V, DENRÉES
— Encycl. Dans l'administration militaire, on entend par vivres les farines, le pain, la biscuit, les viandes, le riz, les légumes, le vin et l'eau-de-vie. Depuis le commencement de nos guerres d'Afrique, on y a ajouté le café. Les anciens entendaient par vivres tout ce qui sert à lu nourriture d'une armée; on comprend dès lors qu'un général y apporte toute son attention; car, si la maxime de Caton : La guerre nourrit la guerre, est admissible dans cei'tajns cas, lorsqu'il s'agit, par exemple, de petites armées agissant dans des pays fertiles, il est bien évident que, pour nourrir des troupes nombreuses comme celles que les Perses, les Romains et les modernes ont mises sur pied, il faut s'être assuré d'avance de pouvoir les nourrir pendant au moins une campagne. Cambyse conseillait a Cyrus de ne s'engager dans aucune expédition sans avoir vu par lui-même si l'on avait pourvu à ce premier besoin de la guerre; Paul-Emile, avant de partir pour la Macédoine, voulut s'assurer du transport des vivres. Malheureusement, le successeur de Cyrus et Darius l" ne prirent pas le même soin; ils virent périr leurs armées, le premier dans tes sables de l'Ethiopie, le second dans les déserts de la Scythie. Hérodote, dans son récit de cette expédition contre les Ethiopiens, nous apprend que, « avant la cinquième marche, les vivres manquèrent; on eut d'abord recours aux bêtes de somme, puis aux plantes et aux racines tant que les troupes purent en trouver dans la terre; mais lorsqu'on fut entré dans les pays de sable, les soldats tiraient entre eux au sort et mangeaient un des leurs sur dix. • Il ne suffit pas, pour être général, de savoir commander les troupes, les diriger un jour d'action ; les généraux habiles sont ceux dont le génie prévoit toutes les difficultés à vaincre. Les meilleurs généraux ont toujours eu le toiu de s'assurer des vivres de toute espèce et d'établir des magasins près de leur camp. Lorsque Xerxès envahit la Grèce, il fallait, au dire d'Hérodote, plus de six cent mille boisseaux de blé par jour pour la nourriture de son armée. Il faut rendre cette justice au roi des Perses qu'il n'avait rien négligé pour ses approvisionnements, ce qui n'empêcha pas ses bataillons d'être réduits par la famine. Plutarque dit que l'armée de Darius HE eût été atfamée, s il avait suivi les avis de Memnon de Rhodes, qui voulait que, pour nourrir les troupes, on ravageât dans l'Asie Mineure une certaine étendue de pays où ce prince devait passer. Le peuple qui s'occupa le moins des vivres fut le peuple grec. Il y avait à Athènes un intendant des vivres dont les attributions consistaient simplement à emmagasiner les grains et à Jes distribuer aux soldats. A l'armée, les généraux étaient chargés de cette distribution, et, plus tard, on créa des stratèges questeurs qui s'en occupèrent. La première et la seconde guerre punique montrent que les Carthaginois ne se mettaient jamais en campagne sans être abondamment approvisionnés. Chez les Romains comme à Athènes, la nourriture des troupes était confiée à des questeurs. Chaque fantassin recevait quatre boisseaux de blé par mois. Le cavalier avait droit ta douze boisseaux, parce qu'il avait deux domestiques. La quantité de blé des officiers augmentait en proportion de leur paye. Les fantassins portaient sur leurs épaules leurs vivres de plusieurs jours, ce qui diminuait d'autant l'attirail des bagages. On ne distribuait guère de pain cuit que lors des embarquements, ie soldat devant, à terre, moudre son blé au moyen d'un petit moulin qu'il portait avec lui et faire cuire son pain, non dans un four, mais sur des charbons ou sous la cendre. Le questeur était chargé des moyens de transport des vivres depuis le lieu de départ de l'armée jusque sur le théâtre de la guerre. Polvbe parle des magasins de toute espèce que les consuls avaient formés à Erbesse pour être en mesure de combattre les Carthuginois. Hannon ayant enlevé ces magasins, les Romains furent réduits à la famine. Cassius animait ses troupes en leur dépeignant l'embarras d'Octave et d'Antoine
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qui ne pouvaient tirer leurs ressources que du fond delaMacédoinc, tandisquelui faisait venir prompteinent les siennes par mer. César eût infailliblement péri avant lu bataille de Pharsate, faute de mures, si Pompée avait su gagner du temps. Vègèee, dans ses écrits, donne de curieux détails d'économie sur les vivres et la police des magasins. L'empereur Adrien regardait les entrepôts de vivres comme l'une des préongiions les plus importantes 'a la guerre. Alexandre Sévère avait formé des magasins dans tontes les villes considérables des frontières de l'empire; ces magasins auraient pu fournir à une armée entière {tendant un an. Lorsque l'empire futdémem- >ré , les barbares suivirent les anciennes coutumes pendant quelque temps; mais ces coutumes se perdirent insensiblement et firent place à de nouvelles. Les Français furent les premiers à les changer ou plutôt à les régler de nouveau. La première fourniture réglée fut faite par les commis des rois, sous Philippe le Bel, en 1311. Louis XI, roi organisateur, créa deux commis généraux des viures en 1470. Au xvie siècle, les troupes étant dans l'obligation de pourvoir elles-mêmes à leur nourriture, le gouvernement n'y concourait qu'en veillant à ce que les lieux qu'elles occupaient ou traversaient fussent convenablement approvisionnés. Cette aetion du gouvernement devint bientôt insuffisante. Henri II fut obligé d'établir, sous le litre de commissaires des vivres, des officiers chargés spécialement de veiller aux approvisionnements. Il y avait deux sortes de commis ou commissaire:). Les uns, établis dans les lieux de passage des troupes, y formaient des magasins de denrées. Les autres approvisionnaient les garnisons et les places frontières. Les habitants fournissaient par réquisition les voitures pour le transport des vivres. Henri II, pour soulager le. peuple, créa 20 offices de capitaines de charrois pour lever 4,ûoo chevaux de trait, 1,000 charretiers et 600 charrettes. Dès que la guerre finissait et que les troupes étaient licenciées, chaque commis dressait un état de la recette et de la dépense des uivres dont il avait eu la gestion. Ce qui resiait en magasin était distribué aux personnes que le roi voulait gratifier.. Henri III changea cette méthode aux états de Blois (1579); il voulut que l'on distribuât les vivres aux populations. Vers ia même époque, le maréchal' de Montpensier inventa la méthode des traités avec des fournisseurs. Tous les autres généraux imitèrent Son exemple, mais cette mode devint trop coûteuse et trop fertile en abus; Sully en rev'nt k l'action et à la surveillance immédiate du gouvernement. Louis XIII érigea en titre d'office quatre commissaires généraux, nommés conseillers surintendants des vivres. Us avaient la direction des fournitures particulières de vivres que l'on fai-ait aux gens de guerre. Ils avaient, outre 3,000 livre;, d'appointements, un droit de 4 pour 100 sur les fournitures, ils avaient leurs entrées aux conseils du roi et pouvaient y proposer tout ce qu'ils trouvaient à propos de soumettre au sujet de leur charge. Le roi créa, en même temps, six trésoriers des viores, qui avaient la manipulation des fonds. Avec le siècle de Louis XIV et sous le ministère de Louvois s'étendit et se consolida le règne des fournisseurs. On traita avec des entrepreneurs pour les fournitures aux troupes cantonnées dans les places frontières, et ce Service fut appelé le service des garnisons. Les troupes restées dans le centre du royaume continuèrent d'être livrées aux anciens usages, c'est-à-dire k leurs propres soins ou à ceux des autorites légales. La fourniture aux troupes était alors partagée entre plusieurs compagnies. Dans les traités, les prix n'étaient stipulés que pour un au, parce que l'on ne croyait pas alors que des hommes sages pussent garantir un prix immuable pendant six ou sept années sans se reserver de trèsgrands^ avantages. Toutes les dépenses étrangères à la pauificaliun et à la distribution restaient a la charge du gouvernement, ainsi que certaines dépenses d'administration. Aux armées, le générai des uivres communiquait aveu le gênerai eu chef et ne recevait d'ordres que de l'intendant général. Il avait accès auprès du ministre. Le duc de Choiseu), devenu ministre, mit le service des uivres en régie dans un but d'économie. Ce ministre dit, dans ses mémoires: «Je prouverai, quand on voudra, que la régie économise au roi 500,000 livres par année. Je n'ai fait de tort qu'au ministre de la guerre, à qui j'ai été, dans toutes les parties, les moyens de placer ses protégés. 1 (T. 1er, -p. 150). Le duc de Choiseul quitta le ministère eu 1771, etquelques difficultés survenues de la partie l'abbé Terray, alors contrôleur des finances, déterminèteni M. de Monteynurd à rappeler les compagnies. Le eoiiue de Saint-Germain les écarta de nouveau en 1776 et rétablit la régie, qui se maintint sous le prince de Montbarrey jusqu'en 1784. Alors le maréchal de Segurla tran^furiua en entreprise et reunit dans un seul traité les deux grandes divisions du nord et du uiiut. En 1788, on admit l opinion que tout ce qui se rapporte a 1 existence ou soldat peut et doit être exécuté par lui. On remit aux régiments le soin d'acheter et de manutentionner les giains.sous la surveillance du directoire de lu guerre ; mais, dès le mois d'avril 1790, il.fallut rappeler les inunitionnaires des vivres et des fourrages. L'Assemblée constituante
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décréta le 7 septembre 1791 que les fournitures militaires seraient adjugées au rabais, k l'exception de celles des vivres et des fourrages, pour lesquelles le ministre traita de gré à gré avec des compagnies. Aussitôt après ce décret, il se forma une compagnie des vivres, divisée en deux sections, qui passa un traité avec le ministre. Ce traité n'eut point d'exécution k cause des troubles qui agitaient alors le pays k la fin de 1792. Le ministère établit un directoire d'achats et une régie manutentionnaire. En 1796, il y eut cinq ou six entreprises à la ration et des traités avec diverses administrations. Nous voyons en 1797 se former quatre grandes compagnies auxquelles on distribua l'intérieur et les animes voisines des frontières. Ces quatre compagnies furent réunies en une seule l'année suivante, puis on en revint aux entreprises. Au mois d'octobre 1807 commença une régie dirigée par le comte Maret, conseiller d'Etat. En 1814, une entreprise succéda k la régie. Elle cessa son service en mai 1817, après la mauvaise récolte de l'année précédente. Au moment d'entrer en campagne en 1823, les vivres ne parurent pas suffisamment assurés; les marchés Ouvrard, de scandaleuse mémoire, furent passés. La direction ne se releva pas de cet échec et sa suppression fut décidée. A partir du 1er septembre 1827, on ne dit plus le service des uivres, mais le service des subsistances.
. De nos jours, le service des subsistances militaires dépend de l'intendance (v. ce mot). Il se divise en deux sections distinctes :
l° Le service des vivres destinés à l'homme, de leur conservation et de leur distribution. 2° Le service des fourrages.
i° Service des vivres. Eu temps de paix, les magasins de l'Etat fournissent seulement le pain aux troupes. Le pain, fabriqué par les manutentions militaires et connu sous le nom de pain de munition, doit provenir d'une farine, de pur froment, bien fabriquée et blutée avec extraction de 20 pour 100 de son, s'il s'agit de blé tendre, et de 12 pour 100 seulement s'il s'agit de blé dur.
La ration de pain est de 7 hectogrammes et demi. Les pains sont de deux rations ; leur forme est ronde; chaque pain pèse I kilogramme et demi.
i Lorsque le pain, dit M. Haussmann, sousintendant militaire en retraite, doit être conservé pendant plusieurs jours, 011 le bisenite, c'est-à-dire qu on lui fait subir une longue cuisson île manière à dessécher la mie. Pour ie service des armées en campagne et des approvisionnements de siège, On fabrique.au lieu de pain, du biscuit en galettes ordinairement carrées, qui subit une manipulation et une cuisson particulières et renterme sous un moindre poids la même quantité de matières nutritives. La ration de biscuit n'est que de 5 hectogrammes et demi.
• Les grains nécessaires à l'approvisionnement des magasins de la guerre proviennent ou des marchés passés par suite d'adjudications publiques pour chaque place, ou des marchés de gré à yré conclus avec l'autorisation du ministre de la guerre. La réception de ces blés se fait sous la surveillance des fonctionnaires de l'intendance militaire.
» Dans certain nombre de places importâmes, telles que Paris, Lyon, Marseille, etc., l'administration militaire possède des moulins, mus par la vapeur ou par un moteur hydraulique, faisant partie doses établissements manutentionnaires et où ses blés sont moulus par les soins des officiers d'administration comptables. Dans les autres places, les moutures se t'ont dans les moulins du commerce et par les meilleurs procédés. Les officiers comptables sont pourvus des instruments nécessaires pour vérifier l'exactitude du blutage au taux réglementaire de 20 pour 100 pour les blés tenUres et de 12 pour 100 poulies blés durs, »
On emploie le même mode d'achat pour les liquides dont on approvisionne les magasins militaires, le vin, dont la ration est d'un quart de litre, l'eau-de-vie, dont la ration est d'un seizième. Les liquides ne sont distribués que dans des cas exceptionnels ou les jours indiqués par le règlement.
Les denrées nécessaires en campagne sont achetées de la même manière par l'administration militaire. La ration de viande est d'un quart de kilogramme par homme et par jour; la ration de légumes secs est de 6 décagrammes, celle de riz de 3 déc*grammes, celle de sel d'un soixantième de kilogramme. Inutile d'ajouter que ces denrées sont souvent, en cas de nécessité, remplacées par d'autres.
2U Service des fourrages. Les fourragea pour les chevaux de l'armée comprennent le foin, la paille, l'avoine et l'orge. La ration en est proportionnée à la taille de ces animaux.
Quand les armées françaises se trouvent en pays étranger, les fournitures et approvisionnements sont nécessairement subordonnés aux nécessités de la guerre ou aux marchés et conventions qui ont pu intervenir entre les autorités françaises et les fournisseurs français ou étrangers.
— Allus. littér. l.o viwre et le couvert ; que faut-il davantage? Vers de La Fontaine.