Dans quelques vies : au temple de Saint-Pierre
voilà le prince des évéques. Donne-nous le papier qui est dans ta main, que nous voyions ce qui y est écrit.» Et aussitót le saint leur donna ce papier, etils le remirent au greffier de l'église, Aetius, pour qu'il en fit lecture.
À peine Euphémianus l'a-t-il entendu qu'il reconnait son fils, et, déchirant ses vétements, s'arrachant les cheveux et la barbe, il se jette sur le corps du saint. A ses cris, la mère se précipite comme une lionne qui sort de sa cage, et vient tomber sanglotante sur la poitrine de son enfant. Sa fiancée aussi accourt désolée; et tous trois exhalent leur douleur dans les tendres reproches qu'ils lui font de son abandon.
Tous les assistants pleuraient avec eux. Les empcreurs et l'archevéque ordonnérent alors de porter au milieu de la ville le brancard où reposaient les restes du saint, et l'on fut témoin de nombreux miracles. Les malades s'en approchérent et furent guéris; des muets parlérent, des aveugles virent, des lépreux furent purifiés. Puis les empereurs et l'archevéque voulurent porter eux-mêmes le corps du saint pour se sanctifier. Mais la foule se pressait en si grand nombre qu'ils ne pouvaient avancer. En vain ils firent jeter par les rues de l'or et de l'argent pour détourner le peuple : tout le monde n'avait plus qu'un désir, qui était d'arriver à toucher le saint. Ils n'atteignirent qu'à grand’ peine le temple de Saint-Pierre !; et là on célébra des fétes en l'honneur d'Alexis pendant sept jours, en présence de ses parents et de sa fiancée. Enfin les restes précieux de l'Homme de Dieu furent placés dans une chásse brillante d'or et de pierreries, et aussitót i] en découla un chréme parfumé qui guérissait de tous les maux.
/ Cestau jésuite Jean Pien (Joannes Pinius)* qu'est due la premiére étude critique et la plus considérable qui ait été faite de la légende de Saint Alexis. Elle parut en 1725, dans le IV* volume de juillet du recueil des Bollandistes. S'il n'est pas exact de dire que Pien ait présenté le canon de Josóphe comme la source de la légende, cependant il n'a,voulu rien voir ni rien chercher au-
1. Dans la vie romaine et la vie dite de Métaphraste : l'église de Saint-
Boniface.
2. Voir les Acta Sanctorum, septembre, t. III, page 1: Elogium Rev. Patris Joannis Pinii, auctore J. Periero.
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delà de ce canon. Faute surprenante, car la forme seule de cette hymne, les allusions et les sous-entendus dont elle est remplie et qui sautent à l'esprit du lecteur, attestent l'existence d'une tradition antérieure fixée déjà et différant assez peu sans doute des vies grecques et latines que nous connaissons. Faute incompréhensible, si l'on observe que Pien, à défaut de la primitive légende syriaque, avait en son pouvoir les moyens de la recónstituer dans ses traits et avec ses différences caractéristiques, — moyens qu'il a pris soin d'indiquer, — et que méme, par un témoignage d'une autorité irrécusable, il avait la preuve que cette légende existait déjà au VI siècle, ‘trois cents ans avant le canon de Joséphe.
En effet, en appendiee à son étude sur les Actes grecs et latins et sur le Culte du saint, ct sous le titre de Acta arabica, Pien a donné la traduction d'une vie d'Alexis écrite en carschouni, contenue dans le ms. 55 de la Dibliothéque du Vatican, et l'a accompagnée d'un commentaire. Il y établit que cette vie est vraiment une vie d'Alexis, bien que le saint n'y soit jamais appelé de ce nom, mais toujours Mar Riscia (1a? -ρρο)!, et qu'elle est la traduction d'un texte syriaque ? dont l’auteur vivait au temps de l’évêque d'Edesse Raboula, c'est-à-dire au commencement du V* siècle 3. Il cite le témoignage d'Assemani, qui avait eu occasion de voir une vie syriaque d' Alexis dans un manuscrit du monastére de Sceté, manuscrit qu'il affirmait, d'aprés une note du scribe, avoir été exécuté en l'année du Christ 584. A de plus précises informations qu'il fit prendre auprès du célèbre Maronite, celui-ci répondait qu'il avait lu toute entière cette vie
1. C'est-À-dire : Monsieur le prince. Ce nom, disent les Bollandistes, fut sans doute inventé par les habitants d'Edesse, qui avaient appris que le saint était un patricien romain, fils d'un illustre sénateur. Ils le comparent trés
justement an nom de Jar Scialitha (M-m—A my), que les Syriens donnérent à Saint Artémius parce qu'il avait été préfet d'Egypte, et encore à
celui de Sainte Doula (ὀρύλη).
2. Nous verrons que peut-étre c'est d'un texte grec qu'a été directement traduite la vie carschouni. Mais l'erreur est ici sans importance. Que le premier rédacteur de cette vie ait été un grec ou un syrien, il est constant qu'il n'a fait qu'interpoler la légende syriaque, dont il à reproduit autant que possible le fond et parfois la forme méme.
3. Raboula, d'après la chronique d'Edesse, fut élevé à l'épiscopat en l'an 723 des Grecs (412 ap. J.-Ch.) et mourut en l'an 746 (435). Voir Asseméni, Bibl. Orient., t. I*', p. 197; cf. p. 401 et 408.
syriaque, qu'à la différence de la vie carschouni elle ne racontait ni la résurrection du saint, ni son retour à Rome, ni sa vie inconnue et misérable chez ses parents, et se terminait après sa mort à Edesse; il ajoutait méme, par un défaut de mémoire bien excusable et par une erreur qui ne pouvait contribuer d'ailleurs qu'à prévenir davantage Pien en faveur de l'authenticité et de la priorité dela légende syriaque, qu'elle ne faisait aucune mention de la disparition du corps du tombeau; il constatait enfin qu'elle présentait en substance l'histoire du saint telle qu'elle était reproduite dans la premiére moitié de la vie en carschouni et que, comme celle-ci encore, elle indiquait expressément le paramonarius de l'église d'Edesse comme l'auteur premier de l'histoire. Pien avait donc par la version carschouni d'une part, de l'autre par les renseignements d'Assemani, toutes les données que nous avons aujourd'hui par la possession du texte syriaque * lui-même. Il semble pourtant n'en avoir pas su tirer parti ou ne l'avoir pas osé. S'il a été frappé de l'importance que présentait en faveur de la légende syriaque la grande priorité de sa date, il n'a pas remarqué quelle valeur elle tirait en outre de ce fait que, débarrassée de la seconde partie de la vie, elle ne faisait . plus au merveilleux qu'une place minime et presque nulle !. Cette seconde constatation, jointe à la première, aurait dû suffire pour faire entrevoir la vérité. Il n'y avait de là qu'un pas à reconnaître la vie syriaque pour l'originale et véritable légende d' Alexis, et à réduire les vies grecques et latines au rang de con- — trefaçons, si l'on permet ce mot injuste à certains égards. Mais loin d'arriver à cette conclusion et de dénoncer comme une fable toute la seconde partie de l'histoire du saint, Pien s'est borné à condamner la version carschouni. Ce qui dans cette version lui paraît surtout choquant, et à juste titre, il faut en convenir, c’est la résurrection d'Alexis après sa mort à Edesse ; c'est là qu'il voit «une fable absurde à reléguer au rang des contes de vieilles femmes», le moyen misérable imaginé par un compilateur pourréunir les légendes gréco-latine et syriaque, et se tirer de la difficulté
1. Si l'on excepte la disparition du corps du tombeau, le merveilleux est méme totalement absent de la première vie syriaque. Mais dans le renouvellement carschouni, seul connu des Bollandistes, il intervient une fois, par suite d'un emprunt à la légende byzantine. La sainteté d'Alexis est révélée au paramonarius de l'église d'Edesse par une voix d'en haut.
que présentait leur contradiction. On trouvera peut-être qu'il a accordé plus d'attention qu'elle n'en méritait à cette résurrection du saint, qui n'est racontée expressément par aucun des textes, qui ressort seulement de leur juxtaposition et n'est, comme luiméme l'a vu, qu'une hypothèse personnelle du compilateur. On trouvera, au contraire, qu'il a traité bien vite d'«inepties» les curieuses phrases qui servent de transition entre la première et la seconde vie du renouvellement carschouni, ct dans lesquelles le rédacteur a pris soin de constater l'origine distincte des légendes qu'il a voulu raccorder: « Ceterum quæ de magno sancto Viro Dei hactenus retulimus, ea ex venerabilis Pirmunaræ testimonio accepimus : qui S. Risciæ familiaris fuit atque ab eodem sanctissimo Viro totius anteactæ vita: seriem intellexit, ejusdemque historiam conscripsit . .... Cetera, qua: sequuntur, ex ejusdem sancti servi Dei historia Romæ conscripta subtexemus !.» On pourra trouver aussi qu'il s'est montré bien sévère pour ce rédacteur, quelque simple clerc, j'imagine, qui le premier se trouvant en présence de deux versions autorisées et cependant contradictoires de la vie d'un méme saint, et πο sachant douter ni de l'une ni de l'autre, a cherché dans sa foi un moyen de les mettre d'accord, et adopté naturellement celui que la version syriaque, par l'incident dela disparition du corps du tombeau, semblait lui avoir d'avance préparé.
Pien n'a guère montré lui-même plus de décision, puisqu'en reconnaissant qu'il y avait « d'habiles etderemarquables preuves » à présenter en faveur de la légende édessienne, il a craint de se prononcer entre elle ct la légende gréco-latine et «laissé au jugement des érudits la solution d'une question si grave et si pénible». Est-il possible qu'il ait pensé là-dessus plus qu'il n'a dit? Il avait certes quelques motifs de prudence et devait se souvenir des accusations qu'avait values naguère à Papebroeck de la part de Sébastien de Saint-Paul la seule hypothèse qu'Alexis pouvait étre mort à Constantinople et non à Rome?. En tout cas,