‹ Grand dictionnaire Universel du XIXe siècle, vol. 15Chapitre 698 sur 1042 · C. Délavions · texte numérisé non relu

C. Délavions

Il Ni à la vie ni à la mort, Jamais, en aucun temps : Dis à ce Turc que je ue lui donne ces cinq cents écus ni À la vie ni k la mort. (Mol.) il Pour la vie, Pour toujours, jusqu'à la mort : Il est estropié pour la vie. Il Se dit aussi par exagération pour exprimer un temps très-long : C'est une fameuse étoffe, vous en aurez pOuk la vie. u De ta vie , jamais : Je ne lui pardonnerai de ma vie. De la vie on n'a vu pareil spectacle.

' Un renard jeune encore , quoique des plus madrés, VU le premier cheval qu'il eût vu de sa vie.

La Fontaine.

Il La vie durant , Pendant toute la vie , jusqu'à la mort : Jouir, sa vik duijant, d'une pension alimentaire. Il Sur la vie, Adjuration que l'on fait pour faire comprendre que ue qu'on recommande est aussi important que le soin même de la vie :

La bique, allant remplir sa traînante mamelle Et paître l'herbe nouvelle.

Ferma sa porte au loquet Non sans dire a son biquet :

Gardez-vous sur votre vie D'ouvrir....

La Fontaine.

— Loc. interject. Nom de ma vie! Sorte de jurement.

— Syn. Vie, annale», archives, etc. V. AN- NALES.

— Encycl. Physiol. 11 n'est personne qui ne distingue une matière animée d'une matière inerte, un corps vivant d'un corps brut ; il n'est personne qui ne sache apercevoir la vie quand elle se présente ; rien de plus facile a reconnaître, mais rien de plus difficile à définir; rien de plus manifeste ni de plus inexplicable. Ou a dit que la oie est un principe intérieur d'action. Ou a dit qu'elle est l'union temporaire du sens intime et de l'agrégat matériel. On a dit qu'elle est l'organisa liou en action, l'activité spéciale des corps organisés. On a dit qu'elle est la constante conformité" des phénomènes, en regard de la diversité des influences extérieures. Il vaut mieux substituer à une vaine tentative de définition l'observation et la description des phénomènes qui caractérisent la vie, suivies d'une revue critique des explications qui en ont été essayées.

Il y a des corps qui sont organisés et d'autres qui ne le sont pas. Les corps organisés forment uue vaste classe qui embrasse à la fois les animaux et les végétaux; les animaux et les végétaux vivent, les corps non organises ne vivent pas. U y a donc uue manière d être commune à tous les êtres organises, végétaux ou animaux, un mode d'existence qui leur appartient a tous et n'appartient qu'à eux. Ce mode d'existence est la vie. Eu quoi consiste -i-il ? Quelles différences l'expérience accuse-t-elle entre ces deux grandes espèces de corps?

Le premier caractère qui frappe le regard, en présence d'un corps organisé, c'est la forme de ce corps; qu'on l'observe au dehors ou au dedans, dans son aspect gênerai ou dans les parties constitutives de son être, on remarque chez lui des formes adoucies, arrondies , des courbes irréductibles à toute ligne régulière, par opposition aux formes anguleuses et géométriques qu'affectent les minéraux. Les minéraux, en outre, les corps inertes sont ou solides, ou liquides, ou gazeux; si les solides et les liquides y sont mêlés, c'est par une sorte ue juxtaposition, comme il arrive quand un liquide est contenu, par masses plus ou moins considérables, dans les creux d'un solide. Il n'eu est pas ainsi chez les vivants. Il y a chez eux une combinaison de solides et de liquides, ceux-ci formés, contenus et mus en des réservoirs, eu des canaux qui les transportent là où ils sont nécessaires. La sève, la lymphe, le chyle , le sang circuleat. La circulation est d'autant plus parfaite que l'être organisé occupe un rang plus élevé dans l'échelle de la vie, A la circulation se rattache la respiration. Les animaux respirent -n

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empruntant à l'atmosphère l'oxygène dont leur sang a besoin ; les végétaux respirent, en empruntant le carbone. Ajoutons enfin la sensibilité. Si elle n'existe pas chez tous les êtres organisés, elle existe au moins ci. ez les animaux qui en possèdent l'organe , 1 appareil nerveux.

Prédominance très -marquée des lignes courbes sur les droites (si même il exisle des lignes droites chez les êtres vivants), circulation, respiration , présence d'un appareil nerveux qui rend l'animal sensible : ce ne sont encore là que des différences tout extérieures ; quiconque a des yeux les peut voir. D'autres, moins visibles ou qui frappent moins le premier regard, sont plus importantes. Les corps inertes ne sont que des masses homogènes , sans parties distinctes ; qu'on les divise, ou a moins de véritables parties distinctes les unes des autres que de nouvelles masses plus petites et toutes homogènes. Les vivants, au contraire, se composent de parties qui sont des instruments spéciaux , des organes ayant des usages distincts , niais dont les fonctions concourent toutes ensemble , dans leur diversité même, à un seul but. Leurs tissus se forment d'éléments, dits principes immédiats, qui diffèrent de tout ce qui se rencontre dans les corps inorganiques. Nous eu avons parlé à l'article biologie auquel nous renvoyons le lecteur.

Une différence plus radicale, la plus caractéristique de toutes, entre les corps inertes et les corps vivants, est que les corps vivants naissent, croissent et meurent, taudis que les corps inertes1 ne naissent et, à proprement dire, ne croissent ni ne meurent. Ceux-ci se forment dans des conditions déterminées, soit par agrégation d'éléments simples, soit en se détachant mécaniquement de masses déjà formées; les corps vivants viennent d'un corps vivant par scission, par bouture, par germe, par génération. Ils croissent du dedans au dehors par nutrition, par assimilation ; tandis que les corps inertes, quand ils augmentent de volume, ne croissent pas, mais s'accroissent par simple juxtaposition de molécules semblables, etdu dehors au dedans. Comme ils ue naissent ni ue croissent, ils ne meurent pus; Us peuvent s'altérer, se dissoudre,' ils ue peuvent mourir. Les corps vivants meurent. Tous leurs mouvements internes ds circulation, de respiration, de nutrition et de croissance, etc., après s'être ralentis, cessent ; devenus immobiles, ils se dissolvent et rendent à la terre , à 1 air, au monde, à la nature éternelle les éléments qu'ils lui avaient empruntés. C'est à la mort qu'éclate le mieux l'antagonisme qui existe ou semble exister entra !«.-■ forces générales do la nature, celles qui régissent les corps inertes et qu'on nomme phyaieo- chimiques, et ces forces particulières par lesquelles se forment et se conservent les corps vivants. D'où oette définition de Slahl : i La vie est le résultat des efforts conservatoires de l'âme ; ■ et cete autre de Bichat : ■ La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. » Les deux définitions sont identiques an fond.

Tels sont les caractères extérieurs et visibles, telles sont les apparences de la vie. Tous ces caractères appartiennent à tous les corps vivants, sauf un peut-être, qui semble n'appartenir qu'aux animaux ; chez les animaux seuls on trouve l'appareil nerveux, qui semble être l'organe exclusif de la sensibilité. Cependant on ne le trouve pas chez tous; les animaux inférieurs eu sont dépourvus, et ils ne paraissent pourtant pas tout à fait insensibles. L'absence de ce système ne serait donc pas la preuve rigoureuse de l'absence de la sensibilité chez les plantes.

Il ne manque pas de philosophes ni de physiologistes qui considèrent la sensibilité et la vie comme des choses inséparables. C'est, pensent-ils , en vertu d'une sensibilité intérieure que s'accomplissent chez tous les vivants, chez les végétaux comme ebezles animaux, les actes les plus intimes de la vie, Mais qu'est-ce qu'une sensibilité inconsciente d'elle-même, une sensibilité qui ne se sent pas? Qu'on nomme irritabilité , excitabilité, ou de tel autre nom ^u'on voudra, cette propriété en vertu de laquelle nos parties, mues du dedans ou du dehors, vj.veut d'une vie harmonique et uue, l'irritable, l'excitable est-il par la même et nécessairement sensible? S'il y avait entre la sensibilité et la oie union essentielle, rien ue vivrait qui ne sentit; non-seulement il faudrait, en effet, accorder la sensibilité aux plantes, chose concevable encore, mais il faudrait l'accorder à ces organes, à ces tissus qui vivent en nous et uont la vie échappe à notre conscience ; ils auraient donc uue sensibilité autre que la notre; ils auraient des âmes ou ils seraient des aines, des moi distincts de notre propre moi; chaque élément vivant serait un moi pour son compte, sentant pour soi seul , sans eu rien transmettre au moi central. Admettrons-nous une république de moi organiques, d'âmes régies par une âme centrale, la nôtre? Faudra-t-il revenir à Van ilelinout et à ses archées, ou même pousser plus loin , et voir uue àme dans chaque élément, dans chaque cellule, dans chaque parcelle des tissus d'un corps ayant vie?

La question de savoir si la sensibilité et la tiî'e sout inséparables dépasse l'expérience, qui ne nous montre pas en fait la sensibilité partout où elle nous montre la vie. Même l'irritabilité ou l'excitabilité des tissus et des

îooô

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organes, nous la concluons plutôt que nous ne la voyons. La question , pour ceux qui parlent de ces puissances de la matière organique, n'est plus de reconnaître la vie, mais de l'expliquer.

, Muis il est aussi peu aisé de l'expliquer qu'il est aisé de la reconnaître. Les physiologistes ont mis beaucoup de mots en avant. Les uns parlent d'une force plastique ou formatrice , cause efficiente des mouvements d'où résulte la vie; d'autres, d'une force de résistance vitale, qui serait comme le fond de la vie, la condition de sou maintien , de ses luttes contre ce qui n'est pas elle, de son continuel combat contre cette mort qu'elle ne peut que retarder, qu'elle ne peut vaincre ; d'autres, d'excitabilité , ou d'irritabilité, ou de sensibilité, et tantôt d'une sensibilité qui sent, tantôt, chose bizarre, d'une sensibilité qui ne sent pas; de contractilité, et tantôt, d'une contractilité apparente, tantôt d'une contractilité non apparente.... Verba et voces. On a mieux posé le problème quand on s'est demandé, d'abord, s'il est vrai qu'il y ait antagonisme entre les furces générales de la nature et les forces particulières qui animent les vivants; en d'autres termes, si les forces physico-chimiques ne peuvent suffire k rendre raison de la vie. Deux écoles sont en présence: l'une, sansjjnéconnaître les propriétés particulières aux corps vivants, les fuit rentrer dans le domaine des forces générales, purement physiques et chimiques, qui agiraient dans ces corps en vertu de dispositions ou de combinaisons différentes de la matière ; l'autre croit ces propriétés inexplicables, et même inintelligibles, en dehors de l'hypothèse' d'un principe vital, distinct de la matière et de ses forces. Selon les partisans de la pure matérialité des actions vitales, il ne se passe chez les végétaux, chez les animaux même, que des phénomènes mécaniques, hydrauliques, chimiques, et si les lois de la mécanique, de la physique, de la chimie ne peuvent encore expliquer tout, il n'en faut accuser que l'état peu avancé de la science. Ils réduisent les principes organiques , les éléments des tissus à des corps simples, oxygène, hydrogène, carbone, azote, et, non contents de décomposer ces principes, ils les recomposent ; on est | arvenu du moins k en recomposer ainsi chimiquement quelques-uns.

Ne parviendra-t-on pas k les recomposer tous? Mais, quand ils les recomposeraient tous, ils ne l'étaient que reproduire des matériaux ; resterait la construction de l'édifice. Et quand ils nous montreraient, en le démontant et le remontant pièce par pièce, tout le jeu du mécanisme, il resterait k expliquer l'existence de cet admirable mécanisme qui, à chaque instant de la vie, se répare, se reforme, se refait pour ainsi dira lui-même. Là triomphe l'autre école , celle qui recourt à l'hypothèse d'un principe vital.

Plusieurs savants, bien loin de ramener les forces de la matière vivante à celles de la matière inerte, voient ou imaginent entre ces deux ordres de forces un antagonisme qui, à leurs yeux, est la vie même. Parmi ceux-ci, les uns se contentent d'établir avec une rigueur toute scientifique cette distinction entre les forces jle la vie et celles de la nature nou vivante, et, leur œuvre fiiite, s'arrêtent là; ils ne se demandent pas, ils ne croient pas qu'il y ait à se demander si, au fond de ces forces inhérentes aux organes, il existe une force unique , principe de ces forces. Ils entendent bien qu'il faut admettre des forces organiques, distinctes des forces physico-chimiques avec lesquelles elles sont si souvent en lutte; mais ces nouvelles forces, une fois acceptées, leur semblent suffire k expliquer tout. Ce sont les organicistes. A ceux-ci s'oppose une autre école qui subordonne ces forces organiques à une force unique, à un principe vital, essentiellement distinct de la matière organisée, donc il régit et dirige les actes vitaux. Ce sont les vitalistes. Mais ce principe vital, distinct de la matière organisée, l'est-il de l'âme proprement dite ? Oui, répondent les vitalistes; les animistes répondent non. Pourquoi deux âmes 1 Pourquoi cette âme de seconde majesté, comme l'appelle Lordat, un des plus illustres partisans du vitalisme? Qu'est-ce que cette âme qui n'est pas l'âme? Et, quand on a déjà tant de peine k faire admettre l'existence d'une âme, faut-il en imaginer encore une seconde ? N'est-il pas plus simple, et par conséquent plus conforme kla vérité, de ne voir dans le principe vital qu'une des facultés, UDe des forces de l'âme, de cette même âme ui pense, qui sent et qui veut? La faculté e penser est-elle donc incompatible avec celle d'organiser un corps? À quoi l'on objecte que l'âme, qui a conscience de ses propres opérations, n'a pas conscience des opérations vitales. Mais l'âme est-elle toute consciente? N'y aurait-il pas lieu de distinguer entre ses opérations celles qu'elle accomplit d'elle-même, en pleine connaissance de cause et avec la conscience de son œuvre, de celles qu'elle accomplirait fatalement, par une action semblable k ceile des forces inconscientes de la nature? C'est l'hypothèse des animistes d'aujourd'hui, tels que MM. Er. Bouillier, J. TissOt, etc. ; et beaucoup de vitalistes s'accordent avec eux, grâce à cette distinction de deux modes d'activité dans l'âme; ils remplacent leurs deux âmes par deux modes d'activité, l'une consciente, l'autre inconsciente, d'une même ame ; et les ani-

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mistes, à qui il suffit de n'avoir qu'une seule âme, contents qu'on les tienne quittes d'une seconde , ne leur en demandent pas davantage.

Suivant Aristote et Buffon, la durée totale de la vie peut se mesurer par celle du temps de l'accroissement. « Une seule chose manque k Buffon, dit Flourens {De la longévité' humaine), c'est d'avoir connu le signe certain qui marque le terme de l'accroissement.. . Je trouve ce signe dans la réunion des os à leurs épiphyses.» Or, il s'agit desavoir combien de fois la durée de l'accroissement se trouve comprise dans la durée de la vie. Buffon assure que chaque animal vit à peu près six ou sept fois autant de temps qu'il en met à croître; le rapport réel serait cinq, selon Flourens. « L'homme , ajoute cet observateur, est vingt ans à croître, et il vit cinq fois vingt ans, c'est-k-dire cent ans. ■ Du reste, tous les phénomènes de la vie, tiennent les uns aux autres par une chaîne de rapports suivis, comme le fait encore observer flourens : la durée de la vie est donnée parla durée de l'accroissement; la durée de l'accroissement est donnée par la durée de la gestation ; la durée de la gestation , par la grandeur de la taille, etc. Pius l'animal est grand, plus la gestation se prolonge ; la gestation du lapin est de trente jours; celle de l'homme est de neuf mois ; celle de l'éléphant est d'environ vingt mois, etc.

La durée de la vie que Flourens regarde comme normale est en fait une limite qui est rarement dépassée, et que la grande majorité, presque la totalité des hommes, n'atteint pas. La durée moyenne de la vie humaine est, de nos jours, de trente-six ans quatre dixièmes. La table de Duvillardne donne que vingt-huit ans trois quarts pour la vie moyenne avant la Révolution. Voilà donc une augmentation de huit ans qui doitprovenirde l'introduction de la vaccine.de l'aisance qui s'est répandue jusque dans les classes les plus pauvres et da la meilleure hygiène qui en résulte. Le temps que vivent les animaux varie beaucoup avec chaque espèce. On a parlé de la vie trèscourte de certains insectes, tels que les éphémères et les papillons, qui ne vivraient que quelques heures; mais on n'a tenu compte que du temps de leur phase d'insecte parfait ou du temps de la reproduction, tandis que leur état de larve dure beaucoup plus longtemps. L'ours dépasse rarement l'âge de vingt ans, le chien vit vingt ans, le loup vingt ans, le renard quatorze ou seize. L'âge extrême du chat est quinze ans, celui de l'écureuil, du lièvre, du lapin sept ou huit. Les éléphants vivent, dit-on, quatre cents ans; les rhinocéros cinquante. Un aigle mourut à "Vienne k l'âge de cent quatre uns; les corbeaux vont jusqu'à cent ans, les cygnes jusqu'à trois cents ans. Une tortue a vécu plus de cent quatre-vingt-dix ans. Les pélicans et les cerfs vivent longtemps. Un mouton passe rarement l'âge de dix ans, et une vache celui de quinze ans.

— Mœurs et coût. Vie privée. Le goût de la vie privée tient une très-petite place dans les mœurs de l'antiquité classique. Les Grecs vivaient sur la piace publique, les Romains dans les camps quand ils n'étaient pas sur le Foium. Plus tard, lorsque le césarisme fut installé, le triste spectacle de la corruption officielle, les événements tragiques qui se succédaient dans les régions du pouvoir et par lesquels étaient atteints ceux qui y tenaient de loin comme de prés, fournirent au stoïcisme de merveilleux arguments contre l'intrigue, l'ambition, la soif des honneurs, enfin tout le bagage de^ la vie publique. Le christianisme, de son côté, substitua le désert, la solitude, le silence absolu à la vie scénique du monde grec et romain. Les barbares, lors de l'invasion, apportèrent en Occident leur tendance puissante k l'individualisme. L'amour de la vie privée, avec cette double origine féodale et chrétienne, est entrée d'une nufuière si profonde dans les mœurs des races modernes , qu'elle y a acquis désormais une influence dominante.

En un mot , l'homme d'aujourd'hui n'est plus, comme l'homme classique, ■ un moellon de l'édifice social «,mais une personne libre, s'appartcnant tout entière , ayant autour d'elle et de ses habitudes domestiques ua rempart élevé par les lois.

Cependant les Européens de notre temps offrent encore à cet égard des situations fort différentes. Chez les Anglo-Saxons , la vie privée et l'activité individuelle ont conservé l'étendue qu'elles avaient au moyen âge , tandis que chez plusieurs grands Etats du continent elles se sont singulièrement restreintes.

On remarque que la vie privée a d'autant plus d'extension chez un peuple que son état de civilisation est plus prospère. C'est au développement de la vie privée que les économistes contemporains mesurent la supériorité d'un pays. Le but des gouvernements libres et réputés honnêtes semble aujourd'hui converger vers un point unique : borner leur rôle k écarter les obstacles qui entravent l'activité individuelle et l'initiative privée. Leur idéal est de n'avoir plus besoin d'intervenir que pour assurer le maintien de la paix publique. Le gouvernement de chaque Etat se réduirait ainsi progressivement au simple rôle d'agent de police. Le degré d'aptitude que montrent les citoyens à faire

eux-mêmes leurs affaires, à diriger le mouvement matériel, intellectuel et moral, est devenu en quelque sorte la mesure de la prépondérance qu'une nation est destinée k exercer dans le monde. On voit les peuples qui laissent s'éteindre chez eux le goût de la vie privée et de l'initiative individuelle perdre leur rang peu à peu et céder la place à des races plus fortes.

Des économistes chagrins et des publicistes entichés de leurs principes ont parlé de l'infériorité de notre race. Si nous ne colonisons point, si le progrès de la population est lent, si le bien-être se répand chez nous moins vite qu'ailleurs, c'est la faute de la race. Eh 1 non ; pourquoi ne serait-ce pas la faute des institutions qui nous régissent, des entraves mises au développement de l'initiative individuelle et de 1'aetivk.ê privée ?

Il y a, certes, des races décrépites qu'on essayerait en vain de galvaniser; il n'y a rien en cela d'applicable à notre situation. Ces races vivent en Asie, en Afrique, où elles sont épuisées depuis longtemps.

' C'est par son côté moral surtout que la vie privée offre dans les temps modernes un aspect qu'elle n'avait encore eu à aucune époque, Le foyer domestique, asile de toutes les vertus privées, est un privilège des races occidentales. Il n'a jamais été qu'une exception en Orient. A Rome et en Grèce, il était plein d'esclaves et de clients. Les gens du Nord, les premiers, en ont fait une sorte de sanctuaire. Au moyen âge, il était caractérisé par la possession d'une habitation, si modeste qu'elle fût. Les Russes et les Slaves ont conservé cette coutume salutaire. A l'occident de l'Europe, l'invasion du régime manufacturier lui a porté une atteinte funeste. Dans les districts ruraux, néanmoins, elle continue de se maintenir à peu près partout. Dans nos campagnes, on refuse encore de donner une fille en mariage à qui n'a pas une maison à lui offrir comme douaire.

De temps immémorial, la femme est la providence de la vie privée. Celle-ci n'existe pas sans la femme et n'est donc pas à l'usage des célibataires. Les utopistes du xix® siècle ont voulu changer la condition des femmes. Leurs efforts ne tendaient k rien moins qu'à détruire la vie privée. Ils voulaient, k les entendre, émanciper la 'femme. D'abord, il faut qu'elle y consente; ensuite, on ruinerait son bonheur en même temps qu'on tarirait les sources de la population.

On a souvent opéré des progrès réels en diminuant la distance qui séparait les classes sociales, on n'a jamais réussi dans les tentatives faites en vue de rendre ta femme l'égale de l'homme sous tous les rapports. On n'a abouti qu'à des catastrophes ou à des avortements ridicules. Le rôle de l'homme et celui de la femme sont aussi différents dans l'ordre moral que dans l'ordre physique. Le moindre mal qu'on puisse attendre de l'émancipation prétendue de la femme serait la destruction du foyer domestique et de la vie privée, et heureusement tout va dans une direction opposée. De plus, l'instabilité de ia vie publique ramène les générations à l'amour du chez soi, où l'on trouve le bonheur et l'indépendance. La direction affectueuse imprimée par la mère de famille aux habitudes, k l'intelligence et aux sentiments da la première enfance exerce une influence souveraine sur l'avenir de la race et constitue réellement une haute fonction sociale dans toute civilisation ayant pour fin principale le progrès moral. C'est désorganiser le foyer domestique que d'enlever la femme à ce domaine naturel pour lui attribuer le soin des intérêts du dehors.

L'ennemi actuel de la me privée, c'est le travail manufacturier, la présence des enfants et des femmes dans les ateliers et les usines de l'industrie. M. J. Simon, dans son livre intitulé l'Ouvrière, a montré clairement les dangers physiques et moraux de ce mouvement au point de vue de la famille, et de l'avenir des classes ouvrières, où la vie privée se perd de plus en plus pour faire place à celle qu'on mène chez les marchands de vin et dans les hôtels garnis.

Les solutions de l'économie politique relativement aux bienfaits de la vie privée sont également celles des moralistes. « Aucuns, dit Charron (De ta sagesse, 1. Ier). 0Ilt pensé que la vie menée en commun, eu laquelle il n'y point de lien et mien, mais où toutes choses sont en communauté, tend plus k perfection et tient plus de charité et concorde. Cecy peut avoir lieu en compagnie de certain nombre de gens, conduite par certaines règles, mais en un Etat et république, non ; dont Platon, l'ayant une fois ainsi voulu pour chasser toute avarice et dissension, se radvisa; car, comme la pratique montre, nonseulement il n'y a point d affection cordiale à ce qui est commun k tous, et, eomme'dit le proverbe , a l'asne du commun est tousjours ■ mal basté, » mais encore la communauté tire à soi tousjours des querelles, des murmures et des hoynes, comme il s'est vu tousjours, voire dedans l'Eglise primitive. ■

L'homme n'est pas fait pour vivre seul; il n'est pas fait non plus pour ne point s'appartenir et n'être qu'un ■ membre infime dans un édifice social. Il faut toujours en revenir au précepte d'Horace : Est modus in rébus.

— Mur de la vie privée. Cette expression

VIE

passa dans la langue courante lorsque le député Guilloutet fit introduire dans la loi du il mai 186S une disposition en vertu de laquelle la publication seule d'un fait relatif à la vie privée constitue une contravention, sans que les tribunaux aient k rechercher autre ■ chose que la publication, sans se préoccuper de l'intention (art. 11). Cet article, dirigé contre les indiscrétions de la presse , attira sur son auteur une grêle de plaisanteries de la part des journalistes, et pendant quelque temps il ne fut plus question que du mur de la vie privée, que du mur Guilloutet {v. Guilloutet). BiennvantM. Guilloutet on avait dit quo la vie privée doit être murée ; selon les uns, c'est Royer-Collard qui aie premier formulé cette maxime ; selon d'autres, c'est Talleyrand. On lit, en effet, dans une lettre écrite par Stendhal le 31 octobre 1S23 :

« Dîné à Troyes le 19, avec un marquis garni de cinq croix, mais bonhomme au fond Cet homme de cinquante-cina ans, fidèle h son siècle, durant un petit dîner de trois quarts d'heure, avec deux courriers, un Anglais et un inconnu (c'est moi), trouva le secret de nous conter toute l'histoire de sa vie ; je pourrais écrire dix pages. Dès l'âge de treize ans, il servait dans l'Inde ; il est marquis, il a un fils, il a une sœur, etc. Je n'ose continuer de peur d'entreprendrei sur la vie privée d'un citoyen, qui, comme l'a si 'bien dit M. de Talleyrand, doit être murée. «

Si l'on recherchait l'origine de cette expression, on la trouverait en germe dans une anecdote bien connue. L'architecte du tribun du peuple Livius Drusus lui ayant proposé de lui construire une maison qui serait impénétrable à tous les regards, Drusus lui répondit : « Si tu es assez habile pour cela, construis au contraire ma maison de telle sorte que chacune de mes actions puisse être vue de tout le monde. » Le tribun romain, contrairement aux idées en cours aujourd'hui, pensait qu'il était bou et moral qu'aucun mur ne cachât sa nie privée k ses concitoyens.

Du reste, l'article 11 de la loi du 11 mai 1868 a été très-rarement appliqué, les peines qui frappent la diffamation étant parfaitement suffisantes pour protéger les particuliers. Comme un exemple de l'application de cette loi, nous nous bornerons a citer Se jugement rendu en août 1873 contre le journal l'Echo de l'Auxois, qui avait cité le nom de quelques personnes se rendant en pèlerinage à Notre-Dame-de-1'Etang. Quelques-uns de ces pieux, mais trop susceptibles pèlerins obtinrent la condamnation du gérant de l'Echo à 500 francs d'amende et à 50 francs de dommages et intérêts envers chacun d'eux.

— Philos. Vie future. V, immortalité,

PARADIS, PURGATOIRU, BNFKH.

— Littér. On a donné souvent le titre do Vie au récit des actions d'un homme, à son histoire. On dit, dans le même sens, biographie. Toutefois, la biographie est un récit plus succinct, plus dépouillé d'ornements ; la nie est plutôt écrite en vue de la lecture.

Parmi les ouvrages auxquels <*-été donné le titre de Vie, nous citerons : Vies parallèles de Plutarque, où, pour soutenir son plan, l'historieu force les rapports et les symétries entre les vies de certains Grecs et de certains Romains ; la première édition fut publiée par Ph. Giunta (Genève,' 1517, infol.), et l'une des m 'Meures par Dœhner (Paris, 1841); la traduction si célèbre d'Amyot parut en 1559 (2 vol. in-fol.}; les Vies des généraux illustres, de Cornélius Nepos-, qui furent imprimées, d'abord par Jeuson, k Venise (M71), sous le nom d'^Emilius Prob'us;- Denys Lambin, qui les publia k Paris en 1569, les revendiqua pour Cornélius Nepos, et son opinion a été suivie par les érudits modernes, avec cette réserve, toutefois, que l'ouvrage de ce dernier, primitivement plus étendu, aurait été abrégé par jEmilius Probus ; les Vies des douze Césars, de Suétone, où le bien et le mal, les vices les plut, honteux, les actes les plus violents de la tyrannie, sont exposés uvec un calme apparent toujours égal, et dont ce calme mémo garantit l'impartialité (v. douze Ciïsabs) ; le;i Vies des saints, par le Père RibaJeneira (v. saints); les Vies des saints, par Baillet; le.j Vies des saints pour tous les jours de l'année, par labbé Rotii bâcher; les Vies des Père? des déserts, par de Villefore ; la Vie deNotre- Seigueur Jésus-Christ, par da Ligny; la Vis da Jésus, par le docteur Strauss; la Vie diî Jésus, par M. Ernest Renan , etc.

— AUus. littér. Je l»i*ie ■ penser la vie Quo ûreut ce» deux omii, Vers de La Fontaiue dans la fable le Hat de ville et le rat des champs :

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse d penser la vie

Que firent ces <kux amis.

Se dit d'une réjouissance entre plusieurs et qui est d'autant plus complète et bruyante qu'en général elle a lieu aux dépens d'autrui, ou tout au moins d'une manière illégitime :

« Ils aiment le vin, ils aiment généralement tout ce qui se boit, mais ils n'aiment pas à payer ce qu'ils prennent. Voulant doi c satisfaire leurs goûts à peu de frais, ils ont

ouvert les dix caves do la maison ; 'pas un cadenas n'a pu leur résister :

» Je laisse d penser la vie

» Que firent les deux amis.

■ Mais,' moins heureux que les rats de la fable, ils n'ont pas pu détaler et se sont vu condamner à quinze mois de prison. •

(Le Droit.)

■ Nos trois aigrefins se concertèrent un instant sur le boulevard, et ils venaient sans doute d'imaginer un moyen de faire bombance sans payer la carte, car ils entrèrent bruyamment au restaurant, où ils débutèrent par une truite saumonée , arrosée de Champagne frappé.

» Je laisse d penser la vie

■ Que firent nos trois amis. »

{Chronique parisienne.)

— Quand on a (nul perdu, quand on n a plu» d'cupair, Ln t1« eut va opprobre e» la

mort un devoir, Vers de Voltaire. V. pisr-

DHB.

Vies parallèle», communément Vie» de»

homme» illustre», par Plutarque. Les Vie* des hommes illustres sont le modèle (les biographies. La peinture des caractères, en particulier, y est tracée de main do maître ; c'est la partie fa plus remarquable de cet ouvrage. Au reste, Plutarque lui-même nous fait connaître , dans la Vie d'Alexandre, la nature et le but de sa composition : « On fait souvent connaître la vertu et le vice moins par des actions éclatantes que par une anecdote, un mot, un geste, qui dévoilent mieux le caractère d'un homme que des batailles sanglantes, des sièges et de grands exploits. Comme les peintres cherchent la ressemblance dans le visage et les yeux, où nos inclinations se manifestent, négligeant les autres parties; de même , qu'il nous soit permis d examiner les signes de l'âme, et par là de donner une juste idée de la vie de chacun, laissant aux. autres les hauts faits et les combats. » Le style de Plutarque est prolixe, on du moins ses phrases sont généralement fort longues; mais il est riche en peintures animées. On ne saurait trouver ailleurs de plus grands tableaux que Coriolan au foyer d'Atilius , que les adieux de Brutus et de Porcia, que le triomphe de Paul-Emile, que la navigation de Cléopâtre sur le Cydnus, que le spectacle de Cléopâtre penchée sur la fenêtre de lu tour inaccessible où elle s'est réfugiée, et «'efforçant de hisser et d'attirer vers elle Antoine vaincu et blessé, qu'elle attend pour mourir. Bernardin de Saint-Pierre nommait Plutarque le peintre du malheur.

Plutarque nous donne, dans ses Vies des hommes illustres, l'histoire de quarante-quatre personnages, tous distingués par leurs vertus, leurs talents ou leurs actions, tant Grecs que Romains, et les met en parallèle deux à deux. 11 faut y joindre quatre Vies sans parallèle. Les personnages mis en parallèle sont : Thésée et Romulus, Lyeurgue et Huma, Solon et Valerius Publieola, Thèmîstocle et Camille, Périclès et Q. Fabius Maximus, Alcibiade et Coriolan, Timoléou et Paul-iimile, Pélopidas etMarcellus, Aristide et Caton l'Ancien, l'hilopœmen et Flamininus, Pyrrhus et Marins, Lysandre et Sylla, Cimon et Lucuilus, Nicias et Crassus, Euniène et Sertorius, Agésilas et Pompée, Alexandre et Jules César, Phocion et Caton d'Utique, Agis avec Cléomène et les/Qracques , Dèmosthène et Cicéron , Démétrius Poliorcète et Marc-Antoine, .Dion et Marc us Brutus. Les Vies isolées sont celles d'Artaxerce Mnémon , d'Aratus , de Galba et d'Othon.

< Les ouvrages de Plutarque , par leur étendue autant que par la variété des objets qu'ils embrassent, présentent, dit Villemain, le plus vaste répertoire de faits, de souvenirs et d'idées qui nous reste de l'antiquité. Produits dans des jours do décadence littéraire, ils sont cependant remarquables par le style et l'éloquence. On y vou> renaître par intervalle le beau génie de la Grèce ; on l'y sent k toutes ses époques, avec ses différents caractères de naïveté, d'élégance et de force ; car l'imagination de Plutarque est contemporaine de tout ce qu'il raconte. Les ouvrages philosophiques de Plutarque sont sans doute lo plus vaste et le plus amusant répertoire de la sagesse antique ; mais les Vies de ses grands hommes ont un mérite de plus ; elles peignent la nature humaine avec une admirable naïveté. La, cependant, nous trouvons encore, dans la conception générale de ses plans, quelques traces des habitudes de fausse éloquence, empruntée aux écoles sophistiques de la Grèce et de Rome. Peut-être le mérite de l'observation, universellement reconnu dans Plutarque, a-t-il fait oublier en lui l'éclat du style et le génie pittoresque ; mais c'est ce double caractère i'éloqnenco et de vérité qui l'a rendu si puissant sur toutes les imaginations vives. En faut-il un autre exemple que Shakspeare, dont le génie lier et libre n'a jamais été mieux inspiré que par Plutarque. et qui lui doit les scènes les plus sublimes et les plus naturelles "* de son Coriolan et de non Jules César? Montaigne, Montesquieu, Rousseau sont encore trois grands génies sur lesquels ou retrouve l'empreinte de Plutarque et qui ont été frap-

pés et colorés par sa lumière. Cette immortelle vivacité du style de Plutarque, punissant à l'heureux choix des plus grands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée, explique assez le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. Il a peint l'homme, et il a dignement retracé les plus grands caractères et les plus belles actions de l'espèce humaine. L'attrait de cette lecture ne passera jamais; elle répond à tous les âges, à toutes les situations de la vie; elle charme le jeune homme et le vieillard ; elle plaît a l'enthousiasme et au bon sens. »

« C'est dans les Hommes illustres que toute l'antiquité se trouve, dit Thomas dans son Essai sur les éloges; là, chaque homme paraît tour à tour avec son génie et les talents et les vertus qui ont influé sur le sort des peuples. Naissance, éducation, mœurs, principes, qui tiennent au caractère, ou qui le combattent; concours de plusieurs grands hommes qui se développent en se choquant; grands hommes isolés et qui semblent jetés hors des routes de la nature dans les temps de faiblesse etde langueur; lutte d'un grand caractère contre les mœurs avilies d'un peuple qui tombe; développement rapide d'un peuple naissant, à qui un homme de génie imprime sa force ; mouvement donné à des nations par les lois, par les conquêtes, par l'éloquence; grandes vertus, toujours plus rares que les talents, les unes impétueuses et fortes, les autres calmes et raisonnées; desseins tantôt conçus profondément et mûris par les années, tantôt inspirés, conçus, exécutés presque à la fois, et avec cette vigueur qui renverse tout, parce qu'elle ne donne le temps de rien prévoir; enfin, des vies éclatantes, des morts illustres et presque toujours violentes ; car, par Une loi inévitable, l'action de ces hommes qui remuent tout produit une résistance égale dans ce qui les entoure ; ils pèsent sur l'univers et 1 univers sur eux, et derrière la gloire est presque toujours caché l'exil, le fer ou le poison; tel est à peu près le tableau que nous offre Plutarque. ■

A l'époque de la renaissance des lettres , la traduction d'Amyot contribua beaucoup k rendre Plutarque populaire; elle en rendit là lecture familière, non-seulement aux gens du monde, mais encore à ceux-là même qui auraient pu le lire dans l'original , tant la style d'Amyot a de charme ! Cette traduction est un des principaux monuments de la langue française.

« Amyot, dit M. Feugère, tout en se bornant au rôle d'interprète, adonné des leçons de style aux penseurs originaux , et aujourd'hui même il ne sera pas lu sans fruit.' Le chancelier d'Aguesseau nous apprend qu'il lui avait demandé les premières "règles de l'art d'écrire , et on peut regretter qu'il ne lui ait pas emprunté un peu plus de sa naïveté et de son agrément. Combien de nos auteurs, et des plus modernes, ont cherché à rajeunir leur langage en l'imitant 1 C'est qu'il a par-desus tout ce qui ne vieillit point, le naturel et la grâce. Son récit coule partout Sans effort, doucement animé de la chaleur d'une imagination émue, et çà et là émaillé de ces expressions trouvées, si rares chez tous les écrivains, à plus forte raison chez les traducteurs. On eût dit, remarque un de ses contemporains (Pasquier), « qu'il avoit » sucé sans affectation tout ce qui estoit de » beau et de doux en notre langue.» Bien des locutions en crédit lui peuvent rapporter leur origine.

Les auteurs les plus étrangers aux qualités qu'il déploie, gagnés à son charme, ne lui ont pas rendu moiusdejustice. «Amyoteut, beaucoup plus que son admirateur Montaigne, le tour et la marche de la langue française, dit Thomas. 11 en connut et développa toutes les ressources. Tandis que le génie de l'un, non moins épris -de Sônèque que de Plutarque, revêt do tours capricieux des pensées grecques et latines , prodiguant les vives couleurs, les traits et les rencontres hardies ; l'autre, régulier et sage, tempéré et facile, toujours clair et juste, prête aux qualités do l'esprit français le langage qui leur est le mieux approprié. C'est, quoi qu'il en soit, de èette double école de style, heureusement combinée, que devaient sortir nos grands prosateurs du xviie et du xvmo siècle. »

Indépendamment de la traduction d'Amyot, il en existe une autre plus moderne due à Ricard ; mais elle est très-faible.

Vio d'Agricola, par Tacite. Cet ouvrage, qui fut le début de l'auteur, et dans lequel il nous raconte l'achèvement de la conquête de la Bretagne (aujourd'hui l'Angleterre) par Agricola, son beau-père, est un des monuments les plus précieux qui nous soient restés de la littérature latine. On peut y remarquer quelques défauts, quelques endroits uu peu obscurs, quelques pensées un peu rei cherchées; mais c'est en général un chef- ; d'œuvre, surtout aous le rapport de l'ordon- '■ nance et de la disposition. Rien de plus imj posant que le début; l'historien rappelle, avec des regrets profonds, te souvenir des temps anciens; retrace douloureusement les outrages auxquels la vertu a été exposée sous les derniers règnes, sous les Néron et les Donatien, et fais sentir combien il est difficile àïrajan lui-même, sous lequel il écrit, de réparer tant de maux. Il passe assez rapidement sur les premières années de la vie

VIE

d'Agricola ; chaque circonstance n'est point pour lui le texte d'une dissertation, mais il relève des détails, qui en eux-mêmes n'ont rien d'intéressant, par des pensées jetées dans le récit avec une discrétion et une mesure qu'il n'a pas toujours eues dans ses autres ouvrages. La partie la plus considérable de ce petit ouvrage, la plus étendue, la plus développée, est celle où Tacite expose les faits d'armes et les exploits d'Agricola dans la Bretagne. L'auteur.entre dans les plus grands détails; il fait une description de cette lie , remonte à. l'origine de ses plus anciens habitants, parle des coutumes, des usages, des forces et des ressources des différents peuples qu'elle renferme; peint le climat, alors obscurci comme aujourd'hui par des pluies et des brouillards, cœlitm crebris imbribus ac nubibus fœdum; suit les différents progrès des Romains, qui soumirent par degrés cette contrée dont Agricola consomme la conquête. Tous ces détails sont parfaitement à leur place, puisqu'il s'agit du trait le plus important delà vie d'Agricola; mais rien n'est plus vif, plus animé, plus rapide que la description des mouvements des différentes peuplades qui se révoltent contre les Romains et des combats livrés par Agricola pour les remettre sous le joug. Enfin, l'historien s'élève en quelque sorte au-dessus de lui-même lorsqvnl nous peint la dernière bataille qui décide de la conquête de la Bretagne; il va toujours en croissant, et l'intérêt de son style est gradué comme celui du sujet. A cette peinture si attachante *et qu'on croirait avoir épuisé la pinceau de l'historien en succède une autre d'un genre très-différent, mais qui n'est pas moins vive, et qui est encore plus attachante ; c'est celle de !a cour de Domitien, où Tacite ramène Agricola, après une conquête qui le couvre de gloire et qui enflamme la jalousie d'un prince envieux de tout mérite. • Jamais Agricola, dans ses lettres, n'avait exulté par des mots pompeux la gloire de ces événements ; cependant Domitien les apprit, selon sa coutume, la joie sur le front, l'inquiétude dans le cœur... Ce qu'il craignait surtout, c'était de voir le nom d'un citoyen éclipser le nom du prince... Agricoïa cependant avait remis à son successeur la province tran- . quille et soumise. Craignant l'éclat que donneraient à son arrivée l'afnuence et le rang de ceux qui viendraient à sa rencontre, il évita même les témoignages de l'amitié, entra la nuit dans Rome, vint la nuit au palais, selon l'ordre qu'il avait reçu ; puis, accueilli par uu morne silence, après uu froid embrassement, il se confondit dans la foule des esclaves. » Enfin, Tacite ^termine par une péroraison qui doit donner' la plus haute idée de lui comme orateur; Tacite était, avons-nous dit, gendre d'Agricola, et cet êpauchement est aussi convenable qu'il est éloquent, sans tomber jamais dans le panégyrique. « Cette vie d'Agricola, dit Laharpe, est le désespoir des biographes ; c'est leclief-d'a3UvredeTacite,qui n'a fait que des chefs-d'œuvre. Son style a des teintes nlus douces et un charme plusuttendrissunt. C'est là qu'il donne cette leçon si belle et si utile à tous ceux qui peuvent être condamnés à vivre dans des temps malheureux :«L'exem- » pie d'Agricola nous apprend qu'on peut » être grand sous un mauvais prince, et que u la. soumission modeste, jointe aux talents » et à la fermeté, peut donner une autre » gloire que celle où sont parvenus les hotn- » mes plus impétueux, qui n'ont cherché » qu'une mort illustre et inutile à la patrie. »

Vie nouvelle (la), de Dante (1292). C'est assurément l'une des œuvres les plus singulières de l'auteur, un étrange composé de mysticisme exalté, de tendresse poétique et de sécheresse scolastique. Dante y raconte la passion qu'il conçut pour celle qu'il appela Béatrix. Il énmiière toutes les phases de cet .amour, tout d'imagination, et cite tous les vers qu'il composa pour sa noble dame, en faisant précéder'chacun d'eux d'un commentaire qui l'explique. Voici la début: «Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle il y aurait peu de chose à lire, se trouve une rubrique qui dit : Ici commença la vie nouvelle. Sous cette rubrique je trouva beaucoup de choses écrites et des paroles que j'ai l'intention de rassembler dans ce livre, sinon textuellement, au moins quant au sens.» Cette vie nouvelle a commencé pour le poète le jour où, âgé de neuf ans, il vit Béatrix, tille de Folco Porcarini, âgée de huit ans. « Ella m'apparut vêtue d'une couleur rougeâtre, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je dis avec vérité qu'en ce moment l'esprit de la vie qui réside dans !a voûte la plus secrète du cœur commença à trembler avec tant de force, que le mouvement s'en fit ressentir dans mes plus petites veines, et, tremblant, il dit ces paroles : Ecce deus fordorme, qui veulent dominabitur mihi; Voilà un Dieu plus fort que moi, il va me dominer... Je dis qu'à partir de ce moment l'amour se rendit maître de mon âme, qui tout aussitôt lui fut fiancée.» Telle fut l'origine de cette passion. Voici le second acte. Neuf ans plus tard, Dante revoit Béatrix : • Comme elle passait dans une rue, elle tourna les yeux vers l'endroit où j'étais. Je me tenais plein d'une crainte respectueuse, et par

l'effet de son ineffable courtoisie, qui reçoit maintenant sa récompense dans le ciel, ella me fit un salut qui produisit sur moi tant d'effet que je crus toucher au dernier terme de la béatitude. L'heure k laquelle je reçus ce salut si doux était précisément la neuvième du jour, et comme c'était la première fois que ses paroles vinrent frapper mes oreilles, j'en ressentis une si grande douceur qu'enivré, en quelque sorte, je quittai la foule.» Ici se manifeste cette imagination ardente, laborieuse, inquiète, tourmentée de recherches bizarres, assaillie de mj'stères, avide de talismans et de formules étranges. De ce qu'il a vu Béatrix à neuf ans, puis neuf uns plus tard, k neuf heures, il conclut que, tous les actes do Béatrix ayant été subordonnés nu nombre parfait neuf, «cela donne à entendre qu'elle est un miracle dont la racine est l'admirable Trinité. » ^ On a peine à croire aujourd'hui que la même intelligence ait conçu la fyvine comédie et se soit asservie à ces puérilités. On vseu.1 regard de la noble dame, à laquelle il rFadressa jamais la parole, suffit pour le jeter dans un trouble profond et maladif. Un de ses amis le mène dans une société où Béatrix se trouve par hasard. «Je sentis alors dans la partie gauche de ma poitrine, dit-il, un tremblement extraordinaire qui se communiqua dans tout mon corps. Je m'appuyai le long d'une peinture qui entourait toute cette maison, et, appréhendant que quelqu'un ne se fût aperçu de mon tremblement, je levai les yeux et j'aperçus' devant moi la très-nobto Béatrix. Mes esprits furent tellement abattus en ce moment par la force que reçut l'amour en se sentant si près de la noble dame, qu'il n'y eut plus que les esprits de la vue qui conservèrent de la vie. » Béatrix l'ayant un peu raillé de cette émotion dont elle ignorait la cause, il lui adressa ce sonnet : «Madame, vous plaisantez avec les autres dames sur ma figure, sans réfléchir d'où vient que mon visage change complètement lorsque je contemple votre beauté. Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait résister a une preuve si manifeste, puisque l'amour, lorsqu'il me trouve si près de vous, prend tant d'empire sur moi qu'il frappe tous mes esprits épouvantés, tuant les uns, chassant les autres, de telle sorte qu il reste seul a vous contempler.» Rien de plus mystique ne fut jamais écrit. Tout le livre delà VienoHvelle est plein de ces visions de l'Amour, qui donne des ordres k Dante, qui lui inspire des chants, qui règle sa conduite et gouverne son âme. A cela se mêle le récit de tous los petits subterfuges que le poSte emploie pour dissimuler jalousement sa passion.

Le récit de la mort de Béatrix, la description que Dante nous donne de ses propres angoisses et de ses anéantissements, tonteela porte une empreinte profonde de sincère douleur. Les sonnets par lesquels le paflte fixe le souvenir de chaque battement de son cœur sont le plus souvent inintelligibles dans leur mysticisme ; mais ils s'éclairent par le commentaire dont l'auteur les accompagne. Voici l'un des plus touchants. Dante a vu passer devant lui des pèlerins qui se sont étonnés de sa douleur profonde, et, quand ils ont passé, il leur adresse de loin ces vers : «Ahl pèlerins qui marchez pensifs en vous occupant peut-.être do choses étrangères à ce qui vous entoure, venezvous de si lointains pays, comme votre apparence l'indique, que vous ne sentiez pas vos larmes couler en traversant cette triste cité, comme des personnes qui ne comprennent rien à ce qu'elles ont éprouvé de douloureux? Si vous vous arrêtez ici de vousmêmes pour m'écouter, le coeur, asile des soupirs, me dit que certainement vous ne sortirez pas de cette ville sans avoir pleure. Cette cité a perdu sa Béatrix, et le3 paroles que l'on peut dire de la beauté de cette dame ont la vertu de faire pleurer ceux qui les entendent. » Ajoutons, pour achever de caractériser cette œuvre, que l'auteur de ces touchantes et lamentables poésies a eu le courage, en véritable homme du moyen âge, d'annoter avec une sécheresse toute scolastique chacun de ses sonnets : « Ce sonnet a deux parties, cet autre en a cinq, etc.» Il ne faut pas oublier toutes ces choses pour comprendre cet autre ouvrage, autrement puissant et étrange, la Divine comédie.

Vie et la «n«r I (RECHERCHES PHYSIOLOGIQUES

sur la), ouvrage de Bichat (1800). Les Recherches se composent de deux parties entièrement distinctes par leur objet. Dans la première partie, Bichat commença par diviser la vie chez l'animal en deux sortes de vies : la vie animale et la vie organique ; puis, dans un brillant et ingénieux parallèle, il développe entre les deux, vies une série de différences, dont les unes doivent être rejetées comme erronées, et dont les autres sont loin d'être aussi absolues qu'il le prétendait. Ainsi il fait remarquer que la symétrie caractérise les organes de la vie animale, tandis que l'irrégularité caractérise ceux de la vie organique ; que les fonctions de la vie organique s'exercent sans interruption, tandis que la vie animale présente des alternatives d'activité et de repos ; que l'habitude modifie les phénomènes de la vie animale, mais n'a pas d'action sur ceux, de la vie organique; .qu'à la vie animale appartient tout ce qui est relatif a l'entendement, k la

VIE

vie organique tout ce qui est relatif aux passions. Dans le septième article de ce parallèle, il expose sa fameuse théorie des propriétés vitales. Les propriétés vitales sont, à ses yeux, essentiellement distinctes des propriétés physiques; elles sont au nombre de cinq : la sensibilité animale, la .sensibilité organique, la contractilite animale, la contractilite organique^sensible et la contractilite organique insensible. La seconde partie du livre, celle qui traite spécialement de la mort, esi un chef-d'œuvre presque sans tache. Ici, Bichat accorde moins à l'hypothèse et s'enferme davantage dans l'expérience. Il montre que «le lien des deux vies paraît spécialement exister entre le cerveau, d'une part, pour la vie animale, le poumon et le cœur, d'une autre part, pour l'organique ; » que «le poumon, le cerveau et le cœur sont les trois centres où viennent aboutir tous les phénomènes secondaires des deux vies; ■ que "l'action de cliaeun de ces trois organes est essentiellement nécessaire k celle des deux autres.) Puis, à l'aide de nombreuses expériences sur les animaux et de considérations qu'il tire de l'anatomie, de la physique et de la pathologie, il fait une analyse iiiiele et détaillée des modes divers suivant lesquels s'opère successivement la cessation des fonctions de la vie animale et de la vie organique, selon que la mort commence par le cœur, par le pouirion ou par le cerveau. Le style clair et animé de Bichat fait des Recherches physiques sur la vie et la-mort un ouvrage presque classique., qui peut avoir sa place dans toute bibliothèque.

Vie» des Espagnols célèbre* ( Vidas de Espaûutes celebies), par M. J. Quintana (1807). (Jet excellent recueil biographique est smtout consacre aux gloires militaires de l'Espagne; la plus grande place y est occupée par les vies du Cid, de Guzman le Brave, de Gonzalve de Cordoue, et par celles des hardis conquérants du nouveau monde, Pizane et Feruand Cortez. La galerie n'est donc pas complète, car l'Espagne a bien d'autres gloires ; mais l'ouvrage est resté inachevé. Dans le plan de Quimana, s'il eût eu le loitir dé mettre la dernière main à son œuvre, toute une série aurait été consacrée aux hommes d'E al, de Bernard de Cabrera au duc d'Oiivarès; une autre aux poêles et écrivains, Mai-ianu, Cervantes, Quevedo, etc.

Le soulèvement de ia péninsule contre Napoléon, les agitations de sa patrie, un procès capital détournèrent Quimana de la voie studieuse qu'il -s'était tracée.

Les Vies des Espagnols célèbres sont justement estimées comme œuvre littéraire et historique. Le recueil ne contient qu'une douzaine de biographies, mais chaque notice, sobre et pleine ue faits, est un. modèle de narration; chaque page est écrite avec un soin exquis. Le seul défaut de Quintana est qu'il n'épure pas assez les sources et que, pour les hommes uu peu légendaires, comme le Cid et Guzman, il admet trop facilement les traditions. Sans doute, il élaguera les contes trop naïfs, le combat de Guzm'au le Brave contre le serpent, un peu trop emprunté aux fables d'Hercule, et le tison dont son épouse se brûla pour résister à une tentation charnelle; mais généralement tout ce qui peut donner du relief au héros dont il écrit la vie, tout ce qui peut le faire voir sous un beau jour lui parait bon à prendre et à transcrire. Son style élégant semble tisser un discours ucademique. Pour le Cid en particulier, Quintana pouvait ne pas adopter le scepticisme absolu de Masdeu, qui, perdu dans les contradictions des chroniques, aime mieux nier que de faire uii choix et met en doute l'existence même du héros castillan ; mais sans aller aussi loin, il aurait dû peser plus scrupuleusement les témoignages et restreindre la partie purement légendaire.

Outre les biographies citées plus haut, les Viçs des Espagnols célèbres contiennent encore celles ue Roger de Lauria, un des grands hommes de mer du XIIIe siècle ; du prince de "Viane, si célèbre par ses talents, son élévation et ses malheurs ; de Vasco Nuflez de Balboa, l'explorateur des mers du Sud, etc. L'histoire si dramatique du comte Alvaro de Luna donne a l'écrivain la matière de son récit le plus émouvant; la biographie de Bartolomeo de Las Casas lui fournit i 'occasion d'une ardente apologie. On ue saurait trop louer l'indépendance avec laquelle Quiutmm, s'éioignaut Ue l'attitude ordinaire ues écrivains espagnols et au risque de s'aliéner son public, a flétri les excès de la conquête du nouveau monde, et revendiqué, avec Las Casas, les droits de l'humanité trop méconnus pur les vainqueurs. «La découverte du nouveau monde, s'ecrie-t-il, fut sans doute pour nous glorieuse; c'est une incomparable illustration, mais à quel prix achetée I Pour moi, laissant de côté la question des avantages qu'ont retirés les Européens de cet événement singulier, je 'dirai que partout où je rencontre, soit dans le passé, soit dans Je présent, Ues agresseurs et des vaincus, des oppiesseurs et des opprimés, ni l'utilité personnelle, ni les considérations nationales ne me feront prosterner devant les premiers ni refuser ma sympathie aux seconds I « Nobles paroles, dont tous les Espagnols devraient être pénétrés, et qui, au lendemain de l'invasion française, avaient pour eux une signification particulièrement précise.

VIE

Ce beau recueil historique a été réimprimé par Baudry {Paris, 1845, en trois parties, in-8°).

Vie humaine (là), poëme philosophique, par S. Rogers {Londres, 1S19). L'auteur n'a pas traité son sujet d'une manière abstraite; il peint la vie telle que les Anglais la pratiquent ou la rêvent. C'est la vie du gentilhomme ou celle du gentleman, de l'homme bien né et bien rente, investi de grands privilèges sociaux, mais astreint à de grands devoirs et soumis aux prescriptions de la loi civile et religieuse et au jugement de l'opinion publique. Son poëme, sans récit, sans fable et sans caractères, se compose d'une suite de faits logiquement déduits ; la naissance, l'éducation, l'émancipation virile, l'amour avant et pendant le mariage, la paternité, la vieillesse et la mort, chacune de ces phases de l'existence étant accompagnée d'un commentaire concis. C'est donc une étude physiologique et psychologique, qui aboutit k des conclusions morales. L'auteur aurait eu beau jeu k considérer la vie humaine au point de vue des. misanthropes. Mais la satire, lieu commun des sages désappointés, a le tort d'être une philosophie mensongère autant qu'une venganee-inutiie. Au déclin de l'âge, quand l'homme de bien médite sur les illusions et les passions de la jeunesse, sur les rivalités et les souffrances d'autrefois, sur ses haines désormais sans objet, sur ses plaisirs maintenant, sans attrait, humble alors pour lui-même et indulgent pour autrui, il sourit à ses petitsenfants et estime la générosité et la bonté à plus haut prix que le mépris de ses semblables. Rogers ne jette pas un regard haineux sur l'arène des ambitions et des luttes humaines ; il plaint les défaillances, il s'attriste des mécomptes, mais dans une juste mesure ; il sait que les épreuves retrempent les mâles vertus et qu'il y a toujours à côté des maux des joies et des biens k la portée de tous. « Rogers, dit M. Forgues, amalgame dans un cadre restreint, mais strictement rempli, la sagesse mondaine d'Horace et la perspicacité philosophique de Pope, la douce mélancolie de Goldsmith et le sentiment intime, que Cowper semble avoir eu le premier, du charme des . affections calmes et saintes, des splendeurs du foyer domestique. Encore faut-il reconnaître que Rogers a, sur ses glorieux devanciers, l'avantage d'une plus grande hauteur de vues, d'une compréhension plus vaste, d'un coup d'œii plus généralisateur, • Son poëme est un touchant tableau des affections qui rendent la vie chère k l'homme, des pures et paisibles jouissances destinées à emoellir ses jours. Ni sceptique, ni satirique, ni athée, ni sectaire, l'auteur s'en tient k un christianisme pur d'alliage, k une moralité élevée qui admet les habitudes et les mœurs modernes. Son poème est plus fait pour captiver les intelligences arrivées à maturité que pour séduire la jeunesse et son imagination mobile. Le talent de Roger3 se compose de réflexion concentrée, de patientes études, de goûts raffinés, de souvenirs classés méthodiquement et employés avec art. Elévation et naturel dans les idées, douceur, élégance et simplicité dans le style, tels sont les mérites qui distinguent ses vers.

Vie, poésies et pensées de Joseph Delnrme,

recueil de poésies, par Sainte-Beuve (1829, in-Su). Le critique, pour se produire comme poète avec moins ne gêne, se présenta simplement comme l'éditeur de «poésies mystérieuses confiées à son amitié par un jeune étudiant en médecine, mort récemment d'une phthisie pulmonaire compliquée d'une affection du cœur. • Ce n'était qu'une image pour annoncer que l'étudiant en médecine Sainte- Beuve était mort, et cet héritage apocryphe d'un poitrinaire de fantaisie permettait à son prétendu éditeur de parler plus librement qu'il n'eût pu le faire sous son nom véritable. De plus, l'esprit de mystère qui .entourait Joseph Delornie assurait d'avance au livre un succès de curiosité'. Pour ceux qui n'étaient pas dans le secret, c'était l'attrait de lïnconnu; pour ceux qui étaient au fait de la métamorphose de Joseph Delorme en Charles-Augustin Sainte-Beuve, c'était l'espoir de révélations piquantes sur l'existence du jeune écrivain. En dépit de cette excitation à la curiosité et de ce prologue intéressant, malgré l'appui que' lui prêta le Globe et l'enthousiasme du cénacle, l'ouvrage fut trës-criiiqué. C'est même d'un salon doctrinaire et de la bouche d'une noble dame, choquée sans doute du ton familier de cette muse nouvelle, que partit à l'adresse de Delorme le sobriquet de Werther-Carabin, qui resta quelque temps à Sainte-Beuve.

Laissant de côté tout jugement sur cette petite supercherie littéraire, nous ne nous occuperons que de l'œuvre en elle-même.

Dans Joseph Delorme, il y a deux choses fort différentes et de fort inégale valeur: de la poésie sans trop de système et un certain système de poésie. Ces deux éléments se retrouvent souvent côte à côte dans les vers de Sainte-Beuve, et il y en a toujours un qui nuit à l'autre. Dans Joseph Delorme, tout ce qui est de système, tout ce qui, se, on le mot de M. Ch. Magnin, s'offre comme une cocarde arborée; tout ce qui se présente bien moins comme l'expression d'un sentiment que comme la solution d'un problème de facture ou de rhythme: les tours de force de versification,

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tels que VOie à la rime, où l'auteur se joue du reste fort habilement; les boutades fantasques, comme la fameuse pièce des Rayons jaunes, où tout est jaune, où Les lampes brûlent jaune, etjauneaussi lescîerges;

les césures aventureuses, les enjambements hasardés, les inversions téméraires, les ellipses forcées ; toutes ces bizarreries systématiques, tous ces effets trop cherchés, toutes ces exagérations de couleur qui, en 1829, enthousiasmaient les uns, irritaient ou étonnaient les autres, ont considérablement baissé de valeur aujourd'hui. Mais, en dehors de ces affectations de détail qui compromettent un peu l'effet de l'ensemble, il y a dans Joseph Delorme le sentiment profond et vrai du genre de poésie, sinon inventé, du moins importé en France parSainte-Beuve et arrangé par !uià la française avec un mélange parfois exquis d'art et de na'turel, genre souvent imité depuis, mais qui tout d'abord donna a l'auteur une physionomie k part dans la pléiade romantique. «Laissant, dit M. de Loménie, la poésie flamboyante à V. Hugo, à M. de Vigny la poésie mystico-biblique, k M. de Musset, vrai petit-fils de Villon et de Régnier, la poésie délurée et cavalière, il prit pour lui la poésie familière, domestique, le tableau d'intérieur a la manière flamande d'un Metzu ou d'un iMiéris, le paysage de petite dimension, l'élégie entendue non point dans un sens d'idéalisme vaste et transcendant comme chez Lamartine, mais dans le sens d'un réalisme amoureux avant tout de la vérité dans le détail et passionné pour l'analysé intime et minutieuse des mouvements du cœur. » C'est en ce genre de poésie simple, sentimentale et élégamment familière que l'auteur de Joseph Delorme a trouvé ses plus belles inspirations. C'est par là qu'il a obtenu de Bèranger un brevet d'invention délivré en ces termes : ■ L'éloge qui restera pour ce volume, c'est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poésie des choses communes de-la vie. Personne ne vous avait devancé sur cette route ; il fallait ce que je n'ai encore trouvé qu'en vous seul pour y réussir, t Le morceau qui commence par ce vers :

Toujours je la.connus pensive et sérieuse ;

celui qui est intitulé Causerie au bal; le sonnet : Ùhl laissez-vous aimer ! les pièces intitulées : Mes rêves, le Calme, et plusieurs autres petites créations charmantes de forme, de mélodie et de sentiment, font heureusement oublier les bizarreries systématiques de quelques autres. Néanmoins, la muse de Sainte-Beuve est avant tout la muse des sentiments personnels ramenés k l'amour peu idéal. Dans Joseph Delorme, c'est le sensualisme qui domine ; bien que parfois inquiet, découragé jusqu'au suicide, par défaut ou par excès d'aliment, il se trahit toujours, même dans les parties du livre les plus chastes en apparence, par des appétitsdeseriptifs, tandis que dans d'autres, notamment dans la pièce intitulée Rose, il se déploie avec toute la désinvolture païenne, a Le caractère particulier de ses vers, dit M. Deinogeot, est une simplicité familière et délicate ; on croirait lire une prose aimable, légèrement parfumée de poésie; souvent il rappelle Wordsworth et les lakistes anglais.»

Vie et aventures de Mnrtin Chuulenit,

roman anglais, de Charles Dickens (Londres, 1843-1844, 3 vol, in-8°). La nombreuse famille des Chuzzlewit est composée d'un certain nombre d'hypocrites et de coquins, en tète desquels il faut placer M. Pecksniff, l'architecte dans la maison duquel l'auteur nous introduit tout d'abord. M. Pecksniff, «homme modèle, plus rempli de préceptes vertueux qu'un cahier d'exemples d'écriture, » est essentiellement moral dans la conversation et dans le commerce épistotaire ; hors de là, c'est un coquin fieffé, habile exploiteur du talent de ses élevés, qu'il a le soin de prendre tout formés, sous le prétexte de les perfectionner dans son art, mais en réalite pour s'approprier la gloire et le bénéfice de leurs travaux. Cet homme estimable est le père de deux jeunes personnes modelées à sa ressemblance, déjà quelque peu mûres et décorées des noms symboliques de Mercy et de Charity. Un certain M. Pinch, excellente dupe, qui regarde M. Pecksniff comme un dieu, cumule chez ce bon maître les fonctions d'élève et de factotum ; il complète la maison de l'architecte. Au moment où commence le récit, un vieux et riche gentleman, M. Chuzzlewit, vient d'arriver en compagnie de sa pupille, Mary Graham, k l'auberge du bourg où loge M. Pecksniff, son parent; il y tombe malaoe et se voit bientôt assiégé par une nuée de collatéraux avides, auxquels il fait fermer sa porte. Cette famille de rapaces se réunit chez le digne M. Pecksniff, à l'effet d'aviser aux meilleurs moyens k prendre pour éloigner du vieillard sa pupille et capter sa confiance. Mais le ruse vieillard, remis de son indisposition, repart secrètement pour Londres avec Mary Graham, au grand désappointement de son estimable famille. Sur ces entrefaites arrive chez Pecksniff Martin Chuzzlewit, le héros de cette histoire, petitiils du vieux Chuzzlewit et amant de Mary. 11 vient de se brouiller avec son aïeul et compte utiliser son talent chez l'architecte, son parent. Le lendemain, M. Pecksniif part avec ses deux tilles pour Londres, où l'ap-

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pelle un message du vieux Chuzzlewit, et va s'installer dans un hôtel garni tenu par une ancienne connaissance à lui, une certaine Mme Todgers. La description de cet établissement et la peinture des mœurs de ses habitués est assurément de la plus scrupuleuse exactitude ; c'est, comme on dit, pris sur le vif. Le vieux Chuzzlewit vient trouver M. Pecksniff dans cette maison et lui témoigne le désir de loger chez lui, non qu'il l'estime plus qu'un autre collatéral, mais parce qu'il compte sur sa basse complaisance pour l'aider à se venger de l'avidité de ses héritiers. Pecksniff, flairant l'héritage, accepte avec joie cette proposition et revient chez lui en toute hâte pour en chasser lâchement son cousin Martin Chuzzlewit, qu'il sait brouillé avec le vieillard. Le jeune homme n'attend même pas que son congé lui soit signifié et part pour l'Amérique en com-

pérauce de faire fortune, ne trouve dans ce pays de la liberté que des déceptions de toute sorte. Il se fait colon dans un affreux endroit, qu'une ironie du sort a nommé Eden ; il manque d'y périr de la fièvre avec son fidèle compagnon et, après une année de misère et de souffrance, parvient à retourner en Angleterre, où il arrive dénué de ressources. Pendant son absence, les événements ont marché ; sa cousine Mercy a épousé Jonas Chuzzlewit, hideux modèle d'égoïsme, d'avarice et de méchanceté. Miss Charily, furieuse de n'avoir pas été pourvue avant sa cadette, a quitté son père et s'est retirée chez M"16 Todgers. Enfin M. Pecksniff, voyant l'affection obstinée du vieux Chuzzlewit pour Mary Graham et, malgré l'empire qu'il semble avoir pris sur le vieillard, désespérant d'obtenir son renvoi, a pris la résolution de l'épouser et lui en a fait la proposition, rejetée avec dégoût par la jeune fille, qui a pénétré son caractère et qui d'ailleurs aime toujours Martin. La jeune fille prend pour confident l'excellent Tom Pinch; dont les yeux sont dessillés et qui reconnaît l'infamie de Son patron ; celui-ci entend leur conversation et chasse son commis, qui, forcé de chercher à. Londres les moyens de gagner sa vie, y retrouve sa charmante sœur Ruth et son ancien ami John Westlock, qui lui procure une place de bibliothécaire chez un riche inconnu. Cependant Jonas, qui rend sa- femme trèsmalheureuse, tombe à son tour dans les filets d'un rusé coquin, Tigg Montaguë, qui, maître d'un secret terrible, lui fait comprendre qu'il petit le perdre s'il ne se laisse ruiner par lui. Jonas Chuzzlewit, qui n'a pas la conscience tranquille (il a, en effet, empoisonné son pèi«e), cède aux sollicitations du chevalier d'industrie; mais, persuadé que celui-ci est seul à connaître son secret, il prend la résolution de se défaire de cet inquiétant témoin et la met à exécution, après s'être entouré de toutes les précautions imaginables. Tant de dissimulation reste inutile. Jonas est dévoilé par un élève pharmacien qui lui a procuré du poison un peu avant la mort de son père et par les révélations d'un vieil employé de la maison, Chuffey ; celui-ci apprend au meurtrier que son père n'est pas mort du poison, mais n i chagrin que lui a causé la découverte des projets -de son lils. Ainsi Jonas Chuzzlewit, bien qu'il ait fait ce qui était nécessaire pour le devenir, n'est pas, a proprement parler, l'assassin de son père ; il croit son second crime ignoré île tous et commence à relever insolemment la tète contre ses accusateurs. Le vieux Chuzzlewit vient lui demander compte de la vie d'Anthony Chuzzlewit, lorsque la porte s'ouvre pour donner passage k un agent de la police secrète accompagné de trois hommes; l'agent Nadgett, dans un récit très-émouvaut, raconte alors comment il a suivi Jonas pour ainsi dire pua k pas depuis son premier crime et l'accuse hautement de l'assassinat commis sur la personne de Tigg Montaguë, crime dont Jonas n'essaye même pas de sa défendre. Le misérable se fait lui-même justice en s'empoisonnant dans le trajet de la maison au» bureau de police. Un personnage reste à châtier, c'est Pecksniff. Le vieux Chuzzlewit, qui a longtemps feint d'être sa dupe pour le mieux connaître, se charge de punir l'hypocrite qui convoite son bien et croit presque l'avoir acquis. Il se réconcilie avec son neveu Martin, auquel il donne la main de Mary Graham, et retrouve la vigueur de sa jeunesse pour confondre l'imposteur et le chasser à coups de canne de sa présence.

Il y a dans Dickens un écrivain et un peintre; c'est surtout le peintre qu'il faut admirer dans ce beau roman, un de ses chefsd'œuvre. L'hypocrisie de M. Pecksniff esta coup sûr adinii ablement traitée; mais ce qu'il y a de supérieur dans cette œuvre, ce sont les descriptions, qui arrivent, a force de génie, aux dernières limites du terrible. Le paysage au milieu duquel Montaguë est assassine par Jonas reste dans l'esprit comme si ou avait assisté soi-même k cette horrible scène. Les terreurs de l'assassin sont admirablement décrites : il n'est plus maître de ses idées; c'est un gouffre ardent où il roula en se débattant avec des cris et des sueurs d'angoisse. Ses sensations sont perverties ; il n'ose s'en délier, il n'ose plus y croire, et dans ce cauchemar où la raison engloutie ne .

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laisse surnager qu'un chaos de formes hideuses, il ne trouve plus de réel que l'oppression incessante de son désespoir. Cet épisode esta lui seul un chef-d'œuvre. Ce roman a été traduit en français par M. A. des Essarts.

Vio à vingt nns (la), roman de M. Alexandre Dumas fils (1854, in-12). Ce volume contient trois récits d'aventures amoureuses, que l'auteur mat dans la bouche d'un ami, et dans lesquelles il a voulu résumer les trois sortes d'amours qui peuvent occuper le cœur de l'homme. Emmanuel a d'abord connu Mme d'ilarnebey, c'est-à-dire la passion ; puis il a vécu avec Antonia, une danseuse; cette danseuse symbolise la liaison pure et simple, qui dure plus ou moins longtemps et coûte plus ou moins cher. Enfin, il a possédé un autre genre de femme, la femme que l'on n'a vue qu'une fois, que l'on ne revoit plus, qui ne laisse de souvenirs que dans l'esprit et qu'on appelle le caprice. C'est la femme qu'on aime pendant deux jours. Quand on la rencontre, on lui serre la main avec plaisir, et on se sent prêt a l'aimer encore, Car elle n'a ruiné ni notre esprit, ni notre cœur, ni notre fortune. C'est un rêve qui a une forme, c'est un idéal qui a eu un corps pendant cinq minutes. Ces trois aventures arrivées à Emmanuel, et qui représentent l'amour do passion, l'amour de commerce et l'amour de caprice, ne nous font pourtant pas assister a toutes les phases par lesquelles le cœur peut passer. On n'a dans ces trois récits que des passions où le cœur n'est jamais complètement satisfait, et l'auteur a soin d'ajouter que le plus doux, le plus simple et le plus heureux des sentiments est l'amour où il n'y a défiance ni du coté du la femme ni du côté de l'homme; où l'un apporte sa loyauté, l'autre son innocence, et d'où sortent une estime réciproque et une all'ection sans limites. • C'est 1 amour dégagé de toutes les petites entraves qu'ont les autres; c'est l'amour qui rend l'homme indulgent et courageux, qui lui l'ait voir le monde en beau et qui lui fuit bénir l'existence; qui ne laisse dans l'âme ni préjugés ni remords, et qui fait à la destinée un chemin large et fleurissant;» c'est l'amour Cunjugal enfin, l'amour légitime, qui est le bonheur, paice qu'il est le bien. Ce volume est bien pensé e.t bien écrit. Les trois récits qui le composent sont tous trois attachants, bien que par des côtés différents; le rire y est près des larmes, la gravité près de l'enjouement. L'épisode qui met en relief l'amour de caprice est sut tout très-réussi, plein de détails gracieux, d'observations lines, spirituelles et judicieuses.

Vie future (LA.) OU IliHtoire et apologie de la doctrine curclieune iur la vie future, pur

M. M. Martin, membre correspondant de l'Institut, qu'il ne faut pas confondre avec l'éiniuent auteur de ['histoire de France (1855). Le but de l'auteur est de combattre, au profit du christianisme, l'opinion soutenue par de vigoureux dialecticiens, qui consiste à croire que les religions sont l'œuvre de l'esprit humain et qu'il faut chercher dans le développement naturel de la pensée humaine l'origine de tous les dogmes religieux. ■Dans la première partie, qui a pour titre : JJiiloire de la doctrine de t autre vie chez tes hêt/reux et tiputoyie du duyme de ta résurrection des morts, il s attaque particulièrement k cène opinion du rationalisme d'uprès laquelle' la doctrine de l'immortalité de l'àiue est restée étrangère à la pensée détluiiive de la religion mosaïque et a été introduite par une influence purement humaine dans cette rel gion, d'où elle aurait passé dans le christianisme après avoir été perfectionnée par les pharisiens et les ess.eniens.sous l'inspiration du platonisme.

La thèse soutenue par M. Martin, k grand renfort de citations bibliques et d'érudition sacrée, est que la croyance à l'immortalité de l'âme existait dans la religion mosaïque, qu'elle lui venait d'une tradition antérieure, qu'elle y est restée invariable quant au ftrnd, et variable seulement quant à la forma primitivement mystérieuse, puis de plus eu plus claire, sous laquelle elle y a été présentée, et qu'elle a passé sans aucun changement, mais avec quelques développements nouveaux, dans la religion chrétienne. 11 essaye de montrer en même temps que cette croyance dill'ere profondément de chacune des autres croyances philosophiques ou religieuses de l'aiiiiquité sur l'autre vie, et qu'elle leur est bien supérieure.

Malgré l'adresse avec laquelle M. Martin se joue au milieu des textes de la Bible, il est loin d'avoir détruit les objections des rationalistes et résolu convenablement les questions sans la solution desquelles la réalité de la révélation demeure un article de foi, au lieu de devenir, comme l'espérait M. Martin, une vérité clairement démontrée.

La seconde partie du livre est intitulée : la Doctrine de la vie future dans la religion chrétienne, avec ce sous-titre : Histoire et apuloyie du doyme de l'éternité des peines et des récompenses. L'auteur y poursuit l'histoire de la uooirine chrétienne sur l'autre vie depuis le commencement de notre ère, explique les définitions de loi qui la concernent et tente de repousser les objections dirigées contre la doctrine du pèche ongijgiuel et de l'éternité ues peines. Il cherche k prouver que les dogmes n'ont pas varié,

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que les objections dirigées contre eux sont impuissantes, que les hypothèses qu'on pourrait leur substituer ont, dans la théorie philosophique aussi bien que dans les applications pratiques et sociales, une tendance rétrograde, et qu'il n'y a de vie, de stabilité et de progrès possibles pour nos sociétés modernes que par le christianisme, par l'union indissoluble de ses dogmes et de sa morale.

Vie rurale (la), recueil de poëmes, par M. J. Autran (1S56). L'auteur s est proposé pour but de faire renaître l'amour de la nature, des émotions paisibles, des simples drames champêtres ; de ramener la poésie aux contemplations et aux travaux de la vie rurale. L'idylle et la pastorale ont toujours fleuri aux époques d'une civilisation trèsavancée': le goût de la campagne devient alors un besoin impérieux ; le naïf est le dernier amour des esprits saturés de raffinement. Au surplus, il n'y a que les citadins pour s'éprendre des cliarmes de la nature; l'homme des champs, suant a la peine, voit bien la terre, mais ne découvre jamais la poésie qui flotte le long des haies, à l'ombre des bois. C'est donc un bien que le retour de l'homme des villes à la nature. /Mais il doit la comprendre telle qu'elle est; une admiration excessive tourne bientôt à l'idolâtrie sentimentale. C'est ici que la rêverie prolongée est à redouter : un abîme s'ouvre, et la raison se perd dans un vague panthéisme. Par elle-même, la nature n'est ni bonne ni mauvaise; eile est puissante, voilà tout. Il vaut mieux, comme M. Autran, ne découvrir que la vie rustique, les travay* des champs. Les idylles vulgaires plairont autant que les pastorales invraisemblables, car les campagnes sont poétiques, si les paysans ne sont pas tous po&tes, M. Autran déplore la misère des villes et la dépopulation des campagnes, mais sans exagérer ses craintes. Il plaint l'ouvrier des villes qui a déserté les champs pour une existence moins digne d'envie que celle du cultivateur. Il oppose d'une manière indirecte la nature à la société, et il rappelle à la France cette vérité d'expérience, que chaque puys a son aptitude, sa mission spéciale, et que pour elle sa destinée l'appelle moins aux travaux de l'industrie- qu'aux travaux de l'agriculture. M. Autran ne déifie p:is la nature. Ses paysuges s'animent de l'élément humain ; ils sont peuplés d'êtres ré<*ls, vivants. Peintre des scènes rurales, il a observé fidèlement les mœurs propres à la campagne. Doué du sentiment populaire, sans utopie et sans emphase, il aime fraternellement ses modestes héros. Ses esquisses sont ou des récits touchants, ou des drames, naïfs, ou des portraits pris sur le vif. Tantôt il crayonné un intérieur rustique, et tantôt une perspective champêtre. Toiir à tour spirituel ou enthousiaste, léger ou attendri, il s'arrête à des spectacles heureux ou tristes. C'est le dîner de la moisson, accompagné par la symphonie de deux musiciens qui font halte: c'est le berger de Pradine, vieux sergent qui aligne son troupeau comme il alignait son peloton, et qui veille la nuit dans l'attitude d'une sentinelle; puis, on voit la belle Clairon, l'épousée de Cyrille, se rendre à la paroisse sur !a mule empanachée; pu bien Vénus, la chienne à Brancou, revenir triomphante d'une chasse merveilleuse et mériter un repas homérique; ce sont enfin des draines simples, des récits émus comme les tableaux intitulés Gertrude, Victoire Aubier, Blanche de lieillane. Ce recueil de poésies est une des productions les plus remarquables de la littérature contemporaine. Outre une moralité irréprochable , un jugement droit et sûr, un accent viril, un mâle esprit, on y trouve le caractère distinctif d'un talent parvenu à sa pleine maturité: l'extrême simplicité jointe à une parfaite élégance de forme ; la fermeté concise, la mesure, la brièveté. Avec cela, la couleur vraie, le mouvement naturel, un ton netet franc, une ligne sculpturale, la correction et la lumière, l'unité et la variété. Rien de trop. Ainsi, les poètes grecs avaient rencontré l'originalité; M. Autran a eu le même bonheur.

Vie (LA) el le* éludes ncndétulqnes en Allemagne, par M. Eidmann (1858, in-8°).

Il était autrefois d'usage, dans les universités d'Allemagne, qu'à chaque semestre un professeur, le plus souvent celui.de philosophie, se chargeât de la mission délicate d'initier les étudiants aux devoirs de la vie universitaire, en leur indiquant amicalement et sans nulle pédanterie la meilleure manière de profiter de leurs études. Ces cours, d'une utilité incontestable, avaient un double but : prémunir les jeunes gens contre les séductions et les écueils de leur nouvelle position et opérer la transition des gymnases aux universités, d'un enseignement réglementé et secondaire à un autre plus libre et plus élevé. Cet usage s'est à peu près perdu; c'est à lui que l'on doit le livre de M. Frdmann, chargé de ce cours à Halle, et qui s'en acquitta avec succès. Grâce à une exposition vive, claire et relevée par des remarques piquantes et sarcastiques, le professeur, déjà connu par des travaux philosophiques plus importants, réussit longtemps a attirer autour de sa chaire la majorité des étudiants. Cette série de leçons embrasse toute la vie universitaire, de l'immatriculation à l'examen de sortie, et nous montre l'élève dans ses divers rapports avec ses professeurs, ses condisciples, lape-

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lice et les philistins. Toutes les questions, même celle du duel, sont traitées par lui avec esprit; on pourrait même lui reprocher d'avoir trop d'esprit, de se plaire à des plaisanteries d'un goût douteux, des allusions risquées, et de faire des remarques qui ré- ' vêlent chez le professeur un trop vif désir d'amuser son jeune auditoire. Ce livre n'en renferme pas moins d'excellentes indications et des renseignements précieux; c'est, pour le lecteur français, une véritable initiation à l'organisation intérieure des universités d'outre-Rhin et à la vie universitaire allemande.

Vie (DE LA.) rt de l'intelligence, par P.

Flourens (1859). Dans 'cet ouvrage, P. Flourens expose quelques-unes de ses expériences les plus justement célèbres et en tire des inductions philosophiques. Lucrèce a dépeint en vers admirables le mouvement perpétuel de la matière, traversant tous les corps et ne «'arrêtant nulle part, comme un vaste courant qui, sans altérer leurs formes, pénètre, renouvelle et entretient tous les êtres. Buffon a dit à son tour que l'empreinte ou le moule de chaque espèce était inaltérable, et que rien n'était variable comme la substance qui ; les compose. Cuvier a développé cette grande et simple idée : « Dans les corps vivants, écrit- il, aucune molécule ne reste en place; toutes entrent et sortent successivement; la vie est un tourbillon continuel. La matière actuelle du corps vivant n'y sera bientôt plus, et cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matière future à marcher dans la même voie qu'elle. • Flourens a su prendre sur le fait et rendre sensible aux yeux ce renouvellement successif et intégral de la matière sur les êtres animés. 11 a nourri des animaux avec de la garance, qui teint les os en rouge. En suspendant et en reprenant celte nourriture, il a produit dans les os de ces animaux des couches concentriques alternativement rouges et blanches, témoignages exacts et irrécusables du renouvellement régulier de la matière qui les compose. De cette expérience et de bien d'autres plus délicates et plus curieuses, Flourens a pu conclure que la force qui façonne les êtres et qui détermine la forme de toutes leurs parties est permanente, tandis que la matière passe et s'écoule sans cesse. La matière présente ne serait donc, selon l'expression de Cuvier, que dépositaire de cette force, et elle doit la transmettre à la matière qui lui succédera bientôt.

Les expériences de Flourens sur le système nerveux et sur les fonctions distinctes des diverses parties qui le composent ont plus d'intérêt encore. 11 a établi que la sensibilité et le mouvement sont deux propriétés séparées chez les êtres animés, que les racines antérieures des nerfs sont motrices, et leurs racines postérieures sensibles, si bien qu'en coupant séparément ces racines ou l'une des deux faces de la moelle épiuière qui leur correspondent, on peut abolir à volonté chez l'animal soit la sensibilité, soit le mouvement. A ce propos, il fait remarquer qu'il a découvert la fonction particulière du cervelet, qui est de coordonner les mouvements. Si l'on peut abolir le mouvement, qui dépend de la volotité, ou la sensibilité, qui est passive, la conclusion est facile a tirer : « La sensibilité n'est donc pas l'intelligence, s'écrie Flourens; penser n'est donc pas sentir, et voilà toute une philosophie renversée. >

Enfin, toujours d'après ses expériences, on peut enlever sur un animal, soit par devant, soit par derrière, soit par les côtés, une portion assez étendue du cerveau, sans qu'aucune faculté intellectuelle soit perdue; toute l'intelligence subsiste. Mais, si l'on passe une certaine limite, toutes les facultés disparaissent à la fois. Si la lésion a été pratiquée de façon qu'on puisse la guérir, dès qu'une faculté renaît, toutes renaissent, t Tout se perd, tout renaît à la fois, dit-il; tout n'est donc qu'un; l'intelligence est donc une faculté essentiellement une. Voilà la preuve physiologique de l'unité de l'intelligence. M. Prévost -Paradol, apprenant les résultats des expériences de Flourens, disait : Sans vouloir diminuer en rien le vif et sérieux intérêt que doivent inspirer à tout esprit cultive ces belles expériences, nous ne pouvons leur accorder le privilège de renverser ou d'établir aucune philosophie. Ce serait, en effet, une prétention trop ambitieuse que de croire établir la nature différente des phénomènes qui se passent en nous, par cela seul qu'on leur assigne un siège distinct et des organes séparés. > En effet, localiser divers phénomènes dans des organes distincts, ce n'est point établir qu'ils émanent de forces différentes, pas plus qu'en leur assignant un seul organe on n'établirait qu'ils émanent d'une force unique. La grande affaire, ce ne serait pas tant de localiser dans un organe particulier la force qui pense et de l'isoler des autres, que d'établir son in* dépendance relativement à ce même organe et 8a faculté de lui survivre. Pour en juger, nous en sommes réduits, comme au premier jour du monde, k la pensée s'interrogeant elle-même, et le sca pel, poursuivant ingénieusement la pensée dans son obscure demeure, n'a pas encore dit là-déssus le dernier mot. Mais laissons de côté ces grands problèmes et remercions les savants qui mettent, comme Fiourens, assez de philosophie dans leur- science et assez de science dans

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leur philosophie pour contraindre nos esprits à réfléchir à ces questions redoutables.

Vie d«« animaux, prétendue traduction des œuvres de Jonathan Franklin, par Alphonse Esquiros (1860, 6 vol. in-go). Cet ouvrage d'histoire naturelle et de biographie aneedotique offre un tel intérêt, le sentiment de la. nature inspire si bien l'écrivain qu'on se demande quel peut être ce docteur étranger dont les ouvrages nous arrivent en France sans lui avoir fait un renom légitime dans son pays; car il ne parait pas que le docteur Jonathan Franklin ait eu au delà, de la Manche la réputation que son soi-disant traducteur lui fait de ce côté. Esquiros lui consacre pourtant, dans l'introduction de son premier volume, une intéressante biographie. Ses voyages lointains, son séjour prolongé dans l'Inde, sa passion pour l'étude, l'obscurité de sa vie retirée ont empêché ses concitoyens de s'occuper beaucoup de ce savant enthousiaste, qui étudiait les œuvres de Dieu pour le plaisir de les connaître et sans l'ambition de se faire connaître lui-même. Le vieux Jonathan, après bien des courses, bien des observations, une longue vie d'étude, n'a laissé que des notes, qne des fragments; Esquiros les a réunis et en a formé un ouvrage entièrement nouveau, dans lequel il a peutêtre eu une part plus considérable qu'il ne l'avoue.

Quelle que soit l'origine de la Vie des animaux, c'est l'œuvre et non l'homme que nous devons examiner, ou plutôt c'est l'homme tel que son œuvre l'a révélé. La première condition pour observer la nature, c'est de l'aimer. La science peut nous transmettre des classifications, des méthodes, mais les secrets de la vie ne se dévoilent qu'à ceux qui embrassent les êtres vivants dans une immense sympathie. Malgré tout ce qu'on dit de l'invariabilité de l'instinct, la véritable histoire naturelle est, comme l'histoire humaine, celle même de la vie des individus. Il y a une biographie des animaux et elle se compose, dit Esquiros, comme la biographie des grands holnrnes, d'anecdotes recueillies par ceux qui les ont connus. • On ne peut donuer une idée de leurs mœurs, de leurs caractères, de leurs habitudes que par le récit de ceux qui les ont observés et qui ont été admis dans leur intimité. » Il y aura donc dans ce livre de nombreux épisodes formant l'histoire dea différents individus de lu création. C'est un trait particulier ajjx ouvrages d'histoire naturelle écrits en Angleterre. Esquiros a trouvé chez les Anglais un autre avantage comme naturaliste. C'est le sens pratique qui les porte à s'efforcer de faire passer tous les animaux sauvages sous la main de l'homme. Ils ont poussé aussi loin que possible l'art de la domestication et celui de l'acclimatation. L'auteur a vu dans l'histoire naturelle un enseignement et une consolation, et il mêle sans cesse aux pages instructives des pages louchantes. L'introduction nous rappelle un épiaode de la vie de Mungo-Purk perdu dans le désert africain, brise, épuisé, près de mourir. Tout à coup, une petite fleur de mousse offre à ses yeux lu délicate structure de ses racines, de ses feuilles et de ses capsules, et reporte sa peusée vers l'être qui veille sur ses humbles créatures. 11 reprend courage, et, domptant la faim el la fatigue, il se reim-t eu marche, soutenu par la pensée de la puissance et de la boute divine. Et Esquiros fuit ce retour sur'lui-inéine : « Il y a d'autres déserts que les plaines nues et brûlées de l'Afrique; tous les jours l'âme tombe de découragement au milieu des tristesses de la solitude, de la prison ou de l'exil. Tous les jours, des cœurs héroïques souffrent de la misère et de la faim; tous les jours, des têtes alourdies par le fatal sommeil du désespoir cherchent l'oreiller de la tombe pour s'y reposer à jamais. Dans ces moments d'épreuve et de prostration morale, il suffit quelquefois à l'homme qui a le goût et la connaissance de la nature, d'une petite fletfr, d'un chant d'oiseau, de la vue d'un insecte pour que le cœur s'élève avec ses espérances vers l'auteur de l'univers, et pour que le voyageur harassé reprenne sa course à travers le désert de la vie. ■ Les plus humbles êtres organisés, les plus bas placés dans la série végétale ou animale ne sont pas toujours les inoins intéressants ni ceux qui parlent le inoins à l'esprit de l'homme. Un reflet de la grandeur de la création tout entière reluit jusque sur les petites créatures. Moins un animal vivant semble capable de penser à cause de l'infériorité de ses organes, plus, à la vue des actes de sagesse et de prévoyance qu'il accomplit, on doit croire que quelqu'un a pensé pour lui. Cette expansion du sentiment sur tous les objets vivants, loin de nuire à l'esprit d'observation, l'excite et le soutient. Cette sorte de familiarité qui s'établit entre le naturaliste et les êtres dont il écrit l'hisr toire le fait pénétrer dans les détails les plus intimes. On peut prendre au hasard, dans les six volumes de la Vie des animaux, un mammifère ou un insecte, un crustacéou un mollusque, un reptile ou un oiseau, on verra comme les mœurs de chaque individu sont naturellement décrites et comme la nature est toujours prise sur le fait. Nous en tirons un exemple du chapitre des chauves-souris. Rien de plus curieux et de plus touchant que la manière dont ce vilain mammifère remplit les devoirs de la maternité. Les plis

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si affreux h voir de son aile se transforment en un berceau chaud et moelleux, La mère se suspend la tête en bas tandis qu'elle tient son nourrisson contre sa poitrine. « Cette manière de bercer les petits sous son aile, dit Esquiros, a quelque chose de poétique et de touchant qui contraste avec la laideur de ces animaux nocturnes. Si les anges avaient des enfants, ils les élèveraient ainsi. > Mais voici encore une observation plus étrange : « Une chose à laquelle peut-être on ne s'attend pas, c'est que les chauves-souris sont extrêmement coquettes. La plupart de celles qu'on a été à même d'observer se montraient très-délicates et très-scrupuleuses sur le chapitre de la toilette. Ou les a vues passer un temps considérable k se peigner elles-mêmes avec leurs pieds de derrière. Se peigner, il n'y a encore là rien de bien extraordinaire, mais se faire la raie, voilà ce qui annonce un soin particulier de sa personne; eh bien ! les chauves-souris partagent leurs poils avec autant d'exactitude et "de prétention qu'en met une jeune lady à diviser en deux sa chevelure. Nos petites-maîtresses (ce sont les chauves-souris que je veux dire) tracent une belle ligne droite depuis ia tête jusqu'à la queue, en passant par le dos. Où la coquetterie, direz-vous, va-t-elle se nicher? On peut répondis à cela que les mâles et les femelles des chauves-souris se voient mutuellement, .non avec nos yeux, mais avec les yeux de leur nature, peut-être avec le3 yeux du sentiment, et qu elles se trouvent parfaitement belles. >

Tel est le ton général du docteur Franklin ou de Esquiros, remarquable par sa bonhomie, par sa simplicité quelque peu puérile et par un sentiment vrai.

Vie souterraine (LA) OU les Merveille» du inonde souterrain, par M. L. Simonin (1868, in-8«). Les merveilles du inonde souterrain, c'est-à-dire de la géologie et des mines, offrent un vaste champ à la curiosité humaine. M. Simonin, qui en a fait une longue étude, était plus capable que bien d'autres d'introduire le lecteur et de le guider dans ce inonde si digne d'être connu. Il l'a fait en éliminant les détails trop techniques et en insistant sur ce qui doit plaire au lecteur, qui demande plutôt à être intéressé et mis légèrement au courant des questions scientifiques qu'instruit à fond. Il commence par décrire à grands traits l'édifice souterrain où gisent les merveilles qu'il veut faire admirer. Les fossiles se rencontrent sur sa route, il s'en occupe ; puis il aborde l'exploitation souterraine, principalement celle des carrières, parmi lesquelles il décrit de préférence les carrières de marbre et celles des pierres de construction de Paris, toutes les deux si curieuses à tant de titres. Les liions métalliques donnent ensuite matière à une étude de géologie appliquée où l'industriel peut trouver d'utiles notions, en même temps que l'homme du monde y rencontre des détails pleins d'intérêt. La description des trésors minéraux que la terre renferme se termine par une étude sur les sels et les gaz naturels, puis, en manière d'épilogue, l'auteur jette un coup d'œil sur les houillères françaises, qui méritent bien cette attention particulière, puisque aujourd'hui le charbon et le fer composent une partie importante de la richesse d'un pays. Dans cet ouvrage, la science se cache sous des formes agréables propres k la vulgariser. Nous signalons k l'attention des lecteurs une digression sur l'homme fossile; elle est intéressante quoique l'auteur ait tiré des découvertes récentes des conséquences peut-être trop larges. M. Simonin cherche d'ailleurs k concilier les données de la paléontologie, science entièrement moderne, avec les assertions de la Bible; c'est ainsi qu'il estime que la question de l'antiquité de la terre est vidée entièrement par la transformation des jours'de Moïse en périodes d'une durée presque indélinie. Nous ne suivrons pas M. Simonin sur ce terrain où tout homme sérieux refuserait aujourd'hui de s'engager.

Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architecte», par Vasari. V. Peintres, SCULP- TEURS, architectes (vies des).

Vies dea hommes Illustres, par Brantôme.

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