SUSPECTS
— Suspect de, Qui est soupçonné, qui mérite d'être soupçonné de : Être suspect db partialité, de connivence, de faiblesse. Conduite suspecte D'égoïsme. Opinion suspecte D'hérésie. Plus les grands aiment la vertu, plus aisément on leur rend suspects de dissolution et de vice ceux qu'un reste de jalousie a intérêt à perdre. (Mass.) En politique, tous tes hommes suspects de bonne foi sont tenus en quarantaine par les coteries, (E. de Gir.)
Dès qu'on ose alarmer le pouvoir souverain, On est toujours suspect d'un coupable dessein.
Ckébillon.
— Administr. Soupçonné d'être infecté :
Ces marchandises viennent .d'un lieu suspect, d'un pays suspect. (Acad.)
— s. m. Homme suspect : Un suspect. Il faut éloigner les suspects.
Tous les suspects, dit-on, vont être incarcérés; Les riches sont suspects, suspects les modérés.
PONSÀRD.
— Hist. Loi des suspects, Loi portée après le 10 août 1793, pour ordonner l'incarcération des personnes soupçonnées de conspirer contre le gouvernement établi : Un des nombreux comités de surveillance chargés d'exécuter la loi des suspects avait fait comparaître à sa terrible barre le sentimental desservant de Flore. (J. Lecomte.)
— Encycl, Hist. Loi des suspects, La législation révolutionnaire contre les suspects n'était pas une chose neuve ; ce n'était, k proprement parler, qu'une imitation funeste des régimes antérieurs. Les moyens de terreur avaient toujours été le principal mode de gouvernement de la royauté. Mais aucune puissance n'avait jamais manié cette arme terrible avec autant d'implacable énergie que l'Eglise catholique. Nous en dirons quelques mots k l'article terreur. Il suffira de rappeler ici que pendant des siècles l'Eglise avait eu ses suspects, et l'on ne sait que trop comment elle les traitait; la flamme, les tortures les plus ingénieusement atroces, les supplices, les cachots, les persécutions de toute nature, rien ne semblait assez cruel contre les adversaires de l'orthodoxie ou contre les dissidents.
La Révolution, engagée dans une guerre à mort contre toute l'Europe et contre les ennemis de l'intérieur, ayant k lutter contre des trahisons et des complots sans cesse renaissants, enfermée dans un cercle de feu, fut amenée successivement à prendre des mesures de défense dont on peut déplorer la rigueur, mais qui semblaient alors d absolue nécessité pour sauver le pays et qui d'ailleurs, répétons-le^ étaient la tradition même des régimes anciens, triste héritage du passé dont la France nouvelle ne sut ou ne put se débarrasser.
Lyon était en pleine révolte, Toulon venait d'être livré aux Anglais (27 août 1793), la guerre de Vendée continuait, l'armée des Alpes semblait compromise, les esprits étaient exaltés par la grandeur des périls, et, en outre, le peuple subissait une effroyable crise de subsistances qu'on attribuait, non sans raison, à d'infâmes manœuvres, qui tout au moins y contribuaient autant que les difficultés de l'heure présente.
Le 5 septembre 1793, à la suite d'une émeute causée par la rareté du pain et par l'indignation contre les complots royalistes, la Convention créa i'armée révolutionnaire (v. ce mot, tome Ier, page 660) et, sous la pression des colères publiques, mit la terreur à l'ordre du jour, selon l'expression consacrée. Le 17, elle votait la loi des suspects. Mais toutes ces mesures, qu'on a nommées les lois de la terreur, avaient déjà des antécédents, décrets de la Législative contre les émigrés et les prêtres réfractaires et autres dispositions.
Ce terme même de suspects était déjà consacré. Dans la séance du soir du 28 août 1792, au bruit de la marche des Prussiens, l'Assemblée législative avait décrété le désarmement des gens suspects. Le 26 mars 1793, autre décret pour le désarmement des ci-devant nobles, ci-devant prêtres et de tous les hommes suspects. Le 8 mai, Robespierre demande leur arrestation, motion renouvelée le 11 par Collot d'Herbois et motivée sur les progrès des Vendéens et Sur la découverte de nouvelles trahisons. Cette proposition, renouvelée par Fayolle et par Danton, .est décrétée le 12 août. Déjà beaucoup de ces suspects étaient en prison en diverses parties du territoire, et les incarcérations de cette nature ne tirent que se multiplier. Il faut dire que si de nombreuses erreurs furent commises, la plupart des suspects étaient incontestablement ou des conspirateurs ou tout au moins des ennemis déclarés de la Révolution et de la défense nationale.
Dans le projet du 5 septembre, les comités révolutionnaires chargés du désarmement et de l'arrestation des suspects n'étaient soumis qu'à la Commune. Dans la loi du 17, ils le
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furent au comité de Sûreté générale de la Convention et tenus d'envoyer leurs motifs et les papiers saisis. La Convention restait maîtresse de la loi; c'était, sinon une garantie absolue, au moins une précaution contre les vengeances particulières.
Voici quelques extraits de cette loi fameuse, qui fut rendue, il ne faut pas l'oublier, sur le rapport d'un modéré, d'un homme de la Plaine, d'ailleurs jurisconsulte éminent, Merlin, de Douai :
• Article 1er. Immédiatement après la publication du présent décret, tous les gens suspects qui se trouvent dans le territoire de la République et qui sont encore en liberté seront mis en état d'arrestation.
• Art. 2. Seront réputés gens suspects: 1* ceux qui, soit parleur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou par leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis de la liberté ; î» ceux qui De pourront justifier, de la manière prescrite par la loi du 21 mars dernier, de leurs moyens d'exister et de l'acquit de leurs devoirs civiques ; 3° ceux k qui il a été refusé des certificats de civisme; 4° les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale ou par ses commissaires et non réintégrés, notamment ceux qui ont été ou doivent être destitués en vertu de la loi du 12 août dernier; 5» ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, Als ou filles, frères ou sœurs et agents d'émigrés qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution ; 6» ceux qui ont émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 au 8 avril 1792, quoiqu'ils soient rentrés en France dans les délais fixés.
> Art. 8, Les frais de garde seront k la charge des détenus et seront répartis entre eux également. Cette garde sera confiée aux pères et aux parents de ceux qui sont ou marcheront aux frontières.
» Art. 12. Les tribunaux civils et criminels pourront, s'il y a lieu, faire retenir en état d'arrestation comme gens suspects et envoyer dans les maisons de détention les prévenus de délits k l'égajd desquels il sera déclaré n'y avoir pas lieu a accusation ou qu i seraient acquittés des accusations portées contre eux. ■
Il est inutile de s'étendre sur les conséquences d'une telle législation, qui rendait possibles les plus graves abus ; mais on peut plaider le3 circonstances atténuantes, l'expliquer et presque la justifier, par la grandeur des périls publics, par la situation extraordinaire et tragique où se trouvait le pays.
L'emprisonnement des suspects délivra d'ailleurs Paris d'une foule d agents de désordre et de conspirateurs royalistes, qui se dissimulaient souvent sous le masque de révolutionnaires exaltés. Au mois d'octobre, la . capitale en comptait environ S, 000, répartis entre 14 prisons. Ces prisons de la Terreur n'étaient pas aussi terribles qu'on l'imagine. Dans plusieurs d'entre elles, l'hôtel Talaru, rue de Richelieu, Picpus, le Luxembourg, la Bourbe (ou Port- Libre ) , etc., on menait joyeuse vie; les prisonniers communiquaient librement entre eux, hommes et femmes, et se consolaient par la musique, la bonne chère, les soirées et les aventures galantes de leur réclusion. Ils recevaient du gouvernement, malgré le texte de la loi, chacun 50 sous par jour pour leur nourriture, ce qui représenterait aujourd'hui au moins 5 francs, et pouvaient, eu outre, se faire apporter du dehors ce qu'ils voulaient.
Le 19 mai 1794 (30 floréal an II), par arrêté des comités, il fut établi à Paris une commission populaire chargée de dresser la liste des suspects injustement arrêtés et de pré parer des mises en liberté. Le 9 juillet (21 messidor), sur le rapport de Vadier, la Convention prononça la mise en liberté provisoire des laboureurs, artisans, etc., des communes audessous de 1,200 habitants, détenus comme suspects, en exceptant les prévenus de crimes de haute trahison. Le 5 août suivant (18 thermidor), autre décret ordonnant la mise en liberté de tous ceux dont les causes d'arrestation ne sont pas énoncées dans la loi du 17 septembre.
Après le 9 thermidor, les suspects sortirent en foule des prisons et se mêlèrent activement aux agitations contre-révolutionnaires. Sur la proposition de Merlin, la Convention dut Tendre un décret éloignant k 10 lieues de Paris ceux qui avaient recouvré la liberté depuis le 10 thermidor. Le séquestre sur leurs biens fut levé le 1" novembre (11 brumaire an III).
Enfin, le 12 vendémiaire an IV (4 octobre 1795), sur le rapport de Girod-Pouzol, la Convention décréta définitivement l'abolition de la loi des suspects et de tous les décrets y relatifs. L'acte était méritoire, mais le moment n'était pas très-heureusement choisi, car c'est ce jour même qu'éclatait la grande insurrection royaliste qui se termina le lendemain par la canonnade de Saint-Roch.
Suapecu en 1859 (les), étude politique par MM. Eugène Ténot et Antonin Dubost (1869, in-8°). Ce travail retrace l'histoire de l'application de la loi de sûreté générale ; il offre le récit fidèle, simple, éloquent,des emprisonnements et des transportations qui suivirent t'attentât du 24 janvier, dont ou feignit d'accuser les républicains pour le leur faire expier. Ce récit est précédé d'un exposé .
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de la situation politique, économique, intellectuelle, morale de la France au lendemain du coup d'Etat, et d'un historique des principaux événements européens auxquels se trouva mêlée la politique impériale jusqu'au commencement de l'année 1858. Rien de plus exact que le tableau tracé par MM. Ténot et Dubost de l'état des esprits dans l'armée, la magistrature, le clergé catholique, à la Bourse, chez les boutiquiers, parmi la bourgeoisie, grande et petite, et les classes ouvrières au moment de l'installation du second-Empire. Quelle jubilation, surtout à la Bourse, au début du règne ! • Quel beau temps 1 quel épanouissement ! Alors commença la danse des millions. La France était riche. Trente années de paix, de liberté féconde, de gouvernement étroitement surveillé avaient accumulé les épargnes. On les amorça ; elles mordirent. On en vit débuter avec quelques centaines d'ècus empruntés et donner peu après, des millions en dot a leurs filles, La fièvre de la spéculation, de l'enrichissement à tout prix fut contagieuse. Quelle tentation, d'ailleurs, que le spectacle de ces fortunes rapides, improvisées en quelques mois I Tout Paris avait vu certain personnage politique plus connu avant le Deux décembre des huissiers que des agents de change, acheter, peu après l'événement, une terre d'un demi-million sur ses économies. Les membres du gouvernement provisoire de la République avaient quitté le pouvoir moins riches qu'en le prenant; on pourrait citer par centaines ceux qui, insolvables sous la République, étaient déjà riches au jour de la proclamation de l'Empire. • ,
Quelle jubilation aussi dans le demi-monde I En même temps que la fureur de l'enrichissement à tout prix, la soif de jouissances miitérielles, du luxe, des plaisirs sensuels*, suivait une effrayante progression, le monde interlope débordait dans la société parisienne. Le théâtre et le roman en faisaient leurs héroïnes. «La grande cité, dépouillée de sa couronne de penseurs, de poètes, d'orateurs, d'hommes d'Etat intègres, qui avaient fait de Paris la capitale de 1 Idée, était en train de se transformer en une hôtellerie banale, rendez-vous de plaisir de l'aristocratie opulente et débauchée des deux mondes. »
Rien de plus exact ni de plus complet que l'examen de la constitution impériale, rien qui fasse mieux sentir jusqu'à quel point cette constitution, sous de faux semblants démocratiques, organisait le despotisme et quel leurre elle était pour la souveraineté nationale et les principes de 1789, dont elle était censée s'inspirer. Cette première partie du travail de MM. Ténot et Dubost renferme des portraits pris parmi les principaux personnages de l'Empire, portraits généralement peu flattés, mais fort ressemblants. En voici quelques-uns : «M. Billault, l'un des lieutenants d'Odilon Barrot, converti au pouvoir absolu, après être passé par le républicanisme avancé, le socialisme et le droit au travail, discrédité par ses palinodies, esprit médiocre, embarrassé de son nouveau rôle, peut-être honteux de lui-même.... M. Baroche, également entré dans la vie politique sous les auspices de l'ancien chef de la gauche parlementaire de la monarchie de Juillet, orateur vulgaire, caractère souple, sans élévation,
esprit à tout rabaisser à son niveau
M. Rouher, une des médiocrités qui se rencontraient souvent sur les bancs de la droite réactionnaire de l'Assemblée constituante, n'ayant encore joué qu'un rôle subalterne, orateur verbeux, plaidant le pour et le contre, agile dans son apparente lourdeur. » Tels sont les orateurs du second Empire 1
Un point important à constater, qui résulte de ce travail, c'est que, sauf deux ou trois défections obscures, le parti républicain garda le respect de lui-même elle culte de son drapeau en face des pompes et des triomphes de l'Empire. Cette fermeté dans les convictions contribua beaucoup plus que l'attentat d'Orsini aux mesures de rigueur ui furent prises en 1853, en vertu de la loi e sûreté générale. Les dispositions draconiennes de cette loi, qui rappelle assez la. loi de majesté sous Tibère, ne sont que trop connues. Aviez-vous défendu le droit et la loi en 1851 ; vous étiez-vous battus pour la République en 1848 et en 1849; n'étiezvous pas des amis de l'Empire ? Vous étiez suspects. Aviez-vous fait de la poudre, fabriqué des engins meurtriers; vous étiez criminels. N'eussie'z-vous même été que détenteurs de cette poudre ou de ces engins, vous n'en étiez pas inoins criminels 1 Telle était la loi. Mais au moins aviez-vous des juges chargés de décider si vous étiez républicains, si vous aviez fait de la poudre, si vous aviez pratiqué des manœuvres soit à l'intérieur, soit à l'extérieur? Nullement. Le pouvoir même qui se proclamait votre ennemi vous condamnait sans vous entendre, sans rendre votre condamnation publique. Enchaîner, emprisonner, transporter sans droit, sans jugement, en vertu de la loi du plus fort, on l'avait fait avec succès en 1851 et 1852; mais ou préféra faire tout cela en vertu d'une loi. H n'était pas difficile de l'obtenir du Corps législatif, et, du même coup, on le compromettait dans ce qu'on avait dessein de faire. On sait que M. de Morny fut le rapporteur de cette loi inique. Cette tâche lui revenait de droit ; il en était digne a tous
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égards. Ce gentilhomme blasé et d'un état civil douteux, qui avait été l'un des instigateurs et l'exécuteur principal du coup d'Etat,-ne pouvait que se sentir honoré d'être associé d'une façon intime à un acte qui allait en être la consécration. Il s'en acquitta avec une facilité et une ardeur qui gagnèrent sans doute à la Chambre la reconnaissance du chef de l'Etat. Le projet de loi avait été déposé le 3 février 1858 sur le bureau du Corps législatif ; le 13, le rapport de la commission était parachevé. On sait aussi que, dans la séance du 19 février, la loi passa par 237 voix contre »4, malgré d'éloquents et courageux discours de MM. Legrand, de Pierre, d'Andelarre et Emile Olivier, qui depuis....
Après avoir élucidé ce3 différents points, MM. Ténot et Dubost racontent, par département, les arrestations, emprisonnements et déportations qui eurent lieu avant même que la loi fût présentée au Corps législatif. Ils reproduisent les noms et professions des citoyens arrêtés, les principales circonstances de leur arrestation, le lieu, de leur incarcération ou.déportation. De ces documents, il ' résulte que plus de 2,000 citoyens honorables, paisibles, inoffensifs, éloignés des affaires publiques depuis l'Empire (plusieurs même de ceux portés sur les listes de proscription étaient morts depuis trois ou quatre ans), furent arrêtés sur des listes datant de 1851. C'étaient pour la plupart des médecins, des avocats, des officiers ministériels, des négociants, de pauvres artisans qui se livraient péniblement à leurs travaux, attendant du temps seul la réalisation de leurs espérances. Il est bon de remarquer aussi, avec MM. Ténot et Dubost, que toutes les mesures dites de sûreté générale furent prises en silence, dans l'ombre. D'une ville à l'autre on ignorait les victimes ; la presse, muette, avait ordre, sous peine de mort, de n'en souffler mot, et personne n'osait, même à voix basse, prononcer les noms des procrits.
En résumé, les Suspects en 1858 forment ud ouvrage consciencieux et utile à consulter pour ta connaissance de l'histoire du second Empire. Les faits étant assez, trop éloquents par eux-mêmes, les deux écrivains sont sobres de réflexions. Pour prouver l'éloquence de ces faits, nous mentionnerons seulement les circonstances de deux arrestations, celles de Georges Tillier à Paris et de Napoléon Lebrun dans le Cher. Georges Tillier, rédacteur du Figaro,- après avoir été traîné de prison en prison, fut jeté à la Roquette, au milieu des condamnés, dont on lui mit le costume. Peu après, chargé de fers, il fut conduit à Marseille en voiture cellulaire, de compagnie avec onze forçats. Il y arriva après soixante-quatorze heures de voyage, malade et crachant le sang. Pendant ce temps, sa mère et sa fiancée, qui habitaient Nevers, étaient purement et simplement emprisonnées. De Marseille, il fut transportéen Algérie et interné à Oran. Quant à Napoléon Lebrun, il ne fut pas transporté : les faits qui suivent n'en expliquent que trop la Iraison. Le 24 février 1858, a sept heures du soir, Lebrun fut arrêté par la gendarmerie dans son domicile, où il était à table avec sa femme, sa fille et sa vieille mère âgée de quatre-vingts ans. La pauvre femme, à la suite de l'arrestation de son flts, mourut de chagrin. Bien que Lebrun se laissât arrêter sans résistance et même fouiller, le brigadier de gendarmerie se rua sur lui et le serra avec une brutalité révoltante. A ce moment, Lebrun s'affaissa et tomba sur le parquet : il était paralysé de tout le côté droit I On le relève, on le place dans une chaise à bras; il regarde sa main droite, et, la voyant inerte, il dit à son gendre, qui était a la veille de le remplacer comme notaire : « Mon pauvre Albert, je ne pourrai pas vous signer ma démission.» Ce furent ses dernières paroles, et, dès ce moment, sa langue demeura comme Agée dans sa bouche. Le brigadier, qui prétendait que la paralysie était teinte, s'opposa à ce qu on fît venir le médecin, menaçant d'attacher le malade sur la croupe de son cheval, et le fit conduire seul, sans secours, par une nuit glaciale, à Bourges, dans une voiture cellulaire. Là, le concierge de la prison refusa de le recevoir en cet état : la jambe était verte et la victime insensible aux brûlures. La voiture conduisit Lebrun à l'hôtel de l'Europe, où il expira au bout de trois jours!
11 y avait du courage à raconter ces infamies en face de ceux mêmes qui les avaient commises et lorsque la loi de sûreté générale était encore en vigueur; on venait de l'évoquer lors de l'affaire de la souscription Baudin.
SUSPECTER v. a. ou tr. (su-spè-kté — rad, suspect). Soupçonner de mal, tenir pour suspect : Je suspecte fort la fidélité de ce domestique. On suspectait sa doctrine, ses mœurs. Ou reconnut qu'on {'avait suspecté à tort. (Acad.) Si vous ne lui dites pas tout ce que vous penses^ le lecteur est en droit de suspecter tout ce gue vous lui dites. (T. Dojord.)
— Syn. Suspecter, sonpeouoer. Y. SOUP- ÇONNER.
SUSPENDRE v. a. ou tr. (su-span-dre — lat. suspendere ; du préf. sus, et de pendere, ^
Fendre. Se conjugue comme Rendre). Fixer en • air et laisser pendant : Suspendre des lustres
SUSP
au plafond. Suspendre une lampe. Suspendre une médaille à son cou. Suspendre le corps, la caisse d'une voiture. (Acad.)
On lui lia les pieds, on vous le suspendit.
La FoKTAtWK.
J'admire le réseau fatal aux moucherons. Qu'un insecte suspend autour de nos maisons.
Castel.
Les oiseaux dans les bois, par couples réunis, Suspendent aux rameaux la mousse de leurs nids.
Leuierre.
J'ai déjà suspendu dansma chaude demeure [l'heure. Mon bâton et ma montre où j'entends marcher
LAMiRTlHE.
— Faire planer : La responsabilité suspend sur nos têtes- tout un système de châtiments et de récompenses. (F. Bustiat.)
— Discontinuer, interrompre momentanément : Reprendre des poursuites que l'on avait scspkndues. Suspendre les hostilités. Suspendre un travail commencé. Suspendre sa marche. Suspendre son discours. (Acad.) Les maladies suspendent nos vertus et nos vices. (Vauven.) Suivant Homère, les dieux suspendent leurs délibérations et se lèvent de leurs trônes lorsque Apollon parait au milieu d'eux. (Barthél.) Il n'y a jamais, selon nous, une raison suffisante de suspendre la liberté. (Chateaub.) L'ivresse est le plaisir des sens porté jusqu'à une sorte de délire qui suspend l'empire de ta raison. (Latena.)
Au pâtre fatigué la nuit permet enfin De suspendre un travail qu'il reprendra demain.
Laharpe.
I! Différer, renvoyer k un autre temps : Suspendre l'exécution d'un arrêt. Suspendre un projet de voyage. Suspendre son jugement. L'homme éclairé suspetid l'éloge et la censure.
Gresset.
Il Arrêter, interrompre l'action de : Dieu patient et vengeur suspend quelquefois son bras, mais ne détourne jamais les yeux. (Chateaub.)
" — Priver momentanément de ses fonctions : Suspendre un agent. Suspendre un prêtre. On a suspendu le maire de celte commune. (Acad.) Il Interdire, empêcher de paraître pour un temps : Le droit de suspendre les journaux équivaut, le plus souvent, au droit de les supprimer.
— Comm. Suspendre ses payements, Fermer sa caisse, cesser de payer ses créanciers.
Se suspendre v. pr. Etre suspendu : Ce linge, une fois lavé, devra se suspendre sur cette corde.
— Se tenir suspendu : Se suspendre à une branche, à une corde.
J'aimais a me suspendre aux lianes légères.
Lamartine.
— Fig. S'attacher, se tenir, se montrer : Notre imagination se suspend aux ailes brillantes de l'espérance, qui vole sans cesse dans le riant avenir. (Ch. Nod.)
Dans quel air vivent-eliea, Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles, Qui ne sont qu'un délire, et depuis cinq mille ans Se suspendent encore aux lèvres des amants?
A. de Musset.
— Se suspendre aux lèvres de quelqu'un, L'écouter avec une attention avide.
— Allua. littér. Suspendre in harpe, sa lyre nui saule» de ta rive, Allusion à la captivité des Juifs sur les bords de l'Ëuphrate, exil dont les douleurs sont exprimées d'une manière si touchante dans le cantique Super flumina Babylonis. Y. captivité de Babylone.
• Chateaubriand, pèlerin de la mélancolie, va ravir aux échos de Sion le secret des tristesses divines. Après lui, Lamartine, comme Salomon après David, iris plus grands que leurs pères, détache la harpe d Israël suspendue sur les fleuves de Babylone, et, penché sur l'Océan des âges, il chante les inconsolables ennuis de l'exil éternel.»
FÉLICIEN MaLLEFILLB.
« Enfant des époques tranquilles et ordonnées, l'ancien théâtre ne convenait plus guère à ce moment des agitations, des révolutions, des essais et des troubles en toute chose ; il fallait absolument que le génie français cherchât une route nouvelle, ou bien, n'en trouvant pas, qu'il suspendit sa vieille lyre aux saules de VEuphrale. > Là > nous nous sommes arrêtés, et nous avons » pleuré au souvenir de Jérusalem.»
J. Janin.
SUSPENDU, UE (su-span-du,û) part, passé du verbe Suspendre. Soutenu en l'air et pendant : Un lustre suspendu au plafond. La plupart des peuples de la partie méridionale de l'Amérique couchent les enfants nus, sur des lits de coton suspendus. (Baff.) Les fleurs mâles du coudrier se manifestent sous la forme de chenilles suspendues aux branches. (B. de St- Pierre.)
Ma harpe détendue Aux voûtes de Selma se taisait suspendue.
De Fontaheb, Le cerisier montre aux yeux éblouis Ses fruits murs suspendus en groupes de rubis.
MlCHAUD.
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Comme une lampe d'or, dans l'azur suspendue, La lune se balance aux bords de l'horizon.
Lamartine.
— Soutenu en l'air par une causé et dans une situation quelconque : Les nuées sont suspendues en l'air. Les corps célestes sont sus-
"pendus sur nos têtes- Un morceau de fer demeure suspendu à unepierre d'aimant. (Acad.) Les nuées qui volent au-dessus de nous sont des espèces de mers suspendues pour arroser les terres. (Fén.)
— Qui plane, qui reste en suspens, mais menaçant:
11 bravera l'arrêt suspendu sur aa tête.