VII
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un dommage et un opprobre ineffaçables. Les Français, étant donc tombés dans un abime de désespoir, de défiance et de désolation, tant à cause du carnage qui s'était maintes fois appesanti sur eux en Térre- Sainte, qu’à cause de la victoire de leurs voisins qui triomphaient d eux au gré de leurs vœux, firentsavoir en toute hâte au seigneur roi de France, qui, dans les pays d'outre-mer, sur le conseil des Hospitaliers et des: Templiers, avait ohéré ‘ les châteaux et les villes de dettes considérables, pour payer sa rançon, qu'il eût à négliger tout soin étranger et à revenir au plus vite dans ses propres états; lui annonçant que la couronne de France chancelait par l'orgueil d’une femme, à savoir de la comtesse de Flandre, qui s appuyait sur ses deux maris et surses deux fils, que le royaume de France tout entier était exposé aux plus grands périls; que les royaumes d'Allemagne et de Sicile, et la Germanie entière étaient ébranlés ; que surtout le roi d'Angleterre, qui faisait en tout la volonté du pape, n'était point médiocrement fortifié par l’alliance du roi d'Espagne; qu'il relevait la tête et menacait insolemment d’assaillir la France, où les Normands l'introduiraient, et où les Espagnols le soutiendraient puissamment. Aussi, le roi de France, à ces nouvelles, prépara avec précaution
4 Multis thesauris castra et civitates exposuerat propter redemptionem suam. Nous trouvons, en effet, exponere dans le sens d’employer, dépenser, etexpositio dans le sens de caution. Toutefois ne pourrait-on pas comprendre : avait dépensé pour Se racheter de son vœu
des sommes considérables à fortifier les châteaux : interprétation qui d’ailleurs serait plus conforme à la vérité historique.
son prompt retour, quoiqu’à regret, et bien que tous les habitants de la Terre-Sainte fussent affligés de son départ. Or, il redoutait les Génois et les Pisans, qu'il avait supplantés témérairement dans la prise de Damiette, et de plus, il était lié et tenu envers eux par des dettes considérables. Les Français donc leur donnaient -de l'occupation sur terre, afin que le roi opérât plus librement son retour.
Cependantlesinimitiés, lesembüches, les incendies et les massacres ne céssaient ni jour ni nuit entre les Allemands, les Français, les Flamands, les Brabançons et les Frisons, qui tous se mordaient et s’exterminaient réciproquement. Or, comme cette guerre, qui fit couler tant de sang chrétien, fut funeste à la chrétienté tout entière, je crois à propos de développer aux yeux de mes auditeurs les causes primitives de cette dissension. Voici donc quelle fut l’origine première de cette discorde. Marguerite, comtesse de Flandre, avait secrètement contracté mariage avec Bouchard d’Avesnes, à une époque où elle était encore dans l'enfance, et où il n'y avait aucun espoir qu’elle parvint plus tard à la souveraineté de la Flandre. De ce mariage étaient nés trois fils, à savoir Jean d’Avesnes et deux autres. Or, cemême Bouchard, se remettant en esprit qu’il était diacre, et que par conséquent son mariage, étant illégitime, pouvait un jour être rompu, ou peut-être blessé par le fait même dans sa conscience ; se rendit à Rome pour que le pape confirmât son mariage, ou du moins consentit à fermer les yeux. En effet, il était avéré que la sœur
de ladite Marguerite, qui lenait le comté, était stérile, et l’on devait espérer que, dans la suite des temps, l'héritage serait dévolu à celle-ci. Cependant Guil- : laume de Dampierre, chevalier et pourtant sous- ‘diacre, qui était issu d’une des plus nobles famille de. France, aspirant à la souveraineté de la Flandre, entretint d'abord des rapports secretsavec Marguerite‘ etplus tard, tandis que l’autre poursuivait son affaire à Rome, contracta solennellement mariage avec elle. Cette nouvelle fut d’abord traitée de fable par Bouchard; mais bientôt le bruit de ce mariage s'étant répandu, Bouchard, instruit certainement dela chose, écrivit à Marguerite, lui reprochant sa conduite, et l'exhortant instamment à rentrer en elle-même, et à venir à résipiscence. Mais celle-ci, qui jouissait des plaisirs d'un second mariage, et qui le préférait au premier, méprisa ses exhortations, et pour le provoquer et se moquer de lui, lui réérivit en ces termes : « Que Bouchard serve désormais l’église dans l'ordre « des lévites; qu'il vive des offrandes : car Margue- « rite jouit d'embrassements qu'elle désirait depuis « longtemps. » A cette réponse, Bouchard, n'y pouvant rien, retourna à Rome, et demanda au seigneur pape que les enfants qu’il avait eus d’elle fussent légitimés. De sou second mari, Marguerite eut trois fils, à savoir Guillaume de Dampierre, et ses frères. Or, quand les enfants, nés de divers pères, eurent grandi, et que leur mère eut pris possession du -comté de Flandre et de Hainaut après la mort de la comtesse sa sœur, cesenfants commencèrent à se disputer entre
eux pour l'héritage, Marguerite appelant bâtards ses fils du premier lit et légitimes ceux du second : car elle avait transporté aux fils la haine qu’elle avait pour le père. Après la mort des deux pères, la diseussion s’envenima de plus en plus entre les jeunes geus ; la mère, ainsi que les enfants, alléguèrent leur propre turpitude ; enfin la question fut portée à la cour de France, et les parties s'en remirent au jugement du roi. Mais le roi, ayant égard à la chair et au sang, parce que ledit Guillaume était son parent, prononça une sentence qui portait que l'héritage n'appartiendrait ni à l’un ni à l’autre, mais serait partagé; et il adjugea la Flandre à Guillaume, et le Hainaut à Jean. Jean, supportant impatiemment ce partage, répondit : «Roi, tu me donnes ce que tu ne « peux m enlever, et tu m'enlèves ce que tu pourrais « me donner; car la Flandre est sous ta suzeraineté, « et le Hainaut sous celle de l'empire. » Mais comme il ne pouvait rien gagner, parce qu'il s'était engagé par fidéjusseurs à se soumettre au jugement du roi en lui donnant ratification, il quitta la cour avec colère, se réservant de manifester son indignation-en temps et lieu. Alors, prenant déjàses précautions pour fortifier son parti, il épousa la nièce du duc de Brabant, sœur de Guillaume de Hullande. Cette alliance augmenta beaucoup ses forces, d'autant plus que Guillsume [de Dampierre] fut tué plus tard dans un certaintournoi, et le frère dece Guillaume, quidevait dès lors lui succéder dans le comté de Flandre, périt aussi avec une foule de Français,
Or, la susdite bataille, qui doit être déplorée jusqu’à la fin des siècles, fut livrée dans les pays de Flandre, vers le milieu de l’automne, pour que le diable eût une moisson plus abondante, et vendangeât les âmes d’un grand nombre de morts. En effet, il y succomba de diverses manières plus de vingt mille hommes de guerre, rassemblés dés divers pays, tant du royaume de France que de l'empire, c'està-dire de la Germanie, qui embrasse plusieurs provinces. Tous périrent à cause d’une seule femmelette impudique. De même que Troie tout entière ou Pergame fut réduite en cendres par Gamos, c’est-àdire par une femme, et que la Grèce vit succomber ses habitants, à cause des aiguillons de Vénus ; de même, ce désastre, qui arriva un vendredi, plongea dans La douleur et dans la confusion la Rance entière, la Germanie et la Flandre. De plus, les épouses, les enfants, les parents etles amisdes morts ressentirentla douleur de cette perte jusqu’à en mourir à leur tour. Or, vers le mème temps, le seigneur Jean, prieur de Newbury, conseiller spécial du seigneur roi d’Angleterre, et qui était toujours à ses côtés, ayant été envoyé n ces pays pour des affaires importantes du même roi, fut instruit par les seigneurs du pays des détails relatifs à ces événements, et les confia à l’éeriture.
Il faut savoir que cette cruelle ‘ comtesse de Flandre, Marguerite, qui avait reçu impudemment et
‘ Non comis comitissa ; jeu de mots intraduisible, comme plus haut :Pergama per gamos.
illégalement les caresses de deux maris, semblable en perversité à sa sœur, à qui ses péchés avaient mérité d’être ou du moins d’être appelée parricide par plusieurs, mérita à son tour d'être appelée une sirène trompeuse!, et d’être la cause de la mort d'un grand nombre d'hommes; car son fils aîné avait été tué à son sujet : un utes de ses fils avait eu la jambe muülée.
Dans ce sanglant combat, le comte de Bar fut pris en combattant avec ardeur; car 1} désirait se venger de linjure qu'il avait éprouvée dans cette guerre à la dernière bataille qui s'était livrée, et où il avaiteu un œil crevé ; en effet, cette haine et cette guerre durèrent près de trois ans. Le comte de Guines, le comte de Gueldres, le comte de Joigny en Champagne, Simon de Clermont, Jacques de G@ise (?), Robert de Bosk, qui était le plus fameux des citoyens de Soissons, et d'autres seigneurs dont nous ignorons les noms, furent également faits prisonniers. Les communes de . France éprouvèrent aussi des pertes nombreuses ; en sorte que le nombre des seigneurs, chevaliers, sergents et hommes d'armes des communes qui furent tués ou pris dans cette guerre, s’éleva, dit-on, à plus de cent mille. Je n’aurais point inséré ces détails dans les chroniques d'Angleterre, si je n’avais été frappé de cette horrible effusion de sang chrétien, qui fut versé dons les pays voisins d'Angleterre.
Ainsi furent ébranlés les royaumes des grands du
* Soror patricida, ista prolicida ; autre jeu de mots.
monde, à savoir les états de la Gerinanie tout entière,
à la grande joie des Sarrasins, ennemis de Dieu, qui
ont coutume de se féliciter de toutes les pertes qu'éprouvent les chrétiens. La première et la plus funeste de toutes avait été celle qu'avait éprouvée le roi de France, qui combattait pour Dieu en Terre-Sainte, et qui était plus puissant qu'aucun roi. Or, au grand dommage de toute la chrétienté, il quittait alors la .Terre-Sainte, rappelé qu'il était par le désastre susdit, Beaucoup. des principaux seigneurs de France avaient subi de pareilles pertes. Le duc de Bavière, qui, depuis une époque fort reculée, avait un revenu annuel de cent mille mares de Cologne, et qui avait encore accru récemment ce revenu, dépensa tout son trésor dans cette guerre. Le duc de Saxe qui ne lut est pas inférieur, et quP est cousin du seigneur roi d'Angleterre, en fitautant. Le duc de Brunswick, qui est aussi cousin du même roi, le duc de Brabant et de Louvain, qui s'intitule duc de Lorraine ‘ ; le duc de Limbourg , le duc de Souabe, le duc d’Autriche, le duc de Lunebourg , une certaine dame très-puissante, appelée Sophie*, qui tenait en grande partie le
‘ Lotharingiæ, Lothier, basse Lorraine. La haute Lorraine ou ÉoP raine Mosellane formait une autre principauté distincte.
? La mort de l’anti-empereur Henri le Raspon, dernier landgrave de
Thuringe, arrivée en 4247, donna lieu à une longue guerre entre les margraves de Misnie et les ducs de Brabant, qui se contestaient mutuellement cette succession. Les premiers faisaient valoir une expectative de l'empereur Frédéric 11, de même que les droits de Judith, sœur du dernier landgrave, et les autres ceux de Sophie, fille d Élisabeth de Hongrie et du landgrave Louis, frère aîné et prédécesseur de Henri le Ras-
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laudgraviat de Thuringe; deux marquis, l'un du côté de l'Eselavonie, lPautre du côté de la Bohême dont il est le roi; le duc de Pologne, qui fut tué par les Tarlares, [se ressentirent aussi de cette guerre]. Cette Sophie était fille du Landgrave de Thuringe et de sainte Élisabeth, femme dudit Landgrave, et fille du roi de Hongrie ‘. Chacun de ces princes avait envoyé quelques-uns de ses guerriers au secours de Guillaume de Hollande, roi d'Allemagne, contre l’armée des Français. Les Frisons, qui étaient aussi venus joindre l’armée de Guillaume, furent mal reçus par lui, parce qu'il se souciait peu de leur amitié, et qu'il était enorgueilli des trésors qu il avait reçus du pape. Aussi, les Frisons, indignés, lui tendirent désormais des embüûches, ce qui apparut plus tard, comme la suite du récit le montrera en son temps. Cependant l'argent du pape, argent mal acquis, ne profita pas à Guillaume, ou plutôt lui nuisit grandement. Ainsi done, presque toute l'Europe élait agitée à cause de la luxure d'une femme , et se trouvait affaiblie par. les machinations du diable, qui riait justement des malheurs des hommes. Cette année aussi, l’ordre de Citeaux éprouva une perte non petite, à cause de
- pon, laquelle avait épousé le duc de Brabant Henri IT. ( Voy. la note II à la fin du cinquième volume. ) Enfin, par un partage qui se fit en 1264. la Thuringe proprement dite fut assurée à la maison de Misnie, et Henri l'enfant, fils de Sophie et du duc de Brabant, fut maintenu daus la Hesse. 11 devint le fondateur de la maison de Hesse. { KocH, Tableau des Révolutions, 4® vol., pag. 256. !
4 Nous avons cherché à présenter avec ordre la suite des idées qui n'est pas bien établie dans le texte.
l’extermination des Flamands, parce que ceux-ci ne purent pas acheter les laines des Cisterciens, comme ils avaient coutume de le faire. Je ne veux pas non plus passer sous silence uue parole sanguinaire, que la comtesse Marguerite, cette autre Médée , ne rougit pas de prononcer.
Il arriva peu après, que Jean d'Avesnes, fils de la comlesse susdite, s'empara au moyen d'une embuscade des deux fils de ladite comtesse, qui étaient ses frères, mais seulement utérins, et les fit emprisonner sous bonne garde, joyeux et espérant profiter de cette prise pour ramener sa mère à l’unité de la paix. Il lui envoya donc par les députés qu'il croyait devoir lui être le plus agréables un message qui disait : « Chère mère , si tu ne veux pas avoir pitié de moi, « aile au moins pitié de tes fils, mes frères utérins, « que je tiens dans les fers, et consens à une paix « avantageuse pour toi. » Marguerite lui répondit : « Mes fils, tes frères, sont entre tes mains ; mais je « ne me laisserai pas fléchir à cause d’eux : tu peux « faire d’eux ce que tu voudras. Égorge-les, bourreau « sanguinaire, Fais-les cuire tous les deux ; mange « l’un bouilli avec du poivre, et l’autre rôli avec de « l'ail. » Cette parole odieuse se répandit de bouche en bouche, à l’opprobrede toutes les femmes, et principalement des mères. Mais laissons ce sujet, qui souille la pensée, et appliquons notre plume à retracer les faits qui concernent l’histoire d'Angleterre.