'adjectif 449

243. En principe, le pluriel des adjectifs ea al est en aux comme celui des substantifs en al, et pour les mêmes raisons. Toutefois, ceux qu'on n'emploie que rarement au pluriel nous restent dans l'esprit avec la forme du singulier, et quand on a l'occasion de les mettre au pluriel, on leur conserve cette forme en y ajoutant une s : des combats navals, des codes pé^ nais, etc.

Place de l'adjectif.

244. Dans l'ancienne langue, l'adjectif se plaçait bien p!us librement qu'aujourd*hui, soit avant soit après le substantif, saus que la place modifiât le sens : « Bonnet blanc, blanc bonnet », dit un proverbe qui remonte à une époque où on pouvait dire a un blanc bonnet » (*).

C'est une tournure archaïque que de mettre l'adjectif avant le nom comme on le fait encore obligatoirement ou facultativement dans un bon nombre d'expressions que l'usage apprend. L'adjectif ainsi placé a souvent formé avec le nom une locution, un mot nouveau, dont le sens a évolué indépendamment du même adjectif employé autrement. Il n'est pas exact de dire q\x*un homme grand signifie nécessairement un homme de haute taille ; grand, en dehors de toute locution, conserve sa double valeur, propre et figurée. Mais a un grand homme » exprime une nuance particulière de grandeur; un h^mme peut être grand moralement et ne pas être un grand homme. Un triste livre peut être fort gai, une pauvre femme peut être riche, un brave homme peut manquer de bravoure. L'adjectif « hon-

i. Le mot blanc ne s'emploie plus devant le nom que dans quelques expressions consacrées comme blane bec^ blanc-manger^

uéle » employé devant le nom s*est arrôlé au sens de probe; placé autrement, il a pris, en oulre, celui de poli. C'est là, d'ailleurs, une question de vocabulaire et non de grammaire.

En dehors des adjectifs pour lesquels on a conservé dans la langue courante l'usage de les placer devant le nom, soil avec un sens spécial, soit avec leur sens ordinaire (un beau tableau), quand on emploie cette tournure, qui était jadis essentiellement populaire, elle prend la valeur, par sa rareté actuelle, d'une tournure distinguée : une audacieuse entreprise, (Cf § 219 in fine).

Accord de l'adjectif.

Adjectif se rapportant à plusieurs noms,

245. Quand un adjectif se rapporte à plusieurs noms joints par la conjonction et ou plus exactement formant une locution plurielle (la conjonction peut être absente ou autre que et), il semble naturel de le metlre au pluriel. Mais si les noms sont de genres différents, faudrat-il metlre l'adjectif au masculin pluriel ou au féminin pluriel? Oa a imaginé la règle de faire prévaloir le masculin, mais on recommande de placer en dernier lieu un nom de ce genre, à moins que l'adjectif n'ait la même forme pour le masculin et le féminin. Quand on écrit à loisir, il est encore facile de se conformer à celte prescription. Mais quand on parle, on n'y met pas tant de réflexion et on ne s'amuse pas à réserver ainsi un nom masculin pour la fin ; dans ce cas, quel est l'usage?

La tendance de la langue apparaîtra nettement dans les exemples suivants: « il portait les ornements et le sceptre royal; il a soulevé les rires et le mécontente-

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