‹ Grammaire raisonnée de la langue françaiseChapitre 77 sur 139 · ADJECTIF SE RAPPORTANT A PLUSIEURS NOMS · texte numérisé non relu

ADJECTIF SE RAPPORTANT A PLUSIEURS NOMS

ment général ». Ici, bien que les deux noms soient du même genre et que Tun d'eux soit au pluriel, on fait accorder l'adjectif avec Je dernier qui est au singulier. C'est, en efifet, l'accord avec le dernier nom, même s'il est féminin, qui est dans l'esprit de la langue, du moins pour les noms abstraits, et Racine a pu dire :

Armez- vous d'un courage et d'une foi nouvelle,

« D'un courage et d'une foi nouveaux » ne serait pas français. En intervertissant l'ordre des substantifs et en plaçant le masculin le dernier, il semble, au premier abord, qu'il est tout à fait correct d'écrire : « d'une foi et d'un courage nouveaux ». Mais, en réalité, nouveau serait mieux au singulier(^), car s'il se rapporte logiquement aux deux bubstautifs, il ne se rapporte grammaticalement qu'au dernier, comme on peut s*en convaincre en lui substituant uo adjectif qui ne 86 prononce pas au pluriel comme au singulier; on ne dira pas « d'une foi et d'un courage loyaux ». Au contraire : (( armez-vous d'une foi et d'un courage loyal » serait tout à fait d'accord avec : a armez-vous d'un courage et d'une foi loyale ».

L'accord en genre et en nombre avec le dernier nom n'a qu'un inconvénient sérieux, c'est qu'il se prêle parfois à l'amphibologie. Dans « son courage et sa foi parfaite » rien, n'indique si logiquement l'adjeclif se rapporte aux deux noms ou seulement au dernier. Lorsqu'il s'agit d'objets matériels et d'êtres vivants, on cf>t particulièrement sensible au manque de clarté qui résulte de cet accord grammatical en contradiction avec

1. Celte remarque est pnrement théorique, car dans la pratique, et pour la clarté du langage écrit, comme nous allons le voir, le pluriel est préférable.

l'accord logique ; si les deux objets sont verts, on ne dira pas c elle a un chapeau et une robe verte d , on tournera autrement, en disaat par exemple : «c elle a un chapeau et une robe de couleur verte ». Si Tadjectif a la même forme ou seulement se prononce de même au masculin et au féminin^ ou si les noms sont du même genre, ou si le dernier nom est masculin (^), on a la ressource, en écrivant, d'éclaircir Tidée par un artifice, en mettant à Tadjectif la marque du pluriel : elle a une jupe et une ceinture vertes, elle a un cb^peau et une robe jaunes, bleus ; elle a une robe et un chapeau verts » .

Concluons. Lorsqu'un adjectif se rapporte à plusieurs noms de différents genres ou nombres, il est commode de le mettre au masculin pluriel ; mais comme on fait en cela violence à la langue (à moins que le dernier nom ne soit masculin pluriel), il faut que la violence ne soit pas apparente : 1® l'adjectif ne doit pas être un de ceux en al qui font avxc au pluriel ; 2® le dernier nom doit être masculin à moins que Tadjectif ne se prononce de même au féminin et au masculin. Lorsque Tune ou l'autre de ces conditions n'est pas réalisée, on fait l'accord, conformément à la tendance de la langue, avec le dernier nom, sauf à tourner autrement sa phrase si la clarté en souffre.

Le masculin pluriel prévaut toujours avec les noms de genres différents quand il y a un repos, même léger, entre les noms et l'adjeciif, à plus forte raison quand ils sont séparés par un verbe : « son chapeau et sa robe, verts et ornés de perles » ou « son chapeau et sa robe étaient verts ».

1. Il faut encore, dans ce cas, que l'adjeciif n'ait pas une double prononciation au singulier et au pluriel, comme la plupait des adjectifs eu aL Voyez ce que nous venons de dire de loyal»

ACCORD DE DEMI, NU ET FEU l!23

Accord de V adjectif après « avoir Vair » .

246. La locution « avoir Tair i> équivaut à « paraître », et Tadjectif qui suit peu^ toujours être accordé avec le sujet. Mais ou comprend très bien qu'on puisse aussi le faire accorder avec le substantif air : « Elle a Tair dorice, elle a Tair doux. » En employant la seconde forme, on pense plus parliculièrement à la mine de la personne, mais l'idée est la même au fond.

Il y a un cas où Taccord avec le mot air n'est pas possible, et où il faut nécessairement faire l'accord avec le sujet : c'est lorsqu'il ne s'agit en aucune façon de la mine d'une personne, lorsqu'on ne peut pas remplacer avoir Vair par avoir un air, qui met en évidence le substantif air. Ainsi, quaud on parle d'une personne d'après ce qu'on a entendu raconter de ses paroles, de ses actes, on dit forcément a elle a l'air douce », car on ne pourrait pas tourner par « elle a un air doux », il ne s'agit pas de son air, de sa miue. On dira de même d'une table qu'elle a l'air boiteuse, et non qu'elle a l'air boiteux.

L'adjectif féminin grand. — demi, nu et feu.

247. Il n'y a aucune raison pour ne pas faire accorder en nombre l'adjectif féminin grand (§ 239) : des grands routes, des grands mères; à moins toutefois qu'on n'unisse les deux mots par un trait (voyez § 213).

248. Mi et semi sont des préfixes et devraient être soudés aux mots devant lesquels on les place (§ 164). Mais demi est un véritable adjectif, et il n'y a vraiment pas de raison pour ne pas le faire accorder avec le substantif aussi bien quand il le précède que lorsqu'il le suit, en supprimant le trait d'union (§ 167). La

dislinctioii actuelle est d*ailleurs récente. Racine écrit : « Il livra aux eauemis une demie redoute et une demie lune )), et Fénelon : « Ce n*est qu*une demie raison. »

Ou objectera peut-être qu'on ne dit pas des demies heures avec liaison ; mais on ne dit pas non plus des « arc-s-en-ciel » ni des « salle-s-à manger », ce qui n'empéciie pas de mettre le signe du pluriel après ces deux substantifs. Quant aux poêles, il faut espérer qu'ils prendront Taudace de compler demie pour deux syllabes seulement, comme avaient (vojez § 28).

249. Ce que nous venons de dire pour demi s'a):plique à nu et à /eu. Les exemples d'uccord, quand nu précède le substantif, et quand feu est placé avant l'article, ne manquent pas : « Feue la princesse de Conti (Corneille). — Feue ma sœur (Montesquieu) (*). — Il était nues jambes (M™* de Sévigné). — Elle était nu^ pieds (Racine). »

M. Bastin, à qui nous empruntons ces exemples, dit excellemment :

« Nus pieds (avec accord du mot nu), c'est la règle latine nudis pedibus (ablatif absolu). Nu pieds ne correspond nullement au nvduspedes des Lalins ; car alors nous aurions, selon le genre et le nombre : (homme) nu pieds, (femme) nue pieds, (hommes) nu^ pieds (femmes) nues pieds {nu, nues par les pieds, etc.). L orthographe nu pieds, pieds nus, est l'œuvre de nos grammairiens cherchant à établir dos difficultés là où il ne devrait pas y en avoir. »

L'Académie n'a commencé à rendre feu invariable devant rarticle que dans Tédition de 1762.

i. Sms doule^ on dit a plein la tête », mais la locution est différente (voyez f 252).

ACCORD DE l'adjectif 125

Les adjectifs employés adverbialement*

250. Les adjectifs employés adverbialement devant un autre adjectif s'accordent en général: des fleurs fraîches écloses, des portes grandes ouvertes» une nouvelle mariée, une nouvelle venue, une grande sotte (^), etc. Il est donc tout indiqué d'écrire : des nouveaux nés; cette expression n'a pas de féminin (§ 170 b), A plus forte raison, peut-on écrire au pluriel morts nés ('). Ce mot composé n'a pas non plus de féminin, bien que l'Académie, par une décision singulière, tout en condamnant « une fille mort-née », autorise « une brebis mort-née ». Si le mot s'employait au féminin, on dirait morle-née, comme sourdemuette. Sur tout adverbe, voyez § 310.

Les noms de couleurs employés adjectivem^U.

251. Il arrive que des substantifs deviennent des adjectifs de couleur : la rose^ et un teint rose. Le mot a rose » a conservé ces deux valeurs, et, comme adjectif, il s'accorde très logiquement avec le nom : « des doigts rose^ ». Il est contradictoire de laisser invariables les adjectifs marron, paille^ cerise, etc. ; il faudrait permettre au moins l'accord : « des manteaux marrons ('), des gants pailles, des étoffes cerises ».

Mais avec les adjectifs composés, il n'en va pas toujours ainsi ; on ne dirait pas « une robe verte de mer », parce que le sens n'est complet qu'à la fin

A . V Grand&nent sotte ».

2. Toutefois si on maintenait les traits d'union dans mort-né et nouveau-né, nous serions d'avis de sopprimer l'accord intérieur. (Voyez f 213),

3. L'adjectif a marron s avec un substantif féminin ne serait pas le seul adjectif féminin non terminé par un e muet; cf.: une femme grognon. ■— Il n'y a qu'une difTérence entre l'adjectif rote et les adjectifs marron, paille, cerUe, etc., c'est que le premier est plus ancien dans la langue.

de la locution et se trouve brisé en quelque sorte par l'accord intérieur (*). Le premier adjectif, dans ces expressions, est un yéritable substantif masculin singulier ; c'est comme si on disait : « une robe d*un vert de mer, (Tun vert pomme, (ïun gris brun, d'un gris de fer. » Toutefois, lorsque l'accord est une pure question d'orthographe et n'implique pas une prononciation incorrecte, il devrait être toléré; L'orthographe a rubans verts de mer » ne choque pas plus la vue que « rubans pailles », et nous venons de voir que « rubans pailles » s'appuie sur l'analogie de « rubans roses ».

« Ci-joint, ci-inclus » , etc. — « Seul à seul » .

252. Lorsqu'on emploie un adjectif ou un participe devant le nom avec une valeur prépositive, la tendance de la langue est évidemment de le rendre invariable : « plein la tète, sauf votre approbation, y compris la caisse, ci-joint ou ci-inclus la lettre de...» Nous dirons encore ici que, si l'accord est une pure question d'orthographe, il devrait être toléré; les graphies « cijoints mes papiers, il en a pleins les yeux » sont moins conformes à l'esprit de la langue que « ci-joint mes papiers, il en a plein les yeux », mais ne peuvent être condamnées au même titre que « elle en a pleine la tête », qui est une faute grave contre l'usage.

253. Lorsque ci-joint, ci-inclus sont unis à un verbe, ce sont de véritables adverbes, comme ci-après^ cidedanSy et eu principe ils restent invariables; la présence de l'article devant le complément du verbe ne saurait leur enlever leur caractère, et il est aussi correct,

1. C*est cette considération qui justifie Tinvariabilité interne des noms composés (§ 213).

NOMS DE NOMBRE i27

quoiqu'oD ait prétendu le contraire, de dire: « Vous trouverez ci-joint la copie » que « vous trouverez cfjoint copie. »

Mais, lorsque le complément est précédé de l'article, il est loisible de concevoir ci-joint et ci-inclus comme des adjectifs se rapportant à ce nom ; on ne doîl pas, mais on peut les faire accorder avec le complément. Il n'en est pas de même lorsque le complément n'a pas l'article, parce qu'un adjectif ne peut se joindre à un nom sans article que s'il forme locution avec lui.

254. Lorsque l'expression seul à seul se rapporte à deux femmes ou à deux personnes de sexe différent, la prononciation n'indique rien pour l'accord, puisque le féminin seule sonne comme le masculin seuL On peut à la rigueur considérer seul à seul comme une locution adverbiale invariable, du moins lorsqu'il s'agit d'un homme et d'une femme : « il est resté seul à seul avec elle. » Mais l'accord ne choquerait pas les yeux : « il est resté seul à seule avec elle. » Ainsi écrivent M. Zola et M. Marcel Prévost. Quand il s'agit de deux femmes, c'est le non-accord qui choquerait, et on écrit naturellement : « Elles se sont trouvées seule à seule. »

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