‹ Grande chronique; (volume 2)Chapitre 1 sur 16 · Grande chronique; · texte numérisé non relu

Grande chronique;

Henri II ï passe l'hiver en Gascogne. — Henri de Lexinton est élu évêqce de Lincoln. — Apparition merveilleuse dans les nuages. — Lettre trompeuse

ENVOYÉE PAR LE ROI AU PARLEMENT. — DeS SarRASINS CON- VERTIS ARRIVENT EN France pour se faire baptiser. — Des

HOMMES INCONNUS ABORDENT A BeRWICK ET SE RETIRENT ANS ÊTRE INQUIÉTÉS. — SÉDITION A BaYONNE. MoRT

DE Jean Hansard. — Longue durée de l'hiver. — L'an

du Seigneur >I254 , qui est la trente-huitième année

du règne du seigneur roi Henri troisième, le même

vni. -I

2 ' HENRI m.

seigneur roi se trouva à la naissance du Seigneur, non loin de la Réole, à Bazas en Gascogne, où il célébra solennellement et joyeusement avec ses seigneurs les fêtes de Noël. Là aussi il conféra des présents précieux en habits garnis de doublures et en autres choses désirables aux Gascons , qui flairaient ses esterliugs. Quant à la reine , étant heureusement relevée de couches, elle célébra la fête de sa puriflcation le jour de saint Edouard , c'est-à-dire la veille de rÉpiphanie , dans un magnifique festin donné à Londres, et auquel assistaient Tarchevêque son oncle , Févêque d'Ély, le comte Richard , le comte de Glocester, et beaucoup d'autres seigneurs d'Angleterre. A cette môme époque , la reine fit passer au seigneur roi, en présents de nouvelle année, cinq cents marcs sur la recette des revenus royaux , pour qu'il fut à même de soutenir sa guerre et de retirer ses gages.

Le lendemain de la fête du bienheureux Thomas, martyr, les chanoines de Lincoln élurent pour leur évêque maître Henri de Lexinton, doyen de cette même église ; et le nouvel élu passa la mer pour se présenter au roi et être vu et accepté par le roi, qui devait approuver ou réprouver l'éîu aussi bien que Télection. Or il craignait de paraître devant le roi , qui, selon sa coutume, avait sollicité, par les prières les plus urgentes, le doyen lui-même et tout le chapitre d'élire pour leur évêque et pour pasteur de leurs âmes l'êvêque de Hereford, lequel devait être manifestement réprouvé, tant parce qu'il était étran-

ger et ignorait la langue anglaise, que parce qu'il avait la réputation , ou plutôt le mauvais renom d'être Tennemi le plus félon du royaume. Aussi les chanoines électeurs ne voulurent, en aucune façon, obtempérer à la demande du roi , toute pressante qu'elle était. Car cet homme, que le pouvoir séculier avait investi violemment, comme un intrus, de cet évéché de Hereford, séjournait dans les pays d'outre-mer (plût à Dieu que ce fût honnêtement), et abandonnait aux dents des loups le troupeau, tant de religieux que de séculiers, qui lui était confié, après s'être rassasié de son lait, de sa laine et de sa graisse. Toutefois le roi, ne trouvant pas dans ledit élu de motifs de réprobation, consentit à l'admettre, mais de mauvaise grâce.

Dans la nuit de la circoncision du Seigneur, tandis que le temps était serein, vers minuit, et que le ciel était magnifiquement étoile , le jour de la lune étant VIÏI , on vit dans les airs une apparition merveilleuse , présentant la forme d'un vaisseau habilement construit, dont la configuration et la couleur étaient surprenantes. Quelques moines de Saint-Albans, qui se trouvaient alors à Saint-Amphibale, à cause de la solennité, s'étant mis à regarder les étoiles pour voir s'il était l'heure de chanter matines , aperçurent celte apparition , et appelèrent tous ceux de leurs amis et de leur suite qui étaient dans la cour d'assemblée , à venir voir ce spectacle merveilleux. Ce vaisseau apparut longtemps comme s'il était peint et fabriqué réellement en planches ■ mais enfin il

A IIEÎVRI III.

commença à se dissoudre et à s'effacer peu à peu : ce qui fit croire que c'était un nuage, mais un nuage prodigieux et surprenant.

Cette même année , presque tous les seigneurs d'Angleterre s'étant rassemblés, le 6 avant les calendes de février , jour de saint Julien , le comtemaréchal Roger Bigod et Gilbert de Segrave, députés spéciaux du seigneur roi , se présentèrent au parlement , et annoncèrent , trompés peut-être euxmêmes, à l'assemblée générale du royaume quelles étaient les intentions intimes du roi. Or, se trouvaient à ce parlement le comte Richard , comte de Cornouailles, frère du seigneur roi, le comte de Winchester, la dame reine, tous les évêques d'Angleterre , à Texception seulement des archevêques de Cantorbéry et d'York, et des évêques de Durham et de Bath, celui-ci étant en Gascogne auprès du roi. Quand tous furent rassemblés, le député du seigneur roi qui devait porter la parole commença en ces termes : « Mes amis et seigneurs , c'est dans votre sein « qu'est déposée l'espérance de notre seigneur roi, « et il ne peut trouver l'asile du refuge que dans « vous , qui êtes ses féaux. Vous savez comment il « s'est exposé fidèlement et fermement aux périls de « la mer, qui n'épargne personne, et aux dangers de « la guerre , pour conserver les forces du royaume. « Or il a trouvéjses ennemis révoltés et lui opposant « une vigoureuse résistance. 11 a écrasé les uns, mais « les autres restent à écraser. » Puis , pour émouvoir davantage les auditeurs, il ajouta, en dépassant

la vérité : « Le roi de Castille, en qui il espérait trou- « ver un grand ami , comme étant son allié ou son « parent, s'est montré un ennemi très-cruel , et a « même défié le seigneur roi d'Angleterre. Les Gas- « cons penchent de son côté , et aiment mieux TEs- « pagnol que leur seigneur naturel ; aussi le roi , « placé dans une position difficile , vous demande « secours efficace et puissant. » Alors quelquesuns des députés royaux, en témoignage de leur bonne foi et de la vérité des choses , présentèrent à l'assemblée des traits d'une grandeur surprenante , qui avaient été jetés par des arbalètes , et que l'on appelle carreaux. Aussi les arcs, en proportion, pouvaient être considérés comm« des soliveaux, et les traits comme ces cylindres à enrouler qui servent aux tisserands. Or, le comte Richard , pour donner l'exemple aux autres et les exciter, répondit le premier (car il ajoutait foi aux paroles susdites) : « Moi, « qui suis plus puissant que les autres et qui suis tenu « à plus que les autres , j'aiderai puissamment mon « seigneur et frère, en lui fournissant pour un an « trois cents chevaliers qui combattront à son ser- « vice , mais entretenus à mes frais. » De son côté , le comte de Glocester promit assistance selon son pouvoir, en déclarant qu'il n'aiderait aucunement le roi pour conquérir la terre, mais que, si le roi de Castille l'attaquait à main armée , il l'aiderait à délivrer son corps. Le comte Richard restreignit sensiblemeut sa promesse , en ajoutant : « Si « toutefois ce qu'on vient de nous dire est vrai. »

Toute rassemblée, comprenant qu'on lui tendait des pièges, répondit à ces paroles : « Hélas ! liélas! pour- « quoi nos supérieurs s'efforcent-ils de nous tromper « par tant d'arguties? Ce qu'il y a de plus clair que « le jour dans tout cela, c'est qu'on nous parle de « deux choses qui ne s'accordent guère. Le seigneur « roi appelle à lui la reine , son premier né et son « héritier, ainsi que des personnes faibles et sans « courage à la guerre , en leur disant de ne pas né- « gliger de venir au plus tôt, ce qui n'aurait certes a point lieu s'il devait avoir la guerre avec le « roi de Castille : car, dans ce cas , il les renvern rait bien plutôt en Angleterre, s'il les avait avec lui, « pour qu'on les y gardât plus sûrement. D'ailleurs « ne nous a-t-on pas parlé de certain mariage spé- « cial qui devait être contracté entre eux? Tout cela « est contraire à ce qu'on vient de nous dire. » C'est ainsi que le roi n'obtint pas croyance auprès de l'assemblée générale , et que le parlement fut levé sans aucun résultat. Or le comte Richard renvoya au seigneur roi des lettres, que Ton pourra trouver au livre des Additamenta % au signe de la lyre.

Vers le même temps , arrivèrent en France des [Sarrasins] convertis à la foi chrétienne, dont les uns étaient baptisés et les autres à baptiser. Voici les motifs de leur conversion ; ils avaient vu le roi délivré miraculeusement des mains du très^puissant Soudan de Babylone , et le soudan lui-même massacré aus-

^ Vçy. l'addition XXXI à Ja fin du volume.

sitôt après la prise du roi ; ils avaient vu , de plus , Tadmirable patience du roi dans Tadversité, sa fermeté inflexible dans ses résolutions ; car, après sa délivrance, il continuait encore son séjour en Terre- Sainte, et y fortifiait des châteaux, mettant les villes à l'abri des ennemis de son Dieu ; ils avaient vu, en outre , la constance de sa foi , quand , au milieu de tant d'adversités, il n'avait point péché des lèvres non plus que Job. Ils considéraient en outre que , pour l'amour de son Seigneur Dieu Jésus-Christ , il avait abandonné son doux royaume de France, s'était exposé aux périls de la mer, des vents et de la guerre, dans des pays étrangers et lointains, contre des guerriers inconnus, à l'effet de consacrer tous ses soins à gagner les âmes des infidèles, ce qu'il n'eût pu faire en aucune façon sans l'aide du pouvoir suprême et sans la consolation de la majesté divine. De plus, ils avaient appris, par les instructions des Pi^êcheurs et des Mineurs, que la loi de Mahomet, la plus immonde de toutes, ne peut qu'empoisonner les âmes. Or ils apportèrent des lettres patentes du roi de France , qui demandait qu'on fournît à leur entretien sur les aumônes du roi , jusqu'à ce qu'il fût de retour lui-même dans son royaume, et qu'il pourvût alors plus pleinement à leur subsistance.

Cette même année , à la Septuagésime , quelques navires des Barbares, poussés par la fureur des vents, abordèrent en Angleterre, malgré les pilotes qui les dirigeaient. Ces vaisseaux , qui ne ressemblaient en rien aux nôtres, étaient grands , élégamment et so-

8 HENRI Iir.

lidement construits , et bien munis en agrès pour la navigation, en armes pour la guerre et en provisions de toute espèce. Or, ils furent jetés sur les rivages du nord de l'Angleterre , non loin de Berwick. Les gardiens des côtes, s étant emparés de ces vaisseaux , se saisirent aussi des hommes qui étaient dedans , comme étant des Barbares , des espions , ou peut-être même des ennemis. Ils examinèrent tout avec soin et trouvèrent les cales des vaisseaux remplies d'une grande quantité d'armes et chargées de cuirasses, de casques, de boucliers, de lances, d'arcs et de flèches , d'arbalètes et de traits , ainsi que de provisions, le tout pouvant suffire à une armée. Quand on demanda à ces étrangers qui ils étaient, ils ne voulurent pas déclarer aux baillis de quelle nation ils étaient , pourquoi ils étaient partis , d'où ils venaient, et où ils allaient. Or aucun des baillis ne comprenait leur langue , et l'on aperçut d'autres vaisseaux au large. Tandis qu'ils croyaient tous qu'on allait les tuer, on leur permit de se retirer en paix, pour que les homnries ne parussent pas plus cruels que la tempête , ou peut-être de peur de s'exposer à une terrible vengeance.

Cette même année, vers la fête de la purification de la bienheureuse Marie, Gaston de Béarn, ayant rassemblé un grand nombre des ennemis du seigneur roi, chercha témérairement à entrer séditieusement et à main armée dans la ville de Bayonne, et à s'en emparer pour lui. Or, l'opulente cité de Bayonne est située sur la mer; c'est la seconde de toute la

Gascogne par son port, par ses navires et par ses hommes d'armes : son commerce devins fail surtout sa principale richesse. Mais la plupart des bourgeois haïssaient le roi, à cause des injustices fréquentes qu'ils avaient éprouvées en Angleterre : aussi quelques ennemis ayant été reçus dans la ville, Bayonne était en grand danger d'être prise, lorsque le populaire de la ville, qui aimait le roi, soulevé par les féaux du roi, s'empara de la plupart des traîtres qui avaient ainsi pénétré dans la ville, et les punit selon leurs mérites.

Vers le même temps, c'est-à-dire le jour de saint Grégoire, le corps de Jean Hansard, chevalier, fut transporté, en passant par le bourg de Saint-Albans, dans son pays natal, c'est-à-dire dans les contrées du nord, pour y être enseveli honorablement comme il convenait; car c'était un des premiers seigneurs de ces pays. Or il avait succombé, dans l'expédition, aux calamités générales.

Ce même jour cessa la rigueur du froid qui s était prolongé avec intensité presque tout cet hiver, ou du moins depuis cette nuit de la Circoncision, dans laquelle un vaisseau, ou un nuage semblable à un vaisseau, avait apparu clairement et merveilleusement dans les airs. On croit que cette vision fut le présage de malheurs futurs; car elle fut suivie,, outre le froid, d'une mortalité qui se jeta avec tant de fureur sur les brebis et les bêtes fauves, que les bergeries devinrent vides de brebis, et les forêts dé

bêles fauves. Or, dans les troupeaux nombreux, ce fut à peine s'il en resta la moitié.

RÉFORMES DU PAPE. — SONGE EFFRAYANT d'InNOCENtIV. DÉFAITE DE l'armée DD PAPE. — CONFIRMATION DE

l'évéque DE Lincoln. — Mort de l'éyêque de Carlisle. — Mort de Guillaume, comte de Ferrières. — Faits divers. — A la même époque, le pape, pendant son séjour à Rome, considérant que les arts libéraux s'étaient presque entièrement changés en arts mécaniques par Tavidilé du gain, et qu'on pouvait véritablement dire de la philosophie :

Elle se prostitue comme une courtisane qui attend son salaire....

s'aperçut aussi que presque tous les écoliers négligeaient les rudiments de la grammaire, les auteurs et les philosophes, dans leur empressement à apprendre les lois qui ne font point partie, comme on sait, des arts libéraux. En effet, les arts libéraux sont étudiés pour eux-mêmes, mais les lois, pour acquérir des salaires. Bien plus, ainsi que personne ne l'ignore, des jeunes gens, insuffisants en âge et en science, montent aux chaires des maîtres, dès qu'ils savent bavarder, dans de bruyantes réunions*, sur un petit nombre de sophismes, s'enorgueillissent du titre de maîtres qu'ils ont usurpé, et, devenus plus vénérables, entreprennent de monter sans fondement

' Perstrepeniihus palivis. Ce dernier mot n'est dans aucun glossaire. Nous lisons paliciis qui exprime un lieu clos de palissades et par dérivation toute enceinte fermée.

ANNÉE ^254. Il

à des degrés plus élevés, puis, disant adieu à Técole des lois ou des décrets, parviennent aux dignités pontificales; tandis qu'il vaudrait mieux et serait plus utile qu'ils fussent d'abord formés par l'exercice des écoles, et quils arrivassent ainsi à des grades mérités que l'opinion commune leur adjugerait. Le seigneur pape, voulant donc prévenir par un conseil salutaire une pareille présomption, répandit un monitoire aussi louable que convenable. Le seigneur pape écrivit à cet égard une lettre élégante qui commence ainsi :

« Innocent, évêque,etc.,à tous les prélats institués dans les royaumes de France, d'Angleterre, d'Ecosse, de Galles, d'Espagne et de Hongrie, pour examiner de haut et intérieurement, salut et bénédiction apostolique. Nous considérons avec douleur, etc. » Voyez au livre des Additamenta\ Item, le pape fît une autre action pieuse, en modifiant les visitations et les vexations auxquelles elles donnaient lieu. Voyez au même livre^ au signe de la première colombe ; les lettres commencent ainsi : « Pour servir de mémoire et d'observance perpétuelle contre les vexations, etc.^. « Item, le pape Innocent fit une autre action pieuse par des lettres qui sont rapportées dans le livre susdit, au signe de la seconde colombe, et qui commencent ainsi : « A nos vénérables frères, tous tant qu'ils sont, les pa» triarches, les archevêques et les évêques, et à nos

^ Voy. l'addition XXXii à la tin du volume. Tof/. Taddition XXIV à la fin du volume précédcnl»^

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chers fils les abbés, etc^ » Semblablement ces deux leltres sont mentionnées dans ce volume, vers la fin de Tannée précédente, aux signes des colombes.

Celte même année, un jour que le seigneur pape, irrité outre mesure, voulait, mal[>ré la désapprobation de tous les frères cardinaux, faire jeter les os de Tévêque de Lincoln hors de Téglise, et le précipiter dans une telle infamie qu'il fût proclamé dans le monde entier païen, rebelle et désobéissant^ il ordonna qu'une lettre contenant cette injonction fut écrite et adressée au seigneur roi d'Angleterre ; sachant bien que ledit roi sévirait volontiers contre Tévêque défunt et contre une église qu'il mettrait au pillage. Mais la nuit suivante, le même évêque de Lincoln, revêtu de ses habits pontificaux, lui apparut avec un visage sévère et un regard courroucé, s'approcha du pape qui était couché dans son lit sans pouvoir dormir^ et lui parla d'une voix terrible, en lui enfonçant, avec violence dans le flanc, la pointe de son bâton pastoral qu'il tenait à la main: « Sini- « bald, misérable pape,» lui dit-il, « est-ce que tu as « résolu de faire jeter mes os hors de l'église, pour « me couvrir d'opprobre moi et l'église de Lincoln ? « D'où te vient cette témérité? 11 serait plus conve- « nable que toi, qui as été élevé et honoré par Dieu, « tu respectasses, même après leur mort, les zélés « serviteurs de Dieu. Le Seigneur ne souffrira point

* Voy. l'addition XXXIII à la fin de ce volume. Nous y joignons, sous le no XXXIV, une autre lettre écrite dans le même sens par le pape ù son nonce en Angleterre.

« que tu aies désormais aucun pouvoir sur moi. Je « t'ai écrit dans un esprit d'humilité et de dilection, « pour que tu corrigeasses tes erreurs multipliées. « Mais toi tu as reçu d'un œil orgueilleux mes avis « salutaires, et tu les as méprisés dans ton cœur en- « sorcelé. Malheur à toi qui méprises! Ne seras-tu « pas méprisé? » Le pontife Robert, s'étant alors retiré, laissa à moitié mort le pape qui gémissait profondément comme s'il eût été percé d'une lance à chaque coup qu'il recevait, ainsi que nous Tavons dit, et qui se plaignait d'une voix lamentable en poussant des soupirs. Aussi ses chambriers, entendant ses plaintes, lui demandèrent avec surprise ce qui pouvait l'agiter ainsi. Alors le pape leur répondit avec des gémissements et des soupirs : « Des terreurs « nocturnes m'ont troublé grandement, et je ne « recouvrerai jamais ma santé première. Hélas ! (I hélas ! combien j'ai mal au côté : ce mauvais génie « m'a percé de sa lance. » Ce jour-là il ne but ni ne mangea, feignant d'être tourmenté par une fièvre inflammatoire. Désormais la vengeance et l'indignation du Seigneur s'appesantirent sur lui.

Peu de temps après le pape, oubliant les avertissements que Dieu lui avait donnés par la voix de son serviteur, s'occupa plus qu'il ne fallait d'affaires guerrières et séculières; mais il ne réussit à rien, quoiqu'il se fût donné beaucoup de peines et de soins, et qu'il eût fait de grandes dépenses. En effet, Mars ou plutôt le Seigneur lui étant contraire^ son armée, qu'il avait dirigée à grands frais contre l'ApuIie, et

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qu'il avait mise sous la conduite de Guillaume, son parent et son neveu, fut vaincue, mise en désordre, et succomba ainsi que le général qui fut mortellement blessé. On porte à quatre mille hommes le nombre de chrétiens qui furent tués en cette rencontre, tant chevaliers que sergents vigoureux, combattant au service et è la solde du pape. Tout le pays des Romains pleura une si grande effusion de sang chrétien. Or, le pape à cette époque s'était dirigé vers Naples, quoiqu'il éprouvât, au côté, des douleurs de pleurésie, peut-être par suite des coups de lance qu'il y avait reçus. Or, la science du cardinal Blanc, en physique', ne pouvait lui porter remède; car Hobert de Lincoln n'avait pas épargné Sinibald le Génois : et celui qui n'avait pas écouté ses réprimandes, quand il vivait, avait senii ses coups après sa mort. Jamais depuis le pape ne passa, jusqu'à la nuit, une seule journée qui fût tranquille ou prospère, ni jusqu'au jour, une seule nuit qui ne fût agitée et troublée par l'insomnie.

* llans les premiers siècles du moyen âge, les médecins avaient été presque tous des moines : on voit cependant Grégoire IX, dans ses décrétales, interdire cette profession aux ecclésiastiques, sous prétexte qu'en Texerçant Us pouvaient ôler la vie à des hommes. Mais cette défense ne fut jamais rigoureusement observée ; il y eut même au treizième siècle plusieurs médecins qui devinrent évéques, entre autres Thierry de Lucques, dominicain et chirurgien célèbre, lequel fut évêquc de Gervia, et mourut en 4298. Ghirardacci, dans son Hist, (le Bologne., parle d'un Baptiste Renghieri, médecin, qui fut nonce en France et en Angleterre. Alexandre IV envoya son médecin en ambassade au Thibet, et le fait sur lequel nous appelons l'attention vient s'ajouter h ces exemples, cités d'après M. Libri.

Le 5 avant les calendes d'avril, fut confirmé, par Tarchevêque de Cantorbéry Boniface, le seigneur Henri de Lexinlon, doyen de Lincoln, élu à Lincoln, qui, venant à succéder à un si noble prédécesseur, faisait concevoir à son tour de bonnes espérances sur son compte; mais s'il lui fut égal en pouvoir et en honneur, il lui fut inférieur en largesse.

Dans ce même mois, c'est-à-dire le 5 avant les ides de mars*, mourut Tévêque de Carlisle Sylvestre. En effet un jour qu'il montait un cheval rétif, ce cheval heurta du pied contre une touffe de gazon ; le cavalier tomba sur le dos, et, s étant brisé et disjoint la charpente osseuse, expira bientôt.

Vers le même lemps, c'est-à-dire le 9 avant les calendes d'avril, mourut le comte de Ferrières Guillaume, fils de Guillaume, homme discret et habile dans les lois du pays. Comme dès ses plus jeunes années il était tourmenté, ainsi que l'avait été son père, par cette infirmité aux pieds que l'on appelle la goutte, et qui semblait être pour lui un mal héréditaire, il avait coutume de se faire transporter de lieu en lieu dans une litière ou dans un chariot. Un jour qu'il était en route, ses verdiers^, conduisant son chariot sans précaution, le laissèrent verser sur un pont. Quoiqu'il se fût brisé les membres, il n'en mourut pas sur-le-champ ; mais il ne parvint jamais a recouvrer

< Tertio idus maii : nous lisons martii : autrement les mots sub eodem mense n'auraient point de sens.

' Ce mot servait aussi à désigner une espèce de chevaux. Mais la nature de îa phrase indique plutôt les gardes-chasse nommés verdicrs.

tout à fait la santé, et finit par aller où va toute créature.

Cette même année, le saint chrême fut préparé dans réalise de Saint-Albans, par le vénérable évêque de Bangor Richard.

Vers les fêtes de Pâques, les chanoines de Saint- Paul se donnèrent pour doyen, à la place de maître Henri de Cornhille, maître Gaultier de Londres.

De leur côté, les chanoines de Lincoln élurent pour leur évêque maître Henri de Lexinton, doyen de cette même église.

Haine des Siciliens contre Henri, fils de Frédéric

— Guerre sanglante sur les frontières de la Flandre.

— Louis IX se dispose a revenir de Terre-Sainte. —

DÉTAILS sur les CAUSES DE LA GUERRE DE FlANDRE. —

Les d'Avesnes et les Dampierre. — Impudicité et cruauté de marguerite. — détails sdr les prisonniers et les morts du combat précédent. enumeration des

PRINCES QUI PRIRENT PART A LA GUERRE DE Fl ANDRE. —

Atroces paroles de la comtesse Marguerite. — Vers le môme temps, comme Henri, fils de Frédéric et de l'impératrice Isabelle, sœur du seigneur roi d'Angleterre, était dans le printemps de sa jeunesse, les Siciliens et les Apuliens, apprenant qu'il chérissait les Anglais, par l'inspiration du noble sang qui coulait en lui, et qu'il cherchait à les agrandir selon son pouvoir, se dirent les uns aux autres : « Que pensez-vous que sera cet enfant? Il est origi- « naire de la race royale d'Angleterre. S'il prospère^

ANNÉE 4254, it

« comme il a commencé, il nous vaincra tous et nous « foulera aux pieds quand nous serons vaincus. » Ils savaient aussi que le pape avait conféré leur royaume au comte Richard, oncle du jeune Henri. C'est pourquoi, indignés plus qu'on ne peut dire, ils se soulevèrent contre le pape et contre un jeune homme innocent, et, selon leur coutume, ils songèrent à Tempoisonner, comme on Ta dit plus haut. Vers le même temps, un combat, plus sanglant encore que celui dont l'Apulie avait été le théâtre, fut livré sur les confins delà Flandre et du Brabant, entre les Français, les Flamands et leurs fauteurs, la comtesse de Flandre et ses complices, d'une part*, Guillaume de Hollande, roi d'Allemagne, et beaucoup d'autres seigncursduBrabant et de l'Allemagne, d'autre part, au sujet des fils de ladite comtesse et de ses deux maris. Dans cette bataille lamentable, et qui doit être déplorée par les siècles, succombèrent des deux côtés de nombreux et très-vaillants guerriers, massacrés par le glaive, ou noyés dans les eaux de la mer ou des fleuves, en sorte qu'il périt jusqu'à dix mille citoyens d'une seule ville de la Flandre, sans qu'il en échappât un seul pour aller annoncer ce désastre. Enfin, après une longue effusion de sang, la victoire resta au susdit roi Guillaume et aux Allemands; les Français, vaincus, blessés et massacrés pourla majeure partie, eurentledessous, etsoulfrirent

* Nous modifions légèrement l'ordonnance de cette phi'a«e pour lui donner un sens raisonnable.

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un dommage et un opprobre ineffaçables. Les Français, étant donc tombés dans un abîme de désespoir, de déflance et de désolation, tant à cause du carnage qui s'était maintes fois appesanti sur eux en Terre- Sainte, qu'à cause de la victoire de leurs voisins qui . triomphaient d'eux au gré de leurs vœux, firent savoir en toute bâte au seigneur roi de France, qui, dans les pays d'outre-mer, sur le conseil des Hospitaliers et des Templiers, avait obéré * les châteaux et les villes de dettes considérables, pour payer sa rançon, qu'il eût à négliger tout soin étranger et à revenir au plus vite dans ses propres états; lui annonçant que la couronne de France chancelait par Torgueil d'une femme, à savoir de la comtesse de Flandre , qui s'appuyait sur ses deux maris et sur ses deux fils, que le royaume de France tout entier était exposé aux plus grands périls; que les royaumes d'Allemagne et de Sicile , et la Germanie entière étaient ébranlés ; que surtout le roi d'Angleterre, qui faisait en tout la volonté du pape, n'était point médiocrement fortifié par l'alliance du roi d'Espagne; qu'il relevait la tête et menaçait insolemment d'assaillir la France, où les Normands l'introduiraient, et où les Espagnols le soutiendraient puissamment. Aussi, le roi de France, à ces nouvelles, prépara avec précaution

* Multis ihesauris castra et civitates exposuerat propter redemptionem suam. Nous trouvons, en effet, exponere dans le sens d'employer, dépenser, et expositio dans le sens de caution. Toutefois ne pourrait-on pas comprendre : avait dépensé pour se racheter de son vœu des sommes considérables à fortifier les châteaux : interprétation qui d'ailleurs serait plus conforme à la vérité historique.

son prompt retour, quoiqu'à regret, et bien que tous les habitants de la Terre-Sainte fussent affligés de son départ. Or, il redoutait les Génois et les Pisans, qu'il avait supplantés témérairement dans la prise de Damiette, et de plus, il était lié et tenu envers eux perdes dettes considérables. Les Français donc leur donnaient de l'occupation sur terre, afin que le roi opérât plus librement son retour.

Cependantlesinimitiés, les embûches, les incendies et les massacres ne cessaient ni jour ni nuit entre les Allemands, les Français, les Flamands, les Brabançons et les Frisons, qui tous se mordaient et s'exterminaient réciproquement. Or, comme cette guerre, qui fit couler tant de sang chrétien, fut funeste à la chrétienté tout entière, je crois à propos de développer aux yeux de mes auditeurs les causes primitives de cette dissension. Voici donc quelle fut l'origine première de cette discorde. Marguerite, comtesse de Flandre, avait secrètement contracté mariage avec Bouchard d'Avesnes, à une époque où elle était encore dans Tenfance, et où il n'y avait aucun espoir qu'elle parvînt plus tard à la souveraineté de la Flandre. De ce mariage étaient nés trois fils, à savoir Jean d'Avesnes et deux autres. Or, ce même Bouchard, se remettant en esprit qu'il était diacre, et que par conséquent son mariage, étant illégitime, pouvait un jour être rompu, ou peut-être blessé par le fait même dans sa conscience , se rendit à Rome pour que le pape confirmât son mariage, ou du moins consentît à fermer les yeux. En effet, il était avéré que la sœur

de ladite Marguerite, qui tenait le comté, était stérile, et Ton devait espérer que, dans la suite des temps, rhéritage serait dévolu à celle-ci. Cependant Guillaume de Dampierre, chevalier et pourtant sousdiacre, qui était issu d'une des plus nobles famille de France, aspirant à la souveraineté de la Flandre, entretint d'abord des rapports secrets avec Marguerite, etplus tard, tandis que Tautre poursuivait son affaire à Rome, contracta solennelFement mariage avec elle. Cette nouvelle fut d'abord traitée de fable par Bouchard ; mais bientôt le bruit de ce mariage s'étant répandu , Bouchard , instruit certainement delà chose, écrivit à Marguerite, lui reprochant sa conduite, et l'exhortant instamment à rentrer en elle-même, et à venir à résipiscence. Mais celle-ci, qui jouissait des plaisirs d'un second mariage, et qui le préférait au premier, méprisa ses exhortations, et pour le provoquer et se moquer de lui, lui récrivit en ces termes : « Que Bouchard serve désormais l'église dans l'ordre « des lévites; qu'il vive des offrandes : car Margue- (( rite jouit d'embrassements qu'elle désirait depuis « longtemps. ))A cette réponse, Bouchard, n'y pouvant rien, retourna à Rome, et demanda au seigneur pape que les enfants qu'il avait eus d'elle fussent légitimés. De son second mari, Marguerite eut trois fils, à savoir Guillaume de Dampierre, et ses frères. Or, quand les enfants, nés de divers pères, eurent grandi, et que leur mère eut pris possession du comté de Flandre et de Hainaut après la mort de la comtesse sa sœur, ces enfants commencèrentà se disputer entre

eux pour Théritage, Marguerite appelant bâtards ses fils du premier lit et légitimes ceux du second : car elle avait transporté aux fils la haine qu'elle avait pour le père. Après la mort des deux pères, la discussion s'envenima de plus en plus entre les jeunes gens; la mère, ainsi que les enfants, alléguèrent leur propre turpitude; enfin la question fut portée à la cour de France, et les parties s'en remirent au jugement du roi. Mais le roi, ayant égard à la cbair et au sang, parce que ledit Guillaume était son parent, prononça une sentence qui portait que l'héritage n'appartiendrait ni à l'un ni à l'autre, mais serait partagé; et il adjugea la Flandre à Guillaume, et le Hainaut à Jean. Jean, supportant impatiemment ce partage, répondit : «Roi, tu me donnes ceque tu ne a peux m'eulever, et tu m'enlèves ce que tu pourrais « me donner; caria Flandre est sous ta suzeraineté, « et le Hainaut sous celle de l'empire. » Mais comme il ne pouvait rien gagner, parce qu'il s'était engagé par fidéjusseurs à se soumettre au jugement du roi en lui donnant ratification, il quitta la cour avec colère, se réservant de manifester son indignation en temps et lieu. Alors, prenant déjà ses précautions pour fortifier son parti, il épousa la nièce du duc de Brabant, sœur de Guillaume de Hollande. Cette alliance augmenta beaucoup ses forces, d'autant plus que Guillaume [de Dampierre] fut tué plus tard dans un certain tournoi, et le frère de ce Guillaume, qui devait dès lors lui succéder dans le comté de Flandre, périt aussi avec une foule de Français.

22 HENRI m.

Or, la susdite bataille, qui doit être déplorée jusqu'à la On des siècles, fut livrée dans les pays de Flandre, vers le milieu de l'automne, pour que le diable eût une moisson plus abondante, et vendangeât les âmes d'un grand nombre de morts. En effet, il y succomba de diverses manières plus de vingt mille hommes de guerre, rassemblés des divers pays, tant du royaume de France que de l'empire , c'està-dire de la Germanie, qui embrasse plusieurs provinces. Tous périrent à cause d'une seule femmelette impudique. De même que Troie tout entière ou Pergame fut réduite en cendres par Gamos, c'est-àdire par une femme, et que la Grèce vit succomber ses habitants, à cause des aiguillons de Vénus; de même, ce désastre, qui arriva un vendredi, plongea dansladouleuretdansla confusion la France entière, la Germanie et la Flandre. De plus, les épouses, les enfants, les parents et les amisdes morts ressenti rentla douleur de cette perte jusqu'à en mourir à leur tour. Or, vers le même temps, le seigneur Jean, prieur de Newbury, conseiller spécial du seigneur roi d'Angleterre, et qui était toujours à ses côtés^ ayant été envoyé dans ces pays pour des affaires importantes du même roi^, fut instruit par les seigneurs du pays des détails relatifs à ces événements, et les confia à l'écriture.

Il faut savoir que cette cruelle * comtesse de Flandre, Marguerite, qui avait reçu impudemment et

* Noncomis comffissa; jeu de mots intraduisible, comme plus haut ^ergamaper gamos.

illégaleiiîent les caresses de deux maris, semblable en perversité à sa sœur, h qui ses péchés avaient mérité d être ou du moins d'être appelée parricide par plusieurs , mérita à son tour d'être appelée une sirène trompeuse*;, et d'être la cause de la mort d'un grand nombre d'hommes; car son fils aîné avait été tué à son sujet : un autre de ses fils avait eu la jambe mutilée.

Dans ce sanglant combat, le comte de Bar fut pris en combattant avec ardeur; car il désirait se venger de l'injure qu'il avait éprouvée dans cette guerre à la dernière bataille qui s'était livrée, et où il avait eu un œil crevé ; en effet, cette haine et cette guerre durèrent près de trois ans. Le comte de Guines , le comte de Gueldres^ le comte de Joigny en Champagne, Simon de Clermont, Jacques de Guise (?), Robert de Bosk, qui était le plus fameux des citoyens de Soissons, et d'autres seigneurs dont nous ignorons les noms, furent également faits prisonniers. Les communes de France éprouvèrent aussi des pertes nombreuses ; en sorte que le nombre des seigneurs, chevaliers, sergents et hommes d'armes des communes qui furent tués ou pris dans cette guerre, s'éleva, dit-on^ à plus de cent mille. Je n'aurais point inséré ces détails dans les chroniques d'Angleterre, si je n'avais été frappé de cette horrible effusion de sang chrétien, qui fut versé dans les pays voisins d'Angleterre.

Ainsi furent ébranlés les royaumes des grands du

' Soror pairicida, ista prolirida ; autre jeu do mois.

24 HENRI lir.

monde, à savoir les étals de la Germanie tout entière, à la grande joie des Sarrasins, ennemis de Dieu, qui ont coutume de se féliciter de toutes les pertes qu'éprouvent les chrétiens. La première et la plus funeste de toutes avait été celle qu'avait éprouvée le roi de France, qui combattait pour Dieu en Terre-Sainte, et qui était plus puissant qu'aucun roi. Or, au grand dommage de toute la chrétienté, il quittait alors la Terre-Sainte , rappelé qu'il était par le désastre susdit. Beaucoup des principaux seigneurs de France avaient subi de pareilles pertes. Le duc de Bavière, qui, depuis une époque fort reculée, avait un revenu annuel de cent mille marcs de Cologne, et qui avait encore accru récemnjentce revenu, dépensa tout son trésor dans cette guerre. Le duc de Saxe, qui ne lui est pas inférieur, et qui est cousin du seigneur roi d'Angleterre, en fit autant. Le duc de Brunswick, qui est aussi cousin du même roi, le duc de Brabant et de Louvain, qui s'intitule duc de Lorraine ' ; le duc de Limbourg , le duc de Souabe, le duc d'Autriche , le duc de Lunebourg, une certaine dame très puissante, appelée Sophie^, qui tenait en grande partie le

* Lotharingiœ^ Lothier, basse Lorraine. La haute Lorraine ou Lorraine Mosellane formait une autre principauté distincte.

' La mort de l'anti-empereur Henri le Raspon, dernier landgrave de Thuringe, arrivée en 1247, donna lieu à une longue guerre entre les margraves de Misnie et les ducs de Brabant, qui se contestaient mutuellement cette succession. Les premiers faisaient valoir une expectative de l'empereur Frédéric H, de même que les droits de Judith, sœur du dernier landgrave, et les autres ceux de Sophie, fille d'Elisabeth de Hongrie et du landgrave Louis^ frère aîné et prédécesseur de Henri le Has-

AiXINEE 4254. 25

laudgraviatde Thuriiige; deux marquis, Tuii du côté de TEsclavonie^ l'autre du côté de la Bohême dont il est le roi; le duc de Pologne^ qui fut tué par les Tarlares, [se ressentirent aussi de cette guerre]. Cette Sophie était fille du Landgrave de Thuringe et de sainte Elisabeth, femme dudit Landgrave, et fille du roi de Hongrie \ Chacun de ces princes avait envoyé quelques-uns de ses guerriers au secours de Guillaume de Hollande, roi d'Allemagne^ contre Tarmée des Français. Les Frisons, qui étaient aussi venus joindre Tarmée de Guillaume, furent mal reçus par lui, parce qu'il se souciait peu de leur amitié , et qu'il était enorgueilli des trésors qu'il avait reçus du pape. Aussi, les Frisons, indignés, lui tendirent désornmis des embûches, ce qui apparut plus tard, comme la suite du récit le montrera en son temps. Cependant l'argent du pape, argent mal acquis, ne profita pas à Guillaume, ou plutôt lui nuisit grandement. Ainsi donc, presque toute TEurope était agitée à cause de la luxure d une femme , et se trouvait affaiblie par les machinations du diable^ qui riait justement des malheurs des hommes. Cette année aussi, Tordre de Cîteaux éprouva une perte non petite , à cause de

pou, laquelle avait épousé le duc de Brabant Henri IL ( Voy. la note II à la fin du cinquième volume. ) Enfin, par un partage qui se fit en 1 204, la ïhuriiige proprement dite fut assurée à la maison de Misnie, et Henri l'enfant, fils de Sophie et du duc de Brabant, fut maintenu dans la Hesse. H devint le fondateur de la maison de Hesse. ( KocH. Tableau des Récolutions^ <er vol., pag. 236. )

< Nous avons cherché à présenter avec ordre la suite des idées qui n'pstpas bien établie dans le texte.

26 ïlEmi 111.

Textermination des Flamands , parce que ceux-ci ue purent pas acheter les laines des Cisterciens , comme ils avaient coutume de le faire. Je ne veux pas non plus passer sous silence uiie parole sanguinaire, que la comtesse Marguerite, cette autre Médée . ne rougit pas de prononcer.

11 arriva peu après, que Jean d Avesnes, fils de la comtesse susdite, s'empara au moyen d'une embuscade des deux fils de ladite comtesse., qui étaient ses frères, mais seulement utérins, et les fit emprisonner sous bonne garde, joyeux et espérant profiter de cette prise pour ramener sa mère à Tunité de la paix. Il lui envoya donc par les députés qu'il croyait devoir lui être le plus agréables un message qui disait : « Chère mère , si tu ne veux pas avoir pitié de moi , « aie au moins pitié de tes fils, mes frères utérins, « que je tiens dans les fers, et consens à une paix « avantageuse pour toi. » Marguerite lui répondit : « Mes fils, tes frères, sont entre tes mains ; mais je « ne me laisserai pas fléchir à cause d'eux : tu peux « faire d'eux ce que tu voudras. Égorge-les, bourreau « sanguinaire. Fais-les cuire tous les deux ; mange « l'un bouilli avec du poivre, et l'autre rôti avec de « l'ail, » Cette parole odieuse se répandit de bouche en bouche, à l'opprobre de toutes les femmes, et principalement des mères. Mais laissons ce sujet , qui souille la pensée, et appliquons notre plume à retracer les faits qui concernent l'histoire d'Angleterre.

Assemblée des seigneurs anglais a Londres.— Souf-

frances des juifs. — discours de leur grand pontife. — Guerre entre les Français et les Allemands. — Consécration de l'éyéque de Lincoln.— Punition injuste INFLIGÉE A quelques AUXILIAIRES GALLOIS. — RÉ- VOCATION d'un INIQUE JUGEMENT CONTRE LA LIBERTÉ DE LA MAISON DE SaINT-AlbANS. LETTRES A CE SUJET.

Sanction des libertés de Saint- Albans. — Les seigneurs (l'Angleterre se rassemblèrent une seconde fois à Londres. Le roi leur fît savoir qu'il avait besoin d'argent et de forces plus considérables , pour repousser les attaques du puissant ennemi qui survenait. Ce mandat était scellé du sceau royal. Tous en général et chacun en particulier répondirent qu'ils avaient attendu vainement à Londres, pendant trois semaines , l'arrivée du comte Richard et de quelques seigneurs dont l'absence s'était prolongée, et qu'ils étaient opprimés si souvent par les exactions royales, qu'ils pouvaient à peine respirer ; que cependant ils ne négligeraient pas de venir corporellement au secours de leur seigneur roi, s'ils étaient instruits d'une manière certaine que le roi d'Espagne eût exécuté sa menace en marchant contre lui à main armée. Ils s'étonnaient, disaient-ils , que le même roi de Castille n'eût jamais revendiqué la Gascogne, à l'époque où le comte de Leicester Simon gouvernait la Gascogne, et domptait les nombreux rebelles de ce pays. Les seigneurs, instruits parce raisonnement et par beaucoup d'autres, dont nous avons parlé au dernier parlement qui avait été tenu, mais surtout par le rapport du comte Simon, qui alors était revenu

28 HKNRI III.

d'outre-mer, et qui leur annonça la vérité sur ce point, échappèrent aux pièges du roi, qui rassasiait les étrangers avec les biens de T Angleterre en péril*. Or, ce projet, plein de fausseté, fut suscité au roi, à ce qu'on dit, par lesconseils empoisonnés des Poitevins. C'est ainsi que les seigneurs, saisis de tristesse, se retirèrent avec une profonde indignation.

A la même époque , après Pâques , mais avant les jours des Rogations , le roi , qui ne pouvait se tenir en repos , se déchaîna tellement contre la misérable race des juifs , qu'ils prirent la vie en dégoût. Le comte Richard les ayant convoqués, exigea d'eux, pour le compte du roi, fort irrité contre eux [disaitil], une somme d'argent considérable, sous peine d'être jetés dans les plus noirs cachots, et de subir une mort ignominieuse. Aussi, Elie de Londres, pontife des juifs, qui avait fréquemment, bon gré mal gré, payé les plus fortes sommes, tint conseil avec ses compatriotes, et répondit au nom de tous : « Sires et « seigneurs , nous voyons, à n'en pas douter, que le « seigneur roi se propose de nous faire disparaître « de dessous le ciel. Nous demandons, au nom de « Dieu, qu'il nous donne permission et sauf-conduit « pour nous retirer de son royaume. Nous cherche- « rons et trouverons peut-être ailleurs un lieu pour « y demeurer, sous quelque prince qui portera des en- « trailles de miséricorde et qui saura observer ferme- « ment la vérité et la fidélité. Et nous nous en irons

* Viriilititni'S; nous lisons peiicHtaufi^.

ANNEK 1254. 29

« pour ne plus revenir, en laissant ici notre moHi- « lier et nos maisons. Comment pourrait-il nous « aimer, misérablesjuifs que nous sommes, ou même « nous épargner, lui qui opprime les Anjrjais, ses « sujets naturels? Il a les marchands du pape, ou « plutôt les siens (car je ne veux pas dire usuriers), « qui entassent des monceaux énormes d'argent, « au moyen de leurs prêts ; que h roi s'adresse à eux « et cherche à gagner le plus possible : certes , ce « sont eux qui nous ont supplantés et appauvris. Et « pourtant le roi feint de lignorer , en exigeant de « nous ce que nous ne pouvons lui donner, quand « bien même il nous arracherait les yeux ou nous « égorgerait après nous avoir écorchés. » A près avoir prononcé ce discours , interrompu par ses larmes et ses sanglots , Élie se tut et tomba presque en défaillance, comme s'il allait mourir. Mais quand cette résolution fut parvenue à la connaissance des magistrats , ils ne permirent pas qu'ils se retirassent du royaume , et leur dirent : « Où fuiriez-vous, malheurt reux ? Voici que le roi de France vous hait , vous « persécute , et vous a condamnés à un exil perpé- « tuel. Pour éviter Charybde, vous désirez vous jeter « dans Scylla. » C'est ainsi que les dernières ressources qui leur étaient laissées pour leur faible subsistance leur furent violemment extorquées.

A la même époque, une bataille meurtrière fut livrée entre les Français et les fauteurs des Français, d'une part , et les Allemands et les fauteurs des Allemands, dont le principal était Guillaume de HoL

lande, roi (rAllemagne , d'autre part. Les Frisons, ([ui se tenaient en neutralité , furent attaqués à main armée par Guillaume de Hollande : car on lui avait l'ait savoir qu'ils lui tendaient des embûches. Or, les Frisons échappèrent à grand'peine par la fuite.

Vers le même temps, c'esl-à-dire le 16 avant les calendes de juin, Télu Henri de Lexinton fut consacré évêque de Lincoln , par Tarchevéque de Cantorbéry , Boniface , dans les pays d'outre-mer.

Vers le même temps, quelques Gallois qui se trouvaient dans Farmée du roi, en Gascogne, ayant fait des courses, selon leur coutume , sur les terres des ennemis du roi, pour y lever du butin, furent pris par les frères du roi et par Févêque d'Héreford , et furent sur-le-champ grièvement punis, au delà de ce qu'ils avaient mérité : car ils n'avaient fait que peu ou point de mal. Et même on ne commença point par porter plainte devant le comte d'Hereford, qui, d'après l'ancien droit, avait été et était, comme on sait, le constable de Tarmée royale. Cette rigueur fut donc exercée au préjudice et au mépris du comte , et à la violation de la loi et de la coutume de toute l'armée. Or, le comte, en ayant porté plainte devant le roi, ne réussit à obtenir qu'une réponse moqueuse. Aussi les Anglais , pleins d'indignation , purent à peine s'empêcher d'en venir aux mains avec les Poitevins, et de les couper tous par morceaux. Mais le roi, saisi d'effroi et tremblant, demanda humblement et à mains jointes pardon de son erreur, et arrêta difficilement la fureur qui allait éclater, et qui aurait eu

pour résultat de faire couler des torrents de sang. Et ce fut un murmure qui se répandit dans toute Tarmée, que le roi s'efforçait de marcher en tout sur les traces de son père. Aussi les Anglais abandonnèrent ce roi , qui agissait sans circonspection, et retournèrent chez eux; car ils voyaient qu'on devait renoncer à tout espoir d'une paix solide. Quelques seigneurs , tels que le comte Roger Bigod , Guillaume de Say, et plusieurs autres, demandèrent cependant leur congé au roi , et suivirent les pas du comte de Leicester Simon , qui leur avait donné l'exemple.

Cette même année, dans l'été , fut révoqué et cassé un inique jugement, par lequel Henri de la Mare, justicier en tournée, avait fait imposer à la maison de Saint-Albans un amerciament de cent livres, la reine et le comte Richard étant institués gardiens du royaume, et le roi se trouvant en Gascogne.

« Henri, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, seigneur dlrlande , duc de Normandie et d'Aquitaine , comte d'Anjou, à tous ceux à qui les présentes lettres parviendront, salut. Comme il est constant pour nous, par l'inspection des chartes de nos prédécesseurs les rois d'Angleterre, octroyées à l'abbé de Sainl-Albans, que les hommes dudit abbé ne doivent pas venir hors de la liberté dudit abbé , qui est la leur, pour aucune sommation ou aucun prétexte, pardevant aucun justicier ou enquesteur, nous remettons audit abbé les cent livres auxquelles la ville et la liberté de Saint-Albans avaient été condamnées par amerciament, parce que des hommes faisant par-

lie de la même liberté n'avaient point comparu devant nos amés et féaux Henri delà Mare et Guillaume de Wilton , à Cesterhunle (sic) , qui est hors de la liberté susdite , pour faire des enquêtes au sujet de la violation du change ^ et pour condamner par amerciament les violateurs du même change; nous remettons aussi audit abbé les doux marcs et demi auxquels Nicolas Tépicier, Alexandre Stoyie, Guillaume de Sandruge , [Guillaume de Westwike], et Regnauld Torfévre, hommes dudit abbé , faisant partie de la liberté susdite , avaient été condamnés par amerciament, par-devant les susdits Henri et Guillaume , pour la transgression susdite. En témoignage de quoi nous avons fait remettre nos présentes lettres patentes audit abbé. Fait sous les yeux de Richard, comte de Cornouailles, notre frère, à Westminster, le treizième jour d'octobre, Tan trente-huitième de notre règne.» Ces lettres, qui témoignent des libertés de Saint- Albans, étaient scellées du petit sceau , parce que le roi se trouvait alors dans les pays d'outre-mer, et que le royaume était confié à la garde du comte Richard et de la reine. Si le comte ou la reine avaient exigé quelque argent pour octroyer ces lettres, ils auraient péché énormément contre le saint martyr Albans, et contre leur seigneur roi. Car ces libertés, et

' Matt. Paris revient plus loin sur ce fait et donne de nouveaux détails aux Additamenia. Henri III, en son absence, avait abandonné le droit de change à son frère, sans doute à cause de quelque somme considérable qu^il lui avait empruntée ; et le comte Richard exerçait rigoureusement ce droit lucratif.

d'autres, octroyées de temps immémorial par les rois, et confirmées par le pape, ont été jusqu'ici, comme on sail, possédées pacifiquement et maintenues inviolablement ; mais on doit laisser cela au jugement de celui pour qui rien n'est caché.

Pour donner plus de certitude à cette confirruation , ii y a d'autres lettres qu'on trouvera au livre des Additamenta S et qui la complètent et la suivent. L'une d'elles commence ainsi : « Le vicomte d'Hartford a rendu compte de cent et une livres sur le bourg de Saint-AlbfiDS, etc.. »

Lettres trompeuses du roi au sujet de la Gascogne. — Privilège accordé a l'abbé de Westminster.

— La reine d'Angleterre se prépare a passer la mer.

— Elle s'embarque malgré les ordres du roi. — Mort de Henri, fils de l'empereur Frédéric. — Discorde entre le pape et Conrad, roi des Romains.

— H y a aussi à la suite, dans le même livre ^, un bref envoyé de Gascogne, qui contient les communications fausses et trompeuses que voici : « Henri , par la grâce de Dieu, etc.. Comme les comtes, les barons et autres seigneurs du royaume d'Angleterre nous ont fermement promis de se trouver à Londres dans trois semaines, à partir du jour de Pâques, prochainement futur, pour se rendre sans aucun délai à Porstmouth, à l'effet de nous aider en Gascogne con-

' Voye% Taddition XXXV à la fin du volume. * Nous ne retrouvons rien à cet égard dans les Additamenta, VIII. 5

54 HENRI m.

tre le roi de Castille, qui doit attaquer hostilement notre terre de Gascogne, avec une forte arrhée, dans Tété prochainement futur, etc » De plus, les messagers porteurs de ces lettres ajoutèrent que le même roi de Castille était arrivé avec tant de millier» d'hommes d'armes , qu'il ne redoutait aucunement toutes les forces de TAngleterre ou de la France. Cependant, il lui était absolument impossible d'effectuer cette attaque ; car s'il eût eu dessein de se mettre en route pour la Gascogne avec une si nombreuse armée, il lui aurait fallu avoir l'agrément des rois par les royaumes desquels il devait passer, à savoir ceux de Navarre et d'Aragon, ainsi que de plusieurs autres princes et seigneurs, dont la plupart s'y seraient refusés. En outre, les Sarrasins, que ledit roi ne cesse de combattre, l'auraient suivi par derrière, trouvant abandonnée à leurs armes la terre qui leur avait été enlevée. De plus , comme nous l'avons dit , la mission qui avait pour objet d'appeler en Gascogne la reine et le fils aîné du roi, mettait à découvert la ruse du roi d'Angleterre :

L'oiseau évite les pièges trop grossièrement tendus.

Les Anglais se lamentèrent donc du fond du cœur et inconsolablement, de ce que leur seigneur et leur gouverneur s'efforçait de ruiner ses hommes naturels, par des moyens licites ou non licites, et sous tant de prétextes spécieux î En effet, qui pourra plus facilement ou plus vite mettre le vaiseau en danger,

que le pilole qui devrait, au contraire, diriger le gouvernail?

Cette même année, le seigneur roi Henri fît la concession suivante, en son nom et au nom de ses successeurs : à savoir que [ les abbés ] ' de Westminster, et leurs successeurs, paraissant [?] devant les justiciers royaux, lant ceux en tournée que tous autres, auraient des extraits des rôles de ces mêmes justiciers, concernant les amerciaments et finances^ de toute espèce imposées à leurs hommes, ainsi que concernant les saisies mobilières et immobilières des mêmes hommes fugitifs ou condamnés; de telle sorte que ces extraits ne fussent pas délivrés à l'échiquier royal, mais que ces extraits lussent délivrés par les mains des mêmes justiciers, au bailli des mêmes

' Ipsi de Westmonasterio^ sans autre indication; niais le sens n'est pas douteux.

' Nous renvoyons à Spelman pour rexamen de la différence qui existait entre amerciamenium et finis. Ce qui ressort le pins clairement de sa discussion, c'est (im' amerciamenium désignait une amende moins forte que finis. Ce terme, qui a donné naissance à notre mot finances, avait une foule de sens dont nous indiquerons les principaux : \o transaction judiciaire par laquelle on transférait son testament à un autre par-devant les justiciers royaux ; 2^ composition faite pour procès, pour crime ou autre chose ( fiuem farere ) ; une autre expression, finem levure, répondait à passer sentence de condamnation ; o° argent payé au roi pour avoir la permission de transférer ses métairies ; 4° argent donné pour gersume, far a fine, c'est-à dire composition pécuniaire donnée d'avance au seigneur du fonds, afin qu'il soit permis au colon de tenir la terre pour un moindre revenu qu'elle ne vaut réellement ; 5" grosse amende imposée pour des délits majeurs, soit par le roi, soit par le magistrat, soit par le seigneur du manoir, ^.''amerdompnf était presque une faveur due à l'indulgence du juge ; la finance un châtiment qui profitait surtout au trésor royal.

56 HENRI m.

abbés et du couvent, en présence duquel bailli les hommes susdits auraient été mis à amerciament. U»e charte à cet égard avait déjà été rédigée et octroyée aux abbés de Westminster, Tan de grâce mil deux cent cinquante-deux , année où leur fut aussi octroyée la charte par laquelle le couvent devait jouir de Tadminislration de tous ses biens pendant le temps de vacation. On trouvera ces chartes transcrites au livre des Additamenla\ aussi bien que la charte [de même nature] qui fut octroyée à Tabbé et au couvent de Wallham, mais à une autre époque de Tannée qui suivit. Or, ces chartes n'étaient point parvenues en temps utile à la connaissance de celui qui écrit présentement ce livre.

Tandis que la reine se proparait à passer la mer, les habitants de Yarmouth envoyèrent à Edouard un très-beau et très-grand vaisseau convenablement disposé pour son service, avec trente marins habiles et d'excellents agrès, pour que ce vaisseau le trajisportât avec plus de sécurité, lui et ceux qui étaient

* On n^en trouve qu^une, celle relative à la libre disposition des biens en cas de vacance , et nous ne la traduirons pas de nouveau, puisqu'elle figure à la page 299 du volume précédent : seulement, dans les Additamêntaj elle porte une date plus précise); sexia die septembris (1252) . Le même privilège fut accordé à l'abbaye de Waltham en \ 253, à Pâques. Les chartes que Matt. Paris annonce comme étant parvenues tardivement à sa connaissance {ad votum non perveneruntf ^ sont probablement les privilèges accordés à Tabbaye de Waltham pour la libre disposition des biens en cas de vacance et pour l'établissement de nouveaux marchés, et le privilège accordé à Westminster pour la communication des rôles. Ces différents documents sont perdus.

avec lui. Mais ceux de Winchelsey, voyant que ce vaisseau était beaucoup plus beau et plus grand que ceux qu'ils avaient préparés pour la reine, en furent jaloux; ils brisèrent* ce vaisseau, et attaquant les matelots traîtreusement et à l'improviste, les blessèrent et en tuèrent quelques-uns. Puis, pour pallier astucieusement ce crime, ils enlevèrent cette longue pièce de bois qu'on appelle le mât, et la dressèrent sur le vaisseau de la reine, comme s'ils n'avaient eu d'autre but que d'être utiles à la reine. Aussi les habitants de Yarmouth , fort affligés, vinrent se plaindre amèrement, non-seulement devant la reine, et ensuite devant le corn te Richard , maisencore devant tous les gardiens des quatre ports, et excitèrent justement le royaume entier à tirer vengeance d'un si grand attentat.

Après que cette perturbation inattendue eut attristé le cœur de la reine, voici qu'arriva un autre mandat du roi, contraire au premier, et conçu dans des termes pressants, lequel défendait à la reine de passer *la; mer. Celle-ci^ tourmentée de tous côtés, gémit en disant : « Des embarras naissent de toutes a parts. Tout est préparé pour le passage, j'ai dit « adieu à tous, le vent le plus favorable enfle nos « voiles, et je m'en retournerais ? Non pas. » Alors, dissimulant ces injures, elle s'embarqua à Porstmouth, avec ses fils Edouard et Edmond, quarante

* Confecia nave. On pourrait comprendre quand ce. vaisseau fui terminé; mais le sens du passage nous autorise à lire confracta.

chevaliers et une suite magnifique, le 4 avant les calendes de juin, c'est-à-dire le vendredi avant la Pentecôte, sous la conduite de Tarchevêque de Cantorbéry son oncle. En même temps, elle écrivit au comte Richard de chercher à apaiser prudemment la discorde et la perturbation qui s^étaient élevées entre ceux des cinq ports; ce qui pouvait devenir fort dangereux pour le royaume. Or, peu de temps après, cette querelle fut heureusement terminée. La reine aborda sans encombre à Bordeaux, la veille dv juin. Gaultier de Gray, archevêque dTork, fut établi gardien du royaume, à la place de ladite reine. Mais il se refusa à accepter cette charge; car il se sentait accablé de vieillesse et d^infirmités. Quelques seigneurs, qui aimaient mieux s'exposer au dispendieux voyage de terre que de prendre la voie plus courte de la mer, tels que Jean de Warenne et Edmond de Lascy, passèrent la mer à Douvres, et dirigèrent leur marche vers Bordeaux. Le vent présenta cette année un phénomène singulier, à savoir que le vent de l'aquilon ou du nord, soufflant sans relâche pendant trois mois et quelques jours, étouffa les fleurs du printemps et les fruits ; et vers les calendes de juillet, à l'époque du solstice, une pluie, mêlée d'une grêle lancée avec impétuosité, tomba tout à coup par torrents. Cette pluie, telle que nous n'en avons jamais vu, dura une heure et plus, enlevant les tuiles et les lattes des maisons, et déchirant les branches des arbres.

Cette même année, au ujois de mai, mourut

Henri, la ^,loire et l'espérance des Anglais, bien fait pour inspirer des regrets Jeune homme d'une beauté surprenante, fils de Frédéric^ empereur des Romains, et de rimpératrice Isabelle, sœur du roi d'Angleterre. Or, il fut tué à Tinsligation du roi Conrad, comme l'assurèrent du moins les ennemis du lit Conrad roi de Sicile; ce qui n'est point ni ne paraît vraisemblable, puisque le même roi chérissait ledit Henri d'un amour de frère, et lui avait donné des preuves d'une affection toute fraternelle, ainsi que le même roi le témoigna dans les réponses fort croyables qu'il lit aux violentes accusations du pape, quand i! déclara qu'en perdant son frère, il croyait avoir perdu la meilleure [)artie de lui-mémeV Le véritable auteur du crime, ce fut un certain Jean le Maure, homme souillé de tous les forfaits, qui, après l'avoir empoisonné, le voyant se débattre contre la mort, l'élrangla avec un essuie-mains. Or, le roi Conrad, après la mort de son frère susdit, ne montra jamais un visage serein comme auparavant.

Cette même année, au mois de juin, une trèsgrande querelle s'éleva entre le seigneur pape et Conrad, roi de Sicile. En effet, le pape, tout malade qu'il était, et quoiqu'il eût été repris amèrement par

* Ce jeune prince mourut à Melfi , pendant le séjour de Conrad dans cette ville, au mois de décembre 1255, selon la chronique de la Cava, au mois de janvier ^254, selon une autre version. Conrad, pour se disculper des odieuses calomnies répandues parses ennemis, écrivit à Henri IIÏ une lettre dont Matt. Paris ne paraît pas avoir eu connaissance. Elle se trouve, mais sans date, dansBaluze, MisccU.^ Uv. I, pag. 482. (Foy. h note 1 à la (In du volume.)

Tévêque de Lincoln Robert, n'avait été nullement corrigé et haïssait Conrad. Or, le pape Taccusa immiséricordieusement en beaucoup de points, et sa haine contre Frédéric lui fournit ces accusations ; car la cendre n'était pas encore sans feu. Le roi répondit avec modération à chacun des griefs, en leur opposant cependant une dénégation formelle. Le paj)e lui reprochait d'être hérétique et homicide, d'avoir méprisé les clefs de Téglise, et d'avoir fait célébrer, à ce qu'il prétendait, les offices divins pendant Tiiiterdit; d'avoir tué, par le poison, un certain Frédéric, son neveu, et d'avoir fait empoisonner son frère Henri par Jean le Maure, puis de l'avoir fait étrangler avec un essuie-mains, parce qu'il tardait à mourir. Mais on assure que le pape mit en avant ces fausses accusations, pour animer et exciter par là le roi d'Angleterre contre ledit Conrad. Or, vous pourrez , si vous voulez , trouver dans le livre des Additamenta\ au signe de l'ancre rouge, les objections du pape, et les réponses de Conrad.

Le roi repose d'observer les chartes si souvent

PROMISES ET JDRÉES. ÉdOUARD, FILS DD ROI d' ANGLE- TERRE, Épouse la soeur du roi d'Espagne. — Le roi

ASPIRE AU dixième QUI LUI AVAIT ÉTÉ ACCORDÉ. L'ÉVÉ-

QUE DE NORV^ICH SE REND A SaINT-AlBANS POUR LEVER LE

dixième. débordement extraordinaire de la mer

Baltique. — Le roi de France revient dans son

' Yoy. l'addition XXXVI à la fin du volume.

ANNEK 4254. A4

ROYADME. — Tandis que tous regardaient comme stable et indubitable Tespérance qu'ils avaient conçue touchant l'observation fidèle de la charte et des libertés susdites, se fondant sur ce que le roi, qui avait juré maintes fois d'observer ces chartes précédemment accordées par son père, était maintenant dans un âge plus mûr, et devait craindre d'être enveloppé dans les sentences d'excommunication; le même roi, circonvenu par des conseils pervers, ne se fit pas faute de les enfreindre et d'y contrevenir, croyant qu'il serait absous de cette transgression à prix d'argent.

Ala même époque, Edouard fut envoyé en grande pompe et en grand appareil au roi d'Espagne Alphonse. Il fut reçu avec honneur et révérence , épousa à Burgos* la sœur dudit roi, nommée Alienor, laquelle était jeune, et le roi, à qui la bonne mine et les manières du jeune homme avaient plu grandement, luiceignitle baudrier militaire. Edouard, étant donc revenu vers son père en lui amenant sa nouvelle épouse, fut accueilli en grande jubilation comme un ange de Dieu. Et le seigneur Jean Mansel rapporta avec lui une charte du seigneur roi d'Espagne, scellée d'un sceau d'or, par laquelle il renonçait pour lui et pour ses héritiers à réclamer tout ou partie de la Gascogne, envers le seigneur roi d'Angleterre et ses héritiers. Sur-le-champ le seigneur

' Le texte dit Bures. Nous rétablissons le mot d'après les cliroiitqueurs espagnols.

42 HENRÏ IFI.

roi d'Angleterre conféra à son (ils cl à l'épouse de son fils la Gascogne, Tlrlande, le puys de Galles, Bristol, Stanford et Graham, en sorte qu'il paraissait n'être plus qu'un roitelet mutilé. Dès ce moment, le roi commença a songer à revenir le plus tôt possible en Angleterre, comme s'il avait mené au but de ses vœux sa plus importante affaire, tandis qu'aux yeux des hommes discrets il n'avait procuré aucun avantage au royaume d'Angleterre, mais plutôt lui avait préparé un grand dommage. En effet, quelle aide ou quel secours un roi, dont les états étaient si éloignés, pouvait-il fournir contre le roi de France, dont le roi d'Angleterre se plaignait surtout? Or, ce roi était entouré de toutes parts d'ennemis domestiques, qui lui tendaient des embûches, et auxquels il pouvait à peine résister ; de vastes espaces de terre, des royaumesentiers le séparaient et l'éloignaient de laGascogne; de plus, le seigneur roi connaissait les mœurs et la religion des Espagnols, et savait que ce sont les ordures du genre humain, qu'ils sont laids de visage, méprisables dans leur culte, détestables dans leurs mœurs '. On reconnut, par des calculs certains, que le roi d'Angleterre, sous prétexte de subvenir aux frais de cette vaine expédition en Gascogne, où il

' Matt. Paris a déjà laissé paraître son antipatliie pour les Espagnols. Il le fait ici en termes aussi injustes en général que peu motivés par la circonstance. Nous ne pouvons nous expliquer cette singularité, à moins qu'il ne considère les Espagnols de son temps comme une race mélangée de sang moresque et par conséquent demi-chréticnnc. Les expressions mémos dont il se sert permettent cotte supposition.

ANNEE 1254. hy

ii'avait*rien acquis que ce qui lui appartenait précédemment, avait tiré de son royaume et consumé en «îépenses inutiles cent ving^t-sept mille livres et plus\ sans compter les terres et les revenus qu'il avait conférés, fort inconsidérément, à des gens indignes, ou plutôt à des g^ns qui devaient nuire à lui et à son royaume, etqui devaient engloutir toutesces richesses. En outre, il donna à ses frères utérins, vrais Poitevins de naissance et de caractère, trente mille marcs, sans compter les terres, les revenus, les gardes, les chevaux, et les joyaux inestimables. C'est ainsi qu'il advint, ô douleur 1 que, dans le cours de peu d'années, le seigneur roi dépensa plus pour son expédition dans le Poitou, qu'il perdit, et récemment pour son expédition dans la Gascogne, qu'il conserva àgrand'peine, et sema plus d'argent dans le sable qu'aucun estimateur discret, ou qu'aucun marchand n'en aurait donné pour ces deux provinces , si elles eussent été mises en vente. Ainsi , l'Angleterre, privée de sou honneur , est dépouillée de tous côtés de ses biens par la lâcheté du roi , sur lequel Merlin a fait, à ce qu'on prétend, la prédiction suivante : « Un lynx paraîtra pénétrant toutes choses, qui menacera de ruine sa propre nation. » Or, c'est vraiment un lynx pénétrant toutes choses, puisqu'il n'y a pas d'escarcelle en Angleterre, qu'il ne sache scruter et vider quand elle est gonflée. Lorsqu'un des amis familiers du roi

* Le texte semblerait dire vingt-sept fois cent mille livres : Viijesies et septies centum v.nlUa Jibrarum ; mais cette somme serait tellement extravagante que nous avons dû la modifier.

44 HENRI in.

lui eut fait connaître certainement à quelle somme s'élevaient ces dépenses énormes et irréparables , le roi tout ébahi, et comme saisi d'un transport defolie, s'écria, en ouvrant la bouche et en soupirant : « Téte- « Dieu (car je dois me servir de son juron accou- <( tumé), que signifie cela? Qu'on ne parle de cette « affaire à personne, de peur qu'elle ne fasse naître u la surprise dans les oreilles et la stupeur dans « tous les cœurs. »

Cependant, le roi, qui n'était nullement corrigé parles avertissements des gens de bien, aspirait encore très-avidement à lever le dixième qui lui avait été promis pour trois ans, par le parlement, à l'effet de lui servir de subvention dans son pèlerinage en Terre-Sainte, sanspour cela observeren aucune façon, ô douleur! les chartes qu'il avait jurées de nouveau, comme on l'a vu trop souvent dans ce livre.

En effet, le jour de la fête de la translation de saint Benoît, l'évêque de Norwich se rendità Saint-Albans, sur l'injonction tant du pape que du roi, à l'effet de lever le dixième, pour le compte du roi, sur tous les biens de cette église, à l'exception de la baronnie. H convoqua donc tous les recteurs des églises établis sur les terres de Saint-Albans, les vicaires des églises, les gardiens de toutes les églises, même ceux de l'église de Sopwelle', où les religieuses mènent la vie la plus rigide, presque dans le dénûment et dans une

t Le texte dit fautivement Gopwelle. Giiill. Wats rapporte, à la lin <le son édition de Matt. Paris, les statuts promuljjués en français par l'abbé Micbel en 1558, et imposés au\ religieuses de Sopwelle.

claustration perpétuelle, de l'éijlise de Saint-Julion, dont les moines sont très-pauvres, et de l'église de Sainte-Marie-des-Prés, dont les pauvres religieuses ont à peine de quoi subvenir à leur existence. Il les convoqua tous, pour que leurs biens fussent rigoureusement taxés sous serment prêté. Il réunit aussi tous les obédienciers de Féglise de Sainl-Albans, et même les aumôniers , et fit taxer rigoureusement leurs biens, assurant fermement que plus tard une enquête serait faite avec examen sévère et exact, pour savoir si l'estimation était irrépréhensible. Il montra de plus les brefs authentiques qu'il tenait tant du roi que du pape. 11 ajouta en outre qu'il s'était chargé, bien malgré lui, de ce pénible fardeau, mais qu'il avait été forcé et contraint, en vertu de l'obédience. Or, il accomplit cette mission avec grande modération et fidélité. 0 nouveauté inouïe dans les siècles! jusqu'à présent le peuple avait coutume de payer la dîme aux prélats: maintenant, par un renversement funeste de l'ordre reçu , ce sont les prélats qui sont forcés de payer à regret la dîme aux laïques. Cependant la seule consolation qui pouvait rafraîchir leur douleur, était de croire, comme on le leur promettait, que l'argent provenant de ce dixième servirait à secourir la Terre-Sainte, pour Thonneur de Dieu et de l'église; mais

Si l^espërance récrée, elle trompe aussi celui qui la conçoit.

De plus, avant que nous en fussions instruits, les Romains et les gens du roi, pour mettre le comble à

46 HEiNRl HI.

leurs tromperies, ajoutèrent, d'un coiiseiitement commun, mais secret, deux ans aux trois ans, de telle sorte que Ton fournit pendant cinq ans Targent octroyé et promis seulement pour trois ans, et encore sous une condition qui, en grande partie, n'était point observée.

Vers le même temps, des marchands du roi, revenant de la foire de Saint-Botulph, assurèrent que les peu[)les de Test, que nous désignons par les noms d'Estoniens * et de Juilandais, avaient éprouvé le même phénomène qu'en Angleterre, de la part dos mers de Test, qui, couvrant leurs rivages sur une vaste étendue, avaient dépassé leurs limites accoutumées. Et ce qu'il y eut de plus surprenant encore, là où la mer, à une assez grande distance du rivage, était d'ordinaire haute et profonde, l'eau, en se retirant et en exposant aux rayons du soleil un endroit qui n'en avait jamaisété éclairé, laissa voir une plage sablonneuse comme une île. Ce phénomène semblait contredire ce qu'on lit dans les psaumes en parlant de la mer : « ïu leur as posé une limite qu'elles ne dépasseront pas, » c'està dire les eaux. Mais n'ad- Hieltons-nous pas que Dieu peut faire ce qu'il^n'est pas donné à l'homme de connaître? D'ailleurs Dieu nous a avertis de la possibilité de pareils prodiges en disant : « Il y aura des signes dans le soleil, etc. » A la même époque, c'est-à-dire le jour de la fêle

* Estrichales (texte hic). Nous traduisons approximativement en faisant remarquer Tanalogie de ce mot avec Oest-lleich { Austrasie ).

delà traoslalionde saintBeiioît, le roi de France quitla la Terre-Sainte, mais à regret. En effet, ses seigneurs l'avaient appelé avec de grandes instances, pour qu'il pacifiât surtout celte dissension maudite qu'avait malheureusement suscitée l'orgueil d'une femme, querelle qui avait fait périr plus de cent mille hommes, qui avait privé les orphelins de leurs pères, et les dames de leurs maris, et qui avait réduit presqu'en désert un beau pays. Or, le roi, après avoir échappé , par la protection du Seigneur, aux embûches de quelques-uns de ses ennemis qui tenaient la mer *, aborda heureusement dans les parages de Marseille, à un endroit peu éloigné de Montpellier, où la physique est florissante. Pour se refaire des fatigues qu'il avait endurées sur mer, il se reposa quelque temps en séjournant dansée lieu, et déclara qu'il ne regardait pas son pèlerinage comme terminé, mais comme suspendu pour le moment : aussi portail-il encore publiquement la croix. Cependant, sur les instances de ses seigneurs, il se hâta de rentrer dans son royaume. En effet, c'était à grand'peine que le roi d'Allemagne, Guillaume de Hollande, avait accepté une courte trêve, et l'observait sans se jeter avec ses Allemands impétueux sur les Flamands, les Français et leurs partisaiis.

Or , le pieux roi de France, après avoir éprouvé des périls en outre-mer, sur la mer eten deçà delà mer,

* Il eut à essuyer deux tempêtes et à redouter les pirates sarrasins et siciliens; il aborda malgré lui aux îles d'Hyères, le \0 juillet. Il aurait préféré descendre sur ses terres, à Aigues-.Mortes.

ainsi que des dommages et des fatigues, arriva dans son royaume \ où il fut reçu honorablement et avec respect, comme il convenait. Sur-le-cbamp il s'occupa activement des moyens de vaincre et de dompter les ennemis voisins de la France, ou de les pacifier par la médiation de la justice; mais il ne put^ sans de longues et difficiles négociations apaiser une tempête si orageuse.

Mort de Hugues, évêqued'Ély. — Coup de tonnerre

MIRACULEUX. — ThOMAS DE ViEUX-PoNT EST ÉLU ÉVEQUE

DE Carlisle. — Plusieurs seigneurs grecs se rendent A LA COUR ROMAINE. — Vers le même temps, le bon évêque d'Ély Hugues, jadis abbé de Saint-Edmond, qui, dans les deux églises, avait combattu d'une manière louable pour le Seigneur pendant environ quarante ans, sortit de ce monde et mourut dans son manoir, le 5 avant les ides d'août. Son corps fut transporté et enseveli à Ely, avec tous les signes d'une vénération méritée, dans son église, c'est-à-dire dans le magnifique presbytère qu'il avait fondé et construit à ses propres frais, en le faisant bâtir en marbre et d'une manière indissoluble. Entre autres œuvres de piété qu'il avait faites, il avait construit à Ély un grand palais en pierre, recouvert en plomb,

* Le roi partit d'Hyères, alla à Aix, passa par la Sainte-Baume, remonta le Rhône jusqu'à Beaucaire, entra en Languedoc, traversa une partie de l'Auvergne et se rendit àVincennes le 5 septembre. 11 alla, dès le lendemain, à Saint-Denis prier Dieu sur le tombeau des martyrs, et, quelques jours après, il fit son entrée à Paris, aux acclamations du peuple.

ANMÉK 4254. 49

avec dépendances, et avait élevé ailleurs aussi de grands et magnifiques édifices, tout en se préparant les palais célestes par des aumônes et d'autres œuvres de charité. S'il se montrait toujours plein de dévotion à la table spirituelle, c'est-à-dire^^à lautel , et si alors des sources de larmes jaillissaient de ses yeux, on le voyait libéral , joyaux et serein à la table de la réfection corporelle. Quand il mourut, la fleur desmaîtres et des moines mou rut en lui; carde même qu'il avait été Tabbé des abbés en Angleterre, de même il brilla comme Tévéque des évêques.

Celte même année, la veille de l'Assomption de la bienheureuse Marie, vers la première heure, un coup de tonnerre unique et soudain se fit entendre, accompagné de torrents de pluie, et la foudre tomba sur le clocher de l'église de Saint-Pierre, qui est dans le bourg de Saint-Albans, y fit trou, avec un horrible fracas, dans la partie supérieure, tordit la charpente de chêne comme une tresse, la réduisit et la broya, pour ainsi dire, en fils déliés ; ce qui était fort surprenant. La foudr e laissa après elle une fumée éclatante et une odeur intolérable dans tout le clocher et dans l'église.

Vers le même temps, les chanoines de Carlisle élurent, pour leur évêque et pour pasteur de leurs âmes, maître Thomas de Vieux -Pont, quoique le roi eût sollicité les chanoines par des prières impérieuses et très-urgentes, s'ils désiraient l'agrandissement de leur église, d'élire une autre personne, à savoir, le seigneur [Jean] le chanoine, prieur de Newbury,

vni.

comme étant son conseiller spécial , et un homme prudent et circonspect.

A la même époque, à savoir dans Tété, quelques seigneurs et hommes puissants de Tempire des Grecs arrivèrent [à Home], revêtus des habillements les plus magnifiques, montés sur d'excellents chevaux, et suivis d'environ cinquante chevaux de somme et d'une nombreuse escorte superbement équipée. Ils se présentèrent devant le seigneur pape, avec des paroles très-rudes, 1 accusant de commettre une erreur énorme contre la vraie foi, puisque tous les Latins, avec lui et par lui, disaient que TEsprit-Saint procédait du Père et du Fils, tandis qu'il était clair, selon le témoignage et Tapprobation des Grecs, qu'il procédait seulement du Père. Or, c'est là Tanlique erreur des Grecs, que les Latins combattent et réprouvent en s'appuyant sur de fortes raisons et sur des autorités que la crainte d'être trop prolixe nous interdit de rappeler. Un autre sujet de discussion était de savoir si les termes de procession et de mission étaient identiques ou différents; mais nous laissons aux disputes la décision de cette question.

Cependant ces Grecs disaient que la simonie et l'usure manifeste étaient inhérentes à la cour romaine, et préleiîdaient le prouver par des signes évidents, et par l'exercice même de ces abus. En effet, il est fort difficile qu'un bruit répandu dans tout l'univers, par la renommée générale, répugne à la vérité ou du moins à la crédulité humaine. Toutefois il est pieux de croire que ces actes,

ANNÉES 254. 5f

(ipérés par les conseils d'hommes pervers , ne doivent pas être attribués à la discrétion papale. Examinés sur les articles de la foi et sur les sacrements, ces Grecs répondirent d'une manière assez convenable, et quelques-uns d'entre eux admirent volontiers les instructions tendant à les redresser là où ils chancelaient. Or le pape leur donna des vêtements précieux, à savoir, des habits d'écarlate garnis de four rures de choix, des ceintures de soie avec dea fermoirs d'argent et d'or, et des agrafes précieuses , dont ils purent, à juste titre, s'enorgueillir et se glorifier.

Le pape offre le royaume de Sicile au roi d'Angleterre.— État des négociations. —Mort de Conrad, ROI de Sicile. — Joie du pape a cette nouvelle. — Deux moines de Saint -Albans sont envoyés a Rome. — Stérilité de la terre, causée par une inondation de la mer. — Le comte de Warvick et plusieurs seigneurs anglais sont pris dans la ville de Pons en Poitou. — Mort de Guillaume de Canteloup. — A la même époque, maître Albert, de retour à la cour romaine, annonça au pape qu'il n'avait pu en aucune façon déterminer le comte Richard à donner son consentement, et à accepter le royaume de Sicile et d'Apulie, qui lui était offert, ni à s'exposer, lui et tous ses biens, à des chances douteuses, à moins que le pape ne commençât par lui donner de bons otages tirés de sa propre famille, et qui pussent lui répondre de sa fidélité; qu'il ne l'aidât en outre en

32 llENHI III.

lui fournissant une certaine somme d'argent pour servir à cette expédition guerrière; qu'enfin il lui livrât quelques châteaux que ledit pape possédait sur les frontières, afin qu'il y trouvât des retraites assu4'ées. Or le pape, voyant que cela était fort difficile, répondit : « Nous ne voulons pas nous « soumettre à tant de conditions. » Alors maître Albert: « Le comte m'a dit que si tu ne faisais pas « ce que je viens de te transmettre, c'était absolu- « ment la même chose que si on lui disait : Je te « vends ou je te donne la lune. Monte et prends-la.» Le pape, considérant donc que les démarches qu'il avait tentées auprès dudit comte étaient infructueuses, ajouta : « Nous ne nous soucions pas de nous « confédérer ou d'avoir rien de commun avec lui. » Puis le pape, étant bien instruit qu'il avait inutilement jeté le filet devant les yeux des oiseaux ailés, envoya secrètement des députés au seigneur roi d'Angleterre, pour circonvenir sa simplicité : car il le connaissait pour un homme crédule et toujours disj)0sé à ce qui pouvait lui être désavantageux. 11 lui offrit, et lui octroya le royaume de Sicile et d'Apulie\ promettant qu'il lui fournirait, pour cette acquisition, un secours tel qu'il pourrait le faire sans commettre aucune vexation ; que pour cela il détournerait les croisés de leur principal projet, les empéche-

< Au nom de son deuxième fils Edmond, né en 1243. Cette né^joci.ition funeste, au sujet d'une royauté illusoire, est considérée par les historiens anglais, entre autres par Ilallam, comme la cause décisive qui fit éclater des mécontentements longtemps contenus.

AiNISÉii I25i. 55

rait de passer en Terre Sainte, et les déciderait tous à suivre, d'un commun accord, le roi d'Angleterre , et à l'aider dans la conquête de la Sicile et de TApulie. Aussi en apprenant cela, les Templiers et les Hospitaliers, le patriarche de Jérusalem, et tous les prélats et habitants de la Terre-Sainte, qui sont en proie aux ennemis du Christ, se lamentèrent jusqu'à la mort, redoutant des maux encore plus grands que ceux qu'ils souffraient, et détestant les fourberies des Romains. Mais le roi se réjouit tellement de cette promesse spécieuse do pape, et une vaine allégresse dilata tellement son cœur, qu'il annonçait son contentement par sa voix, ses gestes et ses éclats de rire, et appelait publiquement son fils Edmond roi de Sicile, croyant que la conquête dudit royaume était une chose déjà faite. Or, le nonce du pape lui insinua à l'oreille de ne pas divulguer ce secret, pour qu'il ne parvînt pas à la connaissance de ses amis qui redoutaient les pièges des Romains, et qui auraient pu dévoiler la frauJe. Le roi envoya au pape, tout ce qu'il put retirer de son trésor, enlever de son échiquier, emprunter à son frère le comte Richard, extorquer aux Juifs, tout ce qu'il put enlin se procurer par les rapines de ses justiciers en tournée, afin qu'il attaquât Conrad, et domptât tous les Siciliens et Apuliens. Conrad * s'aftligea de ce que le roi

* Matt. Paris n'appelle jamais Conrad empereur. Il <;tait d'usage de ne nommer empereurs (jue ceux qui avaient été couronnés à lU)nie, et celte distinction est toujours obserrce par Mur.>lori , comme !e remarque Gibbon.

54 ' HENRI Iir.

d'Angleterre fût tombé dans les filets de la cour romaine, et adressa des remercîmenls au comte Richard, de ce qu'il ne s'y était pas laissé prendre, lui faisant savoir qu'il avait agi sagement en ne se fiant pas dans les paroles du pape et dans les trésors d'argent, et en se désistant prudemment d'une présomption téméraire, parce que là où le comte pouvait dépenser une pièce d'argent, lui Conrad était à même de trouver et de fournir une pièce d'or. Cependant le pape, rassassié par l'abondance de ses trésors, fut rempli d'une orgueilleuse confiance. 11 leva une armée considérable de mercenaires à ses gages, dont il donna la conduite et le commandement au cardinal Octavien, leur distribua abondamment les sterlings, et quand les sterlings manquèrent, fît savoir au roi qu'il n'avait plus d'argent. Alors le roi, à l'instigation du diable etde l'avarice, récrivit au pape, et lui envoya des lettres patentes obligatoires, scellées du sceau royal, pour qu'il empruntât suffisamment, ou plutôt abondamment, aux marchands italiens, en lui recommandant de ne pas hésiter sur la quantité de la somme, et sur la multitude des usures; car, disait il, il acquitterait tout pleinement, et s'y engageait sous peine d'exhérédalion. Le pape, consentant à tout cela, accepta ce mandat. S'il fit bien, c'est au Seigneur, juge de tous les jugements et à qui rien n'échappe, à en décider. Quant à moi, il ne m'appartient pas de juger les actes du pape. Il fit donc proclamer publiquement, comme par un édit impérial et royal, que tous ceux qui désiraient

ANNICK 1254. 55

i^cevoir une forte paye n'avaient qu'à se rendre à larmée du pape; car le pape avait amassé un trésor inestimable avec ce qu'il avait emprunté aux usuriers italiens. 4ussi une nombreuse multitude des plus vils Italiens affluèrent pour recevoir la solde du pape. Mais c'étaient des gens oisifs, lâches el même infidèles, qui n'avaient à cœur ni les intérêts du seigneur roi d'Angleterre, ni ceux du pape, et dont toute l'occupation était d'engloutir des deniers, comme la suite des événements le prouva bien.

De son côté, le roi Conrad, faisantde puissants préparatifs, exhorta ses sujets naturels, ses compagnons d'armes et les habitants indigènes de ces pays, à tenir ferme , à combattre pour leur patrie , et à ne pas courber le cou sous des maîtres étrangers. De jour en jour il diminua et énerva les troupes papales ; mais l'amour des deniers anglais grossissait la multitude de ses ennemis ; car le pape n'épargnait nullement la bourse du roi , et dépensait des sommes énormes, désirant écraser le roi de Sicile et élever le roi d'Angleterre à la souveraineté susdite. Or, il voulut écarter tous les autres de la couronne , et en investir le seul Edmond, pensant bien disposer à son gré et à sa volonté de lui et de tout ce qui serait à lui , puisque cet Edmond serait sa créature. Sur ces entrefaites, le pape ne diffamait pas médiocrement le roi Conrad , lui reprochant des crimes énormes, comme, par exemple, le meurtre de son frère Henri, pour exciter contre lui le roi d'Angleterre et tous les Anglais , l'accusant aussi de mépriser les clefs de

M HENRI m.

rÉ[jHse, et le chargeant de beaucoup d'autres imputations qu'il est inutile de répéter, que l on trouvera au livre des Addi lamenta \ et dont nous avons déjà légèrement parlé dans celui-ci. C'est pourquoi Conrad, exposé aux irruptions hostiles, aux menaces, aux insultes et aux diffamations du pape, commença à s'attrister outre mesure et à languir sous l'amertume de ses chagrins. Sa maladie fut accélérée, diton, parle poison qui lui fut donné, et il succomba à sa douleur. Or, il disait quand il était couché sur son lit de mort ; « Hélas! malheureux que je suisî « Hélas, hélas! malheureux que je suis? Pourquoi « ma mère m'a-t-elle fait sortir de son ventre ! pour- « quoi mon père m Vt-il engendré , moi qui devais « être exposé à tant de calamités? L'Église, qui aurait a dû être une mère pour mon père et pour moi , agit « plutôt en marâtre; l'empire, qui a fleuri avant la « nativité du Christ jusqu'à présent, est flétri main- « tenant et livré à un éternel oubli. » C'est ainsi qu'il exhala son âme malheureuse et affligée, en maudissant le jour de sa naissance ^.

Le pape, en recevant la nouvelle certaine de cette mort, s'écria avec une grande jubilation de cœur, le rire à la bouche et l'allégresse dans la voix : « Je me « réjouis fort , et nous devons nous réjouir aussi ,

* Voy. k la fin du volume l'addition XXXVI déjà citée.

' Conrad, en assiégeant des places rebelles aux environs de Melfi et de Venosa, contracta une maladie lente causée par rinsalubrité de l'air. 11 en mourut à Lavello le 42 mai. Matt. Paris dit au mois de juin j mais Fautre date est donnée par Jamsilla en termes exprès.

« nous tous les nourrissons de l'Eglise romaine ; car « nos deux plus grands ennemis ont été enlevés de « ce monde, l'un ecclésiatisque, et l'autre séculier; « à savoir, Tévêque de Liiicoln Robert, et le roi de (( Sicile Conrad. » Or, le susdit roi Conrad mourut au mois de juin. Le pape, s'étant aussitôt transporté dans l'intérieur de l'Apulie, soumit en peu de temps à son pouvoir et usurpa presque tout ce royaume. Mais, voyant cela, les seigneurs de ce pays, qui avait été jadis un duché, furent transportés d'une violente indignation , et proclamant un certain fils naturel de Frédéric, nommé Manfred \ s'attachèrent à son parti et lui jurèrent hommage et allégeance, comme à leur seigneur. Alors fut suscitée une nouvelle er-

* Matt. Paris ignore ou omet les principales circonstances qui suivirent la mort de Conrad. Ce prince avait nommé pour régent au nom de Gonradin, Berthold, margrave d'IIohenburg ; mais innocent IV, passant outre sur les propositions de paix de Berthold, entra dans le royaume par Céperano, où il reçut la soumission de Manfred, au mois d'octobre. Quant au serment prêté par les barons à Manfred, et dont il est question dans le texte, nous pensons qu'il faut le placer après les infructueuses négociations entamées par Berthold et par Manfred lui-même à Anagni au mois de juillet. Mais le prince de Tarente, entravé par la jalousie de Berthold et par la haine qu'on portait aux Allemands, fut forcé, comme nous Tavons dit, de reconnaître la domination du pape. Au reste, la bonne intelligence dura peu, et la mort d'un seigneur guelfe Borrello d'Anglone, tué par l'escorte de Manfred à Teano, obligea ce dernier à s'enfuir de Capoue, où les cardinaux voulaient le faire arrêter. Il se retira au château d'Acerra, puis à Lucera par des chemins détournés et à travers mille dangers ( 2 novembre ). Jamsilla raconte dramatiquement la fuite de Manfred, son entrée à Lucera et l'enthousiasme des Sarrasins, qui, en l'accueillant, triomphèrent de l'opposition du gouverneur Marsillo

58 HENRI m.

reur, pire que la première , et des ennemis renais^ sants se soulevèrent contre le pape.

Vers le même temps, deux frères , tous deux moines de l'église de Saint-Albans , furent envoyés à Rome pour repousser l'insolence de certains évoques qui prétendaient exercer le droit de visitation dans ladite église , contre la teneur des privilèges de Saint-Albans. L'un était le seigneur Guillaume de Huntingdon, prieur de Haetfeld , et l'autre le seigneur Jean de Bulum, qui se mirent en route le lendemain de TAssomption de la bienheureuse Marie, ot revinrent heureusement.

Cette même année, pendant la saison d'automne, à l'époque où les laboureurs ont coutume de recueillir les fruits de leurs travaux, ils trouvèrent sur les côtes et dans les endroits voisins de la mer toutes leurs terres, qu'ils avaient cultivées avec soin , dépourvues de toute espèce de fruits, gorgées qu'elles étaient du sel qu'y avait laissé la mer. En effet, comme nous l'avons dit, la mer avait couvert toutes les côtes et les rivages des terres voisines, pendant la saison d'hiver, en sorte qu'on n'apercevait plus les blés ou les autres fruits de même espèce , et que même les forêts ou les vergers ne pouvaient verdoyer ni pousser des feuilles, ni fleurir, ni donner des fruits. Et pour faire comprendre par un seul exemple la nature des dommages causés par cette inondation , le prieur d^ Spalding ne pouvait se vanter d'avoir recueilli une seule gerbe de blé dans toute l'étendue de ses terres voisines de la mer. Les arbres, tant ceux des forêts

que ceux à fruits , furent aussi tellement desséchés, qu'ils ne furent plus bons qu'à être abattus par la hache. La Flandre et les autres pays maritimes éprouvèrent des pertes semblables, et aucun vieillard, tout décrépit qu'il fût, ne se souvenait d'avoir vu jamais pareille chose. On remarqua aussi ce fait singulier, à savoir que les matelots et les pêcheurs que leurs affaires appelaient dans plusieurs mers éprouvèrent en vérité , tant en jetant Tancre qu'en naviguant , que la mer, dans cette fluctuation extraordinaire et inaccoutumée, était sortie, pour ainsi dire, de son lit et de son canal habituel , et qu'elle avait mis à nu au milieu d'elle des plages sablonneuses, là où elle est ordinairement fort haute ; mais nous avons parlé de cela précédemment.

Dans le cours du même temps, le comte de Warvick , Jean , surnommé de Plessets, Gilbert * de Segrave et d'autres nobles avec eux , voyant que tout était pacifié [en Gascogne] , prirent congé et songèrent à retourner dans leur pays. Ayant donc obtenu des lettres de sauf-conduit à travers les terres soumises à la domination du roi de France, ils se mirent en route, parterre, pour l'Angleterre, en toute sécurité. Or, le comte, qui était Normand de nation, se proposait de passer par la Normandie. Lorsqu'ils furent arrivés dans une certaine ville du Poitou, nommée Pons , qui , peu d'années auparavant, avait été la cité spéciale du roi d'Angleterre, les habitants al-

< Le texte dit WiUielmus^ faute évidente. ^i^

60 FlENKl Hi.

lèrent à leur rencontre avec de grands signes de joie, les conduisirent avec déférence à leurs logements , et leur firent respectueusenient des présents d'hospitalité ; mais ils dirent à ceux qui les logeaient de prendre les armes que portaient les Anglais , et de ne pas les rendre le lendemain , leur recommandant d'agir en secret , par ruse et par trahison , selon la coutume des Poitevins. Or, tandis que les Anglais étaient à table, en toute joie et sécurité, les habitants survinrent en courant, et dirent au comte et à Gilbert de Segrave, qui dînaient ensemble, en prenant un air étonné conforme à leur mensonge : « Voici que vos « compagnons, voici que votre escorte ont excité une « sédition dans la ville; ce que nous ne pouvons sup- « porter patiemment. » En effet, il y avait avec le comte et avec Gilbert des hommes illustres du royaume d'Angleterre, logés alors comme eux dans la ville , des barons , des chevaliers et des sergents, Philippe Marmion, Guillaume Manduit et beaucoup d'autres : les chevaliers étaient au nombre d'environ quarante , sans compter un bien plus grand nombre de sergents, qui équivalaient à des chevaliers, et tous se seraient bien défendus , s'ils n'eussent été assaillis à l'improviste. Comme le tumulte s'augmentait, et que l'on criait aux armes, les Anglais demandèrent h leurs hôtes de leur remettre leurs armes sur-lechamp ; mais ceux-ci ne le voulurent pas , et gardèrent les armes bien enfermées. Alors les habitants , armés de pied en cap , se jetèrent soudainement sur les Anglais, surpris et sans défense, et ceux-ci curent

beau montrer les lettres de sauf-conduit qu'ils tenaient du roi de France , rien ne fit ; ils furent pris sans miséricorde et jetés ig[nominieusenient dans des prisons. Quelques-uns auraient pu cependant s'échapper; mais ils ne le voulurent pas , à moins que tous ceux qui étaient \enus dans la compagnie du comte n'eussent la permission de se retirer en liberté. Le roi d'Angleterre, en apprenant cela, fut irrité, mais non pas autant qu'il l'aurait dû, s'il eût eu le cœur d'un roi. 11 écrivit donc en leur faveur aux liiibitants de Pons, jadis ses féaux et ses amis ; mais les habitants méprisèrent le mandat du roi, et n'en retinrent pas moins les captifs étroitement gardés. Or les prisonniers étaient d'autant plus affligés [de cette tiédeur], que jadis le roi d'Angleterre, leur seigneur naturel, leur avait octroyé beaucoup de bienfaits. Gilbert, homme noble, riche et orné de bonnes mœurs, tomba gravement malade dans sa prison, et ne se releva jamais complètement de cette maladie, mais traîna jusqu'à sa mort une vie languissante. Par celte méchanceté éclatante, les habitants de Pons donnèrent à comprendre à tous, tant Français qu'Anglais , quelle perSdie est cachée dans le cœur des Poitevins.

Cette môme année, vers la fête de saint Michel, mourut Guillaume de Canteloup, jeune homme riche et de bonne mine, au grand regret de plusieurs: car c'était le troisième des Canteloup qui, successivement et en peu d'années, avaient été enlevés de ce monde.

Enquête ordonnée relativement aux manoirs des religieux et aux revenus des domaines. — guillaume DE Kilkenny est élu évêque d'Ély. — Faits divers. — Le ROI DE France refuse toute consolation. — Quelques ABBÉS DE l'ordre NoIR DEVIENNENT LES JUSTICIERS

DU ROI d'Angleterre. — Le roi paye ses dettes avec

LES BIENS DES ABBAYES VACANTES. — II DEMANDE A TRAVER- SER LA France. — La comtesse de Cornouailles passe LA MER POUR VISITER SES SOEURS. — Vers le même temps, c'est-à-dire à la fête de saint Edouard, on eut connaissance d'un bref inouï, émané de la chancellerie du seigneur roi et dont on ne pouvait espérer ou conjecturer rien de bon. « Henri, par la grâce de Dieu, etc. Qu'on fasse une enquête dans les manoirs des religieux à l'effet de savoir combien il y a de charrues propres pour cultiver le domaine, et combien il y a de charrues ordinaires, et si, en retranchant ces charrues, les autres pourraient former un charruaige par an, plus ou moins. Qu*on fasse une semblable enquête sur les charrues précaires. Iteniy que l'on fasse une enquête pour savoir à combien peut s'élever chaque * domaine en lui-même pris en particulier, année commune, déduction faite des dépenses nécessairement dépensées. Item, que Ton fasse une enquête pour savoir à combien peuvent s'élever les ouvrages et servages que les paysans fournissent par an à leurs seigneurs pour leurs terres.

* QuiUhet. Nous lisons quodUhel, et à la même ligne singulatim au lieu de sinijiUatim . { Voù sur les charrues la note à la page 451 , troisième vol.)

lienij quels, combien grands et de quelle nature sont les revenus d'iceux par an dans chaque manoir. Que cette enquête soit faite par quatre hommes léaux et par les prévols du lieu pris dans chaque manoir des religieux. »>

A cette époque, maître Guillaume, seigneur de Kilkenni, clerc et conseiller spécial du roi, homme habile dans le droit, bien fait quant au corps et mesuré dans ses paroles, exerçait avec modération et d'une manière irréprochable les fonctions de chancelier et était appelé chancelier.

A cette époque aussi, c'est-à-dire après la fêle de saint Edouard, les moines d'Ély élurent [pour évéque ledit] maître Guillaume de Kilkenni, chancelier du seigneur roi, ou faisant fonctions de chancelier, homme discret, modéré et habile dans le droit.

Vers le même temps, c'est-à-dire dans Fespace d'un mois et de quelques jours avec, moururent trois abbés dans le Marshland, ce qui était nouveau et surprenant; à savoir celui de Croyland, celui de Thorney, et le vénérable abbé de Kamsey, Guillaume de Hacholt, le 46 avant les calendes de novembre. Ce dernier n'avait pas même gouverné Téglise de Ramsey pendant une année entière.

Le lendemain de la fête de saint Crépin et de saint Crépinien, d'horribles coups de tonnerre en hiver, accompagnés d'un déluge de pluie, effrayèrent les oreilles et les cœurs de ceux qui les entendirent.

Celte même année, depuis le jour de l'Ascension jusqu'à la fête de la Toussaint, ce fut à peine si le

bouleversement de l'air permit qu'il y eût de suite deux ou trois jours de beau temps.

Le roi de France, eonslerné de cœur et de visage, ne voulait recevoir aucune consolation, et les instruments de musique, les mots plaisants, ou les paroles de consolation n'avaient le pouvoir ni de le faire rire, ni de Tégayer. Son passage à travers son pays natal, à travers son propre royaume, les salutations respectueuses d'un peuple qui se pressait sur ses pas et qui reconnaissait son souverain légitime en lui offrant des présents, rien ne l'empêchait de fixer les yeux à terre avec une profonde tristesse, et de songer, en poussant de profonds soupirs, que sa prise avait entraîné la confusion générale de la chrétienté. Enfin, un certain évéque, homme saint et discret, lui dit pour le consoler : « Mon très-cher sire roi, prends a garde de tomber dans un dégoût profond de la vie « et dans cette tristesse qui absorbe toute joie spiri- « tuelle, et qui est la marâtre des âmes ; car c'est là « un très-grand et incalculable péché qui engendre « préjudice à l'Esprit-Saint. Or, rappelle devant les « yeux de ta considération la patience de Job et la « fermeté d'Eustache. » Puis il poursuivit en lui racontant pleinement Thistoire de ces deux hommes et en lui rappelant comment le Seigneur les avait regardés l'un et l'autre à la fin. Alors le roi, le plus pieux des rois de la terre, répondit : « Si je souffrais « seul l'opprobre et l'adversité, et si mes péchés ne « retombaient pas sur l'Eglise universelle, jesuppor- « terais ma douleur avec fermeté. Mais par malheur

« pour moi, toute la chrétienté a été couverte de con- « fusion par ma faute. » On chanta donc une messe en Thonneur du Saint-Esprit, pour que le roi reçût les consolations de celui qui est au-dessus de tout. Et désormais, par la grâce de Dieu, il admit les avertissements d'une consolation salutaire.

Vers le même temps, le seigneur roi d'Angleterre envoya des justiciers en plusieurs lieux d'Angleterre pour instruire les causes, rendre à chacun son droit selon la justice, et purger le pays des hrigands qui l'infestaient. Parmi ces justiciers se trouvait l'abbé de Bourg qui leur était associé non pas en vertu de Tobédience dont il était tenu envers Dieu et l'ordre de Saint-Benoît, maisenverlu de celle qui le tenait lié au roi terrestre. Il participa aussi à leur enquête sur les provenances de ses manoirs, et peut-être la chose fut-elle ainsi faite à dessein. Or, l'on chargea de cette fonction non-seulement Tabbé susdit , mais encore d'autres abbés de l'ordre Noir : ce qui était une violation énorme de leur règle et profession, et une innovation funeste pour leurs églises.

Cependant le roi, prolongeant en Gascogne son séjour infructueux, dépensa son trésor, nonseulement celui qu'il avait, mais encore celui qu'il devait avoir, jusqu'à une somme inestimable, il se lia, lui, son royaume, et l'église anglicane par des dettes énormes, au point qu'à notre avis, la Gascogne, si elle était à vendre, ne suffirait pas à les payer. Or, quand il fut instruit de la mort des abbés dont nous avons parlé, ainsi que de celle de quelques autres prélats défunts

YHI. 5

6f) HENRI m.

Ifils que l évêque d'Ély et l abbé de Selby, et de plusieurs autres dont nous ne nous souvenons pas présentement, il ordonna que les biens de ces éi^lises fussent convertis au profit du fisc et servissent à payer les usuriers envers qui il était lié et obligé par des dettes, sans redouter la terrible sentence qui avait été prononcée à Londres. En effet, il n'observait en aucune façon les chartes convenues.

A la même époque, le roi ayant conclu une paix complète avec le roi d'Espagne, songea à retourner promptement en Angleterre. Mais comme les chances de la mer sont périlleuses, il préféra continuer sa route par terre, pourvu qu'il put obtenir cette faveur de la permission du roi de France sans aucune ambiguïté dangereuse. 11 désirait de plus voir le royaume de France, et considérer les cités de ce pays qu'il ne connaissait seulement que de nom. 11 envoya donc au roi de France des députés qu'il savait être des gens recommandables et méritant faveur et bienveillance. La permission fut obtenue, et il se prépara à revenir en passant par la France.

La comtesse de Cornouailles, apprenant donc que le roi d'Angleterre ainsi que la reine sa sœur devaient passer par le royaume de France, et que la reine de France, leur sœur à toutes deux, viendrait à leur rencontre, passa la mer avec l'agrément du comte Richardson époux, pour visiter ses sœurs, et fut suivie d'une nombreuse et magnifique compagnie afin que sa condition ne parût pas inférieure à celle de sa sœur. En effet, presque tous ceux qui devaient l'as-

sister et l'accompagner étaient des chevaliers de renom montés sur des chevaux excellents et richement caparaçonnés, vêtus d'habits précieux et formant une nombreuse compagnie, en sorte qu'aux yeux des Français, ils paraissaient (|ignes d'admiration, et étaient regardés comme des gens de marque et de très-nobles seigneurs.

L'ÉLU A WlîNCHESTEK OPPRIME SES MOINES. — DISPER- SION DE LA COMMUNAUTÉ. — Le ROI D 'ANGLETERRE s' EN- GAGE INCONSIDÉRÉMENT LUI ET SON ROYAUME ENVERS LE

PAPE. — Mort du pape Innocent IV. — Un cardinal

ASSISTE EN SONGE A LA DAMNATION DU DÉFUNT. — ALEXAN- DRE IV EST ÉLU PAPE. — Les Romains veulent détruire LucERA. — Siège inutile de cette ville. — Sur ces entrefaites, Athelmar, frère du seigneur roi, élu h Winchester, opprimait misérablement ses moines. Or, si quelqu'un racontait pleinement leurs oppressions lamentables, il ferait couler des larmes de compassion. En effet, il les tint enfermés à jeun dans leur église pendant trois jours et plus, c'est-à-dire les jours qui précédèrent la fête de saint Michel, au point que quelques-uns d'entre eux épuisés par la faim, par le besoin et par l'amertume du cœur, ne purent jamais se remettre complètement ni recouvrer la plénitude de leur santé. Aussi le couvent, cherchant des retraites plus sûres, se dispersa d'une manière déplorable. Quelques-uns se retirèrent à Saint-Al bans pour y attendre un moment plus favorable, quelques autres à Reading, ceux-ci à Abingdon, ceux-là dans les

autres maisons de l'ordre Noir. En se voyant forcés d'aller vivre aux dépens d'autriii comnrje des exilés et des mendiants, et en se séparant les uns des autres, ils se disaient avec larmes : « Nous souffrons juste- « ment ce malheur nous qui, en célébrant notre « élection, avons craint un homme plus que Dieu, « qui avons élevé au faîte d'une si grande dignité, à « un siège qu'avaient occupé tant de saints, tant de « graves personnages, un homme tout à fait indigne, « qui avons alors reçu et accepté un adolescent qui « jamais dans les écoles n'a tendu à la férule la « paume de sa main, qui n'a point appris les rudi- « ments des arts ou même de la grammaire, qui « pille l'évéché dont il s'est emparé sans être évéque, « qui, ignorant notre langue et toute espèce d'écri- « ture ou de science de clergie, ne sait ni prêcher ni (( recevoir les confessions, ni même accomplir aucun « office spirituel au service de Dieu. » Or, ils furent reçus avec bienveillance à Saint-Albans et ailleurs, afin que les religieux trouvassent ouvert parmi les religieux le sein du refuge. Cependant le roi, qui avait promu Athelmar à l'évéché par ses prières impérieuses et en insistant au delà de ce qu'il fallait et était <îonvenable, fit parler à Télu en faveur du couvent, lui reprochant de rendre avec ingratitude la honte pour l'honneur, et de payer par tous les maux possibles des bienfaits multipliés, et lui remontrant qu'en agissant ainsi, il violait la certitude des promesses royales. Mais l'élu ne voulut aucunement céder aux prières ou aux injonctions du roi, et ne Ht

qu accumuler menaces sur menaces. A la place de ceux qui s'étaient retirés, il installa comme moines des vauriens, des gens illettrés et des personnes tout à fait indignes, au scandale et à la honte de tout Tordre monastique et de la religion. En effets un certain prieur qui s'était fait installer de force par Télu dont il avait gagné la faveur par ses adulations, troublait tout et bouleversait tout, tandis que le vrai prieur, cherchant un lieu de refuge, se rendait à Rome en attendant que Tindignation de l'élu se fût calmée. Déjà, quoiqu'il n'eût pas d'argent, il avait réussi en grande partie dans ses demandes, tant la justice de sa cause était claire. Mais les riches présents de Télu étant survenus, paralysèrent tous ses efforts: car les présents ont coutume de pervertir la justice, surtout à Rome. Ainsi les biens et les possessions d'une si noble église étaient mis au pillage. Tordre était méconnu, et le respect dû à la religion se flétrissait, ô douleur! Or, c'était là la troisième église en Angleterre que le roi avait notoirement mariée à des étrangers, parce que le commandement du prince excédait le droit, et son vouloir la raison : d'abord la noble église de Hereford, ensuite celle de Winchester plus noble encore, enfin celle de Cantorbéry, la plus noble de toutes. Puisqu'on regarde ces églises comme les plus nobles d'Angleterre, elles devraient être gouvernées par la main des indigènes les plus respectables. Mais de peur que la vérité ne suscite des ennemis, ce qui arrive fréquemment, il faut passer « sous dissimulation ces abus tout patents et tout vrais

7a HENRI III.

qu'ils sont ; car la condition des historiographes est pénible, puisque, s'ils disent la vérilé, ils irritent les hommes, et que s'ils confient des mensonges à récriture, le Seigneur les réprouve, lui qui sépare les hommes véridiques des adulateurs.

A la même époque, le roi, autrement qu'il ne convenait ou n'était avantageux, s'engagea lui et son royaume envers le seigneur pape, sous peine d'exhérédation (ce que pourtant il ne devait ni ne pouvait faire), à payer toutes les sommes que le pape dépenserait dans son expédition guerrière pour le compte dudit roi, et lui recommanda dene pas s'inquiéter de l'argent, dès qu'il s'agirait de poursuivre Tentreprise commencée et de réprimer tous ceux qui s'opposeraient à son projet ; car ledit roi lui fournissait abondamment tout ce qui était nécessaire, se servant de l'Angleterre comme d'un puits intarissable. Aussi le pape, qui n avait aucunement pour TAngleterre des entrailles de piété, emprunta largement, ou plutôt prodigalement de l'argent aux usuriers italiens, qu'on appelle marchands; etl'Angleterre, comme uneesclave de la plus vile condition, devait êtreforcée, par les extorsions du pape et les exactions du roi, de payer cet argent. Maispar un juste jugement de Dieu, ces sommes énormes, fournies par les rapines «t le pillage, ne produisirentabsolument aucun avantage pour le pape ou pour le roi, comme la suite du récit le montrera pleinement en son temps. Oh! combien étaient plus louables et plus vertueuses, selon la foi, cette opinion et cette croyance de ce poëte gentil et païen, qui di-

ANNÉE r254. 7i

sait, quoique n'étant pas alors éclairé par la foi :

Bien mal acquis ne profite jamais.

Vers le même temps, à savoir le lendemain de la fête du bienheureux Nicolas ^ , le pape Innocent IV, frappé d'une double maladie, mourut à Naples. En effet, depuis que Tevêque de Lincoln Robert, dans une vision nocturne, l'avait frappé au côté avec la pointe de son bâton pastoral, et Tavait blessé par des coups pleins de colère, comme nous l'avons dit, le pape avait ressenti une pleurésie irrémédiable ; et depuis que son armée avait été vaincue et mise en désordre par Conrad, son adversaire, il ne put plus recouvrer la tranquillité ni du corps ni de Tâme, mais inclina sensiblement vers la mort. Il avait à moitié perdu connaissance, et allait expirer lorsqu'il aperçut ses parents autour de son lit qui pleuraient, se lamentaient, gémissaient, comme c'est l'usage, déchiraient leurs vêiemeuts et s'arrachaient les cheveux ; alors soulevant ses yeux qui nageaient dans la mort, il leur dit : « Pourquoi pleurez-vous, misérables? Ne « vous ai -je pas faits tousassez riches? Que voulez-vous « de plus^? » En disant ces mots il rendit l'ame, et alla subir le rigoureux jugement de Dieu.

* 7 décembre. Cette date est très-exacte et conforme à toutes les pièces authentiques. Innocent IV était entré à Naples le 27 octobre et avait célébré en grande pompe l'office divin, le jour de la Toussaint, dans l'église de Sainte-Marie-Majeure. Curbio fait remarquer que le pape mourut dans le palais qui avait appartenu à Pierre des Vignes.

' U avait en effet tout sacrifié à la grandeur de sa famille, avait richement marié ses nièces et distribué à tous ses parents les honneurs sécu-

72 HENRI m.

Or, il arriva, dans cette même semaine où le pape Innocent IV sortit de ce monde, qu'un certain cardinal, dont nous supprimons le nom par précaution, eut une vision nocturne fort merveilleuse. 11 lui sembla qu'il se trouvait dans le ciel devjint la majesté du Seigneur, qui était assis sur son tribunal, ayant debout à sa droite la bienheureuse Vierge sa mère, et à sa gauche une certaine dame très-noble de corps et vénérable dans son maintien. Celle-.ci, le bras étendu, supportait dans sa main gauche une espèce de temple, et sur le frontispice de ce temple le mot église était écrit en lettres d'or. Devant la majesté divine, Innocent IV se trouvait prosterné, les mains jointes et élevées en l'air, les genoux plies, demandant grâce, et non jugement. Or, la très-noble dame disait de son côté : « Juge équitable, rends la justice en droi- « ture; car j'accuse cet homme sur trois points : « d'abord, quand tu as fondé Téglise sur la terre, tu « lui as donné des libertés qui procédaient de toi- « même : or , celui que voici en a fait la plus vile des « esclaves ; ensuite, l'église a été fondée pour être « le salut des pécheurs, c'est-à-dire pour qu'elle ga- « gnât les âmes des malheureux : or, celui que voici « l'a réduite à n'être plus qu'un comptoir pour les « marchands d'écus ; en6n, l'église a pour bases la « fermeté de la foi, la justice et la vérité : or, celui « que voiiîi à fait chanceler la foi et les mœurs , a « détruit la justice, a obscurci la vérité. Rends-moi

liersou ecclésiatiques. Peut-être au jour de la mort fut-il pris d'un horrible doute et craignit-il d'avoir mal placé sa haine et ses bienfaits.

« donc un juste jugement. » Alors le Seigneur : « Va-t'en, et reçois la récompense que tu as niéri- « tée. » Puis Innocent fut entraîné ^ Le cardinal, saisi d'effroi à cette terrible sentence, s'éveilla en criant, et devint comme un homme hors de lui , en sorte que tous ses domestiques le crurent fou. Enfin, quand le premier moment de la douleur fut passé , il se mit à raconter tout au long la vision qu'il avait eue, et qui devint publique danscespays-là. On ignore si cette vision est chimérique ; toujours est-il qu'elle en effraya plusieurs : plaise à Dieu qu'elle les ait châtiés et effectivement corrigés I

Le pape Innocent IV ayant donc été enlevé de ce monde, on élut à sa place un autre homme d'un caractère assez doux, à ce qu'on prétendait, bon religieux, assidu aux oraisons, et sachant supporter Fabstinence, mais facilement séduit par les insinuations des flatteurs, et accessible aux méchantes suggestions des avaricieux. 11 était évêque d'Ostie, et neveu de pape Grégoire, jadis défunt, qui l'avait promu à l'évêché : il prit le nom d'Alexandre IV. Un de ses premiers actes après sa création, ce fut d'écrire à tous les prélats des églises, leur demandant humblement de prier pour lui, afin que le Seigneur lui donnât le pouvoir, la grâce et la volonté de gouverner convenablement l'église de Dieu, et d'être appelé justement le vicaire de Dieu etle successeur de Pierre.

<Matt. Paris ne dit pas où; probablement il juge à propos de s'arrêter pour ne pas mettre un pape en enfer. Au reste, il revient plus bas sur ce sujet et s'en explique avec une bonhomie malicieuse.

Cette action toute nouvelle (car les autres successeurs de Pierre n'avaient fait rien de semblable) fit naître dans tous les cœurs de meilleures espérances. Cependant la simplicité du nouveau pape se laissa bientôt tromper parles frères cardinaux ses collègues, et une fraude inopinée fut faite, à ce qu'on prétend, dans l'emploi de sa bulle, qui est le gage et le témoignage de la foi papale. Ce n'est pas que je veuille l'excuser pour cela ; car le pape doit être tel, qu'il ne trompe ni ne soiltrompé : l'un et l'autre est également reprehensible dans un homme si haut placé. De plus, par le conseil de quelques-uns, en qui son âme se fiait et se reposait en toute assurance, et à l'instigation de son prédécesseur le pape Innocent IV, qui, au lit de mort, avait excité à cela les frères cardinaux, il entreprit de continuer puissamment la guerre commencée contre les partisans de Frédéric, et principalement contre Manfred, fils naturel, mais légitimé de Frédéric. Or, comme le seigneur pape regardait comme pénible de résistera ses conseillers dès le commencement, il eut pour bon et pour agréable ce que lui persuadaient des hommes séculiers et livrés aux pompes séculières, surtout quand ils lui eurent dit qu'il était absurde et manifestement contraire à la religion ecclésiastique, de tolérer sur la frontière des chrétiens une ville remplie et entièrement habitée par les Sarrasins, et que Frédéric avait fondée exprès. Le pape fut déterminé par ce prétexte spécieux, et par un autre encore, à savoir qu'il serait inhumain de frustrer le seigneur roi d'Angleterre dans l'espé-

rence qu'il avait conçue, d'après les promesses de rÉglise, d'obtenir le royaume de Sicile, et pour la réalisation de laquelle il avait déjà fourni des sommes considérables.

Quand jadis la ville susdite, qu'on appelait Lucera , fut bâtie par l'empereur Frédéric , comme nous l'avons dit, et fui peuplée d'inBdèles, pour servir au même Frédéric de refuge et d'asile assuré, ce dernier fut grièvement accusé de faire outrage à la religion chrétienne par la fondation de cetle ville. Alors l'empereur Frédéric, ayant un prétexte pour pallier son erreur, répondit qu'il aimait mieux exposer des infidèles aux chances douteuses des guerres qui s'élèveraient dans le royaume ou dans l'empire, que des chrétiens du sang desquels, s'il était versé, il aurait à rendre un compte rigoureux devant le tribunal terrible du souverain juge. Aussi TEglise fut obligée de le souffrir et de dissimuler encore. Mais comme plus tard cette ville avait été le refuge, l'espérance et la confiance de Conrad , qui venait de mourir, et qu'elle était semblablement alors un asile de refuge et un soutien pour Manfred, Lucera devint comme une épine dans l'œil de l'Église romaine. Or, les citoyens infidèles qui habitaient ladite cité de Lucera étaient au nombre d'environ soixante mille hommes d'armes, tout prêts à en venir aux mains : et ces troupes étaient d'autant plus redoutables qu'elles se servaient, à la manière des Sarrasins, de dards empoisonnés, de feu grégeois et d'autres instruments de guerre très meurtriers.

C'est pourquoi le pape, du consentement des frères cardinaux, etd'après le conseil d'un certain marquis, traître exécrable, qui se prétendait, mais de visage seulement, Tami spécial de TÉgiise, rappela et rassembla la nombreuse armée qui avait été dispersée et honteusement vaincue, non sans de grandes pertes, sous la conduite du cardinal ^ Guillaume, neveu du pape Innocent IV maintenant défunt, et dont le Seigneur avait terminé la vie chancelante par une prompte mort. Cependant le seigneur pape avaitencore à sa disposition plus de soixante mille combattants, auxquels il distribua une pluie abondante de pièces d'argent , sans ménager aucunement le trésor du roi d'Angleterre. 11 fit donc partir cetlearmée nombreuse et formidable, confiée à la conduite du cardinal Octavien et du marquis susdit, pour détruire la ville de Lucera, pour écraser toutes les forces de Manfred, ainsi que tous ses Siciliens, ses Apuliens et ses fauteurs en général. Mais quand les troupes du pape furent arrivées devant ladite ville, elles n'osèrent pas l'attaquer, ni ceux de Lucera aller à la rencontre de leurs ennemis qui arrivaient. Le parti du pape,

* Guillaume de Fiesque, cardinal de Saint-Eustache, jeune et inhabile, ne pouvait lutter contre Manfred. Vaincu par la seule temur qu'inspirait le prince de Tarente, il s'enfuit de Troja avec toute Tarmée pontificale, et cette défaite hâta la raort d'Innocent. Manfred, sans songer à le poursuivre, s'occupa de pacifier d'abord l'Apulie et de réduire la ville deRapoUa, prèsdeMelfi, occupée par un capitaine génois.— Alexandre IV fut élu quelques jours après la mort d'Innocent et intronisé le ^2 dé cembre. Fazelli, Villani, Dandolo et plusieurs autres historiens se trompent en plaçant l'élection d'Alexandre en 12o.').

quoique s'étanl mis en campague, ne fît aucun progrès, et passa le temps en longueurs funestes et coûteuses outre mesure pour le seigneur roi d'Angleterre. Pendant ce temps, oncherclia à consoler le roi, le flattant par de vaines promesses, et Féblouissant par les plus brillantes espérances.

Le roi d'Angleterre fait transférer le corps de

SA MÈRE DANS l'ÉGLISE DE FoNTEVRAULT. — II SE REND A PONTIGNY POUR Y PRIER. — II OBTIENT DE TRAVERSER

LA France pour retourner en Angleterre. — Honneurs qu'on lui rend dans la France entière. — Le ROI de France va a sa rencontre jusqu'à Chartres. — Henri III est reçu a Paris par l Université et logé DANS le Vieux-Temple. — Vers le même temps, le roi étant venu à la noble maison de religieuses qu'on appelle Fontevrault, s'y mit en prières sur les tontbes de ses prédécesseurs qui y avaient été enterrés. Puis, étant venu au sépulcre de sa mère Isabelle, qui était dans le cimetière , il fit transférer le corps dans l'église, fit élever par-dessus un mausolée, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la même église, de précieuses étoffes de soie, accomplissant ainsi ce commandement du Seigneur : « Honore ton père et ta mère, etc.. »

Se sentant malade, il alla semblablement à Pontigny, se mit pieusement en prières sur la tombe et sur la cbâsse de saint Edmond, et recouvra le bienfait de la santé. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des présents précieux et dignes d'un roi.

78 HEîVRI III.

A la même époque, comme le seigneur roi d'Angleterre désirait ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi son beau-frère, la dame reine de France, sœur de la dame reine d'Angleterre, les cités et les églises de France, les mœurs et Fintérieur des Français et la très-noble chapelle du roi de France, qui est à Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont gardées, il envoya au roi de France des députés solennels, et quand il eut obtenu passage en toute bienveillance et sécurité, il rassembla son escorte et sa très-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la ville d'Orléans.

Le très-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa terre et aux citoyens des cités par lesquelles le roi d'Angleterre devait passer, de faire déblayer les rues des immondices, des souches de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer, avec tous les ornements qu'ils pourraient trouver, les façades des églises et des maisons; de le recevoir avec respect et allégresse, au bruit des cantiques et des cloches, à la lueur des cierges et revêtus de leurs habits de fêtes; d'aller à sa rencontre quand il viendrait, et de le servir avec empressement pendant son séjour.

Or le seigneur roi de France, instruit de l'arrivée du seigneur roi d'Angleterre, alla au-devant de lui jusqu'à Chartres. En se voyant, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le bai-

ser. Ils se témoignèrent leur amitié par des salutations mutuelles et un échange de paroles affables. Le seigneur roi de France ordonna qu'on fournît libéralement à ses frais des procurations opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il serait dans son royaume : ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille chevaux magnifiques, montés par des personnages de marque, sans compter les chariots et les bêtes de somme , ainsi que les chevaux d'élite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Français étaient stupéfaits de cette nouveauté imprévue. En outre, pendant toute la journée et de jour en jour, la compagnie des deux rois s'accrut immensément et merveilleusement, comme a coutume de le faire un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec ses sœurs les comtesses d'Anjou et de Provence * , vint au-devant d'eux pour trouver ses autres sœurs la reine d'Anglerre et la comtesse de Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se féliciter, se consoler mutuellement et se témoigner leur amitié par des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mère, la comtesse de Provence, nommée Beatrix, était présente et pouvait se glorifler, comme une autre Niobé, en considérant ses enfants, car il n'y avait pas dans le sexe féminin une seule mère au monde qui pût se

' On doit lire ou du moins comprendre : avec sa sœur la comtesse d'Anjou et de Provence. Matt. Paris commet à plusieurs reprises la même erreur.

so HENRI HI.

glorifier et se féliciter des nobles fruits de son ventre,

comme elle de ses filles.

Cependant les écoliers de Paris, surtout ceux qui étaient Anglais de nation, étant instruits de l'arrivée de si grands rois et de si grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables, suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations, parce que c'était une époque entièrement consacrée à la joie, retranchèrent quebjue chose sur les portions communes de la semaine, achetèrent des cierges et des habits de fêtes, qu'on appelle vulgairement cointises, se procurèrent toutce qui pouvaitservir à témoigner leur joie, et allèrent au-devant des nobles visiteurs, en chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des couronnes, et au son des instruments de musique. Or le nombre de ceux qui arrivaient et de ceux qui venaient à leur rencontre était immense. Jamais, dans les temps passés, on n'avait vu en France une aussi belle fête, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se portail à la rencontre des arrivants. Les écoliers et les citoyens passèrent tout ce jour-là, et la nuit et les jours suivants dans la joie, parcourant la ville merveilleusement tapissée ; ce n'étaient que chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allégresse, enfin toutes les pompes de ce monde.

Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient, cortège dont le nombre aurait pu former une copieuse armée, furent arrivés à Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Université de Paris

fut venue au-^devant d'eux, le roi de France se réjouit beaucoup et rendit grâces aux clercs des honneurs de toute espèce qu'ils rendaient à ses hôtes. Puis le seigneur roi de France dit au seigneur roi d'Angleterre : « Ami, voici que la ville de Paris est à ta disposition : « où te plaît-il de prendre ton logis? Là, estmonpalais « au milieu de la ville; s'il t'agrée de t'y arrêter, que « ta volonté soit faite; si tu préfères le Vieux-Temple « qui est hors la ville et où le local est plus spacieux, « ou bien tout autre endroit qui te plaise davantage, tu « n'as qu'à vouloir. » Le seigneur roi d'Angleterre choisit pour hôtel le Vieux-Temple * , parce que sa compagnie était nombreuse et qu'il y a dans ce même Vieux-Temple des bâtiments suffisants et convenables pour une nombreuse armée. En effet, quand tous les Templiers d'en deçà des monts se rendent aux époques et aux termes iixés a leur chapitre général, ils trouvent là des logements convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais; car ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant, quoiqu'il y eût tant de logements dans l'intérieur du palais, la compagnie du roi était tellement nonribreuse, que beaucoup furent forcés de dormir à la belle étoile, sans que les maisons voisines (juis'é-

* Ce que dit ici Matt. Paris nous donne une idée de ce vaste et sinistre édifice, où plus tard Philippe le Bel trouva un refuge contre la fureur du peuple et dont il fit brûler les propriétaires. Matt. Paris semble né pas comprendre la Grève dans l'enceinte de Paris. Cependant nous savons que la muraille de Philippe-Auguste s'étendait derrière la Grève, au delà de Tancienne porte Baudoyer ( porta Bagnu(Ut ) et s'arrêtait^ entre le port Saint-Paul et le pont Marie.

vni. 6

82 UEmi III.

tendaient du côté de la place qu'on appelle la Grève pussent suffire à cette foule. Les chevaux furent placés hors des bâtiments dans les lieux qui parurent les plus propres à devenir des étables.

Le roi d'Aîngleterre fait préparer un festin pour

LES PAUVRES. — 1l VISITE LES LIEUX SAINTS DE PaRIS. —

Les deoxrois et leur suite dînent ensemble.— Splendeur DE CE FESTIN. — SeIGNEURS QUI ASSISTAIENT A CE

REPAS. — Le roi d'Angleterre se montre au peuple PARISIEN. — Entretien secret entre les deux rois. — Départ de Henri IIL— Coup d'oeil sur l'année 425^. — Le roi d'Angleterre, ayant donc choisi le Vieux- Temple pour son logis, ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du même palais, c'est-à-dire du même temple, fussent remplies de pauvres que l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre fût considérable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le pain et le vin.

Ce même lendemain, tandis que les pauvres étaient restaurés à la première et à la troisième heure, le seigneur roi d'Angleterre, conduit parle roi de France, visita la très-magnifique chapelle qui est dans le [)alais du même roi de France, ainsi que les reliques qui s^ trouvent et qu'il honora par des prières et par des offrandes royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la ville pour y prier dévotement avec vénération , et il y laissa des offrandes.

Ce même jour, le seigneur roi de France, comme il en était convenu d'avance, dîna avec le seigneur roi d'Angleterre, au susdit Vieux-Temple, dans la grande salle royale du même temple, avec la nombreuse suite des deux rois. Toutes les cours du palais étaient remplies de gens qui mangeaient, et il n'y avait ni à la porte principale, ni à aucune entrée, des huissiers ou des gardes pour écarter ceux qui voulaient prendre place ; il y avait libre accès et repas abondant pour tous ceux qui se présentaient. Or, la multiplicité des mets de toute espèce allait jusqu'à pouvoir faire naître le dégoût parmi les convives. Après le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs français, dans leurs hôtels, de superbes coupes en argent, des fermoirs en or, des ceintures de soie et d'autres préseuls tels qu'il convenait à un si grand roi d'en donner, et à de si nobles seigneurs d'en recevoir gracieusement.

Jamais, à aucune époque dans les temps passés, même du vivant d'Assuérus\ d'Arthur ou de Charles, ne fut célébré un repas si splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manière éclatante la fertile variété des mets, la délicieuse fécondité des boissons, lempressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives, l'abondante libéralité des présents. Or, il y avait là des personnages vénérables qui non-seu-

' Indication curieuse qui prouve que les romans de chevalerie étaient allés chercher jusque dans le livre à^ Esther le type du preux loyal et courtois.

lement n'ont pas de supérieurs dans le monde, mais encore dont on ne pourrait trouver les égaux.

Or, le repas fut donné dans la grande salle royale du Temple , où Ton avait suspendu de tous côtés , selon la coutume d'oulre-mer% autant de boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles , et parmi eux se trouvait le bouclier de Richard , roi d'Angleterre. Aussi un certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre : « Messire, pourquoi avez-vous « invité les Français à venir dîner et se réjouir avec « vous dans cette salle? voici le bouclier du roi d'An- « gleterre Richard au grand cœur. Ils ne pourront « manger sans avoir peur et sans trembler.» Mais laissons cela. Voici Tordre dans lequel les convives étaient disposés. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la terre ^, tant à cause de Thuile céleste dont

« C'est-à-dire selon la coutume des Anglais. L'abbé Choisy fait un contresens, à notre avis, en interprétant : selon la coutume du Levant. ( Vie de saint Louis^ pag. 27-1 . )

2 Les traditions impériales avaient en effet conservé aux rois de France «es titres les plus élevés, les plus capables de frapper l'esprit des peuples. Une foule de chartes portent des désignations telles que celles-ci : Philippe fer régnant, la seizième année de son empire; Louis le Gros^ empereur auguste de France. Le même titre d'awgfus/e est donné à Louis le Jeune, à Louis VIII, particulièrement à Philippe ILQuand la royauté de fait a été mise au niveau de la royauté de droit, ces prétentions à la prééminence n'ont rien qui surprenne. Les contemporains les consacrent formellement : Joinville dit que saint Louis est le plus grand roi des chrétiens, et Matt. Paris, dont le témoignage ne peut être suspect de partialité, appelle le même prince le roi des rois, et le royaume de France le royaume des royaumes. Gomme il se sert à plusieurs reprises de ces dénominations, il parle évidemment d'après l'opinion commune. ( Voij. DUCANGE, dissert. XXV. )

il a été oint , qu'à cause de son pouvoir et de sa préémÎDeiice en chevalerie, s'assit au milieu , ayant à sa droite le seigneur roi d'Angleterre, et le seigneur roi de Navarre * à sa gauche. Comme le seigneur roi de France s'efforçait de régler les places autrement , de telle sorte que le roi d'Angleterre fût assis au milieu et à la place la plus élevée, le seigneur roi d'Angleterre lui dit : « Non pas, messire roi : prenez le « lieu le plus honorable, c'est-à-dire la place du milieu « et la plus élevée : car vous êtes mon seigneur et le « serez, et vous en savez la cause. » Alors le pieux roi de France reprit, mais à voix basse : « Plût à Dieu « que chacun obtînt son droit sans être lésé : mais « l'orgueil des Français ne le souffrirait pas. » Or, laissons ce sujet. Ensuite les ducs prirent place à la même table , selon leurs dignités et prééminences; ils étaient au nombre de vingt-cinq, et les personnes qui étaient assises aux places les plus élevées, se trouvaient cependant mêlées aux ducs susdits. De plus, douze évêques assistèrent à ce festin ; ils étaient placés avant certains ducs et se trouvaient cependant mêlés aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers de renom qui prirent place à leur tour. Les comtesses étaient au nombre de dixhuit, parmi lesquelles il y avait trois sœurs des deux reines susdites, à savoir, la comtesse deCornouailles, la comtesse d'Anjou et la comtesse de Provence , qui

' Le jeune fils du fameux Ttiibaut, comte de Champagne. 11 avait épousé, la même année, à Melun Isabelle, fille de saint Louis.

86 HENRI m.

étaient comparables à des reines, ainsi que la comtesse Beatrix, mère de toutes. Après le repas, qui fut abondant et splendide , quoique ce fût un jour à poisson, le roi d'Angleterre vint loger, cette nuit-là, dans le grand palais du seigneur roi de France , qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le seigneur roi de France l'exigea formellement , et dit en plaisantant : « Laissez-moi l'aire; car il convient que j'ac- « complisse tout ce qui est courtoisie et justice. » Puis il ajouta en souriant : « Je suis seigneur et roi « dans moa royaume, jeveux donc être le maître chez « moi. » Le roi d'Angleterre alors se laissa conduire. Quand le roi d'Angleterre eut traversé un faubourg qu'on appelle la Grève et ensuite un faubourg du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois ', puis après un grand pont ^ , il considéra l'élégance des bâtiments , qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite , c'est-à-dire en plaire , ainsi que les maisons à trois

* Ce quartier était encore appelé bourg sous le règne de Philippe-Auguste. Nous préférons traduire vicus par faubourg, puisque la Grève etSaint-Germain-l'Auxerrois étaient compris dans l'enceinte de Philippe- Auguste. Au reste, ces deux quartiers étaient coupés d'enclos et de jardins et couverts de terrains en friche. Le terme de bourg conviendrait plutôt à ces groupes de maisons en dehors de la ville dont les noms ont survécu : Bourg-Thiboust, Bourg-l'Abbé, Beau-Bourg, etc. Il est probable que Henri III, en sortant du Temple, entra à Paris par le Bourg- Thiboust et la porte Barbette, traversa les cultures Saint-Gervais, la Grève, et, arrivé à la limite de ce quartier, c'est-à-dire au Châtelet, laissa a gauche Saint-Germain-l'Auxerrois, dont les fossés et les jardins venaient jusque-là, pour se rendre directement par le pont au palais de la Cité, dont nous avons donné la position dans une note précédenfe.

^ Sans doute 1^ pont aux Changeurs, alors chargé de maisons. Mat-

arceaux et à quatre étages ou même plus, aux fenêtres desquelles apparaissait une multitude infinie de personnesdes deuxsexes; etune foule serrée s'agglomérait et se pressait à Tenvi pourvoir le roi d'Angleterre à Paris. Sa renommée brilla du plus grand éclat et fut portée aux nues par les Français , à cause de ses largesses et de ses présents , de la libéralité qui convenait à ce jour-là, de l'abondance de ses aumônes, de la belle ordonnance de sa compagnie , et enfin parce que le seigneur roi de France s'était uni par mariage à une sœur , et le seigneur roi d'Angleterre à l'autre sœur. Les rois de France et d'Angleterre restèrent ensemble pendant huit jours, se récréant mutuellement par des entretiens longtemps désirés. Or , le pieux roi de France disait : « N'avons-nous « pas épousé les deux sœurs et nos frères les deux « autres? Tous les enfants, filles ou garçons, qui ont « tiré ou qui tireront naissance d'icelles,serontcomme « frères et sœurs. Oh I s'il y avait entre pauvres « hommes pareille affinité ou consanguinité, com- « bien ils se chériraient mutuellement , combien ils a seraient unis du fond du cœur! Je m'afflige, le « Seigneur le sait, de ce que notre affection réci- « proque ne puisse être parfaitement d'accord en « tout. Mais l'opiniâtreté de mes barons ne se soumet « pasà ma volonté : car ils disent que les Normands ne

Ihieu Paris, habitué aux conslructions de Londres, basses et en briques, fait remarquer l'architecture différente des maisons parisiennes. Quant au terme de tricameraiœ dont il se sert, nous ne savons s^il veut dire maisons à trois arceaux ou maisons avant trois chambres de façade.

St HENRI UI.

« sauraientpasobserverpacifiquementleursbornesou « leurs limites sans les violer ; et par ainsi tu ne peux « recouvrer tes droits. » Mais laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se séparantdela présence dudît roi de France, fut reconduit par lui Tespace d'une journée demarche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il avait répandu, en dépenses faites à Paris, mille livres d'argent, sans compter les présents inappréciables qu'il avait tirés de son trésor, non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi d'Angleterre et de tous !es Anglais ne fut pas médiocrement exalté ni faiblement augmenté.

Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France dit au roi d'Angleterre : « Ami , « combien douces tes paroles sont à mes oreilles *; ré- « jouissons-nous en conversant ensemble; car peut- « être ne jouirons-nous jamais une autre fois à Tait venir d'un entretien mutuel. » Puis il ajouta : « Mon ami roi, il n'est pas facile de te démontrer « quelle grande et douloureuse amertume de corps et « d'âme j'ai éprouvée par amour pour le Christ, dans « mon pèlerinage : quoique tout ait tourné contre « moi, je n'en rends pas moins grâces au Très-Haut ; « car en revenant à moi-même et en entrant et rentrant « dans mon cœur, je me réjouis plus de la patience « que le Seigneur m'a donnée par sa faveur spéciale, « que s'il m'eût accordé Fempire du monde entier. »

Lorsque les deux rois se furent avancés l'espace

* Dukia faucibus meiS. N'est-il pas plus naturel de lire aurihus ?

d'environ une journée de niarche, ils se séparèrent Tan de Taulre , et s'étant détournés quelque peu à Técart sur le bord de la route, ils se dirent des paroles secrètes el amicales. Le roi de France dit alors en soupirant : « Plût à Dieu que les douze pairs de France « et le baronage consentissent à mon désir : nous se- « rions certes des amis indissolubles. Notre discorde « est pour les Romains une excitation à se déchaîner « et un sujet de s'enorgueillir. » S'étant donc baisés et embrassés réciproquement, ils se quittèrent : le roi de France resta sur ses terres et le roi d'Angleterre se dii'igea vers les siennes. Le roi d'Angleterre étant arrivé au bord de h mer, et ne trouvant pas le vent favorable, se vit obligé d'attendre malgré lui; car la mer et les vents ne lui obéissaient pus. Pendant ce temps il visita Téglise de Sainte-Marie à Boulogne, à cause des reliques qu'elle renfermait. C'est dans cette ville que mourut Pierre Chaceporc, Poitevin de nation, clerc et conseiller spécial du seigneur roi et trésorier de la reine , lequel termina sa \ie par une bonne fin.

Ainsi se passa cette année abondante en fruits de la terre et en fruits des arbres , au point que la valeur d'une charge de blé descendit au prix de deuxsols. Les avoines et les autres espèces de récoltes et de légumes baissèrent dans la même proportion, h la satisfaction du pauvre peuple. Cette année fut guerrière et ennemie pour les Italiens, les Français et les Flamands, et suspecte pour les Anglais. Depuis le milieu de Tautomne jusqu'à la saison du printemps, elle fut

troublée par de si violents orages, qu'à Bedford plus de quarante hommes et un grand nombre de bestiaux périrent.

Le roi d'Angleterre attend a Boulogne un vent

FAVORABLE. MoRT DE PlERRE CllACEPORC. — HeNRI III

REVIENT EN ANGLETERRE. — 1l CONFIE LE SCEAU ROYAL A

Henri de Wengham . — Présent des habitants de Londres

MÉPRISÉ PAR LE ROI. — CeUX-CI s'eFFORCENT DE PLAIRE AU ROI PAR UN NOUVEAU PRÉSENT. — Le ROI, POUR UN LÉGER

motif, exige trois mille marcs des habitants de londres . — Mort d'ArnauldduBois. — Les Juifs sont dépouillés

DE leurs richesses. — FaITS divers. — KiCHES PRÉSENTS

envoyés au roi d'Angleterre par le roi et la reine DE France. — L'an du Seigneur 4255, le seigneur roi, à son retour de Gascogne , se trouva à Bou-logne , attendant un vent favorable pour repasser en Angleterre. C'était la trente-neuvième année de son règne. Pendant ce temps il visita et honora, selon l'usage qu'il observait volontiers, les reliques qui se trouvaient en grand nombre dans l'église de Sainte- Marie à Boulogne. Il fit ensevelir honorablement le corps de son clerc chéri , Pierre Chaceporc, et ordonna qu'on lui fît des obsèques solennelles. Or, le troisième jour avant Noël, le même Pierre avait rédigé son magnifique testament. Il léguait, entre autres, six cents marcs pour acquérir des terres en Angleterre, dans l'endroit où l'on pourrait le mieux acquérir des terres et des revenus, et pour y bâtir une église de religieux, à savoir de chanoines réguliers choisis dans

la maison de Merton ' afin qu'on y servît Dieu à perpétuité dignement et d'une manière louable, et qu'on y offrît des sacrifices quotidiens au Seigneur, pour le salut de son âme et de tous les fidèles. Or, il quitta le monde la veille de la naissance du Seigneur. Cette année-là, le jour de la naissance du Seigneur tomba à la sixième férié ^, et plusieurs mangèrent de la chair par respect pour le Christ ; parce que le Verbe fait chair s'est présenté ce jour-là à la lumière du monde; c'est ce qui a fait dire à quelqu'un dans le transport de son admiration : « 0 honneur accordé à la chair, etc.. »

Le dimanche qui suivit immédiatement, le vent et la mer étant favorables, le roi s'embarqua, et, après une heureuse traversée, aborda à Douvres. Le comte Richard, son frère, vint au-devant de lui en grande allégresse, et les autres seigneurs, qui, rassemblés de fort loin à cet effet, avaient attendu longtemps en vain sur les côtes d'Angleterre, Taccueillirent avec joie à son arrivée, et lui conférèrent des présents précieux. Les prélats, et principalement les abbés et les prieurs, en firent autant, parce qu'il le fallut bien : car il demandait impérieusement et instamment, comme un homme affaméqui demande à manger. Us lui offrirent donc des présents très-riches et très-précieux , en or et en argent et en dons désirables , bien faits pour inspirer l'envie aux yeux et aux esprits de ceux qui les

< Mareiona. La variante donne Meretina^ que nous adoptons avec une léfjère modification.

' C'est-à-dire un vendredi.

voyaient. Avec tout cela ledit roi aurait pu amasser un grand trésor ; mais ces richesses ne suffisaient pas pour payer toutes les dettes qu'il avait contractées, quand bien même ce qu'il recevait se iiit centuplé; car on prétend que ses dettes s élevaient h plus de trois cent mille marcs.

A la même époque , le seigneur roi ayant ratifié l'élection de maître Guillaume de Kilkeuni, qui avait porté le sceau royal d'une manière louable, et se fiant dans la fidélité éprouvée du seigneur Henri de Wengham, qui avait été son clerc et son conseiller, confia à ce dernier la garde de son sceau.

Cependant, instruits de l'arrivée du seigneur roi, les habitants de Londres, qui avaient fait dire de nombreuses prières et répandu d'abondantes aumônes pour sa sauvegarde et sa prospérité, tant qu'il avait été dans les provinces d'outre-mer, vinrent joyeusement à sa rencontre, parce qu'ils désiraient ardemment son retour en Angleterre, et ils lui offrirent à son arrivée cent livres; car le seigneur roi, par la fréquence avec laquelle il exigeait de pareils présents, en avait fait une sorte d'obligation passée en habitude. Mais le roi, regardant cela non comme un don gratuit, mais comme un impôt qui lui était dû, ne loua ni la dévotion des habitants , ni leur présent , et ne voulut pas leur en adresser même les plus minces remercîments. Comme un des assistants le réprimandait de son ingratitude : « Je n'ai pas de remer- « ciments à faire à ceux de Londres, répondit le « roi , pour m'avoir apporté et payé ce qui m'est dû ;

« mais qu'ils me fassent quelque don gratuit et de « largesse spontanée, quelque présent honorifique , « et alors je leur rendrai justement des actions de « grâces. »

Aussi les citoyens ayant appris cette réponse, et désirant satisfaire à la volonté royale , achetèrent pour deux cents livres un certain vase très-précieux et digne d'admiration par la matière et la maind'œuvre, qui par hasard se trouvait alors en vente à Londres , et ils l'offrirent avec respect au seigneur roi, comme présent de charité. Alors enfin il leur adressa des remercîments , mais qui ne répondaient pas à un don si magnifique. Ainsi il accepta le présent, mais ne l'accueillit pas avec un visage serein, comme il convenait.

Peu de jours après, le roi intenta un procès trèsgrave aux habitants de Londres, au sujet d'un certain clerc coupable d'un meurtre, à ce qu'on prétendait, lequel avait été incarcéré à Londres, et s'était échappé furtivement de prison. Il exigea d'eux, quoique le motif fût léger et peu important, trois mille marcs, et cela à titre de taillage et de punition, pour n'avoir pas gardé leur prison avec assez de prudence. En effet, un certain clerc es lettres, soupçonné d'avoir tué un certain prieur de Tordre Noir en outre-mer, avait été incarcéré cependant en Angleterre, à Newgate, et avait réussi à s'évader. Or la reine, dont ce prieur s'était prétendu le parent,, poursuivit avec colère la vengeance de cette mort, et se plaignit au roi. Le fugitif, de son côté , se sauva

9î HENRI III.

auprès lies frères Mineurs, qui, lui ouvrant un sein miséricordieux , raccueillirent , lui firent raser les cheveux et prendre Thabitde leur ordre. Aussi ceux de Londres s'irritèrent contre les frères , qui , à leur très-grand dommage, avaient donné asile à leur fugitif. Les citoyens étant donc cités à cet égard, répondirentau roi, quoiqu^ilseussentTesprit consterné, que le seigneur roi avait lui-même abandonné le prisonnier à révéque de Londres, qui le réclamait comme étant ordonné clerc; mais que Tévêque, n'ayant pas de prison convenable, avait supplié les citoyens de lui prêter libéralement la prison de Newgale , qui était sûre et forte, pour y garder avec précaution ledit prisonnier, jusqu'à ce qu'on eût décidé par jugement ce qu'il faudrait faire de lui ; que les citoyens avaient donc octroyé civilement à Tévêque sa demande; que pendant ce temps le prisonnier s'était évadé, après avoir trompé la surveillance des gardes de Tévêque; que par conséquent cette évasion ne devait , en aucune façon, à ce qu'ils disaient, être imputée à mal aux citoyens. Us supplièrent aussi humblement le seigneur roi de calmer miséricordieusement la colère qu'il avait conçue contre eux inconsidérément et sans qu'ils l'eussent méritée , et de rappeler à sa mémoire la dévotion des citoyens envers lui et les libertés de la ville, qu'il était tenu et obligé de maintenir inviolées, par les liens des serments, des chartes et des excommunications. Mais le roi, enflammé d'une colère encore plus violente, jura d'une manière terrible, et en les appelant serfs autrement qu'il ne con-

venait, qu'il saurait bieu faire payer aux habitants cette somme, et même plus; puis il lit appréhender au corps et incarcérer quelques-uns des citoyens.

Cette même année, à savoir le 8 avant les ides de février, mourut le noble homme Arnauld du Bois, Tun des grands forestiers d'Angleterre , chevalier vaillant dans les armes, d'un caractère affable et de moeurs recommandables. Il lut enterré dans une abbaye de Tordre de Cîteaux^ c'est-à-dire à Becclesden, devant le maître-autel.

Lorsque le temps du carême * fut arrivé, le roi exigea avec grande instance que les Juifs , quoique appauvris maintes fois, lui payassent à temps huit

• Garnis prioium { texte hïc). Ce mot était synonyme de carneleva^ rium ( carnem laxare ou levare), d'où nous avons fait carnaval^ selon Torthographe italienne. Cette expression servait à indiquer l'époque où l'on se préparait aux jeûnes du carême, et désignait particulièrement le dimanche de la Quinquagésime. Garpentier, dans son glossaire, rapporte un document assez curieux sur la manière dont ou célébrait le carnaval à Rome au commencement du treizième siècle. « Le dimanche à partir duquel ou doit cesser de manger de la chair, les cavaliers et les fantassins se lèvent après diner et boivent entre eux. Ensuite les fantassins déposent leurs boucliers et vont à Testaccio. Le préfet avec les cavaliers va àLatran. Le seigneur pape descend du palais et chevauche avec le préfet et les cavaliers jusqu'à Testaccio ; pour que, de même que la ville a eu son origine en cet endroit, de même la délectation y ait sa fin en ce jour. On se livre à des jeux en présence du pontife, de manière à ce qu'aucune dispute ne s'élève. On tue un ours, c'est-à-dire on tue le diable tentateur de notre chair 5 on tue des veaux, c'est-à-dire l'orgueil de notre délectation; on tue un coq, c'est-à-dire la luxure de nos reins, pour que désormais nous vivions chastement et sobrement dans la componction de l'âme et que nous méritions à Pâques de recevoir dignement le corps du Seigneur. » ( Regist. manusr. de l'église de Cambrai, ad calcem.)

m HENRI m.

mille marcs, sous peine de pendaison. Mais ceux-ci, voyant qu'il ne leur restait plus à espérer qu'une extermination et une confusion générale, répondirent tous , d'une voix unanime : « Seigneur roi , nous « voyons que lu n'épargnes ni les chrétiens ni les « Juifs, et que tu t'efforces de les appauvrir tous, sous <( des prétextes spécieux ; or il ne nous reste aucune « espérance de respirer; les usuriers du pape nous « ont supplantés. Permets-nous donc de sortir de « ton royaume sous sauf-conduit. Nous nous cher- « cberons [ailleurs] une demeure telle quelle. » En entendant cela, le roi s'exclama d'une voix plaintive, en disant : « 11 ne faut pas s'étonner si je désire ar- « demment de l'argent ; car c'est une chose affreuse « à penser que les dettes dont je me trouve lié et ac- « câblé. Tète-Dieu î la somme monte bien à deux « cent mille marcs , et si je disais trois cent mille , je « ne dépasserais pas les bornes de la vérité. Je suis « circonvenu de tous côtés. Je ne suis plus qu'un roi « mutilé, amoindri, ou, pour mieux dire, partagé en « morceaux; car tout calcul fait, et tout compte de « revenus établi, la somme du revenu annuel de mon « fils Edouard s'élève à plus de quinze mille marcs. <( Me voici donc dans la nécessité de vivre avec Tar- « geut obtenu de toutes parts de qui que ce soit , et « par quelque moyen que ce soit. » Etant donc devenu comme un autre Titus ou un autre Vespasien, il vendit les Juifs pour quelques années au comte Richard , son frère , pour que le comte éventrât ceux que le roi avait écorchés. Cependant le comte les

épargna , considérant la diminution de leur pouvoir et leur ignominieuse pauvreté.

C'est pourquoi le comte Richard , voyant Tindigence de son frère, lui prêta, sur sa demande instante , une forte somme d'argent , en recevant cependant pour gage de la vaisselle d'or (?).

Cette même année , depuis la fête de saint Valentin jusqu'au mois suivant, un vent violent, accompagné de torrents de pluie, causa des perturbations inouïes, non-seulement sur la terre, mais encore sur la mer; et vers le même temps, les flots jetèrent sur les côtes de Tévêché de Norwich une certaine bête marine fort monstrueuse, qui avait été poussée par la furie des vagues accumulées, et tuée, à ce qu'on croit, par les secousses qu'elle avait reçues. Cette bête , qui était beaucoup plus grosse qu'une baleine , ne fut pas cependant regardée comme une baleine. Ce monstre marin enrichit abondamment tout le pays voisin, par la graisse qu'on retira de son ventre.

Vers le même temps, fut envoyé en Angleterre un éléphant, que le seigneur roi de France donnait au roi d'Angleterre, comme un présent de grande valeur. Or, nous ne croyons pas que jamais aucun éléphant autre que celui-ci ait été vu en Angleterre, ni même dans les pays cisalpins *. Aussi h peuple ac-

• On sait cependant qu'au nombre des présents envoyés à Charlemagne par Haroun-al-Raschid, se trouvait un éléphant, le seul que le calife possédât. Son conducteur Isaac débarqua à Venise et l'amena à Aix-la-Chapelle ; mais il n'est pas étonnant que Matt. Paris ignore ce détail. Au reste, la vue de cet animal étranger était encore au treizième vni. 7

98 HKNHI 111.

courait-il en foule, pour voir uu spectacle d'une si grande nouveauté. De plus, la reine de France Marguerite donna au roi d'Angleterre un paon , c'est-àdire une aiguière * admirable , qui , par sa forme , présentait de la ressemblance avec un paon. Une pierre précieuse, qu'on appelle vulgairement perle, y était incrustée. On avait ajusté au corps de ce paon des ornements fort habilement fabriqués en or et en argent, avec des saphirs pour figurer les couleurs d'un vrai paon quand il fait la roue. Enfin ce joyau était si richement travaillé, qu'il était quelque chose de nouveau et d'admirable pour les yeux de tous ceux qui le considéraient.

Le roi se rend a Saint- Albans. — Punition d'un PARRICIDE. — Miracles opérés a Lincoln, sur la tombe DE l'évêque Robert. — Vision terrible du pape Alexandre, au sujet d'Innocent IV. — Guillaume de Hollande et Jean d'Avesnes recherchent l'alliance

siècle un sujet d'étonnement, même pour les ultramontains. La chronique d'Est raconte qu'à la bataille de Contenu ova, Frédéric II avait un éléphant qui inspirait aux Lombards un grand effroi. ( Apud Mora- TORl, tom. XV, pafj. 508. ) Celui dont il est question ici avait été ramené de Terre-Sainte par Louis IX. Les émirs qui ne s'étaient pas rendus à Joppé à l'époque convenue, remplirent néanmoins toutes les autres conditions du traité. « Ils ajoutèrent, dit M. Michaud, à l'envoi des captifs et des funèbres dépouilles des guerriers chrétiens, le don d'un éléphant dont saint Louis fit présent au roi d'Angleterre. {Hi St. des Crois., tom. IV, liv. XIV.)

* Tel est du moins îe sens que nous donnons au mot lavnrrum. Nous pensons que ce paon est celui qu'on montre encore à Windsor parmi les joyaux de la couronne et qui est évalué à la somme énorme de 50,000 livres sterling ( plus de 12,0(50,000 francs ).

ANNl^E 1255. 9î^

DO ROI d'Angleterre. — Celte même année, le seigneur roi , pendant que son fils Edouard se trouvait dans les pays de Gascogne, serenditàSaint-Albans, le sept avant les ides de mars et y demeura six jours. Il y pria , jour et nuit, en grand appareil de cierges et en grande dévotion , le bienheureux Albans , comme étant le |)remier martyr de son royaume , pour lui, pour son fils Edouard et poursesautresamis.il donna à Dieu et au bienheureux martyr deux tapis précieux, que nous appelons baldaquins, et une magnifique chape chorale, recouverte en or. Or il faut savoir que jamais aucun roi d'Angleterre, pas même le roi Offa, fondateur du monastère de Saint-Albans , ni aucun autre des rois précédents, ni tous ensemble, n'offrirent autant de tapis pour orner les murailles de l'église, que le présent roi d'Angleterre Henri troisième à lui seul : tous ses dons sont consignés et énumérés pleinement dans le petit livre qui est dans Téglise de Saint-Albans, et qui contient le détail des tapis, des anneaux et des pierres précieuses.

Dans le cours de celte même année, à l'époque de la sainte Passion du Seigneur, un certain Guillaume, fils dénaturé et criminel d'un chevalier, donna la mort à son père pour s'emparer plus vite de son héritage. Aussi ayant été convaincu de ce crime, il fut traîné à la potence et pendu à Londres. Comme le crime était énorme, et qu'il avait osé commettre ce parricide aTépoque de la Passion, son cadavre ne mérita pas de recevoir les honneurs de la sépulture. Aussi ce misérable, qui ne devait exciter la pitié de

4 ou - HBNRl 111.

personne, fut laissé à dévorer aux chiens et aux oiseaux du ciel, et ne mérita point d'obtenir le bienfait de la sépulture chrétienne. Le chevalier qui fut ainsi tué par son 61s s'appelait Jean, surnommé deSeldeforde, et il était de la liberté de Saint-Albans.

Ce fait peut prouver la justesse de cette belle maxime d'un poëte, qui, en parlant de ceux qui choyent, élèvent et enrichissent leurs héritiers comnje eux-mêmes, ou, pour mieux dire, plus qu'eux-mêmes, s'écrie :

Celui qui épargne son bien dans l'intérêt de son héritier et qui est trop rigide pour lui-même, est voisin de la folie * .

Or avec le chevalier susdit fut tué un certain Jean, chanoine régulier, qui était le chapelain du chevalier occis.

Vers lemême temps, dans l'église de Lincoln, furent opérés des miracles divers, nombreux, manifestes, et mûrement examinés. En effet, comme si les saints confesseurs anciens, à savoir, les évêques saint-Rémi et saint Hugues, se fussent réjouis avec saint Rebert, qui récemment était monté vers le Seigneur, ils manifestèrent comme à l'envi leur bonté envers les fidèles en l'honneur dudit Robert. Aussi, entre un grand nombre Je miracles qu'il serait trop long nonseulement de raconter, mais même de citer, il y en eut vingt manifestes , qui furent prouvés dans le chapitre de Lincoln par-devant des hommes graves

* On a déjà pu voir que le moine de Saint-Albans citait toujours Horace avec autant d'exactitude quo d'à-propos.

ANNÉE 1255. - m

et (lignes de foi, et qui furent examinés mûrement : car nous savons que des mensonges officieux déplaisent à Dieu. Or tes témoignages, Seigneur Dieu, sont devenus très-croyables; et maintenant la vision nocturne, mais non chimérique, qui arriva à un certain homme digne de foi, pendant la vie dudit évêque de Lincoln, c'est-à-dire environ quatre ans avant son passage dans Tantrevie, se trouve aujourd'hui ouvertement et évidemment vérifiée. Or, il lui sembla entendre distinctement une voix qui articulait et prononçait clairement ces mots : « Le Seigneur a chéri « Edmond * en odeur de charité et le Seigneur a « chéri Robert en odeur de fidélité.» Et cela Ini fut donné à connaître en esprit, afin qu'il comprît que ces paroles étaient dites au sujet des bienheureux Edmond et Robert, évêques et confesseurs.

Cette même année dans le carême, il arriva, comme nous l'avons appris pour sûr, qu'une nuit que le seigneur papeAlexandre dormait d'un profond somn^eil après les fatigues de la journée, il lui sembla être conduit au fond d'un palais très-vaste et très-spacieux. Dans un lieu élevé de ce palais était assis un homme qui paraissait très-respectable et très-majestueux; fi côté de lui était une femme vénérable par son extérieur et par sa figure, et il y avait autour d'eux nombreuse compagnie. Tout à coup voici que d'ignobles porteurs leur présentèrent une bière, dans laquelle étaitun mort d'assez triste apparence. Alors le mort,

* Nous adoptons la variante pour ce membre de phrase.

se relevant et se prosternant, dit d'une voix lamentable à celui qui était assis dans ce lieu élevé comme dans un tribunal : «Dieu très-puissant et très-pieux, « ayez pitié de moi. » Comme le ju^e se taisait, la femme prit la parole : « Le temps de la pénia tence et de la compassion est passé. Et mainte- « nant^le temps du jugement est arrivé pour toi. « Tes prières sont intempestives et importunes : ce « dont il faut s'affliger. Malheur à toi ! car tu ne « trouveras pas miséricorde, mais le jugement que « tu as mérité. Tu as dissipé l'église de Dieu pence dant ta vie ; tu es devenu entièrement un homme « de chair; lu as dédaigné, méprisé, annulé et « cassé les saintes décisions et les bienfaits rendus « par tes saints prédécesseurs, non sans les outra- « ger. Aussi tes actes doivent-ils, à juste titre, être « regardés comme cassés \ » Alors celui qui siégeait comme juge, prenant un visage sévère et faisant entendre une voix terrible, dit aux porteurs de la bière : « Quand j en aurai pris le temps, je jugerai les jus- « tices. Son temps est passé, et le temps de son ju- « gement est arrivé. » Puis le juge dit : « Va-t'en et « reçois une récompense convenable, selon que lu « as travaillé. » La sentence fut à peine prononcée, que le mort fut entraîné au plus vile hors de la présence du juge, et emporté dans un lieu que nous ne pouvons aucunement déterminer, mais qui est probablement le purgatoire, ainsi qu'il est pieux de le

* Tua Cussandra. Évidemment cassanda.

croire. Comme le seigneur pape Alexandre, à qui fut révélée cette vision réelle ou chimérique, demandait à son guide, d'une voix basse et tremblante , quel était ce misérable, on lui répondit que c'était le pape Innocent récemment défunt, et qu'on appelait jadisSinibald,qui, épuisé par la douleur qu'il ressentait, non point de ses péchés, mais de la défaite de son armée, avait quitté le monde des vivants. Après avoir entendu et vu ces choses, le seigneur pape Alexandre, successeur immédiat du susdit Innocent, réveillé de son sommeil ( si c'est là ce qu'on peut appeler sommeil ), fut saisi d'un violent effroi, et trembla de tous ses membres en frémissant et en soupirant. Son saisissement fut tel, qu'il lui fallut quelques jours pour se remettre et revenir entièrement à lui. Dès lors ce pieux pape ordonna qu'on répandît des aumônes et qu'on célébrât des messes pour le salut d'Innocent; il révoqua aussi quelques-uns des actes de son prédécesseur, pour que son châtiment fût adouci, et comme quelqu'un lui offrait de riches présents pour obtenir une certaine église qu'il sollicitait: (( Non pas, mon frère, » répondit le pape Alexandre. « Celui qui vendait les églises est mort.» Dès lors aussi il demanda le suffrage des prières, et écrivit à cet égard à beaucoup de prélats des églises ^ comme nous l'avons déjà dit. On pensa généralement qu'il serait accusé plus sévèrement devant le Sei^l gneur, si cette effrayante vision ne le corrigeait pas. En effet, Dieu, à ce qu'on croit, voulut lui révéler cela pour le prémunir, le reprendre, le corriger et

^04 HENKl 111.

lui prouver sa dilectioii paternelle. Aussi le pape décida sur-le-champ que si quelque clerc était saisi pour un crime entraînant peine corporelle, il serait dépourvu du privilège ecclésiastique, à moins qu^il ne fut sous le coup de la censure cléricale et légitime. Vers le même temps, Guillaume de Hollande, désirant engrosser ses coffres, comme beaucoup d'autres l'avaient fait, avec les esterlings, objets de son envie, envoya des députés solennels, et demanda à faire alliance avec le seigneur roi d'Angleterre, à titre de parenté. Vers le même temps aussi, Jean d'Avesnes, étant arrivé de Flandre en toute bâte, sollicita très-instamment le roi de lui fournir des secours pour sa guerre. Le seigneur roi affirma qu'il était occupé d'une affaire importante, c'est-à-dire de la conquête du royaume de Sicile et d'Apulie, et qu'il ne voulait pas mettre son cœur en esclavage, en le partageant entre diverses affaires, mais en suivre par ordre, d'abord une, et ensuite une autre, pour les mener à meilleure lin,

Grand parlement tenu a Londres. — Intempérie de l'air pendant la dorée du parlement. — Mort de Gaultier DE Gray, arcdevêque d'York. ---Le corps de l'archevéque est transporté et enseveli a York. — Sécheresse excessive. — Miracles opérés dans les ÉGLISES DE Lincoln et de Chicester. — Cassation de Guillaume le Loup, archidiacre de Lincoln. -- A la même époque, c'est-à-dire dans la quinzaine de Pâques, que l'on appelle vulgairement Hokeday, tous

les seigneurs d'Angleterre, tant ecclésiastiques que séculiers, se rassemblèrent à Londres, en sorte que jamais auparavant on n'y avait vu réunie une si nombreuse multitude. Dans cette assemblée, pour résumer beaucoup de choses en peu de mots, le seigneur roi se plaignit d'être embarrassé de dettes considérables, et de ne pouvoir se libérer sans Tassistauce efficace de ses seigneurs. Aussi demanda-t-il, avec grande instance et grande urgence, qu'on lui fournît une aide pécuniaire , c^ est-à-dire qu^il reçût portion plénière du dixième qui * lui avait été précédemment concédé en aide sur les baronnies ; de manière qu'il fût tenu à la plénitude de la reconnaissance : ce qui aurait été la ruine manifeste du royaume; car le royaume, dépourvu de tout argent, eût alors été comme abandonné et livré en proie à tous ceux qui auraient voulu s'en emparer. Comme cela n'était aucunement tolerable, l'assemblée, ayant donc tenu conseil, décida que ci»acun des seigneurs s imposerait une lourde charge, pour faire observer, dès aujourd'hui et désormais, sans aucune chicane, la grande charte que le roi avait tant de fois promis et juré d'observer, en s'y engageant sur son âme, de la manière la plus formelle. L'assemblée exigea en outre que le roi se choisît le justicier, le chancelier et le trésorier, d'après l'avis comnmn du royaume, ainsi que la chose était juste et usitée de toute antiquité; lesquels ne seraient point destitués de leurs

' Quas. Nous lisons qyœ : |)hnjse obscure.

406 HENRI m.

charges, si ce n'est pour fautes évidentes, et d'après le conseil et la délibération commune du royaume assemblé; car il y avait en Angleterre tant de petits rois, que les anciens temps paraissaient être revenus pourrAngleterre\ Or, c'était un tristespectaclequela douleur générale. En effet, les prélats ou les seigneurs ne savaient par quels liens enchaîner cenouveau Frôlée, c'est-à-dire le roi, quand bien même ils lui octroieraient tout ce qu'il voulait, parce qu'en toutes choses il dépassait les bornes de la vérité, et que là où il n'y a point de vérité, là il n'y a point d'espérance stable à fonder. En outre, les plus intimes chambriers du roi lirent entendre à i'assemblée qu'il ne consentirait, en aucune façon à ce qu'elle désirait au sujet du chancelier, du justicier et du trésorier. De plus, les prélats, se voyant forcés par l'esclavage auquel l'Église était absolument condamnée de payer le dixième qu ils avaient promis condilionnellement éprouvaient une douleur poignante; et l'inquiétude faisait saigner les cœurs des nobles, à cause de l'exaction qui les menaçait. Enfin l'assemblée convint communément qu'on répondrait au roi, au nom de l'universalité des seigneurs, que l'affaire serait remise jusqu'à la fête de saint Michel, afin que pendant ce temps ils pussent éprouver sa fidélité et sa bénignité; que si par hasard il ramenait leurs cœurs vers lui, et les regagnait justement en récompensant leur longue patience, par l'observation de cette

* Allusion évidente à l'heptarchie saxonne.

ANNÉE ^2or;. 107

charte tant de fois promise, tant de fois rachetée , eux, de leur côté, céderaient et fourniraient à ses besoins autant que s'étendrait leur pouvoir. Cependant le roi, à ce qu'on prétend, n'accepta pas cette proposition, et garda un silence de désapprobation. Ainsi après de nombreuses, longues et inutiles discussions, rassemblée fut levée au milieu de la désolation et du désespoir, et les nobles d'Angleterre, devenus comme des gens de la plus basse condition, retournèrent chez eux.

Or, à celte époque, le temps était fort mauvais, et pendant presque toute la saison du printemps, le vent du nord, qui est le plus cruel ennemi des fleurs et des jeunes pousses des arbres , causa de grands maux. Pendant tout le mois d'avril, ni pluies ni rosées ne vinrent humecter la terre desséchée, jn procurer le plus léger adoucissement dans la température. Aussi les seigneurs, appelant chaque jour en vain un air plus pur, en furent longtemps privés, au point que plusieurs furent saisis par plusieurs maladies. En effet, l'atmosphère brûlée par le souffle du vent du nord, et du vent d'est équinoxial, avait pris une couleur de citron, et causait beaucoup de maladies.

L'archevêque d'York, Gaultier de Gray, qui avait été tourmenté comme les autres par divers soucis dans le susdit parlement, s'était fatigué le cerveau par ses jeûnes quotidiens ; aussi, pour se remettre de ses ennuis et de ses fatigues infructueuses, il s'arrêta à Fuleham, manoir de Tévêque de Londres, comme

lOS HENRI HI.

ledit évéque l'avait désiré et demandé. Or, l archevêque, accablé par la vieillesse, par Tennui, par la fatigue et par la douleur, perdit absolument tout appétit et s affaiblit outre mesure; et le troisième jour après son arrivée à Fuleham, il expira, après avoir reçu heureusement tous les sacrements qui conviennent à un chrétien. Il avait gouverné magnifiquement son église d'York, pendant près de quarante ans (car pour faire les quarante ans, il ne s'en fallut que de trois mois et d'autant de semaines), et avait même gouverné tout ce royaume d'une manière irréprochable, lorsqu'aux calendes de mai il i\\\ù où va toute créature.

Après qu'on eut fait l'anatomie du corps, le susdit corps fut transporté honorablement à York, sous la conduite du seigneur évéque de Durham Gaultier, son suffragant, qui remplit parfaitement l'office d'humanité et de respect, comme il convenait de le laire pour le corps d'un si grand prélat, en pourvoyant chaque jour aux obsèques et aux aumônes; l'archevêque fut enterré, avec tous les honneurs qu'il méritait, dans l'église d'York.

Dans Tété de celte même année, l'aridité se prolongea sous le souffle du vent d'est équinoxial, qui tarit les rosées du matin et suspendit les rosées du soir, depuis le milieu de mars jusqu aux calendes de juin. Il était facile de voir les grains de blé gisant, tels qu'on les avaitjetés dans la terre changée en poussière ; ils n'avaient pas même subi la mortification nécessaire pour germer et pour se multiplier. Mais

enfin , par le bienfait de celui qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes, la terre , ainsi que les graines et les semences à demi mortes qu'on y avait déposées, éprouva la bienfaisance des pluies et. le rafraîchissement opportun des douces rosées, en sorte que, par la grâce de Dieu, la sécheresse se changea en une humidité verdoyante, que tout respira, et que ron conçut Tespoir de fruits abondants.

Vers le même temps, des miracles fréquents éclatèrent dans les églises de Lincoln et de Chicester , à la gloire de Dieu et en Thonneur des saints pontifes Robert et Richard. Aussi dans Téglise de Lincoln vingt miracles, pour ne pas parler des autres qui sont innombrables, furent reconnus pour authentiques , après avoir été examinés. Autant ou même plus de miracles furent opérés dans Téglise de Chicester et se nïultiplièrent par des accroissements quotidiens. Si quelqu'un désire prendre connaissance de ces miracles qui ont été examinés , il pourra les trouver rapportés par écrit dans l'église de Saiiit-Albans.

A la même époque aussi , maître Hugues de Mortemer, officiai du seigneur [archevêque] de Cantorbéry , fit savoir au chapitre de Lincoln qu'il eût à casser Guillaume le Loup, récemment nommé archidiacre de Lincoln, et à substituer sans délai unautre n sa place ; faute de quoi , lui , maître Hugues, y pourvoirait en vertu de Fautorité apostolique et de celle de l'archevêque de Cantorbéry son seigneur, et punirait les chanoines de leur désobéissance : aussi les chanoines, obtempéraiit à ces ordres, se nommèrent

no HENRI HI.

un nouvel archidiacre. Or, maître Guillaume, qui tenait fermement pour la liberté de son église , supporta tout pela avec patience, et se réfugia dans le sein de la clémence papale, qui doit s'ouvrir ordinairement aux affligés.

Destruction de l'armée du pape. — Trahison du

MARQUIS BeRTHOLD. PLAINTES ET LAMENTATIONS SUR

LES INIQUITÉS DE LA COUR ROMAINE. — RENOUVELLEMENT DE LA SENTENCE RELATIVE A l'oRSERVATION DE LA GRANDE

CHARTE. — Accusations intentées a Robert de Ros et A Jean de Bailleul, régents d'Ecosse. — Mort de Regnaud de Bath, médecin de la jeune reine d'Ecosse. — Vers le même temps , le pape Alexandre , marchant sur les traces de son prédécesseur Innocent, et poursuivant l'affaire du royaume de Sicile et d'A-^ pulie , envoya le cardinal Octavien avec une trèsforte armée, composée de soixante mille hommes d'armes, pour détruire de fond en comble la ville de Lucera , et exterminer Manfred , qui y était caché, ainsi que tous les habitants de ladite cité. Or, il y avait dans cette ville plus de soixante mille Sarrasins inlidèles, que l'empereur Frédéric avait rassemblés pour les exposer aux chances douteuses de la guerre, et à qui il avait donné cette ville pour habitation. Elle offrait alors le sein du refuge à Manfred et à quelques autres partisans de Frédéric. Lorsque Octavien eut disposé ses troupes , de concert avec un certain marquis, homme plein d'habileté et guerrier puissant , dans les conseils et l'assistance duquel

ANNliK i255. Ui

toute Tarmee papale se fiait , on conçut l'espérance indubitable que le pape, Octavien , et 1 invincible armée dont ils disposaient, réussiraient dans ton les leurs entreprises. Mais lorsque Tarniée du pape se tut approchée de la ville et n'en fut plus éloignée (|ue de peu de milles , la terreur et Teffroi s'emparèrent des uns et des autres, en sorte que les habitants de Lucera n'osaient pas aller à main armée au-devant de leurs adversaires , ni les survenants attaquer la ville ou les habitants. C'est ainsi que, de part et d'autre, plusieurs jours se passèrent dans l'attente et dans des retards sans résultat. Or , l'armée du pape était fort nombreuse et très-formidable. Chaque jour elle recevait une solde abondante sur l'argent fourni par le roi d'Angleterre, et comptait sur les promesses du pape pour recevoir plus encore ; car telles avaient été les dernières dispositions du feu pape Innocent : tout cela venait de lui , et les cardinaux ne faisaient que poursuivre l'exécution de ses projets. Lorsque ces délais itifructueux se furent donc prolongés ainsi pendant beaucoup de temps de part et d'autre, ce traître marquis, qui avait dans cette armée une nombreuse compagnie , s'approcba et vint dire à Octavien : « Seigneur, pourquoi restons-nous ici si longtemps « oisifs? nous dépensons des trésors immenses. Que '< le tiers de l'armée se retire ; car Manfred et ses « troupes n'oseront pas sortir de la ville. Les habi- « tants s'y trouvent comme assiégés et enfermés, et « il suffit des moindres forces pour les effrayer et les « contenir. » Comme les habitants ne sortirent pas

après que le tiers de Tarmée se fut retiré, le susdit marquis mutila de nouveau Tarmée papale , en sorte qu il resta à peine dans ce lieu dix ou douze mille hommes d'armes. Profitant du moment, le marquis monta une nuit sur un cheval très-rapide, se rendit à la ville de Lucera , et, ayant fait mander Manfred, lui dit : « 0 très-cher ami, on t'a donné à entendre « que je t'ai nui et que je suis prêt à te nuire; je « m'étonne que tu conseîites à prêter Toreille à de « pareilles calomnies ou à y ajouter aucunement foi. « Ton habileté sait avec quelle fidélité j'ai servi ton « père l'empereur Frédéric, dans des circonstances « douteuses : comment pourrais-je persécuter l'enfant « d'un si bien-aimé seifjneur, et d'un père si respec- « table? Voilà le moment où tu vas éprouver certaine- « ment la dévotion et la fidélité que je t'ei vouée de- « puis longtemps. A mes instigations , l'armée du « pape a été diminuée; c'est à peine s'il reste avec <( Octavien dix mille combattants , dont la majeure « partie est à moi. Plus de retard ; que tes féaux, tous « tant qu'ils sont dans la ville, s'arment sur-le-champ « et me suivent pas à pas, je leur montrerai le chemin. « Tu t'empareras, au gré de tes désirs, et d'Octavien it et des siens V » Manfred sortit donc de la ville et

* Il est évident qu'il s'agit ici du margrave de Hohenburg. Les chroniqueurs italiens ne parlent pas de cette trahison, qui cependant est rappelée plus bas dans une lettre du pape. Jamsilla rapporte ainsi les faits. Au commencement de -1233, une nouvelle armée de croisés, envoyée en Apulie sous les ordres du cardinal Ottaviano de UbaldiDis et des trois margraves de Hohenburg Berthold, Oddo et Ludwig, fut arrêtée dans les montagnes préside Frigento, par les manœuvres et Taudace de Man-

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tous les citoyens avec lui , accompagné de ses féaux et de ses familiers , armés tous de pied en cap, formant une nombreuse armée j ils s avancèrent en toute hâ\e comme le tourbillon d'une rapide tempête, et s'approchèrent de Tarmée papale. Mais tandis qu'ils pensaient les surprendre tous comme des oiseaux dans le piège, Octavien, averti à Theure par un ami de cœur, réussit à grand'peine à s'échapper; tous les autres, à Texception des vassaux du marquis, furent dispersés, faits prisonniers oumassacrés. C'est ainsi que Manired, triomphant au gré de ses vœux, commença à prospérer de jour en jour davantage , à la grande confusion de l'église. Or, à cette nouvelle le seigneur pape et toute 1 église romaineéprouvèrent une douleur et une confusion incomparables, surtout après que ^égli^e avait promis le royaume de Sicile et dApulie au seigueur roi d'Angleterre, pour le compte de son fils Kdniond, et que le pape lui avait

fred. Une trêve fut conclue, et tandis qu'elle durait encore, le prince régent revint avec une partie de ses troupes parcourir les provinces inférieures et maritimes de l'Apulie. Profitant de son absence, les chefs de l'armée pontificale rompirent la trêve et s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Foggia, où ils établirent leur quartier général. Le prince de Tarente était alors à Trani près de Giovenazzo. Le parjure de ses ennemis lui fit reprendre les armes. Il rentra aussitôt dans la Capitanate et se dirigea vers Lucera par Ascoli. {Comm. surMatteo, parag. 74.) Il marcha de là sur Foggia et mit en fuite Berthold, qui accourait au secours du légat; ce qui est contraire à l'assertion de JNIatt. Paris. Le légat se tira de ce mauvais pas en proposant un traité de paix que le pape refusa de ratifier, et, quittant Foggia, revint dans la terre de Laboura ■; mois de juin. Alexandre IV avait déjà abandonné Naples pour aller habiter Anagni.

vni. s

même lait passer l'anneau dlnvestiture j)ar Téveque de Bologne ; ainsi [les cardinaux] avaient jeté dans un gouffre le trésor du roi à Texterminatior) de toute l'Angleterre. L'évéque, qui avail déjà passé les monls, se liâta de se rendre en Angleterre , sachant qu'en réjouissant le cœur du roi il remporterait de riches présents. Toutefois, ignorantcomplétement le désastre dont mnis venons de parler, il était transporté par les accès d'une allégresse menteuse et d'une vaine joie, car :

La puissance divine se joue des choses humaines.

0 sollicitude stérile de la cour romaine! ô aveugle ambition , sainte sans doute , mais trop souvent trompée par les conseils des pervers! pourquoi ne modères-lu pas tes emportements avec le frein de la discrétion? pourquoi n'es-tu pas instruite par le passé etcorri<jée par tant de calamités souffertes? Voici que nous sommes tous punis dans les pertes que tu éprouves, que nous souffrons tous avec toi, que nous partageons toute ta confusion et tous tes opprobres. Tu t'es efforcée de créer deux empereurs en Allemagne* Pour leur promotion il a fallu dépenser des trésors inestimables arrachés de tous côtés, et cependant cette dignité n'a été assurée ni à l'un ni à Fantre. Aujourd'hui , dans les pays de l'Apulie , Tarmée papale a été écrasée deux fois honteusement, la première foissousia conduitedu cardinal Guillaume, la seconde foissousia légation ou la conduite du cardinal Oetavien . Ces deux défaites ont accablé de dommages

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loiis les fils de Téglise universelle , les ont abreuvés d'opprobres, les ont fait saigner de douleurs. Enfin, pour conclure en peu de mots , legrlise universelle, qui doit être défendue par l'église romaine, se plaint d'être grevée par elle en beaucoup de points.

A la même époque , on proclama dans les comtés et Ton annonça dans les synodes , dans les églises, en tous les lieux enfin où les hommes se rassemblaient, que la grande charte que le roi Jean avait octroyée et que le présent roi avait maintes fois confirmée serait observée inviolablement; et la sentence fut solennellement prononcée contre tous les violateurs de ladite charte. Toutefois le roi, ne l'observant nullement encore, mit inhumainement au pillage les biens de l'église d'York. Or, il répétait fréquemment : « Pourquoi les évêques et les seigneurs du royaume « n'observent- ils pas eux-mêmes envers leurs sujets « celte charte pour laquelle ils crient et clabaudent « tant et tant? » A cela on lui répondait raisonnablement : « Seigneur roi, il convientque vous donniez « le premier exemple selon votre serment , et alors « les autres vous suivront certainement, selon cette « maxime d'un poëte :

Le vulgaire inconstaot se tourne toujours avec le prinee.

Vers les mêmes temps, Robert de f^os et Jean de Bailleul lurent grièvement accusés de se conduire d'une manière infidèle et déshonnête envers le royaume, le roi et la reine d'Ecosse, dont la tutelle leur avait été confiée. Or, à celte époque le roi se

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trouvait dans les contrées du nord de l'Angleterre, c'est-à-dire à Nollinjyham.

Il y avait un certain physicien nommé maître Regnauld de Bath, fort instruit et expérimenté dans Tart de la médecine, qui avait été envoyé pour garder le corps de la reine d'Ecosse, du roi et de leurs amis, parla reine d'Angleterre, Inquelle désirait ardemment la honne santé et la prospérité de sa fille la reine d'Ecosse, et du mari de sa fille le roi d'Ecosse, qu'elle chérissait comme son fils adoptif. Or, lorsque ledit maître Regnauld fut arrivé au château des Pucelles', qu'on appelle vulgairement Edimbourg, eut exposé la cause de sa venue, et eut montré les lettres tant du roi que de la reine d'Angleterre, qui attestaient ladite cause, il fut admis volontiers. Quand il s'entretint avec la reine sans témoins , coTnnie c'est l'usage des médecins, et qu'il lui demanda quelle était la cause de son trouble et de sa pâleur, et pourquri il la trouvait si triste, elle lui répondit : « 11 court vient de révéler au physicien les secrets du corps, « comme il convient d'avouer ceux du cœur an « prêtre. »> Kegnauld. ayant donc appris les chagrins de cœur et de corps qu'elle endurait, réprimanda fortement ses gardiens et ses tuteurs. Après des dis-

^ Le château est à l'est de la ville sur uq roc escarpé. Quelques-uns, faisant allusion à sa situation presque inaccessible, le nomment le château ailé ; d'autres l'appellent le château des pucelles, parce que c'était le séjour des jeunes princesses du sang royal des Pietés, qui y demeuraient enfermées jusqu'au temps de leur mariage. ( MalLET, Descripi. deVunivers. )

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putes et des paroles auières. qui (ios reproches niuluels passèrent aux menaces, il accusa, condamna et menaça tous les seigneurs fjardiens du roi, de la reine, et du royaume, comme coupables de lèse-majesté. Aussi, ledit physicien Regnauld se mit au lit peu de jours après, et fut pris d'une maladie mortelle; et certaines personnes, dont les interprétations sont toujours sinistres, prétendirent qu'il avait été empoisonné. Quand il vit qu'il approchait irrévocablement des portes de la mort, il écrivit tant au roi qu'à la reine, qu'il était venu en Ecosse sous une mauvaise étoile, qu'il y avait vu leur fille traitée inlidèlement et inhumainement au milieu de ces indignes Écossais, et que, comme il avait murmuré, les seigneurs du nord lui avaient tendu des pièges mortels. A cette nouvelle, le roi fort courroucé songea à part lui aux moyens de tirer vengeance d'un si grand attentat. Or, ce maître physicien rendit son âme misérable, après avoir vomi ce venin de discorde , et préparé de grands maux futurs et des dommages irréparables.

Appauvrissement de quelques églises d'Angleterre. — Eclipse totale de lune. — Mort de Guarin de

^UNTCHEINSIL. — FaITS DIVERS. Le ROI, EXCITÉ PAR

les plaintes de SA FILLE, SE REND EN ÉcOSSE. — 1l EN- VOIE LE COMTE DE GlOCESTER ET JeAN MaNSEL AU CHATEAU

d'Edimbourg. — Fuite de Robert de Ros.— Discorde

ENTRE l'université DE PaRIS ET LES FRERES PRECHEURS.—

Jean de Bailleul fait la paix avec le roi, moyennant

UNE SOMME d'argent. — f.E ROI REVIENT d'ÉcoSSE. — Jl

ENLÈVE ON TRÉSOR DÉPOSÉ DANS l'ÉGLISE DE DURHAM. — - GCILLAUME DE KILKENNY EST CONSACRÉ ÉVÊQUE d'ÉlY.

— Vers le même temps, Té^lise de Cantorbéry était accablée de graves tribulations à cause des mérites de ses fils, c'est-à-dire des moines de cette même maison , laquelle tenant de droit le premier rang en Angleterre, avait repoussé des indigènes recommandables, et avait pris un étranger pour son gardien; aussi ceux qui avaient donné les mains à cet abus tombèrent, mais non pas injustement, dans une si grande pauvreté, qu'ils se virent liés et enveloppés par des dettes montante plus de quatre mille marcs. Comme la ruine de leur église était imminente, les moines, afin de ne pas être précipités complètement dans Fabîme de la confusion, livrèrent six de leurs meilleurs manoirs a la garde de Jean de Gatesdène, chevalier, pour qu'il les eût en sa main à des conditions bonnes pour lui, mais ruineuses et très-dures pour les susdits moines, jusqu'à ce qu'ils fussent libérés de leurs dettes. Semblablement le prieuré de Rochester , qui avait contracté des dettes inestimables, déposa des gages entre tes mains dudit Jean et d'autres créanciers, retrancha sur les fonds destinés à la nourriture et à rhabillement de la communauté, et se conserva à peine le strict nécessaire. De plus, le noble prieuré de Saint-Suithun à Winchester, grevé par des perles irréparables, souffrit justement de ses cicatrices ; car ies moines^ préférant la faveur du roi à la crainte de Dieu, avaient choisi pour pasteur de lours âmes un homme tout à fait incapa-

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