‹ Grande chronique; (volume 2)Chapitre 10 sur 16 · HE^RI · texte numérisé non relu

HE^RI

Philippe Luvel, Henri de Bath , Robert Waleran , Guillaume de Gray, Gaultier de Mcrton , Imbert [Pugeis ^], tous présents, et autres. — Donné de noire main à Westminster, le huitième jour de mars, Tan quarante-deuxième de notre règne. »

Or, l'abbé susdit donna à cet arrangement Teffet souhaité, grace à la diligence et à Thabileté des seigneurs Guillaume de Horton, camérier, et Jean de Bulum, porteur du sceau dudit abbé, qui avaient devant les yeux le zèle de Dieu et la charité pour leurs frères. Le seigneur Guillaume de Huntingdon fut institué au nom du couvent, maître des hôtes, gardien des possessions susdites et procurateur provincial.

Retour de Rcstand de la cour romaine. — Herlot,

NONCE DU PAPE, ARRIVE EN ANGLETERRE. — DeS VAISSEAUX,

chargés de froment , abordent en angleterre.

Étonnante disposition de l'atmosphère. — Prospérité DE Richard, roi d'Allemagne. — Thomas de Savoie se REND EN Angleterre. — Punition infligée aux citoyens de Londres. — Vers le milieu du carême, maître Rustaud revint de la cour romaine, mais privé de son ancien pouvoir; car il avait été accusé grièvement devant le pape, par ses envieux ^ d'avoir méprisé la crainte de Dieu , d'avoir eu pour l'argent une soif plus insatiable qu'il ne convenait , et de s'être élevé au-dessus de lui-même, en embrassant une foule de revenus opulents. On disait que pour

• Nous adoptons Fadition de la variante.

ANNEK ^258. 55?i

mieux obtenir la faveur du roi el par suite les revenus, Rustand avait assuré qu'il était né ^ à Bordeaux, et que parla il avait promis, comme étant le féal et le sujet naturel du roi, d'être pour lui un soutien vigilant et efficace, pour Taider à conquérir puissamment le royaume d'Apulie, et faire expédier les autres affaires du roi son sei[jneur, tant dans la cour romaine qu'ailleurs. Ayant donc circonvenu la simplicité du roi par de telles promesses et par des discours pleins de flatteries, il s'était enrichi de beaucoup de revenus; mais les instances de quelques-uns de ses adversaires l'avaient fait rappeler à Rome. Là, le pape lui adressa des reproches très-vifs, et il ne recouvra qu'à ^rand'peine Tancienne faveur que le pape lui témoignait; toutefois il fut privé de la dignité et du pouvoir qu'il possédait auparavant, et fort honteusement rabaissé.

Aussitôt après, c'est-à-dire la plus prochaine semaine avant Pâques, arriva en Angleterre maître Herlot, notaire et clerc spécial du seigneur pape , qui, bien que n'ayant pas le titre de légat, en avait cependant tout l'appareil. En effet, il se rendit à Londres avec vingt personnes à cheval, et les familiers qui se tenaient à ses côtés étaient superbement revêtus de huit ^ capes du morequin ' le plus fin, dont cinq étaient fermées, et cinq étaient à manches. Aussi le

' Servatum fuisse. Nous lisons et traduisons se luiium.

' Ocio : ne faudrait- il pas mieux lire decern^ à cause du complément de la phrase.

' Drap noir d'un prix fort pIpvp pt d'un beau travail, dont l'usage était interdit aux moines.

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roi, selon sa coutume, applaudit avec allégresse à Farrivée de Herlot; car il était revêtu des pouvoirs les plus étendus.

Vers le même temps, comme une famine inouïe exerçait ses ravages, au point que plusieurs séchaient en eux-mêmes et mouraient , et que la charge de froment se vendait à Londres neuf sols ou plus, environ cinquante grands vaisseaux , chargés de froment, d'orge et de pain, et envoyés par le roi d'Allemagne Richard , ahordèrent dans cette ville , venant des pays d'outre-mer. Alors le roi fit proclamer un édit qui défendait à tous les citoyens de Londres d'acheter aucune portion de ce blé pour le déposer dans la chan)bre de ville et pour le vendre ensuite plus cher, selon leur coutume, aux indigents et à ceux qui venaient en demander. En effet, les susdits habitants avaient la mauvaise réputation d'avoir détourné frauduleusement, dans un temps de disette, des vaisseaux chargés de vivres ou d'avoir acheté toute la cargaison sur la terre ferme, pour la vendre ensuite, selon leur bon plaisir, à ceux qui en avaient besoin. Or, on assura que, cette année-là , trois comtés d'Angleterre [réunis] n'avaient pas produit autant de blé que ces vaisseaux en apportaient. Mais quoique ce convoi adoucît quelque peu ce fléau de famine, h grande rareté du numéraire empêcha qu'il nedisparû( complètement, parce que cette famine était générale dans tout le royaume; car le seigneur roi soulageait et rassasiait tous les nouveaux venus , au détriment de son propre royaume, qu'il dépouillait de ses biens.

ANNliE 1258. 5o7

Cette même année aussi , Tautomne prolongea la sérénité de l'air et la douceur de la température jusqu'à la fin de janvier, en sorte qu'en aucun lieu et en aucun instant la gelée n'endurcit la surface de l'eau. Mais à partir de cette époque, c'est-à-dire depuis la Purification de la bienheureuse Vierge jusqu'à la fin de mars, l'aquilon ne cessa de souffler; une gelée continuelle, accompagnée de neige et d'un froid intolérable, resserra la face de la terre, affligea le pauvre peuple, changea la température, et fit périr les jeunes troupeaux, au point qu'une mortalité générale s'étendit sur les brebis et sur les agneaux.

Le roi d'Allemagne Richard, par sa prudence, dompta, attiraà lui etramenadanssonparti ses adversaires, de telle sorte que les citoyens des nobles villes d'Italie s'engagèrent à le servir : et ses rivaux, d'abord menaçants , furent obligés de se taire, à savoir les Français , les Espagnols , les habitants de Trêves et ceux des pays voisins, qui tous lui avaient tendu des pièges pour le perdre.

A la quinzaine de Pâques, Thomas^ jadis comte de Flandre, arriva à Londres, porté sur une litière, à cause de la faiblesse de sa santé; il venait de sortir de la prison où l'avaient retenu les habitants de Turin ^, et on l'avait échangé contre des marchands

* Thomas de Savoie fut rais en liberté, à des conditions onéreuses, le dimanche iS février i237, en vertu d'un traité négocié par son confident Tabbé de Suze. Richard de Cornouailles, roi des Romains, cassa ce traité par un diplôme daté d'Aix-la-Chapelle, 14 avril 1258. Quoi qu'en dise Matt, Paris, Thomas trouva un médiocre appui dans la mai-

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d'Asti, qui avaient été rachetés pour une forte so m me ; car le roi de France , sur la demande du pape, avait l'ait prendre plusieurs de ces marchands, et les avait astreints à payer rançon, jusqu'à ce que ledit Thomas revînt libre en Angleterre , où il devait recevoir des présents abondants.

Les citoyens de Londres, qui étaient accusés grièvement par-devant le roi de plusieurs énormités, furent mis à rançon et châtiés de diverses manières, et ne rentrèrent en grâce qu'avec peine; or, le principal d'entre eux, à savoir Raoul Hurdel , qui était maire delà ville, en mourut de douleur.

Expiration de la trêve entre les Anglais et les Gallois. — Convocation de la chevalerie d'Angleterre contre les Gallois. — Parlement tenu a LoNDfiEs. — Faits divers. — L'évêqce de Hereford est atteint de la gale. — Edouard abandonne ses MANOIRS A. Guillaume de Valence. — Mansuétus, frère Mineur envoyé par le pape, arrive en Angleterre. — Réponse faite au roi dans le parlement . — Négociations AU SUJET de l'Apulie. — Vcps le même temps expira la trêve entre les Anglais et les Gallois; or, les féaux du seigneur roi les resserrèrent si impitoyabliemciit, que les Gallois ne pouvaient se procurer

son de France ; saint Louis l'obligea à renoncer à la pension que lui faisait sa belle-sœur Marguerite, et Charles d'Anjou, son neveu, lui enleva plusieurs places contestées. Thomas mourut à Ghambéry, le fr février 1259, et fut enterré à Hautecombe. ( Voy. GuiCHENON, Histoire géiiéahff. de la maison de Savoie. )

ni le sel, ni le blé, ni les autres choses nécessaires. Cependant, se fiant en ce que le roi était occupé par de grands démêlés avec les seigneurs d'Ecosse qui se soulevaient contre lui, et avec Tévêque de Durham qui, mandé à la cour du roi, refusait insolemmentde s'y rendre, et même accumulait opiniâtrement in^ justices sur injustices, les Gallois multiplièrent leurs ravages, et firent des incursions sur les limites du pays de Galles, afin de pourvoir à leur disette.

Vers le même temps, le seigneur roi convoqua , par édit royal, la chevalerie d'Angleterre, pour faire une invasion générale, avec armes et bagages, dans le pays de Galles , pour le ruiner et le dévaster immédiatement jusqu'à extermination ; mais les chevaliers sommés se plaignirent d'être fatigués inutilement par tant de dommages et de dépenses vaines.

Après le mardi qu'on appelle vulgairement Hokeday, un parlement fut tenu ë Londres; car le roi était inquiété par beaucoup et d'importantes affaires, surtout par l'affaire du royaume d'Apulie, pour laquelle maître Heriot avait été envoyé spécialement comme dépulé solennel, et exigeait à cet égard une réponse certaine et précise. De plus, le roi demandait une énorme somme d'argent, équivalente à celle que le pape, au nom du roi, s'était obligé à payer aux marchands, sur les instantes sollicita titms du roi, qui même s'était engagé à de grandes peines, que je regarde comme honteux de désigner ici. Or, la quantité (le cet argont montait à une somme telle, qu'elle pouvait faire naîtic à la fois la slupenr et l'horreur

5^0 HENRI ni.

dans les oreilles des auditeurs; aussi la noblesse du royaume se lamentaitdecequ'elle était ainsi entraînée à sa ruine, par la simplicité nonchalante d'un seul homme. En outre, le seigneur roi était fort tourmenté, au sujet des Gallois qui se vantaient d'avoir repoussé et endommagé maintes fois le roi et toute l'armée du roi, et d'avoir remporté l'avantage dans les combats de Mars, contre toute la noblesse d'Angleterre. Pour mettre le comble à sa colère et à son irritation, il venait d'apprendre que les mêmes Gallois, à l'expiration de la trêve, vers la fête de saint ^Elphège, avaient recommencé leurs rapines , leurs massacres et leurs incendies, avaient assailli à main armée les hommes qui habitaient les pays de Pembroke, avaient tué avec férocité un grand nombre d'entre eux , et avaient fait éprouver les traitements les plus humiliants à ceux qu'ils avaient laissé échapper vivants. Guillaume [de Valence'] s'en étant plaintanièrement au roi, leroi lui répondit : « Eh bien, très-cher frère, « dépense, dépense, pour venger nos injures, letrésor « dont tu abondes. » Mais Guillaume, accumullant menaces sur menaces et ajoutant des opprobres à ses outrages , assura que tous ces maux étaient causés artificieusement de Taveu et parla connivence des traîtres Anglais. Peu de temps après, il spécifia, à l'opprobre de plusieurs seigneurs, ce qu'il avait d'abord dit confusément et en général ; aussi le comte de Glocester et le comte de Leicester , non

* flpiscopus WilUelmus est inadmissible.

médiocrement vergognes , en rougirent de colère. GuillauiTie , multipliant encore ses injures contre le comte de Glocester , osa protester outrageusement, en présence du roi et des seigneurs, que le comte était un traître invétéré et qu'il en avait menti. Alors le comte, enflammé de courroux et s'estomaquant, répondit : « Non, non, Guillaume, je ne suis ni fils <« de traître, ni traître ; et mon père et le tien ne se « ressemblaient pas. «Puis, voulant venger sur-lechamp une si grande injure , il allait se jeter sur Guillaume pour le punir aux yeux de tous, lorsque le roi s'interposa entre eux et l'en empêcha à grand'peine : ainsi s'apaisa pour un temps l'indignation du comte. Ce ne serait pas petite chose de raconter les dommages que le pays de Suthwalles eut à souffrir, dans le susdit combat contre les Gallois. Toujours est-il que ceux-ci, étant restés vainqueurs, se précautionnèrent et se pourvurent de froment, de sel et des autres choses nécessaires à la vie, dont ils manquaient auparavant.

Le lendemain et les jours suivants, le seigneur roi et les grands délibérèrent fort attentivement sur les moyens d'écraser l'insolence si insupportable des Gallois, et de mettre un terme à leurs irruptions fréquentes. Toute la chevalerie d'Angleterre fut donc sommée pour que tous ceux qui étaient tenus de fournir services militaires au seigneur roi se tinssent prompts et prêts à suivre le roi qui devait partir pour le pays de Galles, et à se rendre à Chester avec armes et bagages , le lundi avant la nativité du bienheureux

5fi2 HENRI m.

Jean-Baptiste. Aussi des murmures et des plaintes multipliées retentissaient parmi le peuple , de ce que le roi appauvrissait et fatiguait ses nobles si fréquemment, sans honneur comme sans profit, et de ce qu'il les inquiétait à Tapproche du temps de la moisson, en exigeant tant de fois un escuage , surtout quand une famine inouïe obligeait le pauvre peuple à rendre Tâme. Cependant, sans considérer les périls du royaume, le roi , bien que manquant d argent et dépourvu de tout trésor, conféra sur-lechamp avec précipitation et incirconspection, malgré la prochaine guerre qu'il allait entreprendre, mille marcs à Thomas de Savoie , jadis comte de Flandre, qui éîait venu récemment à Londres malade et porté dans une litière. Il conféra aussi deux cents livres à un certain Poitevin qui avait coutume de lui découper et de lui servir les mets à table. Ceux-ci, ne réfléchissant pas aux dangers qui menaçaient le roi , ouvrirent la main et acceptèrent tout. Thomas , ayant donc rempli ses coffres , retourna sans tarder dans son pays en oulre-mer, après avoir préalablement salué la reine dont il n'avait pas plus repoussé les présents que ceux du roi , et se proposa de confondre la ville de Turin sans se soucier des otages. Le nom du Poitevin susdit était Guillaume de Sainte-Hermine [?]; celui-ci, refusant de s^en aller aussi, restait pour attendre des présents plus abondants.

Maître Robert de Chause, clerc de la reine, lut consacré évéque de Carlisle à Londres, dans Tabbaye de Bermondsey, par les évéques de Salisbuiy et de

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Balli , le jour de saint Tiburce el de ses coinpafynoiis.

Dans la même semaine, mourut à Londres Tarelievêque d'Armacb, qui jadis avait été doyen de l'église de Saint-Paul.

Vers le même temps aussi, le seigneur pape appesantit sa main sur l'archevêque d'York , dont la condition fut détériorée en ce qui touche le siècle, mais améliorée en ce qui touche le Seigneur; car sa patience s'accrut toujours à mesure que se multi- [)liaient les persécutions; et ainsi il était prépa'-é |K)ur le martyre, selon la prophétie du bienheureux Kdmond, archevêque de Cantorbéry. En effet, nous lisons que plusieurs saints personnages reçurent la couronne du martyre sans avoir versé leur san^:. Or, outre les nombreux scandales qui avaient déjà précédé, on lui enleva le privilège de faire porter, selon Tusage , la croix devant lui par son premier clerc. Cependant il refusait toujours avec fermeté de courber les genoux devant Baal, et de distribuer les riches bénéfices de son église à des barbares indignes, comme des perles à des pourceaux et à des animaux immondes.

L'évêque de Hereford , qui avait causé traîtreusement tant de dommages au royaume entier d'Angleterre, fut justement défiguré sous la main vengeresse du Seigneur, par celte maladie très-honteuse qu'on appelle la gale.

Edouard, fils aîné du seigneur roi , abandonna les terres et les magnifiques manoirs qu'il tenait du don de son père , à savoir Stanford , Graham , et beaucoup

Z^Ji HENRI III.

d'autres , les laissant comme en ferme ou en garde à Guillaume de Valence, qui abondait en riches trésors, pour être secouru dans ses besoins et satisfait dans son avidité par les trésors superflus dont jouissait son oncle. Ce qui fut fait, non sans annoncer quelque chose de funeste des deux côtés ; car on pouvait penser quele jeune homme, une fois en pleine possession du royaume , dévasterait et dissiperait les biens du même royaume , et que Guillaume serait par la suite dépouillé de ses superfluités.

Vers le mênie temps, sur la demande du roi, arriva en Angleterre un certain frère de Tordre des Mineurs, nommé Mansuétus , envoyé par le pape avec les pouvoirs les plus étendus, et qui suivait les traces de maître Herlot : Tunique objet de sa mission , à ce qu'on disait, était d'absoudre à son gré ies gens du roi quels qu'ils fussent, en changeant de but leurs vœux de croisade , et de justifier les excommuniés, les faussaires et les parjures; ce qui donnait à beaucoup de coupables Taudace de pécher de nouveau. En effet, la facilité du pardon enhardit à commettre la faute , et les gens sages n'y virent qu'un sujet de dérision et de moquerie^ comme la suite du récit le montrera plus pleinement.

Vers le même temps, le roi ayant demandé en grande instance et d'une manière pressante, dans le parlement susdit, qu'on lui donnât une somme d'argent considérable pour expédier l'affaire de TApulie* ,

■ Aquilœ : ovidemmcnt Apvliœ.

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et mener les autres affaires importantes à bonne fin^ les seigneurs du royaumerépondirent communément, avec autnnt de persistance que de fermeté, qu'ils ne pouvaient en aucune façon, sans se voir frappés d'une ruine irréparable, fournir leurs dernières ressources jusqu'à inanition, aussi fréquemment et aussi inutilement ; que s'il avait reçu du pape le royaume d'Apulie au nom de son fils Edmond, d'une manière inconsidérée et inconvenante, il ne devait s'en prendre qu'à sa simplicité, etque c'était à lui de conduire cette affaire, s'il le pouvait, à un résultat tel quel, puisqu'il avait agi sans circonspection et sans prendre l'avis de ses nobles, méprisant ainsi la délibération et la prudence qui ont coutume de mesurer les effets des choses; qu'il aurait dû certes être instruit, par l'exemple de la sagesse de son frère le roi d'Allemagne Richard, lequel avait refusé le susdit royaume d Apulie, que le pape lui donnait et lui offrait par l'intermédiaire de maître Albert; surtout quand tant de royaumes inconnus, tant de langues diverses, tant de principautés, tant de cités garnies de guerriers et d'armes, la mer et les montagnes, et enfin la laborieuse distance des lieux, séparaient l'Angleterre de TApulie; que d'ailleurs le comte liichard avait redouté plus encore, et avec raison, les tromperies de la cour romaine et les trahisons multipliées des Apuliens qui font périr, par des potions empoisonnées, leurs alliés et leurs parents ; que toutefois, pour ne point paraître agir insolemment avec le seigneur pape, qui^ à raison de son oftice, est élevé au-dessus de tous les princes et

de tous les prélats du monde, et qui avait amicalement choisi le comte de préférence pour lui conférer une si haute dignité, ledit comte lui avait récrit et lui avait fait entendre qu'il inclinerait volontiers à son dessein , si tous les croisés lui étaient donnés en aide : ce qui pouvait se faire honnêtement à cause de la ville de Nuchera dans l'Apulie, ville habitée par des inGdèles; si on lui octroyait la moitié des dépenses qui devaient être faites dans cette guerre, ainsi que de bons otages et certaines villes et certains châteaux que le seigneur pape possédait à cette époque, afin qu'à son arrivée dans le royaume, il y pût trouver un asile sûr et une protection et un refuge contre les rebelles qui viendraient à se soulever; si, enfin , on lui remettait des écrits favorables scellés de la bulle du pape et qui servissent puissamment sa cause.

Le pape trompe le roi d'Angleterre. — Les seigneurs REFCSENT DE l' ARGENT AU ROI. SiMON PaSSELÈVE

est envoyé a plusieurs prélats pour leur extorquer de

L ARGENT. 1l SE REND A SaINT-ALBANS. — Sa DISCUS- SION AVEC LE CHAPITRE. II CHERCHE PAR SES MENSONGES

A TROMPER PLUSIEURS ABBES. — DeS FRERES MiNEURS EN- TRENT. DE FORCE DANS LA VILLE DE SaINT-EdMOND. — CON- TINUATION DU PARLEMENT. — Or , quand le seigneur pape avait appris toutes ces demandes, il n'avait voulu y consentir en aucune façon. Ayant donc envoyé des députés secrets et cachés qui pussent séduire les esprits bénévoles des auditeurs, par leurs discours rusés comme des renards, il avait circonvenu la non-

chalanle et crédule simplicité du roi, en lui offrant le royaume d'Apuiie pour le compte de son plus jeune Dis , à savoir Edmond , et en lui promettant conseil el aide très-efficaces pour mener cette affaire à terme. Aussi le cœur du roi avait été tellement élevé et infatué par ces assurances spécieuses , qu'il avait prodigalement distribué tout ce qu'il avait ou pouvait avoir, au pape et à ses nonces, en leur promettant de confiance des richesses plus grandes encore. C'est pourquoi les nonces ultramontains envoyés par le pape, et flairant la bonne odeur des sterlings, étaient venus à la file trouver le roi en Angleterre , pour remporter des présents abondants ; à savoir , l'évêque de Bologne, qui, au nom du pape, avait investi ledit Edmond du royaume d'Apulie, au moyen d'un anneau, puis larcheveque de Messine, qui ne s'était pas retiré les coffres vides, puis frère Jean de Dive , puis maître Bernard , puis maître [Bernard] de Sienne \ puis Rustaud, puis Herlot, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, et que le seigneur roi reçut tous en général et chacun en particulier, avec les plus grands honneurs et égards, au dommage et à la subversion de son royaume entier. C'est pour cela que les seigneurs d'Angleterre voyant que les prélats pusillanimes se taisaient, el se soule-

" Magister Senisius. Nous pensons que c'est le même nonce désigné plus haut dans une lettre d^Âlexandre IV, sous le nom de Bernardvs de Sen Le premier Bernard est probablement Bernard ou Bérard de Nyrapha, qui fut aussi nonce d'Alexandre IV en Angleterre, comme ou en trouve la preuve dans Rymer.

vant jiislemenl, s'eiforçaient de diriger les voies du roi, s'ils pouvaient y parvenir.

A la niême époque, mourut l'archevêque de Trêves, qui, confédéré avec le duc de Brabant, s était montré l'adversaire du roi d'Allemagne.

A la même époque aussi, comme les seigneurs du royaume dans le parlement avaient ré[)ondu tout d'une voix, aussi fermement que formellement, au roi qui leur demandait avec instance une aide pécuniaire, qu'ils ne voulaient ni ne pouvaient supporter davantage de pareilles extorsions , le roi irrité recourut à d'autres inventions astucieuses, pour tirer de l'église de grosses sommes d'argent. Il s'adressa donc d'abord à l'abbé de Weslminster, et après l'avoir infatué par des promesses fallacieuses, il le décida à apposer son sceau et celui de son couvent sur une charte qui portait que l'abbé se faisait caution pour le roi d'assez d'argent pour monter à deux mille cinq cents marcs; afin que cet exemple pernicieux fournît au roi un moyen d'en extorquer autant aux autres monastères.

Muni de ces lettres , le seigneur roi se bâta d'envoyer dans les autres monastères Simon [Passelève], pour que les abbés de ces monastères subissent le même fardeau. Par cette action, le roi ne noircit pas médiocrement sa renommée ; car il faisait voir, par le fait même, combien il désirait ardemment grever irréparablement l'église. Simon Passelève, clerc et conseiller du seigijeur roi, homme rusé et menteur, désirant donc remplir les injonctions du roi.

quoiqu'elles fussent indécentes et désavantageuses, se rendit avec empressement à Waltham. Là, pour que Fabbé et le couvent de Waltham se chargeassent d'un fardeau pareil à celui que l'abbé de Westminster avait entrepris bénévolement de porter, il montra les lettres par lesquelles le roi demandait que l'abbé et le couvent se portassent cautions par écrit, pour un paiement de sept cents marcs, au nom du roi. Il leur montra aussi à ce sujet les lettres de Fabbé et du couvent de Westminster patentes et signées. Après les avoir examinées , Fabbé de Waltham fut grandement effrayé, et il lui demanda s'il était porteur de lettres semblables pourd'autres monastères: «Oui, « reprit Simon, j'en ai pour Saint-Albans, pour Rea- « ding et pour d'autres lieux, n L'abbé, ayant donc tenu conseil avec son couvent dans le chapitre , répondit à Simon qu'il n'était pas influencé par tout ce qu'avaient fait à cet égard l'abbé et le couvent de Westminster , qui soutenaient de toute nécessité la cause du seigneur roi, et qui étaient tenus de lui obéir, comme au restaurateur de leur église, même dans les obligations les plus pénibles ; que pour lui il ne voulait en aucune façon répondre ou s'engager d'aucune manière, au nom du roi, pour une si grande quantité d'argent , et qu'il n'était permis à aucun prélat, selon ce qui est écrit dans les Décrétâtes, au traité des Obligations, d'exposer son église à un si grand dommage et à un si grand péril. Alors Simon : « Le seigneur roi vous donnera sûreté, la sûreté que « vous voudrez, et par lettres, que votre argent vous viu. 24

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u sera indubitablement payé. » Mais l'abbé ; « Nous « ne voulons pas avoir sujet de plaider ou d'être en « discussion avec le seigneur roi ; car nous ne som- (( mes pas de force à lutter avec lui d'égal à égal, et « nous ne pourrions ni le contraindre par saisie ni « le citer en justice, s'il était énervé par le conseil des « pervers. » Simon reprit alors : « Ayez pitié, ayez « pilié pour Dieu, de votre seigneur et de votre pa- « tron spécial. Car prochainement, c'est-à-dire avant « trois ou quatre jours, sa chapelle sera interdite, et « bientôt de plus grands maux encore suivront celui « là, si vous n'acquiescez à ses prières. Or, vous le « savez bien, ce roi, le plus chrétien et le plus pieux « des rois , ne supporterait pas, pour une somme « énorme de Tor le plus pur, d'être privé des offlces « divins. »

Mais comme il ne réussissait à rien par ce moyen et par d'autres détours et mensonges, il se retira avec colère en accumulant menaces sur menaces, et se dirigea vers Saint-Albans avec son collègue , qui était aussi un clerc du roi, afin de faire céder l'abbé et le couvent à la volonté du roi, par tous les moyens bons ou mauvais , et par ses mensonges artificieux. Or , l'abbé de Waltham fit savoir secrètement et en toute hâte à l'abbé de Saint-Albaus comment tout s'était passé au sujet des persuasions captieuses et perverses de Simon Passelève , et comment ce dernier avait voulu que, sur la demande instante du roi, l'église de Waltham s'engageât à payer sept cents marcs pour le roi , et que l'abbé et le couvent se portassent eau-

tioiis pour lui par écrit. Voici donc que ledit Simon ou Sinon, pour mieux parler, arriva à Saint-Albans avant Theure du chapitre. Il feignit d'être parti de Londres le jour même , et d'avoir voyagé à cheval presque toute la nuit. Aussi, penchant sa tête sur le dos du siège où il était assis, il se mita dormir, quoiqu'il fût venu immédiatement de Waltham. Puis étant allé en toute hâte trouver Tabbé, il lui dit en gémissant : « Seigneur , une nécessité très-pressante nous « a forcés, mon compagnon et moi, à parcourir cette « nuit la distance qui s'étend de Londres ici. » Alors il montra les lettres du roi qui faisaient mention de l'autre somme qu'il désigna lui-même verbalement, et semblablement étala en public les lettres de l'abbé et du couvent de Westminster, qui prouvaient que ceux-ci avaient consenti avec empressement à la demande du roi. Il voulait, par cet exemple, faire céder l'abbé et le couvent de Saint-Albans à la volonté du roi. De plus, il promettait, de la part du roi, qu'une charte conçue dans les termes qu'ils voudraient leur serait remise, en sûreté du paiement de l'argent qu'il demandait qu'on lui fournît sur l'heure, sous obligation écrite , et qui montait à sept cents marcs. Si l'abbé refusait, il devait encourir à perpétuité Tindignation du roi, parce que le roi était menacé de la suspension de sa chapelle ; ce qu'il ne supporterait en aucune façon. A ces mots, l'abbé et le couvent, et même tous les auditeurs, restèrent stupéfaits de cette tyrannie astucieuse du roi , surtout puisque le roi avait déjà obtenu à cet égard , par ses instances , un

écrit de l'abbé et du couvent, semblable à l'écrit qu'il avait exigé de Tabbé et du couvent de Westminster. Un conseil ayant donc été tenu dans le chapitre, on répondit formellement que la demande du roi ne pouvait être aucunement accomplie, parce que ce serait agir manifestement contre la défense du pape, contre le droit et contre Thonnêteté. Puis on donna connaissance à Simon des privilèges du monastère, et, entre autres, d'un privilège adressé à l'abbé Guarin, jadis abbé de Saint-Albans, et à ses successeurs ; lequel portait que les abbés ne devaient engager en aucune façon leur église , sous peine de suspension , d'interdit et d'excommunication . L'abbé et le couvent de Saint-Albans aimaient donc mieux encourir l'indignation du roi terrestre, demandant une chose injuste, que d'offenser le roi céleste en transgressante prohibition du pape, et d'être ainsi enveloppés dans les liens de l'anathème. En entendant cela, Simon répondit avec allégresse, en montrant à tous un visage favorable et serein : « Très-illustres amis, ne vous (( inquiétez en aucune façon de cela. Car notre seigneur « le roi a avec lui un certain frère de Tordre des Mi- « neurs, très-saint homme , doux comme son nom \ « envoyé à cautèle par le pape, lequel a plein pou- « voir et très-prompte volonté d'absoudre tous ceux « qui transgresseraient leurs serments, pour porter « secours au roi dans cette nécessité très-urgente. « Mais si, en cette occurrence, vous n'acquiescez pas

* Hominem mansuetum ; allusion au nom de cet envoyé du pape.

« à la demande du roi, je retournerai sur-le-champ à « Londres, j'irai trouver Févêque*, et je lui annon- « cerai que vous méprisez à la fois la dignité et le « patronage du roi, et le bienfait et le pouvoir dudit « frère. » Alors on répondit à Simon : « 11 ne paraît « point sage de vouloir se faire excommunier et ab- « soudre à la fois ; de même que nous ferions mal « d'écouter un charlatan qui nous dirait : « Cassez- « vous, sans hésiter, une jambe ou un autre de vos « membres , et moi je vous trouverai un excellent « chirurgien qui vous remettra le membre cassé. » « En outre, si nous faisions cela, nous pécherions de « toutes façons. D'abord nous mentirions sciemment. « Ensuite nos seings, qui sont les gages testimoniaux '< de notre foi, crieraient contre nous que nous avons « agi iniquement, si nous les apposions; ce que nous « ne ferons aucunement. » Simon reprit aussitôt : « Que veut dire cela? m'en irai-je donc les mains « vides? Mon seigneur croira que j'ai suscité quel- « ques mots offensants entre vous et lui ; et par ainsi « toute la faute retombera sur ma tête, quoique je « sois innocent. Comment le seigneur roi souffrira- « t-il un pareil refus ? Vous n'avez rien que ce que « mon seigneur le roi et les rois ses aïeux vous « ont conféré. Aussi vous êtes tenus en droit de le « secourir dans des circonstances aussi pressantes,

^ îNous ne pouvoos nous expliquer ad episcopum rcvertens. Foulques Basset n'avait pas à intervenir dans cette affaire, et d'ailleurs il était médiocrement disposé pour le parti du roi. Nous proposons de lire simplement ad regem reveriens.

H puisque tout est au prince. » L'abbé et le couvent répondirent à cela : « 11 est vrai que tout est au prince, « mais pour la protection et non pour la destruction. « C'est cela que le roi a juré le jour de son couron- « nement et maintes fois depuis : aussi n'acquiesçons- « nous nullement à tes suggestions captieuses. » En entendant ces mots, Simon eut recours à un autre genre de déception, et dit : « Si vous ne voulez pas « faire autre chose pour le roi, faites au moins ceci : « rédigez des lettres favorables à la demande du roi, « selon sa demande et son désir, signez-les après les « avoir rédigées , et gardez-les auprès de vous dans « votre trésor après les avoir scellées, afin que si plus « tard vos cœurs s'amollissent et s'humilient, le roi « ou son député puisse les y trouver et les y prendre, w quand l'occasion opportune se présentera. Faites « cela pour ne pas être accusés trop clairement de « mépris et de rébellion. » Mais l'abbé et le couvent répondirent à cela : « Non, Simon, non : car tu dirais « et pourrais dire alors que nous avons consenti et « que nous avons rédigé des lettres de consentement, « comme la chose s'est passée naguère pour les « lettres de Tabbé de Westminster que tu montres « partout. Alors nous deviendrions un exemple per- « nicieux pour les autres que tu te proposes d'aller ic trouver et de circonvenir ; ce que nous ne ferons « en aucune façon. » Ainsi le tentateur se retira confus et sans avoir réussi dans son projet.

Or, j'ai raconté tout cela en détail , afin que le lecteur de ce livre sache combien sont redoutables

les iiieiiaces doni^estiques, et combien ce Simon, Anglais dégénéré, cherchait à nuire au royaume et à Téglise. L'abbé el le couvent susdit écrivirent au seigneur roi en termes mesurés et amicaux , s'excusèrent selon la justice , et échappèrent à des périls imminents. Cependant Simon, qui avait affirmé avec serment qu'il irait trouver sur-le-champ le roi à Londres , ne rougit pas d'être de nouveau accusé de mensonge , et dirigea rapidement sa marche vers Reading pour faire tomber dans le piège, par ses tromperies accoutumées , Tabbé el le couvent de Reading; mais eus, avertis et prémunis , lui résistèrent vigoureusement en face. Ainsi l'iniquité, qui se mentait à elle-même, n'atteignit pas le but qu'elle se proposait. Or , dans le récit que je viens de faire, j ai réuni en un total la somme de tout Targent , parce que la demande écrite du roi portait, en effet, que chacune de ces quatre maisons, à savoir Westminster, Saint- Albans , Reading et Waltham, se porterait caution l'une pour l'autre , et de la somme intégrale ; de telle sorte que chaque maison répondrait pour elle et pour chacune des trois autres de cinq cents marcs, c'est-à-dire, de deux mille marcs et de cinq cents pour les usures* ; et le seigneur roi voulait avoir cet argent sans aucun délai , en sorte qu'il fallait l'emprunter aux marchands caursins.

Dans le cours des mêmes temps , les frères Mineurs

* Ceci expliquerait la nature de l'engagemeut de l'abbé de Westminster.

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s'introduisirent comme des intrus, en vertu de Tautorité papale , dans la ville de saint Edmond roi et martyr, malgré Topposition de Tabbé et du couvent du même lieu. Ils furent introduits et installés violemment par la main des laïques, à savoir par le comte de Glocester, qui est l'adversaire déclaré des susdits abbé et couvent, et par Gilbert de Preston. Or, peu de jours auparavant, l'abbé était revenu de la cour romaine, après s'être prémuni d'un écrit du pape pour se précautionner à l'avenir contre les prétentions des frères susdits. Mais ensuite les frères obtinrent sans délai un bref contraire , au moyen de l'addition du nonobstant. Aussi tous ceux qui apprirent cela ne pouvaient assez s'étonner que de si saints hommes, qui avaient fait choix d'une pauvreté volontaire, méprisassent la crainte de Dieu , la colère d'un si respectable martyr et des hommes , la déférence due aux privilèges et aux conservateurs , et troublassent de force la tranquillité de cette noble église , dont la grande illustration et la haute antiquité sont constantes. L'abbé n'avait pas été tourmenté à ce point par son pénible voyage au delà des Alpes ou par les dettes inestimables dont il s'était obéré. Pressé , pour comble d'angoisses, par les procès que lui intentait le comte de Glocester, il accepta par faiblesse des délais. Dans le parlement dont nous avons parlé plus haut, l'altercation entre le roi et les seigneurs du royaume se prolongea jusqu'au plus prochain dimanche après l'Ascension ; et de jour en jour les l^laintes s'amassaient et se multipliaient coijtre le^

roi, de ce qu'il n'observait point ses promesses, méprisant les clefs de l'église et la teneur de la grande charte tant de fois rachetée. 11 avait élevé ses frères utérins, comme s'ils eussent été des naturels de sa terre, d'une manière intolérable, contre le droit et la loi du royaume , et il ne permettait pas qu'aucun bref sortît de la chancellerie contre eux. Cependant , si l'insolence de tous les frères du roi et des autres Poitevins était intolérable, Guillaume de Valence les surpassait en orgueil tous tant qu'ils étaient. Aussi le comte de Leicester surtout se plaignit du fond du cœur, non pas au roi, mais à l'assemblée générale, et demanda instamment qu'on lui fît justice. De plus, on reprochait au roi d'exalter et d'enrichir tous les étrangers, de mépriser et de piller ses hommes, à la subversion du royaume entier, et d'être si besoigneux, qu'au milieu de l'abondance des autres, il ne pouvait, faute d'argent, recouvrer lesdroits du royaume, ni même repousser les incursions des Gallois, qui sont les rebuts des hommes. Enfin, pour le dire en peu de mots , les excès du roi exigeraient des traités spéciaux. Mais le roi, rentrant en lui-même, etreconnaissant, quoiqu'un peu tard, la vérité de ces reproches, s'humilia ; il assura qu'il avait été maintes fois fasciné par des conseils pervers , et promit, en prononçant son grand serment sur l'autel et sur la châsse de saint Edouard, de corriger entièrement et pleinement ses anciennes erreurs, et de suivre avec bienveillance les conseils de ses hommes naturels. Cependant, ses précédentes promesses, tant de fois

violées, faisaient qu'on n^ajoutait aucune foi à ses paroles. Comme les seigneurs ne savaient pas encore comment contenir leur Protée, car l'affaire était importante et difficile, le parlement fut prorogé jusqu'à la fête de saint Barnabe, pour être célébré soigneusement à Oxford. Sur ces entrefaites, les seigneurs d'Angleterre , tels que les comtes de Glocester , de Leicester et d 'Hereford*, le comte Maréchal, et beaucoup d'autres illustres hommes se liguèrent pour se précautionner et se pourvoir; comme ils redoutaient grandement les pièges et les embûches des étrangers et qu'ils avaient pour suspects les détours du roi, ils vinrent bien défendus par une nombreuse compagnie de cavaliers et d'hommes d'armes.

Funeste état de l'atmosphère. — Députés envoyés

SOLENNELLEMENT AU ROI DE FrANCE. — JeAN MaNSEL FONDE UNE MAISON DE RELIGIEUX. — MoRT DE SeWAL, ARCHEVEQUE d'YoRR. FaITS ET PAROLES DE CET AR- CHEVEQUE AU MOMENT DE LA MORT. — MiRACLE DE l'eAU

CHANGÉE EN VIN. — Cette même année , Borée ayant soufflé continuellement pendant plusieurs mois, quand les mois d'avril , de mai et la meilleure partie de juin se furent écoulés , ce fut à peine si l'on vit paraître quelques fleurs petites et rares et un petit nombre de rejetons fort chétifs : aussi l'espérance

* \\ s',agit ici de Humfroy de Bohun, quatrième du nom, dont le grandpère avait épousé Marguerite, héritière du comté d 'Hereford. 11 ne faut pas confondre ce titre avec le titre de comte d'Hartford, qui appartenait à la famille de Glare eu vertu d'une charte du roi Éticoue.

d'avoir des fruits fut-elle à peu près nulle. De plus, le blé étant venu à manquer, une multitude innombrable de pauvres moururent ; et l'on trouvait çà et là des corps que la faim avait gonflés et rendus livides , couchés par cinq ou par six dans les étables à porcs , sur les fumiers , dans les rues boueuses , et pourris pitoyablement en eux-mêmes comme des charognes. Ceux qui avaient des maisons n'osaient pas accueillir dans leur propre misère ceux qui allaient périr , à cause de la peste et de la contagion des malades. Comme on trouvait à la fois un grand nombre de corps morts, on creusa dans les cimetières des fosses vastes et profondes dans lesquelles on déposait les cadavres de plusieurs.

Pendant l'espace de tetnps qui s'écoula avant le parlement d'Oxford , des ambassadeurs solennels, choisis parmi les comtes et les barons d'Angleterre, furent envoyés en France au roi de France, pour recevoir de lui quelques consolations , et n'être pas au moins arrêtés par lui dans leurs projets; car ils avaient dessein, dans l'intérêt propre du royaume et dans celui de toutes les nations voisines, de régler et de pacifier le royaume agité d'Angleterre, qui était perverti depuis beaucoup de temps par la simplicité nonchalante du roi.

Cette même année aussi, le seigneur JeanMansel, prévôt de Beverley , clerc et conseiller spécial du seigneur roi, homme prudent, circonspect et riche, considérant prudemment que la faveur des rois n'est pas héréditaire, et que la prospérité de ce monde

ne (lure pas toujours, fonda près de Romney, à deux milles au-dessus de la mer, une maison de religieux, à savoir de ciianoines réguliers, renricliit avec libéralité et y installa des chanoines, à Texemple de Pierre Chaceporc, qui, peu d'années auparavant, avait fondé pieusement et heureusement une maison du même ordre, instruit que, puisqu'on ne faisait que passer à travers les biens temporels, on pouvait par là ne pas perdre les biens éternels.

Vers le temps de l'Ascension, Tarchevêque d'York, pour monter avec le Seigneur, et pour s'envoler aussi au ciel, en quittant la prison de ce monde, changea, à ce que l'on croit véritablement, cette vie mondaine pour le royaume des cieux, après avoir gagné la couronne de laurier par ses mérites dans les tribulations dont il avait été accablé, et après avoir combattu vigoureusement et constamment , autant qu'il Tavait pu, pour la liberté de son église, contre la tyrannie de la cour romaine. Or, cet archevêque SewaI, suivant pas à pas les traces du bienheureux Edmond, dont il avait été l'auditeur dans les écoles, le disciple et le camarade d'études, s'efforçait de lui être heureusement assimilé et se réglait sur lui , pour la conduite de la vie. Je ne crois pas devoir passer sous silence que le bienheureux Edmond , alors lecteur en théologie à Oxford, avait coutume dédire à Sewal, qui était son plus cher ami et son disciple spécial : « 0 Sewal, Sewal, tu sortiras de ce monde « comme un martyr ; tu seras assailli et massacré « par le fer, ou du moins par des tribulations fu-

« nestes et insurmontables de la part des hommes. « Cependant, aie pour consolateur celui qui a in- « spire ces paroles à son psalmisle : Les tribulations « des justes seront nombreuses ; mais un jour le Sei- « gneur les en délivrera. » Or, il est constant , sans aucun doute , que plusieurs martyrs ont quitté ce monde sans avoir versé leur sang , tels que le bienheureux Jean l'évangéliste, et beaucoup d'autres.

Lorsque ce saint archevêque Sewal pressentit que sa mort était prochaine et quUl allait indubitablement quitter ce monde, il se dressa sur son séant, joignit les mains, et, élevant vers le ciel son visage chargé de larmes , il dit : « Seigneur Jésus-Christ , « le plus juste des juges , ta sagesse infaillible sait « par combien de vexations multipliées le pape, dont « tu as permis l'élévation au gouvernement de ton « église, a fatigué mon innocence, parce que (Dieu « le sait et le monde ne Tignore pas) je n'ai pas « voulu admettre des gens tout à fait indignes et « inconnus à l'administration des églises que tu « m'avais confiées, tout indigne que j'en étais. Toute- « fois, de peur qu'en méprisant la sentence du pape, « quoiqu'elle soit injuste, elle ne devienne juste, je « demande humblement à être absous de l'excom- « municatiou dont les liens m'enveloppent ; mais je « cite le pape lui-même devant le juge souverain et « incorruptible; et le ciel et la terre porteront témoi- « gnage pour moi, et prouveront combien il m'a at- « taqué injustement et m'a persécuté par des scan- « dales multipliés. » Animé par l'exemple de Robert,

évêque de Lincoln, il écrivit donc au pape dans Tamertume de sou âme, et se plaignit inconsolablenient de ce qu'il Favait fatigué par tant de vexations, pour avoir refusé, comme nous l'avons dit, d'accepter des gens incapables , qui ne savaient pas même la langue anglaise, en le suspendant, en l'écartant de l'église, en lui enlevant sa croix, en l'excommuniant publiquement dans tout le royaume, de la façon la plus effrayante et malgré les excommunicateurs euxmêmes, enfin, en dénigrant par tous les moyens sa renommée, non sans lui causer de grands dommages temporels. Il se plaignit en outre amèrement d'avoir supporté avec peine les violences de certains clercs qui s'enorgueillissaient de Tautorité du pape, et principalement de maître Jourdain qui aspirait au doyenné ; mais il ajouta qu'il avait pris ce mal en patience , afin de ne point révéler et tourner en dérision, comme Cham , l'ignominie de son père , mais de la cacher et de la voiler comme Sem, se remettant fréquemment en mémoire ce court précepte :

En dévoilant Tignominie de ton père, tu seras Cham ; tu seras Sem en la cachant.

Il demanda donc humblement et instamment dans son écrit, ainsi que le susdit évéque de Lincoln Robert l'avait fait, que le pape modérât ses tyrannies accoutumées, en imitant l'humilité de ses saints prédécesseurs. En effet, le Seigneur a dit à Pierre : « Fais « paître mes brebis, » et non pas : « Tondsles, écorche- (t les, éventre-les, fais les cuire et mange-les. » Mais le

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seigneur pape n'accueillit cette supplique que par des railleries méprisantes; il se montra fort indigné de ce qu'on prétendit agir avec assez de témérité et de présomption pour oser faire des remontrances au seigneur pape, et il refusa d'acquiescer aux avertissements salutaires, tant de rarchevequeSew^al, que de Robert de Lincoln.

Comme la maladie mortelle dont il était frappé s'aggravait sans cesse, il arriva un jour qu'ayant soif, il demanda qu'on lui apportât de l'eau de fontaine; quand on la lui présenta , il la bénit dévotement , parce que tout remède, à ce qu'on prétendait, était impuissant contre sa maladie. Ayant goûté cette eau, il lui trouva le goût du vin et non de l'eau, et, réprimandant son serviteur de l'avoir trompé ainsi , il lui dit : « Pourquoi m'as-tu trompé en me donnant « à boire ? où as-tu trouvé ce breuvage ? — Mon « seigneur, reprit l'autre , je l'ai pris à la fonn taine, et même je n'y suis pas allé seul. » Puis, montrant deux des serviteurs qui étaient présents, il ajouta : « Voici des témoins digues de foi. » Ceux-ci ayant goûté cette liqueur à leur tour, déclarèrent que c'était de bon vin nouveau. L'archevêque, s'apercevant du miracle, but tout ce qu'il y avait dans la coupe, et supplia avec affabilité ses serviteurs (car c'était un homme dont la parole était pleine de douceur) de ne point répandre et de ne pas divulguer cette nouvelle. Ces choses se passèrent dans les derniers jours qui précédèrent sa mort.

Famine en Angleterre. — Inondation. — Lettres DU ROI d'Espagne au roi d'Allemagne. — Décision DU PAPE. — Succès de Richard. — L'abbé de Saint- Edmond revient de la cour de Rome. — Cette même année, vers la fête de la Trinité, une peste effroyable et insupportable se jeta principalement sur le menu peuple, l'affligea et le fit périr impitoyablement, au point que, pour me taire sur les autres misères, je crois devoir mentionner celle-ci : dans la ville de Londres, où déjà quinze mille pauvres étaient morts de faim , il arriva que l'on cria publiquement : « Allez , allez, bonnes gens , pour partager le pain (( du noble homme un tel ; » et le héraut , désignant aux pauvres la personne et le lieu, leur indiquait où et dequi ils recevraient cette bénédiction d'aumônes. Toujours est-il qu'une si grande famine se répandit en Angleterre et ailleurs, que plusieurs milliers d'hommes périrent épuisés par la faim. En effet , la maturité des fruits de la terre était arrivée si tardivement à la fin de l'automne, à cause de la trop grande abondance des pluies, que dans plusieurs parties du royaume les moissons ne furent récoltées qu'à la Toussaint, au point que la charge de blé se vendait jusqu'à seize sols. La veille de saint Jean-Baptiste , une si furieuse inondation de pluies, telle qu'on n'en avait point vu de notre temps , gonfla les flots de la Saverne , depuis Shrewsbury jusqu'à Bristol , qu'une inondation sortie, à ce qu'on prétend, des cavités cachées de l'enfer, couvrit toutes les prairies qui bordent la Saverne , gâta et perdit absolument

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toutes les semailles. De plus, cet effroyable débordement d'eau engloutit plusieurs hommes, un grand nombre d'enfants et une foule innombrable d'animaux de toute espèce.

Cette année, le roi d'Espagne envoya au roi d'Allemagne des lettres importunes et insolentes, en l'exhortant avec force menaces à résigner son royaume d'Allemagne et à se retirer au plus tôt. Or, le roi répondit sur-le-champ avec allégresse et intrépidité : « S'il vient à moi pour m'attaquer à main armée , « il me trouvera prêt à marcher à sa rencontre, hors « des limites de mon royaume , et à le recevoir à la « pointe de l'épée. » Aussi le roi d'Espagne, irrité de plus en plus, avait joint à son armée les forces des royaumes d'Aragon et de Navarre . et se mettait en marche vers les pays ^ d'Italie , lorsque les Sarrasins d'Espagne cherchèrent à s'emparer de Cordoue. A cette nouvelle, le roi revint sur ses pas pour réprimer leurs incursions. Cependant il envoya au seigneur pape des députés solennels et illustres, chargés d'alléguer les droits dudit roi d'Espagne et de réclamer pour que la cour romaine n'admît pas à gouverner l'empire, un autre que le très-excellent roi d'Espagne, qui avait agrandi puissamment les limites de la chrétienté plus que tous les rois chrétiens. Le pape leur répondit en faveur du roi d'Allemagne : « Très-chers fils, votre discrétion sait et est tenue de « savoir que c'est la manière de j)rocéder , l'ordre « convenable , la coutume usitée et approuvée de

* Ponies : évidemment paries.

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