SUITE DE HENRI HT
Henar II PASSE L'HIVER EN GASCOGNE. — HENRI DE LEXINTON EST ÉLU ÉVÊQUE DE LINCOLN. — APPARITION MERVEILLEUSE DANS LES NUAGES. — LETTRE TROMPEUSE ENVOYÉE PAR LE ROI AU PARLEMENT. — DES SARRASINS CON- VERTIS ARRIVENT EN FRANCE POUR SE FAIRE BAPTISER. — DES HOMMES INCONNUS ABORDENT 4 BERWICK ET SE RÈTIRENT ANS ÊTRE INQUIÉTÉS. — SÉDITION A BAYONNE. — Mont DE JEAN Hansanp. — LONGUE DURÉE DE L'HIVER. — L'an du Seigneur 4254 , qui est la trente-huitième année
du règne du seigneur roi Henri troisième, le même VIII. À
seigneur roi se trouva à la naissance du Seigneur, non loin de la Réole, à Bazas en Gascogne, où il célébra solennellement et joyeusement avec ses seigneurs les fêtes de Noël. Là aussi il conféra des présents précieux en habits garnis de doublures et en autres choses désirables aux Gascons, qui flairaient ses esterlings. Quant à la reine , étant heureusément relevée de couches, elle célébra la fête de sa purification le jour de saint Édouard, c'est-à-dire la veille de l'Épiphanie, dans un magnifique festin donné à Londres, et auquel assistaient l'archevêque son oncle , l’évêque d'Ély, le comte Richard , le comte de Glocester, et beaucoup d’autres seigneurs d’Angleterre. À cette même époque, la reine fit passer au seigneur roi, en présents de nouvelle année, cinq cents marcs sur la recette des revenus royaux, pour qu'il fût à même de soutenir sa guerre et de retirer ses gages.
Le lendemain de la fête du bienheureux Thomas, martyr, les chanoines de Lincoln élurent pour leur évêque maître Henri de Lexinton, doyen de cette même église ; et le nouvel élu passa la mer pour se présenter au roi et être vu et accepté par le roi, qui devait approuver ou réprouver l'élu aussi bien que l'élection. Or il craignait de paraitre devant le roi, qui, selon sa coutume, avait sollicité, par les prières les plus urgentes, le doyen lui-même et tout le chapitre d’élire pour leur évêque et pour pasteur de leurs âmes l’évêque de Héreford , lequel devait être inanifestement réprouvé, tant parce qu'il était étran-
ger et ignorait la langue anglaise, que parce qu'il avait la réputation, ou plutôt le mauvais renom d'être l'ennemi le plus félon du royaume. Aussi les chanoines électeurs ne voulurent, en aucune façon, obtempérer à la demande du roi, toute pressante qu'elle était. Car cet homme, que le pouvoir séculier avait investi violemment, comme un intrus, de cet évêché de Héreford, séjournait dans les pays d'outre-mer (plût à Dieu que ce fût honnétement), et abandonnait aux dents des loups le troupeau, tant de religieux que de séculiers, qui lui était confié, après s'être rassasié de son lait, de sa laine et de sa graisse. Toutefois le roi, ne trouvant pas dans ledit élu de motifs de réprobation, consentit à l’admettre, mais de mauvaise grâce.
Dans la nuit de la circoncision du Seigneur, tandis que le temps était serein, vers minuit, et que le ciel était magnifiquement étoilé, le jour de la lune étant VIII, on vit dans les airs une apparition merveilleuse , présentant la forme d’un vaisseau habilement construit, dont la configuration et la couleur élaient surprenantes. Quelques moines de Saint-Albans, qui se trouvaient alors à Saint-Amphibale, à cause de la solennité, s'étant mis à regarder les étoiles pour voir s’il était l'heure de chanter matines, aperçurent cette apparition, et appelèrent tous ceux de leurs amis et de leur suite qui étaient dans la cour d’assemblée , à venir voir ce spectacle merveilleux. Ce vaisseau apparut longtemps comme s’il était peint et fabriqué réellement en planches; mais enfin il
4 D HENRI HE, | commença à se dissoudre et à s'effacer peu à peu : ce qui fit croire que e était un nuage, mais un nuage prodigieux et surprenant.
Cette même année, presque tous les seigneurs d'Angleterre s'étant rassemblés, le 6 avant les calendes de février, jour de saint Julien, le comtemaréchal Roger Bigod et Gilbert de Segrave, députés spéciaux du seigneur roi, se présentèrent au parlement, et annoncèrent, trompés peut-être euxmêmes, à l’assemblée générale du royaume quelles étaient les intentions intimes du roi. Or, se trouvalent à ce parlement le comte Richard, comte de Cornouailles, frère du seigneur roi, le comte de Winchester, la dame reine, tous les évêques d’Angleterre , à l'exception seulement des archevèques de Cantorbéry et d’York, et des évèques de Durham et. de Bath, celui-ci étant en Gascogne auprès du roi. Quand tous furent rassemblés, le député du seigneur roi qui devait porter la parole commença en ces termes : « Mes amis et seigneurs , c’est dans votre sein « qu'est déposée l'espérance de notre seigneur roi, « et il ne peut trouver l'asile du refuge que dans « vous, qui êles ses féaux. Vous savez comment il « s’est exposé fidèlement ct fermement aux périls de « la mer, qui n’épargne personne, et aux dangers de « la guerre, pour conserver les forces du royaume. « Or il a trouvé’ses ennemis révoltés et lui opposant « une vigoureuse résistance. Il a écrasé les uns, mais « les autres restent à écraser. » Puis, pour émou- . voir davantage les auditeurs, il ajouta, en dépassant
ANNÉE 1254. É la vérité : « Le roi de Castille, en qui il espérait trou- « ver un grand ami, comme étant son allié ou son « parent, s’est montré un ennemi très-cruel , et a « même défié le seigneur roi d'Angleterre. Les Gas- « cons penchent de son côté, et aiment mieux l’Es- « pagnol que leur seigneur naturel : aussi le roi, « placé dans une position difficile, vous demande « secours efficace et puissant. » Alors quelquesuns des députés royaux, en témoignage de leur bonne foi et de la vérité des choses, présentèrent à l'assemblée des traits d'une grandeur surprenante, qui avaient été jetés par des arbalètes, et que l’on appelle carreaux. Aussi les arcs, en proportion, pouvalent être considérés comme des soliveaux, et les traits comme ces cylindres à enrouler qui servent aux tisserands. Or, le comte Richard, pour donner l'exemple aux autres et les exciter, répondit le premier (car il ajoutait foi aux paroles susdites) : « Moi, « quisuis plus puissant que les autres et qui suis tenu « à plus que les autres, j’aiderai puissamment mon « seigneur et frère, en lui fournissant pour un an « trois cents chevaliers qui combattront à son ser- « vice, mais entretenus à mes frais. » De son côté, le comte de Glocester promit assistance selon son pouvoir, en déclarant qu'il n'aiderait aucunement le roi pour conquérir la terre, mais que, si le roi de Castille l’attaquait à main armée, il l’aiderait à délivrer son corps. Le comte Richard restreignit sensiblemeut sa promesse, en ajoutant : « Si « toutefois ce qu’on vient de nous dire est vrai. »
6 ur | HENRI IL
Toute l'assemblée, comprenant qu’on lui tendait des piéges, répondit à ces paroles : « Hélas ! hélas ! pour- « quoi nos supérieurs s’efforcent-ils de nous tromper « par tant d’arguties? Ce qu’il y a de plus clair que « le jour dans tout cela, c’est qu’on nous parle de « deux choses qui ne s'accordent guère. Le seigneur « roi appelle à lui la reine, son premier né et son. « héritier, ainsi que des personnes faibles et sans « courage à la guerre , en leur disant de ne pas né- « gliger de venir au plus tôt, ce qui n'aurait certes « point lieu s’il devait avoir la guerre avec le « roi de Castille : car, dans ce cas, il les renver- « rait bien plutôt en Angleterre, s’il les avait aveclui, « pour qu'on les y gardât plus sûrement. D’ailleurs « ne nous a-t-on pas parlé de certain mariage spé- « clal qui devait étre contracté entre eux ? Tout cela « est contraire à ce qu'on vient de nous dire. » C’est ainsi que le roi n’obtint pas croyance auprès de l’assemblée générale , et que le parlement fut levé sans aucun résultat. Or le comte Richard renvoya au setgneur roi des lettres, que l’on pourra trouver au livre des Additamenta ‘, au signe de la lyre. | Vers le même temps, arrivèrent en France des [Sarrasins] convertis à la foi chrétienne, dont les uns étaient baptisés et les autres à baptiser. Voici les molifs de leur conversion ; ils avaient vu le roi délivré miraculeusement des mains du très-puissant soudan de Babylone , et le soudan lui-même massaéré aus-
* Foy. l'addition XXXI à la fin du volume.
ANNÉE 1254. 7 sitôt après la prise du roi ; ils avaient vu, de plus, l'admirable patience du roi dans l'adversité, sa fermeté inflexible dans ses résolutions ; car peur sa délivrance, il continuait encore son séjour en Terre- Sainte, et y fortifiait des châteaux, mettant les villes à l’abri des ennemis de son Dieu ; ils avaient vu, en outre , la constance de sa foi, quand , au milieu de tant d’adversités, il n’avait point péché des lèvres non plus que Job. Ils considéraient en outre que, pour l'amour de son Seigneur Dieu Jésus-Christ, il avait abandonné son doux royaume de France, s'était exposé aux périls de la mer, des vents et de la guerre, dans des pays étrangers et lointains, contre des guerriers inconnus, à l'effet de consacrer tous ses soins à gagner les âmes des infidèles, ce qu'il n’eût pu faire en aucune façon sans l'aide du pouvoir suprême et sans la consolation de la majesté divine. De plus, ils avaient appris, par les instructions des Précheurs et des Mineurs, que la loi de Mahomet, la plus immonde de toutes, ne peut qu empoisonner les âmes. Or ils apportèrent des lettres patentes du roi de France, qui demandait qu’on fournît à leur entretien sur les aumônes du roi, jusqu'à ce qu'il fût de retour lui-même dans son royaume, et qu'il pourvüt alors plus pleinement à leur subsistance.
Cette même année , à la Septuagésime , quelques navires des Barbares, poussés par la fureur des vents, abordèrent en Angleterre, malgré les pilotes qui les dirigeaient. Ces vaisseaux, qui ne ressemblaient en rien aux nôtres, étaient grands, élégamment et so-
lidement construits , et bien munis en agrès pour la navigation, en armes pour la guerre et en provisions de toute espèce. Or, ils furent jetés sur les rivages du nord de l'Angleterre , non loin de Berwick. Les gardiens. des côtes, s'étant emparés de ces vaisseaux , se saisirent aussi des hommes qui étaient dedans, comme étant des Barbares, des espions, ou
peutêtre même des ennemis. Ils examinèrent tout
avec soin et trouvèrent les cales des vaisseaux remplies d'une grande quantité d'armes et chargées de cuirasses, de casques, de boucliers, de lances, d’arcs et de. flèches, d’arbalètes et de traits , ainsi que de provisions, le tout pouvant suffire à une armée. . Quand on demanda à ces étrangers qui ils étaient, ils ne voulurent pas déclarer aux baïllis de quelle nation ils étaient, pourquoi ils étaient partis, d’où ils venaient, et où ils allaient. Or aucun des baillis ne comprenait leur langue, et l'on aperçut d’autres vaisseaux au large. Tandis qu’ils croyaient tous qu’on allait les tuer, on leur permit de se retirer en paix, pour que les hommes ne parussent pas plus cruels que la tempête, ou peut-être de peur de s’exposer à une terrible vengeance.
Cette même année, vers la fête de la purification de la bienheureuse Marie, Gaston de Béarn, ayant rassemblé un grand nombre des ennemis du seigneur roi, chercha témérairement à entrer séditieusement et à main armée dans la ville de Bayonne, et à s'en emparer pour lui. Or, lopulente cité de Bayonne est située sur la mer; c’est la seconde de toute la
Gascogne par son port, par ses navires et par ses hommes d’armes : son commerce de vins fait surtout sa principale richesse. Mais la plupart des bourgeois haïssaient le roi, à eause des injustices fréquentes qu'ils avaient éprouvées en Angleterre : aussi quelques ennemis ayant été reçus dans la ville, Bayonne était en grand danger d’être prise, lorsque le populaire de la ville, qui aimait le roi, soulevé par les : féaux du roi, s'empara de la plupart des traîtres qui avaient ainsi pénétré dans la ville, et les punit selon leurs mérites. | |
Vers le même temps, c'est-à-dire le jour de saint Grégoire, le corps de Jean Hansard, chevalier, fut transporté, en passant par le bourg de Saint-Albans, dans son pays natal, c’est-à-dire dans lés contrées du nord, pour y être enseveli honorablement comme il convenait; car C'était un des premiers seigneurs de ces pays. Or il avait succombé ou aux calamités générales.
Ce même jour cessa la rigueur du froid qui sétait prolongé avec intensité presque tout cet hiver, ou du moins depuis cette nuit de la Circoncision, dans laquelle un vaisseau, ou un nuage semblable à un vaisseau, avait apparu clairement et merveilleusement dans les airs. On croit que cette vision fut le présage de malheurs futurs; car elle fut suivie, outre le froid, d’une mortalité qui se jeta avec tant de fureur sur les brebis et les bêtes fauves, que les bergeries devinrent vides de brebis, et les forêts de
bêtes fauves. Or, dans les troupeaux nombreux, ce fut à peine s'il en resta la moitié.
RÉFORMES DU PAPE. —SONGE EFFRAYANT D'INNOCENT IV. — DÉFAITE DE L'ARMÉE DU PAPE. — CONFIRMATION DE L'ÉVÊQUE DE LINCOLN. — Mort DE L'ÉVÊÈQUE DE Car- LISLE. — MORT DE GUILLAUME, COMTE DE FERRIÈRES. — FaiTs Divers. — À la même époque, le pape, pendant son séjour à Rome, considérant que les arts libéraux s'étaient presque entièrement changes en arts mécaniques par l’avidité du gain, et qu’on pouvait véritablement dire de la philosophie :
Elle se prostitue comme une courtisane qui attend son salaire...
s’aperçut aussi que presque tous les écoliers négligeaient les rudiments de la grammaire, les auteurs et les philosophes, dans leur empressement à apprendre les lois qui ne font point partie, comme on sait, des arts libéraux. En effet, les arts libéraux sont étudiés pour eux-mêmes, mais les lois, pour acquérir des salaires. Bien plus, ainsi que personne ne Î'ignore, des jeunes gens, insuffisants en âge et en science, montent aux chaires des maîtres, dès qu'ils savent bavarder, dans de bruyantes réunions", sur un petit nombre de sophismes, s’enorgueillissent du titre de maîtres qu’ils ont usurpé, et, devenus plus
vénérables, entreprennent de monter sans fondement
‘ Perstrepentibus palivis. Ce dernier mot n’est dans aucun glossaire. Nous lisons paliriis qui exprime un lieu clos de palissades et par dérivation toute enceinle fermée.
LA
à des degrés plus élevés, puis, disant adieu à l'école des lois ou des décrets, parviennent aux digsnités pontificales; tandis qu'il vaudrait mieux et serait plus utile qu’ils fussent d’abord formés par l'exercice des écoles, et qu'ils arrivassent ainsi à des grades mérités que l'opinion commune leur adjugerait. Le seigneur pape, voulant done prévenir par un conseil salutaire une pareille présomption, répandit un monitoire aussi louable que convenable. Le seigneur pape écrivit à cel égard une lettre élégante qui commence ainsi : | |
« Innocent, évêque, etc., à tous les prélats institués dans les royaumes de France, d'Angleterre, d'Écosse, de Galles, d'Espagne et de Hongrie, pour examiner de häut et intérieurement, salut et bénédiction apostolique. Nous considérons avec douleur, etc.» Voyez au livre des Additamenta". Item, le pape fit uue autre action pieuse, en modifiant les visitations et les vexations auxquelles elles donnaient lieu. Voyez au même livre, au signe de la première colombe ; les lettres commencent ainsi : « Pour servir de mémoireet d’observanceperpétuelle contre les vexations, etc.”. » Ifem, le pape Innocent fitune autre action pieuse par des lettres qui sont rapportées dans le livre susdit, au signe de la seconde colombe, et qui commencent ainsi : « À nos vénérables frères, tous tant qu'ils sont, les patriarches, les archevèques et les évêques, et à nos.
* Foy. Paddition XXXII à la fin du volume.
.* Jon. V'addition XXIV à la fin du volume précédent.
chers fils les abbés, etc’. » Semblablement ces deux lettres sont mentionnées dans ce volume, vers la fin de l'année précédente, aux signes des colombes. Cette même année, un jour que le seigneur pape, irrité outre mesure, voulait, malgré la désapprobation de tous les frères cardinaux, faire jeter les os de l'évêque de Lincoln hors de l’église, et le précipiter dans une telle infamie qu'il fût proclamé dans le monde entier païen, rebelle et désobéissant, il ordonna qu'une lettre contenant cette injonction fût écrite et adressée au seigneur roi d'Angleterre; sachant.bien que ledit roi sévirait volontiers contre l'évêque défunt et contre une église qu'il mettrait au pillage. Mais la nuit suivante, le même évêque de Lincoln, revêtu de ses habits pontificaux, lui apparut avec un visage sévère et un regard courroucé, s approcha du pape qui était couché dans son lit sans pouvoir dormir, et lui parla d’une voix terrible, en lui enfonçant, avec violence dans le flanc, la -pointe de son bâton pastoral qu'il tenait à la main: « Sini- « bald, misérable pape,» lui dit-il, « est-ce que tu as « résolu de faire jeter mes os hors de l’église, pour « me couvrir d'opprobre moi et l’église de Lincoln ? « D'où te vient cette témérité? Il serait plus conve- « nable que toi, qui as étéélevé et honoré par Dieu, « tu respectasses, même après leur mort, les zélés serviteurs de Dieu. Le Seigneur ne souffrira point
PS
* Voy. l'addition XXXIII à la fin de ce volume, Nous y joignons, sous le no XXXIV, une autre lettre écrite dans le méine sens par le pape à son nonce en Angleterre.
ANNÉE 1254. 45 « que tu aies désormais aucun pouvoir sur moi. Je « l'ai écrit dans un esprit d'humilité et de dilection, « pour que {u corrigeasses tes erreurs multipliées. « Mais toi tu as reçu d’un œil orgueilleux mes avis « salutaires, et tu les as méprisés dans ton cœur en- « sorcelé. Malheur à toi qui méprises! Ne seras-tu « pas méprisé? » Le pontife Robert, s'étant alors retiré, laissa à moitié mort le pape qui gémissait profondément comme s'il eùt été percé d’une lance à chaque coup qu'il recevait, ainsi que nous l'avons dit, et qui se plaignait d’une voix lamentable en poussant des soupirs. Aussi ses chambriers, entendant ses plaintes, lui demandèrent avec surprise ce qui pouvait l’agiter ainsi. Alors le pape leur répondit avec des gémissements et des soupirs : « Des terreurs « nocturnes m'ont troublé grandement, et je ne « recouvrerai jamais ma santé première. Hélas! « hélas ! combien j'ai mal au côté : ce mauvais génie « m'a percé de sa lance. » Ce jour-là il ne but ni ne mangea, feignant d'être tourmenté par une fièvre inflammatoire. Désormais la vengeance et l'indignation du Seigneur s’appesantirent sur lui.
Peu de temps après le pape, oubliant les avertissements que Dieu lui avait donnés par la voix de son serviteur, s'occupa plus qu'il ne fallait d’affaires guerrières et séculières ; mais il ne réussit à rien, quoiqu il se fût donné beaucoup de peines et de soins, et qu'il eût fait de grandes dépenses. En effet, Mars ou plutôt le Seigneur lui étant contraire, son armée, qu'il avait dirigée à grands frais contre l’Apulie, et
qu'il avait mise sous la conduite de Guillaume, son parent et son neveu, fut vaincue, mise en désordre, et succomba ainsi que le général qui fut mortellement blessé. On porte à quatre mille hommes le nombre de chrétiens qui furent tués en cette reucontre, tant chevaliers que sergents vigoureux, combattant au service et à la solde du pape. Tout le pays des Romains pleura une st grande effusion de sang chrétien. Or, le pape à cette époque s'était dirigé vers Naples, quoiqu'il éprouvât, au côté, des douleurs de pleurésie, peut-être par suite des coups de . lance qu’il y avait reçus. Or, la science du cardinal Blanc, en physique‘, ne pouvait lui porter remède; car Robert de Lincoln n'avait pas épargné Sinibald le Génois : et celui qui n'avait pas écouté ses réprimandes, quand il vivait, avait senti ses coups après sa mort. Jamais depuis le pape ne passa, jusqu'à la nuit, une seule journée qui füt tranquille ou prospère, ni jusqu au jour, une seule nuit qui ne fût agitée et troublée par l'insomnie.
‘ ans les preiniers siècles du moyen âge, les médecins avaient été presque tous des moines : on voit cependant Grépoire 1X, dans ses décrélales, interdire cette profession aux ecclésiastiques, sous prétexte qu'en l’exerçant ils pouvaient ôter la vie à des hommes. Mais cette défense ne fut jamais rigoureusement observée ; il y eut méme au treizième siècle plusieurs médecins qui devinrent évêques, entre autres Thierry de Lucques, dominicain et chirurgien célèbre, lequel fut évêque de Cervia, et mourut en 4298. Ghirardacci, dans son Hist. de Bologne, parle d’un Baptiste Renghieri, médecin, qui fut nouce en France et en Angleterre. Alexandre IV cnveya son médecin en ambassade au Thibet, et le fait sur lequel nous appelons l’attention vient s'ajouter à ces exemples, cités d’après M. Libri.
= Le 5 avant les calendes d'avril, fut confirmé, par l’archevèque de Cantorbéry Boniface, le seigneur Henri de Lexinton, doyen de Lincoln, élu à Lincoln, qui, venant à succéder à un si noble prédécesseur, faisait concevoir à son tour de bonnes espérances sur son compte; mais s’il lui fut égal en pouvoir et en honneur, il lui fut inférieur en largesse.
Dans ce même mois, c'est-à-dire le 3 avant les ides de mars', mourut l’évêque de Carlisle Sylvestre. En effet un jour qu'il montait un cheval rétif, ce cheval keurta du pied contre une touffe de gazon ; le cavalier tomba sur le dos, et, s'étant brisé et disjoint la charpente osseuse, expira bientôt.
Vers le même temps, c’est-à-dire le 9 avant les calendes d'avril, mourut le comte de Ferrières Guillaume, fils de Guillaume, homme discret et habile dans les lois du pays. Comme dès ses plus jeunes années il était tourmenté, ainsi que l'avait été son père, par cette infirmité aux pieds que l’on appelle la goutte, et qui semblait être pour lui un mal héréditaire, il avait coutume de se faire transporter de lieu en lieu dans une litière ou dans un chariot. Un jour qu'il était en route, ses verdiers”, conduisant son chariot sans précaution, le laissèrent verser sur un pont. Quoiqu'il se fût brisé les membres, il n’en mourut pas sur-le-champ ; mais il ne parvint jamais à recouvrer
4 Tertio idus matt : nous lisons martii : autrement les mots sub . eodem mense n'auraient point de sens.
3 Ce mot servait aussi à désigner une espèce de chevaux. Mais la nature de la phrase indique plutôt les gardes-chasse nommés verdiers.
tout à fait la santé, et finit par aller où va toute créalure.
Cette même année, le saint chrème fut préparé
“dans l’église de Saint-Albans, par le vénérable évêque de Bangor Richard.
Vers les fêtes de Pâques, les chanoines de Saint- Paul se donnèrent pour doyen, à la place de maître Henri de Cornhille, maître Gaultier de Londres.
De leur côté, les chanoines de Lincoln élurent pour leur évèque maître Henri de Lexinton, doyen de cette même église.
HAINE DES SICILIENS CONTRE HENRI, FILS DE FRÉDERIC. — GUERRE SANGLANTE SUR LES FRONTIÈRES DE LA FLANDRE. — Louis IX sE bispose 4 REVENIR DE TERRE-SAINTE. — DÉTAILS SUR LES CAUSES DE LA GUERRE DE FLANDRE. — Les D'AvESNES ET LES DAMPIERRE. — IMPUDICITÉ ET CRUAUTÉ DE MARGUERITE. — DÉTAILS SUR LES PRISONNIERS ET LES MORTS DU COMBAT PRÉCÉDENT.—ENUMÉRATION DES PRINCES QUI PRIRENT PART À LA GUERRE DE FLANDRE. — AÂTROCES PAROLES DE LA COMTESSE MARGUERITE. — Vers le même temps, comme Henri, fils de Frédéric et de limpératrice Isabelle, sœur du seigneur roi d'Angleterre, était dans le printemps de sa jeunesse, les Siciliens et les Apuliens, apprenant qu’il chérissait les Anglais, par l'inspiration du noble sang qui coulait en lui, et qu'il cherchait à les agrandir selon son pouvoir, se dirent les uns aux autres : « Que pensez-vous que sera cet enfant? I! est origi- « naire de la race royale d'Angleterre. S’il prospère,
« comme il a commencé, il nous vaincra tous et nous « foulera aux pieds quand nous serons vaincus. » ‘Ils savaient aussi que Île pape avait conféré leur royaume au comte Richard, oncle du jeune Henri. C'est pourquoi, indignés plus qu’on ne peut dire, ils se soulevèrent contre le pape ct contre un jeune homme innocent, et, selon leur coutume, ils songèrent à l'empoisonner, comme on l'a dit plus haut.
Vers le même temps, un combat, plus sanglant encore que celui dont l’Apulie avait été le théâtre, fut livré sur les confins dela Flandre et du Brabant, entre les Français, les Flamands et leurs fauteurs, la comtesse de Flandre et ses complices, d’une part", Guillaume de Hollande, roi d'Allemagne, et beaucoup d’autres seigneurs du Brabant et de l'Allemagne, d'autre part, au sujet des fils de ladite, comtesse et de ses deux maris. Dans cette bataille lamentable, et qui doit être déplorée par les siècles, succompèrent des deux côtés de nombreux et très-vaillants guerriers, massacrés par le glaive, ou noyés dans les eaux de la mer ou des fleuves, en sorte qu’il périt jusqu'à dix mille citoyens d’une seule ville de la Flandre, sans qu’il en échappât un seul pour aller annoncer ce désastre. Enfin, après une longue effusion de sang, Ja victoire resta au susdit roi Guillaume et aux Allemands; les Français, vaincus, blessés et massacrés pour la majeurepartie eurentledessous, etsouffrirent
‘ Nous modifions légèrement l’ordonnance de cette phrase pour lui donner un sens raisonnable,