V. BOURRASQUE
— Encycl. Météorol. Dès qu'une tempête s'annonce, le marin réduit considérablement la voilure de son navire, ou la supprime même complètement selon les cas; il met le cap et fuit devant le temps. Le tout n'est pas de réduire la voilure: il faut dépasser les mâts de perroquet; il faut encore se mettre en garde contre la fureur de la mer, dont les vagues acquièrent une grande hauteur et déferlent avec violence ; il (faut, en outre, avoir bien soin de consolider les mâts, qui risquent toujours d'être brisés; il en est de mémo des vergues, des bouches à feu, qui peuvent causer de graves accidents, par suite des oscillations du navire.
Lorsqu'un bâtiment à l'ancre essuie une tempête, il doit filer du câble pour diminuer l'effort de l'ancre, et au besoin jeter une ou plusieurs autres ancres pour assurer la tenue. Daus le cas où les ancres viennent k se perdre, ou les remplace par plusieurs canons amarrés ensemble.
On diminue, autant que possible, toute la prise que le vent peut avoir sur le navire; mais comme il arrive quelquefois que l'on est entraîné à la côte, quand on craint de voir arriver cet accident, on ne se contente pas de serrer les voiles, ou abat les mâts, pour empêcher, autant que possible, les ancres de chasser ou les câbles de rompre ; un navire ne doit jamais faire côte avec sa mâture debout, et l'on doit reconnaître que la plupart des navires qui se perdent sur les côtes doivent leur naufrage à ce que l'on n'a pas abattu la mâture avant la rupture des câbles qui tiennent les ancres.
Les tempêtes sont, de tous les phénomènes de la nature, ceux que les poètes ont chantés avec le plus de talent. Homère a des descriptions de tempête qui sont des œuvres admirables; mais de l'aveu de tous les critiques, Virgile a produit le chef-d'œuvre du genre dans un splentlide passage du premier livre de l'Enéide. Entre les modernes, les Anglais ont excellé dans la description des tempêtes; on a souvent cité la description de Milton, celle de Thompson et celle de Lilaekmore; mais comme il est k peu près impossible de rendre en vers français l'énergie des poètes anglais et que la prose ne saurait leur conserver leur puissance rhythmique, nous croyons devoir nous dispenser de donner aucune traduction des poètes anglais.
Les lettres et les arts se sont attachés à reproduire les terreurs du spectacle que présente la mer au moment dune tempête; on sait que J. Vernet se fit, dans une traversée, attachera un mât, au milieu de la tourmente,
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pour en contempler l'effet et les diverses scènes pleines de grandeur.
Nous allons donner une description de tempête que Crebillon a trouvé moyen de placer dans sa tragédie A'Electre :
La mer en uo moment se mutine et s'élance; L'air mugit; le jour fuit; une épaisse vapeur Couvre d'un voile affreux les vagues en fureur; La foudre, éclairant seule une nuit si profonde, A sillons redoublés ouvre le ciel et Tonde ; Et, comme un tourbillon embrassant nosvaisseaux, Semble en source de feu bouillonner sur les eaux. Les vagues, quelquefois nous portant sur ieurs Nous font rouler après sous de vastes abîmes, [cimes, Où les éclairs pressés, pénétrant avic nous, [tous. Dans des gouffres de feu semblaient nous plonger Le pilote effrayé, que la flamme environne, Aux rochers qu'il fuyait lui-même s'abandonne; A travers les éoueiïs notre vaisseau poussé Se brise, et nage enfin sur leB eaux dispersé. Dieux! que ne lls-je point dans ce moment funeste Pour sauver Palaméde et pour sauver Oreste I Vains efforts 1 la lueur qui portait les éclairs Ne m'offrit que des flots de nos débris couverts.
Le même Crebillon a aussi donné une description de tempête dans sa tragédie intitulée: Jdoménëe.
Voici maintenant la tempête décrite par Victor Hugo dans son roman intitulé les Travailleurs de la mer :
• Subitement, on entend un grand murmure confus. Il y a une sorte de dialogue mystérieux dans l'air. On ne voit rien. L étendue demeure impassible. Cependant le bruit s'accroît, grossit, s'élève. Le dialogue s'accentue.
» 11 y a quelqu'un derrière l'horizon. Quelqu'un de terrible, le vent.
• Le vent, c'est-à-dire la populace de titans que nous appelons les souffles. L'immense canaille de l'ombre. L'Inde les nommait les marouts; la Judée, les kéroubims; la Grèce, les aquilons. Ce sont les invincibles oiseaux, fauves de l'infini...
• L'intelligence est invincible, mais l'élément est imprenable. Que faire contre l'ubiquité insaisissable? Le souffle se fait massue, puis redevient souffle. Les vents combattent par l'écrasement et se défendent par l'évanouissement...
• Christophe Colomb, les voyant venir vers la Pinta, montait sur le pont et leur adressait les premiers versets de l'Evangile selon saint Jean. Surcouf les insultait: «Voici la clique, » disait-il. Napier leur tirait des coups de canon. Ils ont la dictature du chaos... Les vents poussent sans pitié la grande masse obscure et amère. On les entend toujours, eux. ils n'écoutent rien. Ils commettent des choses qui ressemblent à des crimes... Les espaces frémissants subissent leurs voies de l'ait... L'air fait un bruit de forêt. On n'aperçoit rien, et l'on entend des cavaleries.
i 11 est midi, tout à coup il fait nuit : un tornado passe-, il est minuit, tout à coup il fait jour: l'effluve polaire s'allume. Des tourbillons alternent en sens inverse , sotte de danse hideuse, trépignement des fléaux sur l'élément. Un nuage trop lourd se casse par le milieu et tombe en morceaux dans lu mer. D'autres nuages, pleins de pourpre, éclairent et grondent, puis s'obscurcissent lugubrement; le nuage vide de foudre noircit, c'est un charbon éteint. Des blocs de pluie se crèvent en brume. Là une fournaise où il pleut ; là une onde d'où se dégage un flamboiement. Les blancheurs de la mer, sous l'averse , éclairent des lointains surprenants; on voit se déformer des épaisseurs où errent des ressemblances... Les vapeurs tournoient, les vagues pirouettent; les naïades ivres roulent ; à perte de vue, la mer massive et molle se meut sans se déplacer ; tout est livide ; des cris désespérés sortent de cette pâleur. Au fond de l'obscurité inaccessible, de grandes gerbes d'ombre frissonnent. Par moments, il y a paroxysme. La rumeur devient tumulte, de même que la vague devient houle. L'horizon, superposition confuse de lames, oscillation sans lin, murmure en basse continue ; des jets de fracas y éclatent bizarrement ; on croit entendre éternuer des hydres. Des souffles froids surviennent, puis des souffles chauds. La trépidation de la mer annonce une épouvante qui s'attend à tout. Inquiétude, ugonie, terreur des eaux.
• Subitement, l'ouragan, comme une bête, vient boire à l'Océan ; succion inouïe ; l'eau monte vers la bouche invisible ; une ventouse se forme, la tumeur enfle : c'est la trombe, le prester des anciens, stalactite en haut, stalagmite en bas, double cône inverse tournant, une pointe en équilibre sur l'autre, baiser de deux montagnes; une montagne d'écume qui se levé, une n.ontagne de nuée qui descend...
> La troinbe, comme la colonne de la Bible, est ténébreuse le jour et lumineuse la nuit. Devant la trombe, le tonnerre se tait. Il semble qu'il ait peur. Le vaste trouble des solitudes a une gamme crescendo redoutable : le grain, la rafale, la bourrasque, l'orage, la tourmente, la tempête, la trombe; les sept cordes de la lyre des vents, les sept notes de l'abîme...
» Les vents courent, volent, s'abattent, finissent, recommencent, planent, siltlent, mugissent, rient; frénétiques, lascifs, effrénés, prenant leurs aises sur lu vague irascible. Ces
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hurleurs ont une harmonie. Ils font toutlo ciel sonore. Ils soufflent dans la nuée comme dans un cuivre, ils embouchent l'espace et ils chantent dans l'infini, avec toutes les voix amalgamées des clairons, des buccins, des olifants, des bugles et des trompettes, une sorte de fanfare prométhéenne... L'eau est souple parce qu'elle est incompressible. Elle glisse sous l'effort ; chargée d'un côté, elle échappe de l'autre. C'est ainsi que l'eau se fait l'onde. La vague est sa liberté... Une tempête, cela se complote... Tout l'abîme est impliqué dans une tempête. L'Océan entier est dans une bourrasque.. La totalité de ses forces y entre en ligne et y prend part...
» Les spirales indéfinies et fuyantes du vent sifflaient en tordant le flot; les vagues, devenues disques sous ces tournoiements, étaient lancées contre les brisants comme des palets gigantesques par des athlètes invisibles. L'énorme écume échevelait toutes les roches... Puis les mugissements redoublaient. Aucune rumeur humaine ou bestiale ne saurait donner l'idée des fracas mêlés à ces dislocations de la mer. La nuée canonnait, les grêlons mitraillaient, la houle escaladait. De certains points semblaient immobiles ; sur d'autres, le vent faisait vingt toises par seconde.
» La mer, à perte de vue, était blanche ; dix lieues d'eau de savon emplissaient l'horizon. Des portes de feu s'ouvraient. Quelques nuages paraissaient brûlés par les autres, et, sur des tas de nuées rouges qui ressemblaient à des braises, ils ressemblaient à des fumées.
» Des configurations flottantes se heurtaient et s'amalgamaient, se déformant les unes par les autres. Une eau incommensurable ruisselait. On entendait des feux de peloton dans le firmament. Il y avait au milieu du plafond d'ombre une vaste hotte renversée d'où tombaient pêle-mêle la trombe, la grêle, les nuées, les pourpres, les phosphores, la nuit, la lumière, les foudres!... Par instants, la foudre semblait descendre un escalier. Les percussions électriques revenaient sans cesse aux mêmes pointes de rocher, probablement veinées de diorite. Il y avait des grêlons gros comme le poing... Les flocons d'écume , volant de toutes parts , ressemblaient à de la laine. L'eau vaste et irritée noyait les rochers, montait dessus, entrait dedans, pénétrait dans les fissures intérieures et ressortait des masses granitiques par des fentes étroites, espèces de bouches intarissables qui faisaient dans ce déluge de petites fontaines paisibles. Çà et là, des filets d'argent tombaient gracieusement de ces trous dans la mer... Subitement une grande clarté se fit ; la pluie discontinua, les nuées se désagrégèrent, le vent venait de sauter ; une sorte de haute fenêtre crépusculaire s'ouvrit au zénith, et les éclairs s'éteignirent; on put croire à la fin. C'était le commencement.
» La saute de vent était du sud-ouest au nord-est.
t> La tempête allait reprendre, avec une nouvelle troupe d'ouragans. Le nord allait donner assaut, assaut violent. Les marins nomment cette reprise redoutée la rafale de la renverse. Le vent du sud a plus d'eau, le vent du nord a plus de foudre...
» Un éclat de foudre donna le signal; l'ouverture pâle du zénith se ferma; une bouffée d'averse se précipita, tout redevint obscur et il n'y eut plus de flambeau que l'éclair. La sombre attaque arrivait.
» Une puissante houle, visible dans les coups sur coups de l'éclair, se leva à l'est au delà du rocher l'Homme. Elle ressemblait à un gros rouleau de verre. Elle était glauque et sans écume et barrait toute la mer. Elle avançait vers le brise-lame. En approchant, elle s'enflait; c'était on ne sait quel large cylindre de ténèbres roulant sur l'Océan. Le tonnerre grondait sourdement. Cette houle atteignit le rocher, s'y cassa en deux et passa outre. Les deux tronçons rejoints ne rirent plus qu'une montagne d'eau, et de parallèle qu'elle était au brise -lame elle y devint perpendiculaire. C'était une vague qui avait la forme d'une poutre. Ce bélier se jeta sur le brise-lame. Le choc fut rugissant. Tout s'effaça dans l'écume... L'oruge atteignait son paroxysme. La tempête n'avait été que terrible, elle devint horrible. La convulsion de la nier gagna ie ciel. La nuée jusque-là avait été souveraine. Elle semblait exécuter ce qu'elle voulait; elle donnait l'impulsion, elle versait la folie aux vagues, tout en gardant on ne sait quelle lucidité sinistre. En bas, c'était la démence ; en haut, c'était la colère. Le ciel est le souille, l'Océan n'est que l'écume. De là, l'autorité du vent. L'ouragan est génie. Cependant l'ivresse de sa propre horreur l'avait troublé. Il n'était plus que tourbillon. C'était l'aveuglement enfantant la nuit. Il y a dans les tourmentes un moment insensé; c'est pour le ciel une espèce de montée au cerveau. L'abîme ne sait plus ce qu'il fait. Il foudroie à tâtons. Rien de plus affreux. C'est l'heure hideuse.
» La trépidation de l'écueil était à son comble. Tout orage a une mystérieuse orientation; à cet instant-là, il la perd. C'est le mauvais endroit de la tempête. A cet instantlà, le vent, disait Thomas Fuller, est un fou furieux. C'est à cet instant-là que se fait dans les tempêtes cette dépense continue d'électricité que Piddington appelle la cascade d'éclairs. C'est à cet instant-là qu'au plus noir
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de la nuée apparaît, on ne sait pourquoi, pour espionner l'effarement universel , ce cercle de lueur bleue que les vieux marins espagnols nommaient l'oeil de tempête (el ojo de tempeslad}...
» Les nuées terribles modelaient dans l'immensité des masques de Gorgones ; tout le dégagement d'intimidation possible se produisait; la pluie venait des vagues, l'écume venait des nuages, les fantômes du vent se courbaient, des faces de météore s'empourpraient et s'éclipsaient, et l'obscurité était monstrueuse après ces évanouissements ; il n'y avait plus qu'un versement, arrivant de tous les côtés à la fois; tout était ébullition; l'ombre en masse débordait ; les cumulus chargés de grêle, déchiquetés, couleur cendre, paraissaient pris d'une espèce de frénésie giratoire ; il y avait en l'air un bruit de pois secs secoués dans un crible; les électricités inverses observées par Volta faisaient de nuage en nuage leur jeu fulminant ; les prolongements de la foudre étaient épouvantables, les éclairs s'approchaient tout près de Gilliatt... Une blancheur passa près de lui et s'enfonça dans l'ombre: c'était une mouette. Pas d'apparition meilleure dans les tourmentes. Quand les oiseaux arrivent, c'est que l'orage se retire. Autre signe excellent, le tonnerre redoublait.
» Les suprêmes violences de la tempête la désorganisent. Tous les marins le savent, la dernière épreuve est rude, mais courte. L'excès de foudre annonce la fin. La pluie s'arrêta subitement. Puis il n'y eut plus qu'un roulement bourru dans la nuée. L'orage cessa. Comme une planche qui tombe à terre, il se cassa, pour ainsi dire. »