MARINE
détresse de ea flotte anglaise
En février 1897, lord Charles BERESFORD publia, dans le Nineteenth Century , un article intitulé : “Questions urgentes pour le Conseil de défense.” Cet article causa une énorme sensation. Parlant du rapport de la “Commission Hartington”, de 1890, lord Beresford disait :
Il y a six ans que ce rapport a été publié, mais je prétends que le même dangereux état d’insuffisance existe aujourd’hui— et on peut le prouver d’une manière concluante. Ce rapport est rempli de faits si monstrueux et révèle un état de choses tellement révoltant que, dans tout autre pays au monde, il y aurait eu réorganisation complète de ce • “système” .
L’amiral établit ensuite (pie la réserve de 25,000 marins ( Royal Naval Reserve ) est presque entièrement composée d'hommes incapables de servir en guerre ; que 45 des vaisseaux sont encore armés de canons se chargeant par la gueule, tandis qu’il n’en existe plus
lin seul dans les autres marines européennes ; que 80 ou 90 cuirassés sont absolument impropres au combat. Il raconte que lorsqu’il siégeait à la Chambre des Communes, il voulut un jour proposer une expérience sur certains vaisseaux de guerre ; et qu’un membre du Cabinet le pria de ne pas insister, lui disant :
En supposant que vos craintes fussent bien londées, croyez-vous qu’il soit à l’avantage de l’Angleterre de prouver aux autres nattons que 13 sur 22 de ses vaisseaux de guerre de première classe sont inférieurs à ceux de la France et que même le feu des canons de petit calibre peut leur être fatal ?
Lord Beresford ajoute :
L’honorable ministre oubliait évidemment qu’il serait plus dommageable que les autres nations découvrissent ceci lorsque les treize vaisseaux en question eussent coulé à pic, comme des tortues, en pleine bataille et avec tout leur équipage .
On pourrait allonger cette liste de faits sérieux et incroyables sur le compte de notre administration et de son défaut de méthode, de manière à remplir plus d’un numéro de cette revue ; mais il ne serait pas sage de révéler trop de nos faiblesses à la lois. Les puisssances étrangères les connaissent. Le contribuable anglais est le seui qui n’en sache rien. Evidemment, Leurs Seigneuries de Whitehall- — fies lords de l’Amirauté] — connaissent tous ces faits ; mais grâce au “système”, ils sont supposés ne rien faire .
Le 22 mai 1897, lord Beresford parlait devant une réunion de la Ligue de la Marine, à Canningtown. Il dit que par une “erreur quelconque’’, le gouvernement avait 15,000 marins de moins que les 100,000 qu’il prétendait avoir ; puis il parla de la condition où se trouvait la marine marchande :
Elle est dans une condition révoltante, dans un état très critique ; et à moins qu’on ne fasse quelque chose, nous mériterons, lorsque la guerre viendra, d’être accusés de folie, de folie criminelle. La moitié des matelots de notre marine marchande ne sont pas sujets britanniques . (Times, 24 mai 1897).
L’Amirauté a sans doute opéré des réformes dans le “système’’ depuis 1897 ; mais il 11e semble pas que ces réformes soient complètes, si l’on en peut croire la nouvelle suivante que le Times donnait le 2 juillet dernier :
On annonce que bien qu’ayant droit de conserver pendant deux ans encore le commandement de l’escadre de la Méditerranée, lord Charles Beresford tient à être dégagé de ses responsabilités officielles dès février prochain ; son désir étant de pouvoir critiquer avec une entière liberté les nouvelles conséquences de la politique ministérielle dans l’administration de l’armée et de la marine.
Le 27 juin 1901, le Times publiait le document ci-dessous :
La Ligue de la Marine (Navy League) a publié le mémoire ci-joint, en date du 26 juin, et signé par M. H. Seymour Trovver, président du Comité Exécutif, et par le commandant \V. Caius Crutchley, K. N. R., secrétaire :
Le 20 octobre 1900, la Ligue de la Marine a publié un état documenté établissant que la Grande-Bretagne, après avoir maintenu sans conteste, pendant plus d’un demisiècle, sa supériorité navale, l’a perdue parce que: lo nos derniers programmes d’organisation du personnel, des vaisseaux et du matériel de notre flotte ont été insuffisants ; 2“ les programmes soumis par le ministre responsable et sanctionnés par le Parle-
ment, comme rigoureusement essentiels à notre sécurité, n’ont pas été exécutés ; 30 les vaisseaux mentionnés dans nos estimés de la marine, bien que mis sur le chantier, 11’en sont pas encore sortis ou ne sont pas encore équipés; et un certain nombre seront déjà à moitié démodés avant d’être complétés ; de plus un grand nombre des vaisseaux de guerre promis ne sont pas encore dans la marine effective ; 4.0 d’autres nations ont accru notablement et avec succès leurs programmes de construction navale, diminuant ainsi d’autant notre force relative ; 30 il s’est élevé une nouvelle puissance résolue à réclamer la prépondérance maritim^.
Dans l’ Annuaire Maritime de cette année, lord BRASSEY confirme absolument ce que lord Beresford disait en 1897 au sujet de la marine marchande :
. Il y a cinquante ans, nous avions 200,000 marins anglais dans notre marine
marchande ; nous en avons à peine la moitié aujourd’hui . La décroissance du
nombre est ce qu'il y a de plus déplorable , parce qu’elle se fait sentir surtout parmi les jeunes gens. Cet état de choses est grave et appelle l'attention des hommes d' Etat. {Naval Annual, 1901, Chap. 7, page 153.)
Les autorités navales et politiques diffèrent quelque peu quant aux moyens de fortifier la flotte et d’en améliorer l’équipement ; mais il est un point sur lequel elles s’accordent toutes : c’est la nécessité d’utiliser le zèle et l’enthousiasme des colons pour accroître l’effectif de la flotte aussi bien que celui de l’armée.
Voyons maintenant comment ce problème s’est débattu au parlement britannique depuis quelques années.
session de 1898
Le 11 mars 1898, Sir John COLOMB, M. P., discutait la politique du ministère de la Marine :
Le Premier Lord de l’Amirauté (M. Goschen) . nous a dit que l’Austra¬
lie réclamait à hauts cris l’appui de notre marine. Je pense qu’il est temps que nous répondions à ces réclamations en rappelant aux Australiens que nous supportons presque tout le fardeau du budget de la marine .
Puis, rappelant la conférence impériale tenue l’année précédente, lors du Jubilé, il lit à la Chambre le rapport des déclarations qu’aurait faites M. REID, le Premier- Ministre de la Nouvelle-Galles du Sud, à son retour à la colonie. M. Reid aurait annoncé à ses concitoyens qu’il avait nettement déclaré aux autorités britanniques qu’elles 11e devaieut pas compter sur une augmentation de dépenses de la part des colonies australiennes pour le soutien de la marine anglaise.
M. GOSCHEN : Je n’accepte pas du tout l’exactitude de cette déclaration. — (P. D., Vol. 54, page 1439).
Le 18 mars suivant, M. GOSCHEN discuta les reproches de sir John Colomb :
......Mon honorable ami a rappelé le Jubilé ; il a émis l’opinion que nous
aurions dû profiter de l’occasion opportune que nous offraient les fêtes jubilaires, l’an
dernier, pour insister auprès des représentants des colonies sur l’urgence qu’il y avait d’augmenter leurs contributions à la défense de l’Empire. Néanmoins, le gouvernement crut que mêler ainsi les questions d’affaires aux devoirs de l’hospitalité eut été un
procédé très discutable . Il est indubitable que l’idée que les colonies doivent
contribuer aux frais de la défense de l’Empire a pris racine jusqu’à un certain point ; et j'espère qu'il en sortira des fruits très vigoureux . (P. D. Vol. 55, page 255).
Sir CHARLES DILKE . Lorsqu’il [le ministre] déclare qu’il n’était pas
convenable de mêler les affaires aux réjouissances, il aurait dû se rappeler qu’il y eut des conversations à ce sujet et que par conséquent les affaires furent jusqu'à ce point
mêlées, aux réjouissances ( page 262 ) . Je ne puis m’empêcher de croire que, dans
une colonie au moins, il serait possible d’essayer, avec toutes les chances de succès, à
former une réserve coloniale ; je veux parler de Terreneuve . C’est la seule
colonie où il existe une excellente population de pêcheurs robustes, nombreux et mal payés ; et certaines circonstances locales font qu’il est probable qu 'on pourrait induire un très grand nombre de pêcheurs à prendre du service dans les conditions que j’ai indiquées . (page 263.)
M. GOSCHEN : C'est une question qui est maintenant sous considération. Je partage l'opinion de l' honorable député et je crois que cette colonie offre les meilleures
chances de succès à ce point de vue . Il y a des obstacles considérables à surmonter ,
mais j’accorderai à la question mon attention la plus suivie (page 263.)
Le 30 juin 1898,
M. H. S. SAMUEL : Je demanderai au premier Lord de l’Amirauté si, étant donnés les vides reconnus qu 'il faut combler dans la réserve navale pour équiper nos vaisseaux en temps de guerre, le gouvernement va adopter des mesures pour tirer parti des offres que le Canada, la Nouvelle-Zélande et Malte ont faites de fournir des réserves navales pour le service de la flotte, lorsqu’on en aura besoin ; et si le gouvernement encouragera ces efforts loyaux et patriotiques ?
Le PREMIER LORD de L’AMIRAUTE (M. GOSCHEN) : Il est impossible de résumer dans une réponse ministérielle l’exposition de la nature des offres que diverses colonies ont faites au sujet de la réserve navale ; — et à moins d 'expliquer la nature dç ces offres, il est impossible de faire comprendre les difficultés qui entourent leur acceptation et les doutes qui s’élèvent quant aux résultats qu’on en attend. D’une façon générale, je puis dire que je serais heureux de tirer profit de la population maritime des colonies pour accroître notre puissance navale ; mais les difficultés qu’on m’a fait entrevoir quant à l’adoption de ce projet se sont trouvées jusqu’ici insurmontables. (P. D., Vol. 60, page 639.)
Au cours du débat sur le budget de la marine à la Chambre des Communes, le 15 mars 1899, sir John Colomb, faisant allusion aux progrès accomplis par les colonies et au développement de leurs richesses et de leur population, s’exprima comme suit :
Avec un empire dont le revenu s’élève à 257 millions (sterling) et dont les intérêts nationaux sont communs, on ne saurait assurément s’attendre à ce que tout le fardeau des frais de la défense retombe à perpétuité sur une faible partie de ce revenu. Lorsque vous cherchez à résoudre le problème de la combinaison des forces de cet empire, vous voyez un obstacle surgir devant vous : l’impuissance où vous êtes de forcer les colonies autonomes à contribuer à la défense commune. Vous leur avez donné le gouvernement responsable dans toute sa plénitude et, en honneur, force vous est de tenir parole. Mais
la question qui se pose est celle-ci : avons-nous absolument raison de ne pas tenir compte de tous les progrès réalisés et de ne pas aborder l’étude de la situation actuelle?
Il me semble extraordinaire que le premier lord de l’Amirauté . n’ait pas compris
ni saisi le moment opportun pour attirer l’attention du public anglais et des colonies sur le fait que la Colonie du Cap a contribué à la défense de l’Empire [en fournissant un vaisseau de guerre à la flotte anglaise] et que c’est là le premier pas dans la voie qu'il
faut suivre . Assurément, il est temps de rappeler au Canada que si la situation
du Royaume-Uni venait à se modifier, le commerce canadien serait en danger, et cela tout simplement parce que le peuple anglais se serait pris de froideur à l’endroit de la
flotte . J ’en suis convaincu, si les choses continuent à marcher du train qu’elles
vont, le jour n’est pas éloigné où il nous faudra choisir entre un amoindrissement de la flotte ) qui mettrait l’Empire en danger, et une très forte augmentation de l'imptt dont le peuple anglais seul est grévé. Si le peuple anglais découvre alors — et cela ne tardera pas à arriver — qu’il porte seul le fardeau de la protection d’un commerce dont la valeur dépasse la totalité du commerce maritime de la France, d’un commerce qui se fait entièrement en dehors dn Royaume-Uni, alors, dis-je, cette question se posera dans une pensée d’hostilité, qui aboutira à un désastre et pour les colonies et pour nous-mêmes. (P. D., vol. 68, page 593).
M. KEARLEY (Devonport) : Un membre distingué du gouvernement canadien a affirmé, l’an dernier, qu ’il y avait au Canada au moins 76,000 hommes ayant toutes les qualités voulues pour entrer dans la réserve. Une députation s’est rendue auprès du premier lord de l’Amirauté l’année dernière et celui-ci a posé à bon droit comme condition de l’entrée des marins des colonies dans la réserve qu’ils reçussent la même instruction que les nôtres, qu 'ils fissent les mêmes manœuvres et servissent six mois en mer. En outre, pourvu que le gouvernement canadien paie les frais de /’ instruction de ces hommes, il offrit de faire solder leurs gages par l’Angleterre. — (P. D., vol. 68, p. 598).
Sir Charles DILKE, au cours de ses observations sur le discours de M. Kearley, dit :
Mon honorable ami affirme à bon droit que le nombre de nos mousses diminue
sensiblement et il suggère un remède à cet état de choses . A mon avis, le
temps est arrivé où il faudrait s’adresser à toutes les sources possibles de secours, dans le but d’augmenter le nombre des réserves (page 615).
Le 14 avril 1899, M. TREVELYAN, M. P., parla des facilités d’accès qu’on devrait donner aux jeunes gens des colonies pour entrer dans la marine en qualité de cadets ; il suggéra qu’on fît subir des examens dans quelques-unes des colonies les plus importantes ; et il ajouta :
Evidemment, nous sommes tous, à cette Chambre, en faveur de la Fédération Impériale ; mais il n’en est peut-être aucun parmi nous qui puisse formuler un projet défini pour nous rattacher nos colonies par un lien plus intime, sur lequel une fédération doit surtout s’appuyer ; bien que nous reconnaissions tous qu’à l’heure actuelle la communauté des sentiments puisse faire quelque chose dans ce sens. Mais il peut se trouver quelque moyen de resserrer les liens qui unissent les colonies et la mère-patrie ; et l’un de ces moyens serait d’essayer d’entraîner les colonies à prendre leur part de service dans P Empire . . . . Nous connaissons l’intérêt que le secrétaire colonial porte aux colonies ; et je crois qu’il a fait beaucoup, discrètement, pour rapprocher les colonies de la Grande Bretagne. Je suggère ceci comme un de ces moyens indirects d’action qui peuvent
produire plus tard de très grands résultats à l’avantage de l'Empire . (P. D.,
Vol. 69, pages 1213 à 1217.)