YVES
son célèbre institut en 1805. On y voit aussi une belle église et un hôtel de ville remarquable. Cette ville fort ancienne était déji une place forte sous la domination des Romains ; une pierre milliaire bien conservée que l'on y voit porte le nom de l'empereur Septiine-Sévère. A l'époque de l'invasion des barbares, Yverdun passa aux rois de Bourgogne, puis aux ducs de Zsehringen, auxquels Pierre de Savoie l'enleva en 1259. Les Suisses l'occupèrent de 1473 à 1477; mais elle ne leur appartint définitivement qu'en 1536. A cette date, c'était une ville plus importante, que les guerres, la peste et les incendies firent déchoir.
YVERNOIS (François »'), homme politique suisse. V. lviîRNOis.
YVERT (Eugène), littérateur français, né à Murly-le-Roi (Seine-et-Oise) en 1794. Attaché aux idées légitimistes et catholiques, il devint membre de la Société des bonnes lettres, dont il fut secrétaire de 1820 à 1830, prit en 1831 la rédaction en chef de la Gazette de Picardie, et, depuis cette époque, il n'a cessé de rédiger ce journal, qui a pris, en 1848, le titre de l'Ami de l'ordre. M. Yvert est membre de l'Académie de la Somme, dont il a été chancelier et directeur. Ce journaliste s'est également fait connaître comme poëte. Nous citerons de lui : Epître au fauteuil de Molière, les inconvénients du spectacle (1829); Epitre royaliste à un officier de l'expédition d'Alger (1830); Esquisses parlementaires, comptes rendus en vers des séances de la Chambre (1832); Ma gazette, imitatiun de la IX0 satire de Boileau (1844) ; Mœurs politiques (1845, in-8«); Fantaisies poétiques (1857, in-S°); Un revenant (1852, in-80), comédie en deux actes et en vers; Mélanges poétiques (1860, in-8°), etc.
YVES (SAINT-), ville d'Angleterre. V. Ivks.
YVES (saint), en latin lwo, prélat français, né en Beauvaisis vers 1040, mort à Chartres en 1116. Après avoir étudié à l'abbaye du Bec, sousLanfranc, il entra dans les ordres, devint chanoine de Nesle, en Picardie, puis fut ap-
Eelé en 1078 à prendre la direction de l'abaye de Saint-Quentin de Beauvais, qui venait d'être fondée. 11 y établit une exacte et sévère discipline, y ouvrit une école, dans laquelle il enseigna les sciences humaines et sacrées avec un grand éclat et fut à la fois regardé comme un des premiers instituteurs des chanoines réguliers et comme un des plus éminents docteurs de l'Eglise de France. Yves gouvernait cette abbaye depuis treize ans lorsque, l'évêque de Chartres ayant été déposé, il fut élu par le clergé et par les fidèles pour lui succéder (1091). Sou élévation donna lieu à quelques troubles. Accusé d'avoir offensé le roi et violé les libertés gallicanes pour s'être fait sacrer évêque par le pape, au lieu de l'avoir été par son métropolitain, l'archevêque de Sens, il fut déposé par un concile d'Etampes, mais bientôt rétabli par le pape Urbain II. Peu après, il désapprouva hautement la répudiation de la reine Berthe et le mariage de Philippe 1er avec Bertrade (1092). Le roi le punit en le jetant dans une prison, où il resta pendant deux ans, et en faisant piller les terres de son église. Après la mort de Philippe 1er (nos), Yves engagea vivement Louis VI à se faire sacrer au plus vite à Orléans, afin de déjouer les projets ambitieux des fils de Bertrade, Pendant les dernières années de sa vie, ce prélat contribua à la fondation du monastère de Tiron et remplaça par des moines les chanoines de Saint-Martin. Protecteur éclairé des arts, il appela d'habiles professeurs qui augmentèrent la célébrité des écoles de Chartres et rit exécuter de grands travaux d'embellissement à la cathédrale. Quoique sincèrement attaché au siège apostolique, il n'oublia jamais ce qu'il devait au pouvoir temporel du roi, et il remplit alors dans l'Eglise de France par son zèle et par son savoir un rôle qui rappelle celui de Bossuet. L'Eglise, qui l'a placé au nombre de ses saints, célèbre sa fête le 28 mai. L'évêque de Chartres a beaucoup écrit. Nous citerons de lui : Pannormia, en 8 livres (Bâle, 1499, in-4°), collection de canons; Decretum, en 17 livres (Louvuin, 1561, in-fol.), recueil de règles ecclésiastiques ; 288 lettres (Paris, 1585), très-intéressantes pour l'histoire politique et religieuse du temps;. 24 sermons (Cologne, 1508); le Micrologue (Paris, 1510, in-4°), observations sur les rites et offices ecclésiastiques , etc. Les Œuvres de saint Yves ont été réunies et publiées a Paris (1647, in-fol.).
Ce fut sous l'épiscopat de saint Yves que Jean Cormier, dit le Sourd, fit élever à ses frais le magnifique portail méridional- de la cathédrale de Chartres.
YVES DE PARIS, théologien, né à Paris en 1593, mort en 1678. II suivit d'abord la carrière d'avocat, puis se lit capucin et partagea le reste de sa vie entre de grandes austérités et la composition de plusieurs ouvrages. Nous citerons, parmi ses écrits : la Conduite des religieux; Théologie naturelle; les Pratiques de piété; les Maximes et morales chrétiennes ; le Gentilhomme chrétien ; VAgent de Dieu dans le monde; les Fausses opinions et vaines excuses du pécheur; le Magistrat intègre, etc. On lui attribue un ouvrage d'astronomie publié sous le voile de l'anonyme et intitulé : Astrologis nova methodus
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Francisci Allalei, Arabis chrisiiani (Rennes, 1654-1655, 3 part, in-fol.). Cette édition, qui fut brûlée à Renues par la main du bourreau, est très-recherchée.
YVES D'ÉVREOX, capucin et missionnaire français, né a Evreux vers 1570, mort vers 1630. Il se rendit en 1612 au Mnranhao, où, tout en prêchant la foi, il observa avec attention les mœurs des sauvages. De retour en France en 1614, il fit paraître, sous le titre de Suite des choses mémorables advenues au Maragnan es années 1613 et 1614 (Paris, 1615, in-8"), un livre intéressant et curieux, au style naïf, plein de charme et de candeur, lequel est aujourd'hui d'une extrême rareté et a été réimprimé à Paris en 1864. On lui doit, en outre : Supplément à l'escript que le capucin Yves, prédicateur à Saint-Eloy, a fait imprimer touchant les conférences entre lui et J.-M. Delangie, minisire à Quevilly (Rouen, 161S), ouvrage de controverse.
YVES-HÉLOR1 (saint), patron des gens de loi, né en 1253, au manoir de Kaer-Martin, en Bretagne , d'une famille noble, mort à Lohanec en 1303. Il étudia à Paris, à Orléans, puis à Rennes, où il devint officiai, emploi qu'il remplit aussi à Tréguier. Le dévouement avec lequel il plaidait les causes des veuves et des malheureux lui mérita le surnom honorable d'A«ocat des pauvres.
L'évêque Alain de Bruc l'éleva au sacerdoce et le nomma recteur. Il se consacra dès lors au service des pauvres. Il fut canonisé en 1347. Les gens de loi l'ont pris pour patron « plutôt que pour modèle, » dit malicieusement un légiste breton, M. de Kerdanet. Le même ajoute qu'on ne connaît que lui dans l'ordre des avocats qui ait obtenu les honneurs de la canonisation.
YVETEADX- VAUQUEL1N (Nicolas des), poëte français. V. Vauquelin.
YVETOT, ville de France (Seine-Inférieure), chef-lieu de canton et d'arrondissement, à 36 kilom. N.-O. de Rouen, au sommet d'un plateau aride; pop. aggl., 7,904 hab. — pop. tôt., 8,282 hab. L'arrondissement comprend 10 cantons, 168 communes et 125,412 hab. Tribunaux de ire instance et de commerce; justice de paix; petit séminaire. Tissage de coton et de laine; commerce de. grains et de bestiaux. Yvetot est une ville bien bâtie dans une plaine élevée et entièrement dépourvue d'eau, Les maisons sont basses, construites en bois et couvertes d'ardoises. Yvetot possède à peine quelques monuments remarquables tout au plus par des détails, mais la ville elle-même présente un charmant aspect : • Figurez-vous, dit M. Guilbert, une ville bâtie sur un plateau que sillonnent les rapides convois du chemin de fer de Rouen au Havre; des environs qui font plaisir à voir, tant ils sont semés de sites agrestes et de charmants paysages; au travers de tout cela, une rue agréablement bordée d'un double rang de maisons dont la façade est de bois et la toiture d'ardoises; une rue toute entrecoupée d'enclos et de prés qui lui donnent un parfum des champs; une rue si longue que, de ses premières à ses dernières maisons, il y a une étendue de deux kilomètres. ■ L'ancien château seigneurial d'Yvetot, bâti à la fin du xvie siècle, a été démoli en 1793. L'église paroissiale, très-grossier édifice en briques construit en 1771, possède une élégante chaire en bois sculpté, œuvre de M. Pottier de Rouen (1786). Un des basreliel's représente saint Jean l'Evangéliste écrivant; deux palmiers supportent le couronnement. On remarque aussi de belles armoiries provenant de l'ancieune abbaye de. Saint-Wandrille, La chapelle du séminaire est un édifice tout moderne (1839-1845), assez heureusement conçu dans le style du xme siècle. A l'extérieur, l'architecture est nue et sévère. Intérieurement, les clefs de voûte représentent soit des couronnes de feuillage, soit des corbeilles de fleurs. On conserve dans la sacristie un ostensoir gothique du xve siècle, qui passe pour un des plus beaux que nous possédions. L'hospice, dont la fondation est due à un particulier, M. Asselin (1841), est un bâtiment en briques sans aucun caractère. La chapelle, commencée vers 1845, a été construite dans le style de la fin du xiii* siècle. L'appareil est un silex gris, alterné de briques blanches. On remarque surtout les verrières ornant le fond de l'édifice, les ciels de voûte très-élégamment fouillées, le rang de trèfles décorant le sanctuaire et le couronnement des chapiteaux. Il faut encore citer le tribunal et la prison, occupant les restes ou remplacement d'un ancien couvent de bernardines fondé en 1660 pour l'éducation des jeunes personnes de famille noble d'Yvetot; enfin la chapelle, style xvie siècle, construite en 1849 dans le couvent des Daines blanches ou de Picpus.
— Histoire. L'étymologie d'Yvetot se compose du mottudesque tôt (emplacement d'une habitation) et à'Yvo, vraisemblablement nom propre de son premier seigneur ou souveverain. Les faiseurs d'hypothèses peuvent se donner carrière au sujet de cet Yvo resté profondément inconnu. Ce qui est certain, c'est qu'on ne trouve mention d'Yvetot, terre ou seigneurie, que vers le milieu du Xt« siècle, dans une charte de donation de Guillaume le Conquérant à l'abbaye de Saint- Wandrille. En 1066, on voit un sire d'Yvetot figurer dans l'expédition des Normands en
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Angleterre. Un autre sire d'Yvetot s'embarque en 1099 pour la terre sainte eu même temps que le duc Robert. Enfin, au xn« siècle, on trouve un Robert d'Yvetot et au xive siècle un Jean d'Yvetot représentant des familles nobles qui possédaient en Normandie des fiefs militaires. Quant à la fameuse royauté d'Yvetot, nous nous en occupons ci-après.
Les guerres de religion furent pour Yvetot une source de désastres. En 1592, les ligueurs, sous les ordres du duc de Parme, culbutés dans une première rencontre par les troupes de Henri IV, avaient établi leur quartier général dans la ville et aux environs. Le-roi de Navarre ne tarda pas à lancer contre eux 600 cavaliers dont l'attaque impétueuse mit le désarroi parmi les catholiques; Mais Henri IV ne perd pas une minute, se rapproche d'Yvetot, dernier retranchement de ses ennemis, et fond sur la place suivi de 1,000 fantassins et de 400 mousquetaires ou piquiers. Sans la présence d'esprit et le sang-froid du duc de Parme, qui accourut au secours des siens, Yvetot était forcé. Le Béarnais opéra sa retraite, mais tes ligueurs avaient perdu près de 800 hommes. Le duc de Parme jugea à propos de ne pas risquer une nouvelle partie et fit à son tour cette fameuse retraite (nuit du 20 au 21 mai) qui demeure une des plus habiles dont l'histoire ait gardé le souvenir. Henri IV resta maître d'Yvetot. Sauf l'incendie de 1658, qui consuma une grande partie des maisons de la ville, aucun autre fait saillant ne signala Yvetot pendant le xvue et le xviiib siècle. La Révolution s'y accomplit sans aucun excès. Napoléon, voyageant en Normandie, visita deux fois Yvetot : la première fois, seul (6 novembre 1803); la seconde avec Marie- Louise, qu'il présenta aux hiibitants (10 mai 1810). La prospérité industrielle d'Yvetot date du premier Empire. Les nombreuses filatures qui s'y établirent à cette époque ont été l'origine des belles lubriques de toiles de coton, de calicots, de toiles flammées, de basins, de siamoises et de coutils qui font encore aujourd'hui la principale richesse des Yvetotais.
Y veto» (le roi d'). Ce souverain, aussi lilliputien que populaire, est surtout connu par la chanson de Béranger :
11 était un roi d'Yvetot,
Peu connu dans l'histoire; Se levant tard, se couchant lot, Dormant fuit bien sans gloire, Et couronné par Jeannelon D'un simple bonnet de colon,
Dit-on.
Ohl oh! oh! ohl ah! ah! ah! ah Quel bon petit roi c'était lit!
La, la.
Ce charmant badinage du grand chansonnier, qui parut en 1813, cachait une leçnii ; la France était revenue de Moscou, on sait comment, et elle commençait à se fatiguer d'une gloire qui lui coûtait tant de larmes et de sang; c'est alors que Béranger exhuma le souvenir de ce bon petit roi. d'Yvetot,
Qui n'agrandit point ses Etats,
Fut un voisin commode.
Et, modèle des potentats,
Prit le plaisir pour code.
L'allusion était transparente ; on vit dans les .couplets du poëte une sorte de mazarinade, et toute la France chanta le Roi d'Yvetot, qui passa dès lors dans notre littérature comme le type du roi bon entant. Mais beaucoup de gens crurent et croient peutêtre encore que le roi d'Yvetot était un personnage imaginaire, inventé par le poetf. C'est une erreur ; il y a eu des rois d'Yvetot ; nos aïeux n'ont jamais mis le fait en doute :
Au noble pays de Caux Y a quatre abbayes royaux, Six prieurei conventuaux, Et six barons de grand arroy, Quatre comtes, trois ducs, un roy.
(Ancienne chronique normande.)
Lorsque Henri IV se préparait, près d'Yvetot, à livrer au duc de Mayenne la bataille d'Arqués, il se retourna vers ses amis et, avec sa bonne humeur traditionnelle : « Si je perds le royaume de France, leur dit-il, je suis du moins en possession du royaume d'Yvetot. » On cite encore un autre mot du même roi. Au mois de mai 1610, lors du couronnement de la reine Marie de Médicis à l'abbaye de Saint-Denis, il s'aperçut que le grand maître des cérémonies ne réservait pas de place à Martin du Bellay, seigneur d'Yvetot, et lui donna en ces termes l'ordre de le faire ; « Je veux que Ton garde une place honorable à mon petit roi d'Yvetot, selon la qualité et le rang qu'il doit tenir. » Ainsi donc, il y a eu certainement des rois d'Yvetot; ce qu'il est plus difficile de déterminer, c'est l'époque de l'érection en royaume de la seigneurie d'Yvetot. Ce problème, qui a exercé la sagacité et soulevé les discussions d'un grand nombre d'érudits, n'a pu recevoir de solution satisfaisante. Un seul historien a prétendu en avoir trouvé l'explication; c'est Robert Gaguin, général des religieux mathurins, qui vivait au xv6 siècle et écrivit un Cornpendium supra Francorum gesta (U97, in-4°). Voici, en résumé, le récit sur lequel il base l'origine du royaume dYvetot.
Vauthier ou Gauthier, seigneur d'Yvetot
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et chambellan de Clotaire I", roi ds Soissons, tomba en disgrâce par suite des menées de quelques courtisans jaloux de sa faveur. L'irritation du roi contre lui devint si violente qu'il craignit pour sa personne et quitta la France.. Après avoir servi pendant dix ans sous des princes étrangers et avoir combattu par terre et par mer les infidèles, il ne put résister au désir de revoir sa patrie; le temps avait dû calmer la colère du roi. Afin de se le rendre plus sûrement favorable, Gauthier s'était chargé de lettres que le pape Agapet lof adressait à Clotuire. Arrivé le jour du vendredi saint à Soissons, il Se rendit aussitôt à l'église ou se trouvait le roi. Celui-ci, a sa vue, fut pris d'une telle fureur qu'il saisit son épée et le tua au pied de l'autel, sans respect pour la solennité de l'adoration de la croix que l'on célébrait en ce moment. A la nouvelle de ce meurtre sacrilège, le pape Agapet menaça Clotaire des foudres de l'excommunication. Le roi, pour apaiser le pape et expier son forfait, résolut d offrir k la famille de sa victime une réparation suffisante. Dans ce but, il érigea la seigneurie d'Yvetot en royaume ou principauté souveraine, suivant la loi des fiefs qui affranchit le vassal de tout hommage et de tous devoirs quand le seigneur met violemment la main sur lui. Le meurtre de Gauthier, selon Gaguin, eut lieu en 536, et la terre d'Yvetot reçut en 539 le titre et les droits de royaume.
Ce récit, malgré la précision des dates et des détails, est un conte fait à plaisir. L'abbé Vertot en a très-bien relevé les invraisemblances. C'était probablement CMldebert, et non Clotaire 1er, qui, en 536, régnait dans cette portion de la Neustrie où est située la seigneurie d'Yvetot. Quant au pape Agapet, il mourut le 22 avril 536 k Constantinopte, où il était depuis le 2 février. Le meurtre de Gauthier étant arrivé le vendredi saint de la morne année, c'est-à-dire le 21 mars, il faudrait qu'en un mois le message adressé au pape sur la conduite du roi eut franchi un espace bien plus long k parcourir alors, et, quelle i^u'eût été la hâte des accusateurs et des courriers, Agapet aurait dû ressusciter tout exprès pour prendre connaissance de ce prétendu meurtre et lancer sa menace d'excommunication. Cette menace même concorde-t-elle avec la conduite tenue au vie siècle par ie pontife de Rome envers les rois barbares devenus récemment chrétiens? Gaguin ignorait donc que Clovis, père de Clotaire, avait, dans une revue, fendu la tête avec sa hache d'armes à un soldat pour un motif de peu d'importance; qu'il avait massacré des rois et des princes, ses parents, sans que Rome fit entendre une parole de réprimande? Il ignorait donc que Clotaire lui-même venait de poignarder ses neveux et de prendre leurs Ktats, sans que le moindre avertissement allât le troubler sur son assassinat et son usurpation ? Si l'on objecte que le meurtre de Gauthier eut lieu le jour du vendredi saint, au pied des autels, il faut se rappeler que la belle-fille de Clotaire, Frédegonde, ht assassiner Prétextât, évéque de Rouen, le jour de Pâques, au moment où il allait célébrer la messe, et que Rome laissa, sans excommunication et sans menace, Frédegonde poursuivre le cours de ses fureurs. Le faux historique de Robert Gaguin ne ressort pas moins de cette guerre contre les infidèles, dans laquelle il fait jouer un rôle k Gauthier durant les dix années de sa disgrâce, comme si les croisades dataient du vie siècle, cent ans avant lu naissance du inahonietisme.
Cette origine de la royauié d'Yvetot est donc tout k fait fabuleuse. Le nom d'Yvetot n'apparaît que vers la tin du xie siècle, et simplement comme un fief des ducs de Normandie. Lorsque Guillaume le Bâtard entreprit la conquête de l'Angleterre, le sire d'Yvetot suivit son souverain avec le reste de l'armée et resta confondu au milieu des outres seigneurs, sans titre ni rang particulier. Au xii° et au xiuc siècle, son nom se trouve parmi ceux de la noblesse normande, ainsi que le montrent les listes relevées par Duchesne ; il y est porté comme devant contribuer pour un tiers seulement aux frais d'un homme d'armes, preuve que son tief était peu considérable. Parmi les chevaliers que Philippe le Bel ordonna, en 1313, dans la province de Normandie, le nom de Jean d'Yvetot occupe le quatorzième rang. Dans les, états de la noblesse de Normandie dressés par ordre du connétable Du Guesclin, figure, en 1370, le nom de Périnet d'Yvetot. Le possesseur de ce fief n'était donc pas affranchi des devoirs féodaux et des services militaires; il y était soumis comme les autres gentilshommes, et l'érection de la terre d'Yvetot en souveraineté indépendante n'était pas accomplie en cette année 1370.
Cependant, vingt-deux ans plus tard, le fief d'Yvetot était devenu un royaume. Gilles- André de La Roque (Traité de la noblesse, 1678, in-4°) vit, dans les registres de l'échiquier ou ancien parlement de Normandie, un arrêt de 1392 qui donnait le titre de roi au seigneur u'Yveiot. Comment s'opéra, de 1370 a 1392, celte érection d'un simple fief en royauté? Rien dans les documents historiques touchant les vies de Charles V et de Charles VI ne nous éclaire sur la date, sur les causes ni sur les circonstances de ce changement.
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Quoi qu'il en soit, on ne peut révoquer en doute le témoignage de La Roque, amplement corroboré par un grand nombre de preuves. Charles VI, en 1401, fit défense k ses officiers d'inquiéter les seigneurs d'Yvetot, exempts des tributs qu'on avait voulu imposer sur leurs vassaux. En 1464, Louis XI confirma l'indépendance de la terre d'Yvetot et tous ses privilèges, comme de ne devoir aucun hommage, d'avoir une juridiction des hauts jours et la franchise générale de toutes impositions. Le titre de roi se lit en toutes lettres dans les comptes que rédigea, pour les années 1498 et 1499, Jean l'Allemand, receveur général des finances sous Charles VIII. Jean Boucher y est appelé rot d'Yvetot. Suivant les lettres de Louis XII, données k Mâcon le 30 août 1503, on fit une déclaration des fiefs assis au bailliage de Caux et de leur possesseurs sujets au ban et arriére-ban du roi. D'après cette déclaration à l'appel des tenants fiefs nobles en la sergenteria des Bans-le-Comte , il fut dit : ■ qu'en la paroisse d'Yvetot étaient les fiefs, terre et seigneurie du lieu, appartenant aux héritiers de Perrot Chenu, lesquels firent remontrer par leurs officiers qu'ils étaient exempts de faire foi et hommage au roi et n'étaient point sujets à autre chose envers Sa Majesté, et quils avaient des lettres anciennes pour le vérifier. ■ Les rôles de l'an 1525 attribuent la qualité de roi au seigneur d'Yvetot. Le 13 août 1543, François I" envoya une lettre de cachet au parlement de Paris, pour l'expédition du procès de la dame de Mon tour contre la dame d'Yvetot; dans sa lettre, il donne à cette dernière le titre de reine. Ailleurs, il décrète que les seigneurs d'Yvetot continueront kjouir paisiblement de leurs droits et franchises. Henri II, par lettres du 26 décembre 1553, Charles IX, en 1572 et 1573, reconnurent le roi d'Yvetot. Sous Henri IV, comme nous l'avons vu, les prérogatives du seigneur d'Yvetot subsistaient encore; mais le titre de roi, que l'on continuait à lui donner par tradition, n'était certainement plus qu'une plaisanterie. Ce titre s'était transmis par alliances dans les maisons de Vilaines, de Boucher et de Chenu. La postérité mâle de cette dernière famille s'étant éteinte, Isabelle Chenu, qui en était l'héritière, garda simplement le titre de princesse qu'elle possédait du vivant de ses parents, et ne porta à son mari, avec la terre d'Yvetot, que le titre de prince. Ce mari fut Martin Du Bellay, frère du capitaine Guillaume Du Bellay, sieur de Langey et oncle du poëte Joachim Du Bellay. Martin exerça la charge de lieutenant général de la Normandie et laissa des mémoires, qui furent imprimés avec ceux de son frère. Un siècle plus tard, la famille Du Bellay était éteinte, et la principauté d'Yvetot passait à la maison de Crevant, d'où elle alla à la maison d'Albon en 1G98, par le mariage de Françoise- Julie de Crevant, princesse souveraine d'Yvetot, avec le comte Camille d'Albon, marquis de Saint-Forgeux. Sous Louis XIV, la principauté d'Yvetot ne fut plus que nominale, et le titre de prince d'Yvetot ne tarda pas lui-même à se perdre.
De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que le royaume d'Yvetot, quoique d'origine inconnue, était bien réel ; qu'il relevait directement de la couronne de France, qui conservait sur lui, comme sur les autres iiefs, lu souveraineté du dernier ressort; il n'était pas obligé k faire foi et hommage, il ne payait ni la taille ni les autres subsides; c'était donc, dans toute la force du terme, un franc-alleu, ayant justice, censive et mouvance, n'étant sujet à aucun droit qu'aux, appels devant la cour souveraine.
Martin I°r, roi d'Yvetot, battait monnaie au moyen d'un morceau de cuir taillé portant une empreinte avec une tète de clou au milieu. Le travail le plus considérable qu'exécuta l'un de ces rois, et qui fit bénir son nom dans tout le royaume d'Yvetot, c'est un puits que Guillaume 1er, prenant en considération les plaintes de ses sujets, qui menquaient d'eau potable, fit creuser dans la cour du château. Ce puits existe encore aujourd'hui et porte le nom de puits du Château.
Remarquons en terminant que le royaume d'Yvetot n'est pas le seul exemple d'un territoire restreint portant un pareil titre. Il y avait à Mande, près de ïournay, une terre qui portait le nom de royaume, et qui cependant était si petite qu'on aurait pu k peine y trouver le labourage de trois charrues. La terre de Haubourdin, près de Lille, était aussi un franc-alleu, Henri deNavarre, à qui elle appartenait, disait qu'il ne la tenait que de Dieu et de son épée. Devenu roi de France, il la vendit avec tous les droits de souveraineté qui y étaient attachés. Les ducs de Bar et les damoiseaux de Conimerey tentèrent, mais 'vainement, en 1301, à la laveur des privilèges et de l'indépendance des francs-alleux, de se soustraire à l'autorité royale. La France n'est pas d'ailleurs la seule contrée de l'Europe où l'on trouve de tels royaumes. L 'Angleterre, avec celui de Man, nom d'uiie petite lie de l'Irlande; le Hainaut, le Brabant et d'autres provinces des Pays- Bas offraient aussi la même singularité. Ainsi, le chapitre de ïournay avait une seigneurie appelée Melle, qu'il prétendait ne tenir que de Dieu et de Notre-Dame; l'abbesse de Nivelle, en Brabant, se qualifiait de princesse et jouissait de quelques droits ré-