CENELLE
SÉNEMBI s. m. (sé-nain-bi). Erpét. Un des noms de l'iguane.
SENËN s. m. (se-nènn). Ichthyol. Nom vulgaire d'un poisson du genre schal.
SENEQUE (Marcus Annœus Seneca), rhéteur latin, père de Sénèque le Philosophe et aïeul de Lucain, né à Cordoue en l'an 58 av. J.-C, mort en l'an 32 de l'ère chrétienne. Quoique d'origine étrangère, la famille de Sénèque s'était par des alliances naturalisée à Rome et faisait partie de l'ordre équestre. Marcus Annœus avait environ vingt-huiians lorsqu'il quitta l'Espagne pour venir dans la capitale du monde. Une grande réputation d'éloquence l'y avait précédé, et il se créa en peu de temps une excellente situation. C'était le moment de l'invasion des lettres grecques au milieu de la corruption d'une société en décadence; on se consolait des libertés perdues en s'appliquant k la poésie et à l'éloquence. Sénèque ouvrit un cours à l'exemple des rhéteurs grecs, et les auditeurs affluèrent; il nous a conservé dans les recueils de déclamations et de controverses qui portent son nom les noms des plus assidus et des résumés de leurs travaux. On lisait dans ces réunions des harangues judiciaires ou politiques sur des sujets proposés par le maître. Son talent de rhéteur valut à Sénèque une fortune considérable et presque de la gloire, avantages qu'il alla étaler aux yeux de ses compatriotes (6 av. J.-C), Durant ce voyagé, il épousa une Espagnole de distinction nommée Helvia, qui avait eu pour aïeule la mère de Cicéron et qui fut la mère de Sénèque le Philosophe. Marcus Annaeus eut d'elle trois fils : Marcus Novatus, plus connu sous le nom de Junius Gallion qu'il prit plus tard et qui devint proconsul de la province d'Aohaïe ; Lucius Annaeus Sénèque, le Philosophe; Annœus Mêla, intendant du palais des Césars sous l'empereur Néron, père du poëte Lucain et impliqué dans la conjuration de Pison, dans laquelle Néron comprit tous ceux qu'il voulait perdre.
On connaît si peu de faits relatifs à la vie privée de Marcus Annœus, que plusieurs écrivains d'une sagacité reconnue ont pu douter de son existence. On est obligé, pour le distinguer de son fils, d'avoir recours à quelques mots équivoques de la Consolation à Helvia, ouvrage dans lequel son fils parle de lui néanmoins comme d'un homme qui peut avoir été l'auteur des Controverses et des Déclamations qu'on lui attribue.
Des nombreux ouvrages de Sénèque le Rhéteur, il ne reste que des fragments, à la vérité considérables, de deux d entre eux : le Livre des déclamations (Suasoriarum liber vnus)', qui a dû être suivi de plusieurs autres aujourd'hui perdus; les Controverses (Controversiarum libri X).
Le Livre des déclamations contient des modèles de soi-disant éloquence qui offrent quelquefois d'excellentes choses, perdues au milieu de questions oiseuses ou de traits d'érudition alambiqués. Quelques-uns des titres
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de ces déclamations en feront mieux concevoir l'esprit : César délibère s'il s' embarq\iera sur l'Océan; Trois cents Grecs choisis par ceux de toutes les villes ont pris la fuite; Les trois cents Spartiates envoyés contre Xerxès aux Thermopyles délibèrent s'ils prendront aussi la fuite; Agamemnon doit-il consentir au sacrifice d'Iphigénie , sa fille? Cicéron fera-t-il des excuses à Marc-Antoine? Consentira-t-il à brûler ses Philipplques si Antoine l'exige? Les Athéniens détruiront-ils les trophées élevés en l'honneur de leurs succès contre Xerxès, parce que Xerxès menace de revenir si on ne les détruit pas? Ce sont les sujets que l'on continue de traiter dans les écoles et grâce auxquels on devient avocat, ou même prédicateur. Dans les Controverses, Marcus Sénèque fait examiner par ses élèves : Si une vestale précipitée de la roche Tarpéienne et gui n'est pas morte de cette chute doit conserver la vie; La loi donne à une fille enlevée le droit de faire punir de mort son ravisseur ou de le forcer à l'épouser sans dot; on suppose que la fille a opté et demandé le mariage; de son côté, le ravisseur nie te rapt; alors la fille essaye de se rétracter ; la loi le lui permet-elle? C'est encore k peu près le genre de questions qui font le sujet des conférences des jeunes avocats.
L'édition prineeps des œuvres de Sénèque le Rhéteur est de Naples (1475, in- fol.) ; elle fait suite aux œuvres de Sénèque le Philosophe.
SÉNEQDE (Lucius Annœus Seneca), dit Sénèque le Pbiloiopbe, illustre philosophe latin, fils du précédent, né à Cordoue l'an 2 de l'ère chrétienne, mort à Rome en l'an 66. Son père l'amena à Rome dès l'enfance, lui enseigna les principes de la rhétorique et de l'art oratoire, fit de lui un maître en fait de style, mais lui inculqua en même temps quelques-uns de ses propres défauts, le tour déclamatoire, l'enflure, l'abus de l'antithèse et de la période. Son assiduité k l'étude était grande, et ses premiers Succès au barreau attirèrent les yeux sur lui au point que Caligula, voyant avec inquiétude poindre une supériorité nouvelle, eut l'idée de faire périr le futur philosophe; il en fut détourné par une de ses favorites, une courtisane qui était en même temps la maltresse du jeune homme, Sénèque était d'une constitution débile, qui exigeait beaucoup de soins, et en même temps d'une imagination exaltée, d'une sensibilité maladive qui affaiblissait encore son tempérament. Elle fit toucher du doigt k l'empereur combien il était inutile de tuer un homme que la phthisie allait emporter un jour ou l'autre. On voit déjà dans ce fait, révélé par Sénèque lui-même, qu'il eut tout jeune cet art, dont il a tant profité par la suite, de s'assouplir en proportion des circonstances et de ne dédaigner aucun moyen ; ce fut apparemment sur ses sollicitations ou sur celles qu'il suggéra que la courtisane intercéda pour lui. Caliguia se laissa persuader. Sénèque, afin de se faire oublier, se plongea dans l'étude, fréquenta les écoles des philosophes Sextus, Attale, Photin, Déraétrius, Métronax, Appianus Pictor et surtout Sotion, dont les doctrines ascétiques l'attirèrent tout d'abord. Avec sa mobilité ordinaire, il se voua aux prescriptions les plus rigoureuses de l'abstinence pythagoricienne, se priva de toutes les délices de la table, de vins, de parfums, de bains chauds et, pendant un an, ne vécut que de légumes et de fruits. Son père, qui avait pour lui des ambitions plus hautes, n'eut pas de peine à lui faire entrevoir que cette vie contemplative lui fermerait sans retour la carrière des honneurs, des dignités et le ferait confondre avec ces sectaires juifs, c'est-à-dire avec les premiers chrétiens, qui commençaient, en effet, à faire leur apparition dans 1 empire et prêchaient l'abstinence sous toutes ses formes, en même temps que le détachement des choses du monde. Sénèque avoua qu'il ne lui déplaisait pas absolument de mieux souper, brigua même quelques charges publiques et ouvrit une école de philosophie fréquentée bientôt par une foule de hauts personnages, entre autres par Julie, fille de Germanicus. De cette fréquentation, Messaline, épouse de Claude, tira une accusation d'adultère contre Julie , qu'elle fit exiler, puis mettre à mort; Sénèque aussi fut exilé et passa huit années en Corse. Il était innocent de fait, mais on prétend qu'il fut coupable au moins d'intention. Le philosophe supporta patiemment les deux premières années de son exil; pendant ses loisirs, il écrivit un morceau admirable, la Consolation à Helvia, mais il déshonora les autres par ses prières, ses supplications, ses flatteries, inutiles du reste, et écrivit cette Consolation à Polybe, affranchi de l'empereur, que l'on Vaudrait pouvoir supprimer de ses œuvres. Il ne dut son rappel qu'à une révolution de palais; Agrippine venait d'épouser Claude et aspirait à la popularité. Or, les malheurs et les talents de Sénèque avaient ému l'opinion. • On s'intéressait à lui, dit Tacite, à cause de l'illustration de ses études; Agrippine le fit rappeler et nommer préteur, charmée d'ailleurs qu'un tel maître dirigeât l'enfance de son fils Néron, adopté par Claude. Elle se promettait de le faire servir aux projets de son ambition et ne doutait pas que le souvenir du bienfait ne fît de Sénèque une de ses créatures, comme le ressentiment de l'injure devait en faire un
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ennemi de Claude. » Si la première période de la vie du philosophe est assez confuse, il n'en est plus de même, grâce à Tacite, à partir de cette époque, et mieux eût valu pour sa mémoire que l'annaliste des turpitudes de l'empire eut laissé le philosophe dans l'ombre.
Agrippine songeait déjà à se défaire de Claude. Sénèque, son favori, peut-être son amant, commença dès lors cette existence de compromis et de transactions entre son ambition et sa conscience qui devait lui donner cette singulière physionomie d'un homme à double face prêchant d'un côté la vertu et de l'autre écrivant l'apologie du parricide. L'éducation qu'il donna a Néron ne fut pas sans doute entièrement perdue, puisque le jeune prince eut un beau commencement de règne, ces cinq années de calme et de grandeur que les historiens appellent quinguennium Neionis; il n'en coûte rien d'attribuer & Sénèque ce qu'il y eut de bonnes qualités chez son élève; mais comment serait-il parvenu à lui inculquer des vertus qu'il ne possédait pas lui-même et dont il savait se jouer à l'occasion? «Je ne suis pas un sage, disait-il, et même je ne le serai jamais-, ce n'est pas de moi que je parle, mais de la vertu, et lorsque je fais le procès aux vices, je commence par les miens. Quand je le pourrai, je vivrai comme il faut vivre. » Ce n'est point avec de telles maximes que l'on élève des hommes, l'exemple étant, dans l'éducation, plus puissant que la doctrine ; toutelois, il est douteux qu'un autre précepteur eût fait de Néron un bon prince, et tout ce qu'on peut reprocher à Sénèque, c'est d'avoir accepté cette éducation diftic.le dans un but d'ambition personnelle et pour participer ou pouvoir. Qu'il n'ait réussi à faire du futur empereur qu'un littérateur médiocre, un poète détestable, il en porta la peine, puisqu'il fut obligé de rédiger des apologies que Néron eût composées lui-même s'il avait su écrire comme Auguste ou comme Tibère.
C'est par l'éloge funèbre de Claude, son persécuteur, que Sénèque commença cette série d'apologies honteuses. L'écrivain se vengea de ce qu il avait été obligé de dire comme orateur officiel eu composant l' Apokoiokyntose ou Métamorphose de Claude en citrouille, satire violente ccmLre le prince défunt et qui dénote plus d'esprit que de dignité. Bien d'autres allaient suivre. Néron empereur, Sénèque arrivait au pouvoir, et il fut en effet, avec Burrhus, pendant les cinq premières années, l'âme du gouvernement. Leur réputation commune d'intégrité les soutenait ; néanmoins, ce fut pendant cette période que Britannicus reçut la mort, ce qui prouve ou bien qu'ils ne trouvaient pas chez Néron une grande condescendance a leurs sentiments de justice et d'équité, ou bien qu'ils admettaient de singuliers accommodements. Sénèque, en homme plein de clairvoyance, discernait dès lors que la clémence de son élève n'était que de la dissimulation et que le tigre ne tarderait pas à montrer ses griffes. Le philosophe se serait bien retiré de cet antre, l'ambitieux resta pour perpétuer son autorité déjà chancelante. Entré dans cette voie funeste, il lui fallut aller jusqu'au bout. D'abord, il dut accepter une partie des dépouilles de Britannicus, puis, pour se mettre à l'abri d'un revirement de faveur, chercher quelque appui. Néron aimait passionnément une belle courtisane, Acte, dont Agrippine redoutait le prestige naissant; Je philosophe n'hésita pas et prit parti pour Acte, jugeant avec beaucoup de perspicacité que la passion l'emporterait sur tout le reste. ■ Néron, dit Tacite, poussé par l'excès de son umoui, se dépouilla de toute condescendance pour sa mère et s'abandonna entièrement aux conseils de son précepteur, devenu son ministre. Un des parents de Sénèque, Annseus Serenus, eut pour emploi de feindre d'aimer luimême l'affranchie pour voiler la passion naissante du jeune prince, et ce que Néron donnait furtivement à sa maltresse passait en public pour venir de Serenus. • Joli métier que faisaient la Serenus et Sénèque I Tacite poursuit en rappelant une accusation de Suilius contre le philosophe : » Suilius avait été le questeur de Germanicus, Sénèque le corrupteur de la tille de ce grand homme ; par quelle philosophie, par quelle morale en quatre ans de faveur avait-il amassé trois millions de sesterces 1 On le voyait épier dans Rome les testaments, circonvenir les vieillards sans enfants, dévorer l'Italie et les provinces par des usures éuormes. » Quoique le grand annaliste ne mette ces accusations que dans la bouche d'un délateur, il ne les dément pas et les appuie ainsi de son autorité. Au milieu d'un foyer de corruption, Sénèque était profondément corrompu ; sans avoir perdu la notion du bien, non-seulement il n'avait pas la force pour l'accomplir, mais il se faisan le complaisant servile des vices de Néron. Il en vint a être le complaisant de ses instincts sanguinaires.
Quand l'empereur eut tenté inutilement de noyer sa mère, il fut atterré de voir qu'elle avait échappé, • et, dit toujours l'historien, uucune ressource ne s'offrait à lui, à moins que Sénèque ou Burrhus n'imaginassent quelque expédient. 11 les lit venir. Ou ne saurait dire s'ils étaient déjà dans le secret du crime ; ils demeurèrent longtemps silencieux; eulin Sénèque, d'une décision toujours plus prompte {hacleiius promptior), se tourne vers Burrhus et lui demande s'il faut commander le meur-
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tre aux soldats. Burrhus fait entendre que les prétoriens hésiteront à rien oser contre la fille de Germanicus ; Anicetus, moins scrupuleux, se charge de la besogne. » L'initiative de Sénèque est déjà assez marquée dans ce forfait, mais ce n'est pas tout; Néron envoya au sénat une apologie de sa conduite et, dans l'impuissance où il était de s'excuser, chargea Sénèque de rédiger ce document. Le philosophe énuméra les forfaits d'Agrippine et présenta sa mort comme un bienfait pour l'Etat. C'est encore Tacite qui atteste lu vérité du fait : « Ce n'était plus contre Néron, dit-il, que se tournaient les murmures accusateurs, l'indignation n'avait plus de mots pour tant de barbarie, mais contre Sénèque qui avait écrit dans un pareil discours l'aveu du crime [ • Cette bassesse de courtisan est une de ces taches qui ne peuvent se laver. Devant l'austère jugement de Tacite, on est bien forcé de donner quelque poids aux invectives de Dion, malgré le peu de crédit qu'on lui accorde, et d'admettre, au moins pour une bonne partie, les charges qu'il fait peser sur lui en rapportant les motifs qui le firent décréter d accusation. « On inculpait«Sénèque, entre autres choses, d'avoir entretenu un commerce honteux et criminel avec Agrippine. Ce philosophe parut tenir non-seulement en ce point, mais encore en plusieurs autres, une conduite peu conforme à ses maximes. 11 condamnait la tyrannie et élevait un tyran; il blâmait les courtisans et n'abandonnait jamais la cour. Il méprisait les flatteurs et il flattait les princes et les affranchis jusqu'à composer des discours en leur honneur. Il déclamait contre les richesses et possédait dix-sept millions cinq cent mille drachmes. Il déclamait aussi contre le luxe et avait cinq cents tables en bois de cèdre, montées sur ivoire, toutes pareilles, et ou il prenait de délicieux repas. L'excès de cette dépense et de cette vanité peut faire juger de ses autres dérèglements. Il épousait une femme illustre et ne laissait pas d'aimer des jeunes gens et d'engager Néron dans cette infâme débauche, bien qu'il eût autrefois affecté une si grande sévérité dans sa manière de vivre qu'il l'avait prié de ne plus l'embrasser et de ne plus l'engager à manger avec lui. i
Tant d'avilissement ne sauva pas Sénèque de la chute inévitable. Son crédit baissait; un prétexte futile consomma sa ruine. Lui lui ne s'était opposé ni à l'empoisonnement e Britannicus, ni au meurtre d'Agrippine, il crut devoir faire à Néron des reproches sur son goût immodéré des jeux du cirque et lui représenter qu'un prince doit mettre sa gloire à être autre chose qu'un cocher. Celui qui en mourant devait s'écrier : « Quel grand artiste je meurs! » aimait mieux être histrion qu'empereur et passa outre, en gardant contre son ancien précepteur un terrible levain d'animosité. Ses ennemis profitèrent de sa défaveur pour l'accabler ; ils surent prendre Néron par son côté faible. A les en croire, « Sénèque cherchait à se faire un parti parmi les Romains et à effacer le prince par l'élégance de ses jardins et la magnificence de ses maisons. Ils lui reprochaient encore de s'attribuer exclusivement le mérite de l'éloquence et de cultiver avec plus d'assiduité la poésie depuis que le goût eu était venu à Néron. Ennemi public des plaisirs du prince, il rabaissait son adresse à conduire des chevaux et se moquait de sa voix toutes les fois qu'il chantait. Enfin, on ne cessait d'attribuer a Sénèque tout ce qui se faisait de grand dans Rome. ■
Sénèque ne s'abusa pas sur les conséquences du coup qui lui était porté ; il voulut prévenir la disgrâce, se retirer de lu cour et parla d'abandonner ces immenses richesses qui étaient pour lui le plus grand danger. Néron, dont toutes les amitiés se terminaient par un arrêt de mort , n'entendait pas le laisser ainsi échapper vivant; il représenta doucement à son ancien maître qu'il avait toujours besoin de ses services et il l'embrassa publiquement. Sénèque n'en réforma pas moins sa maison et sa manière de vivre, il reprit son existence de stoïcien, un stoïcisme doré toutefois, se retira dans une délicieuse campagne aux portes de Rome, avec son épouse Pauline, et vécut loin des affaires, au sein de l'opulence, écrivant de beaux livres et prêchaut, dans un style admirable, des vertus qu'ii n'avait jamais su pratiquer. Officiellement, il conservait la faveur de l'empereur, qui daignait le visiter; la plupart des hauts personnages cultivaient encore son amitié et venaient lui offrir leurs hommages plus ou moins sincères. Une seconde cause de mésintelligence éclata bientôt entre lui et le redoutable empereur. Néron eût englouti dans ses prodigalités folles les trésors du monde entier; à bout d'expédients, il se mit à piller les temples de la Grèce et de l'Asie Mineure, qui regorgeaient de richesses. Sénèque , redoutant la responsabilité do ces forfaits , demanda définitivement à se retirer au fond d'une province, loin de Rome. Néron refusa encore. Sénèque feignit alors d'être malade et ne sortit plus de chez lui ; Néron irrité résolut de se venger par le poison. Sénèque para au danger en se nourrissant exclusivement de légumes, réminiscence de son ancienne frugalité, et en ne buvant que de l'eau. C'était, une lutte de tous les jours. Survint la conjuration de Pison. Tacite pense que .Sénèque n'en ignora pas l'exis-
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tence et remarque même que, le jour où elle devait éclater, il se rapprocha de Roiné; on a conclu des dépositions de quelques-uns des conjurés, entre autres de celle de Subrius, qui déclarait hautement ne pas vouloir remplacer un joueur de lyre par un comédien (Pison avait joué la tragédie), que la conspiration avait peut-être pour but de placer Sénèque au souverain pouvoir. Toujours est-il qu'elle avorta et que Sénèque fut compromis par les délations de l'atlranchi Natalis. Néron lui envoya l'ordre de s'ouvrir les veines, genre de mort considéré comme une faveur insigne dans un état social comme celui où Rome était plongée. Le centurion chargé de présider à la sentence ne lui laissa pas même le temps de rédiger son testament. « iih bien, dit Sénèque en se tournant vers ses amis, puisqu'on ine met dans l'impossibilité de reconnaître vos services, je vous lègue le seul bien qui me reste, mais le plus précieux de tous : l'exemple de ma vie. Le souvenir que vous en conserverez attestera d'une manière honorable la constance de notre amitié. • Et comme ils fondaient en larmes : «Où sont, dit Sénèque, ces maximes de sagesse et ces réflexions qui, depuis tant d'années, ont dû vous prémunir contre l'adversité? Ignoriez- vous la cruauté de Néron? Etait-il possible que le meurtrier de sa mère et de son frère épargnât son précepteur? «Pauline, la jeune femme de Sénèque, voulut mourir avec lui, et Sénèque s'y opposa d'abord ; puis, cédant à la résolution qu'elle témoignait : « Je t'avais indiqué, dit-il, ce qui pouvait t'engager à vivre ; tu préfères l'honneur de mourir, je ne serai point jaloux de tant de vertu. Quand le courage serait égal dans nos deux morts, le mérite sera toujours plus grand dans la tienne. »
La mort de Sénèque fut affreuse. Son sang coulait lentement : la vieillesse et l'abstinence l'avaient engourdi; il fut obligé de se faire étouffer dans un bain chaud. Pauline s'était aussi fait ouvrir les veines, mais on parvint à étancher le sang et elle vécut encore quelques années.
Ainsi finit le plus grand moraliste de l'antiquité; c'est Tacite qui nous a laissé le tableau de cette mort, à laquelle il ne manque qu'une chose , d'avoir couronné une vie exempte de reproche. Il est impossible , comme a essayé de le faire Diderot, d'absoudre Sénèque; on ne peut même se rallier à l'opinion de Malebranche qui, dans son Examen de la vérité, excuse ou du moins explique ses fautes et les contradictions de sa vie par' une exubérance d'imagination qui étouffait toutes les autres facult.es, une excessive mobilité qui causait ces alternatives de faiblesse et de force, de stoïcisme et d'ambition, qui feraient croire à un manque de lucidité. Une telle existence appelle un jugement plus sévère. « Si Sénèque n'avait pas écrit, dit M. Prévost-Païadol, ou si ses écrits n'étaient point venus jusqu'à nous, son nom, conservé par Tacite, flotterait entre l'indifférence et le dédain de la postérité. Elle se souviendrait, grâce à ce grand peintre, d'un précepteur de Néron , complaisant de ses premières fautes, se résignant de mauvaise grâce à ses premiers crimes , apologiste du plus grand de tous, et sacrifié enfiu par son élève plutôt comme un serviteur mécontent et 'incapable de le suivre que comme un homme de bien capable de lui résister... Mais Sénèque a écrit des pages admirables ; il a rédigé en plusieurs traités, tous inspirés du même esprit, tous animés de la même éloquence, une sorte de code de la sagesse antique, à peine inférieur à l'immortel Traité des devoirs par l'élévation des pensées et par la séduction du langage. C'est l'honneur des lettres que de créer tout d'abord un préjugé favorable a celui qui a excellé dans le grand art d'instruire et de charmer les hommes. On ne peut se résoudre sans un pénible effort à ne point respecter celui qu'on admire, et nous inclinons même, comme l'enthousiaste Diderot en a donné l'exemple, à soupçonner l'histoire d'erreur ou de mensonge lorsqu'elle entame l'honneur de ceux qui nous ont nourris et échauffés de leur génie... Qu'il enseigne ou qu'il raconte, qu'il réfute quelque détestable doctrine alors accréditée, comme la célèbre maxime : Qu'on me haïsse, pourvu qu'on me craigne , ou quelque théorie de gouvernement à lu mode , imposant la cruauté au prince comme une condition de son prestige; qu'il blâme un vice, qu'il loue une vertu qu'il définisse la sagesse, qu'il parle de Dieu même, il n'est jamais longtemps sans témoigner par un cri, par un geste, par un détour ingénieux ou par une allusion timide, de l'universelle angoisse qui pesait alors sur les âmes. La terreur est dans tout ce qu'il écrit; tantôt elle coule à pleins bords, tantôt elle se laisse à peine entrevoir; mais on la sent partout, et il est bien peu de ces pages éloquentes qui n'aient leur tache de sang. >
Toute la gloire de Sénèque est dans ses écrits. Le critique que nous venons de citer rappelle en parlant de lui le souvenir de Ctcéron. Cicôron ne lui est comparable sous aucun rapport; il manque véritablement da génie et ne se soutient que par la perfection du talent. Sénèque, au contraire, manque de tout le talent de Cicéron et il a bien plus de génie. S'il n'avait joué un rôle politique et ne s'y était déshonoré, on le classerait sans contestation parmi les plus éininents penseurs.
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Des trois branches de la philosophie ancienne, la logique, la physique et la morale, Sénèque n'esiiinait et n'a cultivé que la dernière. Il méprisait la logique, dont les Grecs avaient fait la sophistique, c'est-à-dire l'art de prouver le pour et le contre par des arguments irréfutables, 11 ne professait pas un égal dédain pour les sciences physiques, et dans ses Questions naturelles il a résumé hardiment la science de son temps, quoiqu'il appuie davantage sur tout ce qui est du ressort de la métaphysique et de l'ontologie. Comme les stoïciens et la plupart des Pères de l'Eglise eux-mêmes, il est matérialiste ou plutôt panthéiste, en ce sens qu'il conçoit la nature comme une substance dont le sens général est exprimé chez lui par le mot Providence et dont l'homme et les êtres vivants sont des modes passagers. Suivant lui, l'âme est une substance matérielle, mais subtile et inaccessible à l'expérience empirique. 11 ne nie pas formellement qu'elle puisse être atteinte par la psychologie, mais, comme la presque universalité des anciens, il n'a sur la psychologie que des notions confuses et incomplètes. Cependant, il a le sens de la vie spirituelle et de l'existence d'un monde intérieur tout à fait distinct de celui du dehors. Il recommande sans cesse la vie contemplative, la réflexion, l'étude de soi-même. Mais la morale est sa spécialité éininente. 11 distingua deux morales, la morale générale et la morale spéciale ; il ne s'occupe pas, à proprement parler, de la première. La spéculation et les idées générales étaient étrangères aux Romains, et Sénèque obéit au goût de son pays. Il n'y a donc pas à chercher chez lui de doctrines proprement dites. Il statue dans des cas particuliers, il ne formule jamais de règles absolues. Quant au caractère de ses opiuions rigoristes morales, « il faisait grand cas des stoïciens, dit Diderot, son plus grand admirateur moderne; mais il était stoïcien mitigé et peut-être même éclectique, raisonnant avec Socrate, doutant avec Carnéade, luttant contre la nature avec Zenon et cherchant à s'y conformer avec Epicure ou à s'élever au-dessus d'elle avec Diogène. Des principes de la secte, il n'embrassa que ceux qui détachent de la vie, de la fortune, de la gloire, de tous ces biens au milieu desquels on peut être malheureux, qui inspirent, le mépris de la mort et qui donnent à l'homme et la résignation qui accepte l'adversité et la force qui la supporte, doctrine qui convient et qu'on suit d'instinct sous le règne dés tyrans comme le soldat prend son bouclier au moment de l'action, mais doctrine qu'on se garde bien d'embrasser et de professer à la cour voluptueuse d'un prince dissolu. La philosophie du courtisan, ainsi que la religion du prêtre ambitieux, est celle du maître. »
Lus maximes de Sénèque existaient pour la plupart avant lui; il n'a fait que leur imprimer le cachet de sa forte imagination. On admire surtout sa connaissance du cœur humain et ses préceptes relatifs à nos devoirs. On l'a félicite d'avoir admis l'égalité des hommes en théorie. C'était certainement trèshardi au milieu d'une société aristocratique comme la société romaine, surtout sous l'empire. Alaisi Sénèque en parle d'une façon fort platonique : « La servitude de l'esclave, ditil (Des bienfaits), ne va pas jusqu'à l'âme. » Ailleurs : « Ne sommes- nous pas enfants du même père? Sénateur, chevalier ou esclave, c'est l'accident, c'est le vêtement pour ainsi dire. » 11 a aussi l'idée de la responsabilité générale, de la solidarité, comme on dit maintenant, de tous les membres de la famille humaine ; Patria mea totus hiemundus est; « Le monde entier est ma patrie. > Il ajoute que les hommes sont faits pour s'aider mutuellement: Homo in adjutorium mutuum generatus est. Cette disposition à la bienveillance ne le quitte pas ; il condamne partout la haine et la vengeance : • Nul, uit-ii, n'aie droit de s'absoudre soi-même et de se déclarer innocent. Soyez humain ; montrez à ceux qui pèchent des sentiments doux et paternels, essayez de les ramener au lieu de les poursuivre. • Il déclare que • ne vivre pour personne, ce n'est pas même vivre pour soi. • Il exhorte les hommes à se faire des amis, • aliu d'avoir pour qui se dévouer, pour qui mourir. •
Sa doctrine sur la nature des bienfaits est célèbre depuis dix-huit siècles ; on la cite dans la chaire, on la cite dans les livres, on )'a arrangée de cent manières diverses. Ce traité, l'une des plus remarquables de ses œuvres, se compose de sentences courtes, serrées et fortement exprimées, qui ont créa un genre littéraire, car Sénèque est le père des sentences.
La bibliographie des œuvres de Sénèque est très-compliquée et a donné lieu a beaucoup de controverses, surtout en ce qui concerne les tragédies qu'on lui attribue; nous en dirons un mot tout à l'heure.
La première édition des œuvres philosophiques est de Naples (1475, in-ful.), très-rare ; il en existe une seconde de Trévise (H7b) , une troisième de Rome (14S5), également infolio.
Les deux éditions données par les Elzévirs de Hollande, savoir : la première eu lCJo (3 vol. petit in-12) et la seconde en 16(9 (4 vol. petit in-12), avec les notes de Gronovius, sont fort estimées des amateurs. Parmi les éditions modernes, ou peut citer celle de la collection Lemoine, due à M. Bouillet (1827- 1832, 10 vol. in-8»), y compris les œuvroa
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tragiques et les Déclamations de Marcus Annrcus Séuèqiie, père du philosophe.
Ces œuvres se composent de : Lettres de Lucitius, au nombre de cent vingt-quatre; Montaigne estime qu'elles sont la meilleure production de l'auteur ; Traité de la colère (De ira), en trois livres, qu'on croit avoir été écrit sous le règne de Caligula, c'est-à-dire pendant la jeunesse de Sénèque; Consolation à Helvia (mère de Sénèque) ; Consolation à Polybe, ouvrage qui est peut-être apocryphe et dans tous les cas mutilé ; Traité de la clémence (De clementia), en trois livres, dédié à Néron, pour lequel il avait été écrit pendant la seconde année de son règne ; Corneille a trouvé dans ce livre le sujet de Cinna; De la Providence ou Pourquoi tes bons sont si souvent malheureux; c'est un traité du suicide considéré par Sénèque cormne un moyen de se soustraire au joug des tyrans; De la sérénité de l'âme; De la constance du sage ; ces deux derniers opuscules sont écrits d'après les principes du stoïcisme le plus rigoriste ; il n'en est pas de raème des suivants ; De la manière de vivre heureux; De la brièveté de la vie, a Paulinus, son beau-père ou son beau-frère: Des lohirs et de la retraite du sage; Des bienfaits (De beneficiis), ouvrage considérable contenant sept livres et dédié à jEbutius Liberalis ; V Apokolokyntose ou Métamorphose de Claude en citrouille, pamphlet mêlé de prose et de vers ; les Questio7is naturelles (Quxstiones naturales), autre ouvrage considérable, aussi en sept livres comme le Traité des bienfaits.
Il nous manque de Sénèque deux dissertations géographiques, la Description de l'Inde, citée par Pline, et un autre ouvrage analogue sur l'Egypte ; divers traités sur le Mar ia ge, la Superstition, le Mouvement de la terre; des Exhortations, des Dialogues, quelques poésies et un Abrégé d'histoire romaine cité par Lactance.
Les tragédies qui portent le nom de Sénèque, et qui ont été attribuées à un Sénèque le Tragique, dont l'histoire politique ni littéraire n'offre aucune trace, sont bien probablement de Sénèque le Philosophe, lilles sont au nombre de dix : Médée, qui offre des morceaux excessivement remarquables, que Corneille a imités iargement; Hippolyle, dans lequel Racine a puisé deux des plus belles scènes de Phèdre; Agamemnon ; la Troade ou les 2'royennes ; Hercule furieux; Thyeste , \as Phéniciennes ou \&Thébaide; Œdipe, imitation de l'Œdipe roi de Sophocle ; Hercule sur l'Œia; Octavie, où Néron joue un rôle. Les critiques de la Renaissance ne doutaient point que toutes ces pièces ne fussent de Sénèque. Elles ont en effet le double cachet de son esprit et de son style. Cependant Erasme lui dénie la paternité d'Octavie et donne à l'appui de son opinion des raisons excellentes qui pourraient laisser croire que ia pièce a été retouchée plus tard. Les érudits du xvif siècle, Juste Lipse, Ueinsius, et en général les savants de Hollaude ont écrit, des centaines de dissertations pour démontrer que telle ou telle des pièces attribuées à Sénèque n'était pas de lui. La raison invoquée tout à l'heure peut servir à expliquer les objections qu'ils proposent : c'est que les pièces de Sénèque ne sont pus telles qu'il les a écrites et qu'elles ont subi des remaniements ou des altérations successives, La presque unanimité des critiques modernes a restitué à Sénèque l'honneur ou si l'on veut la responsabilité des tragédies connues sous son nom. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre ; elles ne rappellent que par quelques côtés les admirables productions de la scène tragique grecque. Cependant, ce sont les seuls monuments de la tragédie à Rome, et à ce litre elles ont une véritable valeur.
Quatorze lettres soi-disant adressées par Séuèque à l'apôtre saint Paul ont été insérées par M. Bouillet dans l'édition qu'on lui doit Ues œuvres de ce philosophe. On s'accorde à les regarder comme apocryphes, quoique récemment Schoei, dans Sun Histoire abrégée de la littérature romaine, de Muistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, et G. Beignet, dans son Munuel des bibliophiles, aient à peu près établi que Sénèque et saint Paul se sont connus. Dans tous les cas, ces lettres sont d'origine très-ancienne, car saint Augustin et saint Jérôme les citent au nombru des livres ecclésiastiques.
A consulter, parmi un grand nombre de travaux importants : Essai sur les règnes de Claude et de Néron et sur les mœurs et les écrits de Séuèque, pour servir d'introduction à la lecture de ce philosophe, par Diderot (Londres, 1782, 2 vol. in-12) ; Vernier, Abrégé analytique de la vie et des œuvres de Sénèque 11812, in-8<>).
— Icouogr. Le musée des Studj, a Naples, possède un admirable buste eu bronze de Séueque, qui a été trouvé à Herculanum. < Le travail en est si beau, dit M. Lavice, les renseignements si complets, qu'on doit croire à lu ressemblance. Le haut du la tète et le nez feusqué annoncent la force physique et l'intelligence; la bouche est éloquente; les sourcils baissés par la réflexion et la fixité du regard dénotent le penseur. » Une très-belle aquarelle, exécutée par M. Laguillermie d'après ce chef-d'œuvre, a ligure parmi les envois de l'école de Rome en 1866. Au musée du VaticaD, il y a un buste et une statue de marbre qui ont longtemps passé pour être
SENE
des portraits de Sénèque : le buste est celui d'un personnage barbu; la statue représente un citoyen romain vêtu de la toge; elle a été donnée a Clément XIV par Ferrante Loffredi de Potenza. Des portraits de Sénèque ont été gravés par Cornelîs Bloemaert d'après l'antique.
La Mort de Sénèque a été représentée par plusieurs peintres, notamment par Rubens (v. la description ci-après), Luca Giordano (musée de Dresde et musée du Louvre), le Guerchin (gravé à l'eau-forte par Lodovico Lana), Ribera (v. ci-après), J. Sandrart (musée de Berlin), G.-P. Pittoni (musée de Dresde), Pieter Neefs (musée des Offices, à Florence), Eugène Delacroix (pendentif de la bibliothèque de la Chambre des députés, à Paris), J.-C.-N. Perrin (Salon de 1T89), J.-F.-P. Peyron, Joseph Sylvestre (tableau médaillé au Salon de 1875). Dans la composition de Pieter Neefs, les figures sont subordonnées à l'architecture, qui est celle d'un riche palais. Le tableau de Sandrart, qui a fait autrefois partie de la célèbre galerie Giustiniani, représente Sénèque assis, avec une jambe dans le bain et l'autre tendue au médecin qui se prépare à lui ouvrir les veines ; le philosophe est entouré de sa famille éplorée, et un de ses disciples écrit ses dernières paroles. Du côté opposé se tient un officier de Néron, suivi de plusieurs soldats, dont l'un tient un flambeau. La tranquillité sereine de Sénèque contraste d'une manière énergique avec le trouble et le désespoir des amis et des parents qui l'environnent. L'effet de lumière est bien rendu. Le dessin est savant et expressif. Le tableau de Luca Giordano, du musée de Dresde, a été gravé par P. Aveline; on raconte qu'il a été exécuté en un jour et une nuit par l'artiste, désireux de surpasser son rival Francesco di Maria, élève du Douiiniquin. Une autre composition de Luca sur le même sujet se voit au Louvre, dans la galerie La Caze ; elle comprend dix figures principales; Sénèque, à moitié nu, est soutenu par* ses disciples, tandis que le médecin accroupi à ses pieds lui ouvre les veines. Le sujet du concours pour le prix de Rome en 1774 était la Mort de Sénèque; Louis David, qui devait être quelques années plus tard le rénovateur de l'école française, échoua a ce concours et en éprouva un si violent chagrin qu'il voulut se suicider.
Sénèque (la mort de), tableau de Rubens, à la pinacothèque de Munich. Le philosophe est représenté de face, avec un pied dans une baignoire ; il s'entretient gravement avec ses disciples, dont l'un recueille ses dernières paroles, tandis que le médecin suit les effets de l'opération qu'il vient de pratiquer. Deux soldats attendent que la sentence du tyran ait reçu son exécution. Cette composition, peinte sur panneau, est très-expressive ; mais, suivant M. Viardot, elle serait terminée avec une certaine dureté qu'on est peu habitué à rencontrer dans les œuvres de Rubens. Elle a été gravée par Alexandre Voet le jeune. La figure de Sénèque a été gravée isolément par <J. Ualle.
Sénèque (la mort de), tableau de Ribera, à la pinacothèque de Munich. La scène est traitée avec un réalisme énergique et puissant. Sénèque, que ses disciples aident à sortir du bain pour l'asseoir sur une pierre, a ses membres nus, vivement éclairés et modelés d'une façon presque brutale, tant elle est sincère ; sa bouche édentée s'ouvre pour parler; elle parle. Les disciples sont plus attentifs qu'anxieux; on dirait des carabins assistant à une opération chirurgicale.
Les ombres de cette superbe peinture ont malheureusement poussé au noir.
— Allus. littér. Et ce môme Sénèque et ce
môme blirrhll», Qui depuis..-, PasSIlge de
Drilannicus, tragédie de Racine. Agrippine, dans un long entretien, cherche à. reprendre son empire sur Nçron, à qui elle rappelle les sacrifices qu'elle S'est imposés, les intrigues auxquelles elle s'est livrée, les crimes même qu'elle a commis pour écarter Britannicus du trône et en préparer le chemin à Néron :
J'eus soin de vous nommer
Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix. Je fus sourde à la brigue et crus la renommée; J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée Et ce rnême- Sénèque et ce même Burrhus, Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus.
Dans l'application, cette réticence, beaucoup plus énergique que l'expression même, caractérise fortement ceux qui ont tout à coup renié un passé qui n'était pas sans éclat.
En voici quelques exemples ;
« Quand le lion d'Austerlitz eut reçu sa blessure mortelle aux champs de Waterloo, son sénat, qu'il avait gorgé d'une large part de ses prises, fut le premier à lui jeter la pierre quand il le vit à bas. Et ces messieurs, qui se déguisaient naguère en ouvriers pour essayer d'escamoter les suffrages du peuple, et qui depuis.... Mais alors.... C'est-à-dire que je ne connais pas au beau pays de France un seul homme de quelque valeur qui n'ait reçu dix fois son coup de pied de l'âne. •
Toussenel.
■ Il faut en convenir, la vue dont je jouis- Bais de ma fenêtre était admirable et prenait
SENP
& toute heure de la journée des aspects nouveaux. En face, au couchant, assise sur sa montagne, se découpait sur un fond d'outremer la ligne brisée des remparts de Bude et la façade blanchissante du château palatin. A. gauche s'élevait, plus haut encore, sur le Blocksberg, le fort qui a remplacé l'inoffensif observatoire près duquel les Hongrois établirent en 1848 les batteries dont le feu les rendit maîtres de Bude. Gœrgey les commandait; Gœrgey qui depuis
Em. Solib.
SÉNESTRE adj. (sé-nè-stre — latin sinister, gauche, d'où nous avons! aussi fait sinistre. Pictet regarde ce mot comme un comparatif d'un primitif sinis, qu'il rapproche du sanscrit sanas, excrément, résidu, de la racine sanscrite sâi, affaisser, cesser. Ce nom désignerait ainsi la gauche comme nauséabonde à cause de son impureté. U parait, en effet, que dans l'origine la main gauche était chargée de fonctions dont l'exercice aurait terni la pureté de la main droite. « Certaine opération quotidienne qu'il n'est pas besoin de nommer, dit Pictet, offrait, surtout aux temps primitifs et pour la main officiante, des périls qui n'existent plus grâce aux progrès de lu civilisation et a l'invention du papier. Nous serions fort empêchés si nous en étions réduits pour cela aux trois morceaux de terre que prescrit la loi de Manou, ou bien aux trois pierres Taboteuses ou aux quatre pierres lisses dont usaient les Grecs au temps d'Aristophane. D'après Manou il fallait, à la suite de l'opération, dix morceaux de terre pour purifier l'instrument, c'est-à-dire, suivant le scoliaste, la main gauche dont on devait se servir, puis encore sept autres morceaux pour les deux mains, la droite devenant impure pour avoir nettoyé la gauche. C'est par la même raison que les Romains regardaient celie-ci comme impure, ce qui est encore le cas che2 les Turcs. U-est curieux qu'on retrouve ces scrupules chez les nègres de la côte de Guinée. Suivant le Père Lanoye, ils ne se servent pour manger que de la main droite, toujours bien entretenue, tandis que la gauche est destinée aux usages immondes.» Plusieurs autres noms de la gauche paraissent d'ailleurs se rapporter aux fonctions dont il s'agit. V. gauche). Gauche, situé du côté gauche; n'est plus usité que dans le blason : Main sénkstre. Canton sénestre.
— s. f. Blas. Côté gauche de l'écu. Il A sënestre, Au côté gauche de l'écu : Dufresne de La Boullière : ffazur, à la fasce d'argent, accompagnée de trois fers de cheval d'or tournés
À SENKSTRE.
SÉNESTRÉ, ÉE adj. (sénè-stré — rad. sënestre). Blas. Se dit, mais très-rarement, de l'écu parti au tiers, quand la partition se trouve à sénestre. Il Accompagné àsénestre : Villiers de Laubardière : D'argent, à la bande de gueules, sénkstrée en chef d'une rose du même.
SÉNESTROCHÈRE s. m. (sé-nè-stro-kè-re — de sénestre, et du gr. cheir, main). Blas. Bras gauche, mouvant du flanc dextre de l'écu : Brossard de Bazinvul : D'azur, au sénestrochére d'argent, ganté d'or, tenant un épervier du second émail, accompagné de trois mouchetures du même, surmontées chacune d'une fleur de lis du troisième émail.
SÉNEVÉ s. m. (sé-ne-vé — latin sinapis, mot qui a passé dans tous les dialectes germaniques, a commencer par le gothique «'naps, et qui est de la même famille que le grec sinapi, sinapa, aussi napu, napeion. La provenance de ce nom est inconnue. Le sanscrit sarishapa ou sarshapa, que Benfey compare avec doute, est bien difficile à identifier phoniquement , et il est d'ailleurs aussi obscur que le grec). Bot. Plante qui produit la graine dont on fait la moutarde. N'est guère usité que dans le langage biblique. Il Menue graine produite par cette plante et dont on fait la moutarde : Broyer du sénevé pour faire de la moutarde. (Acad.) Il Inus. Il Sénevé sauvage, Nom vulgaire du thlaspi.
— Fig. Grain de sénevé, Dans le langage biblique, Objet peu important en lui-même, mais capable de fructifier, de se développer : Qui sait si Dieu n'a pas planté dans une aire inconnue le grain de sénevé qui doit multiplier dans tes champs? (Chateaub.) Saint Paul resta trois jours à Malle pour y semer le grain db sénevé. (Lameun.)
SENEX s. m. (sé-nèks — mot lat. signif. vieillard). Ornith. Syn. de polyborb.
SENEZ, en latin Civitas Saniciensium, bourg de Fiance (Basses-Alpes), ch.-l. de canton, arrond. et à 19 kilom. N.-E. de Castellane, sur l'Asse, au milieu de montagnes arides; pop. aggl., 355 hab. — pop. tôt., 750 hab. Filature de soie ; élevé de bêtes à. cornes. Ce bourg, très-ancien, fut jadis le siège d'un évéche fondé au v« siècle ; on y voit une belle cathédrale de style gothique, classée au nombre des monuments historiques, et quelques débris de l'époque romaine.
SENF ou S1NAP1CS (Michel-Ange), médecin, né à Bude eu 1602. Il a attaque les théories u'Hippocrate et de Galien,et a écrit contre ce dernier auteur un ouvrage intitulé Absurda vera seu paradoxa medica, etc. (Varsovie, 1693; Genève, 1697, in-so). On a aussi de lui : Tractatus de remedio doloris seu de