T. XXIX
Le 18 avril, M. BUCHANAN, M.P., proposait une résolution censurant l’accroissement du budget national. Il dit que l’augmentation des troupes en Afrique constituait un renversement de la politique de lord Cardwell au point de vue des relations militaires de l’Angleterre et des colonies :
Je crois que nous devrions nous préparer à retirer nos troupes de ces colonies, autant qu’il est possible de le faire, et à rendre les colonies responsables de leur propre défense. — (P. D., Vol. 69, page 1502).
M. SOUTTAR, appuyant la proposition : .... Il est tempsqu’il y ait une entente précise au sujet de ce qu’implique la défense de l’Empire . '
Il déclare que l’augmentation de l’armée et de la marine est due à la nécessité de défendre le Canada, l’Australie et les autres colonies ; et il ajoute :
Je ne crois pas que les ouvriers de notre pays soient tenus de supporter plus longtemps le poids que leur impose la défense des ouvriers du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Cap. . . . Ceux -ci nous imposent un tarif protecteur aussi élevé que celui de n’importe quel autre pays . (pages 1514-5).
Chose étonnante, ce brave patriote oublie totalement le tarif de faveur que le Canada accorde aux produits de son pays.
Sir CHARLES DILKE : . Ce ne sont pas les colonies qui nous imposent la
nécessite' de maintenir notre flotte , mais notre position et notre commerce — indépendamment des colonies que nous possédons ou non. Je concours absolument dans l’opinion qu’il nous serait d'un avantage immense que les colonies fissent quelques sacrifices pour lq défense navale. Nous sommes tous d’accord sur ce point ; et s’il est un motif qui nous empêche d’en parler ouvertement et énergiquement, c’est la crainte défaire plus de mal que de bien. Pousser ce projet trop rapidement, tandis que quelques-unes des colonies évoluent déjà en ce sens, pourrait retarder plutôt que faire avancer la cause que nous avons tous à cœur . (page i5i9-)
Le 27 juillet 1899,
Sir CHARLES DILKE : . Je désire ardemment que les colonies payent
leur contribution à notre budget de la marine ; mais bien qu’on doive persister à faire des suggestions continuelles aux colonies sur ce sujet, il nous est impossible de suspendre notre budget tant que ce résultat ne sera pas atteint. — (P. D., Vol. 75, page 557.)
Le 26 février, au cours du débat sur le budget de la marine, le premier lord de l’Amirauté, M. Goschen s’étendit longuement sur les mesures à prendre pour accroître la force de la flotte et surtout celle de la réserve navale. Il dit :
Nous sommes actuellement à étudier comment il nous sera possible d’organiser des réserves navales dans les colonies. La guerre de l’Afrique du Sud a tellement développé les instincts militaires des colonies que nous sommes en bon lieu d’espérer que s’il nous est possible d’élaborer un bon système d’organisation, nous serons en mesure d’obtenir de précieux contingents pour notre marine tant de l' Australie que du Canada et des autres colonies. Il se présente, toutefois, certaines difficultés venant, partie, de la différence des gages aux colonies et partie, de ce que nous n’y trouverions pas les mêmes
facilités d’instructions et de manoeuvres que nous possédons ici . (P. D., Vol. 79,
page 1120),
C’était un fait notoire à Ottawa, durant la session de 1900, que sir Louis DAVIES visait à la création d’un vaisseau-école pour le Canada. Sans doute, si le parlement canadien eût été saisi de ce projet, on l’aurait voilé du prétexte de former une réserve navale pour le Canada. La déclaration qu’on vient de lire, du ministre de la marine en Angleterre, nous indique le but réel : obtenir des marins pour l’Angleterre.
Sir CHARLES DILKE: On a fait certaines propositions au sujet des colonies. Au cours des débats antérieurs, le ministre a parlé des difficultés qu’il prévoyait en Australie à cause du taux élevé des salaires ; et quant au Canada, il existe certaines difficultés qui sont familières à t° amirauté. Toutefois, le First Lord n’a rien dit de Terreneuve, où les salaires sont fort peu élevés et où il y a une énorme population de pêcheurs que nous pourrions utiliser dans l’application d’un régime semblable au nôtre.
M. GOSCHEN : C'est déjà fait.
Sir CHARLES DILKE : J’en suis bien aise car il est indubitable que Terreneuve, proportionnellement à sa population, pourrait nous fournir une réserve énorme. — (P.D., Vol. 79, page 1 167).
M. Goschen 11’a pas trompé Sir Charles Dillce. Voici ce que le commandant C. N. ROBINSON, R. N., annonce dans le dernier Annuaire Maritime :
On a établi un poste de recrutement dans les colonies de l’ Amérique-du-Nord et cinquante marins de Terreneuve ont été embarqués sur les vaisseaux de l’escadre pour faire six mois d’apprentissage. ( Naval Attnual, 1901, page 32).
Le 19 juillet, lord BRASSEY souleva un débat à la chambre des Pairs au sujet des forces de réserve de l’Australie. (Voir i° Armée, page lxvii). Il parla de la contribution de l’Australie à la marine anglaise et des restrictions imposées par les gouvernements des colonies australiennes, disant :
Il faut apprécier le sentiment réel des colonies à la lumière des derniers événements. Lorsque la question chinoise, surgissant tout à coup, nous plaça dans une situation critique, on ne s’opposa nullement à l’envoi en Chine de certains vais^aux de l’escadre australienne. Les colonies offrirent un navire que nous acceptâmes ; elles offrirent les services de leurs brigades navales, et nous les avons également acceptées. Je suis convaincu que ce qui s’est alors passé se répétera à l’avenir. Je suis certain que toutes les forces navales des colonies australiennes seront toujours à notre disposition pour la défense de l’Empire.. .(P. D., vol. 86, page 439).
Le vicomte FRANKFORT attire l’attention du ministre de la guerre sur une lettre du major-général FRENCH, parue dans le Times du 12 juillet et traitant des “Réserves coloniales”.
J’en cite les extraits suivants :
La guerre actuelle au Sud-Africain nous a prouvé que la défense de l’Empire n’est pas une question qu’il faudra, à l’avenir, laisser entièrement au peuple des Iles Britanniques : tous les citoyens d’origine anglaise, répandus par tout l’Empire, sont prêts à assumer leur part de cette défense et à fournir les hommes et peut-être tes deniers nécessaires.
Un séjour de douze ans au Canada et d’une période à peu près égale en Australie, où je me suis trouvé presque constamment en contact avec les forces coloniales, m’a donné une expérience qui me permet d’établir clairement deux points :
(1) Il est inutile de croire ou d’espérer qu’on pourrait lever dans ces colonies, pour le service ordinaire de garnison, en temps de paix, une force considérable de troupes impériales payées aux taux de la solde impériale.
(2) Il est également certain qu’en temps de guerre, on peut lever des milliers d’hommes qui s’engageront pour la campagne à une solde modérée.
Il prouve alors son premier point en établissant que les salaires habituels en Australie, empêcheraient les gens d’entrer à l’armée ; et quant au second point, il invoque l’enthousiasme et la bonne volonté avec laquelle les Australiens se sont enrôlés pour la guerre sud-africaine.
A mon avis, le moyen efficace d’aider la vieille Angleterre à maintenir son drapeau par tout l’Empire, c’est d’organiser des “ Réserves de guerre' ’ dans les colonies. Dans cette organisation, il taudra tenir compte des conditions particulières des diverses colonies : ainsi le Canada, avec ses 75,000 marins et pêcheurs du littoral de l’Atlantique, devrait fournir une grande réserve de guerre pour la marine ; et cette colonie y serait probablement disposée si l 'Amirauté, au lieu de faire des règlements rigides qui ne s’appliquent qu’à la Grande Bretagne, se rendait compte que le temps le plus propice pour discipliner ces pêcheurs serait l’époque de l’année où ils ne peuvent se livrer à l 'exercice de leur métier.
Le major discute ensuite les moyens qu’on devrait adopter afin d’organiser, dans les colonies australiennes, une grande réserve pour l’armée de terre ; et il termine par ces paroles très-suggestives :
C’est maintenant le temps d’agir ; si nous attendons que la crise de froideur vienne (till the cold fit cornes ou), le progrès deviendra peut-être impossible.
Cette lettre, écrite de Sydney, Nouvelles Galles du Sud, le 8 mai, porte la signature officielle du major-général French, commandant de la milice coloniale : c’est exactement le même grade que celui qu’occupait le major-général Hutton au Canada. Ceci détermine, je crois, la nature du travail que ces messieurs font aux colonies sous la direction du gouvernement actuel de la Grande- Bretagne.
Revenons au débat du 19 juillet 1900.
Le marquis de LANSDOWNE, secrétaire d’ Etat pour la Guerre, répondit à la fois à lord Franlcfort et à lord Brassey :
Toute mon adhésion et toutes mes sympathies sont acquises au principe général
établi par les deux nobles Lords qui viennent de vous adresser la parole . Nous
comprenons tous, j ’en suis convaincu, que cette coopération des forces coloniales n’a pas été le résultat d’un caprice passager de leur part ni une effercescence momentanée de fidélité ; mais bien le fruit d’un patriotisme profondément ancré dans leur âme et d’un sincère désir de prendre leur part des fardeaux de P Empire. C’est notre désir et notre espoir, tous tant que nous sommes, j’en suis convaincu, que si jamais notre patrie se trouve encore dans une situation semblable à celle que nous venons de traverser, les colonies seront encoie prîtes à se ranger à nos rétés. Et s’il nous était possible de suivre les suggestions dit noble lord, mon voisin, et d’arriver à conclure avec les colonies un
accord qui soit de nature à faciliter eette coopération départ et d’autre, je serais le premier à m’en réjouir sincèrement. Je me permettrai, toutefois, de faire observer qu’en pareille matière, on ne saurait procéder avec trop de prudence... (P. D., vol. 86, pages 441 -2-3)-
Tout ce que je puis ajouter, c’est que je suivrai l’avis du noble lord, et que je m’emploierai, en me consultant avec le secrétaire colonial, à faire progresser autant que faire se pourra, la politique dont le noble lord s’est fait le champion (page 447.)
Le comte CARRINGTON... J’ai peine à croire que les citoyens des colonies comprennent eux-mêmes toute la profondeur de leur patriotisme. Je le comparerais volontiers à l’une de ces grandes rivières souterraines de l’Australie, qui disparaissent dans les entrailles de la terre, puis reviennent à la surface pour disparaître de nouveau ; et lorsqu’elles peuvent se percer une issue dans le sol, leurs eaux s’élancent dans les airs en immenses geysers ; et elle se précipitent enfin leurs flots énormes vers l’océan.
A mon avis, nous pouvons toujours compter sur l' appui des colonies, mais cela à une condition : c’est que l’Angleterre reconnaisse qu’il doit exister une égalité parfaite entre les soldats de nos grandes colonies autonomes et les troupes anglaises, écossaises, galloises et irlandaises.-— (P. D., Vol. 86, page 448.)
Le 21 mars 1901, au cours de la discussion du budget de la marine, aux Communes, M. Kdinund ROBERTSON prononça les paroles suivantes :
Je nie que le pays ait le droit et le devoir de porter à perpétuité ce formidable
fardeau du budget de la marine . Il y a un fait que le gouvernement semble vouloir
ignorer aveuglément et que le pays lui-même reconnaît ; c 'est que cette noble flotte,
notre orgueil . est tout autant au service de nos colonies autonomes — pour ne rien
dire des autres— qu’à celui de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande . La plus
pauvre des ouvrières qui travaillent aux usines du comté que je représente ici, et dont le thé constitue le breuvage habituel, est tenue de contribuer à la défense navale dont jouissent à titre gracieux et les squatters millionnaires de l’Australie et les marchands de bois millionnaires du Canada. Je le somme [le secrétaire de l’Amirauté, M. Arnold, Korster] de nous déclarer ici si nous allons continuer à ajouter sempiternellemenl au budget de la marine, et cela sans même qu’on se permette la plus légère suggestion à ces puissantes colonies autonomes afin qu’elles donnent quelque chose de leurs richesses pour le maintien de la flotte, alimentée aujourd’hui par le denier du pauvre comme par le louis du riche du Royaume-Uni. — (P. D., Vol. 91, pages 782-3).
Sir John COLOMB : L’heure est venue de poser cet ie question: “ Pouvonsnous éternellement continuer à.payer les frais de la défense d’un empire qui couvre toutes les parties du globe, avec les seules ressources d'une île qui n’occupe qu’un coin de cet empire ?” Je suis et j’ai toujours été un impérialiste sincère; mais je déteste cordialement cet impérialisme qui, se bornant à pérorer sur l' Empire, recule devant les mesures à prendre au point de vue de la sécurité commune et refuse d’en faire une question d'union et de coopération pratique de la part de tous les membres de cet empire. — (P. D., Vol. 91, page 783.)
Le 22 mars, au cours du même débat, le secrétaire de l’Amirauté, M. ARNOLD-FORSTER, répliquant à M. Robertson, disait :
Au cours de ses observations, l’honorable député a touché à une question qu’il a souvent développée dans cette chambre et qui rallie toutes mes sympathies. Il nous a parlé de l’importance et même de la nécessité de partager le fardeau de la défense natale avec les autres grands peuples, membres de l’empire, qui bénéficient de la protection
de noire flotte . Qu’il me suffise de dire qu’en ce qui concerne notre coopération,
nous ferons tout en notre pouvoir pour créer au sein des colonies tin sentiment public assez puissant pour nous faire atteindre le résultat le plus complet que l’honorable
député désire . Je ne voudrais pas affirmer, toutefois, que le moyen le plus direct
et le plus infaillible d’obtenir la coopération que nous désirons soit d’imputer à blâme aux colonies le fait de n’avoir pas donné ce que nous ne leur avions pas encore demandé. Ici la vieille fable nous offre un enseignement dont nous pouvons faire notre profit : c’est que le soleil, plus que le vent, induira le voyageur à sedépouiller de son manteau.... (P. D., Vol. 91, page 979.)
Le 25 mars, au cours du même débat, M. William REDMOND :
. Avant d’approuver l’augmentation des forces navales, il tiendrait à
savoir si le cabinet s’est abouché avec les gouvernements des grandes colonies autonomes de l’empire et leur a demandé s’ils sont prêts à porter leur part des frais onéreux qu’entraînera cette énorme augmentation. . . .
Le SECRÉTAIRE de L’AMIRAUTE répond qu’il abonde dans le sensde l’hon. député de Clare-est et fait les vœux les plus ardents pour que toutes nos grandes colonies contribuent tant à notre marine qu'à notre armée. — (Vol. 91, pages 1131-3.)
Commentant ce débat, Y Army and Navy Gazette, du 30 mars 1901, disait :
. Les Canadiens ne se sont pas encore élevés jusqu'à la notion exacte de leurs
devoirs envers la marine ; ils ne contribuent en rien à l’entretien de la flotte ni à la protection de leur commerce maritime. D’autre part, il n’est pas sage de perdre de vue cette considération que le Royaume-Uni pourrait difficilement réduire sa marine, même si nous perdions la plupart de nos colonies. Les réformateurs envisagent rarement cet aspect de la question.
Il n’est pas mal d’ajouter ici ce que disait M. ASQUITH, à Edimbourg, le 16 octobre dernier :
Si vous perdez une fois la suprématie des mers vous serez affamés et réduits en servitude avant qu’un seul soldat étranger ait même la chance de poser le pied sur notre soi." — (Du Herald, de Montréal, 31 octobre 1901).
Je pourrais aussi citer l’opinion qu’exprimait sir Charles TUPPER, eu 1893, à Winnipeg :
Je nie que nous soyons un fardeau pour l’Empire. Je dis que si demain le Canada était enlevé à la Côuronne d’Angleterre, si demain le Canada devenait une portion de la grande République qui nous avoisine, /’ Angleterre ne pourrait réduire son armée d'un seul soldat, ni sa flotte d'un seul vaisseau .
(Du Free Press, de Winnipeg, 22 septembre 1893).
Depuis la réunion du théâtre National, une autorité éminemment compétente a affirmé de nouveau la nécessité de venir chercher aux colonies des recrues pour la marine anglaise.