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Grande-Maguet

Celait déjà le soir, en novembre ; de l'ombre un peu blancbe, opaque, pesante, descendait des nuages très bas sur les toits de la bourgade, chaume presque fumier ou briques dérougies, sur Tunique rue dépavée, défoncée, à la boue durcie par les premiers froids, plutôt route que rue, éteignait comme d'ouate la rutilance des rideaux de cotonnade aux vitres de Tauberge- (;abaret. Rarement passait quelque paysan, le dos courbé, revenant de la plaine ; ou bien une vieille femme, sortie de l'une des masures, re-

gardait le ciel pâle et lourd, secouait la tête, rentrait. Il neigerait, cette nuit. Le zigzag d'un vol de corbeaux, s'effilant vers la colline au loin et les hautes forêts sombres, rayait de noir les ténèbres blanchâtres. Parfois, de l'auberge, une chanson avinée, rauque ou grasse, montait, rejoignait les croassements. Puis le silence, la solitude ; et, bientôt, la nuit.

Au delà des dernières habitations villageoises, au bord d'un champ, et le noir horizon forestier derrière elle, une maison de pierre grise, haute, rectangulaire, érigeait ses trois étages aux fenêtres closes, barrées de fer ; l'énorme portail, pareil à celui d'un cloître ou d'un pénitencier, avait l'air morne et rude, inexorable, d'une fermeture éternelle. Il ressemblait à un refus d'hospitalité et à une défense de sortir. Il séparait de la vie. Cette maison devait être déserte ou habitée par quelque hôte morose, vieux et seul, achevant d'exister en silence. Au-dessus du portail, sur le renflement lézardé d'un écu de granit, bâillait la visière d'un heaume au treillis rompu; blason jadis illustre d'une race peut-être éteinte ou absente; gloire enfin délabrée.

'' Le facteur Nicaud, en vareuse brune que serrait un ceinturon, le sac de toile aux reins, s'arrêta devant le portail, hésita, souleva le marteau, le

laissa retomber; ce fut un bruit sourd, profond, qui s'élargit en ondes lentes, puis, refoulé de la montagne, plus vaste, plus vague, s'épanouit jusqu'à s'évanouir.

Pas de réponse à ce coup de marteau ; Nicaud se détourna comme pour s'en aller, fit quelques pas, revint; il heurta encore.

Après un claquement de savates sur de la pierre :

— Qui est là ? demanda une voix derrière la porte.

— Moi, le facteur.

Un des battants s'ouvrit, les gonds plaintifs, avec lenteur. Dans l'ouverture, comme un portrait en pied dans un cadre, une vieille femme apparut; elle était très grande et levait une lampe; elle montrait, entre la blancheur d'un bonnet assez semblable à une cornette de Soeur, uneface osseuse et sèche, au long nez, au menton long; son corps, roide et droit, s'élongeait en une robe étroite, de bure grise, comme un squelette qui aurait gardé son linceul; et, sous l'abatjour,la lampe, l'illuminant toute et faisant les ténèbres plus noires autour d'elle, l'isolait dans la clarté.

Le facteur Nicaud, non sans gêne, avec un air de familiarité pourtant, comme quelqu'un qui

n'est pas tranquille et veut paraître à l'aise :

— Bonsoir, Grande-Maguet, dit-il.

— Eh bien?

— C'est une lettre.

— Pour qui?

— Pour vous.

— Non.

— Mais si.

— Non, personne ne peut m'écrire. Tout le monde est mort.

— Pas moi, dit Nicaud en essayant de rire.

— Toi comme les autres. Va-t'en.

— Prenez la lettre.

— Allons, donne.

Elle poussa le vantail. L'ébranlement de la porte reclose s'engouffra dans l'allée, dans la cage du large escalier de pierre, monta les étages, alla se perdre vers les combles. Grande-Maguet, d'un pas lent, rentra, au rez-de-chaussée, dans la cuisine : une vaste pièce obscure, avec des flamboiements de cuivre çà et là sur les murs, et de l'ombre, comme tassée, dans les coins. Elle posa la lampe sur une table, s'assit devant la cheminée sans feu, et regarda, tourna, retourna la lettre.

— De Paris, dit-elle.

Elle ajouta :

— C'est de Monsieur.

Elle déchira l'enveloppe, sans trop de hâte, comme en une résolution d'impassibilité. Mais, lisant, elle devint pâle, plus pâle ; un tremblement secouait ses vieux os secs; après un signe de croix, elle se dressa, les bras en l'air, si grande que ses poings fermés touchaient presque la poutre transversale du plafond. Il y avait dans ses yeux fixes, dans sa blême bouche crispée, dans toute son attitude, de la malédiction avec de l'épouvante ; on eût dit qu'avait surgi devant elle une apparition détestable et terrible. Elle se signa encore, se rassit, se laissa glisser de la chaise, tomba sur les genoux. Elle priait, les mains jointes sous le menton, avec un rapide mouvement des lèvres.

La muette oraison achevée, elle se mit à marcher par la cuisine, son ombre derrière elle comme le fantôme d'un spectre.

Elle portait la tête haute; entre l'écarquillement des paupières, ses prunelles se levaient jusqu'à se révulser; l'air d'interroger fixement quelqu'un au-dessus d'elle. C'était une méditation qui demandait conseil. Elle s'arrêtait quelquefois pour considérer la lettre ouverte, tombée sur le carreau, restée là; recommençait à marcher de la muraille à la muraille, en la régula-

rité d'une rêverie précise. Enfin, d'une voixforte : a Ainsi soit-il! » dit-elle. Et, s'étant résolue, elle parut satisfaite.

Elle reprit la lampe, sortit de la cuisine. L'allure mesurée, les savates, l'une après l'autre, claquant sur la pierre des degrés, elle semblait obéir à une discipline, la discipline du parti pris ; elle aurait fait songer un témoin à quelque virago soldatesque, qui ne discute pas la consigne, va tout droit.

Au premier étage, le large et profond couloir, où la lampe mettait à peine un brouillard de clarté , s'enfonçait à droite , à gauche, se perdait dans un inconnu d'ombre et de silence. Ce corridor d'une vaste maison déserte, avec des murs sombres et blêmes, différait peu d'une rue de nécropole ; les portes, qui vaguement s'ébauchaient blafardes dans les ténèbres, auraient pu être des portes de caveaux mortuaires. La face morne, le corps roide et droit s'élongeant en une étroite robe de bure grise couleur de vieux linceul, Grande -Maguet s'avançait, pareille à une morte qui, la nuit, changerait de tombeau.

Ce fut dans une chapelle qu'elle entra ; dans un lieu blanc, dans un lieu de mystère et de quiétude , qui ressemblait à une chapelle , à

cause, SOUS le plafond déplâtre blême, en voûte, des murs doucement clairs, des figurines çà et là d'apôtres et de saints, et d'une bruine d'encens. Et partout, sur l'étroite table couverte d'une pâleur de dentelle, comme sont, au jour de Noël, les reposoirs d'enfants; sur la cheminée d'où pendait une guipure, sur des étagères, sur des consoles, s'éparpillaient des rosaires de verroteries, de menus crucifix laissant, de leurs pieds, tomber des gouttes roses dans des conques de nacre, des rubans qui gardaient une odeur de bénédiction. Dans des cadres en fleurs de faïence, des images de communiantes pareilles à de mignonnes nonnes. Un charme de superstition puérile habitait ici; miniature de temple, oratoire-bonbonnière, on eût dit l'église d'une communauté de fillettes. Dans un coin, il y avait un lit. Chambre en même temps qu'église. Mais ce lit se voilait d'une nappe d'autel; et, sur le traversin, entre une croix eL une branche de buis, avait l'air de dormir, le front auréolé d'un fil de cuivre, une grande poupée, semblable à une petite femme, qui était comme la sainte de la jolie chapelle. Un peu d'enfantillage, sans ôter de la religion, ajoutait partout de la grâce. Lieu de quiétude en effet, de pieuse rêverie, et de commémoration.

Grande-Maguet s'agenouilla devant le lit-sanctuaire; elle regardait la poupée avec Textase amicale, avec la vénération un peu familière d'une pénitente pour la Patronne qu'elle est accoutumée d'honorer et d'invoquer. Qui l'eût vue tout à l'heure, poussant le vantail de la porte ou marchant dans la cuisine de la muraille à la muraille, ne l'aurait pas reconnue dans l'être nouveau, si différent, qu'elle était. Sa longue roideur cédait en une courbe molle. Il y avait, dans toute elle, l'abandonnement d'une joie infinie. Parce qu'elle regardait cette poupée, elle souriait, riait presque; ses rides de rude vieille s'élargissaient en un épanouissement, et la dureté de ses yeux se fondait en délices, et sa bouche s'ouvrait bénigne, et elle était, elle si revêche et si brutale, quelqu'un de très bon qui prie et qui est content. Elle aurait fait penser à la transformation d'un damné entrant tout à coup dans le paradis. A cause de cette poupée devant qui elle se tenait à genoux ! Mais dans sa tendresse subsistait visiblement la possibilité d une résolution robuste , invincible. C'était à une mère éperdue de douceur à côté du berceau de son enfant et capable, pour le défendre, de toutes les vigueurs, qu'elle ressemblait. Elle défaillait d'enchantement, elle

aurait pu se redresser intrépide. Elle aimait, non sans la. force de haïr. L'extase, sans doute, mais la lutte, s'il le fallait, et l'implacabilite des représailles.

Dans le pays, on savait peu de chose sur la vieille qui habitait cette maison.

Deux ans auparavant, une après-midi d'automne, on avait vu s'arrêter devant le portail pareil à celui d'un cloître ou d'un pénitencier une voiture d'où étaient descendus un jeune monsieur et une jeune dame; on reconnut l'homme, qui, enfant, du temps des parents vivants encore , avait joué dans la rue de la bourgade, avait chassé, plus tard, adolescent, dans les sapinières dont se noircit la colline;

après une longue absence il revenait dans son habitacle familial que la mort du père et de la mère laissa vide; et, celle qui l'accompagnait, c'était, on le devina, sa femme. Ils avaient avec eux une servante, grande, maigre, les façons un peu rudes d'une vieille Sœur de charité, qui, descendue à son tour, prit violemment la voyageuse entre ses bras et la porta dans la maison.

Peu de gens remarquèrent que la dame, chétive et pâle, si triste, avait l'air d'une malade qui se sait condamnée. Et l'on se réjouit. Celte habitation presque seigneuriale, déserte depuis longtemps, toujours close, attristait la contrée, mettait sur elle l'ombre d'un haut sépulcre; un jeune ménage s'installant ici, c'était de la vie entrant dans une tombe, ce serait les fenêtres ouvertes, du bruit et des voix, des gens riches qui viennent rendre des visites, de qui les domestiques se répandent dans le pays, quelque -argent gagné par les petits marchands du bourg, des sous jetés aux g.amins, pieds nus, qui courent derrière les breaks et les landaus. Espérances bientôt déçues. Habitée, la maison demeura muette et morose. Les croisées s'entr'ouvraicnt les jour.»; de soleil, mais on n"y voyait s'accouder ni le

jeune monsieur ni la jeune dame ; elles se refermaient vite , dès la montée du crépuscule.

Le matin, la servante allait aux provisions, roide et longue, marchant droit devant elle, sans tourner la tète; se refusant aux causeries bavardes dans la cour de la ferme où elle marchandait avarement les œufs, la volaille, le laitage; et elle s'en retournait silencieusement; les curieux, qui, les premiers temps, la suivaient jusqu'à la maison, entendaient le bruit rouillé d'un grand verrou; la porte, de tout le jour, ne s'ouvrait plus.

Quelquefois il y avait, un peu après le point du jour, un bruit de roues dans la rue de la bourgade; l'hôte de la morne demeure allait en voiture à la gare voisine, éloignée de deux lieues ; la voiture revenait vide, avec la grande servante sur le siège, imperturbable, tenant les rênes.

Les absences du maître étaient courtes, de quelques jours seulement; il ramenait quelque grave personnage, pas jeune, habillé de noir, l'air très distingué, une rosette rouge à la boutonnière; un médecin peut-ôlre; le visiteur, généralement, repartait le soir même. Dans le village, le bruit se répandit enfin que la jeune dame était malade, qu'on l'avait envoyée à

cause de cela à la campagne où l'air est bien meilleur que dans les villes; qu'elle n'en avait pas pour longtemps. Ce qui confirma ce bruit, c'est que le desservant de la paroisse commença de venir dans la triste maison, d'abord toutes les semaines, puis deux fois par semaine, puis tous les jours; quand il sortait, il répondait aux commères accourues sur le pas de leurs portes d'un hochement de tête qui signifiait : hélas ! et, une nuit, on entendit des cris déchirants, pareils à des hurlements de bête blessée, ou plutôt un seul cri, long, continu, lugubre, épouvantable.

On comprit que la servante se lamentait à cause de la jeune dame agonisante ou morte; les paysans, réveillés, le coude dans l'oreiller, écoutèrent cette plainte sinistre, jamais interrompue, jusqu'à l'aurore.

Le surlendemain, ce fut l'enterrement. Le mari et la servante marchaient derrière la défunte; les villageois venaient ensuite. Il baissait la tête, un mouchoir sur les yeux, la poitrine, par instants, secouée de sanglots. Mais la servante, la tête haute, les yeux secs, était terrible à voir, ayant aux lèvres, en sa pâleur mortelle, l'effrayant rire muet d'une folle. Si une voix était sortie de cette bouche, c'eût été, on le sentait, plus affreuse encore que la plainte

nocturne, une clameur de louve à qui, de son ventre ouvert, on arracherait lentement les entrailles.

Quand la terre eut sonné sur le bois du cercueil, quand les paysans se furent dispersés, l'époux et la servante revinrent vers la maison. côte à côte, sans se parler. Arrivés devant la porte, il n'entra pas. Il suivit la rue de la bourgade, tourna vers la droile; il allait à la gare, il partait, fuyant le sombre séjour de désolation et de trépas. Mais la vieille était entrée dans la maison. Elle n'en sortit plus. Depuis un an elle n'en était pas sortie. Elle subsistait sans doute des provisions de naguère, du vin de la cave, des légumes cultivés dans un petit champ derrière la maison. Et les volets des croisées restaient clos comme les yeux de la morte, là-bas, de l'autre côté de la colline, dans la tombe.

Au commencement de cette relégation volontaire, des femmes, une fois, vinrent frapper à la porte; elle s'ouvrit; mais la servante, debout dans l'ouverture, eut un si terrible geste, qu'il découragea pour toujours les importuuités, et on la laissa dans son isolement. De temps en temps l'idée venait à plusieurs qu'elle avait trépassé de faim, ou d'ennui; alors il était question de faire briser la serrure par le forgeron après

avoir prévenu le maire de la commune ou la gendarmerie. !Mais non, la recluse vivait. Il y avait, les soirs, quelquefois, une glissée de lueurs sous un contrevent vers la rue. A quoi donc pouvaitelle employer le temps dans cette solitude? que faisait-elle? à quoi songeait-elle? La présence invisible de cette vieille fut enfin, pour tous, une inquiétude, une peur ; on pensait à elle, malgré soi. On eût été moins troublé dans la proximité d'une sépulture où sonnerait, les nuits, sur la pierre, le pas d'un mort. On ne percevait jamais, même en appliquant l'oreille à la porte ou aux volets du rez-de-chaussée, le bruit d'un pas. Celte vivante qu'on n'entendait point était plus effrayante qu'un mort qu'on entendrait.

C'était le lendemain du jour où Grande-Maguetreçut cette lettre de Paris, la lettre de Monsieur; une tempête froide, vingt-quatre heures durant, avait déchiré, dispersé les nuages ; à présent le ciel était d'un bleu net et dur, avec des scintillations détoiles glacées. ,

Un train filait dans le soir. Par instants, très vile, la lueur d'une plaque-signal, comme un jet de feu de Bengale, rougissait ou verdissait l'intérieur du wagon dans lequel M"^ Suzanne de Norvaisis dormait, la tête sur la poitrine de

son mari, sa petite bouche un peu ouverte; puis, cette lumière évanouie, la pénombre se rétablissait, presque pas éclaircie par la lampe incertaine, derrière le petit rideau de soie, au plafond.

Dans la pâle nuit, douce et mystérieuse, le visage de la jeune femme était une blancheur plus douce, avec un peu de rose, les lèvres, avec un peu d'or, les cheveux ; les paupières fermées s'azuraient exquisement, comme s'il y avait eu dessous deux tendres étoiles bleues.

Suzanne, ou Suzette, — car ce nom tout petit seyait à l'air de gamine qu'elle gardait encore, mariée depuis quelques mois à peine, — dormait avec le sourire ingénu des puériles innocences, avec le calme aussi, un peu grave, que donne au sommeil la certitude de s'éveiller heureuse; fillette et femme, la futilité de ses dix-huit ans se sérénisait dans une confiance d'épouse, et l'abandon non sans réserve, entre les bras conjugaux, de son svelte et long corps de jeune fille aminci, efQlé par un étroit costume de voyage, révélait une pudeur qui refusa naguère, qui ne refuse plus, une peur depuis peu rassurée.

Penchant le cou, Edme de Norvaisis la regardait toute, éperdument et affectueusement.

C'était un homme de trente-cinq ans environ, maigre et robuste. La virilité de sa pâle face

brune, aux sourcils épais, aux moustaches drues, avait d'ordinaire quelque chose de brutal; ses yeux, très noirs, enfoncés dans les orbites, son nez un peu fort, à la courbure brusque, — cassure plutôt que courbure, — lui donnaient presque cet air emphatiquement fascinateur qu'ont démodé les mélodrames ; il aurait paru terrible jusqu'à éveiller le sourire, si la modernité d'une parfaite élégance, le raffinement d'une aristocratie très parisienne, et surtout, au coin de sa bouche, la raillerie d'être, lui mondain, quasi sinistre, n'avait rénové, jusqu'à la rendre moins conventionnellement étrange, et presque intéressante, la banalité de son aspect fatal.

Puis, ce soir, de regarder sa jeune femme ensommeillée, si frêle et si jolie, de la bercer entre ses bras, toute sa rudesse se dilatait en une douceur ardente ; veillant sur elle, fine et délicate comme une colombe, l'enveloppant d'une jjroximité de caresses prêtes à la défendre, il avait lair d'un épervier qui serait bon.

Ils se chérissaient, mari et femme, infiniment; leurs vies mêlées, c'était l'hymen de tout ce que l'innocence peut avoir de tendresse avec tout ce que la force peut avoir d'amour; petite âme tendre et fragile, elle se haussait vers lui, cœur hautain qui s'inclinait vers elle, et de ce rappro-

chement s'était formé, s'alimentait l'éclair continu de leur bonheur. La nécessité délicieuse de s'appartenir l'un à l'autre, sans fin, leur apparaissait avec révidence dun beau jour qui n'aura pas de crépuscule ; et ils ne croyaient pas à la mort.

La mort, d'ailleurs, Suzette ne l'avait jamais vue. Elle en connaissait ce que Ton en dit, ce qu'on en peut lire dans les livres, et la pompe fleurie des convois funèbres qui passent; mais elle n'avait pas sur sa jeunesse heureuse l'ombre de ce souvenir : une face pâle avec des lèvres pâles aussi, qui ne baisera plus les enfants au front, et l'immobilité, couleur d'ivoire, de deux mains qui ne les caresseront plus. Qui sait si la mélancolie, cette longue détresse alanguie plus détestable que le brusque et bref désespoir, ne fut pas mise en beaucoup de vivants par le regard déjà mort, par le regard qui ne croit plus aux choses, de deux yeux pas encore fermés? Seul le cadavre enseigne vraiment le néant et le mépris de vivre; les repenties et les ascètes ont raison de considérer avec acharnement des crânes sans cheveux ni chair. Quand son père, le marquis de Lilbonne, mourut, déjà veuf, dans un château de Picardie où il s'était retiré, Suzette était toute petite,

inconsciente; de là, une âme claire et gaie comme un matin dont l'aube n'a pas eu de nuages.

Orpheline. Suzette fut conduite à Paris, selon la décision du conseil de famille, chez sa seule parente, nièce du défunt marquis. M"* Isaurine d'Aveleyne.

Une plaisante créature, cette cousine, grassouillette, douillette, mignonne, tatillonne, toujours bavardant et riant, qui, un beau jour, à trente-trois ans, s'était décidée à être vieille; comme elle ne voulait pas se marier, elle avait imaginé ce moyen de décourager les prétendants que lui valaient sa frimousse assez jolie et sa fortune très considérable. Les rides lui obéirent, faisant de son visage quelque chose de rose et de fripé, de vif et de jamais en repos comme un museau de petit singe qui babouinerait sans cesse; et ses fins yeux d'or qui clignaient, espiègles comme des yeux d'écureuil, son nez retroussé à la façon d'une queue de roitelet et qu'essayait de solenniser l'afFectation de quelques grains de tabac d'Espagne, sa bouche poupine où scintillaient les dents menues, étaient une touffe de rires sous les frisettes de ses cheveux fous qu'elle poudrait trois fois le jour, bien résolue à être septuagénaire.

D'où lui était venu son éloignement pour le mariage? d'une aventure qu'elle avait eue, — une seule, et si peu de chose ! — autrefois, dans une ville de province où le régiment de son père tenait garnison.

Presque fillette encore, étourdie comme une libellule, et l'esprit plutôt affolé que gâté par tous les romans de quatre cabinets de lecture, — assez mal surveillée d'ailleurs par le colonel d'Aveleyne qui s'adonnait fidèlement à l'absinthe et au baccara, — elle s'était laissé enlever, en pouffant de rire (par qui? elle ne devait plus le savoir elle-même), pour voir si c'était drôle, un enlèvement; elle trouva que ce n'était pas drôle du tout ! et s'en revint chez le colonel qui n'avait peut-être pas remarqué l'absence de sa fille. Attristée, et pleurante, et se détestant? en aucune façon; aussi gaie qu'à l'ordinaire, à cause de sa chambre rose et verte, si souriante à l'œil, restée la même, et de ses serins dans la cage près de la fenêtre, qui s'égosillaient comme devant. Et, en réalité, cela valaitil un remords, cette escapade où, sans songer à mal, elle n'avait cherché qu'une amusette? Ce qui était arrivé, elle ne le prenait pas au sérieux, dénuée de toute gravité. Ah! seulement, elle s'était ennuyée au possible, — malgré qu'il fût

bien comique, quelquefois, son amoureux, avec (les inventions dont on n"a pas idée ! — et, concluant de cet ennui que ramour c'est très amusant dans les livres mais très maussade dans la vie, elle jura, avec une décision de linotte qui change de branche, qu'on ne l'y prendrait plus, qu'elle n'aurait jamais ni amant ni mari ; comme si de rien n'eût été, elle recommença déjouer avec ses poupées, de sauter à la corde autour de la pièce d'eau du jardin; on entendait son rire dans toute la maison, même de la rue; à cause de cette gaité, les bonnes gens du voisinage finirent par ne plus croire à l'enlèvement; et on l'invitait, petite fille toujours, car elle ne grandissait guère, aux dînettes qui suivent les premières communions.

Lorsqu'il fallut enfermer dans une maison de ?5anlé le colonel d'Aveleyne alcoolique enfin, elle ne paraissait pas plus de quatorze à quinze ans, bien qu'elle fût m.ajeure déjà; elle vint habiter Paris, courageusement, sans s'étonner de son courage; et, toute seule, avec deux servantes et un vieux valet emmenés de province, elle ne s'ennuya pas le moins du monde; il lai suffisait de se regarder dans la glace pour voir la plus gaie compagnonne qui fût. Puis, que de soins et d'affaires ! Elle adorait courir les magasins

d'où elle rapportait des soies de toutes les couleurs, qu'elle jetait çà et là, en un désordre d^ fleurs tombées d'une corbeille, sur les escaliers, dans les salons, dans les chambres de son hôtel ; un hôlel de briques roses, partout escaladé de vignes vierges et d'aristoloches, avec des tourelles et des glorieltes, un peu ridicule, tout à fait joli, au milieu d'un grand jardin couvert d'un vitrage doré où s'ensoleillait la grisaille même des jours d'automne.

Elle avait dans cette serre toutes les fleurs splendides et tous les beaux oiseaux; d'une branche de cactus à une feuille d'ébénier du Japon, voletaient des cardinaux de pourpre : dans le calice des catalpas étincelaitTaméthyste ou le rubis des oiseaux-mouches; des faisans de Tartarie, à la longue huppe bifurquée, qui s'évase en floche soie d'or, becquetaient les baies des lauriers-canneliers, tandis que, devant l'incendie rouge et sanglant des grands buissons de roses, les paons blancs s'éployaient comme des écrans de neigeuse moire œillée d'argent ; et quand Isaurine d'Aveleyne, avec son air jeune et joli de vieille petite fée, et toutes les fanfreluches folles de sa toilette verte et rose, entrait dans la serre, c'était autour d'elle un palpitant pêle-mêle d'ailes en l'air et de ramages'

éperdus; elle baissait la tète, écartait les bras, renflait les épaules sous un entremêlement de plumes de toutes les couleurs, et elle riait parmi les piaillements acharnés; un colibri familier, les ailes battantes, lui mordait la lèvre qu'elle avait rouge comme une arbouse.

Suzette, chez la cousine Isaurine, fut un oiseau de plus, le plus tendre et le plus chéri de toute la volière. Ces deux innocences, cellelà qui ne savait rien, celle-ci qui avait oublié depuis longtemps ce qu'elle avait su à peine, s'entendirent tout de suite; deux cœurs, deux esprits, deux âmes de niveau, voilà ce que furent la petite fille, cinq ans à peine, et la petite femme, rajeunie jusqu'à l'enfance par son vieillissement. La plus sérieuse, c'était Suzette! Isaurine, qui ne pensait jamais, lui disait quelquefois : « Voyons, à quoi penses-tu ? » parce que l'une, instinctivement, sentait qu'elle entrait dans cette chose mystérieuse, la vie, et que l'autre, si peu qu'elle y fût allée, en était revenue pour toujours.

D'envoyer la fillette en pension ou au couvent, il n'en fut pas question une minute ; on eut à fhôtel des professeurs, une institutrice; les récréations étaient très amusantes parmi les oiseaux-iiouches, les bengalis et les perruches bavardes

comme des écolières. L'orpheline grandit, caressée, choyée, divertie, devint une jeune fille, tandis que sa cousine devenait une vieille pour de vrai; et de ce qu'il convient d'ignorer l'enfant n'apprit rien en la société des fleurs et des ailes, dans celte maison serre et volière, où l'on ne voyait guère d'autres visiteurs que les moineaux qui entraient et sortaient vite par quelque cassure du vitrage. Suzette fut la petite Eve ingénue d'un paradis où il n'y avait pas d'arbres tentateurs. Pourtant, à quinze ans, elle s'attristait parfois, en des songeries; il montait de ses yeux, de ses yeux très bleus et très grands, un regard mélancolique comme un soupir ; la femme commençait de rêver dans l'enfant. Il lui arriva de dire, en détournant la tête, qu'elle aimerait bien parler avec d'autres personnes que le vieux domestique et les servantes; ce n'était pas assez voir le monde que de se mêler à la foule dans les magasins; il devait être très agréable d'avoir des amies, de danser comme les autres jeunes filles, d'aller au théâtre, de voyager, que savait-elle V et c'est un peu monotone, les jacasseries des papegais et des aras bleus. La cousine Isaurine, pas entêtée, qui n'avait jamais eu d'autre raison de vivre solitaire que le plaisir d'être seule avec ses fleurs et ses oiseaux, consentit tout de suite

il se diveiLir d'une autre façon. Elles accueillirent des visites, donnèrent des bals blancs, furent assidues aux concerts, aux théâtres où l'on peut conduire les demoiselles; et, même quand Suzetle, à cause dune musique ou d'une parole entendue, devenait pâle un peu après avoir été trop rose, M"^ d'Aveleyne n'éprouvait aucune inquiétude, tant elle était éloignée de supposer que sa cousine pouvait être semblable aux jeunes personnes qui se marient, tant elle avait oublié sa propre histoire, l'aventure de jadis , l'enlèvement d'où elle s'était si vite échappée. Il peut y avoir, chez une vieille, la candeur, puisque, l'hiver, il y a la neige.

Au reste, Suzelte ne montrait que bien rarement des troubles dont aurait pu s'alarmer une attention maternelle; c'était une enfant toujours, avec des grâces frêles de fleur en bouton, avec des étourderies de jeune mésange; et, sans regret d'hier, sans espoir ni crainte de demain, les deux amies vivaient aussi heureuses que possible, amusantes, amusées, riant à tout propos de leurs rires à l'unisson; à vrai dire, on les jugeait un peu folles, tant elles étaient gaies; en visite, au bal, dans les châteaux ou les casinos des villégiatures, pépiantes et sautelantes, jamais posées, toujours à l'évent, habillées de toutes

les couleurs, elles avaient bien Tair de deux oiseaux des îles.

Une fois, Suzette eut peur.

Ses fins pieds nus sur le sable, — tandis que la cousine Isaurine la suivait d"un peu loin, engraissée, s'essou filant vite, Tair dune vieille petite pigeonne qui fait la boule, — elle courait, par un matin de soleil, sur une plage de Bretagne.

— Aïe ! dit-elle.

Ce n elait pas quelle eût le moindre mal; mais elle était épouvantée, honteuse aussi, d'être presque tombée sur la poitrine d'un inconnu brusquement débusqué du tournant d'une roche: et quand, après un long regard, dont elle devinait la fixité sur elle, le passant s'excusa de l'avoir si maladroitement heurtée, elle ne se rassura point; bien au contraire! elle se sentit plus troublée encore à cause delà voix de ce monsieur, une voix grave, qui avait, sous le ton de courtoisie, un accent de maîtrise, de rudesse même.

— C'est moi qui devrais... dit-elle..., je courais.... je ne faisais pas attention...

Elle osa lever les paupières, elle se tut très vite. Mais oui, il était effrayant, avec ses cheveux si noirs et son teint d"une pâleur sombre, et ses yeux où il y avait comme du feu obscur.

Heureusement, la cousine Isaurine arrivait,

et Suzette, le cœur battant, se jeta dans les bras de la petite vieille, pendant que le promeneur s'éloignait après un salut un peu lent et très simple. « Eh bien! qu'y a-t-il donc, ma chérie?» L'enfant conta T aventure avec de jolis sursauts d'effroi. « Voilà quelque chose de bien redoutable, en effet! Tu nas pas reconnu ce monsieur? 11 dînait en face de nous, hier, à table d'hôte. Quelqu'un de très bien, paraît -il, un gentilhomme des Ardennes, riche, avec un grand nom; c'est ce que racontaient le soir, au bal, les vieilles dames comme moi, qui font tapisserie. » Suzette se souvint. « Tiens, dit-elle, je ne l'ai pas reconnu. Hier, il m'avait paru tout autre; il n'avait pas son air de tout à l'heure. C'est égal, cousine, allons-nous-en, il n'aurait qu'à revenir, je t'assure qu'il me fait peur! )>

Elle le revit, tous les jours : sur la terrasse, à l'heure de la musique ; le soir, dans les salons du casino. Elle remarqua qu'il ne la saluait point, sans doute ne voulant pas lui rappeler le petit événement au bord de la mer; elle lui sut gré de cette discrétion ; elle aurait tremblé toute s'il avait fait voir qu'il la reconnaissait. Et, dans les sauteries, il ne l'invitait pas à danser; c'était bien; elle serait morte de honte à se retrouver tout près de cette poitrine où elle était tombée.

Mais, sans cesse, il était là, pas trop proche, comme par hasard ; lorsque, à la dérobée, elle levait ses yeux vers lui, il détournait les siens, très vite; elle savait bien qu'il se remettrait à la regarder dès qu'elle ne le regarderait plus. Il ne lui paraissait plus si terrible. Elle ne comprenait pas pourquoi elle s'en était effrayée. Oui, les cheveux sombres, le teint brun, et une flamme presque noire, très profondément, sous les paupières ; mais sa force rude, sa virilité dominatrice, ne lui messeyaient pas; il convient qu'un homme ait cet air vainqueur, un peu sauvage, cet air de maître : voilà ce que pensait cette petite fille qui avait si longtemps vécu en la société des perruches vite effarouchées et des frêles oiseaux-mouches.

Puis, ce qui était charmant, c'était l'élégance de sa taille, de son maintien, de ses moindres gestes, de sa toilette aussi; en aucun des hommes qu'elle avait vus jusqu'à ce temps elle n'avait remarqué une telle délicatesse d'aristocratie ; il avait le pied tout petit et la main très fine, un peu longue, avec les ongles polis et roses comme ceux des femmes très soignées.

Etait-ce chez Suzette de la tendresse déjà, cette attention, cette rêverie qui instinctivement se préoccupe d'un seul? Elle ne savait pas, elle

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