V. Ninive
Voynge géographique et astronomique dau* le* partie* aepteufriouale* de lu Itu*- »ie, par Billiugs. V. Kiissie.
Voyage autour de la mer Morte et don* le* terre* biblique*, pur M. de Sauley. V, Morte (nier).
Voynge d'Orenbourg a Boukbara, par G.
de Meyendorff. V. driinbourq.
Voyage de Péklu A trader* la Mongolie,
par Tiiukolïxky. V. PÉKIN.
Voyage eu Sardaigne, par La Marinora, V. Sakdaione.
Voyuge aux Pyrénéc*, par Tu'me. V. PY- RÉNÉES.
Voyage amusant (Le) [El Viaje Clitretenidn], ouvrage espagnol d'Agostino de Rojas (1803. in-4u). Ce livre est le Roman comique du l'Espagne; et qui l'aurait pu écrire mieux que ce Rirjns qui passa su vie sur les grands chemins, jouant des farces, dupant son publie et son auberge, toujours réduit aux abois et toujours fertile eu expédients? Ses amis l'appelaient le chevalier du Miracle, a cause de sou industrie merveilleuse. Page, éniiiiunt, puis soldat, prisonnier en France, où il servit le roi sur les galères, à la Rochelle, de retour en Espagne, il se fit historien, écrivain public, puis notaire. C'est cette vie pleine d'aventures dont il a retracé les épisodes marquants dans son Voyage, et encore sans do ne n'u-l-il raconté que ce qu'il a bien voulu. Comme Villon, dans les moments extrêmes, il jouait volontiers du croo et de la pince, et il dut avoir quelques démêlés avec la saint*— heriuandad. Il s'en cache à peine, et le Vinje entretenido relate comme de bonnes forces de véritables filouteries. L'ouvrage est tout entier écrit de verve, et la lecture en est tort amusante.
Qnaire bons utnis, voués ii la même existence avemureuse, parcourent l'Andalousie, jniiBui la comédie de ville eu ville; ce sont Rios, Ramirez, Solauo et Rojas. En chemin, les amis dissertent, racontent des aventures, récitent des vers. 11 n'y a pas plus de roman que Cfla; tout l'intérêt est dans ce dialogue et dans ces courtes narrations que Rojas coupe le plus souvent eu recitant quelque loa. Ce sont sans doute des morceaux composés précédemment par lui, mimés dans les villages entre quatre chandelles et qu'il a enchâssés de la sorte dans son livre. Ces compositions ont pour la plupart une grande originalité; quelques-unes sont bizarres et ressemblent à de vraies parades; il y a uns dissertation grotesque sur la lettre R, et sept loas sur les sept jours de la semaine, qui ont dû faire pâmer d aise le public de ce tempslà. Parfois, les narrations prennent la proportion d'un roman ou d'une nouvelle; telle est l'histoire du capitaine Leouardo, prise, quittée et reprise par les interlocuteurs pendant trois livres successivement; mais Rojas n'ennuie jamais. On trouve de tout dans ce singulier ouvrage, des renseignements curieux sur les villes que traverse la bande joyeuse, sur les églises, les pèlerinages, les t mœurs locales de Sévilie, Carinoua, Tolède, Jaen, Bnigos, etc.; ils en connaissent tes moindres ruelles et toutes les auberges borgnes. Mais la partie la plus originale traite de la vie des Comédiens de ce temps et des aventures particulières des quatre pauvres diables. Ou se tigure difficilement qu'au temps de Lope de Vega les comédiens de province fussent si misérables. Rojas, dans la page la plus amusante du livre, décrit les diverses espèces de troupes en voyage. Il en distingue huit : le bululû, le nuque, la gangaritla, le cambaleo, la yarnacha, etc. Le bululù est un acteur tout seul ; il va & pied et passe son chemin; s'il rencontre un village, il parle au curé, loi oit qu'il sait une comédie ou quelque iou, qu'on n'a qu'à réunir le barbier et le sacristain. Tout le monde prend place, il monte sur une malle et récite en disant : La dame entre et du ceci et ceci. Le cure l'ait le tour ne la grange son chapeau à la main; on reunit quatre ou cinq quartos, un morceau de pain, et avec cela bon voyage 1 Le nuque est composé de deux coméuiens •voyageant ensemble ; ils savent un intermède, quelque peu d'autos, récitent des octaves et deux ou trois loas; ils prennent un ochavo par place, possèdent une barbe en peau de mouton et jouent du tambour. Ils vivent fort heureux, dorment habillés, cheminent tout dus, mangent s'ils ont faim, se couchen* *1ans la paille
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et souffrent moins de la vermine en hiver qu'en été. La gangaritla est une troupe plus considérable; ils sont trois ou quatre hommes avec un jeune gars pour jouer les amoureuses; ils représentent l'auto de la Brebis égarée, ont barbes et perruques, empruntent des robes et négligent parfois de les rendre, prennent un quarto d'entrée, demandent du pain, du fromage, des sardines, mangent cela en guise de rôti, boivent du vin, dorment par terre, cheminent menu, jouent dans les fermes et marchent en croisant les bras, d'autant mieux qu'ils n'ont pas du manteaux. Le cumbaleo se compose d'une femme qui chante et de cinq hommes qui braillent; ils jouent les autos, traînent une malle d'effets que pourrait porter une araignée, demandent dans les fermes un morceau de pain, une grappe de raisin, et dans les- villes six maravédis. Ils restent au même endroit cinq ou six jours, louent un lit pour la femme.... A midi, ils mangent la soupe grasse, chacun sixéeuelles toutes chaudes, s'asseyent h table et parfois sur le lit. La femme fait les parts, mesure le vin et chacun s'essuie où il peut, car ils n'ont entre eux tous qu'une serviette, et la nappe est si courte qu'il s'en faut de dix doigts que la table soit couverte. Dans une garnacha, ils sont cinq ou six hommes, une femme pour les premières amoureuses et un jeune garçon pour les secondes; ils ont une malle avec deux jupes, une robe, trois couvertures, barbes, perruques, etc. Ils restent huit jours, dorment quatre dans un lit, mangent lu soupe et le bœuf ou le mouton, ont le vin par setier, la viande par once, le pain par livre et la faim par quintaux. La bojiijanga, la farandula et lu çompunia, troupes de huit à quinze personnages, complètent cette curieuse série. Les représentations des troupes pauvres, du nuque et de la gnngarilta, étaient entièrement primitives. Rojas raconte qu'il arrive un jour, lui troisième, dans un village et déclare qu'il va jouer Cuïu et Abel; au moment ou Caïn va tuer son frère, il s'aperçoit qu'il manque du couteau nécessaire et il IVgorge avec une barbe en peau de mouton; le peuple siffle, tempête,, et l'aubergiste vient reclamer des draps que Rojas lui a volés ; la troupe décampe au plus vite. Une autre fois, ils jouaient la liësitrrection de La titre ; l'imprésario faisait le Christ ; mais il eut beau crier: Lazare, lèvetoi I personne ne bougeait. Lazare, qui s'était ennuyé au fond de sa boite, était allé faire un tour. L'auteur cria au miracle et déclara que Lazare était monté directement au ciel; le public s'efforça d'y croire.
Scarron connaissait sans doute El Viaje entretenido, car il étudia beaucoup la littérature espagnole ; mais son Roman comique n'en est pas une imitation ; suivant l'expression fort juste de M. de Puibnsque, c'est un fiendaiu à l'œuvre de Rojas, rien de plus, et e mérite des deux est égal.
Voyage de Chapelle et Dacbaumont (1656, in-Su). Cette bluette, moitié vêts et moitié prose, fut très-célèbre au xvn« et au xvitte siècle. La fausseté du genre et les imitations nombreuses qui en ont été faites en ont un peu défloré pour nous la fraîcheur et la grâce. C'est la relation aimable d'un voyage fait dans le Midi par ces deux • bons compagnons, • Chapelle et Bachaumonl, dont le premier restera illustre dans l'histoire littéraire, moins par son talent que par son esprit et surtout par ses amitiés et ses fréquentations. Il avait déjà trente ans quand fut publié son Voyage (1656). Il a devancé ainsi de dix ans les premières Satires de Boileau et de trois ans les Précieuses ridicules de Molière. L'anecdote des précieuses de Montpellier, qui est un des endroits les plus agréables de son Voyage, indique déjà la révolution littéraire qui sera entreprise plus violemment par ses deux amis. Déjà, sous une plaisanterie affable et douce, il commence à se railler des futures victimes de Bnileau. Cette date de 1656 a donc son importance et donne à l'œuvre de Chapelle uue petite signification historique. 11 ne faut point oublier qu'elle fut écrite en pleine littérature des Scarron, des Pellisson, des Chapelain, des Ménage, etc., et il faut lui savoir gré de n'être pas plus de son temps par le faux goût et par l'emphase. Si on pouvait supprimer les vers qui trop souvent redisent en rimes lâchées et diffuses les choses que la prose exprime avec beaucoup plus de fruesse et de charme naturel, l'œuvre aurait moins vieilli et nous semblerait plus gracieuse, n'étant plus déparée par ce mélange tout k fait désagréable de la prose et des vers. Ce n'est point que parfois un couplet ne se détache avec assez de verve et une prestesse agréable. Parfois même, sans atteindre jamais à la grande poésie, quelques vers sont heureusement attendris, pour ainsi dire, d'une sorte de sentimentalité douce; comme, par exemple, cette description d'un bosquet dans le parc du comte d'Aubijoux, laquelle commence par ces deux vers :
Sous ces berceaux, qu'Amour expris Fit pour toucher une inhumaine.
Sainte-Beuve, quia consacré, dans ses Causeries du lundi, un article au Voyage de Chapelle et Bachaumont (t. XI, p. 32), blâme comme de fort mauvais goût et comme trèsdésagréable l'aventure de d'Assoucy, qui y est racontée; et, de tait, elle détonne singulièrement dans cet ensemble charmant et léger.
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Enfin, pour porter un jugement d'ensemble, ce Voyage, très-amusant en somme, est une œuvre toute naturelle et toute gracieuse de deux aimables épicuriens qui, suns autre souci que de bien boire et bien manger, se plaisent k rire doucement, plutôt à sourire, après boire. Voltaire, qui, dans son Voyagea Berlin, adressé à sa nièce, Mm<> Denis, a imité allègrement la bluette des deux amis, en parle ainsi : ■ N'aliez pas imaginer que je veux égaler Chapelle, qui s'est fait" je ne sais comment, tant de réputation pour avoir été de Paris à Montpellier et >-n terre papale et en avoir rendu coinpte à un gourmand. » Le même, parlant encore du récit, de ce voyage, dit que du < plus charmant badinage il fut la plus charmante leçon. ■ Or, Voltaire se connaissait en esprit et en badinage. Nous avons dit, en commençant, que Chapelle eut de nombreux imitateurs, ce qui suftit à prouver le succès et la vogue île son Voyage. En effet, à Voltaire déjà mentionné, il faut ajouter La Fontaine, qui a adressé à su femme une relation d'un Voyaye de Paris en Limousin (1662); llamilton ; Regnard, dans son Voyaye en Normandie ; Le Franc de Potnpignau, dans son Voyaye en Languedoc et en Provence (1740); Desinahis, dans sou Voyaye à Saint-Germain; Boul'flers, dans Ses Lettres sur la Suisse (1762), et l'artiy, dans son Voyage en Bourgogne (1777), etc., etc. Le Voyaye de Chapelle et Buchaumunt a eu d'assez nombreuses éditions; il a été publié en 1704 à Wrecht; à La Haye en 1732, chez Gosse; à Amsterdam en 1751, chez Zach.
Chaslelain; à Genève, en 1751 (in- 12>. L'édition de 1821, chez Le Bè^-ue (Paris m- 12), fait partie de la Bibliothèque d'une muison de campagne. IX a été encore réédité par Delangle frères (Paris, 1853, in-lfii, dans la Collection des petits classiques français.
Voyage du pèlerin (le), par Bunyan (1688). Après la Bib.e, le livre le plus répandu en Angleterre est le Voyaye du pèlerin, par le chaudronnier Buiiymi. « C'est, dit M. Taine, que le fond du protestantisme est la doctrine du !>alut opéré par la grâce, et que, pour rendre celte doctrine sensible, nul artiste n'a égalé Bunyan. > Durant uue captivité de douze ans, Bunyan composa ce livre, n'ayant pour toute lecture que la Bible et le Livre des murtyrs. Le Voyage du pèlerin est un manuel de dévotion a I usage dès simples, en même temps qu'une épopée allégorique de la grâce. C'est un homme du peuple qui parle au peuple et qui veut rendre sensible à tous la terrible doctrine de la damnation et du salut. Voici l'analyse succincte de cet ouvrage. Du haut du ciei , une voix a crié vengeance contre la cité de la Destruction, où vit un pécheur nommé Chrétien. Klfrayé, il se lève parmi les railleries de ses voisins et paît pour n'être point dévoré par le feu qui consumera les criminels. Un homme secourable, Evangélisle, lui montre le droit chemin. Un homme perfide, Sagesse-Mondaine, essaye de l'en détourner, Son camarade, Maniable, qui l'avait d'abord suivi, s'embourbe dans les marais du Découragement et le quitte. Pour lui, il avance bravement à travers l'eau trouble et la boue glissa nie et parvient à la porte étroite, ou un sage interprète l'instruit par des spectacles sensibles et lui indique la voie de la cité céleste. U passe devant uue croix, et le lourd fardeau des pèches qu'il porte sur ses épaules se détache et tombe. Il grimpe péniblement la colline escarpée de la Difficulté et parvient dans Un superbe château, où Vigliuut, le gardien, le remet aux mains des sages tilles, Piété et Prudence, qui l'avertissent et l'arment contre les monstres de i'eiifer. Il trouve la route barrée par un de ces démons, Apoliyon, qui lui ordonne d'abjurer l'obéissance du roi céleste. Apres un long combat, il te lue. Cependant la route se rétrécit, les ombres tombent plus épaisses, des flammes sulfureuses montent le long du chemin: c'est la vallée de l'Ombre de ta Mort. Il la franchit et anive dans la ville de la Vanué, foire immense de trafics, de dissimulations et de comédies, où il pusse les yeux baissés sans vouloir prendre part aux fêtes ni aux mensonges. Les gens du lieu le chargent de coups, le jettent en pruon, le condamnent comme traître et révolté, brûlent son compagnon Fidèle. Echappé de leurs mains, il tombe dans celles du géant Désespoir, qui le meurtrit, le laisse suns pain dans un cachot infect et, lui présentant des poignards et des cordes, l'exhorte a se délivrer de tant de malheurs. U parvient enfin sur les montagnes Heureuses, u'où il aperçoit la divine cité. Pour y entrer, il ne reste à franchir qu'un courant profond où l'on perd pied, où t'euu trouble la vua^et qu'on appelle la rivière de la Mort. « L'allégorie, le plus artificiel des genres, dit encore M. Taine, est naturelle à Bunyan. H l'emploie partout par nécessité, non par choi.\. Comme les enfants, les paysans et tous les esprits incultes, il change les raisonnements en paraboles, il ne saisit les vérités qu habillées d'images; les termes abstraits lui échappent, il veut palper des formes et contempler des couleurs. C'est que les sèches vérités générales ront une sorte d'algèbre, acquise par notre esprit, fort tard et après beaucoup de peine, contre notre inclination primitive, qui est de considérer des événements détaillés et des objets sensibles, l'homme n'étant capable de con-
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templer les formules pures qu'après s'être transformé par dix ans de lectures et de réflexions. » Ce curieux ouvrage a été traduit en français sous le titre de Voyage du chré-' tien et de la c/irélifime (Neuchàtêl, 1716, în-8°) et sous celui de Pèlerinage d'un nouveau chrétien (Paris, 1772, in-18), souvent réédité.
Voyage* de Gulliver, roman satirique anglais, pur Jonathan Swift. Ce livre immortel parut sous le voile de l'anonyme au mois de novembre 1786. Le témoignage des contemporains prouvera quelle immense impression il produisit immédiatement. • Il y a. environ dix jours, écrivait Gay à Swift, qui était alors en Irlande, le 17 novembre 1726, fut publié ici un livre sur les voyages d'un certain Gulliver,, qui depuis fuit 1 entrelien de toute la ville; toute l'édition fut vendue en une semaine, et rien n'est plus divertissant que d'ent'iidre les opinions différentes de tout le monde sur ce livre, que tout le monde cependant s'accorde a goûter au dernier point. On dit généralement que vous en êtes l'auteur, mais le libraire déclare qu'il ne sait pas de quelle main il l'a reçu. Du haut en bas de la société, tout le monde le lit, du cabinet des ministres jusqu'à la chambre des nourrices. Vous voyez qu'on ne vous fait pas injure en vous l'attribuant. S'il est de vous, vous avez désobligé deux ou trois de vos meilleurs amis en ne leur donnant pas lé moindre soupçon. Peut-être que, pendant tout ce temps, je vous parle d'un livre que vous n'avez jamais vu et qui n'a pas encore touché l'Irlande. S'il en est ainsi, je crois que ce que j'en ai dit suffit pour vous donner l'envie de le lire et que vous me prierez de vous l'envoyer. > — « Gulliver ira aussi loin que John Bunyan, • lui écrivait Arbuihnot. Pope félicitait Swift sans détour : ■ Je prédis, écrivait-il, que ce livre fera désormais l'admiration de tous les boulines. •
L'ouvrage se divise en quatre -parties : dans la première, le héros du livre est jeté sur la rive d'un pays inconnu; c'est Lilliput, où leshummes de la plus haute titi le atteignent 5 ou 6 pouces anglais. Gulliver rend un service H,'nalé au roi de ce pays en lui livrant la flotte de son ennemi, le roi de Blôfuscu, qu'il ramène à la remorque au moyen d'un paquet de ficelles; mais, accuse de haute trahison, pour avuir éieiul d'une façon irrévérencieuse un incendie dans les appartements de In reine, il est obligé de s'enfuir à Blél'uscu, d'où uu hasard heureux le ramené dans sa patrie. La seconde partie est consacrée au voyage à Brogdiugnag. Au lieu de pygmées, ce sont des géants que l'aventurier Uuluver rencontre dans cetie nouvelle contrée, au^si *ages, aussi bien gouvernés que les Lilliputiens sont fous et mal diriges. Puis viennent, dans la troisième partie, les voyages a l'Ile volante de Laputa, aux Balllibarbes, à l.ugguag, a Gloubbdoubdrie et au Jupon. Enfin, lu quatrième et dernière partie est consacrée au voyage dans le pays des Houyhuhuiiis, où les chevaux sont les rois du pays ei ont pour esclaves une espèce d'hommes appelés Yahous.
D'après cet exposé succinct, on peut voir que le plan de cette ingénieuse satire varie dans ses différentes parties. Le voyage à Lilliput est une allusion à la cour et à la politique de l'Angletei re : Wulpole est peint dans le caractère du premier ministre Flhnnap ; les factions des iodes et des whigs sont désignées pur celles des tuions hauts et des tuions plats ; les petits bouiieus et les gros boutions sont les papistes et les protestants. Le prince de Ualies, qui traitait également bien tes whigs et les tories, rit de bon cœur, dit-on, de la condescendance de l'héritier présomptif, qui portail un talon haut et un talon plat. Biefus. u est la France, où l'ingratitude ue la cour lilliputienne force Gulliver ix venir chercher un asile, pour ne pas souffrir les iourinents que l'on a décidé de lui infliger; allusion à 1 ingratitude de la cour d'Angleterre envers Oritiond et Boliugbroke, qui furent obligés de se réfugier en France. Les personnes qui sont initiées à l'histoire secrète du règne de George le' saisiront facilement les nombreuses allusions dont fourmille cet ouvrage. D.ins le voyage à Broguiuguag, la satire est d'une application plus générale, et il est difficile d'y "rien trouver qui se rapporte aux événements politiques et aux ministres du temps; c'est un jugement des actions et des sentiments des hommes porté par des êtres d'une force imtnense'et en même temps d'un caractère froid et réfléchi, doués d'un esprit étniueiuinent philosophique. Le roi de ce pays est la personnification d'un monarque patriote, iudiffereut a ce qui es., curieux, froid pour ce qui est simplement beau et ne prenant intérêt qu'à ce qui concerne l'utilité générale et le b.en de sou pe.iple. Dans le voyage a Laputa, on trouve des uiiusiuns aux systèmes philosophiques les plus accrédites au xvuto Siècle ; mais Swift dirige surtout son impitoyable raillerie contre l'abus de la philosophie et celui de la science elle-même. Le voyage chez les Houyhnhunis est une diatribe anière contre la natura humaine, inspirée par l'indignation qu'éprouvait l'auteur k la vue dès malheurs de l'Irlande. Vivant, malgré lui, dans ce pays où il ne voyait que des tyrans égoïstes et des esclaves opprimés ; ardent partisan de la liberté et de l'inrtêueu-
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dance qu'il voyait chaque jour foulées aux pieds, 1 énergie de sa nature lui lit prendre en horreur et iléshonorer dans ce dernier et virulent pamphlet une race capable de commettre et de souffrir de telles iniquités.
Les "Voyages de Gulliver eurent un succès prodigieux. Jamais, peut-être, ouvrage n'eut autant d'attrait pour toutes les classes de la société. Les lecteurs du grand monde y trouvaient une satire personnelle et politique; le vulgaire, des incidents bas et grossiers; les amis du romanesque, du merveilleux ; les jeunes gens, de l'esprit; les hommes graves, des leçons de morale et de politique; la vieillesse négligée et l'ambition déçue, des maximes de misanthropie sombre et amère. « Les Voyages de Gulliver, dit M. Ilardinge Champion, ont le rare mérite de plaire aux enfants et de faire réfléchir les hommes graves ; les deux premières parties sont les plus intéressantes; la troisième offre moins de suite dans le plan que les précédentes; c'est dans ces divers tableaux, remarquables par leur hardiesse et leur originalité, que Swift exhale à son aise toute sa bile de misanthrope et qu'il flagelle à tour de bras les passions mesquines de la nature humaine; rien de plus commode pour cela que son cadre, où tantôt il représente l'homme en miniature, tantôt sous des formes colossales ; de là, pour lui, l'occasioD de leçons philosophiques , empreintes presque toutes de cette misanthropie qui caractérise souvent les grands génies, esprits chagrins pour la plupart. > On peut reprocher k Gulliver la trivialité et le. cynisme de quelques-uns de ses tableaux, un langage quelquefois obscène, dans lequel il semble se complaire ; la quatrième partie a surtout ce caractère. Swift a souvent inspiré Voltaire. L'auteur des Bornons philosophi* gués, en effet, a beaucoup de lu verve mordante de l'auteur anglais, de son dédain des bienséances et surtout de sa maligne gaieté; seulement, Voltaire attaque plutôt l'organisation du monde, de la société; Swift, plus particulièrement l'homme, dont il cherche il abaisser l'orgueil. • C'est k l'homme, en effet, qu'en veut Gulliver, a dit Prévost-Paradol, et à tout ce que l'on voit de plus excellent en lui-même et dans le monde où il domine, La politique, rabaissée dans le voyage de Lilliput aux débats d'une fourmilière, disparaît devant la calme sagesse des habitants de Brogding'nag et de ce roi philosophe qui, prenant dans sa main et caressant doucement le panégyriste éloquent des institutions et des mœurs de l'Angleterre, lui dit sans émotion que, d'après ses propres peintures, la plupart de ses compatriotes sont la plus pernicieuse vermine k qui la nature ait jamais permis de ramper sur la surface de la terre. Laputa est le théâtre décourageant et ridicule de nos sciences, de nos inventions, de nos efforts pour rendre le séjour de la terre plus supportable et abaisse les plus nobles occupations de l'esprit humain. Mais l'île des Houyhnhums est l'abîme où l'humanité s'engloutit tout entière ; les arts, les lois, les mœurs, la religion, la raison même, tout succombe, la beauté s'avilit, l'amour fait horreur, et, après cette universelle dégradation de tout ce qui peut occuper, charmer, élever l'homme sur la terre, on n'est plus surpris de voir le voyageur qui est rejeté parmi lo genre humain, au sortir d'une telle épreuve, se voiler la face et refuser de voir les hommes. L'art profond de Swift pour prendre et soutenir un personnage apparaît ici consommé et arrivé k sa dernière perfection. Le monde où il nous conduit est hors du nôtre, mais c'est un monde animé où nous nous sentons mouvoir et respirer. C'est une autre vie que la nôtre, mais c'est encore la vie. En un mot, la raison nous défend seule contre des récits auxquels l'imagination se rend sans efforts, et, selon le langage des philosophes, c'est à priori que nous refusons d'y croire. Nos misères mêmes, qui sont le fond de ce livre, y sont moins exagérées que séparées de tout ce qui, dans le monde, les atténue au point de les faire parfois oublier. Ce que Lucrèce appelle les Poslcenia vite, voila, le théâtre où Swift nous conduit et nous enferme, et la vue prolongée de cette moitié de la realité nous remplit d'horreur et de pitié sur nous-mêmes. C'est en ce sens qu'une des rilles d'honneur, si maltraitée par Swift, se plaignant de cet avilissement de la femme et de l'amour, a pu dire ■ qu'il était impie de déprécier ainsi les œuvres du Créateur. ■
Al. Taine a porté sur l'ouvrage de Swift un jugement remarquable que nous avons donne à la biographie de ce dernier. Considéré comme une œuvre d'imagination pure, Gulliver a tant de charmes, et ou le lit si souvent qu'une bibliothèque passerait pour incomplète si on ne l'y trouvait pas. Cependant, ce livre » dû perdre de son intérêt avec le temps; il contenait une foule d'allusions et même de portraits aussi piquants pour les nationaux qu'insipides pour les étrangers et insignifiants pour la postérité. Walter Scott en a donné la clef; mais les originaux n'existant plus, les copies s'estompent et s'effacent en tant que croyons historiques ou anecdotiques. Ce fut Voltaire qui, le premier, vanta en France les Voyages de Gulliver. L'abbé Desfontaines en aonna une traduction pitoyable (1727) ; il publia une continuation de Gulliver, qui est l'œuvre du traducteur, non de. l'auteur. Depuis lors,
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l'ouvrage de Swift a été fréquemment traduit en français, Kn dernière analyse, rappelons au lecteur amoureux d'un jugement sommaire que Voltaire a surnommé Jonathan Swift le Rabelais de l'Angleterre.
Ce voyage d'un homme qui estsuccessivementgéantdansun royaumede nains et nain dans un pays de géants offrait des situations d'une application trop naturelle pour ne pas enrichir la langue d'antithèses pittoresques, tirées tlu cœur même du sujet. Les littérateurs font des allusions fréquentes au chefd'œuvre de Swift et aux diverses aventures dont Gulliver est le héros. La visite aux Lilliputiens est surtout souvent rappelée.
« Le petit garçon était fort pour son âge, mais laid, disgracieux et farouche à l'excès. Depuis un an qu'on l'avait séparé de sa nourrice, il n'avait vu que deux êtres humains, son père et sa grand'mère, et il vivait entre ces deux colosses comme Gulliver dans l'île des géants. •
Edmond About.
« Cent ans après la mort de saint Charles Borromée, on lui éleva une statue colossale, haute de 96 pieds. On raconte, entre autres choses merveilleuses à propos de Cette statue, je ne sais quel dîner de douze couverts qui avait été donné dans la tête du saint archevêque r les cuisiniers étaient dans le livre et l'office dans le bras droit. Cela ressemblait beaucoup à l'histoire de Gulliver dans le pays des géants. •
Ai» Dvjmas.
■ Gulliver ! tu fais rire les enfants et pencher tristement le front du vieillard. Ton conte bleu est une sombre histoire, vraie alors et vraie encore aujourd'hui. L'homme de génie n'est plus l'antique Prométhée enchaîné sur son roc et dévoré par des vautours ; nous avons changé eela : il est surpris et emmaillotté pendant son sommeil par des hommes de 6 pouces. •
Lanfrey.
■ Cette histoire de la détention de Napoléon à Sainte -Hélène, par Walter Scott, n'est autre chose que les aventures de Gulliver, livre qui m'a fait bien rire quand j'étais jeune garçon, et où l'on peut lire si comiquement comme quoi les petits Lilliputiens ne savent que faire de leur grand prisonnier, comme ils grimpent par milliers sur son corps et l'attachent bien ferme avec uno foule de cordes grosses comme des cheveux, quels immenses apprêts ils font pour lui bâtir tout exprès une grande maison, et comme ils se plaignent de l'énorme quantité de vivres qu'il leur faut lui fournir chaque jour; comme ils ne cessent de le noircir dans le conseil de l'Etat, et de déplorer qu'il coûte tant au pays ; comme ils seraient bien aises de le tuer, mais comme ils le craindraient encore après sa mort, parce que son cadavre pourrait produire la peste; comment enfin ils se décident pour la générosité la plus glorieuse, et lui laissent son titre, se contentant de lui vouloir crever les yeux. »
H. Heine.
Voyage loniimental (lk) , par Laurence Sterne (1768, in- 12). Ce voyage fantaisiste, aussi célèbre en France qu'en Angleterre, fut publié l'année même de la mort de l'auteur qui revenait d'un voyage entrepris par lui sur le continent (en France et en Italie) pour le rétablissement de sa santé. Il est impossible de donner l'analyse d'une œuvre dans laquelle l'auteur semble avoir pris à tâche de ne suivre aucun ordre et de n'adopter aucun plan-, c'est un recueil d'anecdotes, de réflexions, de portraits, de citations; le tout est étincelant de verve comique; arabesques gracieuses et capricieuses, entremêlées de détails parfois libres et de touchante sentimentalité; Sterne y met tout en œuvre pour exciter le rire ou les larmes : lacunes, interruptions, réticences, tout lui est bon. Bien que moins important que Tristram SAandy (v. ce mot), le Voyage sentimental donne, mieux qu'aucun autre ouvrage, la mesure du talent de Sterne. « Aimez-vous Sterne, dit M. Girault de Saint- Fargeau dans l'appréciation de cette œuvre, Sterne, simple et bon, courant le monde, livrant avec délices sa pensée k un vague abandon, étudiant les petits faits de l'unie, et, au milieu de scènes si attachantes, se mettant lui-même en scenej avec une ravissante bonhomie, parce que lui, Sterne ou Yorick, a éprouvé et senti ce que chacun de nous, k sa place, aurait pu éprouver ou sentir ? Vous souvient-il combien il y a de délicatesse et d'émotion d'un cœur honnête dans l'échange de sa tabatière, k lui Sterne, avec la tabatière de corne du bon vieux moine ? Qu'il y a de crainte et d'abandon pudique à la fois dans son entrevue avec la fraîche et gentille soubrette en petit bonnet, en simple tablier 1 Que de larmes dans le récit de la mort du chien de l'aveugle 1 Que de mélancolie dans les pensées qu'éveille le chant plaintif du sansonnet qui veut la. liberté I Puis que de laisser-
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aller dans cette rencontre du fifre français, si bon, si franc, si jovial I Et quelle exquise sensibilité dans ces entretiens avec la pauvre Marie, cette pauvre folle, si émouvante, si malheureuse, qui, assise avec sa chèvre sur le bord de la route de Moulins, jouait sur son chalumeau sa plaintive chanson du soir I Aimez-vous Sterne? Sterne donnant, comme il le dit lui-même, carte blanche k son imagination, k sa sensibilité, kson génie; Sterne qui, monté sur son dada, le laisse prendre la course, aller l'amble, caracoler, trotter oii marcher d'un pas triste et languissant? Si vous l'aimez ainsi, prenez le Voyage sentimental, t II s'est pourtant trouvé un sévère détracteur de ce charmant esprit; c'est Thackeray, l'une des gloires de la littérature moderne. On a peine à s'expliquer cette sévérité d'un auteu-r si bienveillant, d'imtre part, pour Congrève, .Steele,Prior, Smollett, GoUlsmith et autres humoristes, a Avec Sterne, dit Thackeray dans ses Humoristes anglais, on ne sait jamais où s'arrête la vérité, où coirfmence la fiction. Je me rappelle un acteur français qui, après nous avoir réjouis par des chansons du genre grivois, se mit tout k coup k nous chanter une mélancolique ballade. Il mit tant d'âme et d'expression dans son chant qu'il toucha toute l'assistance, et luimême semblait ému au point que sa voix tremblait et que ses yeux s'emplissaient de larmes. Je suppose que Sterne possédait cette sensibilité factice du chanteur français et qu'il acquit k force d'étude et de persévérance le don des larmes. J'avoue que je ne saurais éprouver une grande sympathie pour cette fontaine intermittente ; il me fatigue avec cet étemel appel aux larmes et nu rire. I! me semble que je le vois me regardant pour juger de l'effet qu'il a produit sur moi et qu'il va me dire : • Admirez ma sensibilité! Ré- » sisterez-vous à ce trait? etc. » h' humour de François Rabelais, dont il veut procéder,
point de ces façons d'agir Sterne est
un grand acteur, ce n'est point un humoriste. Il écrit de sang-froid, il se grime, il se déguise et entre bravement en scène. Je n'en veux d'autre preuve que son fameux Voyage sentimental. On y voit l'intention manifeste de viser a l'effet pour obtenir les applaudissements de la galerie. Il arrive à l'hôtel Dessein, il a besoin d'une voiture pour aller à Paris. Que fait-il? Il prépare ses accessoires, comme disent les acteurs. Il trouve dans la cour de l'hôtel une petite berline du genre de celles qu'on appelle « désobligeantes ; » voilà le texte d une disgression ponr nous raconter ses maux et nous forcer à y compatir. Un mot. lui a suffi, et Paillasse, monté sur la désobligeante, s'en sert comme d'un tremplin pour divertir l'honorable compagnie. Kst-ce là de la vraie sensibilité qu'essayer de nous tirer des larmes à propos d'une vieille voiture? Sterne me rappelle le vertueux prédicateur, Joseph Surface, passant pour un saint aux yeux de ses dupes crédules. Et l'échange de tabatière avec le franciscain, et les sous qu'il jette aux mendiants de Montreuil, et le fameux âne mort sur lequel il répand un torrent de larmes k inonder son mouchoir de poche, et son oraison funèbre I Va, mon ami, je ne donnerais pas un penny de ton âne et du reste. D'autant plus que ton âne est une réminiscence de celui que tu nous avais servi trois ans auparavant (1765) dans le septième et le huitième livre de Tristram Shandy, • Arrêtons-nous, cette diatribe n'a -pas moins d'une douzaine de pages et nous avouons, pour notre part, ne pas nous associer k l'indignation de Thackeray. A part un peu d'affectation et le ton quelque peu déclamatoire de certaines tirades, s'il est un livre, dont l'auteur profond sans y penser, et gai sans chercher k l'être, intéresse en nous initiant à tous les caprices d'une imagination vagabonde, cache une douce mélancolie sons l'apparence d'un récit exact et minutieux de ses sensations, et se joue à la fois du lecteur et de lui-même, c'est sans contredit le Voyage sentimental, véritable chef-d'œuvre et l'éternel désespoir des imitateurs. Sauf le critique anglais que nous venons de citer, il n'y a qunine voix sur le mérite incontestable de cet ouvrage.
On ignore généralement que ce Lafleur, le domestique, le compagnon et l'ami du voyageur sentimental, n est point un personnage tictif, mais un être parfaitement réel et qui accompagna. Sterne dans ses excursions sur le continent. Ce brave homme était Bourguignon. Dévoré, dès son enfance, de la passion des voyages, il s'enfuit du toit paternel, k l'âge de dix ans, pour courir le monde et les aventures. Il mena cette existence vagabonde jusqu'au jour 'où un sergent racoleur l'enrôla sur le pont Neuf. Il battit six ans la caisse dans les troupes françaises, déserta à la faveur d'un habit de paysan et arriva à Montreuil-sur-Msr, où il tut présenté, couvert de haillons, k Sterne, qui l'agréa immédiatement. Lafleur a donné de précieux détails sur Sterne pendant ce voyage. > Il y avait, dit-il, des moments où mon maître paraissait plongé dans une profonde mélancolie; alors il avait si rarement besoin de mes services que je me hasardais k entrer sans être appelé et k lui suggérer ce que je croyais le plus propre k le distraire ; il souriait et je voyais que je le rendais heureux pour un instant. D'autres fois, on eût dit que ce n'était plus le même homme, le ciel de la France opérait sur lui et il s'écriait: nVive la joie! » Ce fut dans un de ces
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moments qu'il fit connaissance avec 1a petite grisette du magasin de gants oui vint le voir chez lui k plusieurs reprises. L âne mort n'est point une invention; le pauvre homme en pleurs était aussi simple -et aussi intéressant que mon maître ie dit. La pauvre Marie n'est pas une fiction, hélas I lorsque nous la rencontrâmes, elle se roulait à terre connue une enfant et se couvrait la tête de poussière; elle était charmante néanmoins. Mon maître l'aborda aveu bonté et la prit dans ses bras ; elle revint â elle, lui raconta ses malheurs et versa des larmes. Marie se dégagea doucement alors et lui chanta un cantique. Mon pauvre maître Se couvrit le visage de ses mains et la conduisit jusqu'à sa chaumière. Il y trouva la vieille femme et lui parht sérieusement... Je leur portais tous les jours des aliments de l'hôtel, et lorsque mon maître quitta Moulins, il laissa de l'argent k la mère. J'ignore combien; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il donnait toujours plus qu'il ne pouvait. » Ces curieux renseignements sont puisés dans l'ouvrage de Davy, intitulé Macédoine (Oglio). On y apprend aussi
de Davy que la marquise L , k qui Sterne
fut redevable de son passe-port, est la marquise de Lambert. Terminons par le jugement porté sur le Voyage sentimental pur M. Fin. Montégut ; « Avec le Voyage sentimental, nous avons affaire k un véritable chef-d'œuvre. C'est dans son genre la perfection même. Le livre n'a pas la portée de Tristram Shandy peut-être, quoique sous son apparente fut.lité il cache une réelle profondeur; mais la coinposition et la forme en sont autrement irréprochables, et la donnée première, quoique moins forte que celle de son aîné, est plus originale en ce sens qu'elle sort plus directement de la nature de l'auteur. Le Voyage sentimental, c'est du plus pur Sterne, dure, clarifié, réduit à l'état d essence. Le Tristram Shandy a une tradition, il se rattache en partie k toute une vieille littérature oubliée... mais le Voyage sentimental se rapporte directement k Sterne et n'appartient qu'a lui seul. L'idée de ce livre est une de ces trouvailles heureuses qui classent immédiatement un auteur parmi les hommes originaux. « Non, s'est » dit Sterne, je ne voyagerai pas comme ces » singuliers touristes qui, avant de s'einbar-
■ quer, semblent déposer leur cœur dans leur » maison, arrêter jusqu'à le;ir retour la circu-
• lation de leur sang, pour qui le voyage équi-
■ vaut k une suspension des fonctions de la » vie, et que les pays étrangers voient trans-
• formés en automates contemplatifs. Non, » pendant que le bateau, la diligence ou la
■ chaise de poste m'emporteront, mon pouls i continuera de battre, mon cœur malade de t soupirer et de désirer, mon âme de rêver. » Vous savez s'il a gentiment tenu sa résolution, vous tous qui avez lu le Voyage sentimental. Il n'y a dans toute lu littérature de voyages qu'un autre livre qui soit sorti d'une idée aussi originale ; j'ai nommé les Heisebilder de Henri Heine. •
Voyage d'Humpbrey Clinker, roman, par
Smollett (1771). La donnée de ce roman est lu même que celle de la comédie de Ben Jonson, intitulée : Every man in his humour. Le livre est moins un roman que le récit ou même le journal (l'un voyage entremêlé d'incidents et- d'épisodes romanesques, et raconté sous la forme épistoluire. L'auteur y rend compte des impressions et des aventures d'une famille galloise, durant une tournée k Londres, aux eaux de Bath et de llarrigate, dans le nord de l'Ecosse, et dans plusieurs lieux remarquables. Chacun des voyageurs, suivant son tour d'esprit et son humeur, juge différemment des mêmes objets. A la tète de cette file d'originaux marche un vieux gentilhomme, Martin Bramble, personnage gro-, gnon, mais généreux, sorte de bourru bienfaisant qui passe son temps k être malade. Une extrême sensibilité nerveuse ajoute encore k son irritabilité naturelle. Dans toutes les occurrences de la vie, il n'aperçoit jamais que le côté incommode et déplaisant. Tout devient pour lui une source de vexations; il s'indigne des moindres contrariétés, et ses emportements sont quelquefois fort comiques. La délicatesse et la bienfaisance rachètent les défauts de ce personnage, qui a gardé un fond d'humeur caustique. Le caractère do Tabitha Brainble forme un parfait contiasto avec celui de son frère. C'est une vieille fille, bigote, égoïste, revêche, en quête d'un mari ; ses prétentions ridicules, ses puériles agaceries k tous les célibataires et son infatigable industrie pour se procurer un époux fout do ce type exagéré une caricature. Melford, jeune hommu fraîchement sorti de l'université d'Oxford, a la vivacité, l'étourderie et l'ardeur de la jeunesse. Sa sœur Lydie, jeune personne d'un cœur sensible et d'un tour u'esprit un peu romanesque, plaît par sa candeur et sa naïveté. Leur satisfaction d'eux-mêmes et des autres, leur indulgence pour le monde et l'optimisme si naturel k leur âge, sont en opposition complète avec l'humeur sombre et chagrine de Bramble. Aussi, le journal de leur voyage diffère tout k fait du sien, et leurs descriptions des lieux qu'ils parcourent sont aussi riantes et gracieuses que celles de leur oncle sont mélancoliques et lugubres. Humphrey Clinker, qui donne son nom k l'ouvrage on ne sait pourquoi, paraît assez tard sur la scène et joue uu rôle fort secondaire. C'est un valet méthodiste, un sectaire enthousiaste, simple et crédule à l'excès, mais actif,
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intelligent et attaché a ses maîtres. Son dévouement devient même une source de bévues. 11 advient à la fin qu'il se trouve être fils naturel de Matthieu Bramble. Cette galerie d'originaux se complète par la figure de la femme de chambre, personne naïve et vaniteuse, qui estropie vaillamment l'orthographe, à l'exemple de sa maltresse.
Cet ouvrage est le plus agréable des romans de Smollett. Les saillies d'un esprit observateur, qui tempère sa causticité par un sentiment d'indulgence, abondent dans le récit. Cependant, l'auteur n'a pas montré la même fertilité d'invention ni la même verve de paieté que dans les productions de sa jeunesse. Pour égayer et varier son sujet, il a eu recours à des rencontres de voleurs, à des incendies, à des scènes nocturnes, a des reconnaissances inattendues, etc. Il se permet fréquemment des digressions politiques et des allusions satiriques, et, suivant son habitude, il emploie des images rebutantes. Un des plus grands charmes du livre consiste dans la description de certains sites et localités de l'Angleterre. Les détails curieux qu'il donne sur la vie et les usages des montagnards écossais et sur les mœurs patriarcales des clans ont indiqué à Walter Scott l'existence de la riche mine qu'il a explorée. La gaieté humoristique de Smollett n'est pas toujours de bon goût, ses saillies ressemblent purfo's à des grimaces. Toutefois, dans ce roman, le style est plus pur et plus soutenu que dans ses autres ouvrages.
Voyage autour de tna chambre , par le
comte Xavier de Maistre (1795, in-8<>). C'est à un duel que nous sommes redevables de ce spirituel opuscule ; l'auteur lui-même nous l'apprend : « J'ai mené d'abord, dit-il un jour à un célèbre critique qui l'interrogeait sur sa vocation littéraire, la vie de garnison consciencieusement, c'est-à-dire sans songer h écrire et assez rarement a lire, et il est probable que, sans le duel dont j'ai parlé au troisième chapitre de mon Voyage autour de ma chambre, vous n'aariez jamais entendu parler de moi. • Il avait vingt-sept ans lorsqu'il composa cet ouvrage. Quelques allusions cependant semblent lui assigner une date postérieure; c'est qu'il le garda quelques années dans son tiroir et y ajouta un chapitre de temps en temps. Dans une visite qu'il fit a son frère à Lausanne en 1795, il lui porta le manuscrit : » Mon frère, dit-il, était mon parrain et mon protecteur; il me loua de la nouvelle occupation que je m'étais donnée et garda le brouillon, qu'il mit en ordre après mon départ. J'en reçus bientôt un exemplaire imprimé et j'eus la surprise qu'éprouverait un père en revoyant adulte un entant laissé en nourrice. J'en fus très-satisfait et je commençai aussitôt \' Expédition nocturne, opuscule destiné a faire suite au Voyage autour de ma chambre. Mon frère, à qui je fis part de mon dessein, m'en détourna; il m'écrivit que je détruirais tout le prix que pouvait avoir cette bluette en la continuant; il me parla d'un proverbe espagnol qui dit que « toutes les secondes parties sont mauvaii ses, » et me conseilla de chercher quelque autre sujet. »
En relisant cet agréable Voyage, on apprend à en connaître l'auteur mieux que s'il se confessait à nous directement; c'est une manière de confession d'ailleurs sous un air de demi-raillerie. Xavier de Maistre, sous prétexte de voyager chez lui et de nous servir de cicérone dans cette excursion à domicile, nous fait réellement voyager dans l'empire des rêveries et des chimères et, tout en nous exposant les divers sentiments qu'excitent en lui les différents objets de sa chambre, se joue, dans un ingénieux badinage, du public et de lui-même. Ses impressions de voyage ne s'analysent pas; elles perdraient tout leur charme ; nous ne pouvons qu'indiquer les points de vue les plus jolis et en détacher quelques tableaux. Une douce humeur y domine, mais moins marquée que dans Sterne, que plusieurs chapitres rappellent, toutefois : le dix-neuvième, où l'auteur laisse échapper une larme de repentir pour avoir brusqué son fidèle serviteur Joannetti, et le vingt-huitième, où tombe une autre larme pour avoir durement reçu le pauvre Jacques, un compatriote malheureux. On surprend les lectures et les goûts du jeune officier dans quelques pastels légers, dans sa passion de peindre et de disserter sur la peinture. Mais on sent, malgré ses raisonnements, que cet art était surtout pour lui un moyen de fixer des traits chéris, un site heureux, toute réminiscence de l'amour et de la patrie. ■ La douce malice du voyage, dit Sainte-Beuve, se répand et se suit dans toutes les distractions de « l'autre, » comme il appelle ■ la bête » (le corps), par opposition a 1 âme. « L'observation du moraliste, sans air d'étonnement et de découverte, s'y produit en une foule de traits que la naïveté du tour ne fait qu'aiguiser. «J'ai reconnu clairement que l'âme peut se faire obéir parla bête et que, par un fâcheux retour, celle-ci oblige très-souvent l'âme d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif, mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent. Messieurs et Mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira; mais déiîez-vuus beaucoup de • l'autre, > surtout quand vous êtes ensemble. J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller
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mon pain, et, quelque temps après, tandis l que mon âme voyageait, voilà qu'une souche enflammée roule sur le foyer ; ma pauvre bête porta les mains aux pincettes et je me brûlai les doigts. »
Chez Xavier de Maistre, le moraliste est d'autant plus agréable qu'il semble vous prendre en jouant, au moment où l'on s'y attend le moins. Qu'on se rappelle ce portrait de Mme Hautcastel (ch. xv), qui, comme tous les portraits et peut-être bien comme tous les modèles, sourit à la fois à chacun de ceux qui regardent et a l'air de ne sourire qu'à un seul : pauvre amant, qui se croit uniquement regardé! Et cette rose sèche (ch. xxxv), cherchée, cueillie, autrefois si fraîche, dans la serre un jour de carnaval, avec tant d'émotion offerte à M">o Hautcastel, à l'heure du bal, et qu'elle ne regarde même pasl Car il est tard, la toilette s'achève; elle en est aux dernières épingles. « Je tins un second miroir derrière elle pour lui faire mieux juger sa parure, et, sa physionomie se répétant d'un miroir à l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne faisait attention a moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et moi, une fort triste figure. Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le bal seul devient l'amant, »
« Les divorces, querelles et raccommodements de l'âme et de « l'autre • fournissent, dit Sainte-Beuve, à l'aimable humoriste une quantité de réflexions philosophiques aussi fines et aussi profondes que le fauteuil psychologique en a jamais pu inspirer dans tout son méthodique appareil aux analyseurs de profession. L'élévation et la sensibilité s'y joignent bientôt et y mêlent un sérieux attendri. • Qu'on relise le touchant chapitre xxi, sur la mort d'un ami et la certitude de l'immortalité de l'âme. « Depuis longtemps, dit l'auteur, le chapitre que je viens d'écrire se présentait sous ma plume et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser voir dans ce livre que la face riante de mou âme ; mais ce projet m'a échappé comme tant d'autres. » Chez Xavier de Maistre, en effet, la mélancolie n'est pas en dehors; elle ne fait que se trahir par moments, mais sa bonhomie cache sa sensibilité et un fonds sérieux et mélancolique. D'ailleurs, ses qualités sont voilées et à demi dérobées par cette bonhomie modeste ;'à peine s'il se livre par quelques mots : ■ La mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés et celle d'un papillon que l'air froid fait périr dans le calice d'une fleur sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L'homme n'est qu'un fantôme, une ombre, une vapeur qui se dissipe ilans les airs, — Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable où le genre humain -joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. C'est un berceau garni de fleurs. C'est le trône de l'amour. C'est un sépulcre 1 «
Le Voyage autour de ma chambre renferme toutes les notes, depuis la plus aiguë jusqu'à la plus grave. Le style clair, simple, facile, élégant semble couler de source, malgré une certaine dose de malice qui en relève le goût. « Celte fantaisie spirituelle à la manière de Sterne, dit M. N. David, repose du génie, irop souvent inaccessible à la moyenne des intelligences. ■ C'est, en eftet, comme les Nouvelles genevoises de Topffer, une des plus charmantes récréations que nous connaissions. Xavier de Maistre se trouve un conteur gracieux, délicat et louchant, sans y avoir visé. Il écrit par hasard; il communique son manuscrit à, son frère, lui laisse le soin d'en faire ce qu'il jugera à propos, se soumet d'avance et les yeux fermés à sa décision, à ses censures, et se trouve un beau matin avoir acquis à coté de ce frère une humble gloire tout à fait distincte, qui rejaillit à son tour sur celle même de son frère et semble en atténuer par un coin l'éclatante rigueur en lui communiquant quel que chose de son charme. Le rôle de cadet d'un grand écrivain est toujours embarrassant; Xavier de Maistre ne s en est pas préoccupé; il a tiouvé sa place par le naïf, le sensible et le charmant.
Nous ne dirons qu'un mot de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, suite du Voyage. L'auteur n'est pas inférieur à luimême dans cette nouvelle excursion ; il s'amuse avec la même grâce qu'autrefois de ses propres idées; il séduit, il entraîne par l'aimable facilité de son esprit, les mouvements affectueux, l'inspiration naturelle et douce ; mais, suns donner tout à fait raison au frère aîné qui voulait dissuader Xavier de Maistre de publier cette suite, nous dirons qu'elle est moins naturelle que le Voyage, que parfois l'esprit cherche un peu tiop à s'y montrer.
Voyage d'Anténor en Grèce et en Auto,
par Lantier ( 1798 ). Le fameux comte de Saint - Germain prétendait vivre depuis deux mille ans; de cette existence imaginaire, Lantier fit un cadre pour décrire les mœurs des différents pays que cet aventurier disait avoir parcourus. La conformité du titre rappelait Anacharsis, et c'est à la réputation, si justement acquise, de l'ouvrage de Barthélémy, qu'Anlénor dut une partie de sa faveur, comme aussi son discrédit auprès de quelques journalistes rebelles à l'engouement du public. Un cadre heureux , une élude profonde des mœurs et des usages des
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anciens, des détails curieux et peu connus, des portraits pleins de vérité, et surtout un style pur et brillant, avaient assuré le succès A Anacharsis ; dans Anténor, il est plus facile d'indiquer les beautés qui n'existent pas que d'énumérer les fautes que l'on rencontre. Rien n'a la couleur convenable; les personnages n'ont de grec que le. nom; ils se ressentent du milieu social dans lequel vivait l'auteur : ces héros, au caractère moderne, font les actions et tiennent les discours des Français du xviii» -siècle; les mœurs et les coutumes des différents peuples n'offrent aucune différence ; les choses sérieuses sont livrées au ridicule; la gaieté manque de naturel et de légèteté; les tableaux, les plus finis sont des ébauches superficielles. C'est de l'érudition d'amateur, qui voit le monde grec d'une loge de l'Opéra-Comique. Les anachronismes abondent dans ce roman d'imagination : on y trouve pêle-mêle des personnages réels qui ont vécu à plus d'un siècle d'intervalle les uns des autres. En somme, Anténor, avec son esprit, ses connaissances, sa philosophie et son impiété , et Phanor, avec ses aventures scandaleuses et ses plaisanteries, ne conviennent guère qu'aux lecteurs attardés qui font cas des Lettres sur la mythologie par Demoustier et des Lettres sur la physique par Aimé Martin. On a fort justement appelé Anténor l'Anacharsis des boudoirs. Cet ouvrage eut un succès prodigieux; il s'en est fait plus de vingt éditions, et il a été traduit dans toutes les langues de l'Europe. Ce succès incompréhensible devait tenir à quelque chose : un intérêt dramatique et de plus un style facile, aux grâces aujourd'hui fanées, captivèrent sans doute , les gens du monde, les femmes, les lecteurs enfin qui cherchaient une fiction là où les critiques ne voulaient voir qu'une imitation impuissante à'Anacharsis , ouvrage à son tour dépassé par les beaux travaux de lu critique moderne.
Voyage de vlogt-qualre benre» (le), par M. Kératry (Paris, Î860, in-ia). La manière de cet ouvrage rappelle celle du Voyage sentimental de Sterne. 11 est du nombre des écrits qu'on ne peut pas analyser, parce que son mérite consiste dans les .détails. On y trouve des faits qui éveillent des souvenirs agréables, des traits de morale placés à propos ; quelques autres qui, trop souvent, t'ont oublier Je sujet, si sujet il y a. Le Voyage de vingt-quatre heures est moins le récit d'un voyage qu'un résumé d'observations sur une infinité d'objets qu'il eût été difficile de mettre en action. C est pour cela, sans doute, que l'auteur a divisé son livre en une foule de petits chapitres, dans lesquels il s'abandonne à sou imagination. Ce n'est pas une histoire, mais un recueil de scènes, de dialogues, de tableaux plaisants ou louchants, entremêlés de maximes de morale et assaisonnés de beaucoup d'esprit. L'auteur, au milieu de scènes simples et attachantes, se met lui-même en scène aveu une bonhomie qui nous charme d'autant plus que chacun de nous à sa place aurait pu éprouver les mêmes sensations. Profond sans y penser, philosophe sans chercher à l'être, il nous intéresse en nous initiant à tous les caprices d'une imagination vagabonde, et cache une douce morale sous l'apparence du récit exact et minutieux de ses sensations. Le style de M. Kératry est ordinairement pur et assez simple.
Voyage de Grèce (le), poëme, par Pierre Lebrun (1828,.in-8u). Jusqu'alors les puâtes qui avaient chanté la Grèce ou pleuré sur elle ne s'étaient inspirés que des souvenirs de l'antiquité et de quelques pages dé Chateaubriand et de Byron. Peintres de sujets qu'ils n'avaient pas vus, ils ne trouvaient ni couleurs ni originalité ; ils redisaient des nom3 glorieux, ils s'épuisaient sur des émotions déjà vieilles, et si, bien rarement, de beaux vers leur échappaient, c'était en quelque sorte par hasard. P. Lebrun résolut de s'inspirer Sur les lieux mêmes et de voir les choses qu'il voulait peindre. Jamais il n'avait été encore et jamais depuis il n'a été mieux et plus naturellement inspiré.
Le poeine est divisé en neuf chants : te Théinistocte (nom du navire sur lequel l'auteur s'était embarqué à Marseille), le Péloponèse, YAttique, Constantinople, 1 Jusurrection, \' Insurrection en Morée, les Montagnes, le Départ de la flotte, le Bazar de Smyrne, Ce sont autant de tableaux où le poète se place lui-même en scène, à peu près comme lord Byron dans Childe-Harold; mais il n'y a là aucune idée d'imitation, aucune analogie de sentiments; c'est une forma toute naturelle et toute simple, toute nouvelle aussi. Lebrun a voyagé en Grèce, et il se montre voyageant. Les lieux, les hommes, les événements qu'il a eus sous les yeux, il les retrace avec toutes les émotions qu'ils lui ont données.
Voyage de Jean Putye h Boue (lb), poème en patois du canton de Bayeux ( Pluquet, Rouen, 1831), Ce poôme met en scène la légende suivante. Le chapitre de Bayeux était obligé, de temps immémorial, d'envoyer tous les ans un chanoine à Rome pour y chanter l'épitre de la messe de minuit. Quand vint le tour de maître Jean Patye, chanoine de la prébende de Cambremer, il parut si peu s'occuper de l'obligation qu'il avait à remplir, que, la veille même de Noël, il était encore
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à Bayeux. Tout le chapitre était dans l'angoisse, de peur d'une grosse amende, mais Jean Patye assurait formellement à ses confrères qu'il serait k Rome en temps utile. En effet, il ouvrit son grimoire, et quelques pa- ' rôles lui suffirent pour faire venir le diable, diable effroyable,
Qui moult estoit crueux (cruel) et fort,
Et fei (félon) et plus irou» (en colère) Que chiens dervés (enrages), ne leus warous
[(loups- garous)].
Jean Patye, sans se laisser intimider, lui donna ses ordres. ■ Il faut, lui dit-il, que tu me portes cette nuit à Rome et que tu m'y portes en pensée de femme (en aussi peu de temps qu'une femme en accorde pour l'accomplissement d'un de ses désirs). Attendsmoi sous les orgues, et, au premier coup de neuf heures, je suis sur ton dos. ■ A l'heure dite, le chanoine grimpe sur sa monture, et, en un clin d'œil, il plane dans les airs : le voilà au-dessus de la mer. Le tentateur essaye alors un tour de son métier ; il conseille au' chanoine de se signer. On comprend qu'au premier signe de croix le charme était rompu ; le diable disparaissait et maître Jean Patye se trouvait précipité dans les flots. Le chanoine fit la sourde oreille. Le diable se mit alors en frais de poésie et lui adressa, mais en vain, ces vers :
Signa te, signa, temere me tangis et angis : Roma tibi subito motibus ibit amor,
c'est-à-dire, en ne tenant pas compte des solécismes : « Signe-toi, signe-toi ; tu me touches et tu me tourmentes témérairement ; ton désir d'aller à Rome sera vite satisfait. • Ce qu'il y a de vraiment diabolique dans ce distique, c'est que les deux vers qui le composent peuvent se lire à rebours, sans changer de signification; difficulté inouïe que s'était créée à plaisir l'aute.ur inconnu de ce conte. Bref, le malin chanoine arrive à Rome, laisse le diable sous le portail de Saiat-Jean-de- Latran, chante l'épitre de la messe de minuit et réclame ensuite le titre qui constatait la sujétion imposée h son chapitre pour en vérifier l'authenticité. Mais à peine a-t-il entre les mains l'acte précieux, qu'il le brûle à un cierge, au nez des prélats romains stupéfaits, enfourcha à la hâte son infernalo monture et revient à Bayeux. 11 avait été quatre heures en route. Le clergé de Bayeux fut, au fond, enchanté du tour; mais, pour ta forme, Jean Patye dut faire amende honorable, pieds nus et corde au cou; après quoi , Augustin de Trivuloe , évêque de Bajeux, lui fit grâce et daigna même le nommer doyen de son chapitre. Ceci se passait en 1537. Les postes de Bayeux ont raconté dans leurs œuvres ce fait à jamais mémorable, et on le raconte encore, entre paysans, dans les veillées d'hiver.
Etienne Tabourot, dans ses Bigarrures, attribue la même aventure h snim Antide et rapporte également le fameux distique.
Voyage où il vous plaira, par Alfred de Musset et P.-J. Stabl (1836). Ce petitouvrage, qui n'a jamais eu la prétention d'être un livre, bien que la pensée qui l'a enfanté fût bonne et d'une excellente philosophiepratique, a eu tellement d'éditions et est si connu de notre génération, que nous voulons le lui remettre en mémoire plutôt que le lui expliquer. Les auteurs ne nous disent pas pourquoi ils partent, où ils vont, f parce que , lorsqu'on voyage , c'est surtout pour courir après l'imprévu et faire,, en tout bien tout honneur, les yeux doux uu hasard. • Aussi nous laissent-ils le petit bonheur des surprises, le bénéfice des rencontres. Ils nous invitent à les accompagner sans nous permettre autre chose que « la joie du départ et celle du retour, ce double gain de tout voyage, deux joies dont l'une vaut l'autre sans doute, et, entre ces deux joies si légitimes, les bonnes fortunes intermédiaires qui ne peuvent manquer à des voyageurs de bonne volonté. » Ce n'est pas tout; ils ne veulent pa3 nous déranger : • Partir et rester, rester et partir, voilà le problème qu'ils entreprennent de résoudre. » Et, pour dernière gracieuseté, ils nous offrent de voyager oti il nous plaira.
Pour ce faire, il nous suffira de suivre Franz, comme Franz suit Jacques. Qui Jacques? qui Franz? demanderez- vous. Deux jntrépiaes voyageurs, qui ont parcouru le monde en tous les sens. Mais, « à force de changer, comme il arrive à tout voyageur, son cheval borgne contre un cheval aveugle, son or contre de l'argent, et de courir deux lièvres k la fois sans jamais en attraper aucun, ils ont écorné tant soit peu leur patrimoine. • Franz est sur le point de se marier avec Marie , une charmante jeune tille, et il est si décidé à ne plus se remettre en route qu'il brûle toute sa collection des voyages célèbres en rentrant chez lui. Au milieu de son premier sommeil , il entend
traîne à la suite de Jacques. Ils partent, et nous avec eux, chevauchant par monts et par vaux, recueillant des légendes et des impressions personnelles, tantôt dans l'eau, pour repêcher un amoureux qui veut noyer ses chagrins dans l'onde amère, tantôt dans le feu qui s'avise de brûler notre hôtel sans nous avoir prévenus de sauver nos bagages»
VOYA
Nous n'entraînerons pas le lecteur derrière nous (jour nous suivre pied à pied dans notre escapade; qu'il lise le Voyage où il vous plaira , il en connaîtra tous les incidents tragiques ou comiques ; nous ne voulons pas lui déflorer la légende des Heurs ni celle du vaisseau l'Espérance, nous le ferons seulement assister à la catastrophe finale. Le vaisseau qui doit rapatrier Franz et Jarques et nous, leur compagnon de route, fait naufrage ; nous poussons un cri de désespoir, la mort nous saisit déjà lorsque.... nous nous réveillons dans la chambre de Franz, auquel le tailleur apporte son habit de noce. Notre voyage n'était qu'un rêve, mais un rêve qui nous a assez «motionnés pour que nous n'en oubliions jamais la morale, qui peut se formuler ainsi : pierre qui roule n'amasse pas mousse, restez chez vous et vous serez plus heureux que de courir le monde.
Dire combien d'esprit ont dépensé les auteursdans ce récit fan tas tique, quel cachet d'originalité esi imprimé sur tout l'ouvrage, quel humour met en relief les plus petits détails, serait chose impossible. Le nom des auteurs, Alfred de Musset et P.-J. Stuhl, peut en faire seul eotieev oir l'idée. C'est un récit du genre du Voyage sentimental, sans cependant avoir le moindre rapport avec l'œuvre de Sterne, ou plutôt c'est un livre sui yeneris, sans ancêtre et sans postérité. Une citation suflira pour en faire connaître l'esprit à ceux qui auraient le malheur de ne pas le connaître : « La vie, nous raconte un malheureux que nous rencontrons, n'est point un chemin sans issue; on peut donc en sortir, mourons donc! Je résolus de m'entourer dans ce dernier acte de tant de précautions, que rien de ce que la prudence d'un simple mortel pouvait prévoir ne vint le troubler. Je pris donc à la fois une corde, un pistolet et du poison, et je me rendis, en outre, sur le bord de l'eau pour y chercher un lieu propre à exécuter mon dessein. Je m'arrêtai bientôt devant un arbre dont une des branches, s'avauçant presque au milieu du fleuve, qu'elle couvrait eu partie de son vert feuillage, favorisait singulièrement mes projets, et, ayant fixé à cette branche la corde que j'avais apportée, je bus le poison dont je m'étais muni, je me passai autour du cou la corde qui se balançait 'au-dessus de l'eau, et, quand je sentis qu'elle commençait à me serrer : « Amour 1 ■ m'éeriai-je, contemple ton ouvrage l • Puis, levant le bras, j'appuyai sur mou front le canon de mon pistolet, que j'avais eu le soin de charger de deux balles. Ja pressai alors la détente et le coup partit. O destins toujours emiemisl je n'étais pas mort!- La charge du pinolet, que je tenais d'une main inexpérimentée, passant à quelques lignes de ma tête, était allée couper en sifflant la corde qui me tenait suspendu au-dessus de l'abîme, et je me sentis tomber. « Qu'im-, » porte, me dis-je, on peut se noyer dans
• une rivière, et d'ailleurs, à défaut du reste,
• ne puis-je compter sur le poison que mon » sein renferme?» Je perdis alors toute connaissance, et pour le coup je me croyais mort et bien mort, quand je me retrouvai sur la rive, ou le courant m'avait rejeté. Je m'a-
ierçus, en outre, que l'eau que j'avais avaée eu grande quantité m'avait débarrassé du poison, ma dernière ressource cuntre la vie I ■ Méry eût envié cette charmante gasconnade 1
Voyagea en >lCmg, par Topffer (Paris, 1844, gr. in- 8"). Ce volume est le fruit des nombreuses excursions en Suisse de l'auteur. Pendant plusieurs années, en effet, Topffer guida ses élèves à travers les divers cantons de sa pittoresque patrie , leur ménageant ainsi les plus agréables et les plus instructives vacances. Rentré, l'hiver, à Genève, il rassemblait ses notes, écrivait les récits de ses excursions, et quelquefois les illustrait. Les Voyages en zigzag, composes avec un soin tout particulier, remplis de cet humour que Tupifer a su répandre dans -tous ses ouvrages, écrits .avec un naturel exquis et dans ce style original qui lui était habituel, ont obtenu un succès complet et mérité. Topffer y montre de l'esprit, et surtout du cœur, un sentiment profond de l'excellence des charmes de la nature. Non moins remarquable dessinateur qu'écrivain distingué, il achève avec le crayon les descriptions entreprises avec la plume, et son livre possède ainsi tous les attraits qui captivent les lecteurs de tous les âges. On reconnaît dans les Voyages en zigzag l'auteur des Nouvelles genevoises (v. ce moi), regardé à bon droit comme un des étrangers qui ont le mieux écrit en français.
Voyage an Paruuie (le), par Cervantes,