‹ Grande chronique;Chapitre 9 sur 18 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

fut en si haut renom dans Téglise , auprès des princes carolingiens et d^ Alfred, le plus lettré des rois anglosaxons.

Au onzième siècle , Tigernach et Marianus Scot se distinguent comme annalistes souvent exacts. Le premier eut soin de consigner dans ses écrits les dates des éclipses ; les documents qu'il a conservés sont considérés comme d'une grande valeur historique.

L'Angleterre, devenue chrétienne, s'adonna d'abord comme l'Irlande aux études théologiques ; le clergé et les moines s'y livrèrent avec ardeur, et, dans les premiers âges de la civilisation anglo-saxonne , on compte une foule d'auteurs ecclésiastiques, parmi lesquels Bède le Vénérable , son élève Alcuin et saint Boniface occupent le premier rang.

De longues calamités succédèrent en Europe au règne brillant de Charlemagne ; elles frappèrent aussi rudement l'Angleterre. Envahie par les pirates danois, elle était condamnée alternativement à combattre, à négocier ou à subir l'intolérable oppression de ses vainqueurs. Les lettres n'étaient plus cultivées que dans les monastères ; leur asile sacré fut incendié ou détruit : une terreur profonde suspendait les études ; aucun écrivain marquant ne parait alors dans ce pays en proie à toutes les calamités.

A peine Guillaume, duc de Normandie , s'est-il approprié , par les grmes , la succession d'Edouard le Confesseur, que l'Angleterre, abattue par ses malheurs, comprimée, mais régularisée par une volonté inexorable, voit ses nouveaux conquérants lui apporter, avec leur despotisme, une organisation nouvelle, et la législation normande jeter sur son sol des racines profondes qui lui donneront un jour

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la stabilité , la liberté et la plus grande puissance politique qui ait existé depuis celle des Romains.

Sous la domination normande, les études se raniment au fond des cloîtres, et sont protégées par l'heureuse influence des savants italiens Lanfranc et Anselme , l'un toujours favorisé, l'autre souvent molesté par les rois d'Angleterre. Des moines érudits et laborieux , embrassant toute rhistoire depuis les temps les plus reculés, en rédigent des abrégés où se trouvent entremêlés des récits empruntés aux principaux auteurs de l'antiquité et des traditions populaires , fabuleuses ou pédantesques. Mais la partie véritablement inestimable de leur travail est celle où, animés d'un esprit différent selon les races auxquelles ils appartiennent, plus souvent encore selon leurs intérêts personnels, ils rapportent les faits accomplis sous leurs yeux. On y trouve retracés avec une douloureuse simplicité ou avec une sombre énergie , les souffrances et le désespoir de la nation saxonne, trop faible pour défendre son indépendance, trop fière pour se résoudre à l'asservissement. Les déprédations méthodiques exercées par les Normands, leur division systématique des hommes et des choses, leurs mesures politiques et militaires que n'arrêtent ni la famine , ni l'agonie, ni les révoltes de tout un peuple, sont exposées avec un profond caractère de vérité. Parmi les auteurs qui ont raconté ces mémorables événements, Guillaume de Malmesbury est remarqué pour la maturité de son jugement autant que pour son érudition et son évidente sin* cérité.

G uillaume, moine de Newborough , Raoul de Diceto, doyen de Saint- Paul, Roger de Hoveden, chapelain de Henri II, tous trois bien instruits des faits qu'ils rapportent et d'une fidélité reconnue, imitent l'exemple de Guillaume de Mal-

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mesbury, et ont laissé de précieux documents pour l'histoire d'Angleterre : celle d'Irlande en doit de très-importants à Gyraldus le Cambrien, malgré les défauts littéraires qui lui sont justement reprochés.

A ces écrivains succède, sous le roi Jean et son flls, une nouvelle génération de docteurs, de savants et de chroniqueurs. Pendant que, dans la théologie, s'illustrent Etienne Langton, Alexandre Haies et Robert Grosse-Teste, le célèbre Roger Bacon, par ses études encyclopédiques, devance l'aurore des sciences dont un autre Bacon doit, longtemps après , indiquer la classification avec toute la puissance d'une intelligence admirable. Des légistes , tels que Raoul de Glanville et Bracton , fleurissent avec les mathématiciens Jean Godard , Jean de Holy wood et le Juif Profacius.

La médecine, la topographie commencent de rudes essais. Mais le nombre des historiens s'accroît sensiblement, et , pour le treizième siècle, on compte plus de quarante annalistes ou biographes , dont les livres sont en partie publiés, en partie perdus ou inédits. Les noms de Jean de Fordun, de Raoul Le Noir se rattachent aux faits et gestes des rois tant anglo-saxons que de race normande. Quelquesuns , tels que Benoît de Peterborough , Alain de Tewkesbury, Richard d'Ely, Roger de Croyland, Jocelin Brackland, se sont proposé de traiter spécialement ce qui concernait le clergé et les monastères ; d'autres , enfin , ont embrassé l'histoire de FEurope avec un succès mesuré à leur instruction et à leur talent.

Parmi ces derniers se distingue une succession de moines bénédictins du couvent de Saint- Albans, qui se transmirent la tache difficile de consigner fidèlement , et sans autre passion que celle de la vérité , tous les événements

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notables arrivés de leurs jours. C'est ainsi que, pendant plusieurs siècles, leur monastère produisit les premiers historiens de l'Angleterre ^

La célèbre chronique connue soyislenomd'Historiama' jor est l'ouvrage de plusieurs moines de Saint- Albans. Le premier qui mit la main à ce travail fut, dit-on, Roger de Wendover , religieux de noble extraction , probablement Normand comme son nom semble Taltester^. Il fut nommé prieur de Bealvair dans le voisinage de Lincoln, à la place de Raoul le Simple, dont il eut la faiblesse d'inoiter les dangereux exemples. Par ses prodigalités et ses dilapidations, il justifia les accusations portées à Toreille de Fabbé Guillaume, qui faisait, en 4246, l'inspection des prieurés dépendants de Saint- Albans. Sévèrement repris par l'abbé,

< Si l'on croit Jean deFordun, Scoti-chronicon^Wh. 46, c. 39, les monastères fondés par les rois anglais étaient tenus d'avoir un annaliste, et, après la mort de chaque roi, tous les chroniqueurs se rassemblant, soumettaient leurs œuvres à des hommes sages chargés de les comparer et d'en extraire ce qui méritait d'être conservé. Cette tradition paraît avoir inspiré peu de confiance à Jean de Fordun lui-même, puisqu'il se sert des expressions : ut audivi; elle a, d'ailleurs, une grande analogie avec celles qui concernent des usages semblables prétésparles Orientaux ausprinces de TAsie. Il est cependant certain que l'autorité des chroniques de monastères faisait foi, au quatorzième siècle, en matière de droit des gens, puisqu'on 4 300 Edouard I*^ en fit consulter un grand nombre pour éclaircir la question de ses droits envers les Éi-ossais.Ce prince inséra dans sa lettre au pape Boniface les recherches de Rishanger (Halliwell, Inirod. adRishang.j p. vi), et recueillit les ouvrages de Raoul de Diceto dans le même but diplomatique. Baie, Script, ill., 1. 1, p. 256.

' C'est l'opinion de Wats fondée sur le nom du chroniqueur tel que le donne un manuscrit de Cotton, et sur l'existence d'un autre Richard de Wendovre, évéque de Rochester. Vandœuvre est une localité de basse Normandie dont le nom et les seigneurs peuvent avoir simultanément passé en Angleterre. Wendower est situé à huit lieues est d'Oxford.

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Wendover promit en vain de se corriger ; il fut , peu de temps après, remplacé par le cellerier Martin de Bodersham * , et mourut en à 255 , comme le prouve TObit des religieux de Saint- Albans , inséré par Matthieu Paris dana ses Jddilamenta ^.

Roger de Wendover est l'auteur présumé de la Grande Chronique jusqu'à Tan 1254 ; cette opinion a été accréditée par Fautorité d'une note annexée à un des manuscrits de VHisloria major, parTopinion d'Handbury, et surtout par une note marginale introduite dans le texte de Matthieu de Westminster; on y lit, à la fin de Tan 1255, hucusque Rogerus de Wendower cronica sua digessit. A ce témoignage se joint celui du manuscrit windowérien de VEistoria major; à la fin de l'année 1255, on trouve au texte ce supplément : Hucusque scripsit chronica Rogerus de Wendover , et le distique suivant :

Gernis complétas hic veslro (nostro) tempore metas, Si plus forte pe ta s, tibi postera nuuciet ^as ^

D'un autre côté , un manuscrit de Saint- Albans atteste que la chronique de Wendover, remontant à l'origine du monde, se serait étendue jusqu'au temps de Henri II *. Sur le seul manuscrit de Wendover maintenant existant , une note marginale nous apprend qu'à partir de l'an H90 ,

* Matth. Par. Vit., 23 abb. Gaill., 22 abb.

a Cet obit n'a pas été imprimé, mais il est cité par Wats, et ou y lit à Tan 4253, mois de mai : Rogerus secundo nonas (6) sacerdos denwritur. Wats, Prœf. ad Matt. Par. y pag. 5.

* Cf. Wats, variant, lect. ad p. 552 L. 23, éd. 168*. Halliwell, Inirod. adRishang.j p. 43-17, et Gr. chr., not. du trad., t. iv, p. H8-

* Halliwell, loc. sup., p. 17.

lîSTKODUCTION. xxxyii

un nouveau chroniqueur continua ce travail '. D'ailleurs Boston de Bury , savant bibliographe du quinzième siècle, fixe à l'an i^89 le commencement de la chronique rédigée par Matthieu Paris ^, et il résulte des notes de Wats, qu'à la fin de Tan 1489 les manuscrits de VHistoria major s'interrompent ou sont écrits d'une autre main^.Tous ces documents laissent planer le doute sur l'auteur qui a continué l'histoire de Wendover depuis 1189 jusqu'en 1235*. On peut conjecturer que Roger de Wendover, tombé en 1216 dans la disgrâce de son abbé, fut suspendu en même temps de ses fonctions d'historiographe de Saint- Albans , et, dans ce cas , celui qui en fut investi ne pouvait être Matthieu Paris, qui ne prit Thabit qu'en 1217; mais si ces fonctions restèrent vacantes jusqu'en 1255, Matthieu Paris aurait comblé la lacune laissée par son devancier, ce qui s'accorderait avec le catalogue de Boston de Bury ^. 11 est même vraisemblable que Wendover introduisit dans sa chronique des fragments entiers de Marianus Scot, de Sigisbert de Gemblach et de Hugues de Saint- Victor, comme trois passages àeVHistoria major l'indiquent assez clairement ^.

C'est donc seulement entre les années 1 128 et 1186 que

* Halliwell, loc. sup., p. 17.

' Bosl. Bur. Catalog, ap. Jo. Rale. ms. cité dans les protestant, testim, de Matth. Par. Wats, pag. 5.

» Variantled. adpag. 124, lig. W, éd. 168*.

* L^examen attentif des notes jointes aux différents manuscrits pourrait seul permettre de déterminer Pépoque où elles ont été écrites, et leur importance s'accroîtrait en raison de leur ancienneté.

» 11 faut observer, néanmoins, que la Biographie des vingt-trois abbés par Matthieu Paris s'éloigne de la Grande Chronique, en ce qui concerne l'abbé Guarin. T. il, p. 250.

« Cf. trad,, t. I, p. 42, lin de la chronique de Marianus Scoten 108*2,

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l'on peut limiter avec une espèce de certitude la rédaction historique appartenant en propre à Roger de Wendover. La chronique sous son nom embrasse les événements arrivés en Europe, et particulièrement en Angleterre, depuis 4a mort d'Edouard le Confesseur. On y trouve exposés succinctement tous les faits principaux relatifs à l'invasion et à Focciipation de l'Angleterre par les Normands ; elle rapporte comment, après les jours tranquilles du roi Edouard, la nation anglo-saxonne, rapidement déchue, subit la loi du plus fort ; les généreuses et inutiles résistances de quelques hommes, comme Waltheof , les conspirations tardives et les rébellions désespérées des opprimés impuissantes contre l'activité et la prévoyante tyrannie de Guillaume. Ou voit, en même temps , s'étabhr en Itahe les aventuriers normands, dont la postérité régnera sur la Sicile, et, sous leur protection, grandit déjà cette puissance pontificale qui s'assujettira toutes les nations cathoHques.

L'histoire de Guillaume le Roux est diversifiée par d'intéressants détails sur la première croisade. Tout n'est pas exact dans ce récit; on y trouve, pourtant, des faits curieux propres à compléter ce que nous apprennent Guillaume de Tyr et les autres historiens des croisades.

A Guillaume le Roux succède l'astucieux politique

et, même tome, le passage où l'auteur, racontant la vie de saint (Jlstan mort en 4095, dit avoir conversé avec ce saint personnage : sicttt afe ipsius ore audivimus : « Gomme il nous l'affirmait lui-même. » Or, après Marianus Scot, le second écrivain cité dans la préface de VHiStoria major est Sigisbert de Gemblach , qui vécut de 4030 à 1112. Ce fut aussi l'époque où vécut Hugues de Saint-Victor , dont la chronique s'arrête à l'an 1128 {Hist, maj., trad., tom. i, pag. 295.) Celle de Robert, abbé de Saint-Michel, cessait à l'an 1158, et paraît avoir été mise à profit par Wendover. Trad., tom. 1, pag. 397.

INTRODUCTION. xxxix

Henri P' qui, par une charte bientôt désavouée, s'assure l'appui des barons contre son frère, le brave et aventureux Robert, pour le dépouiller de sou héritage, et le laisser mourir dans la captivité.

Henri lui-même, possesseur de la couronne acquise par tant d'adresse et de fraude, lutte tout son règne contre une noblesse indocile , et voit s'anéantir dans un fatal naufrage l'objet de toutes ses espérances , les jeunes héritiers de sa royauté ; il la lègue à sa fille , veuve d'un empereur, épouse d'un comte d'Anjou, et tige de ces Plantagenets que doivent illustrer plus tard les calamités de là France.

En donnant aux affaires de l'Angleterre leur principale attention, les auteurs de la Grande Chronique ne négligent pas d'entremêler à leurs annales tous les faits importants qui concernent l'église , les croisades , et l'état de l'Europe. C'est ainsi que Wendover nous montre Etienne de Blois , ce prince vaillant et malheureux , élu d'abord par les barons , approuvé par l'église, puis abandonné par ses partisans et par le pape ; soutenant contre Mathiide et les Plantagenets une guerre durant laquelle les rivaux, tour à tour vainqueurs ou prisonniers, délivrés ou fugitifs, tiennent dix-sept ans la fortune incertaine, et désolent un pays déjà ravagé par la conquête. Le chroniqueur interrompt son récit pour donner de curieux détaUs sur les conciles célébrés en France et en Angleterre , et sur la détresse du royaume de Jérusalem , que les croisades de l'empereur Conrad et de Louis VIÏ ne peuvent préserver d'un menaçant avenir. Il introduit même, vers la fin du règne d'Etienne, une fable religieuse , dont la caverne de Samt-Patrice est le théâtre , et dont le héros est uo chevalier irlandais, admis, dans une pénitence et

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une félicité anticipées, à visiter le purgatoire et le paradis*. Cette espèce d'épopée en prose est remarquable par limagination du narrateur, la variété des scènes et Tanalogie de sa composition avec deux autres visions de même nature , décrites dans VHisloria major ^. Toutes ensemble rappellent l'histoire du puits de Saint-Patrice dans le roman provençal intitulé Guerin le Malheureux % le Songe ^ par Raoul de Houdan , et le poëme allégorique de Brunetto Latini*, sources où, probablement, se sera inspiré le Dante en composant sa Divine Comédie.

Les mêmes traditions sur les peines matérielles subies dans l'éternité ont dirigé le pinceau des Orcagna dans leur grande peinture du Campo-Santo de Pise, représentant la mort, le jugement et l'enfer ^; elles durent exercer une influence semblable sur les sculpteurs du treizième siècle , lorsqu'ils représentaient sur de grands édifices religieux les supplices variés, mais étranges, que les démons infligent aux pécheurs frappés de la réprobation divine. D'ailleurs, dans ces jours de foi fervente et absolue, tous les esprits, depuis le plus humble jusqu'au plus élevé, étaient pénétrés des mêmes convictions et frappés des mêmes terreurs. Les châtiments de Tautre vie, les révélations faites par des morts

* Nous rappellerons bientôt que la légende de la caverne de Saint Patrice est attribuée à Matt. Paris. Celui-ci peut l'avoir ajoutée à a chronique de Wendover où il a fait plusieurs suppressions et une addition certaine.

^ Torâ. II, pag. 247 et 577. Vision miraculeuse d'un moine. Voyage de Thurcill à Tenfer et au paradis. 11 est singulier d'observer que trois révélations semblables sont faites dans la personne d'un moine , d'un chevalier et d'un villageois , au clergé, à la noblesse et au peuple.

' Villemain, Hist. lilt, dumoijen dge^ tom. i, pag. 386

* Ginguené, llist. lUt. dltalie, tom. i, pag. 488, et tom. ii, chap. I . ' Cf. Rosini, Descr. délie pitt. del C. S. di Pisa, pag. 15 et seq.

INTHODUCTION. XLi

à leurs amis el à leurs proches, les apparitions divines , l'intervention des saints, des anges, des démons, dans les actes des hommes , surtout des religieux et des prêtres , toutes ces choses étaient admises avec un respect qui ne souffrait pas d'examen , et dont la Grande Chronique offre des exemples aussi intéressants que multipliés. Quelles étaient les limites du pouvoir spirituel sur des intelligences ainsi disposées à le reconnaître et à l'implorer comme le seul protecteur efficace, 1 unique refuge de la faiblesse humaine! On en put apprécier l'étendue sous le règne de Henri Plantagenet, dont Tavénement avait été considéré comme une félicité publique. Ce prince, fixant toutes ses pensées sur l'agrandissement de ses états et les améliorations politiques, avait, parson mariage avec Éléonore de Guienne, réuni à son héritage le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou, que laissait échapper le roi de France par le plus imprudent divorce. A peine couronné, Henri se /aisait accorder par le pape l'autorisation de conquérir l'Irlande , et, pour s'en préparer les moyens, soumettait le pays de Galles, y arrachait les forets, perçait des routes, fortifiait des châteaux. 11 songeait en même temps à réformer la législation anglaise. Celle de Guillaume le Conquérant sur les immunités du clergé offrait depuis cent ans des inconvénients toujours plus gpaves, et occasionnait de tels abus, qu'il était devenu nécessaire de la modifier ou de l'annuler en partie. Henri, voulant préparer et assurer le succès de son entreprise, crut agir sagement en appelant à l'archevêché de Cantorbéry Thomas Becket , son chancelier et le plus favorisé de tous ses courtisans. La mesure qu'il se proposait de réaliser était sage , prudente et dictée par Texpérience ; il voulait assujettir le clergé à la justice des tribunaux séculiers pour les crimes civils , empêcher les I. III

XLH IM'UODUCTION.

évêques de passer la mer pour assister à des conciles où les rois d'Angleterre pourraient être déposés comme le furent quelques empereurs; enfin soumettre au droit féodal les ecclésiastiques devenus barons vassaux do la couronne, et assurer au fisc royal les revenus des sièges vacants. Henri anticipait peut-être sur le temps où ces changements deviendraient faciles et d'une évidente nécessité. Si, cependant, les seize articles des constitutions de Clarendon étaient manifestement proposés dans l'intérêt du pouvoir royal , cet essai de gouvernement régulier * parut assez utile à l'assemblée chargée d'en délibérer, pour que le clergé y donnât son adhésion en même temps que les barons et les grands du royaume.

L'archevêque de Cantorbéry fut le seul qui se rétracta, et s'érigea en champion de l'église contre l'auteur de sa fortune. L'autorité de graves historiens ne peut suffire pour faire reconnaître une querelle de la race anglosaxonne contre la race normande , dans les hostilités de neuf années entre Henri II et Thomas Becket ^. Durant tout le cours de cette lutte, l'archevêque manifesta le sombre enthousiasme d'une âme exaltée par sa rapide conversion, la résolution prise d'avance de combattre jusqu'à la fin pom^ un principe, Tobstination orgueilleuse (jui repoussait les prières et les décisions du clergé anglais, des légats, du pape lui-même, l'empressement passionné d'un esprit indomptable pour répandre sur ses adversaires les anathèmes sans limite et sans mesure, enfin le fanatisme avide de souffrances qui l'irritent, et résolu de finir par une mort sanglante une vie que sa violence a sans cesse troublée.

' ^lole (lu trad., torn. I, |)a{j. ^7.

a Cf. Wnchsmuth, FMrop. siUeiigesch, torn, iv, pag. 185.

INTRODUCTION. aliii

Si la résistance de Thomas Becket excita la vengeance tyrannique et meurtrière de Henri II , elle apporta aux combinaisons du roi des obstacles si grands, qu'ils firent échouer en partie Texpédition d'Irlande, favorisèrent les hostilités du roi de France , et entravèrent jusqu'au couronnement du jeune Henri Court-Mantel. La mort violente de l'archevêque, les miracles opérés au tombeau de ce martyr des immunités ecclésiastiques canonisé un an après sa mort, forcèrent Henri à une justification ainsi qu'à une expiation avilissantes. Il avait accepté l'humiliation pour rappeler la fortune ; mais il en fut abandonné sans retour. Consumant ses dernières années à réprimer les rébellions de ses vassaux et de ses fils dénaturés ligués avec le roi de France, il vit le honteux traité de Saumur terminer son règne et ses chagrins.

Les écrivains anglais appartenant au clergé peignirent des plus sinistres couleurs le prince auteur d'un meurtre sacrilège. Mais l'histoire de Henri II, entachée trop souvent de rapt et de violence, n'en atteste pas moins une politique active et prévoyante, constamment déjouée, malgré sa persévérance, par Texistence d'un homme dont l'inimitié pouvait paraître une sorte de félonie. Dans les circonstances difficiles où il gouverna, Henri II ne se montra pas sans habileté, mais il ne put atteindre la gloire. Un destin tout opposé attendait son fils Richard, qui ceignit la couronne pour étonner le monde par ses prouesses autant que par ses prodigalités insensées.

La moitié du règne de ce prince fut occupée par sa croisade ; il y dissipa le trésor paternel , ainsi que le fruit de rapmes et d'exactions inouïes. Ce fut à son détriment que Richard entreprit le voyage de Palestine avec Philippe-Auguste. Celui-ci , toujours attentif à réparer les fau-

XLiv INTRODUCTION.

tes de son prédécesseur avait , durant la vie de Henri II , soutenu la rébellion de Richard , dont il connaissait le caractère et la bravoure irréfléchie. Richard éprouvait pour la chevalerie une passion que les Anglais partagèrent peu. Après lui , le comte de Cornouailles et le prince Edouard furent les seuls qui abandonnèrent l'Angleterre pour aller combattre en Orient. A sa piété excessive, qui lui fit acheter toutes les reliques de la Terre-Sainte , le successeur de Henri II joignait une violence et un orgueil qui lui aliénèrent Tesprit de tous les princes croisés. Les outrages dont il les accabla lui attirèrent d'implacables inimitiés. Pendant qu'au retour de son expédition brillante, mais inutile , Richard reste ^ prisonnier de Tempereur Hemi VI, par la vengeance du duc d'Autriche, Philippe- Auguste, depuis longtemps revenu dans ses états, poursuit ses projets , prolonge la captivité de son rival , et tente de conquérir la Normandie.

La tin du règne de Richard nous le montre réduit aux plus vils expédients pour subvenir à la pénurie de ses finances, et causant, par des impots arbitraires, la dernière des révoltes du peuple anglais contre les Normands *. Philippe-Auguste, inférieur sur le champ de bataille, mais supérieur dans Tari de négocier et d'acquérir, se joue de la valeur de son ennemi dont il sait éviter les attaques, pour le surprendre par des traités: La mort de Richard devant le château de Chaluz laisse au roi de France la faculté de réaliser les plans qu'il a conçus, depuis le temps où Henri 11 vivait encore. Jean-sans-Terre, dépourvu des talents de son père et des qualités militaires de son prédécesseur, unissait à la biissesse du cœur, et à la pusilla-

- J* Aug. Thierry, t. iv, p. H 2.

liNTRODUCTION. xlv

Dimité, tous les vices qui pouvaient l'exposer à l'aversion des siens. Aucun moyen d'oppression ne lui répugnait j pour satisfaire ses passions ou ses vengeances, il ne craignait pas de flétrir l'honneur de ses plus fidèles serviteurs, ni de livrer des innocents à la mort ou aux plus cruelles tortures. Sa déloyauté et sa dissimulation étaient trop connues pour qu'il pût en tirer (juelque avantage ; il ne savait se soustraire à l'adversité que par de lâches soumissions ; la prospérité lui inspirait les mesures les plus tyranniques. Il serait cependant injuste de ne pas ajouter que la situation où il se trouvait engagé était trop délicate pour un homme si peu adroit, et trop décourageante pour un caractère si peu énergique. Héritant de la couronne fraternelle par la faveur des barons, au préjudice de son neveu Arthur, que soutenaient le roi de France et de nombreux partisans, Jean crut assurer ses droits par le meurtre de son rival. Il ne fit que hâter le moment décisif auquel aspirait Philippe- Auguste. La sentence des pairs de France sépara de T Angleterre, le duché de Normandie, TAnjou et le Maine, que Jean ne songea pas à défendre. Celui-ci, réfugié en Angleterre y trouva les barons devenus insoumis depuis les longs pèlerinages de Richard, et traitant avec une hauteur nouvelle le prince dont la royauté était leur ouvrage.

L'esprit indépendant du dergé anglais engagea promp- (ement le roi dans des querelles où l'église s'empressa d'intervenir ; elles prirent un caractère si grave, et poussèrent Jean-sans-Terre à de telles sévices, que Tinterdit, l'excommunication et la déposition le frappèrent successivement. Innocent ï II ne se laissait pas intimider par des menaces, et les actes désespérés d'un prince ne pouvaient alors entraîner personne à imiter sa révolte contre la

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puissance Spirituelle. D'un autre côté, l'occupation des trois fiefs par Philippe-Auguste avait définitivement établi la nationalité française, qui se déclara bientôt par les armes, à la bataille de Bou vines. La même séparation avait donné une sorte d'unité à la nationalité anglaise ; les intérêts des barons cessèrent d'être divisés entre leur pays et le continent. Ce fut au roi qu'ils le firent éprouver d'abord. Jean ne trouva plus qu'une seule ressource ; il y recourut, et son excuse fut autant dans le péril que dans l'exemple d'autres souverains plus intrépides et plus heureux que lui. En faisant hommage à saint Pierre, il se conciliait le plus puissant de tous les protecteurs ; il échappait à la rude tutelle des barons, pour se soumettre à celle de Féglise; il arrêtait, par la seule parole d'un légat, l'expédition française prête à passer le détroit pour accompUr la conquête entreprise par les ordres du pontife lui-même. Mais en écartant ce qui allait amener sa ruine immédiate, Jean ne put échapper à celle qui devait être lente et graduelle. Convaincus de son indignité, irrités par ses crimes, les barons et le clergé n'accédèrent pas sans conditions à la réhabilitation prononcée par le saint-siége ; ils exigèrent la réforme des lois injustes, le rétablissement de celles d'Edouard le Confesseur, puis la reconnaissance des libertés accordées par Henri I". L'intervention du pape et ses réprimandes n'eurent aucune influence sur l'esprit des barons confédérés ; malgré les menaces d'excommunication proférées par le légat et les tergiversations du roi, ils reprirent les armes de concert avec les habitants de Londres, et ne les déposèrent qu'après avoir rédigé la grande charte à l'assemblée de Runnymead. Cet acte mémorable, dont les principaux auteurs furent Etienne Langton, archevêque de Cantorbéry, et Guillaume, comte de

lîNTRODUCTION. xlvii

Pembroke, fut bien moins une institution nouvelle que la restauration et la conséeration solennelle de droits auxquels la lapaeité et l'arbitraire des rois normands avaient porté les plus dangereuses atteintes. La plupart des barons, lorsqu^ilsimposèrentla grande charte, ne croyaient pas altérer l'état social de leur pays, encore moins préparer dans un avenir lointain la réforme politique de l'Europe ; ils voulaient seulement tirer du droit féodal tout ce qu'il pouvait donner de libertés et de garanties, et y joindre ce que les lois saxonnes avaient laissé de dispositions utiles, qu'il convenait alors de faire revivre. Ils stipulèrent pour Téglise, parce que sa participation* était leur sauvegarde; pour les villes, parce que celles d'Angleterre jouissaient, dès avant la conquête, de franchises qui les rendaient puissantes et anoblissaient la bourgeoisie ; ils stipulèrent aussi pour les arrière-vassaux, parce que leur fidélité et leur adhésion étaient alors plus que jamais nécessaires.

Mais avant tout, les barons songèrent à leurs intérêts, profondéme'nt lésés par le despotisme des successeurs de Guillaume; en effet, ce (jui fut rétabli par la charte de Ruunymead n'avait été supprimé que par d'intolérables abus. Des améliorations furent introduites et assurées en c^ qui concernait la liberté individuelle, le vote de l'impôt extraordinaire, la distribution de la justice, la fixation des amendes, la sécurité du commerce. Le véritable mérite (le la grande charte fut de rendre permanent et durable ce qui avait été jusque-là précaire et facile à transgresser ; elle définit ce qui était resté incertain, et exigea comme un droit ce que l'on n'obtenait plus que comme une grâce. En Hmitant de bonne heure le pouvoir royal, elle eut l'avantage d'améliorer la situation présente et d'assurer l'avenir. On ne pouvait attendre davantage de la prudence

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humaine, presque toujours surprise et déconcertée par les événements.

La lâcheté du roi avait accepté le pacte de Runnymead; sa déloyauté s'efforça de le rompre. Les barons, résolus de soutenir leur ouvrage, appelèrent pour régner sur l'Angleterre un prince français, le fils de Philippe-Auguste. Malgré les censures apostoliques, Louis accepta cette couronne ; mais la mort du prince dépossédé éteignit la colère des barons, et les rallia promptement autour de son fils. Ils aidèrent Henri III à éloigner son rival; toutefois l'autorité qu'ils lui remirent avait changé de nature, et il ne pouvait l'exercer, à l'avenir, sans la partager avec eux. Vers la fin du règne de Jean-sans-Terre , un jeune novice, nommé Matthieu Paris , Parisien , ou de Paris, fut admis au monastère de Saint- Albans. On ignore si sa famille était anglaise, normande ou française; car le nom qu'il portait laisse dans l'incertitude à ce sujet. Peut-être les études que , suivant l'usage de son temps , il avait dû faire à Paris , lui avaient-elles valu le surnom qui lui est resté , de même que le moine anglais Richard reçut l'épithète de Syracusain, pour avoir accompagné en Sicile la fille de Henri II , fiancée au roi Guillaume, qui lui accorda révêché de Syracuse.

Durant son noviciat, vers l'année 1210*, le jeune Paris, adonné aux recherches historiques, et attentif à tout ce qui pouvait l'instruire , écoutait curieusement les relations des faits contemporains, et inspirait assez de confiance pour que Robert de Londres, gardien de Saint- Albans pendant l'interdit , lui racontât les détails de son étrange

* Pour cette date, Cf. Liiigard, John, c. 1, 4209-^245. Matt. Paris, Vit. 23 nbb.,\K «OM, éd. 1681 et Grande Chrmi,, t. ii, p. ISSetsetj.

INTRODUCIION. XLix

ambassade auprès de l'Emir-al-Moumenim Mohammedal-Nassir dont le roi Jean sollicitait l'alliance au prix d'une apostasie aussi abjecte qu'inutile.

En 1217, le 21 janvier, Matt. Paris prit Thabit de religieuiL ' , et comme les constitutions papales fixaient à vingt ans, au plustôt, rage de profession, on peut en inférer qu'il vécut au moins soixante-deux ans , la date de sa mort étant bien connue.

L'érudition et les talents du jeune moine , soit comme littérateur, soit comme peintre et calligrapbe^, ne tardèrent pas à le faire remarquer ; le chroniqueur du monastère , Roger de Wendover , étant mort en 1235, Matthieu Paris fut chargé de le remplacer et de continuer son travail; il remplit constamment ces fonctions, et, malgré son mérite, la faveur dont il jouissait ne put le préserver des chagrins réservés à tout historien impartial.

Matthieu Paris, avec une foule de prêtres et de moines, assistait, au mois d'octobre 1247, à la fête religieuse célébrée par ordre de Henri III , lorsque ce prince déposa , dans l'église de Westminster, le vase contenant le sang de Jésus-Christ, que lui avait apporté un Templier, de la part du patriarche de Jérusalem. A la fin de la cérémonie, le roi ayant aperçu le moine historien , l'appela près de lui, le fit asseoir au pied de son trône, et lui recommanda de transmettre à la postérité la plus reculée tous les détails de ce qu'il avait vu dans ce jour mémorable; il l'invita ensuite au festin royal, avec trois de ses compagnons. L'écrivain obéit avec fidélité; car, dans son récit, il consigna en même temps l'attendrissement du plus grand nom-

* Obii. monach. S. Albani, ap. Wats, prœf.. édit. 168i.

' Ms. Cotton, ap.HaUUvell. Introd. ad Rishamjer^ p. ^8, not.

L INiHODUGÏIO\.

bre, la piété du roi, et les doutes qui s'élevèrent dans rassemblée sur raulheoticité de la relique à laquelle Henri llï attachait tant de prix. En effet, depuis la première croisade où fut reconnue l'imposture de la sainte lance dont la découverte avait sauvé Tarmée chrétienne, la dévotion pubhque hésitait quelquefois, et, dans cette occasion , une controverse fut nécessaire pour rassurer certains esprits. Cette tâche fut entreprise par le savant Robert Grosse-Teste, évêque de Lincoln , dont notre historien écouta les discours quil a fidèlement enregistrés dans ses Addilamenla.

Au commencement de la même année * , Matthieu Paris avait été invité, par une lettre du roi Hakon V, à réparer le désordre des finances du monastère de Saint-Benoît de Holm^, dans le diocèse de JVidaros enNorwége. Pour une somme de trois cents marcs , il réussit à libérer cette communauté envers les usuriers caarsins de Londres, et congédia le priem* , après avoir acquitté toutes les dettes dont le monastère était grevé. Cependant les moines de Holm , délivrés des embarras pécuniaires où les avaient jetés les malversations de leur abbé , étaient restés dans une telle ignorance de leurs devoirs, et dans un si grand oubli de leur règle, que l'archevêque de Nidaros menaçait de les expulser et d'ajouter à ses possessions tout

* C'était au commeucement de 1247, puisque le prieur de Holm vint trouver Matt. Paris en Angleterre avant l'arrivée du légat Guillaume eu Norwége {Grande Chron.^ t. iv, p. 440, 441), et que l'arrivée du légat à Berghen est fixée au -i? juin par Sturla Tbordson, Soifit Hakonar KonwJjgA-, cap. 249, pag2Yl, etPrœl., p. 29, «d. Hav. 1818.

^ Wacbsmuth pense qu'il s'agit du monastère de Hoiro, aujourd'hui forteresse de Munkholm près Nidaros, Throndhiem. Le traducteur de Matt. Paris est d'une opinion différente, t. vi, p. 440, not. 1.

INTRODUCTION li

ce qui dépendait du monastère. Les raoines s'adressèrent au légat envoyé par le pape pour couronner le roiHakon, cérémonie qui eut lieu le 26 août lâ^T. Le cardinal leur conseilla de solliciter à la cour romaine un réformateur et un instructeur de leur ordre. Sur leur demande, le pape Innocent IV désigna le frère Matthieu, moine de Saint- Albans , et leur délivra un bref inséré dans la Grande Chronique ^ Durant ces négociations, qui se prolongèrent vraisemblablement jusque dans les. premiers mois de 1248, Matthieu Paris était lui même en France, à Saint-Germain-en-Laye, auprès du roi Louis IX. Celui-ci préparait alors son expédition contre TÉgypte , et chargea le moine de Saint- Albans d^une lettre où il invitait Hakon à se joindre à lui, puisqu'il avait aussi pris la croix, luioffrantle commandement de la flotte française, comme au chef le plus expérimenté qu'elle pût avoir dans cette traversée^.

Chargé de cette mission, et investi des pouvoirs ecclésiastiques pour réformer le monastère de Holm, Matthieu Paris s'embarqua sur un gros navire qui partait d'Angleterre pour Berghen ; il atteignit ce port le 10 juillet 1248% jour où la ville et le château furent réduits en cendres par un épouvantable incendie. Le lendemain , l'envoyé du pape et du roi de France était, de bonne heure, descendu à terre pour célébrer la messe , lorsqu'un violent orage éclata , et la foudre brisa le mât du navire anglais, tuant un matelot, blessant ou meurtrissant les autres*.

Le roi Hakon se trouvait alors à Berghen , où il s'était vainement efforcé de combattre les ravages des flammes :

' T. VI, p. 444 etseq.

' Gr. Chr., t. vi, p. 374.

3 Sturla Thordson, Saga HakonarKomutgs, c 260.

* Gr. C7*r.,t. VI, p. 430.

Ml INTRODUCTION.

Matthieu Paris put lui remettre, sans retard, les lettres de saint Louis. Ils ignoraient tous deux que ce prince était parti le mois précédent pour rÉgypte, ayantrenoncé au projetée naviguer avec les Norwégiens. Hakon, homme instruit et justement vénéré de ses sujets, remercia l'envoyé de saint Louis , mais éluda modestement d'accepter une offre dont il prévoyait avec sagacité les inévitables inconvénients. Il rappela seulement que, voulant assurer sa propre traversée dans le cas où il accomplirait sa croisade, il avait sollicité de Louis des lettres patentes destinées à lui garantir une réception amicale dans les ports du royaume de France. Aussitôt, le moine courtisan lui remit les lettres qu'il avait apportées et où le souhait du roi de Norwége était réalisé dans les termes les plus honorables. Transporté de joie , Hakon remercia le porteur de ces^lettres et le combla de dons magnifiques, faisant, en outre, réparer le vaisseau sur lequel il avait navigué et qui venait d'être endommagé par la foudre*.

Après avoir quitté le roi, Matthieu Paris se rendit dans le nord, à Holm, pour y accomplir un travail plus grave et plus pénible. Il réussit néanmoins à rétablir l'ordre et Tmstruction parmi les moines sur lesquels il avait toute l'autorité de son caractère et de la faveur royale ^. En effet, Hakon lui accordait une si grande part dans son estime, que, durant ses entretiens, il lui confia les conditions

* Gr. Chr.j t. vi, p. 374 et seq.

' Gr. Chr.jt. vi,p. 442,445. Le récit de Malt. Paris offre a*se* de désordre sous le rapport de la chronologie ; en le lisant attentivement, on peut le rétablir avec certitude, comme nous venons de le faire. Il n'est pas vraisemblable que la lettre patente de saint Louis puisse être corrigée pour la date, 1248, qui n'est pas écrite en chiffres dans le texte de notre auteur.

INTRODUCTION. lih

mises par le pape à son couronnement, et comment il les avait repoussées en déclarant qu'il aurait pour ennemis tous ceux de l'église , mais non pas tous ceux du pontife *.

De retour en Angleterre , l'historien fut accueilli avec une nouvelle bienveillance par Henri III, dont il censurait avec une incroyable liberté les actes politiques et la faiblesse à l'égard de la cour romaine. Il lui reprocha sans crainte l'acte despotique par lequel il violait les droits de propriété du monastère de Saint- Albans pour complaire à un de ses favoris ; le roi parut avoir égard à ses remontrances, mais ne tarda pas à les oublier ^.

A la fin de Tan \ 250, Matthieu Paris, s'arrétant au temps même où il écrivait , suspendit son travail historique ^ , après avoir augmenté et remanié les chroniques de son monastère. Il se réservait , sans doute , de continuer la sienne , lorsque de nouveaux événements et un laps de temps suffisant lui permettraient d'en reprendre la rédaction. En effet, à partir de l'an 425^ jusqu'en ^259 , la Grande Chronique lui est unanimement attribuée. Luimême nous raconte, comme témoin, la dédicace de l'église de Haies, fondée et bâtie par le comte Richard de Cornouailles, dont il obtint des renseignements précis sur les frais que coûta la construction de cet édifice religieux *. Matthieu. Paris rapporte avec complaisance tout ce qui peut montrer ses relations famiUères avec les principaux personnages de son temps, surtout avec la famille

* Gr. Chr., t. vu, p. 454.

Gv. Chr., t. vu, p. 48.

' C'est ce qu indiquent les vers qui servent de conclusion à Tannée 1250. Ils sont imités, pour le sens, de ceux qui passent pour marquer la fin du texte de Wendover. Gr. Chr., t. vil, p. 148, 149.

' Kn 1251. Gr. C7jr., t. vu, p. 238

uv INTRODUCTION.

qui régnait alors en Angleterre. II avait souvent occasion de converser avec le roi lorsque celui-ci venait à Saint- Albans se promener dans le verger, suivi de son frère, de quelques seigneurs et d'un chapelain poitevin, lequel remplissait le rôle de bouffon * . D'autres fois le roi venait au monastère prier au toiïjbeau du saint et Tenrichir de somptueuses offrandes, comme il le fit au mois de mars ^257, Alors il appelait Matthieu Paris, le retenait continuellement auprès de lui , dans son appartement et à sa table, dirigeant sa plume avec attention et amitié. Leur entretien avait souvent pour objet le comte Richard, frère du roi, qui venait d'obtenir la couronne impériale, et Henri nommait à rhistoriographe tous les princes allemands qui avaient pris part à l'élection ; tantôt il énumérait tous les rois anglais canonisés, depuis Albert jusqu'à Edouard le Confesseur; tantôt il rappelait à sa mémoire la liste des baronnies anglaises, jusqu'au nombre de deux cent cinquante.

Il permettait à Matthieu Paris d'assister, dans la chapelle de Saint-Oswin, aux audiences sollicitées par les maîtres de l'université d'Oxford; il écoutait avec bienveillance ses remontrances en faveur de cette école célèbre, qui comptait, sous le roi Jean, plus de quatre mille étudiants, et dont les libertés paraissaient compromises par les empiétements de l'évêque de Lincoln ^.

Cette situation privilégée ainsi que l'estime particulière accordée à la science et aux vertus du moine de Saint- Albans , lui facilitèrent les moyens de puiser aux sources les plus certaines les matériaux dont il composait sa chronique. Il fut l'ami de Labbé de Ramesey, de Nicolas de Fern-

* En 1252. Gr. C7ir., t. vn, p. .'ÎSO. « Gr. Chr., t. vni, p. 280.

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