C. Delavione
— Ensemble des décors qui représentent le lieu où se passe l'action théâtrale : La scène change. La scène représente une forêt.
— Action théâtrale :
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
BûtUSAU-
— Représentation théâtrale : Ensanglanter la scène. Mettre un personnage, une action sur la scène. Ouvrir la SCÈNE par une querelle. La scène, en général, est un tableau des passions humaines et les stimule. (J.-J. Rouss.) Le premier qui ait eu le tort de mettre une féerie sur ta scène française est M, de Sainte-
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Four. (Grimm.) Tous ces orages du cœur que Racine excella à peindre échauffent la scène et attachent vivement te spectateur. (Geoffroi.) Achille pour la scène avait de trop grands pas, Et ses faits de lion ne se déclament pas.
Th. de Banville.
— Art dramatique : Connaître la scène. La scène tragique, comique, lyrique. Il pourrait arriver qu'en voulant perfectionner la scène française on la gâterait entièrement. (Volt.) Eschyle, Sophocle et Euripide seront toujours placés à la tête de ceux qui ont illustré la scène. (Barthél.)
— Partie de l'action dramatique pendant laquelle le théâtre est occupé par les mêmes personnages : Troisième scène du premier acte. Une scène bien dialogues. L ivrogne fournit quelques scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique. (La Bruy.) Je pensais qu'une femme mariée a comme mauvaise grâce à écouter de certaines choses , même dans une scène de comédie. (Th. Leclercq.)
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, A son comble amené, se débrouille sans peine.
BOILEAH.
— Par aual. Paysage, accidents de terrain comme ceux que figurent souvent les décors de théâtre : Les grandes scènes de la nature. La lumière automnale de celte scène avait la couleur violette des veilleuses. (Chateaub.) D'un de ces plateaux, nous montions à un autre; mêmes scènes, mêmes enceintes d'arbres,même mosaïque de végétation. (Lauwrt.) Une masse de rochers à ligues abruptes et sévères forme le fond de la scène, (Th. Gaut.)
Les bois, les vallons, les montagnes.
Toute la scène des campagnes Prend une âme et s'orne pour moi.
Grès set.
Il Lieu où se passe une action : Celte partie de l'Italie devint une scènb sanglante, dans ce vaste théâtre de la guerre. (Volt.) Chaque instant agrandit la scène des combats.
Delili.e.
Il Spectacle ; action à laquelle plusieurs personnes prennent part : Une scène attendrissante. Une scène ridicule. Des scènes de joie, de colère, de fureur. Les guerres et les révolutions des Etats ne sont que des jeux aux yeux de Dieu et un changement de scène continuel. (Mass.) La vie de l'avare est une comédie dont ou n'applaudit que la SCÈNE gui la termine. (Sanial-Dubay.) Le soleil éclaire éternellement les mêmes scènes et la même folie. (Riganlt.) Chez les Grecs et les ltaliotes, les fêtes religieuses naissent en grand nombre du besoin de scènes ou d'images qui parlent aux yeux. (A. Maury.) Les amours des vipères sont d'affreuses scènes de combat. (Toussencl.)
— Fam, Action que l'on fait en public, OU qu'on laisse devenir publique : Ife donnons pas de scènes au public, il Emportement auquel on se livre, violente attaque de paroles : Faire une scène à quelqu'un. Ce sont des scènes de tous les jours. La mythologie devint une série de biographies où, sous des rubriques consacrées, on contait la vie peu édifiante de Mercure, tes légèretés de Vénus, les scènes de ménage de Jupiter et de Junon. (Renan.)
— Fig. Lieu où l'on joue son rôle, où l'on remplit ses fonctions, sa mission : La scène du monde. Regardes le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années : de nouveaux personnages sont montés sur la scène. (Mass.) Le scepticisme est la première forme, la première appurition du sens commun sur la scène de la philosophie. (V. Cousin.) La psijchologie est le compte que l'on se rend à soimême de ce qui se passe dans l'âme, dans la conscience, qui est la scène visible de l'âme. (V. Cousin.) Sur toutes les scènes du monde, les spectateurs envient les acteurs, et lesacteurs les spectateurs. (G. Hennequin.) En s'exposant sur ta scène du monde, il faut s'attendre à tout. (De Bréhan.) Il Affectation, soin que l'on prend d'agir ou de parler de façon à donner au public uue idée uvantageuse de soi: C'est «h homme qui pose, qui est toujours en scène., 2'otif ce qu'on voit dans le monde de plus pompeux et de mieux établi n'est l'affaire que d'une scène. (Mass.)
— Etre en scène, Servir de spectacle : Aimer à être en scène. Les hommes chauds, violents, sensibles sont en scène; ils donnent le spectacle, mais ils n'en jouissent pas. (Diderot.) il Mettre en scène, Disposer, arranger pour la représentation théâtrale : Mettre un ouvrage en scène, et Fig. Préparer, disposer pour paraître aux yeux du public avec
i avuntage : Produire n est pas tout, il faut i savoir mettre en scène. U Mise en scène, Dis- ' position prise pour une représentation théâ- ; traie, et Fig. Spectacle composé avec art : I Venise est si profondément artiste que, même . (fans les crises les plus terribles de la vie, il lui faut une mise hn scène solennelle et pompeuse. (L. Enault.)
— Antiq. Dans les théâtres grecs et romains, Décoration architecturale qui occupait le fond en face des spectateurs et séparait le proscenium (devant de la scène) du postscénium. Il Scène versatile , Coulisses à trois faces qui pouvaient tourner sur des pivots, de façon à présenter troi3 décors différents. Il Scène ductile, Décors qu'on faisait glisser dans le fond ou sur les côtés, comme daaa les théâtres modernes,
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— Encycl. Les Grecs et les Latins donnaient comme nous le nom de scène à la partie du théâtre occupée par les acteurs, Quels qu'ils fussent, comédiens, danseurs ou mimes. Cet espace très-vaste comprenait quatre subdivisions, le parascenium, le proscenium, le pulpitum et l'orchestra. Vitruve affecte au parascenium les côtés et le derrière du théâtre ; c'était ce que nous appelons les coulisses et le foyer des acteurs; ils s'y habillaient, en sortaient et s'y retiraient selon les besoins de leur rôle ; cette partie était close et couverte, interdite au public. Le proscenium était proprement ce que nous nommons la scène, un grand espace libre destiné aux décorations et au jeu des acteurs; au milieu était un espace un peu plus élevé que le reste, le pulpitum, où les acteurs se plaçaient afin d'eue plus en vue; derrière eux, sur la partie di proscenium appelée logeion, les chœurs faisaient leurs évolutions. Pulpitum et logeion n'étaient donc que des divisions du proscenium. La façade qui constituait le fond avait à ses extrémités deux petites ailes en retour ; de l'une à l'autre de ces ailes s'étendait une grande toile à peu près semblable à notre rideau d'avant-scène moderne et destinée à jouer le même rôle, mais dont le mouvement était précisément le contraire de celui do notre rideau; car, tandis que celui-ci se lèvo pour mettre la scène à découvert et retombo pour la masquer, cette toile se levait pour fermer le théâtre et s'abaissait pour l'ouvrir. L'orchestre était en avant du pulpitum; les Romains en avaient emprunté la désignation aux Grecs, qui nommaient ainsi cette partie du théâtre parce qu'elle était affectée aux danseurs et aux mimes. A Athènes, il n'y avait pas de spectateurs placés à l'orchestre; à. Rome, on y pratiqua des sièges destinés à des personnages considérables, des sénateurs ; plus tard même il fut exclusivement réservé aux sénateurs, et les acteurs ne dépassèrent plus le pulpitum.
Les anciens avaient trois sortes de pièces : tragédies, comédies et drames satyriques, et des décorations spéciales étaient affectées à chacun de ces différents genres. Pour les pièces tragiques, le théâtre représentait toujours de grands bâtiments, avec des colonnes, des statues et autres ornements analogues; dans les pièces comiques, on voyait des édifices particuliers comme ceux qu'on pouvait voir communément dans la ville; enfin, dans les pièces satyriques, le théâtre représentait quelques maisons rustiques, avec des arbres, des rochers, des buissons, etc. Quelle que fût d'ailleurs la disposition de la scène, ainsi que la nature des objets qui y étaient représentés, il fallait toujours- qu'il s'y trouvât cinq entrées différentes, trois au fond et deux sur les ailes. L'entrée du milieu était toujours celle de l'acteur principal; dans la décoration des pièces tragiques, c'était ordinairement la porte d'un palais; celles de droite et de gauche étaient réservées aux personnages secondaires, et les deux dernières, celles qui étaient sur les ailes, servaient, l'une à ceux qui arrivaient de la campagne, l'autre à ceux qui étaient censés venir du port ou de la place publique. II en était a. peu près do même pour les pièces comiques : le bâtiment le plus considérable était au milieu; celui du côté droit était un peu moins élevé, et celui de gauche représentait assez généralement uue hôtellerie. Mais, dans les pièces satyriques, il y avait toujours un antre au milieu de la scène, quelques misérables cabanes sur chacun des côtés, puis un vieux temple ruiné ou quelque fragment de paysage.
La forme de la scène n'est pas indifférente au genre de pièces qu'on y représente. Chamfort fait à ce sujet des réflexions très-sensées. « Les anciens, dit-il, par la forme de leur théâtre, donnaient plus d'étendue à la scène et plus de vraisemblance à l'unité du lieu que ne le peuvent faire les modernes. Ls scène, qui parmi ces derniers ne représente qu'une salle, un vestibule, où tout se dit en secret, d'où rien ne peut transpirer au dehors de ce que les acteurs y répètent; la scène, dis-je, si resserrée parmi les modernes, fut immense chez les Grecs et les Romains; elle représentait les places publiques ; on y voyait des palais, des obélisques, des temples et surtout le lieu de l'action. Le peu d'étendue de la scène théâtrale moderne a mis des entraves aux productions dramatiques. L'exposition doit être faite avec art, pour amener à propos des circonstances qui réunissent dans un seul point de vue ce qui demanderait une étendue de lieu que l'on n'a pas. Il faut que les confidents inutiles soient rendus nécessaires, qu'on leur fasse de longs détails de ce qu'ils devraient savoir, et que les catastrophes soient amenées sur la scène par des narrations exactes. Les anciens, par les illusions de la perspective et par la variété des reliefs , donnaient à la scène toute la vraisemblance et toute l'étendue qu'elle pouvait admettre. •
En regard d'observations du genre de celles que nous venons de citer, un architecte, M. Emile Trélat, a dit ceci : «Combien différente est notre scène/ Petite, mais remplie ; étroite, mais variée; nocturne, mais lumineuse (on sait o^ue chez les anciens les spectacles se donnaient en plein jour et à découvert) ; abritée, mais fuyante en féeriques perspectives, elle agace par tous ses points un public qui l'enserre de près st qui la lorgne. Il lorgne ; c'est là le grand fait de la
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scène moderne. Il lorgne par une soif de curiosité, par un appétit d observation de détails qu'il n'assouvit jamais. Il veut tout voir, tout comprendre, tout deviner, et plus encore. En cela, il est au théâtre ce qu'il est dans la vie de cette époque chercheuse, critique, douteuse et active. Le Grec, plus heureux, jouissait de ce qu'il avait, et il en jouissait bien. Nous voulons toujours autre chose que ce que nous avons et nous lorgnons partout.»
Notre seine, en effet, est considérablement plus petite dans ses proportions que celle des anciens et, de plus, elle est limitée d'une façon fixe, absolue; on peut la rétrécir, la rapetisser encore, mais non l'étendre à volonté- Il est vrai qu'au xvne siècle c'était bien pis encore, par suite de l'habitude absurde d'introduire les spectateurs jusque sur cette partie du théâtre. On sait qu'à cette époque, en effet, la scène, sur chacun de ses côtés, était garnie de banquettes et de sièges sur lesquels venaient prendre place les fats, les précieux, les marquis, les gens du bel air, qui voulaient faire remarquer leur présence au spectacle. Nous avons peine à comprendre aujourd'hui comment une coutume aussi ridicule, aussi gênante, aussi destructive del'illusion, ait pu s'établir et durer aussi longtemps. Rien ne devait être aussi insupportable pour les comédiens, rien ne pouvait être plus ennuyeux pour les spectateurs placés dans la safie ; ceux-là se voyaient sans cesse gênés dans leurs mouvements, dans leur allure; ceux-ci avaient la vue constamment obstruée par ces corps humains. Mais tout cela était le souci mignon des sots et des fanfarons qui hantaient les banquettes de la scène. Et il faut ajouter aux inconvénients que nous venons d'énumérer que ces fats ne se gênaient nullement, comme on le pense bien, pftur rire et causer entre eux, parler à haute voix, pour interpeller l'acteur ou le moucheur de chandelles lorsqu'ils étaient en belle humeur, quelquefois même pour interrompre la pièce h propos de rien. 11 fallait , comme on l'a dit, que le comédien fût doué d'un génie bien puissant pour produire l'illusion au milieu de ces têtes poudrées, de ces canons ou de ces talons rouges, mêlés de prés aux personnages de l'action, qui rappelaient sans cesse au public qu'il était dans une salle de spectacle. Il arrivait souvent que l'on confondait l'entrée d'un spectateur des banquettes avec l'entrée d'un acteur et que Von prenait un marquis pour le jeune premier de la pièce.
Cette coutume était si singulièrement gênante que Molière ne put s'empêcher, dans sa comédie des Fâcheux, de la critiquer de belle manière; c'est à la première scène de la pièce que se trouvent ces vers :
Les acteurs cammençoient, chacun prétoit silence, Lorsque, d'un air bruyant et plein d'extravagance. Un homme a grand» canons est entre" brusquement, En criant : Hola! ho! un siège promptement! Et, de son grand fracas surprenant l'assemblée. Dans son plus bel endroit a la pièce troublée.
Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles ; Mais l'homme, pour 8'asseojrf a fait nouveau fracas. Et, traversant encor le thëâtre a grands pas, Bien que dans les côtés il put être a son aise, Au milieu du devant il a planté na chaise, Et, de son large dos morguant les spectateurs , Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
Lekain parvint à obtenir des uoteurs et du public cette réforme considérable. Les élégants y tenaient beaucoup, pour se faire voir et s'approcher des actrices; les comédiens hésitaient à se prononcer, parce que la #êne qui en résultait pour eux était compensée par d'assez beaux bénéfices. Pour tout concilier, M. de Lauraguais donna 12,000 livres aux sociétaires.
Dans le théâtre moderne, on donne le nom de scène à tout l'espace compris entre la rampe et le mur de fond ; toute la partie qui s'étend depuis le manteau d'arlequin jusqu'à la rampe et à l'orchestre reçoit le nom d'avant-scène. La scène proprement dite (car Y avant -scène est absolument nue) reçoit les décors et elle est divisée en un certain nombre de plans, qui reçoivent les coulisses et les châssis destinés à. supportée celles-ci, châssis qui prennent place dans des costières ou rainures pratiquées dans le plancher; ces costières, bordées de fer, reçoivent ellesmêmes ce qu'on pourrait appeler les racines des châssis, c'est-à-dire les grandes tiges de fer qui entrent dans les dessous et qui, servant a maintenir les châssis, les font glisser dans les rainures et permettent de rétrécir ainsi la scène et de l'élargir à volonté. Les toiles de fond descendent du cintre sur la scène et prennent place à un plan déterminé, selon la profondeur qu'on veut laisser à celleci ; quant aux châssis de fond, au lieu de descendra du cintre comme les toiles, Us montent généralement des dessous. Le grand espace situé au-dessus de la scène est ce qu'on appelle le cintre; c'est laque les toiles sont enroulées, c'est là que les frises prennent place, c'est là que sont tixés les ponts qui servent à la manœuvre des ouvriers ; c'est là enfin que sont placées les herses, c'est-à-dire les rampes d'éclairage par lesquelles la scène reçoit d'en haut la lumière. La complication n'est pas moins grande dans les dessous, où sont emmagasinés un grand nombre de châssis, où la plupart des cordages servant à la manoeuvre sont rassemblés
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et fixés, où enfin se met en œuvre le mécanisme des trappes; car il faut remarquer que, dans un théâtre machiné, le plancher est percé à jour presque d'un bout à l'autre et qu'une foule d'ouvertures y sont pratiquées ; c'est par ce qu'on appelle des trappes que, dans les pièces fantastiques, paraissent et disparaissent les personnes et tes objets qui semblent sortir de terre ou y rentrer. Lors-
au'il s'agit d'introduire sur la scène, par les essous, un personnage quelconque, une sorte de tiroir s'ouvre dans le plancher, laisse un vide, rond ou carré, et l'acteur monte sur une espèce de plateau de bois qui vient boucher exactement l'ouverture faite; le contraire se produit, naturellement, lorsque c'est une disparition qui doit avoir lieu ; alors c'est le plateau qui bouche l'ouverture qui s'abaisse sur un signal donné ; puis, quand l'acteur ou l'objet en vue a disparu, un coulisseau vient remplir la vide occasionné par la descente du plateau et rétablir le niveau du plancher. Sur une scène bien machinée, il y a parfois dix, quinze et jusqu'à vingt trappes de cette nature, et chacune d'elles est mise en jeu par un système particulier et compliqué de cordes, de poids et de contrepoids qui jouent dans les dessous II est à remarquer que, dans un théâtre bien organisé, les dessous ainsi que le cintre ont une hauteur au moins égale à la scène.
Sur chacun des côtés de la scène, en dehors de la vue du spectateur, règne un espace vide plus ou moins considérable, selon l'importance du théâtre ; cet espace sert de passage aux acteurs et aux gens de service, costumiers, machinistes, surveillants, etc., et c'est là qu'on emmagasine les décors (en dehors des toiles de fond) nécessaires au service courant, coulisses, châssis, fermes, etc. Cet espace prend lui-même le nom de coulisses, et on dit qu'un acteur sort des coulisses ou rentre dans les coulisses selon qu'il entre sur la scène ou qu'il en sort.
Pour donner une idée du mécanisme général de la scène, nous allons emprunter quelques lignes à un travail intéressant et spécial de M. Emile Trétat, architecte, intitulé : le Théâtre et l'architecte. «Le mouvement des décors, à part les agencements spéciaux, consiste toujours, dans les différents plans qui s'échelonnent sur la profondeur de la scène, 1° à amener en position et à- retirer en arrière des châssis de front attachés à de faux châssis qui traversent le plancher parallèlement au manteau d'arlequin, dans des rainures appelées costières; 20 à élever ou guinder dus décors de fond, soutenus par des fermes ou charpentes légères, qui viennent des dessous et qui montent verticalement sur la scène; 3° à charger ou descendre des cintres, soit des fermes semblables aux précédentes, soit de simples toiles, qui forment des décorations hautes, telles que des bandes d'air, ciels ou plafonds. Deux ou trois costières voisines constituent un pian. La manœuvre des châssis do front se fait suivant et par ceseostieres; celle des fermes par des suites de trappillons ouvrant le plancher entre les costières et constituant les rues. En sorte que, dans chaque plan, on peut manoeuvrer des châssis latéraux et des fermes de fond. Tous les mouvements, d'ailleurs, y compris ceux qui se font dans les cintres, sont horizontaux ou verticaux, mais parallèles au plan du manteau d'arlequin, donc très-simples.»
Le public, qui ne saurait se rendre un compte exact de ce qui se produit sur un théâtre, n'a pas idée des prodiges qui s'opèrent chaque jour, nous voulons dire chaque soir, sur un espace aussi restreint. Cependant il y a en ce sens des progrès à accomplir, et c'est ainsi que M. Trelat, l'écrivain que nous venons de citer, les définit lui-même: t'Voici, dit-il, ce que j'observe, c'est que, sur nos scènes, l'habileté de nos décorateurs fait des prodiges; la lumière est distribuée avec art et, quoi quou en ait dit, le mieux possible, n'était souvent la parcimonie. Mais je remarque que la peintre, qui tire de ses pinceaux et de ses dispositions ingénieuses de si merveilleuses perspectives, est malheureusement limité dans ses efforts par le manque d'étfndue sur les côtés, ce qui force à multiplier les plans de décors et à faire intervenir, dans les compositions, des obsiacles souvent invraisemblables, toujours gênants, afin de couper la vue du public vers les échappées latérales. En niiile circonstances la rectitude du plancher, invariable dans sa forme, sinon dans ses parties, est un obstacle absolu à l'illusion complète, quelque parfait que soit l'agdncemenc ues décors en élévation. Les accidents de sol qu'on imagine et qu'on répartit sur la scène ne font pas oublier cette roideur du terrain simulé, qui contredit la nature des paysages les plus calmes. Le manque do profondeur de la scène perd la vraisemblance des marches triomphales et des mouvements des foules, nécessités souvent vers les derniers plans. Dans ce curieux atelier de représentation, qui réunit chaque soir en si peu d'heures tant d'activité au milieu d'éléments si divers, le travail est .difficile, gêné, coûteux et dangereux, faute d'espace toujours. Enfin, une grande partie de ce travail s'opère par des moyens mécaniques qu'on pourrait appeler sauvages aujourd'hui, malgré l'habileté incontestée qui les dirige, et pourrait être facilement remplacée par l'application très-simple d'un agent moins encombrant,
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moins onéreux et plus régulier que la main da l'homme. •
^'application de la vapeur à la mise en place des décors serait en effet un progrès ; mais cela ne serait guère possible qu'à l'Opéra, et il est douteux même qu'on l'essaye.
Scènes contemporaine* ei ucnef historique», laissées par feu madame la vicomtesse de Chamilly, publiées d'abord en 1 vol. in-8« (Paris. Urbain Canel , 1887), puis en î vol. in-S» (1828); enfin, une troisième édition en fut donnée en 1830, également en 2 vol. in-8». Le premier volume avait pour auteurs MM. Loeve-Veimars, Emile Vanderbuch et Aug. Romieu, qui depuis..,, mais alors il était libéral. Le succès de cette publication détermina les éditeurs à grossir le recueil, et d'autres auteurs y apportèrent leur contingent, MM. Godefroid Cavaignac et Ch. Romey entre autres. Ce livre est un pastiche fidèle, curieux et amusant, une critique aristophanesque, fine et mordante des prétentions, des mœurs et des habitudes de la vieille noblesse sous la Restauration, de tous ces émigrés qui n'avaient rien appris et rien oublié. C'est l'histoire d'une prétendue famille de Chamilly, qui n'a jamais existé que dans l'imagination des auteurs. M. le marquis de Chantilly et son fils Hector forment la plus divertissante antithèse, comme on le verra tout il l'heure ; M. le vicomte de Chatnilly, frère du marquis, et Mme la vicomtesse accentuent le tableau. Le vicomte est un homme pétri des principes philosophiques du xviir» siècle ; car tous les contrastes se heurtent dans cette noble famille. Après avoir couru les aventures jusqu'au fond de l'Amérique, il était revenu en Europe et avait fait connaissance, dans une petite cour (l'Allemagne , d'une c jeune Française émigrée, c'est-à-dire noble et pauvre, dont il avait su se faire écouter avec intérêt. M'18 de La Ville-Dragon était alors dame d'honneur de la princesse de Kibourg- Kibourg, épouse, par la main droite, du prince de ce nom, souverain d'un territoire de sept lieues de sable situé à l'extrémité du Palatinat. Une fois mariés, nos jeunes époux se rendirent à Paris, où le vicomte se ruina et moutut pauvre en 1825. La vicomtesse se retira alors dans un petit entre-sol de la rue de Duras, où elle reçut une société choisie. «On y rencontrait, dit l'éditeur dans la préface, comme à l'Abbaye-aux-Bois, des personnages de toutes les couleurs et de toutes les étoffes ( qu'on me passe cette comparaison marchande). Un partisan da Canning, qui a vu Bolivar , s'y entretenait paisiblement avec M. de Marcellus, le chantre de l'autel et du trône ; M. de Stendhull y partageait souvent une causeuse avec M. l'abbé de Retz, le nouvel auditeur de rote ; et il n'était pas rare de voir une embrasure île croisée enserrer sous son double rideau M. de Kéralry, lo défenseur des communes, et M. de Saint-Ctmraans, l'ennemi personnel des épiciers. ■
Si le vicomte a sacrifié aux idées philosophiques du xviue siècle, le marquis s'est tenu soigneusement à l'abri de ce courant empesté; il a conservé intact dans son cœur le dépôt des saines traditions. En bon émigré, il a vécu à l'étranger de deux pensions, servies l'une par l'Autriche, l'autre par l'Angleterre, où il s'était réfugié. Dans ce dernier pays, un fils lui naît, qu'il salue du nom d'Hector et du titre de comte de Lyon. De retour en France, le marquis devient gentilhomnime ordinaire de la chambre du roi, député, préfet et propriétaire d'un inajniiique domaine dans les Vosges. Quant à M. Hector, il est bientôt, de pur lo crédit seul de son père, capitaine dans la garde royale, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur. Hector a commencé par fréquenter à Paris la société de son père, intraitable sur le chapitre de ses droits et privitéges; puis celle de sa tante la vicomtesse, un peu plus mêlée, ce enfin, horresco referais, les francs libéraux. Il a mis en poche sa croix de Multe, et, en parlant de Napoléon, il ne dit plus monsieur de Buonaparte. Il lit- MM. Guizot et consorts, suit les cours de M. Villemain et pousse même l'irrévérence jusqu'à fredonner des refrains de Béranger. Aussi, quand le marquis revit ce fils sur lequel il avait fondé de si brillantes espérances, l'épée de ses pères lui tomba des mains. He.as! quantum mutalus ab iilo Heclorel Les Scènes contemporaines et historiques sont un charmant spécimen d'un genre qui a tenu sa place, et une place très-distinguée, dans la littérature française de la Restauration. Ce sont de véritables petites comédies aristophanesques, comme nous le disions en commençant, mais* prises sur le vif, sceptiques, ironiques, allant au fond des choses pour en découvrir le ridicule.
Scène* de In -rie privée, par H. de Balzac. Sous ce titre général, l'auteur a compris : Mémoires de deux jeunes mariées, Une fille d'Eve, la Femme de trente ans, la Femme abandonnée, la Grenadière, le Message, Gobseck, le Contrat de mariage. Un début dans la vie, Modeste Mignon, Bêatrix, Honorine, le Colonel Chabert, la Messe de tabbé, l'Interdiction, Pierre Grassou, la Maison du chat qui pelote, le Bal de Sceaux, la Bourse, la Vendetta, Madame Firmiani, Une double famille, la lJaix du ménage, la Fausse maitresse , Etude de femme , Autre étude de femme, la Grande Bretèche, Albert Savarus. Parmi les principales productions de cette série, tant à cause de leur valeur véritable
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que du retentissement qu'elles eurent, il faut citer en première ligne les Mémoires de deux jeunes mariées. C'est l'histoire de deux pensionnaires, Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe, unies entre elles par une de ces ardentes et enthousiastes amitiés dont les grands jardins des couvents ont tous caché sous leurs ombrages les épancheinents romanesques. Toutes deux, sorties en même temps des lieux où leurs vies étaient confondues,~se séparent pour aller poursuivre des destinées différentes. Renée de Maucombe va attendre en province l'amour paisible de quelque gentilhomme campagnard; Louise de Chaulieu va chercher à Pans les brillantes conquêtes. L'une appartient à une famille noble, mais assez pauvre, de la Provence; l'autre e.st la fille d un duc et pair, confident et favori de Louis XVIII, car la scène se passe sous la Restauration. Toutes les deux doivent s'écrire, et ce sont leurs lettres qui nous mettent au courant de tous les incidents de leur vie et de toutes les émotions de leur cœur. Certes, il y a de bdles et intéressantes pages disséminées dans eetto correspondance intime de deux jeunes femmes ; mais ce qu'on y cherche en vain, c'est un peu de cette naïveté qu'on serait désireux de trouver dans les impressions de ces pensionnaires à peine échappées du couvent. On se demande où elles ont puisé cette science de la vie, cette connaissance profonde de tous ces petits détails qu'on n apprend en général qu'avec l'âge, et, maigre soi, on est tenté de croire aux récits égrillards de Parny sur ces asiles de la jeunesse féminine. Balzac a eu le tort d'écrire les Mémoires de deux jeunes mariées avec la même plume qui lui avait servi à la Physiologie du mariage. En résumé, si l'on retranche de ce livre les réflexions cyniques, les interprétations flétrissantes, les faux systèmes bâtis sur chaque fait, que se dégage-til? L'bistoirede deux jeunes femmesqui cherchent toutes deux le bonheur, l'une dans les jouissances de l'uinour, l'autre dans celles de la maternité.
La Femme de trente ans a conquis à Balzac plus de vifs et tendres enthousiasmes dans toute la portion féminine du public que ses meilleures conceptions philosophiques ne lui en ont valu dans la portion masculine. C'est par cette œuvre et quelques autres du même genre qu'il s'est introduit auprès du sexe sur le pied d'un consolateur, d un confident; il s'est adressé aux femmes sous l'aspect d'un confesseur quelque peu médecin, et il s'est insinué dans leurs bonnes grâces en leur disant leur secret à l'oreille. « La femme de trente ans, dit M. Sainte-Beuve, n'est pas une créature tout à fait imprévue. Depuis qu'il existe une société civilisée, la femme de cet âge y a tenu une grande place, la première peut-être. Dans ce xvme siècle qui a eu le temps de tout raffiner, il se donna à la cour, au mardi gras de 1763, un bal qu'on appela le bal des mères; la jeunesse, à proprement parler, fut spectatrice, et il n'y eut que les femmes de trente uns qui dansèrent. On fit, à ce sujet, une jolie chanson dont voici le refrain :
Belles qui formez des projets, Trente ans est pour vous le bel âge, Vous n'en avez pas moins d'attraits, Vous en connaissez mieux l'usa-e; C'est le vrai moment d'étru heureux, Ou plaît autant, on aime mieux.
Enfants de quinze nus Laisses dunser vos mamans !
• On voit cumulent le xvnio siècle prenait encore légèrement cette réhabilitation en . forme qui ne dura qu'une soirée. Mais le xixc siècle devait renchérir, et la théorie de la femme de trente ans, avec tous ses avantages, ses supériorités et ses perfections définitives, ne date que d'aujourd'hui. Balzac en est l'inventeur, et c'est là une de ses découvertes les plus réelles dans l'ordre du roman intime. La clef de son immense succès était donc tout entière dans ce premier petit chef-d'œuvre. Les femmes lui passèrent ensuite bien des choses et le crurent, en toute rencontre, sur parole, pour avoir, une première fois, si bien deviné. ■
La Femme abandonnée et la Grenadière sont deux nouvelles qui touchent à la perfection et sont conçues dans le même esprit; dans l'une, c'est Mme de Bauséant; dans l'autre, tady Brandon, toutes deux veuves de leurs affections, toutes deux abandonnées et uni sont venues chercher dans la solitude l'oubli de leurs infortunes. L'une y trouve la mort, l'autre s'y laisse aller à un nouvel amour que les exigences du monde viennent biusquement traverser. Son amant est ub.igi', par de hautes raisons sociales, d'épouser un grand nom et une grande fortune; mais, comme il a encore sur les lèvres le goût de l'amour céleste qu'il a goûté avec Mmu de Beauséant, il ne peut se résigner à lu fidélité conjugale et il tente un rapprochement, devenu impossible, avec son ancienne maîtresse. Celleci refuse un aussi avilissant partage et M. de Nueil, désespéré, se réfugie daus la mort.
La Grande-Brelèche contient le récit de trois farouches vengeances de maris offensés. L'un est le directeur d'une prison qui a admis à sa table M. de Beauvoir, un de ses prisonniers. Celui-ci est devenu l'amant de lu femme de son hôte, qui, aux premiers soupçons de son déshonneur, a fait renfermer le
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coupable dans une étroite cellule. Puis, un jour, il lui envoie une lime et une échelle de corde four favoriser, soi-disant, son évasion, et en lui recommandant de ne faire usage de ces moyens de sauvetage que la nuit. Mais M. de Beauvoir s'aperçoit à temps que la corde cu'on lui a envoyée est trop courte de 100 pieis et que son prétendu sauveur avait voulu î.e venger. Le second est un mari espagnol, dont la vengeance a quelque chose de si fi ntastique et de si inconcevable que nous renonçons à la décrire. Entre autresbarbaries, il coupe un bras à sa femme parce qu'il ertend un homme parler de certain signe ncir qu'il a vu sur ce bras; puis il va trouve;' l'indiscret, lui montre le bras ensanglanté et le poignarde. Le troisième mari a la vengeance plus calme et non moins sûre. M. de Merret, entrant un soir dans la chambre de sa femme, entend fermer doucement un peti, cabinet donnant dans cette chambre, et, soupçonnant un amant caché, il fait jurer à Mm« de Merret qu'il n'y a personne dans ce cabinet. La femme jure, et le mari envoie chercher un maçon qui mure la porte derrière laquelle un homme est blotti. Pendant vingt jours, JM.de Merret ne quitte pas la chambre, et toutes les fois que sa femme semble l'implorer du regard : ■ Vous avez juré, lui ditil, qu'il n'y avait là personne. » On ne saurait rien imaginer de plus capricieusement cruel que ceu trois sortes de vengeance, mais la dernière surtout est racontée avec une telle sobriété de langage qu'elle n'en est que plu3 piquanie; elle vous serre la gorge et fait froid an cœur.
La F-iusse maitresse est le récit très-émouvant dî l'amour de Paz, un jeune homme épris de la femme de son ami intime et qui feint d'avoir pour maîtresse une écuyère du Cirque. Il pense, de cette manière, se faire assez ir épriser pour qu'on ne partage pas son amour, s'il n'a pas su le dissimuler, et pour qu'on ne le soupçonne pas si rien encore ne l'a trahi. On voit que, si Balzac s'est efforcé de peindre les mauvais côtés de notre époque, il n'a pas oublié non plus de leur opposer les quelques nobles exceptions qu'on y rencontre.
Modtste Mignon est une des compositions les moi.ns réussies des Scènes de la vie privée. On ne conçoit pas cette jeune tille, élevée dans su famille , et écrivant à un homme qu'elle n'a jamais vu les plus insignes folies qui puissent traverser le cerveau d'un poète malade Dans ce roman, tout est fantastique ou tout au moins invraisemblable. On se comprend .sans rien dire; tout se devine, et les* fortunes se font et se défont avec une facilité vraimeit trop prodigieuse. Et tout cela est raconté dans un langage plein d'afféterie et de préciosité, de poésie nuageuse et entortillée qui rend l'action encore plus inintelligible.
Gobseck est une des créations les plus complétés de Balzac; c'est l'usurier typique, le banquier de la jeunesse endettée, du commerce en déconfiture, de la misère sous toutes ses formes; tout en lui respire l'àpre soif du lucre ; il sue l'usure par tous les pores, et, en le rega -dant d'un peu prés, on verrait qu'il a des griffes. Il n'y a pas jusqu'à son nom qui ne soit un trait frappant, un indice notoire, une révélation de l'homme qui le porte. Comme Balzac a dû se réjouir en faisant cette trouvaille ! Gobseck I Cela pince, cela mord, déchire, coupe, taille, rogne en pleine chair dans le débiteur ; Gobseck I il n'y a qu'un usurier qui puisse s'appeler de ce nom-là 1 '
La Maison du chat gui pelote est la peinture du commerce de la rue Saint-Denis, des existences qui végètent en serre chaude pendant des années derrière un comptoir, pour y débiter de la cotonnade ou de l'indienne. Il y a certainement des détails charmants dans ' ces pages; mais l'auteur, comme cela lui est arrivé souvent, s'étend avec un peu trop de compla s:mce sur son sujet. et, de l'analyse, en arrive à la minutie; il disserte, d'une façon agréable d'abord, mais fatigante à la tin, sur des infiniment petits et se sert à l'excès du gros bout de sa lorgnette.
Un dé.but dans la vie offre l'histoire, ainsi que son litre l'indique, d'un jeune homme faisant se*, premiers pas dans le monde, et on s'imagine les embarras, les obstacles, les difficultés de tout genre qu'il rencontre. Il esta peine monté dans la diligence qui doit l'amener à Paris, que son amour-propre est"Singulièrement éprouvé par les quolibets, les plaisanteries, les farces que ses compagnons de route lu font subir. Plus tard, c'est contre le monde, contre les exigences de la société qu'il lu! faut lutter corps à corps, et le tableau da cette bataille d'un homme aux prises avec les nécessités de l'existence est d'une grande vigueur et d'une vérité saisissante. C'est dans cette composition que Balzac a surtout accumulé ces proverbes travestis qui e urent tant de succès : Vieux moutard que j'aimais; le Temps est un grand maigre; Il faut battre son frère pendant qu'il est chaud, etc.
Béati ix est une variété de la femme de trente i ns que l'auteur se plait tant à réhabiliter et à mettre même au-dessus de la jeune fille. El.e se fait aimer d'un homme marié qui la préfère à sa jeune femme, et Béatrix se purifie et ennoblit, pour ainsi dire, sa faute par i'a;ïeetion qu'elle porte à Caiiste; elle veut être une grande chose, une figure sainte pour lu. et s'immole à sa propre grandeur.
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Enfin, Balzac a voulu surtout, dans Béatrix,
f teindre les sentiments qui retiennent encore es femmes après une chute; i! a voulu montrer toutes les obligations que contracte une femme envers le monde par une faute.
Pierre Grassou est une de ces nouvelles comme Balzac savait en écrire et que préfèrent même, dans tout son œuvre, ceux que rebutent les complications et les enchevêtrements de ses compositions plus étudiées.
Pierre Grassou est un peintre chez lequel la ténacité remplace la vocation ; il n'a pas de talent, n'obtient aucun succès, et ses maîtres lui conseillent de scier du bois ou de vendre de la chandelle plutôt que de s'acharner à gâter de la toile. N'importe , il persévère. C'est de plus un homme d'ordre, qui vit de peu et qui, dès qu'il a opéré une rentrée, place ses fonds chez le notaire. Un vieux juif, marchand de tableaux , lui achète , à un prix dérisoire , ses productions; ces gains minimes, mais constants, lui permettent de vivre et même de réaliser quelques petites économies. Son Mécène lui procure des portraits, entre autres ceux de toute une famille grotesque, que Pierre Grassou éblouit d'abord par ses calembours et ses scies d'atelier, mais qu'il finit par prendre au sérieux quand le marchand de tableaux lui fait entrevoir un mariage possible avec la fille. Le père, épicier retiré, est d'ailleurs un amateur; il possède une galerie de tableaux où se coudoient fraternellement les Raphaël, les Muiïllo, les Titien, les Véronèse, les Teniers, les Ruysdaël, et dont il vante les splendeurs au peintre. Quand il apprend que celui-ci est un homme rangé, qui place son argent chez un notaire, il lui saute au cou et lui offre sa tille. Pierre Grassou accepte ; mais, avant la noce, il lui faut subir l'exhibition de la galerie de tableaux, et ce jour-là il tombe dans une stupéfaction profonde : sous les noms de Raphaël, de Titien, de Véronèse et autres, il reconnaît ses propres tableaux, la collection complète de ses croûtes, jaunies, enfumées à l'aide de procédés industriels et vendues comme authentiques par le vieux juif, qui les a fait payer des prix fous. Il s'insurge et dévoile toute la supercherie ; mais ses aveux n'entament en rien la solide conviction de .l'épicier amateur; ce brave homme déclare à Pierre Grassou qu'il est bien plus grand que Raphaël, Murillo, Véronèse, RuysdaSl pris individuellement, puisqu'il les réunit tous et qu'il peut être tantôt 1 un et tantôt l'autre, à volonté; il le supplie d'être son gendre, et Pierre Grassou ne se fait pas prier plus longtemps.
Le Colonel Chabert reproduit une de ces situations impossibles comme les guerres de l'Empire, les disparitions de vivants et le retour des morts, après de lointaines catastrophes, ont pu cependant en amener quelquesunes. Le colonel, laissé pour mort sur un champ de bataille, revient en France, où son décès a été dûment verbalisé et oit sa femme s'est remariée. H n'a plus d'état civil , il n'existe plus aux yeux de la loi. Sa lutte pour reconquérir, non sa femme, mais au moins une pension modique, offre toutes les péripéties du drame le plus mouvementé; les indécisions apparentes de la femme, qui reconnaît très-bien son mari, quand ils sont en tète-àtéle, mais qui le renie et le fait passer pour fou quand il lui parle en public, prolongent quelque temps cette situation douloureuse, et le colonel, sans cesse dupé par elle, meurt de douleur et de misère.
Scènes do la vie de province, par H. de
Balzac. Voici les divers romans ou nouvelles réunis dans cette série : Ursule Mirouet, Eugénie Grandet, le Lis dans ta vallée. Le titre général les Célibataires comprend Pierrette, le Curé de Tours et Uu ménage de garçon; celui des Parisiens en province renferme l'Illustre Gaudissart et la Muse du département; celui des Bivalitcs est consacré à la Vieille fille et au Caibnet des antiques; enfin les Illusions perdues renferment les Deux poètes, Un grand homme de province à Paris, Eve et David. Nous n'avons pas ta prétention de parler d'une façon détaillée de chacun de ces ouvrages. Nous nous contenterons d'esquisser les principales figures de cette série de personnages qui sont, pour ainsi dire, devenus typiques, et nous donnerons en quelques mots notre appréciation sur l'ensemble des Scènes de la vie de province.
Eugénie Grandet et le Lis dans ta vallée tiennent la première place, autant par leur étendue que par le succès qu'ils ont obtenu. Eugénie Grandet est une des plus touchantes histoires et l'étude ta plus approfondie qui se puisse imaginer. C'est l'histoire de deux femmes, la mère et la tille, toutes deux pleines d'aspirations généreuses, d'abnégation et de dévouement, mais qui, enfouies dans une arrière-boutique de province, étouffent dans l'atmosphère glaciale des intérêts matériels. Le père Grandet, le tonnelier millionnaire, et plus avare encore qu'il n'est riche, eat un des types les plus complets qu'ait créés Balïac. Rien n'y manque. Pour lui, la vie consiste à accumuler les chiffres d'une addition pour grossir toujours un total qu'aucune considération humaine ne doit diminuer; ce n'est pas qu'il n'aime point sa femme, mais il la laisse geler l'hiver et la nourrirait volontiers de Pair du temps ; ce n'est pas non plus que sa fille Eugénie ne lui soit chère, mais il aimerait mieux la voir mourir que d'être obligé,
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pour la marier, de lui donner un écu de dot. Et pourtant Eugénie aime son cousin qui, ruiné de fond en comble, est allé aux Indes essayer de refaire sa fortune. Charles reste absent pendant sept ans, et durant cet intervalle la pauvre Mme Grandet a succombé.
Peu de temps après, Grandet lui-même a dû quitter ses tonnes d'or pour quelques pieds carrés de terre; il est mort en faisant un effort surhumain pour saisir le crucifix en vermeil que le prêtre lui approchait des lèvres. Et la pauvre Eugénie, restée seule, se trouve à la tête de !0 millions. C'est alors qu'elle apprend le retour et le mariage de son cousin, ojii a fait une fortune de son côté et qui, croyant Eugénie pauvre, lui a préféré une riche héritière du noble faubourg. Eugénie se résigne encore en se souvenant des paroles de sa mère mourante : « Il n'y a de bonheur que dans le ciell »
« 11 s'en faut de bien peu, dit M. Sainte- Beuve, qu'Eugénie Grandet, cette charmante histoire, ne soit un chef-d'œuvre, oui, un chef-d'œuvre qui se classerait à côté de tout ce qu'il y a de mieux et de plus délicat parmi les romans en un volume. Il ne faudrait pour cela que des suppressions en lieu opportun, quelques allégements de descriptions, diminuer un peu vers la fin l'or du père Grandet, amoindrir l'inutile atrocité d'égoïs me du jeune Charles; il est à la fois trop ignoble de la sorte envers sa cousine et trop naïf aussi de n'avoir pas deviné la grande fortune de son oncle. Apaisez en ce tableau quelques couleurs criardes; arrivez, en éteignant, en retranchant çà et là, à une harmonie plus égale de ton, et vous aurez la plus touchante pein- ! ture domestique. »
i Le Lis dans la vallée a conquis à Balzac ; autant d'admiration qu'il lui a suscité d'eni nemis. C'est que, en etfet, cette œuvre est un composé bizarre des meilleures qualités et des plus grands défauts de l'auteur. On y retrouve à chaque page l'analyste armé de son scalpel; mais cette fois il cherche à le dissimuler et il arrive à un incroyable mélange de prétentions ascétiques et d'instincts matériels. On sent que l'auteur s'est pris d'une belle passion pour son sujet et qu il a voulu le traiter avec tous les honneurs dont il le croyait digne ; mais sous le poëte on devine le physiologiste qui réclame ses droits, et c'est alors que 1 héroïne entremêle les propos d'amour séraphique qu'elle tient à son amant de confidences sur les tyrannies conjugales de son mari. Nous n'entrerons pas dans le détail d'e ce roman, que tout le monde a lu et dans lequel, ainsi que nous le disions tout a l'heure, nous n'aurions qu'à constater la réunion des qualités et des défauts les plus opposés. Quelques vérités et beaucoup d'invraisemblances, voilà le bilan du Lis dans la vallée. • Un grave reproche à adresser au Lis dans la vallée, a dit M. Gustave de Molènes, c'est d'avoir fait circuler un instant un jargon digne des filles de Gorgibus. Les romanciers en vogue frappent la monnaie sentimentale qui sert aux commerces amoureux de leur époque. Balzac a fait bien pis que de parler le langage des précieuses ridicules de son temps, il a composé une langue tout entière à leur usage. » Si nous avons cité cette critique, d'ailleurs très-judicieuse et très-vraie, c'est que l'auteur de la Comédie humaine s'est, en effet, efforcé dans plusieurs de ses romans de créer pour ses héros un langage à part, plein d'afféterie ou de brutalité, de néologismes ou de patois, presque toujours ennuyeux, ridicule ou incompréhensible.
Ursule Mirouet est, à peu de chose près, dépourvue d'intrigue et n'est pas, à proprement parler, un roman ; c'a été pour l'auteur un prétexte pour s'essayer à traiter une question très-grave. Il a mis en présence l'incrédulité complète d'une part, et de l'autre la croyance au surnaturel, et, te débat terminé, c'est cette dernière qui l'emporte. Le magnétisme, moitié science, moitié merveilleux, est l'intermédiaire au moyen duquel un médecin sceptique est amené à croire à la possibilité de phénomènes qui ne tombent pas immédiatement sous l'analysé scientifique. Ursule Mirouet est la chaste et candide jeune fille que l'on emploie comme sujet dans cette expérience.
Dans les Illusions perdues, l'histoire d'Eve et David, renferme un de ces caractères de femme que l'auteur excelle à peindre. David Séchard est un imprimeur d'Angoulème qui néglige son métier pour poursuivre la découverte d'une papeterie économique destinée à révolutionner l'industrie. Sa femme, Eve, est une créature douce et dévouée, pleine d'amour pour son mari et de foi dans son génie. Tandis que David cherche la pierre philosophai sans s'occuper des intérêts matériels de la vie, c'est Eve qui dirige l'imprimerie et qui invente mille expédients pour prévenir la ruine de la maison. Mais les événements sont plus forts qu'elle; une faillite est imminente. Les frères Cointet, imprimeurs d'Angoulème et concurrents de David Séchard, ont juré sa ruine et veulent, à tout prix, s'emparer du trésor qu'il est sur le point de trouver. Enveloppé par eux dans un réseau d'affaires, de procédures, de poursuites, d'arrestations, le malheureux inventeur finit par les associera sa découverte, qu'ils exploitent à son détiimentet avec laquelle ilsgagnentdes millions. Séchard, à la fin, content d'une légère indemnité, se retire avec sa femme dans un petit domaine qu'il vient d'hériter et se console de
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ses déconvenues passées en faisant des collections d'entomologie. Nous avons, à dessein, omis de parler du père de David, le vieux Séchard, qui vole son fils et qui l'espionne pour lui dérober sa découverte ; cette figure est invraisemblable et choquante. Il y a aussi les aventures de Lucien et de M"»» de Bargeton qui forment, pour ainsi dire, épisode à part et arrivent trop tard pour intéresser. Mats la vraie, la seule et ravissante figure du roman est celle d'Eve, parce que l'auteur, pour peindre ce touchant caractère, a employé ses pinceaux les plus déliés et les plus délicats. C'est le frèr.t d'Eve qui est le héros des deux autres épisodes des Illusions perdues, les Deux poètes et un Grand homme de province à Paris. Il s'appelle Lucien Chardon ; mais comme il a des prétentions nobiliaires encore plus hautes que ses prétentions poétiques, il se fait appeler Lucien de Rubeinpré et il rêve de reconstituer le domaine patrimonial des Rubempré plus encore que de surpasser Hugo et Lamartine. Balzac a fait do ce type, qui réunit à la fois le poète, le gentilhomme et l'aventurier, une de ses créations les plus vivantes. Dans l'étonnante galerie de types que présente l'œuvre de Balzac, Lucien de Rubempré est cet homme de lettres assez bien doué que la persévérance et le travail feraient arriver au premier rang, mais qui se grise de ses premiers succès, se laisse aller à la vie facile, croit ensuite pouvoir remplacer le talent par le savoir-faire et, de chute en chute, passe par toutes les capitulations de conscience et par toutes les portes basses sous lesquelles 1 ambition courbe les gens peu scrupuleux. Les Deux poètes sont une étude minutieuse et un peu monotone de la vie de province. Balzac a saisi admirablement : le relief que, dans ce milieu terne, uniforme, | acquiert a peu de frais la moindre originalité. Dans ce milieu, Lucien de Rubeinpré est un | grand homme; on lui pardonne d avoir une • sœur repasseuse et une mère qui garde les 1 femmes en couche, parce qu'il est beau, élé- I gant et qu'il tourne assez bien le vers; ij est I invité aux soirées officielles, on le compare à Pétrarque; Angoulême se glorifie d'avoir | donné le jour à un homme de génie. Le Pétrarque ungoumois a sa Lame en Mme de Bargeton, une prude sèche, à grandes prétentions, qui le protège. Tous deux rêvent de , se produire sur un grand théâtre, et un esclandre à la suite duquel Lucien est obligé de se battre en duel les engage tout naturellement à venir à Paris.
Dans le troisième épisode, Balzac a raconté en maître les déceptions des débutants litté? raires. A peine débarqué, le grand homme de province s'aperçoit qu'il n'est rien du tout à Paris et qu'il lui faut enfoncer les portes qu'il croyait ouvertes à deux battants. Les libraires ne se disputent pas avec acharnement le manuscrit d'un recueil de sonnets, les Marguerites, ni celui d'un roman genre Walter Scott, V Archer de Chartes IX, qu'il a apportés d'Angoulème. A près avoir dépensé à acheter des pantalons collants et des bottes molles le peu d'argent qu'il reçoit d'Angoulème, car Lucien est avant tout un dandy, il lui faut dîner chez Flicoteau, et même uu beau jour ne plus diner du tout. Un journaliste, Lous- . teau, lui apprend alors à utiliser Ses talents littéraires et sa jolie figure, à écrire dans une I petite feuille agressive et mordante jusqu'à | ce que les libraires aient capitulé et à faire 1 la cour aux actrices, bonnes tilles qui lui rendront la vie douce. Un autre clan u'hommes de lettres, de mœurs sévères, qui logent dans des greniers et boivent de l'eau, essaye aussi de l'attirer; mais, réflexion faite, Lucien se décide pour Lousteau. Ses articles sont spirituels, les libraires capitulent et achètent fort cher ses rossignols ; il a en Coralie une délicieuse maitresse, vit dans le luxe, un peu aux dépens de l'actrice, se promèneuu Bois dans le coupé de l'amantsérieux et croit que cela durera toujours. Les soupers se suivent, le gouffre des dettes se creuse ; Lucien se tire momentanément d'affaire en imitant des signatures au bas d'une traite. Une fois engagé dans cette voie et quand sa fainilles'estsaignéo aux quatre membres pour lui épargner des désagréments judiciaires, il roule de plus en plus bas dans la honte et, renié de tout le monde, repart pour Angoulême complètement vidé, malade et sans un sou. On a en a pas encore cependant fini avec lui, et il reparaît dans le premier roman de la série suivante, Splendeurs et misères des courti$a?ies.
L'Illustre Gaudissart, dans les Parisiens en en province, est le type le plus achevé, le plus complet et aussi le plus amusant de cette variété du commerçant qu'on nomme commis voyageur. « Le commis voyageur est aux idées ce que nos diligences sont aux choses et aux hommes ; il les voiture, les met en mouvement, les fait se choquer les unes aux autres; il prend dans le centre lumineux sa charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes. Curieuse figure 1 Cet homme a tout vu, il sait tout, il connaît tout le monde, il a les vices de Paris et peut affecter la bonhomie de la province; il est l'anneau qui joint le village ù la capitale; mais essentiellement il n'est ni Parisien ni provincial : il est voyageur. Il ne voit rien à fond. Des hommes et des lieux, il
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en apprend les noms ; des choses, il en apprécie les surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure; enfin, son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il s'intéresse à tout et rien ne l'intéresse. Moqueur et chansonnier, aimant, en apparence, tous les partis, il est généralement patriote au fond de l'âme. • Ce portrait, que nous n'avons pu résister au plaisir de citer, est frappant.
C'est dans !e Curé de Tours que se trouve la figure typique du genre vieille fille, et le petit drame qui se déroule entre Mlle Ga- ' mard d'une part, et, de l'autre, les deux abbés Troubert et Birotteau est charpenté de main de maître. « En restant fille, dit Balzac, une créature du sexe féminin n'est plus qu'un nonsens; égoïste et froide, elle fait horjeur.... Il arrive, pour les filles, un âge où le monde les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides, la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la nature ; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes plus graves. On ne sait lesquelles, des unes et des autres, sont le plus dignes de rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un vœu d'indépendance, ni les hommes ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au dévouement de la femme en s'étant refusées aux passions qui rendent leur sexe si touchant.... La jalousie est un sentiment indélébile dans les cœurs féminins; les vieilles tilles sont donc jalouses à vide et ne connaissent que les malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent parce qu'elle les flatte.... Elles ne pardonnent pas au monde leur position fausse, parce qu'elles ne se la pardonnent pas à elles-mêmes. Or, il est impossible à une personne perpétuellement en guerre avec elle-même ou en contradiction avec la vie de laisser les autres en paix et de ne pas envier leur bonheur.i Queue pouvonsnous donner tout au long ce portrait et suivre la hargneuse et revêche Mlle Gamard dans tous les petits tourments, les petites tracasseries et les méchancetés félines sous lesquels elle finit par faire succomber, de concert avec Troubert, le pauvre et innocent Birotteau! Il ne faut pas croire cependant que Balzac ait commis l'injustice de ranger toutes les vieilles filles dans la même catégorie, et Mlle Salomon, avec sa figure douce et résignée, vient s'opposer d'une façon charmante et très-vraie aux lignes anguleuses et à l'air refrogné de la Gamard. « 11 y a des filies, dit excellemment l'auteur des Célibataires, qui se font mères en restant vierges. Celleslà atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe en consacrant tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles vivent alors entourées de la splendeur de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la tête devant leurs traits flétris. Mlle de Sombreuil n'a été ni femme ni tille; elle sera toujours une vivante poésie. • Le Curé de Tours est une des meilleures compositions de Balzac, et on n'y trouverait rien à reprendre si la fin ne tombait quelque pen dans l'exagération.
Il faudrait parler encore du Cabinet des antiques, de la Muse du département, etc. ; mais nous ne sommes pas au bout de la Comédie humaine, et si vaste que nous ayons fait notre cadre, nous sommes encore obligé de calculer avec l'abondance des matières. Ne quittons cependant pas les Scènes de la vie de province sans parler de la peinture des mœurs intimes du journalisme au xix« siècle, que l'auteur a placée dans les Illusions perdues. On sait la tempête que souleva contre lui cette attaque virulente, il est vrai, mais qu'on pouvait d'autant moins supporter qu'on la sentait plus juste. « En dévoilant les mœurs du journalisme, écrivait Balzac dans sa préface, l'auteur fera rougir plus d'un front ; mais il expliquera peut-être bien des dénoûments inexpliqués dans plus d'une existence littéraire qui donnait de belles espérances et qui a mal fini. Puis, les succès honteux de quelques hommes médiocres se trouverontjustifiés aux dépens de leurs protecteurs et peut-être aussi de la nature humaine. » On se rappelle l'explication que donnait le spirituel vicomte de Launay (M<n° de Girardin) aux clameurs de haro qui s'élevaient de toutes parts dans la presse contre l'auteur*. « Vous ne devinez pas, écrivait-elle, pourquoi un homme qui a fait un livre contre les journalistes est attaqué par tous les journaux; c'est que, naïfs abonnés, vous ne vous apercevez peut-être pas que les journaux sont faits par des journalistes. Allons, un effort d'intelligence; rapprochez ces deux idées-là, elles vous expliqueront bien des choses. »
En résumé , nous pensons avec M. de Loménie, l'auteur d'une étude fort remarquable sur Balzac, que ce sont encore les Scènes de la vie de province qui forment le plus beau fleuron de la couronne de Balzac. Là surtout se trouvent ces tableaux d'intérieur à la manière flamande qu'il excelle à peindre; c'est là qu'on rencontre quelquefois ces petites créations délicieuses qui forment un ensemble complet, sans lacunes ni superfétations, sans sécheresse ni mollesse, simples et vraies dans la forme et dans le fond, et qui touchent à la perfection. « L'auteur à'Euyénie Grandet vivra, dit M. Sainte-Beuve. Le père, j'allais dire l'amant, de M""! de Vieuménil, de M|oede Bauséant gardera sa place sur la tablette du boudoir la plus secrète, la plus choisie. Ceux qui cherchent joie, gaieté, épanouissement,