AU TRAGIQUE
Tragique* (les), poème satirique en sept chants, d'Agrippa d'Aubigné (1616). Cette oeuvre considérable est la plus sombre ébauche d'épopée religieuse qui ait paru depuis Dante. Composée au lendemain de la Saint- Barthélémy, elle jaillit de la conscience et do l'imagination indignée du soldat poète. Les quatre premiers chants seulement portent, il est vrai, cette date (1577) et là sans doute s'arrêtait l'œuvre primitive. D'Aubigné la continua au milieu des camps, parmi les agitations de la guerre civile. Elle ne fut achevée qu'en 1598. Les Tragiques coururent longtemps en manuscrit; l'auteur était effrayé de ses propres hardiesses; ce rude guerrier, du reste, avait toute la timidité du poète qui débute. Enfin, en 1616, après la paix de Loudun, il se décida à publier son livre, feignant, par un innocent artifice, qu'un valet le lui avait dérobé pour le faire imprimer à son insu. La première édition a pour titre, en effet, « les Tragiques donnés au public par le larcin de Prométhée, » et le larron Prométhée confesse son. vol dans la préface. 11 ne se nomma que dans une seconde édition; mais son poème étrange, une fois imprimé, n'eut point le succès du manuscrit; on était, ' au reste, déjà éloigné des événements, et les passions qui avaient inspiré le poëte étaient bien éteintes. Enfin, la 'poésie sévère et sèche de Malherbe lit bientôt dédaigner la verve hardie et abondante du vieux hugueuot.
Aussi les Tragiques, comme toutes les grandes œuvres du xvia siècle, furent laissés dans l'oubli par le xvne.
C'était pourtunt une œuvre puissante et da vastes proportions, une sorte d'épopée moitié lyrique, moitié satirique, peinture confuse, mais saisissante , d'une époque où tout se
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mêle et se heurte. L'ordonnance da l'ouvrage a quelque chose de colossal. Le poème est divisé en sept livres, qui forment pour ainsi dire les sept avenues resplendissantes ou ténébreuses de cet enfer à travers lequel nous promène d'Aubigné. Au frontispice de chaque livre flamboie un titre mystérieux ou menaçant : les Misères, les Princes, la Chambre dorée, les Feux, les Fers, la Vengeance, le Jugement. Depuis Dante, nul n'a su accumuler et varier ainsi les scènes d'horreur. Ce ne sont pas là seulement des tableaux de fanlaisie, des visions anticipées de l'avenir, flotlant à travers le crépuscule lointain d'une nutre vie; c'est l'histoire de la veille écrite en face des lieux et des hommes qui en ont été les témoins, les auteurs ou les victimes; a'e&t le champ de bataille de Dreux, le bûcher d'Anne Dubourg; c'est le Louvre ensanglanté, la Seine charriant des cadavres et Charles IX tirant sur le gibier huguenot. Le premier tableau qui se déroule à nos yeux est celui des misères de la France : un vaste champ semé, de cadavres, des ruines fumantes, à travers lesquelles « foudroie le reître et galope l'argolet, bandits féroces, affamés de. sang et de pillage. «
Les peintures énergiques abondent dans cette œuvre de colère et d'ardente récrimination. D'Aubigné y trace le triste spectacle de la France déchirée par les factions, des campagnes dévastées, des villes en ruine. Juvénal est égalé, sinon dépassé, par le hardi pamphlétaire; il pénètre jusque dans l'alcôve de la reine mère et dans celles des princesses, qu'il représente jouant aux cartes leurs faveurs et troquant leurs étalons. Mais la pruderie de la langue française empêche de citer ces admirables morceaux. Pour peindre cette cour féconde en scandales honteux, d'Aubigné met en scène un jeune homme vertueux qui, à peine arrivé au Louvre et voyant les mignons, demande avec curiosité quels sont ces étranges personnages auxquels chacun prodigue des inarques de respect :
« Ont-ils sauvé le roi, commanda quelque armée? * A quoi fut répondu : • Mon jeune homme, je croi Que vous êtes bien neuf; ce sont mignons du roi ! •
Catherine de Médicis, c'est La verge de courroux, l'impure Florentine, et Charles de Lorraine, « le cardinal sanglant; » aucun mot ne lui suflit à exprimer sa haine pour i cette vivandière d'enfer • et son odieux complice. Son indignation devient vraiment éloquente lorsque, faisant remonter jusqu'à Rome ses malédictions, il met dans là bouche du pape ces orgueilleuses paroles :
Je dispense, dit-il, du droit contre le droit ;
Celui que j'ai damné, quand le ciel le voudroît,
Ne peut Être sauvé; j'autorise le vice,
Je fais le fait non fait, de justice injustice;
Je sauve les damnés en un petit moment,
J'en loge dans le ciel à coup un régiment;
Je fais de boue un roi, je mets les rois aux fanges;
Je fais les saints; sous moi obéissentles anges;
Je puis (cause première a tout cet univers)
Mettre l'enfer au ciel et le ciel aux enfers.
Les peintures satiriques et les anathèmes n'empêchent cependant pas d'Aubigné de rencontrer à l'occasion l'accent ému, le lyrisme. Il y a une véritable ampleur romantique dans cette belle comparaison, qui clôt le second livre :
Comme lorsque l'éclat
D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chênes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là-dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid l'écurieu, en son aire l'oiseau. Sous ce dais qui changeoit les grêles en rosées, La bauge du sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille et la loge au berger, Avoir eu part à l'ombre, avoir part au danger.
Le troisième livre, la Chambre dorée, est peut-être celui où l'imagination ardente du poëte s'élève le plus haut. La Piété et la Paix supplient Dieu de les venger enfin de l'injustice qui les accable. Dieu se lève; soudain la nature s'ébranle, l'humanité frémit, Les rois qui l'ont ha! laissent choir, pâlissants, De leurs sanglantes mains, les sceptres rougissants.
Le Tout-Puissant se dirige vers la chambre dorée, horrible édifice, bâti d'ossements et de crânes cimentés par les cendres, le sang et la moelle des victimes. Là sont réunis tous les vices que ie poète fait défiler sous nos yeux, en marquant chacun d'eux d'un trait ineffaçable. Au milieu de tous ces vices siègent les juges, dans cet abrégé & enfer t Mercenaires vendant la langue, la faveur, liaison, autorité, âme, science et coeur.
Là, ces exécuteurs du bon plaisir royal enlassent crime sur crime.
Au-dessus de cet horrible défilé des passions et des vices, la belle allégorie de la Justice éplorée et les cheveux épars, venant devant le trône de Dieu se plaindre des outrages qu'elle reçoit ici-bas, est d'un effet saisissant. Thémis triomphe dans le ciel en attendant qu'elle puisse régner sur la terre. A cette vision consolante et anticipée de la justice divine succède le long détilé des martyrs que la justice humaine envoie au bûcher, nobles héritiers du manteau, du roseau et de la courouue d'épines. Anne Dubourg est à leur tête. Le quatrième livre est l'hymne triomphal de la Réforme. Le drame coin-
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mencé sur la terre s'achève au ciel. Là devait s'arrêter sans doute l'œuvre primitive. Les trois derniers livres, ajoutés plus tard, sont très-inférieurs de style et de conception. La grande scène du Jugement dernier, qui avait arraché tant de traits sublimes aux artistes du moyen âge et de la Renaissance, cette revanche des oppressions et des injustices d'icibas, a médiocrement inspiré d'Aubigné. L'auteur semble fatigué des horreurs qu'il a décrites; ses couleurs sont épuisées. L'heure de la fièvre et de la colère est passée; or, il ix besoin d'être fortement ému pour rester poëte et éloquent : la passion est l'âme de son style et de ses peintures. Tel qu'il est dans ses Tragiques, inégal et incomplet, d'Aubigné n'en tient pas moins une des premières places dans la galerie poétique du xvie siècle. Par l'imagination, il est de la famille de Dante et de Shakspeare ; comme eux, il a le goût du grandiose et du terrible; par la langue, il est l'élève de Ronsard et le précurseur de Corneille, dont il a la touche magistrale, le vers sentencieux et héroïque.
Tragiques grecs (ÉTUDES SUR LES), par M. Putin (1858, 2« édit., 4 vol. in-l2L Commencées de 1815 à 1822 à l'Ecole normale et continuées depuis à la Faculté des lettres de Paris, ces belles et sérieuses Eludes furent publiées de 1811 à 1843. « On y trouve, dit M. Patin lui-même dans sa préface, l'origine, les progrès, les transformations diverses de la tragédie grecque, le caractère de ses principaux représentants et de leurs écoles, 'la foule même des poètes d'ordre inférieur qu'elle a produits, et au temps des grands .maîtres et dans les âges suivants, sans oublier ces illustres acteurs qui, dans le déclin de l'inspiration dramatique, restèrent presque ses seuls interprètes. Cette tragédie, dont la décadence même ne fut pas sans éclat, on la suit sur toutes les scènes suscitées par la scène athénienne, dans les villes, dans les lies de la Grèce, en Sicile, en Macédoine, à Alexandrie, à Rome; l'auteur la montre se perpétuant par les nombreuses imitations des pièces grecques, par la rare application de la poétique grecque à d'autres sujets, romains, juifs, chrétiens. Enfin, après avoir donné une idée de 1 immense et universelle popularité qu'elle obtint chez les anciens et dont l'ensemble de leur civilisation, leurs mœurs, leurs lettres, leurs arts offrent partout le témoignage, il retrace son influence sur la Renaissance, sur les nouveaux développements du théâtre, et particulièrement du genre tragique, chez les modernes. • L'ouvrage est divisé en dix livres. Le premier expose une histoire générale de la tragédie grecque; c'est à la fois une introduction et un résumé. Le second, qui traite du théâtre d'Eschyle, contient sept chapitres consacrés à l'examen de ses sept tragédies. Les observations de M, Patin sur ces pièces, si mal comprises jusque-là et si souvent défigurées par les traducteurs, ont dégagé d'une grande partie de leur obscurité ces productions du père de la tragédie grecque. A l'égard du théâtre de Sophocle, mieux connu, l'uuteur n'a fait le plus souvent que compléter et rectifier avec beaucoup d'érudition et- de sagacité les remarques des nombreux commentateurs de ce grand tragique. Le parallèle de YElectre de Sophocle avec YElectre d'Euripide lui sert de transition pour aborder le théâtre de ce dernier poUte. Ici la critique ne se borne pas à résumer les observations des commentateurs anciens et modernes sur tous les immortels chefs-d'œuvre qu'il analysa; ce sont surtout ses propres remarques et ses intéressants rapprochements qui donnent du prix à ses études. Les quatorze tragédies de ce grand poëte sont expliquées et jugées avec une connaissance approfondie de l'esprit et des procédés de l'art tragique chez les Grecs. A l'occasion du Cyclope, <lu même poète, le savant académicien recherche ensuite quels ont été les caractères du drame satirique des anciens, dont cette pièce est pour nous l'unique monument. Le dernier livre contient une appréciation des jugements de la critique ancienne et moderne sur la trugédie grecque. L'auteur s'y élève surtout contre ce mépris de l'antiquité qu'affectait le xvm» siècle, et, en faisant ressortir tout ce que les études de Laharpe ont d'incomplet, ses décisions de partial et d'erroné, il résume les vues développées dans le cours de ces éludes. Ce morceau, ' comme tout le reste de l'ouvrage, respire le goût le plus pur et un sentiment exquis du génie antique.
Le lecteur aime surtout à suivre M. Patin sur le terrain des comparaisons qu'il fait entre les anciens et les modernes, à examiner les rapports ou les dissemblances qu'il trouve dans les génies dramatiques de tous les temps. C'est là que sa science littéraire, la justesse de ses vues, la variété de ses lectures se font remarquer ; c'est là encore que sous le critique apparaît l'érudit, l'homme de goût, l'initiateur au génie de l'antiquité, accessible pourtant aux grandes œuvres du génie moderne. Peut-être voudrait-on que l'auteur des Etudes sur tes tragiques grecs charmât davantage par l'éclat du style; mais si ou lui demanderait volontiers plus de chaleur et plus de mouvement, on se plaît néanmoins à écouter les leçons d'uu critique qui se possède toujours et qui ne sacrifie rien à l'effet oratoire. En résumé, comme l'a très-bien dit H. Rigault, l'ouvrage de M. Patin se main-
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tiendra debout comme le plus complet monument élevé, à force de savoir, de goût, de travail et d'années, au génie tragique de la Grèce, tant que l'antiquité obtiendra en France un reste d'amour et de respect.
TRAGIQUEMENT adv. (tra-ji-ke-man — rad. tragique). D'une façon tragique, qui est propre ou qui ressemble au genre de la tragédie : Parler, déclamer tragiquement.
— D'une façon tragique, sanglante, terrible : Mourir tragiquement.
— Prendre tragiquement, Envisager sous un point de vue tragique, terrible : Vous le prenez tragiquement. Croyant s'apercevoir qu'elle prenait ta chose moins tragiquement qu'il ne l'avait craint, il ne ménagea pas les détails. (J. Sandeau.)
TRAGOCÉPBALE s. m. (tra-go-sé-fa-le — du gr. tragos, bouc; kephalê, tète). Entom. Genre d'insectes coléoptères tétrainères, de la famille des longicornes, tribu des lamiaires, comprenant six espèces, qui habitent l'Afrique.
TRAGOCÈRE s. m. (fra-go-sè-re — du gr.
tragos, bouc; keras, corne). Entom. Genre d'insectes coléoptères tétratnères, de la famille des longicornes, tribu des prioniens, originaire de 1 Australie.
— Bot. Genre de plantes, de la famille des composées, tribu des sénécionées, comprenant quatre espèces, qui croissent au Mexique.
TRAGOMORPHE s. m. (tra-go-mor-fe — du gr. tragos, bouc; morphê, forme). Entom.-
Sjn. d'AHISO.CÈRE.
TRAGOPAN s. m. (tra-go-pan — du gr.
tragos, bouc, et de Pan, nom mythol.}. Ornith. Genre d'oiseaux gallinacés, de la famille des phasiauidées, comprenant trois ou quatre espèces qui habitent l'Inde : Les tragopans étaient généralement rangés parmi les faisans, avec lesquels ils ont des rapports. (Z. Gerbe.)
TRAGOFE s. m. (tra-go-pe — du gr. tragos, bouc; pous, pied). Entom. Genre d'insectes coléoptères tétrauières, de la famille des charançons, comprenant deux espèces, qui habitent Java.
— s. f. Genre d'insectes hémiptères homoptères, de la tribu des membracides, dont l'espèce type habite le Brésil.
TRAGOPOGON s. m. (tra-go-po-gon — du gr. tragos, bouc; pogôn, barbe). Bot. Genre de plantes, de la famille des composées, tribu des chicoracées, comprenant plusieurs espèces, qui croissent eu Europe et dans l'Asie centrale : Le traqopogon à feuilles de poi-' reau porte les noms vulgaires de salsifis et cercifis, (P. Duchartre.)
TRAGOPOGONOÏDE s. m. (tra-go-po-go^ no-i-de — de trayopogon, et du gr. eidos, aspect). Bot. Syn. d'uROSFERME, genre de chicoracées.
TRAGOPS s. m. (tru-gopss — du gr. tragos, bouc; ops, œil). Erpét. Genre de reptiles ophidiens, formé aux dépens des couleuvres.
TRAGOPYRE s, m. (tra-go-pi-re — du gr, tragos, bouc; puros, froment). Bot. Genre de plantes, de la famille des polygonées, comprenant deux arbrisseaux, qui croissent dans l'Asie centrale.
TRAGOPYRON s. m. (tra-go-pi-ron — du gr. tragos, bouc ; puros, froment). Bot. Ancien nom du sarrasin.
TRAGOSCÈLE adj. (tra-goss-sè-le — du gr. tragos, bouc ; skelos, jambe). Mythol. gr. Surnom de Pan et des Salyies, qu'on représentait avec des jambes de bouc.
TRAGOSÉLIN s. m. (tra-go-sé-laiu — du gr. tragos, bouc; selinon, persil). Bot. Section des b'oucages, genre d'ombellifères.
TRAGOSOME s. m. (tra-go-so-me — du gr. tragos, bouc; sôma, corpsj. Entom. Genre d'insectes coléoptères tétrauières, de la famille des longicornes, tribu des prioniens, dont l'espèce type habite les régions montagneuses de l'Europe.
TRAGULAIRE s. m. (tra-gu-lè-re — lat.
tragularius; de tragula, tragule). Hist. rom. Soldat qui lançait la tragule.
TRAGULE s. f. (tra-gu-le — lat. tragula, même sens). Anliq. rom. Sorte de dard de grande dimension.
— Encycl. La tragule était une sorte de javelot assez long et qui pouvait servir aussi en guise de lance. Outre les mots jaculum et opiculum dont les Romains usaient pour désigner, en général, les armes de trait, on trouve chez les auteurs latins lu désignation particulière d'un certain nombre de ces armes qui étaient spécialement employées dans les pays barbares. Parmi elles se trouvaient la rhomphea des Thraces, la (ramée des Germains, la falarica des Sagontius, le gssum des Gaulois, la tragule des Espagnols, etc.
TRAGULE s. m. (tra-gu-le — dim. du gr. tragos, bouc). Maram. Syn. de musc ou chbvrotain.
TRAGUS s. m. (tra-guss — gr. tragos, même sens). Anat. Eminence qui se trouve en avant de l'orifice de l'oreille externe, et qui est ainsi appelée parce qu'elle est garnie de poils chez les personnes d'un âge avancé.
— Bot. Genre de plantes, de la famille des graminées, tribu des panicees, réuni aujourd'hui au genre bardanette.
TRAH
TRAGUS ou TRAGOS, botaniste allemand.