‹ Grammaire raisonnée de la langue françaiseChapitre 97 sur 139 · DU VERBE · texte numérisé non relu

DU VERBE

311. Toutes les formes de nos conjugaisons dérivent de formes latines, mais non pas toujours des formes latines correspondantes. Pour éviter des confusions qu'amenait l'application des lois phonétiques, la langue a créé des temps nouveaux, d'ailleurs formés d'éléments latins; d'autre part, les types de conjugaison, les personnes, les temps ont réagi les uns sur les autres. L'étude de tous ces phénomènes est du domaine de la Grammaire historique. Nous devons nous borner ici à expliquer les anomalies et les difficultés de la conjugaison française telle qu'elle est actuellement constituéeé

D'autre part, nous ne nous attarderons pas à définir de nouveau les temps, les modes, les personnes, etc. ; nous supposons le lecteur en possession des notions grammaticales élémentaires.

312. En principe, lorsque deux sujets au singulier sont unis par la conjonction cm, le verbe doit toujours pouvoir se mettre au singulier ; car, quelle que soit la nuance de sens exprimée par ou, ce mot par lui-même, étant opposé à et, implique l'idée d'une action d'un seul sujet à la fois.

Mais le pluriel peut se justifier aussi et dans tous les cas. Lorsqu'on veut dire que c'est tantôt x^f^, tantôt l'autre des sujets qui agit, l'action successive de plusieurs peut raisonnablement être marquée par le pluriel

comme Taction simultanée : a La peur ou le besoin font tous ses mouvements », a dit Bufifon. On pourrait substituer et à ou en marquant par un adverbe l'idée de non-simultanéité : « La peur et le besoin font tour à tour ses mouvements. » Lorsque c'est l'un à l'exclusion de l'autre qui fait l'action ou subit l'étal, le pluriel est moins logique ; mais on dit « nous serons condamnés^ vous ou moi ; ils seront condamnés^ l'un ou l'autre. » De là à dire « l'un ou l'autre seront condamnés », il n'y a qu'un pas (*). Remarquez d'ailleurs que le cas est le même dans « ni l'un ni l'autre ne seront condamnés. » (Cf. § 314). Voyez aussi § 315.

313. On met le verbe au pluriel sans hésiter quand on dit : « Pierre et Paul sont venus. » Il semble tout naturel de dire aussi : « l'un et l'autre sont venus », et non a l'un et l'autre est venu. » Cependant l'Académie autorise les deux nombres. On explique le singulier en paraphrasant a l'un est venu et l'autre aussi », mais on peut interpréter de même : « Pierre est venu et Paul aussi. » D'oiL vient donc le traitement spécial de la locution « l'un et l'autre » ? Est-ce parce que, dans cette locution, un et autre peuvent être adjectifs et que la langue répugne à mettre au pluriel le substantif auquel ils se rapportent : l'un et l'autre général (et non : l'un et l'autre généraux). Mais il en est de même avec tous les adjectifs : « le grand et le petit journal, le premier et le second cheval » (Cf. § 24S), et le singulier du substantif n'empêche pas de mettre obligatoirement le verbe au pluriel : « le premier et le dernier travail de la journée sont les plus lassants ». Si l'on peut mettre

1. Toatefois, s'il y avait exclusion absolue de l'un des deux, le pluriel ne serait pas possible. On ne dirait pas « l'un ou l'autre MronX élus pape. »

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le verbe au singulier après Vun et Vautre, c'est que cette locution implique Tidée de Tun aussi bien que l'autre; la conjonction et n'est pas simplement copulalive comme dans « Pierre et Paul ». Nous sommes à peu près dans les conditions du § 316. Mais c*est encore le pluriel qui est, de beaucoup, le plus employé.

314. Après deux sujets du singulier séparés par ni (ni Pierre, ni Paul ; ni l'un, ni l'autre), il serait logique de mettre toujours le verbe au singulier. Mais on dit forcément : « nous ne serons appelés ni vous ni moi ; ils ne seront approuvés, ni l'un ni l'autre » ; et on en est venu tout naturellement à dire : « ni Tua ni l'autre ne seront approuvés. » (Comparez Vun ou Vautre, § 313). Ainsi s'explique la règle académique de mettre indifféremment le singulier ou le pluriel après « ni l'un ni l'autre. »

Même règle avec plusieurs sujets précédés d*aucun : « aucun homme, aucune femme ne s'y montrèrent ou ne s'v montra. »

315. Lorsque Vun ou Vautre, ni Vun ni Vautre sont suivis d'un complément, l'idée qui reste dans l'esprit c'est Vun d'une part et aucun de l'autre, et le verbe se met au singulier : « L'un ou l'autre de nou^ sera choisi. Ni l'une ni l'autre de ces hypothèses n'est vraisemblable. t>

316. Lorsque plusieurs sujets, dont le premier est au singulier, sont réunis par la conjonction comme ou une locution équivalente, le véritable sujet est le premier substantif, et le verbe se met au singulier : « Jacques, comme son père et son oncle, est puissamment riche. »

Toutefois, avec ainsi que (et bien plus rarement avec comme), lorsque l'idée de conjonction prévaut sur l'idée

de comparaison, lorsque a ainsi que » équivaut à et^ on met le verbe au pluriel :

Vdre père en mourant, ainsi que votre mère, Vous laissèrent de biens une somme légère.

(Rbgnard].

317. De même qu'ua adjectif peut s'accorder seulement avec Tun des noms auxquels il se rapporte (§ 243), un verbe peut s'accorder seulement avec l'un de ses sujets, surtout lorsqu'il est à un temps où la troisième personne du singulier se prononce comme la troisième du pluriel, et lorsque les sujets ne sont pas réunis par la conjonction.

Pour que cet accord partiel soit justifié, il faut que l'un des sujets résume en quelque sorte les autres, grâce à une synonymie plus ou moins approximative (^) ou à une gradation plus ou moins formelle, ou bien que l'idée se porte principalement sur ce sujet. Voici des exemples de l'un et l'autre cas, empruntés à M* Bastin :

Premier cas. (Synonymie ou gradation) : La sagesse et la piété du souverain peut faire toute seule le bonheur de ses sujets (Massillon). — Celui à qui appartient la gloire^ la majesté et V indépendance (Bossuet) * — Ces beautés immortelles montrent une innocence, une modestie, une simplicité qui charma (Fénelon). — Une couronne de chêne ou de laurier, une statue, un éloge était à Lacédémone... une récompense immense (Montesquieu). — Un mot, une douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarine et me guérit en un moment (M™® de Sévigné). — Tout plaisir, tout repos par là m'e*^ arraché (Molière).

i. Il suffit que les substantifs expriment des Idées de même ordre.

Deuxième cas. (Insistance sur Tun des sujets) : Non seulement les règles de la syntaxe, mais encore l'orthographe des mots pouvait se modifier (Abbéd'Olivet). — La naissance, la vertu, le mérite même de la guerre, quelque brillant qu'il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu (Montesquieu).

318. Lorsque le sujet se compose de plusieurs substantifs précédés de chaque, et ne rentre dans aucun des deux cas ci-dessus indiqués, le verbe peut encore se mettre au singulier ou au pluriel : au singulier puisque l'action est faite par chaque personne ou chaque chose en particulier ; au pluriel puisqu'on parle de plusieurs personnes ou de plusieurs choses. On écrira donc : « chaque homme et chaque femme portait ou portaient une cocarde. »

319. Lorsqu'on parle d'un nombre plus ou moins grand de personnes ou de choses, le nom collectif qui désigne ce nombre peut être au singulier ; mais la tendance de la langue est de ne considérer que l'idée de pluralité et de mettre au pluriel le verbe dont le nom collectif singulier est le sujet. Cette tendance a complètement prévalu pour un certain nombre de locutions collectives {la plupart de, beaucoup de, bien des, etc.) ; avec les autres on peut encore employer le singulier, mais il ne faut chercher dans le choix du nombre aucune distinction d'idées. Il est faux qu'après la moitié, le tiers, etc., le singulier marque la quantité précise, le pluriel une quantité approximative, et qu'il faille dire « le quart des hommes a péri » s'il y en a exactement un quart, et « le quart des hommes ont péri » si on ne les a pas comptés. Lorsqu'on veut marquer cette nuance il faut l'exprimer formellement; en

dehors de toute déterminatioD, Jes deux façons de dire onl la même valeur.

320. Il n'y a pas de raison non plus pour exiger le singulier avec le peu au sens de « le trop peu », car « le peu » nesaurait signifier le manque absolu; suivi d'un nom au pluriel il implique toujours une idée de pluralité, si restreinte soil-elîe. On peut donc dire; «Le peu de services qu'il a su rendre (les services trop peu nombreux...) ne permettent pas de lui donner de l'avancement. »

321. Plus cfe est au nombre des locutions collectives avec lesquelles le pluriel a prévalu. Cependant, on met le singulier après plus d'un : « plus d'un s'est égaré », mais ce n'est pas qu'on fasse rapporter le verbe à plus considéré comme un singulier. Il est étrange assurément de dire a plus d'un jour s'est écoulé » et a moins de deux jours se sont écoulés. » On ne peut expliquer celte bizarrerie que par une sorte d'accord instinctif avec un.

322. Lorsque le sujet et l'attribut sont de nombres différents, on comprend qu'on puisse à la rigueur, par une sorte d'attraction, faire accorder le verbe avec l'attribut. C'est ce qui explique la locution « ce sont eux » au lieu de a c'est eux v qui se disait anciennement et qui était semblable à a c'est moi, c'est toi, c*est nous, etc. » M"*® de Sévigné écrit encore : « c'est eux qui en demeurent d'accord. » Avec les formes verbales qui se prononcent de même au singulier et au pluriel, nous ne voyons pas pourquoi on n'autoriserait pas anjoyrd'bui après ce le singulier, qui est conforme à la logique et à l'histoire de la langue : « c'était des oiseaux de passage, il faut que ce soit eux, ce serait de bons soldats. » S'il n'était pas trop tard pour revenir à a c'est eux », on supprimerait une exception qui n'offre aucun intérêt.

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