‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 14Chapitre 154 sur 1059 · CEN · texte numérisé non relu

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qui aiment la veine satirique et franche du Tourangeau rabelaisien ne sauraient méconnaître les illustres Gaudissart, les excellents Birotteau et toute leur race. Il y en a, comme on voit, pour chacun. » Nous nous rappelons, à ce propos, une appréciation excellente et une critique fort ingénieuse de Beyle (Stendhal) sur les Scènes de la vie de province. Il voyageait, et il écrivit dans ses Mémoires d'un touriste : ' J'ai trouvé dans ma chambre un volume de M. de Balzac. C'est l'abbé Birotteau (les Célibataires). Que j'admire cet auteur 1 qu'il a bien su énumérer les malheurs et petitesses de la province I Je voudrais un style plus simple^ mais dans ce cas les provinciaux l'achèleraient-ils? Je suppose qu'il fait ses romans en deux temps : d'abord convenablement; puis, il les habille en beau style néologique, avec les pâlimenls de l'âme, il neige dans mon cœur et autres belles choses, i

Nous sommes loin d'avoir tout dit sur les Scènes de la vie privée; mais nous nous sommes attaché à citer de préférence tout ce qui pouvait être de nature à faire ressortir les différents genres traités par l'auteur dans cette série de compositions. Quant à formuler une opinion générale, elle résulte de quelques critiques semées ça et là dans cet article, et, pour ne pas tomber dans des redites, nous renvoyons le lecteur à ce que nous disions plus haut à propos des Scènes de la vie de province et aux appréciations générales que nous avons longuement formulées dans notre article sur la Comédie humaine.

Scènes de la vie parisienne, par Honoré

de Balzac. Cette série se compose de : Splendeurs et misères des courtisanes , la Dernière incarnation de Vautrin, Un prince de la bohème; Un homme d'affaires, Gandissart II , les Comédiens sans te savoir, Histoire des Treize , Ferragus , la Duchesse de Langeais , la Fille aux yeux d'or, le Père Goriot, César Birotteau, la Maison Nucingen, les Secrets de ta princesse de Cadignan, les Employés, Sarasine, Facino Cane, les Parents pauvres, la Cousine Bette, le Cousin Pons. « Ici, dit Balzac dans une préface de ses Scènes de ta vie parisienne, vont se dérouler les plus étranges tableaux, et l'auteur doit s'armer de courage pour entendre les accusations qui vont pleuvoir sur son œuvre, et les plus absurdes seront portées par ceux-là mêmes qui connaîtront le mieux l'étendue des plaies de cette hydre appelée Paris. Souvenez-vous seulement que l'auteur veut tout peindre du xixe siècle et faire, en quelque sorte, un état de situation de ses vices et de ses vertus. ■ Cette précaution oratoire, cette plaidoirie pro domo sua n'était pas tout à fait inutile pour faire accepter au public les tableaux repoussants, honteux et ignobles qui abondent dans tes Scènes de la vie parisienne; et ces clameurs contre lesquelles Balzac essayait de se mettre en garde n en ont pas moinsété poussées avec d'autant plus de violence que l'auteur avait déclaré dans cette même préface que, le roman ayant surtout besoin de mœurs tranchées et de contrastes, il fallait, de toute nécessité, les aller chercher chez les filles, chez les voleurs et chez les forçats, les seuls êtres chez qui les mœurs ne fussent pas effacées et aplaties. Aussi s'est-il appliqué à rendre dans toute leur hideuse vérité les existences des espions, des voleurs et des forçats, des filles entretenues et de tous les gens en guerre avec la société, qui grouillent dans Paris. « Faire les Scènes de la vie parisienne et y omettre ces figures si curieuses, dit encore Balzac, c'eût été le fait d'une couardise de laquelle nous sommes incapable. D'ailleurs, personne n'a osé aborder le profond comique de ces existences, la censure n'en veut plus au théâtre, et cependant Turcaret, ma'dame la Ressource sont de tous les temps. • L'auteur n'a-t il pas un peu montré le bout de l'oreille, ne s'est-il pas un peu trahi dans cette dernière phrase? Ce qui l'a surtout tenté dans ces peintures, c'est que personne avant lui n'avait osé les aborder et qu'il y avait observé un côté comique séduisant. On sait que c'est à sa création du personnage de Vautrin que Balzac dut de se voir fermer les portes de l'Académie. • Bien des gens, a-t-il écrit à ce propos, ont eu la velléité de repiocher à l'auteur la figure de Vautrin. Ce n'est cependant pas trop d un homme du bagne dans une œuvre qui a la prétention de daguerréotyper une société où il y en a cinquante mille. »

Quoi qu'il en soit de ces critiques, les principales qui aient été adressées aux Scènes de ta vie parisienne et que nous avons voulu signaler tout de suiie pour n'y plus revenir, cette série de compositions renferme plus d'un chef-d'œuvre, et nous allons essayer de donner une idée générale de l'ensemble.

Les Splendeurs et misères des courtisanes offrent le tableau le plus complet et le plus saisissant de la vie des prostituées de toute classe dans lpurs heures d'apogée et de décadence. Esther est une fille perdue, si beile et si séduisante qu'on l'a surnommée la Torpille, « parce qu'elle aurait engourdi l'empereur Napoléon lui-même. » Mais un beau jour elle se prend d'amour pour Lucien de Rubempré et, à partir de ce moment, elle devient une Madeleine repentante, d'autant mieux qu'elle s'est réconciliée avec Dieu par l'entremise d'un prêtre, Carlos Herrera. Or, ce prêtre n'est autre que Vautrin, un forçat célèbre,

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évadé du bagne et qui s'est faille protecteur et l'ami dévoué de Lucien. Voici pourquoi : Lucien, perdu de dettes, sur le point d'être déshonoré, allait se donner la mort, lorsque Vautrin se trouva sur son passage juste à temps pour l'en empêcher. Le forçat, contraint à vivre en dehors du monde, mais dévoré du besoin de vivre, conçut la pensée de se faire représenter dans la vie sociale par ce jeune homme auquel il donnerait sa force et son énergie ; mais pour cela il fallait se l'attacher par des liens indissolubles, et c'est ce qu'il fit en tirant Lucien des embarras dans lesquels il se trouvait. Seulement, à partir de ce moment, ces deux hommes devinrent la chose l'un de l'autre, et l'alliance de ces deux êtres qui n'en devaient faire qu'un seul reposa sur ce raisonnement plein de force que le faux prêtre fit comprendre à Lucien : » Regardez-vous comme mort, lui dit-il, et si vous vous abandonnez entièrement à moi, je vous ferai la vie heureuse et splendide. » Lucien accepta, et alors Vautrin, le génie de la corruption, détruisit ce qui restait d'honnêteté dans le cœur de Lucien en le plongeant dans des nécessités cruelles et en l'en tirant par des consentements tacites à des actions mauvaises ou infâmes qui le laissaient toujours pur, moral et noble aux yeux du monde. Lucien était la splendeur sociale à l'ombre de laquelle voulut vivre le forçat : « Je suis l'auteur, tu seras le draine ; si tu ne réussis pas, c'est moi qui serai sifflé, » lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilège de son déguisement.

Cependant le faux prêtre alla prudemment d'aveu en aveu, ne se démasquant pas tout à fait aux yeux de sa créature, mesurant l'infamie de ses confidences à la force de ses progrès et aux besoins de Lucien, et il ne livra son dernier secret qu'au moment où l'habitude des jouissances parisiennes, les succès, la vanité satisfaite lui avaient asservi le corps et l'âme de ce malheureux.

Il nous est impossible de suivre dans leurs évolutions les personnages qui tiennent les premiers rôles dans ce drame hideux et terrible; mais nous ne pouvons omettre deux figures tracées, elles aussi, de main de maître ; nous voulons parler du baron de Nucingen, que nous retrouverons plus tard dans la Maison Nucingen,et de Contenson, l'espion de la police, qui, pour un moment en disponibilité d'emploi, s'est fait recors, c'est-à-dire pratique les arrestations commerciales, i Contenson était tout un poëme, un poËme parisien. A son aspect, vous eussiez deviné de f>rime abord que le Figaro de Beaumarchais, e Mascarilie de Molière, le Frontin de Marivaux, le Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l'audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d'esprit et de misère. »

La Dernière incarnation de Vautrin fait immédiatement suite aux Splendeurs et misères des courtisanes. C'est le combat dramatique de la police et d'un voleur incessamment aux prises; nous devrions plutôt dire que c'est une étude approfondie des mœurs du bagne et des lupanars, une dissertation artistique sur l'argot des assassins, des voleurs et des filles. L'auteur nous fait pénétrer jusque dans les plus petits recoins de ces lieux infâmes où l'on fait trafic de tout, du corps et de l'âme, de la vie et de la mort ; il nous initie aux plus hideux secrets de la prostitution et du vol; et, en regard, il présente le tableau de la justice, de la gendarmerie et de la police qui comporte une population d'environ soixante à quatre-vingt mille individus, c'est-à-dire un nombre correspondant à celui de la population des bagnes, des prisons et des lupanars. C'est l'antagonisme de ces gens qui se cherchent et qui s'évitent réciproquement dans la société, c'est ce duel immense et éminemment dramatique que Balzac a reproduit dans la Dernière incarnation de Vautrin.

La Maison Nucingen est la peinture fidèle des mystères de la haute banque; on y pénètre à la suite de l'auteur dans les ténébreuses régions de l'usure, de la lettre de change et des industries clandestines, et on peut dire que Balzac y a rivalisé de compétence et de procédé didactique avec les procureurs, les huissiers et les recors. Le personnage principal, Nucingen, un banquier allemand, est le Géronte moderne, le vieillard de Molière moqué, dupé, battu, content, vilipendé, et Balzac, on le sent, ne s'est pas borné pour le peindre à ce que pouvait lui présenter son imagination; il est évident qu'il avait vu de ses yeux l'original et qu'il la photographié. Mais il est regrettable qu'il se soit cru obligé de lui faire parler une sorte de patois moitié français, moitié germanique, le plus souvent inintelligible et toujours insupportable.

Les Parents pauvres, qui renferment la Cousine .Bette et le Cousin Pons, font partie des études les plus complètes et les plus vraies de l'auteur. Balzac considérait l'homme comme une force, et, après avoir présenté cette force comme héroïque, puis comme une arme entre les mains des scélérats, il l'a peinte dans les monomanes. Notre but étant de donner une idée aussi complète que possible de tous les types qu'a esquissés ou creusés la plume du romancier, nous croyons devoir nous dispenser d'un compte rendu qui ne pourrait être qu'écourté et signaler seulement l'un de ces monomanes que Balzac a mis eu scène.

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Nous choisirons le baron Hulot d'Ervy. Cet homme, un des grands administrateurs de l'Empire, presque ministre, père de la plus florissante famille, adoré par sa charmante et vertueuse femme, s'est laissé peu à peu dominer par un vice. Déjà les femmes ont dévoré une partie de sa fortune, et il aime encore une cantatrice, qu'il méprise au fond, mais à laquelle il obéit, et ce vice ainsi profondément enraciné devient une monomanie. Plus tard, renvoyé par la cantatrice, il s'éprend d'une autre femme, et cette nouvelle passion engloutit bientôt les derniers débris de sa fortune. 11 recourt alors aux emprunts, à la lettre de change; il laisse sa femme sans pain, et l'honnête homme disparaît bientôt sous le débauché. Un jour, il apprend que sa maltresse le trompe, et pour deux rivaux ; ellemême le lui dit en face avec un soudain éclat d'insolence et d'insulte. Et le malheureux courbe la tête, c'est lui qui demande grâce, qui accorde tout ce qu'on lui demande; il pleure, il supplie; il est possédé d'une idée fixe, l'amour, et il se croit encore aimé, et il boit toute honte sans plus rien sentir. Il est ruiné, et son fils chancelle sous le poids des lettres de change, sa femme tombe mourante, son frère meurt; son oncle, emprisonné pour lui, se poignarde; et lui ne voit et ne sent rien; tout s'écroule, disparaît, meurt, se lamente et gémit autour de lui ; il est chassé de ses places, méprisé de tous, déclaré voleur, et il s'abat sous la ruine des fortunes qu'il a brisées, au glas des deux morts qu'il a causées. Mais ce n'est pas tout; si l'amour, le désir, tout ce qui peut embellir un vice est mort en lui, il lui reste encore l'habitude. Il s'abaisse jusqu'à emprunter de l'argent à ses anciennes maîtresses et il vit parmi des ivrognes, des coureurs de filles, des claqueurs et la plus immonde canaille ; enfin il devient écrivain public dans une échoppe, et son avilissement se tourne alors en idiotisme. Pour achever, il s'amourache d'une grosse Normande, maritorne de sa cuisine : « Ma femme n'a pas longtemps à vivre, lui dit-il ; si tu veux, tu pourras être baronne. » La pauvre femme malade meurt de ce mot, et la cuisinière devient baronne. « Quelle fin et quel mot ! s'écrie M. Taine dans son admirable travail sur Balzac. Quelle suite et quel ensemble I Le personnage est un monstre, mais l'artiste est un grand homme. Lucrèce n'a rien fait de plus puissant, lorsque, avec uno verve désespérée et une logique intraitable, il a décrit la peste d'Athènes et fait de la peste son héros. •

Le Cousin Pons offre l'analyse d'une autre monomanie. Le héros de cette histoire, quo ses parents riches appellent le pique-assiette parce qu'il trouve moyen de ne jamais dîner chez lui, est le plus brave homme du monde, mais il dépense toutes ses maigres rentes à collectionner des tableaux de prix, desémaux, des porcelaines, des tabatières et lurette continuellement chez tous les marchands de Bricà-brac. Personne, dans son entourage, ne soupçonne la valeur du musée Pons, et l'excellent homme est partout traité en mendiant. Les domestiques lui répandent les sauces sur son spencer, un contemporain du Directoire; un farceur lui demande par quelle recette on fait durer quinze ans un chapeau. Abreuvé d'avanies, il se décide à ne plus dîner en ville. Les richesses artistiques qu'il a accumulées viennent à être connues ; on les évalue à plus d'un million : c'est alors une autre comédie, la comédie de l'avidité et de l'hypo- •crisie, qui se joue autour du pauvre diable tombé malade. Tous ceux qui le reniaient accourent; mais la riche proie leur est vivement disputée par une tourbe de gens infimes qui ont tait de Pons leur chose : la portièro qui le nourrit de regrats immondes ; un marchand de ferraille, amoureux de l'ignoble portière ; un vieux juif qui couve depuis longtemps des yeux les trésors du musée Pons ; un homme de loi véreux qui s'entremet entre toutes ces convoitises et enseigne à côtoyer les articles du code. Le moribond a un ami, un vieux musicien, du nom de Schmucke, auquel il cède toute sa fortune ; mais ce candide vieillard est d'une ignorance complète en bricabracologie et, bien loin d'empêcher le pillage, il aide à dévaliser Pons, persuadé qu'il adoucit le3 derniers moments de son ami en échangeant des objets sans valeur contre un bouillon ou une tasse de tisane ; il a les larmes aux yeux en remerciant les voleurs.

Quand Pons lui fait voir la scélératesse des gens qui l'entourent, il est trop tard ; toutes sortes de toiles d'araignée, ourdies patiemment, enveloppent la proie. Le vieux collectionneur rend l'âme en voyant déloger toutes ses richesses, et Schmucke se croit fort heureux en acceptant l'aumône d'une petite lente viagère.

César Birotteau, le parfumeur enrichi, l'inventeur de la Pâte des sultanes et de VÈau carminative, a, comme le baron Hulot et le cousin Pons, une monomanie. Ce n'est pas l'amour ni, les chefs-d'œuvre de l'art qui lui tournent ia tête à celui-là, c'est l'ambition. Déjà il est arrivé à la fortune; maintenant il lui faut des honneurs, et, peu à peu, cette idée dominante devient pour lui une obsession de tous les instants, de toutes les minutes, et le fait divaguer. Il veut être décoré, devenir maire de son arrondissement, préfet, ministre même, et pourquoi pas? Mais le malheureux finira comme le baron Hulot, moins méprisable, mais nou moins ridicule. On peut repro-

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chei à Balzac d'avoir entassé comme a plaisir, <ians ce roman, toutes ses connaissances eom nerciales, toute sa science du billet à ordre at de la procédure, si bien qu'il faut être presque négociant pour comprendre César Birctleau; tous ces comptes d'avoués et d'huissiers, tous ces mémoires, ces enquêtes, ces nventaires, ces bilans, ces protêts finissent par casser la tête et sonnent étrangement aux oreilles accoutumées à la simplicité du classique. ■ Si nous n'étions pas tous des plébéiens amateurs de science, dit M. Taine, nous aurions planté là M. Goriot au comme» :ement de son apoplexie séreuse et jeté Dirolleau au feu dès le premier déficit de son bilan. L'auteur verrait fuir la moitié de son public si le xixe siècle n'avait pas mis de la pcésie dans les cataplasmes et les protêts. >

Goriot rappelle involontairement le Iioi Lear de Shakspeare ; mais, tout en se ressemblant par les traits principaux, les deux personn iges diffèrent entre eux par des nuances fortement tranchées. Shakspeare avait voulu représenter dans son vieux roi la paternité aveugle et folle, se dépouillant de tout, sceptre, g randeur, fortune, au profit de deux filles dont la noire ingratitude le payait de ses sacrifices. Mais pour l'honneur de la nature hunu.ine, en regard de deux filles perfides et barbares, Shakspeare a placé Cordélia, tille pieuse et dévouée ; pour l'honneur de la paternité, autant le poète a donné de tendresse au vieillard pour les enfants qui devaient le trahi.-, autant, la trahison commencée, il l'a embnsé de fureur contre ces indignes créatures. Balzac, lui, dans un sujet analogue, n'a rien accordé à l'honneur de la nature huinaiii'3, rien à l'honneur de la paternité. Le père Goriot n'a point d'Antigone qui le console, point de colère qui le venge. Loin de se déseï chanter de ses odieuses tilles, son idolâtrie augmente avec les souffrances qu'elles lui causent. Après s'être laissé piller, dévorer, épuiser d'or et de sang- par elles, il expire sur le plus triste des grabats, sans cesser de les atorer, de les appeler ses anges, de les bénir dans les convulsions de son agonie. Et ix côté de ce tableau principal, au second plan, on n'a pas même la consolation de trouver u 1 personnage, une figure qui repose la vue : des maris qui trompent leurs femmes et se ruinent pour des maîtresses; des femmes qui trompent leurs maris, dont l'une engage ses bijoux pour son amant, dont l'autre se vei d pour de l'argent ; un forçat prêchant, dogmatisant, prouvant, avec la logique du bagne, qu'il n'y a ici-bas ni principes, ni lois, mais seulement des événements et des circonstances ; et puis, dans la pénombre, une collection grotesque de niais et d'égoïstes, une petite exhibition de la Béotie parisienne.

N01.S devons spécialement fixer l'attention sur l'épisode qui met eu scène pour la première fois Vautrin et Rastignac. Tous deux se rencontrent dans la maison bourgeoise de Mm» Vauquer, à table d'hôte. L'un est un forçat en rupture de ban, l'autre un jeune étudiant qui deviendra plus tard l'amant d'une tille di: Goriot. Vautrin est mort civilement et ne compte plus au nombre des hommes.

« Comme les victimes dévouées à l'abattoir, dit M. Théophile Gautier, il porte sur l'épaule cette marque rouge où la guillotine reconnaît les sieis; le bourreau l'a touché et, à tout jamais, séparé du possible. Il est forcé de ramper sojterraineinent dans un inonde étrange et monstrueux, dans ce monde où aucun des moyens humains n'est praticable, ni le travail, ni le courage, ni la persévérance. Ces moyens-là sont bons pour des vivants, et les forçats sont des morts que l'on a oublié d'enterrer, des guillotinés à qui l'on n'a pas fait secouer la tête. Aussi le vol, le guet-apens, le meurtre, l'assassinat par le fer, le poison, la noyade ou la précipitade leur paraissentils la chose la plus simple et la plus naturelle. » Il faut donc à cet homme un être dans lequel il puisse s'incarner, dans lequel il puisse recommencer sa vie. Et cet homme, Vautri.i espère le trouver dans le jeune Rastignac. Il 1 étudie, il l'observe, il le tàte et le considère sous toutes ses faces ; il retrouve en lui tout ce qui lui manque, probité, délicatesse, estime; et il se dit qu'il en voudrait faire son élève, son répondant devant la société uvec laquelle il n'a plus le droit ni le moyen de traiter que par l'entremise d'un tiers. On verra par la suite que Rastignac n'est pas l'homme sur lequel Vautrin croyait pouvoir compter, et cet aller ego, cette doublure c u'il cherche, il la trouvera plus tard dans L jcien de lîubempré, dont l'histoire se déroule dans Illusions perdues et dans Splendeurs ei misères des courtisanes.

L'Biitoire des Treize spécule dans ses trois épisodes, l^erragus, la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d'ir, sur un surnaturel cher à Balzac. Treize hommes forment ensemble une association mystérieuse, une sorte de carbonarisme de gens du monde; ils mettent en com,ïlun leur fortune, ne doivent pas hésiter à ionner leur vie les uns pour les autres, otéistent au premier signal du chef et se trouvent, par le seul fait de leur union, en possession de la puissance la plus redoutable, l'as de conscience qu'ils ne puissent acheter urgent comptant ; pas d'obstacle qu'ils ne puissent renverser ou tourner; substituer in personnage à un autre, opérer un enlèvement, percer des portes dans les murailles, taire tomber une maison ou la tête de queiqu un qui leur déplaît, sont pour eux des

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jeux d'en fan t. Ferragus nous montre un jeune étourdi que sa curiosité indiscrète met aux

f irises avec la mystérieuse association. Une ettre qu'il trouve dans la rue et qu'il veut reporter à son adresse, la rencontre qu'il fait dans la même] maison d'une femme de ses connaissances dont la présence dans ce galetas est pour lui incompréhensible le poussent malgré lui à un espionnage qu'il croit fort innocent. Il découvre divers secrets que les Treize et surtout leur chef, Ferragus, veulent cacher; il va détruire le bonheur de la jeune femme en révélant à son mari la source obscure de sa fortune; il faut que les Treize se débarrassent de ce gêneur. A partir de ce moment, toutes sortes d'accidents inexplicables lui arrivent ; s'il monte en voiture, l'essieu du véhicule a été scié préalablement et la voiture verse; s'il passe sous un échafaudage, l'édifice de planches croule sur lui comme par hasard; dix fois il échappe à une mort certaine. L'un des Treize, qu'il n'a jamais vu, lui suscite une méchante affaire, le provoque et lui enfonce six pouces de fer dans le corps ; il en réchappe toujours. Enfin les Treize le suppriment brusquement à l'aide d'une drogue que l'un d'eux se charge de lui mettre dans les cheveux en guise de pommade et qui le rend tout à fait idiot.

La Duchesse de Langeais a une tournure plus sentimentale. Les Treize et leur fantasmagorie n'apparaissent que pour punir la séduisante duchesse qui s'est moquée d'un des leurs, le général de Montriveau, et l'a planté là, après l'avoir rendu fou d'amour. Toute cette première partie, dans laquelle Balzac a décrit par le menu les manèges de la coquette et toutes les stratégies féminines, est un modèle de patiente et de fine analyse. Le châtiment de la duchesse est sur le point d'être terrible, Les Treize l'enlèvent à une sortie de bal en prenant les habits, la tournure de ses domestiques et en lui amenant un équipage copié sur le sien; ils l'introduisent chms une maison inconnue et là elle assiste aux plus sinistres préparatifs. Elle ne sait trop si on ne va pas lui couper la tête; mais le sanhédrin d'hommes masqués décide qu'il se contentera de la raser et de la marquer au fer rouge. Montriveau paraît et lui pardonne ; elle en sera quitte pour la peur. Mais alors la duchesse se prend d'une belle passion pour l'homme qu'elle avait dédaigné ; elle veut être sa maîtresse. C'est au tour de Montriveau de la repousser. On enveloppe la tète de la duchesse, on tourne un bouton et elle se retrouve au milieu même du bal qu'elle avait quitté : la voiture, avec de longs détours, 1 avait en effet conduite dans un hôtel contigu à celui où se donnait le bal, et rien ne peut transpirer de son aventure singulière. A partir de ce moment, la duchesse de Langeais est toute à Montriveau-, elle s'affiche et se compromet pour lui en pure perte ; elle gagne son domestique et s'introduit jusque dans sa chambre ; le général la laisse se morfondre sur son tapis. Enfin, elle lui écrit une dernière fois, formule sa dernière prière et, ne recevant pas de réponse, disparaît. Montriveau n'a pas reçu à temps sa lettre; il y reconnaît un amour vrai, sans feinte et se sent prêt à céder, mais il est trop tard; il fait fouiller tous tes couvents de Paris et de la province par ses amis dont cette fois l'ingéniosité et la toute-puissance se trouvent en défaut. Les recherches continuent pendant' plusieurs années sans le moindre résultat. •Lors de l'expédition d'Espagne, Montriveau, qui ne rêve plus que la duchesse de Langeais, eat envoyé dans le sud de la péninsule, près de Cadix, et, pour tuer le temps, va visiter un des couvents de femmes les plus sévèrement tenus, dans une petite île, près des côtes. Il lui est impossible d'apercevoir le visage d'une seule des religieuses, mais il les entend chanter au chœur, à travers un rideau, et, quoique dix ans se soient passés, il reconnaît, à n'en pas douter, la voix de la duchesse ; il se fait ouvrir les portes du parloir, parle en maître et obtient une entrevue avec celle qui l'a fui. Ses instances et ses menaces pour la faire renoncer à ses vœux et rentrer dans le inonde restent vaines, et alors il se décide a un enlèvement. La chose est combinée avec ses amis comme la prise d'assaut d'une forteresse ; un brick est armé et conduit au pied des rochers où s'élève le couvent ; des échelles de corde et toutes sortes d'appareils, de suspension sont dressés le long des murs. Mais la duchesse est morte pendant les préparatifs; on escalade le couvent et les amis de Montriveau, qui lui avaient juré de lui ramener sa maîtresse, ne lui rapportent que son cadavre.

La Fille aux yeux d'or, qui complète cette trilogie, est l'analyse d'une de ces dépravations auxquelles se complaisait l'imagination licencieuse de Balzac; il a su néanmoins envelopper son cynique récit de tant de voiles que le lecteur non initié n'en perce pas le mystère et reste ébloui de la splendeur du décor et de la mise en scène, sans trop rien comprendre au fond. Sarrasine offre la contre-partie de la Fille aux yeux d'or; dans ce dernier roman, c'est une femme qui se trompe de sexe et qui a pour maîtresse l'étrange beauté dont le surnom sert de titre au livre; dans le premier, c'est un homme qui est le jouet de cette illusion, mais il l'est involontairement. En réalité, le personnage pour lequel le seulpteurSarrasino prend feu, croyant âvoh' affaire à une femme, n'appartient à au-

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cun sexe. C'est un de ces castrats auxquels la décence papale voulait que l'on confiât les rôles de femme, de peur d'offenser la chasteté des monsignori par la vue d'une femme véritable. Il s'appelle le Zambinelli à la ville, la Zambinella au théâtre, et n'est tout à fuit ni l'un ni l'autre.

Dans la Fille aux yeux d'or et Sarrasine, Balzac rappelle ces médecins qui n'ont pas de plus grand plaisir que la découverte d'une maladie étrange ou perdue. On ne peut cependant s'empêcher de constater que, pour mettre en scène de pareilles laideurs, pour mettre à nu des plaies aussi repoussantes, il ne fallait rien moins que le génie de Balzac, et si on peut lui faire un reproche, ce n'est pas d'avoir étalé le cynisme du dévergondé, c'est de n'avoir pas reculé devant la brutalité du savant.

Les Employés contiennent l'exposition, dans ses plus minutieux détails, de la vie des gens de bureau, de leurs tribulations et de leurs intrigues, de leurs jalousies et de leurs haines, de leurs goûts, de leurs habitudes privées et publiques ; c'est, en un mot, une monographie complète de la gent bureaucratique. Rien n'y manque; aucune figure n'est oubliée dans la collection, depuis le"garçon de bureau jusqu'au commis, depuis le commis jusqu'au chef de bureau, voire même au ministre. On pense quelle importance Balzac devait attacher à cette œuvre, lui qui voulait peindre la société au xixe siècle I

« Balzac, comme Shakspeare, dit M. Taine en parlant des Scènes de la vie parisienne, a peint les scélérats de toute espèce : ceux du monde et de la bohème, ceux du bagne et de l'espionnage, ceux de la banque et de la politique; comme Sh;ikspeare, il a peint les monomanes de toute espèce : ceux du libertinage et de l'avarice, ceux de l'ambition, ceux de l'art, de l'amour paternel et de l'amour. Souffrez dans l'un ce que vous souffrez dans l'autre. Nous ne sommes point ici dans la vie pratique et morale, mais dans la vie imaginaire et idéale. Leurs personnages sont des spectacles, non des modèles ; la grandeur est toujours pcétique, même dans le malheur et dans le crime. J'aime mieux en vase campagne rencontrer un mouton qu'un lion ; mais, derrière une grille, j'aime mieux voir un lion qu'un mouton. L'art est justement cette sorte de grille ; en étant la terreur, il conserve l'intérêt. Désormais, sans souffrance et sans danger, nous pouvons contempler les redoutables passions, les déchirements, les luttes gigantesques, tout le tumulte et l'effort de la nature humaine soulevée hors d'elle-même par des combats sans pitié et des désirs sans frein. Et certes, ainsi contemplée, la force émeut et entraîne. Cela nous tire hors de nous-mêmes; nous nous sentons comme devant les lutteurs de Michel-Ange, statues terribles dont tes muscles énormes et tendus menacent de fracasser le peuple de pygmées qui les regarde, et nous comprenons comment les deux puissants artistes se trouvent enfin dans leur royaume, loin du domaine public, dans la patrie de l'art. Shakspeare a trouvé des mots plus frappants, des actions plus effrénées, des cris plus désespérés; il a plus de verve, plus de folie, plus da flamme; son génie est plus naturel, plus abandonné, plus violent; il invente par instinct, il est poète; il voit et fait voir par subites illuminations les lointains et les profondeurs des choses, comme ces grands éclairs des nuits méridionales qui, d'un jet, soulèvent et font flamboyer tout l'horizon. Celui-ci échauffe et allume lentement sa fournaise; on souffre de ses efforts; on travaille péniblement avec lui dans ces noirs ateliers fumeux, où il prépare, à force de science, les fanaux multipliés qu'il va planter par milliers et dont les lumières eutre-croisées et concentrées vont éclairer la campagne. A la fin, tous s'embrasent ; le spectateur regarde; il voit moins vite, moins aisément, moins splendidemeut avec Balzac qu'avec Shakspeare, mais les mêmes choses, aussi loin et aussi avant. »

Secuoa de la via politique, par H. de Bal- I zae. Ce titre général comprend six romans : j Une ténébreuse affaire, Un épisode sous la Terreur, Madame de La Chanterie, l'Initié, Z. Marcas, le Député d'Arcis. Balzac avait en politique les idées les plus arriérées. ■ Comme tous ceux qui ont mauvaise opinion de l'homme, dit M. Taine, Balzac est absolutiste. Lorsqu'on ne voit dans la société que des passions naturellement égoïstes et mutuellement hostiles, on implore une main toute-puissante qui les brise et les réprime. Balzac déteste et méprise notre société démocratique et à chaque occasion éclate en injures souvent brutales contre le gouvernement des deux Chambres. Il déplore que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'Etat, a la plus prévoyante et la plus salu- » taire entreprise qu'un monarque ait jamais » formée pour le bonheur de ses peuples, a 11 pense que le gouvernement est d autant plus parfait, qu'il est établi pour la défense d'un privilège plus restreint; que le principe de l'élection est un des plus funestes à l'existence des gouvernements modernes ; que les prolétaires sont les mineurs, d'une nation et doivent toujours rester en tutelle. Il regrette la pairie héréditaire, les majorats, le droit d'aînesse. « La grande plaie de la France, dit-il, » est dans le titre Des successions du code » civil, qui ordonne le partage égal des biens.»

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Il trouve ridicule l'abolition de la loterie, sorte d'opium qui aidait le peuple à supporter sa misère ; l'établissement des caisses d'épargne, qui encouragent tes domestiques à voler leurs maîtres ; l'institution des concours, qui hébètent beaucoup de bons esprits et fabriquent une multitude d'ânes savants. Il maudit la liberté de la presse et appelle les journaux des « entrepôts de venin, » Il n'a pas assez de tant d'institutions despotiques et trouve qu'il faudrait par-dessus toutes ces belles choses quelques grains d'arbitraire, « Les lois, dit un de ses politiques favoris, » sont des toiles d'araignée à travers les- » quelles passent les grosses mouches et où. » restent les petites. — Où veux -tu donc en. » venir? — Au gouvernement absolu, le seul » où les entreprises de l'esprit contre la loi » puissent être réprimées. Oui, l'arbitraire » sauve les peuples en venant au secours de » la justice. » Pour achever, il ajoutait à la tyrannie civile la tyrannie religieuse ; il voulait l'une pour maîtriser les esprits, comme l'autre pour maîtriser les corps. » L'enseigne- » ment, dit-il, ou mieux l'éducation par les » corps religieux, est le grand principe d'exis- » tence pour les^peuples, le seul moyen de » diminuer la somme du mal et d'augmenter » la somme du bien dans la société. La pen- » sée, principe des maux et des biens, ne peut s être préparée, domptée, dirigée que par la » religion, etc., etc. » Il est clair qu'avec la gendarmerie d'un coté et l'enfer de l'autre on peut beaucoup sur les hommes, et que des peuples exclus de l'égalité par les majorats, de la liberté par le despotisme, de la pensée par l'Eglise, seraient trop heureux d'être bien nourris et point trop battus. Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que, contre les vices des hommes, vous cherchez refuge dans un homme naturellement aussi vicieux que les autres et encore gâté par la licence du pouvoir absolu. Ils vous feraient remarquer que, si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions et que, dans les grands besoins, le sentiment public les rallie de forco autour de la vérité et du droit. Ils montreraient que, si l'homme est mauvais, ses vices mettent un frein à ses vices et que l'orgueil en Angleterre, l'égoïsme bien entendu aux Etats-Unis maintiennent la paix et la prospérité publique mieux que n'a jamais fait lo despotisme d'une Eglise ou d'un roi. Ils ajouteraient qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles; que l'esprit de vérité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages; que l'accroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques ; bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, et ils concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman. »

Dans Une ténébreuse a/faire, il ourdit uno de ces obscures trames de police qu'il affectionnait. La scène se passe pendant la Révolution. Le domaine de Gotidreville, en Normandie, a. été mis sous le séquestre, ses possesseurs sont en fuite et le régisseur Michu a si bien su exploiter les fermes et les coupes de bois que, le domaine étant mis en vente, il offre de l'acheter et de payer comptant. Pour tout le inonde, Michu est un voleur, un traître, on ne l'appelle que Judas. Gondreville est acquis par un homme politique parisien, un sieur Malin, h qui Michu a bien envie d'envoyer une balle dans la tèto la première fois qu'il le rencontre, car c'est un faux Judas, qui n'a joué ce rôle que pour conserver à ses maîtres leur château patrimonial. Ceux- ci, les frères de Siineuse, entrés dans le complot qui devait coûter la vie au duc d'Enghien, reviennent en secret en Normandie et Michu les cache adroitement dans leur domaine même. Deux des plus fins limiers de police, Peyrade et Corentin, qui circulent à travers presque tout l'œuvre de Balzac, font ici leurs débuts, mais ils sont joués sous jambe par l'adroit régisseur. Quelque temps après, les frères de Simeuse sont graciés et recouvrent, grâce à Michu, une partie de leur fortune. C'est au tour de Peyrade et de Corentin à se venger; ils ont toujours sur le cœur leur ancienne défaite et guettent l'heure propice. Michu a enterré dans les bois de Gondreville une somme ronde de 300,000 ou 400,000 francs; il s'agit de ia recouvrer sans que le nouveau propr.étaire, le sieur Malin, qui est devenu sénateur et qui se fait appeler comte de Gondreville, se doute de l'opération. Le jour même où les trois frères de Simeuse, guidés par Michu, se décident à la tenter, le château est envahi par des hommes masqués, exactement costumés comme les Simeuse et leur régisseur; lo sénateur est enlevé, et des papiers compromettants, contenant toutes les ramifications de la conspiration du duc d'Enghien, disparaissent. On accuse les Simeuse, qui ont été vus lorsqu'ils entraient mystérieusement dans le bois; on les somme, ainsi que Michu, do déclarer ce qu'ils y allaient faire et ils restent muets; contre Michu, on retrouve de plus un témoin qui l'a vu coucher enjoué, huit ou dix ans auparavant, Mulin de Gondreville. Il paya pour tous et porte sa têtu sur l'èchafaud. Corentin et Peyrade se réjouissent du bon tour qu'ils ont joué à ce pauvie diable; un seul homme aurait pu

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contrecarrer les policiers, c'est le sénateur, qu'on retrouve bien vivant et bien portant au fond d'une cachette ; mais il n'a garde d'ouvrir la bouche, car il ne sait trop si Peyrade a brûlé tous les papiers, et parmi les pièces il y en avait de plus compromettantes pour lui que pour les Simeuse.

Le sujet de l'étude intitulée Madame de La Chanterie est basé à peu près sur les mêmes moyens. Il y est question de ces attaques à main armée qui, sous le Directoire et le Consulat, assimilaient les royalistes aux détrousseurs de diligences, puisque, sous ombre de servir le roi, on s'attaquait surtout aux courriers qu'on savait porteurs des recettes de l'Etat. A travers les ténèbres et les déclamations d'un acte d'accusation très-compliqué— Balzac a donné à ce roman les formes judiciaires — on entrevoit toutes les péripéties d'un des nombreux procès de ce genre. Ce que celui-ci a de particulier, c'est que c'est !e mari de l'héroïne, le comte Bryond des Tours-Minières, qui esta la fois le provocatenret le dénonciateur du complot. Noble ruiné, perdu de vices, affilié à la police du comte de Lille, il est parvenu à épouser la fille de Mme de La Chanterie, ardente royaliste, et à les pousser toutes deux à ces aventures de grande route. 11 fuit, dévaliser le courrier de Mortngtie par les chouans, à la télé desquels il place sa femme et son amant, le chevalier Rifoel, puis dénonce toute l'affaire au premier consul et reste, en récompense, possesseurde l'urgent qu'il a fait voler. Rifoel et la comtesse Bryond sont guillotinés, Mm& de La Chanterie est condamnée aux travaux forcés. Quant à l'espion, il poursuit librement sa carrière; c'est lui qui, sous le nom de Contenson, figure dans la plupart des épisodes des Scènes de la oie parisienne.

Scène* do la vie militaire, par H. de Balzac. Sous ce titre, l'auteur a réuni deux ouvrages : le Dernier des chouans et Une passion dans le désert. Le Dernier des chouans a paru eu 1828, avec la signature de l'auteur, et c'est par ce roman que Balzac a ouvert ostensiblement sa carrière littéraire. On sait

que jusqu'à cette époque il n'avait publié

2>roductions , déjà nombreuses, Clotilde us'

ses productions

de Lusiguan, 1' Héritière de Birague, Jean Louis ou la Fille retrouvée, le Vicaire des Ardennes, etc., que sous les pseudonymes de Viellerglé, de lord R'hoone, d'Horace de Saint-Aubin et autres. « Le Dentier des chouans, dit Sainte-Beuve, offre seul, pour la première l'ois, du pittoresque, de l'entente dramatique, des caractères vrais, un dialogue heureux. Par malheur, l'imitation de Wulier Scott et de Cooper est évidente. »

La fable de ce roman rappelle, au premier aspect, le drame des espagnols en Danemark, de P. Mérimée; c'est aussi une jeune tille espion qui se prend d amour pour l'homme qu'elle doit surveiller et qui, se dévouant pour le sauver, lui révèle sa mission ignoble et se relevé à ses yeux de tout l'héroïsme d'un aveu si déshonorant. M'to de Verneuil est une création d'une élégance, d'une pureté, d'une tinesso exquise, et en même temps d'une vérité qui révélait déjà une longue étude et la connaissance profonde de l'âme des femmes. Le marquis de Montauran est aussi un caractère original, rineraent tracé et habilement soutenu. Sur le second plan sont deux ligures vigoureusement dessinées, celle du commandant Hulot et celle de Marche-à-Terre. Rien de terrible comme le massacre des bleus par les chouans à La Vivetière, comme cette scène où l'espionne est démasquée, comme les scènes de chouannerie où l'on chauffe un vieil avare au brasier de sa cuisine pour lui faire révéler sa cachette. Rien d'imposant comme la messe dite par un prêtre en guenilles, au milieu d'une forêt druidique, sur un autel de granit, pendant une mutinée d'automne, et taudis que les habitants des campagnes circonvoisines, agenouillés près de leurs fusils, se frappent la poitrine en répétant le chant religieux.

Nous citerons encore le combat u'Ernée, le repas d'Alençon, le bal des chefs de chouans, etc. Les mœurs des Bretons, leur justice sans appel sont décrites avec vigueur et marquées au cachet de la vérité. Un voit que Balzac avait été sur les lieux mêmes étudier son sujet, et il a montré dans ce roman cette prodigieuse puissance d'intuition qu'on pourrait appeler rétrospective et dont il devait, plus lard, donner tant de preuves.

Une passion dans le deseri doit se ranger à côté de la Fille aux yeux d'or, de Sarrasine et de quelques autres compositions dans lesquelles Balzac s'est étudie a, peindre des sentiments excentriques, des prissions antihumaines, hors nature, et que nous devons nous dispenser de décrire. Pour que de tels dévergondages d'imagination n'aient pas été sitôt oubliés que livrés à la publicité, il ne fallait rien moins que l'immense habileté de l'écrivain et sa science profonde des artitices du langage.

Scènos de la vie de eanipngao, par H. de Balzac. Sous ce titre sont ie .lus : le Médecin de campagne, le Curé de village, les Paysans. Le médecin de campagne, Benassis, est une sorte de bonhomme Richard qui regarde sa profession comme un sacerdoce et qui s'occupe tout a la fois de la réforme politique et sociale de sa commune. De là, d interminables discussions entre lui, le curé, le maire et tous les personnages qui représen-

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tent les diverses classes de la société. Ces conversations forment une suite de contes sur l'économie politique qui rappellent ceux de miss Harriet ilurtineau, moins la science sociale que miss Harriet possède fort bien, et sur laquelle Balzac a des opinions dont on a pu juger par ce que nous avons dit à propos des Scènes de la vie politique. Dépouillé de ses prétentions scientifiques, il reste peu de pages à ce roman, mais dans ce peu de pages on retrouve l'esprit observateur du fécond romancier. Nous citerons particulièrement la mort d'un fermier des montagnes du Dauphiné et ses funérailles, tableau vrai, original et parfaitement senti de ces mœurs primitives encore si peu connues. Balzac avait certainement vu; il n'avait pas créé, comme il le faisait souvent, des types imaginaires en les donnant pour l'expression de la vérité, et ce court épisode suffirait à lui seul pour faire oublier tout ce que le Médecin de campagne renferme de pages fastidieuses, de descriptions sans intérêt, de plaisanteries lourdes, de discussions sans profondeur et sans portée. Signalons encore la Cuisinière heureuse, le Poitrinaire, qui sont de charmants chapitres. Nous voudrions enfin citer tout au long l'histoire de Napoléon, racontée dans une grange par un vieux soldat. Ce morceau est d une originalité franche et naïve qui l'a rendu populaire. Le Curé de village est la suite naturelle de l'idée qui avait présidé au Médecin de campagne. Comme M. Benassis, le brave abbé Bonnet ne borne pas sa mission au salut des âmes ; il s'occupe de tous les détails de la paroisse, et, il faut bien le dire, pas plus que le médecin Benassis, il ne nous fait grâce de longues et ennuyeuses digressions. Mais le Curé de village renferme un de ces types que Balzac créait avec amour et qui ne périront pas. Véronique, la fille de l'Auvergnat millionnaire, cet ange de beauté et de douceur jetée dans les bras d'un avare

Dont le menton fleurit et dont le nez trognonne,

cette infortunée qui devient la cause innocente de deux assassinats et d'une exécution capitale, est une des créations les plus originales et les plus vivantes de l'auteur. La l'osseuse dans le Médecin de campagne, Véronique dans le Curé de village eussent suffi à faire de Balzac un maître en l'art difficile de sonder le cœur des femmes, s'il n'eût aussi créé les types de Béatrix, de Mmo Murneffe, d'Eugénie Grandet, d'Esther, de la cousine Bette et de tant d'autres qui sont immortels au même titre que Desdemana, Francesca da Rimini, Ophélia, lady Macbeth et la Marguerite de Faust. Les Paysans sont, à notre sens, une des moins heureuses compositions de l'auteur, 11 y a mis plus de fiel, de haine personnelle que d'observation rigoureuse et philosophique. Nous ne parlerons pas du roman,

C'est une ombre au tableau pour lui donner du lus-

[tre; le but de l'ouvrage est de démontrer que le peuple des campagnes, qu'on aime à se représenter comme laborieux , actif, probe, vertueux, n'est en réalité que fripon, ladre, âpre au gain, fesse-matthieu, etc. Eu un mot, les Paysans ne sont que la mise en action des théories politiques et philosophiques que nous avons vu professer par Balzac, Les prolétaires, selon lui, u'étaient-ils pas les mineurs d'une nation qu'on devait toujours conserver en tutelle et abrutir par tous les moyens possibles afin de leur faire supporter plus doucement leur misère ? Les Paysans sont une des taches dont malheureusement l'œuvre de Balzac n'est pas exempt.

Scènes druiunliques do lu vie réelle, par

lady Morgan, trauuit en français par Mmo Sobry (1830, 2 vol. in-8°). Cet ouvrage se compose de trois récits différents : VHumurisie, proverbe ; les Vacances de Pâques, satire dialoguée ; le Manoir de Suckuille, sorte de roman dramatisé. Ce dernier, de beaucoup le plus important, est le seul que nous analyserons. Sir Fitz-Gerakl Sackville , type des gentilshommes irlandais, après une jeunesse assez orageuse et peu honorable, jouit sur ses vieux jours de l'usufruit de lo,Ooo livres sterling de rente, dont il use en opprimant, pressurant et abrutissant ses pauvres tenanciers. Il a pour héritier Lumley Sackville, jeune Anglais qui veut devenir citoyen de l'Irlande, mais avec l'intention da n'opprimer personne et de rester étranger en même temps k toutes les associations et unions politiques qui divisent ce malheureux pays. M. Gulbraith, régisseur d'un manoir et chef des constables du lieu, est le type du petit propriétaire insolent, sans intelligence, sans esprit, toujours au service des passions des grands. Mistress Quigley est la femme de charge du château ; aveu elle commence le drame de lady Morgan. Lady Emily Sackville a quitté son brillant hôtel de Berkeley- Square pour un vieil édifice, meublé comme au temps du roi Guillaume. Mistress Quigley aurait pu réparer quelques parties du château pour les rendre dignes de sa maîtresse, mais elle s'en est bien gardée, pensant que si la vue extérieure du manoir ne l'empêchait pas d'entrer, son aspect intérieur l'eu aurait bientôt fait sortir. Eu cela elle s'est trompée. Bans un siècle où le gothique est à la mude, lady Emily est au contraire émerveillée; nulle part elle n'eût pu trouver une réunion de meubles plus incommodes, il est vrai, mais

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plus gothiques. En parcourant le château, lady Emily a découvert la garde-robe d'une vieille tante, morte depuis plus de quarante ans, et elle imagine aussitôt de s'affubler de ces antiquailles pour jouer la comédie avec les notabilités de la contrée rassemblées pour rendre leurs hommages aux nouveaux seigneurs du comté. L'auteur fait défiler alors sous nos yeux une procession de types tous plus curieux les uns que les autres. C'est, d'une part, lady Rostrevor, directrice d'une association antipapiste ; d'une autre, c'est le révérend docteur Popylus, recteur de New; Town, fils et gendre d'évêque, jouissant de dîmes et de bénéfices qui ne lui rapportent pas moins de 80,000 livres de rente ; l'honorable recteur, traîné dans une berline à quatre chevaux, s'informe en passant si l'on a saisi la dernière truie de la vieille Molty, qui refuse de payer la dîme, et n'est satisfait que lorsqu'il apprend que ses intentions à cet égard ont été remplies. En opposition à ce personnage se présente le vicaire catholique Ocallaghan, portant un costume moitié prêtre, moitié chasseur, s'asseyant au milieu de l'église verte et de l'église orangiste avec autant d'aisance et de sang-froid qu'il cause d'étonnement et .d'indignation chez l'une et chez l'autre. Voilà donc l'Irlande représentée par les chefs de ses différentes religions, mis aux prises au banquet d'un philosophe, avec leurs préjugés, leur hypocrisie, leur orgueil oppresseur et leur fanatisme d'opprimé. Le dialogue de tous ces acteurs religieux est des plus animés; la scène est palpitante de vie et d'intérêt. Du tableau de l'état religieux, on passe à celui de l'état social, qui est dépeint avec une effrayante vérité à la taverne de la Cornemuse, dans la loge O'ioughlin et O'Leary, à la table du collecteur des dîmes, comme au salon du shérif du comté ; là on voit l'Irlande sous la griffe de ses tyrans de tous les rangs, de ses agitateurs de tous les partis. Au milieu d'un pays où tant de gens, par calcul ou par imbécillité, maintiennent les plus honteux abus, M. Sackville, qui veut les détruire, s'est bientôt attiré la haine des puissances du comté. Sans craindre de rompre en visière à la haute magistrature et au révérend clergé qui s'intéressaient à ce que O'Brian fût pendu, M. Sackville a obtenu la grâce de ce chef de la bande des pieds-blancs, condamné ù mort sur la déposition de Thims Reinold, domestique de Galbmith. Par hasard, cette grâce a été oubliée chez le shérif; par hasard encore , celui - ci a laissé échapper le montagnard, qui s'est mis à la tête d'une nouvelle bande d'insurgés. M. Sackville part avec le perfide Galbraith pour aller chercher cette grâce. Arrivés entre un four à chaux et les ruines de l'abbayo de Kildailly, Gulbraith voit tout à coup paraître devant lui Shane Sullivan, pauvre hère qu'il a poursuivi, torturé, auquel il n'a laissé aucun abri pour reposer sa tête, qui a vu sa femme, chassée de sa cabane, mourir de froid et de faim sur la grande route. Sullivan demande à Galbraith compte de ses malheurs, en lui montrant du bout de son mousquet la fosse qu'il a creusée d'avance pour lui. M. Sackville essaye de rappeler Sullivan à des sentiments moins désespérés, lorsque Galbraith tire un pistolet de sa poche et brûle la cervelle du malheureux, qui tombe eu maudissant le traître. Au bruit du pistolet, une ' troupe d'hommes s'élance des ruines; le chef demande a Sullivan quel est son meurtrier; Sullivan parvient à prononcer le nom dé Galbraith, qui est aussitôt massacré. M, Sackville est entraîné au milieu du cloître de la vieille abbaye de Kildailly, devant un autel en forme de tombe, qu'éclaire un mince tiiet de lumière. Brian, le chef des montagnards, en le poussant vers cet autel sur lequel le sang de Thims Heinold, son dénonciateur, est encore fumant, ne lui donne, pour y mourir lui-même, que le temps d'adresser à Dieu une dernière prière, attendu qu'il avait promis de lui obtenir sa grâce et l'a ainsi détourné de se sauver quand l'heure suprême était arrivée, quand le gibet était préparé et qu'on n'attendait plus que l'exécuteur. A cette accusation, le jeune Anglais répond en tirant de son sein la lettre de grâce si perfidement retenue chez le shérif et pour laquelle il vient d'exposer sa vie ; il y joint un paquet adressé à lady Sackville, qui contient les fonds nécessaires pour pas'ser en Amérique. Brian lit lu lettre de grâce, presse Sackville dans ses bras, lui indique le chemin du manoir et part pour rejoindre les siens. Deux ans après, lady Sackville et son mari lisent dans les journaux du matin l'histoire du procès et de l'exécution de Brian. Le Manoir de Sackoille n'est, à proprement parler, ni un traité de politique, ni un pamphlet, ni une histoire, ni un drame, mais c'est un peu de toutes ces choses réunies et l'une des satires les plus violentes contre l'état déplorable de l'Irlande. C'est, en outre, grâce au talent de l'écrivain, l'effrayant tableau d'un peuple arrivé à l'une de ces crises sociales qui, patleur importance, semblent devoir être définitives.

Scènes populaires et Nouvelles scènes populaires, dessinées à la plume par Henri Monnier, ornées d'un portrait de M. Prudboiiune, publiées la première série en 1831, la seconde en 1839. Les scènes contenues dans la première partie sont : le Itoman chez la portière, la Cour d'assises, l'Exécution, le

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Dîner bourgeois, la Petite fille, la Grande dame, la Victime du corridor, le Précis historique de la Dévolution, de l'Empire et de la Restauration, les Bourgeois campagnards, Un voyage en diligence, la Garde-malade, les Intérieurs de bureau. La seconde série comprend : l'Esprit des campagnes, le Peintre et les bourgeois, les Petits prodiges, les Compatriotes et les Trompettes. Les trois études les plus remarquables sont : le Voyage en diligence, la Garde-malade et les Compatriotes. Henri Monnier est à la fois artiste dramatique, dessinateur et littérateur; quelle que soit la face sous laquelle rayonne son triple talent, on trouve toujours chez lui le même instinct, la même finesse d'observation. Quel œil plus perçant a jamais plongé dans le clair-obscur de la loge? Qui nous a mieux raconté que lui les fiers re.-sentiments de la portière, les intarissables ressources de son génie fiscal, son fanatisme pour le grand homme et son souverain mépris pour les nains politiques de l'époque? Et les guerres implacables que rallument sans cesse sur le carré les inconvénients d'un voisinage trop rapproché et qui amènent si souvent les parties belligérantes devant la sagesse de la septième chambre du Palais de justice, n'en a-t-il pas été l'Homère? En un mot, qui a mieux saisi et plus fidèlement rendu ces mille nuances, ces mille contrastes, ces mille incidents variés qui font de la vie parisienne tantôt la plus bouffonne de toutes les charges, tantôt le plus pathétique de tous les drames? La garde-malade par exemple est une figure délicieuse ; pour 1 avoir peinte avec autant de vérité, il faut avoir été plus d'une fois la victime de son empressement vénal ou de ses négligences calculées.

Quel type est juimiis devenu plus populaire que celui de M. Prudhomme, cette personnification, comique par sa gravité même, du bourgeois bon époux, bon père et bon garde national, jaloux de ses droits et cependant prêt en toute occasion à se montrer plus royaliste que le roi, niais à force de bon sen3 et vous débitant les choses les plus inouïes avec le ton convaincu d'un Sancho Punça pénétré de sa valeur? Le Voyage en diligence a fourni k l'historiographe de M. Pmdhoinme l'occasion de taire ressortir l'exquise politesse de ses manières; voyez comme il se blottit au fond de la voiture, comme il dissimule son embonpoint; comme il croise ses jambes avec précaution pour ne pas incommoder son aimable voisine. C'est un véritable tableau de genre. Inutile d'insister, nos lecteurs connaissent aussi bien que nous M. Prudhomme; il pose journellement devant eux. Henri Monnier l'a dessiné en véritable anatotuiste.

Quant au style, le principal mérite d'Henri Monnierest de ne point en avoir ; tantôt c'est un paysan, tantôt c'est une portière que vous écoutez; jamais vous n'entendez Henri Monnier. Il s'est contenté, pour ainsi dire, de sténographier les discours de ses comme il a

Scènes de la. vie maritime, par Al. A, Jul,

ancien officier de marine (1832). Sous le titre de Scènes de ta vie maritime, M. Jal décrit un à un, dans des chapitres sépares et sans aucune liaison, les principaux événements qui se rencontrent dans la vie d'un marin : le baptême sous la ligue, l'incendie en mer, la mise à l'eau d'un vaisseau, la mort du matelot, le calme plat, le bal k bord, etc., etc. Tout est raconté simplement, ou croirait assister aux scènes dont on lit la description. Un des types les plus charmants est celui du maître d équipage, un personnage formé de Simon B.ingoul et du Parisien uans lloberl- Hobert, qui le soir rabâche à ses novices ébahis ou aux braves bourgeois passagers, comme Toussaint Lavenette, tous les contes du vieux temps, ces contes tous plus horribles les uns que les autres. Une des plus curieuses histoires de son inépuisuble répertoire est celle si merveilleuse du Voltigeur hollandais, ce Juif errant de lu mer, condamné il toujours naviguer, à mâcher du fer rouge eu guise de tabac, à subir plusieurs autres pénitences non moins fâcheuses pour s'être querellé avec le bon Dieu et lui avoir dit : ■ Vous êtes un malhonnête 1 1 Ce vaisseaufantôme a pour équipage un ramassis de mauvais sujets, de coquins morts sous l.t garectte pour vol à bord des navires, de lûu-hcS qui se sont cachés pendant les combats. C'est le Père éternel qui a flanqué son Juif errant de ces sacripants. Tout le plaisir de ce damné VoltigtAir est de se venger en faisant du mal aux pauvres marins. C'est lui qui leur envoie les grains blancs, qui leur fuit prendre de fausses routes et leur fait faire naufrage, en les jetant sur des bancs de sable qui n'existent pas. Cette histoire, racontée le soir avec tout l'entrain de AL Jal, a dû faire passer à plus d'un novice une mauvaise nuit.

Scènes de m«urs el de caractères au xvaâi® e» au *i»e siècle, par Mme Augu*lin Thierry (1835). Cet ouvrage n'est ni un roman, ni une page d'histoire ; cela n'a rien de cumniun avec le roman historique à la façon d'Alexandre Dumas. C'est un genre à part. Sous ce titre, Mme Augustin Thierry nous raconte, avec un sentiment très -fin du caractère des deux époques, quelques épisodes de la vie privée et publique de nos ancêtres et de nos contemporains. L'histoire et certaines traditions locales lui ont fourni les sujets, dont elle a

les discours tle ses personnages, photographié leurs physionomies.

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fait autant de petits drames pleins d'intérêt et de vérité. Une des scènes les plus remarquables est l'histoire simple et touchante de trois sœurs éprises toutes trois du même homme, qui n'en aime et n'en .recherche qu'une, la séduit et voit les deux autres mourir d'i l'amour qu'elles ont conçu pour lut. Quelques scènes de ce volume sont sans amour; ce ne sont pas les moins piquantes. Une .jlection au bailliage du Quincey est une spirituelle et amusante étude des mœurs électorales en 1789, dans laquelle l'élément comique se mêle fort habilement à l'élément sérieux.

Scènes d« la vfo anglaise, recueil de nouvelles, par lord Ellis et Mme Camille Bodin, sons ,e pseudonyme de Jenuy Bastide (1836). Voici la brève analyse des trois nouvelles dues i Mme Camille Bodin. La première a pour titre : Un drame de famille. Le comte Melbc urne aépousé une aventurière française qui porte dans la maison du noble lord le désordre,, le déshonneur et le désespoir, et qui ne manque pas d'analogie avec l'héroïne de la Foire aux vanités. La fille du comte est la vietiire des odieuses machinations de cette intriginte; voilà le Drame de famille. Dans les 2'iois sœurs, un jeune homme vu se brûler la cervelle parce que, à l'exemple du René de Chateaubriand, il aime une de ses sœurs. Un m nistre protestant survient, désarme le pistolt l et lui apprend que celle qu'il aime est étrangère à sa fumille. Un Mariage à quinze ans est l'histoire d'une femme trompée par la première inclination de son cœur et malheureuse par ce mariage qu'elle a contracté encore enfant. M1"* Bodin a fait preuve dans ces trois i ouvellcs d'un incontestable talent d'écrivai i. Chez Mme Camille Bodin, les noms des personnages sont seuls anglais, et les mœurs, peintes dans ses nouvelles n'appartiennent pas plus à ce pays qu'à un autre. Il n'en est pas de même pour lord Ellis; le Membre du Parlement est une figure toute nationale. Le Nabab nous introduit, par exemple, dans un village habité par une charmante famillt où l'on attend un oncle nabab. L'oncle se lait précéuer de son bagage indien, composé d un serpent à sonnettes, d'un zèbre, de quinze perroquets, de vingt-huit boucs de Cachemire, etc., etc., etc.; celte ménagerie envaliit l'élégant chalet de sou neveu Burtor ; la nier; effrayée tombe malade; un des oiseaux casse d'un coup d'aile une jambe au jardinier; le serpent à sonnettes fascine un des ei t'ants de Burtor. Le nabab arrive ; on lui fait part des accidents causés par son bagage animé et il se contente de hausser les épaules. Il s'installe dans la maison, met tout sens dussus dessous, gronde, jure, fume, boit, brise, brouille sou neveu avec tous ses amis et ses voisins, et riait par le priver de son héritage .'n épousnnt une vieille et ridicule demoiselle, tiile d'un épicier de campagne. Rien de vrai, de comique, de pris sur nature comme les scè les du cette désopilante bouffonnerie.

Dans les Malheurs ci un capitaliste, lord Ellis passe en revue tous les dangers qu'olt'ren t en Angleterre les diverses façons de placer ses fouis. Le capitaliste essaye de tous les genres de placement; il place son argent sur diverses banques, mais les pertes que toutes lui fout éprouver diminuent singulièrement son capital et l'obligent à changer ue méthode. Il prend donc des actions dans les canaux, les chemins de fer, les mines. Le résultat est toujours le même, et il perd encore quelques bribes de sa fortune dans ces différentes exploiliitions. Entin, il se décide à manger lui-même son capital, persuadé par l'expérience que c'est te placement où l'on e^t le moins ^ o!é. La morale est pour le moins singulière. Une partie de campagne, la Tireuse de caries et le Spéculateur sont encore des tableaux de mœurs anglaises fort réussis et pleins d'observation et de vérité. Le style de lord Ellis est simple, pas trop roide pour un Anglais spirituel, original et assez pur. Ce qui fait le mérite de ces scènes sans prétention, c'est la verve comique qu'y déploie l'auteur.

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