‹ Grande-MaguetChapitre 2 sur 6 · G R A NM) E - M A G U E T J · texte numérisé non relu

G R A NM) E - M A G U E T J

ne s'était pas interrogée, d'ailleurs elle n'aurait rien trouvé à se répondre si elle s'était demandé : eh bien? Mais qu'il fût là, toujours, qu'il l'enveloppât d'un regard posé sur elle comme une caresse despotique et protectrice, lui causait un plaisir infini sans qu'elle démêlât d'où lui venait celte aise; elle ignorait pourquoi elle était heureuse, et ne cherchait pas à l'apprendre. Une seule chose, quand elle y réfléchissait, l'étonnait un peu : c'était que, peu curieuse naguère, elle le fût devenue du jour au lendemain, à un point extrême. Elle guettait presque anxieusement l'air que les gens avaient en parlant de M. de Norvaisis, la façon dont on le regardait entrer dans le salon ou en sortir. Elle aurait voulu deviner ce qu'on supposait de lui! Si on le nommait à côté d'elle, elle oubliait tout le reste, prêtant l'oreille, et, même après que les parleurs s'étaient tus, restait longtemps comme absorbée en une pensée; pourtant elle ne croyait pas penser. Si l'on racontait que M. de Xorvaisis, nageur téméraire, cavalier imprudent, avait couru quelque danger, d'où il s'était tiré à force d'audace et de sang-froid, que, le malin, au tir aux pigeons, à la salle d'armes, il avait montré une adresse que n'égalait celle d'aucun sportsman, elle ne pouvait retenir un mouvement de fierté;

une fois, elle faillit fondre en larmes, très contente cependant, parce qu'une demoiselle à marier, dans un groupe de jeunes filles, avait dit : <( Moi, je le trouve très bien, ce M. de Norvaisis! )> îjt beaucoup de jours se passèrent. La cousine Isaurine, qui songeait souvent à ses cardinaux et à ses bengalis, oiselle nostalgique de la volière, parla sérieusement de revenir à Paris. Mais Suzette répondit: « Eh! rien ne presse; on est si bien ici, par ce beau temps ! » réponse qui étonna un peu M"^ d'Aveleyne, car, depuis près d un mois, il pleuvait tout le long du jour. On voit dans le ciel le soleil que l'on a dans le cœur; Suzette avait de bonnes raisons de croire au bel été, petite âme s'épanouissant.

Un soir, à l'heure des valses et des quadrilles, une tristesse la prit. M. de Norvaisis n'était point là. C'était la première fois qu'à peine entrée dans la salle elle ne l'apercevait pas, au fond, entre deux fenêtres, ne la regardant point, ne voyant qu'elle. Et, après une heure tout entière, il n'était pas venu. Parti? malade? blessé dans une de ces équipées hardies dont il était coutumier? ces craintes entraient, l'une après l'autre, dans le cœur de Suzette, comme des coups de fin couteau ; elle croyait vraiment sentir des blessures; elle n'aurait pas été surprise si des

gouttes de sang avaient rougi la mousseline de son corsage.

Il lui fut impossible de demeurer en repos, là, sur sa chaise, à côté de la cousine Isaurine qui riait et jacassait. Elle se leva, non pour danser, — ah! bien oui, danser, elle n'avait pas l'esprit à cela — et sortit du bid, d'un air indifférent, en feignant de suivre un groupe déjeunes femmes qui, un peu essoufflées de la valse, allaient sur la terrasse respirer la fraîcheur de la nuit. 'c Couvre-toi bien, ne t'enrhume pas, mignonne! cria M"* d'Aveleyne. — Je prendrai ma pelisse, * dit l'enfant. Elle ne resta pas longtemps sur la terrasse; ces vaines causeries mondaines, à côté d'elle, la gênaient ; elle descendit quelques marches, gagna la plage, marcha le long de la mer, dans la tiédeur de la nuit d'août. Elle était si triste qu'elle avait envie de pleurer.

Triste? Pourquoi? Elle cherchait des prétextes à son chagrin; elle ne voulait pas s'avouer que l'absence de M. de Norvaisis en était la seule cause. Elle ne parvint pas à se tromper. Elle sentait bien qu'elle souffrait parce qu'il ne s'était pas montré, qu'elle eût été joyeuse, ce soir romme hier, si elle l'avait vu comme la veille. Ah! mon Dieu, est-ce qu'elle l'aimait?

Pour la première fois, cette pensée lui venait

nettement ; ce fut dans toute elle comme la déchirure d'une brusque éclosion ; et elle fondit en larmes.

Puis une peur la prit, d'être seule, la nuit! elle se mit à courir vers le casino allumé, là-bas : elle sauterait au cou de sa cousine, lui dirait : rentrons vite, serait embrassée, caressée, n'aurait plus ni crainte ni chagrin; en même temps il lui semblait qu'elle n'aimerait plus M. de Norvaisis quand elle serait à l'hôtel, dans la chambre familière, bien éclairée. Mais elle ne put aller bien loin; elle se sentait si faible et si lasse, avec des tournoiements sous le front, avec le cœur très lourd; une grande pierre se dressait là, elle dut s"y appuyer pour ne pas choir, glissa le long du roc, se trouva assise dans le sable, ayant devant elle l'océan et le ciel.

Elle les regarda très longtemps, les yeux fixes, elle ne les voyait pas. La caresse infinie de la clarté lunaire et du bruit murmurant de la mer, l'enveloppait, l'apaisait jusqu'à l'ensommeillement ; si petite dans le calme immense de la solitude, elle n'y vivait pas, était une chose sans pensée, comme cette pierre, comme cet amas d'algues molles; elle participait inconsciente à l'inconscience universelle.

Elle tressaillit! l'ombre d'une forme humaine.

de derrière la roclie, s'allongeait sur la pâleur du sable; alors tout à coup elle reconnut le lieu où elle se trouvait : ce roc. à demi enfoncé dans le sable, c'était celui près duquel elle avait heurté, quelques semaines auparavant, M. de Norvaisis: et l'ombre de M. de Norvaisis s'allongeait sur le sable.

Il parui lui-même, très grand, en pleine lumière.

Elle ne bougea point, ne détourna pas les yeux, immobilisée par une volonté redoutable et douce; et, lui debout à quebjues pas devant elle, la tète découverte, elle assise, le front levé, ils se regardaient sans parole ni geste dans la lumière et les silencieux bruits de la solitude nocturne.

Il avait, en ses sombres yeux, un ravissement infini et comme une religieuse tendresse ; des lacs obscurs ne sont pas plus clairs et plus célestes quand s'y baignent les blancheurs de la voie lactée; ils rayonnaient doucement, ces yeux, ils avaient la fixité d'une contemplation extatique devant l'apparition d'un être paradisiaque, ils adoraient, ils priaient, une telle ferveur en émanait, à la fois humble et dominatrice, que toute femme, d'être regardée ainsi, se fût sentie comme angélisée ; Suzette recevait de ce regard le ciel

qu'elle y mettait. Et toujours muets, sans mouvements, leurs bouches ouvertes en un sourire où s'olTrait 1 ame, ils se contemplèrent longtemps sous la bénédiction des douces ténèbres pâles.

Mais la jeune fille, sans un frisson, captive, eut-on dit, d'un envoûtement, devint toute blême dans le jour lunaire.

Qu'avait-il donc à présent? Ses traits se tiraient, se convulsaient d'un désespoir furieux; le crispemcnt de ses lèvres imitait la colère d'une bouche qui veut déchirer et mordre. Qui haïssait-il? qui menaçait-il? oh! non pas elle. Il se remit, son visage s'apaisa, mais la joie n'y reparut point ; la violence s'y était fondue en une mélancolie comme éternelle, irrémédiable. La démesurée tristesse d'un paradis perdu habitait en ses yeux sombres. Il semblait que toute espérance fût morte en lui, que pour jamais il était chassé du plus cher des rêves; telle était la profonde désolation de ses yeux, où naguère s'extasiait la ferveur, qu'il ressemblait à un dévot orphelin de son Dieu. Puis, deux larmes coulèrent sur sa virile face, lentement, lentement, — faiblesse étrange d'un robuste cœur, — deux larmes effrayantes d'être imprévues, comme le seraient celles d'un visage de bronze.

Mais Suzelte ne pensa pas à interroger cette muette angoisse ; sans en connaître, sans avoir besoin d'en connaître la cause, elle en souffrait, la partageait; elle pleura aussi, obéissante.

Ils se regardaient inconsolablement comme les deux enfants d'un même trépassé.

Enfin M. de Norvaisis fit quelques pas vers elle, mit un genou en terre, et, courbant la tête, il baisa le bord de la dentelle qui mettait un peu d'om.bre claire sur le poignet de Suzette. Elle ne s'étonnait point; c'était comme si elle eût prévu, attendu tout ce qu'il faisait. Il se redressa, il dit : « Adieu, mademoiselle, « et s'éloigna, le long de la mer, vers l'ouest orageux où s'accumulaient des brumes fuligineuses. A son touç elle se leva; elle marcha en sens contraire, du côté de la petite ville, vers le casino éclairé; elle ne tourna pas une seule fois la tête; il lui semblait qu'elle avait reçu un ordre auquel elle ne devait pas se soustraire, et elle s'y soumettait; elle sentait en elle, sans raison, une désolation infinie.

Ni ce soir, ni les soirs suivants, Suzette ne revit M. de Norvaisis; elle n'en fut pas surprise ; même elle eut un air de penser : « oui, oui, je sais, » lorsque la cousine Isaurine, toujours au courant des nouvelles de la plage, lui annonça

que le '< brillant cavalier » était parti. « Tu vois, petite, tout le monde s'en va, il est temps de revenir à Paris. » Suzette n'y contredit point cette fois. Elle était devenue très sérieuse, parlait peu, ne répondait que longtemps après les questions. '( Quas-lu donc, mignonne? » elle allait vers la fenêtre, l'ouvrait, se penchait, regardait du côté de la mer, puis, après un long silence : «Ah! non, non, je n'ai rien, » disait-elle. Les deux cousines partirent pour Paris. M"* d'Aveleyne ne se tint pas de joie, après la première promenade dans la volière, car c'était une chose admirable!) aucune perruche n'était morte; les somptueux faisans de Tartarie reluisaient comme devant sous les vitres couleur de soleil; çà et là, dans un calice de catalpa, étincelait le rubis ou l'améthyste d'une carduline ou d'un colibri. Il est vrai que, peu de jours après le retour dans l'hôtel ridicule et joli, un oiseau, on ne sait par où, s'envola, mais on ne le regretta guère, et l'on se passerait fort bien de lui; un oiseau presque sombre, qui ne chantait point, aux ailes tristes; la mélancolie de Suzette. Avaitelle donc oublié le passant un peu étrange qui lui fit si grand'peur, un matin de soleil, au tournant d'une roche, l'élégant gentilhomme qui, deux mois, chaque soir, la considéra de

loin, à la dérobée, discrètement? rien ne lui restait-il dans le souvenir de l'heure silencieuse et mystérieuse, tout illuminée de lune, où ce fut, entre elle et lui, dans un échange de regards, comme un hymen d'âmes ; de l'heure où elle avait pleuré parce qu'il pleurait? Oh! si, de tout cela, elle s'en souvenait. On ne perd pas en quelques jours la mémoire d'un joli roman où un peu de singularité ajoute du charme ; plus d'une fois elle se dit que, malgré le désespoir de l'adieu, M. de Norvaisis n'avait pas dû s'éloigner pour toujours ; il reparaîtrait certainement. Rien qu'à cette idée, il lui courait par toutes les fibres de son frêle cor[)S puéril un frisson qui s'achevait en une tendre douceur. Mais quoi ! lorsqu'on n'a pas encore dix-sept ans, on ne saurait toujours demeurer pensive ; et, tant de choses surviennent pour vous distraire : les visites qu'on reçoit, celles qu'il faut rendre; si l'on ne veut pas être fagotée — et pourquoi le voudrait-on? ne serait-ce pas faire bien peu de cas de la petite personne qui mérita d'être remarquée par un homme de mérite? — on ne peut éviter d'avoir de grandes conversations avec les couturières, qui sont bêtes comme tout, à qui l'on doit répéter cent fois les mêmes choses, et, encore, on n'arrive pas à être comprise ! puis, les robes

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faites, il faut bien les montrer; ce n'est pas un crime, au spectacle, au bal, d'être jolie; ajoutez à tout cela les piailleries et les étincelles de la volière, la gaîté toujours jeune de la vieille petite cousine; le moyen de garder son sérieux? au bout de quelques mois, Suzette était tout à fait redevenue la fillette de jadis. Pourtant elle songeait encore à"M. de Norvaisis ; quelquef lis avec une langueur d'heureuse défaillance à cause du regard fervent dont il l'avait adorée, quelquefois avec une profonde tristesse à cause des deux longues larmes. Ces rêveries s'évanouissaient. Aussi, pourquoi était-il parti? pourquoi n'était-il pas revenu? Ah! il y a des gens bien oublieux. Une chose qui combla Suzette d'aise. c'est que la cousine Isaurine se résolut un beau matin à donner un bal dans la serre-volière, avec un orchestre caché derrière les grands buissons de roses; il y aurait un cotillon, on danserait jusqu'au jour: et ce serait charmant, tous les oiseaux de toutes les couleurs qui palpiteraient dans l'air, un peu effrayés, amusés aussi, au-dessus des épaules, des rubans, des diamants et des perles. Quel dommage que l'on ne puisse pas apprendre aux colibris et aux perroquets des airs de quadrilles et de polkas! A'oilà qui serait joli, de danser au son d'un orchestre d'oiseaux-

Une après midi qu'elle songeait à ce bal prochain, — plus d'un an s'était écoulé depuis la villégiature au bord de la mer, en Bretagne, — la cousine Isaurine fit prier Suzette de descendre dans le salon du rez-de-chaussée, où la petite vieille se tenait volontiers à cause des ailes et des chansons voisines.

— Mon Dieu! s'écria Suzette en entrant.

Car quelqu'un était là, qu'elle connaissait bien ! et M"'' d'Aveleyne dit très vite, effarée, ébouriffée, l'air extraordinaire, toute sens dessus dessous comme une pigeonne dans un coup de vent :

— Mais viens donc, viens donc... tu ne sais pas... on n'a pas idée de ces choses-là... Voici M. de Norvaisis qui te demande en mariage!

Une bouffée de joie s'épanouit en Suzelte, comme si mille roses soudainement écloses dans son cœur lui avaient envoyé tous leurs parfums à la tête! En môme temps elle avait peur, délicieusement; elle fut sur le point de défaillir, en la langueur déjà éprouvée, une nuit d'août, parmi les douceurs de la solitude nocturne, et elle se jeta, sans parole, dans les bras de la cousine Isaurine.

Alors celle-ci pleura. Silencieusement l'aimable petite vieille pleura; elle voyait bien qu'on s'était caché d'elle, et qu ils s'aimaient

depuis longtemps, cet homme quelle connaissait à peine, cette enfant depuis si longtemps chérie. C'était donc inévitable d'aimer ou de croire qu'on aime? « Ah! la pauvre petite! » Isaurine se souvenait de son aventure, jadis, de l'enlèvement, et de l'ennui. Elle songeait aussi que ce serait bien triste maintenant de vivre seule ; elle n'aurait pas eu plus de chagrin si ses oiseaux, par les vitres défoncées d'un assaut de tempête, s'étaient tous échappés à la fois.

Mariée, Suzette, tiède et caressée encore de la tendresse d'Isaurine, eut le ravissement pas réveillé d'un enfant qui, d'un berceau d'ouate douce, aurait été porté dans un autre berceau, aussi doux, plus solide et mieux défendu; glissement sans effroi ni secousse du bonheur au bonheur; seulement elle se sentait à présent plus fière d'être heureuse, à cause de la joie qu'elle donnait; elle avait un peu de cet orgueil que connaîtrait une rose consciente du délice qu'on éprouve à la respirer.

Ce qui lui apparaissait dans toutes les paroles, dans tous les gestes, dans tous les regards d'Edme deNorvaisis, c'était une gratitude, une adoration infinies; il entra dans la chambre nuptiale avec l'air de piété reconnaissante et si humble

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d'un dévot qui vient prier dans la chapelle d'une sainte qui l'exauça. Sa passion eut la ferveur non rimpatience ; il triomphait, mais il épargnait, avec la peur de faire peur; joignant les mains, il implorait le pardon d'une caresse, d'an souffle trop proche, comme d'un sacrilège; la docilité de son attente, le respect où s'attardait son désir, le peu à peu de sa victoire, atténuaient les épouvantes que l'hymen réserve à la sensitivité des pudeurs virginales; et, en la petite âme enfantine de Suzette, sans qu'elle en lut effarée ni éblouie, se révéla mystérieusement la joie auguste d'être aimée: c'est ainsi qu'on fait entrer le jour, d'abord à peine, un peu plus, et un peu plus, avec une imperceptible gradation d'aurore, dans la chambre des convalescentes, en tirant lentement les rideaux. Adorée, la petite épouse fut tout de suite une idole très tyrannique. Elle ne s'effrayait plus des grands yeux profonds et noirs dont elle avait subi naguère l'obsession ! et, d'ailleurs, en la regardant , ils se faisaient si tendres , ces yeux terribles. La dominatrice, c'était elle, à cause de la douceur bleue qu'elle avait sous les paupières et de l'espièglerie rose qu'elle avait sur les lèvres ; elle l'aurait fait trembler de peur, lui, hautain et le front indomptable,

SOUS la menace de son petit doigt levé! Elle eut cent caprices, jolis, très impérieux. D'abord, l'hôtel de son mari, dans un quartier paisible, loin des théâtres et du Bois, ne lui plut pas du tout; il fallut qu'en moins de cinq semaines M. de Norvaisis trouvât près du parc Monceau, achetât, aménageât, ornât de tous les meubles parisiens et de tous les bibelots du Japon un pavillon Renaissance à la façade ajourée comme une voilette en point d'Alençon. Elle prit tout de suite en grippe les chevaux anglais, avec leur long cou bête ; elle voulut et elle eut de grêles chevaux arabes dont Tencolui-e se courbe sous l'abondance de la crinière blanche pareille à de la neige éparpillée; et, comme on leur mettait, sur l'ordre de Suzette, aux oreilles, au front, à la queue, des panaches d'or et des rubans de toutes les couleurs, papillonnants, envolés, fous, ils n'étaient pas sans ressembler, quand ils emportaient la légère voiture dans les avenues du Bois, à d'extraordinaires oiseaux des Iles qu'on aurait attelés, frères énormes des colibris de la cousine Isaurine. Et que d'autres fantaisies! elle avait des moments de rêverie presque mélancolique : c'était quand elle ne savait plus de quelle folie elle s'aviserait. Mais ils duraient peu, parce que, ayant beaucoup

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d'imagination, — une imagination de petite fille afTulée de jouets, — elle inventait très vite des extravagances. Et cela la chai-mait d'être obéie, toujours, sans objection, sans délai; d'abord, parce que c'est très amusant, la loule-puissance; puis parce qu'elle était certaine qu'il trouvait à lui obéir les plus chères de ses joies, que des exigences nouvelles étaient la meilleui'e récompense de ses docilités de naguère.

Elle ne se trompait pas. Le bonheur de son mari se ravivait à chaque occasion de la rendre heureuse.

Vraiment il ne vivait que pour le délice de la voir sourire, satisfaite; à cause d'un « vous êtes gentil, » il avait sur son fier et dur visage un attendrissement de toute l'âme. A celte épouse, hier enfant, enfant toujours, il ne demandait pas des ardeurs égales à celles qu'il lui dissimulait encore; se sachant aimé, espérant que cet amour ingénu, puérilement tendre, fait à peine d'un peu de ce qu'il sera, s'épanouirait bientôt, il en attendait l'éclosion, sans la hâter, comme on guetterait patiemment, en l'emmitouflant de soins et de tiédeurs, la gemme d'une fleur merveilleuse; et il était l'esclave extasié d'une poupée qui deviendra femme, qui ne dit pas encore : « J'aime », ou le dit à peine, mais qui dit : « Je

veux », déjà. Cétait presque ridicule, la càlinerie de cet homme à la puissante et rude virilité, pour celte petite créature étourdie et despotique; c'était charmant aussi.

Pourtant elle eut un caprice auquel il résista.

Souvent, le soir. — ils n'allaient pas dans le monde, ^I. de Norvaisis la voulait toute pour lui seul, — souvent, le soir, assis près de la fenêtre où montaient les odeurs des acacias du parc, où des pâleurs de lune bleue mettaient plus de solitude et de rêverie, elle aimait à se faire conter les grands voyages quil avait faits autrefois, en Egypte, eu Chine, au Japon, dans les pays chimériques dont il semble que les habitants n'existent que pour l'amusement des voyageurs; les noms bizarres, aux sonorités inouïes, des royaumes, des cités, des tribus, la divertissaient comme une musique d'instruments fantasques; c'étaient presque des contes de fées, les chasses, les embuscades, les périls, toutes ces aventures, là-bas, là-bas. Mais elle éprouvait aussi quelque tristesse à songer que, jadis, — avant de la connaître, — il avait été si loin d'elle. « Ah! revenez, revenez », murmurait-elle; et elle voulait qu'il lui parlât de la vieille maison qu'il avait dans les Ardennes, de la maison où il était né, où il avait

vécu enfant, puis jeune homme, avec son père et sa mère, compagnons silencieux et graves; elle était curieuse, — petite fille encore, — de savoir ce qu'il pensait, ce qu'il disait, quand il était petit; elle s'attendrissait jusqu'aux larmes s'il lui parlait de la mort de quelque chien préféré, ou de celle d'un oiseau croqué par le chat ; elle riait de tout son cœur pour quelque bon tour d'écolier joué au vieux professeur qui venait trois fois la semaine de la ville voisine. Et le désir s'éveilla en elle de connaître ce pays, cette maison, a Vous voulez bien me conduire chez vous, n'est-ce pas? » Peut-être, jalouse un peu des souvenirs de son mari, où elle n'était point, voulait-elle se mêler aux choses quïl avait vues et aimées autrefois, afin que désormais il n'y pût songer sans l'y voir elle aussi? Elle ajouta, en sa certitude d'être obéie : « Voilà qui est décidé, nous partons demain. »

Mais il se dressa d'un violent sursaut, très pâle, avec une palpitation des lèvres, comme un homme qui a peur.

— Eh bien! qu'avez-vous donc? dit-elle.

— J'ai, répondit-il, la voix saccadée, allant et venant par la chambre, qu'une idée folle vous a passé par la tête, et vous n'espérez pas, je pense, que je céderai à cet absurde caprice!

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La pensée qu'il pût lui désobéir n'était jamais venue à la petite épouse, et, de ce refus, elle fut aussi stupéfaite qu'elle l'eût été si, naguère, chez la cousine Isaurine, un de ses bébés japonais ou l'un de ses polichinelles lui avait di} tout à coup : « Je ne veux pas jouer! »

Celle enfantine surprise le calma; il s'efforça de souiire, il sourit.

— Pardonnez-moi, Suzanne; je vous ai parlé brusquement; je suis brutal, malgré moi; je ne sais pas toujours avoir la douceur qu'il faut à votre fragilité d'enfant. Mais, aussi, avouez que vous êtes extravagante, un peu. Le beau plaisir que vous auriez à voir ma maison patrimoniale, au bas d'une forêt de pins où il y a, la nuit, des aboiements de loups! Vous vous êtes imaginé peut-être quelque château ancien et magnifique, avec des galeries de portraits et des souterrains hantés de revenants; enfin quelque chose de terrible, mais d'extraordinaire, qui vous amuserait en vous faisant peur. Point du tout, enfant! une maison très grande, mais très grise, très simple, très bête. Une maison banale, près d'un village sans caractère, où les paysans sont habillés de vestes ou de blouses, comme les ouvriers des banlieues. Mon père avait hérité cette médiocre habitation de je ne sais

quel parent, bourgeois campagnard plutôt que gentilhomme, et il s'y plaisait parce qu'il avait le dédain de tous les luxes et même de sa gloire familiale; ce ne fut pas sans peine qu'il consentit à laisser subsister le heaume de chevalier dont s'orne au-dessus de la porte un écu de granit. Ce que vous connaîtriez dans cette maison-là, ma Suzanne, c'est l'ennui; et vous n'y verriez dautre visage que celui d'une vieille servante, à moitié folle, qui ne parle pas, marche comme en rêve, n'a jamais ri. Puis, vous n'y songez pas; c'est l'automne, et l'automne, là-bas, c'est un hiver avec des rafales glacées et des averses de neiges. Allons, ma chérie, renoncez à cette fantaisie d'enfant. Partons, si vous voulez, pour quelque pays de soleil, pour l'Espagne, pour l'Italie, et ne pensez plus à un vilain désert où vous seriez dépaysée comme une églantine dans la gelée, et où, même en les baisant longtemps, je ne parviendrais pas à réchauffer l'onglée de vos chers petits doigts,

Suzette, en frappant du pied :

— Nous partons demain, répéta-t-elle.

Il lui dit :

— '■ Non.

Mais, alors, elle pleura.

Et il dit oui.

Ils partirent. En l'amusant de toilettes nouvelles et de bijoux rares, de premières représentations où l'on ne saurait manquer d'assister, il avait essayé en vain d'écarter l'idée de ce voyage; il ne réussit qu'à le retarder de quelques semaines. Qu'était-ce donc quïl craignait ? Si singulière que fût la fantaisie de Suzette, n'avaitelle pas eu, la mignonne, des caprices plus fous auxquels il n'avait pas résisté? Etait-ce donc si effrayant, un peu de neige sur les collines noires de pins? Il demeurait silencieux, après un frisson, quand elle disait : « Oh! qu'il me tarde d'être chez vous, là-bas! » Pourtant ils partirent.

Maintenant, le train filait dans le soir. Elle dormait, il l'ôtreignait, si doucement, il la berçait, et les soucis dont il eut l'âme pleine, et tout ce qui n'était pas elle, il l'oubliait dans l'extase de la contempler, si frôle et si exquise, les paupières vaguement azurées comme par deux tendres étoiles bleues, la bouche mi-ouverte.

La marche du train se ralentissait; un rayon de lune, ou la lueur bleuissante d'une plaquesignal s'attarda plus longtemps sur le visage de Suzette, où il y avait un peu d'or, les cheveux, un peu de rose, les lèvres.

— Aubreville ! Aubreville !

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La voix 'de l'employé courant de wagon en wagon lit sursauter Suzette.

— Oh! dit-elle, nous sommes arrivés. Mais voyez ce mauvais compagnon de voyage qui ne m'éveillait pas ! Je parie que vous auriez laissé passer la station sans me prévenir, monsieur! Je saurai pourquoi il vous en coûte tant de me conduire dans le pays où vous avez habité quand vous étiez garçon! Vous y avez peut-être une très mauvaise renommée ?

En parlant ainsi, elle s'enveloppait d'une pelisse de fourrure; il ouvrit la portière, sauta, tendit la main droite; Suzette lui tomba dans les bras, pas plus lourde qu'une hirondelle qui se pose, et ajouta, la frivole jalouse, en lui riant dans le cou : — Dis, tu ne faisais pas la cour aux bergères que l'on rencontre, comme les chasseurs qui sont dans les images?

Ils traversèrent le quai, la salle d'attente dont un employé, derrière eux, ferma la porte, se trouvèrent sur une espèce de place. Moins qu'un hameau. Une bâtisse à droite, qui était une auberge, une bâtisse à gauche avec cette enseigne noire : « Café de la station » entre des faisceaux de queues de billard peints sur le plâtrage neuf. Les deux maisons dormaient, toutes les vitres éteintes.

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Mais devant eux, jusqu'à l'horizoïi embruiné. étincelait, sous la gaze lumineuse de la lune, l'immense féerie de la neige et du givre; c'était, partout, sur les prés blêmis, aux bouquets d'arbres, le long de la route, aux revers des fossés, comme un innombrable semis de cristal en poussière et de brisures de jais blanc, comme un pétillement immobile de très petites flammes: on aurait pu penser que toutes les étoiles froides du ciel de novembre étaient tombées sur les branches, sur la terre, s'y étaient brisées en des millions de lueurs vite gelées.

Suzette s'extasiait, amusée aussi par le veut frais qui lui piquait d'aiguilles fines le nez et les oreilles à travers la voilette.

— Oh ! que c'est joli! que c'est joli ! dit-elle en tapant des mains dans les manches de sa pelisse, en battant la semelle comme les danseuses costumées de fourrures d'un ballet moscovite : et vous êtes bien gentil de...

Mais son mari avait fait quelques pas de plus. vers une voiture qui était là, attelée d'un seul cheval; une voiture ouverte, presque char à bancs, deux planches et le siège où une forme haute, peut-être une femme, se tenait assise sans mouvement.

— Bonsoir. Grande-Maguet.

Grande-Maguet ne bougea point. Elle dit à voix bas se :

— Ainsi; c'est vrai. Vous êtes venu!

— Sans doute.

— Et cette femme, qui est là. c'est votre femme ?

— C'est M""^ de Norvaisis.

— Vous êtes venu! avec elle !

— Eh bien? dit-il sévèrement.

Elle ne répondit pas. Il reprit:

— Vous avez reçu ma lettre, puisque vous êtes là. Vous avez tout préparé à la maison ?

— • Pour recevoir votre femme?

— Oui.

— Tout.

— C'est bien.

Il se tournait vers Suzette, avec un signe d'approcher. Mais Grande-Maguet, la voix plus basse encore :

— Ecoutez-moi, monsieur. Vous avez eu tort de venir. Retournez-vous-en, avec elle. Eveillez les gens de Tauberge, ils feront du feu, vous serez très bien dans la grande salle en attendant le train de six heures. Je vous en prie, ne venez pas à la maison, retournez-vous-en. Vous voyez, je vous ai obéi : vous m'avez ordonné d'amener la voiture, je l'ai amenée. N'y montez pas. Je vous

conjure, je vous conseille de repartir pour Paris. Il haussa l'épaule.

— Faites donc comme il vous plaira, dit-elle. Elle ramena les rênes, saisit le fouet, avertit

d'un appel la somnolence du vieux cheval ; puis elle attendit, droite sur le siège.

— Allons, Suzanne, venez, dit M. de Norvaisis; nous avons deux grandes lieues à faire.

Suzette accourut; sa mignonne face riait, dans l'enchantement de la nuit claire, de la belle gelée, et de tout ce joli voyage.

— Oh ! dit-elle à l'oreille de son mari, cette vieille, c'est la servante dont vous m'avez parlé ?

Il fit signe que oui; Suzette pouffa de rire.

— Elle ressemble à Don Quichotte, vous ne trouvez pas? dit-elle.

■ — Vite, vite, montez, ma chérie, et couvrezvous bien ; le froid vous paraîtra plus vif, quand nous serons en route.

Suzette, soulevée par son mari, s'agrippa au rebord de la voiture, se hissa, s'assit sur l'une des planches, battante au bout de quatre cordes; et cela la fit rire encore de se sentir, dans cette carriole, remuée comme sur une escarpolette. M. de Norvaisis avait déjà mis le pied au moyeu de la roue, lorsque Grande -Maguet, toujours immobile :

— Monsieur, dit-elle, les temps clairs, c'est trompeur ; il se peut bien qu'il tombe de la neige. Comme je ne peux pas quitter le cheval, voulez -vous me donner sa couverture qui est dans le coffre, derrière?

Il descendit, tourna autour de la voiture, mit les mains sur le coffre dont il souleva le couvercle ; mais, soudainement, la planchette lui échappa, et parmi le bruit d'un triple coup de fouet, le cheval décarra, prit un galop furieux, emportant à travers Timmense désert pâle, dans la carriole brutalement cahotée, Grande-Maguet impassible, et Suzette les bras levés, effarée et criante !

La vieille, infatigablement, déchirait de coups de fouet les reins, le ventre, Tencolure du cheval; avec des sauts dun fossé à l'autre de la route, la carriole roulait comme une bête folle dans le désert clair et splendide.

— Edme ! je fen prie ! Edme, au secours !

Mais voici que, là-bas, M. de Norvaisis, qui n'avait pas pu rejoindre la voiture, ne fut plus qu'une forme noire toujours diminuante; et Suzette, en titubant dans les secousses, se tourna vers Grande -Maguet. se rapprocha

d'elle, essayant, les mains en avant, de se retenir aux bancs trinqueballés.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Nous sommes perdues! Qu'est-il arrivé? Tâchez...

Elle n'acheva pas. Une nouvelle épouvante lui serrait le cœur. Jusqu'à ce moment, parmi les troubles de l'angoisse, elle avait supposé que le cheval, tout à coup, s'était emporté, pris de quelque vertigo; elle voyait maintenant la vieille frapper la bête ! Il n'y avait pas eu accident, mais complot, guet-apens. La couverture dans le cofTre, prétexte pour éloigner M. deNorvaisis; c'était un enlèvement, cette course à travers la nuit solitaire d'un pays inconnu.

— Madame, que me voulez-vous? que vous ai-je fait? pourquoi m'emportez-vous? Arrêtez. Je vous en conjure. Oh! mon Dieu, que voulezvous faire de moi? Oh! madame, que j'ai peur!

Elle joignait les mains , suppliante. Mais l'autre, impassible, se maintenait presque immobile sur le siège secoué, ne répondait pas, n'entendant pas ou ne voulant pas entendre, regardait droit devant elle, avec des coups redoublés sur le cuir du cheval , qui fumait dans l'air comme un dispersement de brouillard. Le char à bancs faillit verser au heurt dune grande pierre entravers du chemin, puis, avec l'empor-

tement exaspéré d'un courant torrentiel qui a rencontré et franchi un obstacle, se précipita pins éperdument, entre la double et longue ligne des peupliers, vers les brumes vagues de l'horizon. Suzelte entendait le fouet sonner sur la peau de la bête et les craquements des ais de la voiture et, sous les quatre fers du galop, Téparpillement grinçant des cailloux et des mottes gelées. Elle supplia encore, à genoux, avec de> paroles bégayées, les bras agités dans le vide, les doigts qui essayaient de saisir. Elle ne comprenait pas, comme hébétée. Quoi! une telle chose lui arrivait, à elle? toute mignonne, si frêle, et si jolie, fleur de serre, oiseau de volière, et Parisienne si bien mise, elle se trouvait dans cette aventure terrible, en plein champ, en plein air? Elle éprouvait, dans sa terreur, de la stupéfaction, à cause de l'invraisemblance de se trouver, elle précisément, petite et délicate, dans ce danger énorme et brutal, qui dépassait sa possibilité d'épouvante, et que, même en un cauchemar, elle n'aurait pas pu imaginer. Dans l'immensité de la pâleur lunaire, d'être seule et sans défense, elle se sentait comme nue. Son habitude d'un enveloppement de douceurs, de tendresse attentive, de luxe caressant, était violée comme une

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pudeur. Et elle tremblait, sans pleurs, les yeux fixes.

Elle fondit en larmes. Elle devinait, elle comprenait tout! On l'avait séparée de son mari pour le voler plus à Taise, pour l'assassiner; qui? des gens apostés près de la gare, derrière un mur; et celle femme, là, cette vieille, par qui elle était emportée, allait sans doute la jeter dans quelque trou, après l'avoir étranglée ou lui avoir donné un coup de couteau. Elle poussa un cri aigu comme si on l'eût frappée en effet ! Mais ce n'était plus à elle qu'elle pensait. L'idée qu'à cette minute on tourmentait M. de Norvaisis, qu'on le tuait peut-être, l'emplissait d'un désespoir où elle oubliait son propre péril. Elle songeait à Edme, à lui seul. Aller à son secours, le sauver, voilà ce qu'il fallait! Il lui vint ce courage, inutile et sublime , du petit oiseau qui veut mordre l'oiseleur pour défendre le nid.

Elle se redressa, empoigna d'une force qu'elle crut irrésistible les épaules de Grande-Maguet, en disant :

— Vous allez arrêter le cheval, vous allez me ramener à mon mari! Allons, vite, je le veux!

Mais d'un seul tressant de son buste, la maigre et rude vieille se débarrassa de la frêle étreinte

comme on rejette un fardeau si léger qu'il gêne plus qu'il ne pèse; Suzette tomba sur le plancher de la voiture; elle demeura comme évanouie, le front éraflé par le va-et-vient sautelant d'un banc.

Alors, une autre idée : non, il n'y avait pas eu complot ni guet-apens; cette femme était une folle! M. de Norvaisis l'avait dit. Dans un accès de démence, elle s'était résolue à une course effrénée, sans but. N'était-ce pas bien terrible encore? Sans doute, M. de Norvaisis ne courait aucun danger; mais elle, Suzette, à la merci d'une insensée ! Qu'allait-il se passer? La folle, peut-être, jetterait le char à bancs — dont l'enfoncement dans les ténèbres claires se précipitait plus furieux, plus furieux toujours, — contre quelque talus ou contre quelque muraille: alors ce serait , entre les planches fracassées . des membres rompus et des têtes rebondissant et roulant.

Mais les pires démentes peuvent changer d'avis, quand on sait les prendre, quand on leur parle d'une certaine façon.

Suzette se leva, revint tout près du siège, et, parmi l'affreux roulis et le tangage de la guimbarde qui sautait, se penchait, se redressait comme une barque entre des rafales contraires.

elle se mit à parler d'une voix douce, câline, ainsi qu'on parlerait à un enfant. Oui, oui, c'était amusant, celte promenade rapide, par cette belle nuit. « Vous avez eu une bonne idée, je vous remercie. » Seulement elle avait peur, un peu, n'ayant pas l'habitude d'aller aussi vite; et puis, à présent, on avait éprouvé le plaisir, c'était assez, on pouvait s'arrêter, prendre une allure plus lente, retourner vers M. de Norvaisis, qui était inquiet sans doute. En même temps, Suzette, inclinée, caressait de ses petits doigts la joue de Grande -Maguet, comme on Uatte de la main un animal qu'on veut apaiser, de qui on se défie. Mais la vieille, sans paraître entendre la voix ni sentir la caresse, s'acharnait à fouailler le cheval; dans une plus effrayante vitesse, une roue accrocha si rudement un tronc d'arbre qu'elle en fut aux trois quarts disloquée; et la carriole continua de bondir en avant, boiteuse, dans un épouvantable cahin-caha.

Rester dans cette voiture, c'était la mort; c'était, très certainement, bientôt, tout à l'heure, tout de suite, la mort, et quelle horrible mort! Une seule chance de salut : sauter sur le chemin, au risque de se rompre les os. Oh ! Suzette frissonnait. S'élancer, tomber, ne plus bouger.

tout le corps déchiré sur la rude terre glacée, et la poitrine défoncée peut-être et le front ouvert par la pointe ou le tranchant d une pierre ! Elle eut la vision du désespoir de ^I. de Norvaisis la retrouvant, le lendemain, sur le sol dur, toute sanglante , — du sang gelé autour d'elle par le froid, — inanimée.

Pourtant, il fallait se résoudre à tenter la chance unique. Suzette, lentement, se glissa vers le bord de la voiture, s'y cramponna, se dressa, le buste dans le vide, et, les yeux fermés, elle allait se jeter au dehors, rassemblant ses forces pour tomber au delà des roues, sur le talus, s'il se pouvait, où, à cause d'un peu d'nerbe, la chute serait moins brutale, lorsqu'une forte main, avec des enfoncements de serre qui agriffe un passereau, la saisit par le cou jusqu'à lui faire perdre haleine, et, la soulevant toute de cette seule étreinte, l'envoya choir contre le fond de la voiture, dont le bois sonna sous le choc du crâne.

Puis Grande-Maguet, enjambant les planches ballottées, revint s'asseoir sur le siège.

L'effrayante course continua, accélérée encore, dans plus de cahots Louleversants, entre la double et interminable rangée de peupliers, — le fouet claquant, le cheval pantelant, les cailloux roulant, — vers quelque inévitable catas-

trophe. La yieille, dans ce tohu-bohu, droite, restait imperturbable ; d'un côté du chemin glissait sur la pâleur du gel la rigidité trè^ longue de son ombre.

Ce fut très lentement que Suzette s'éveilla de sa torpeur; sous ses paupières encore closes, l'épouvante de l'enlèvement nocturne, du désastre certain, ne se reforma en elle que par degrés; éclosion, dans de l'ombre, d'une chose informe et obscure. Puis, brusquement, l'elTroi d'être immobile lui fit jeter un cri! car, vraiment, elle ne bougeait point, rien ne remuait autour d'elle; et, pareille à un petit enfant qui a peur, elle ne rouvrit pas les yeux, les tint fermés hermétiquement, pour no pas voir l'or-

nière pierreuse, la brèche de mur écroulée en gravats, où elle devait être tombée parmi le fracassement de la carriole ; bien qu'elle ne souffrît pas, dans l'insensibilité encore de l'évanouissement, elle devait avoir les jambes ou les bras rompus, du sang devait lui couler du front. Elle se dit qu'elle était peut-être sur le j)oint de mourir; oui, sans doute, elle se mourait; en rinstinct de vivre, elle serra fortement les lèvres, pour ne pas laisser passer le dernier soupir.

Quelqu'un dit brutalement :

— Allons, regardez-moi, écoutez-moi.

Elle tressaillit, leva enfin les paupières.

Elle se trouvait dans une grande pièce peu éclairée, une espèce de cuisine avec des frémissements de cuivre sur la muraille et des tassements d'obscurité dans les coins. Elle respira, hors de danger, dans le bien-être du salut. Mais cet apaisement dura peu, tant Grande-Maguet. droite en sa robe semblable à un linceul, avec sa longue face sèche et revêche, et sa cruelle bouche, et ses yeux de bile jaune où flambaient des colères, la regardait terriblement.

Le besoin de fuir jeta Suzette contre la porte, qui résista, fermée.

Elle courut par la chambre, elle se réfugia.

effarée et frissonnante, toute pelite, dans l'ombre d'une encoigure, avec l'air d'un oii^eau qu'on vient de mettre en cage, et qui, après des efforts d'évasion, se tapit dans un coin, ébouriffé de peur.

Grande-Maguet reprit :

— Sortir, ce n'est pas possible. J'ai toutes les clefs dans ma poche. Criez, si vous voulez, appelez, frappez aux murs, peine inutile, personne ne vous répondra. Ah! vous avez voulu venir dans cette maison? eh bien ! vous y êtes: et, comme M. de Norvaisis n'a pas pu trouver de cheval pour nous suivre, j'ai tout le temps de vous dire ce que j'ai à vous dire, avant qu'il n'arrive. Après que j'aurai parlé, que ferai-je de vous? je l'ignore. Il se peut que je vous tue, il se peut que je vous épargne. Je verrai. Je demanderai conseil. On vous a dit que je suis folle? on vous a menti; vous reconnaîtrez bien tôt que j'ai toute ma raison. Seulement j'ai beaucoup de haine parce que j'ai eu beaucoup d'amour. Je vous explique cela, sans me presser, à mon aise; à quoi bon me hâter, puisque vous avez peur, puisque vous souffrez, déjà? Et, avant tout, je veux vous regarder de près, de tout près.

Elle prit la lampe, marcha vers l'enfant affolée,

la força d'écarter les bras, lui mit la lampe sous le nez, et dit dans un ricanement où ses dents s'entre-heurtèrent :

— Jolie, oui, vous êtes très jolie. Je crois que je vous tuerai.

Puis, la lampe replacée sur la table, elle commença de marcher d'une muraille à l'autre, d'une allure ferme et rude, d'une allure de sentinelle, les paroles scandées par la régularité du pas.

— Voilà. C'est toute une histoire. Je ne sais pas qui je suis. Quand on me ramassa devant une porte, un matin d'hiver, dans des chiffons où la boue avait gelé, je vivais depuis une heure ou deux, à ce qu'on supposa. J'étais déjà très maigre, très longue, très laide! La femme qui me trouva en venant vider dans le ruisseau un panier d'ordures, était la servante d'un pensionnat de jeunes filles, tenu par des dames do Londres. Il y a de ces établissements-là dans les villes de Bretagne; les demoiselles du pays y apprennent l'anglais, les demoiselles d'Angleterre viennent y apprendre le français. La servante me mit dans le panier vide pour m'emporter et me montrer aux maîtresses et aux élèves qui descendaient du dortoir. Tout cela, je l'ai appris plus tard. La servante, par méchanceté.

aimait à me raconter ces choses, pour me faire honte.

Après avoir renvoyé les élèves, parce qu'il n'était pas convenable de les laisser regarder un enfant presque nu, les maîtresses furent d'avis qu'il fallait tout de suite m'envoyer chez le commissaire de police; il s'occuperait de chercher mes parents, de me placer dans quelque hospice si on ne les trouvait pas. Il était probable qu'on ne les trouverait pas ! Je devais être la fille d'une de ces malheureuses qui abondent dans les ports de mer, qui vont de cabaret en cabaret, embrassées et battues, ivres et mourant de faim; de temps en temps, il y en a qui accouchent dans quelque bouge ou même en pleine rue ; elles laissent leurs enfants là, quand elles ne les étranglent pas; et, le soir, elles se grisent pour oublier les petits, ou bien, si on ne leur oifre pas à boire, elles vont se jeter à l'eau.

Mais les dames du pensionnat changèrent d'avis; elles résolurent de me garder. Par intérêt plutôt que par charité. Le bruit d'uue pauvre petite recueillie, soignée, ferait du bien à leur établissement ; on vanterait leur bon cœurj il leur viendrait de nouvelles pensionnaires. D'ailleurs, je grandirais, on ferait de moi une

domestique, une sous-maîtresse même, si j'étais intelligente. Ces calculs-là, que j'ai devinés plus tard, on les faisait autour du panier à ordures, qui était mon berceau; et l'on me garda, après une déclaration à la mairie.

Je vécus dans le pensionnat , nourrie par une chèvre achetée tout exprès. On était très bon pour moi; la première chose dont je me souvienne sans qu'on me lait racontée, c'est que, une fois, dans une grande pièce qui était le réfectoire, un petit chien m'enfonçait ses dents dans les jambes, et j'étais attachée à une table.

et les élèves en se tordant de rire criaient :

Mords-la! mords-la! Une des maîtresses vint au bruit; je fus mise au pain sec parce que j'avais pleuré.

J'étais la poupée vivante de toutes ces belles et riches demoiselles; mais on ne me cajolait pas, je n'étais pas habillée de jolies étoffes comme les autres poupées; on me battait, on me pinçait; quand je sanglotais, on me pinçait plus fort. Tout le monde s'accordait à dire que j'avais très mauvais caractère, que je me rendais bien peu digne des bontés que l'on avait pour moi. J'aurais toujours dû me rappeler que j'étais une enfant trouvée et témoigner ma reconnaissance par de la bonne humeur, par des gentillesses ;

mais non, dès qu'on m'approchait pour jouer, je fondais en larmes; une fois j'avais montré les dents à une élève, à une grande, comme une petite louve qui va mordre; je répondis qu'elle m'avait enfoncé une longue épingle dans le bras ; on m'envoya au cachot, parce que c'est mal de mentir. Mais ce qui me faisait le plus de peine, c'était d'entendre dire à tout propos : a Est -elle assez laide, cette Grande -Maguet! » Oui, laide, je l'étais, avec mon nez de vieille perruche et ma peau couleur de terre ; puis , même petite, j'étais longue, longue, longue comme un long bâton sec ! c'est même à cause de cela que, m'ayant nommée Marguerite, on m'appelait Grande-Maguet ; Maguet, Maggy en anglais, ça veut dire Margot. Mais, si j'étais vilaine, j'avais bien assez de chagrin à le voir dans la glace, sans qu'on me le répétât toujours, toujours ; on aurait dû avoir pitié de moi. Je crois que j'aurais été bonne si les autres n'avaient pas été méchantes. Il est possible aussi que j'eusse en moi les ressentiments de toute une race de misérables et de désespérés, et que môme la douceur ne m'eût pas faite douce. Je ne sais pas. Qu'importe. Ce qui est sûr c'est que, en grandissant, je devenais méchante en effet, et je trouvais du plaisir à létre.

Toutes ces jeunes filles, qui me faisaient du mal, qui se moquaient de mon visage de vieil oiseau et de ma taille ridicule — elles disaient : un perroquet sur un perchoir — je ne pouvais pas les braver en face, mais j'imaginais toutes sortes de ruses pour leur rendre, sans en avoir Tair, le chagrin qu'elles me causaient; quelquefois, toute seule, je me mettais à rire, parce que j'avais trouvé le moyen de tourmenter Tune de mes ennemies; et je ne haïssais pas moins les deux ou trois qui s'étaient montrées moins cruelles, indifférentes. Celles que je détestais, c'était toutes. Sous une apparence d'humilité, que me conseillait le besoin des vengeances , il me venait des colères , des rages qui ne s'arrêtaient pas aux murs de notre jardin, qui s'évadaient de cette espèce dé cloître, en voulaient à tout le monde lointain, que je n'avais jamais vu. Une nuit, de la fenêtre de ma chambrette sous les combles, je regardais, au loin, par -dessus les maisons, au delà des quais, très loin, la mer furieuse dans les ténèbres à chaque instant illuminées d'éclairs blêmes et verts; un instant, je vis, comme dans une trouée énorme de pâle incendie, une barque à la cime d'un flot, secouée parmi le fracas des tonnerres; j'aurais voulu être la tempête qui pou-

A-ait briser cette barque pleine d'hommes en détresse.

Beaucoup d'années s'écoulèrent, celles-ci pareilles à celles-là; des élèves étaient parties, d'autres étaient venues; aux dames Nichols avaient succédé dans la direction du pensionnat les dames Arnoldson. Toujours plus laide, toujours plu& grande, toujours détestée grâce à la tradition que les anciennes en partant laissaient aux nouvelles, toujours prête aux vengeances et hantée de mauvais complots contre la joie et la beauté des autres, moi seule des gens d'autrefois restais dans la maison. A quoi bon la quitter? où serais-je allée? servante ici, servante ailleurs, quelle différence? n'aurais-je pas retrouvé, dehors, les ironies accoutumées ? dans le monde comme dans la pension, n'aurait -on pas dit : « Est-elle assez laide, cette Grande- « Maguet ? » Je restais, plus persécutée et plus mauvaise, sentant, avec je ne sais quelle joie, me monter à la gorge le fiel des amères rancunes. J'avais — les cachant de mon mieux — des sauvageries de haine qui étaient d'une bête plutôt que d'une femme; de sorte que l'on me craignait enfin! La nuit, quand, selon mon emploi de surveillante, j'entrais dans le dortoir des pensionnaires, en faisant beaucoup de bruit, exprès,

pour les éveiller en sursaut, elles n'osaient pas, à demi dressées, rire de la ridicule servante avec son nez de perroquet, si grande, si grande, dont l'ombre glissait de lit en lit; je sentais, avec délice, qu'elles avaient peur, et que, en passant, je leur laissais de quoi faire de mauvais rêves.

Depuis longtemps une tentation me hantait.

L'une des dames Arnoldson. la moins jeune, aimait à s'attifer coquettement; on ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de lui donner de menus objets de toilette : chapeaux, cravates, paires de gants, blondes, tulles, dentelles; de sorte que, pour se faire bien venir d'elle, les élèves, filles de parents riches, ne manquaient pas, à l'occasion de sa fête, de Noël, du Jour de l'an ou de Pâques, de lui offrir quelques jolis colifichets qu'elle acceptait les yeux mouillés de reconnaissance et dont elle se parait, pendant une semaine ou deux, avec une satisfaction visible. Puis, ces atours disparaissaient, on ne savait pas ce qu'elle en faisait. Je parvins à le découvrir. Une fois que je guettais dans le corridor du premier étage, j'aperçus, par le bâillement d'une porte, l'aînée des Arnoldson seule dans sa chambre et debout devant un grand placard ouvert, où scintillaient et frémissaient sur les planchet-

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tes, hors des tiroirs, toutes les fanfreluches dont on hii avait fait présent en dix années; comme une petite fille devant l'armoire aux jouets, elle s'extasiait, tapait des mains, sautait sur un pied; elle était heureuse, la détestable vieille, qui me souffletait quand j'avais été trop lente à mettre le couvert ou à laver la vaisselle; par instants, elle enfonçait ses bras, son visage couperosé, à lunettes, horrible — plus laid que le mien — dans les tas frémissants de rubans, de mousselines, de crêpes ; elle les baisait passionnément, comme des reliques. Je descendis très vite, pour n'être pas surprise. J'avais formé un projet : je mettrais le feu au placard ! oui, un de ces jours, j'y mettrais le feu. Ça m'était bien égal que la maison brûlât aussi, pourvu que la vieille folle n'eût jamais plus le plaisir d'admirer et de tâter ses chiffons.

Pendant trois jours, ne pensant qu'à mon dessein, j'attendis un moment favorable.

Enfin, un dimanche matin, presque tout le monde était à l'église, je montai au premier étage; j'avais dans ma poche, avec des allumettes, un de ces petits fagots résineux qui me servaient à allumer le feu dans les poêles. Je n'eus pas de peine à pénétrer dans la chambre de M""^ Arnoldson; beaucoup de clés ouvraient

toutes les portes; agenouillée, les mains sous le placard, j'allais frotter Tallumette sur le parquet, lorsque j'entendis du bruit derrière moi. On m'avait suivie! En me retournant, je vis une élève qui me regardait. C'était une nouvelle, très jeune, douze ans, elle ne m'avait pas encore fait de mal; mais, tout de suite, je l'avais prise en grippe, parce qu'elle était très jolie, très riche, et pieuse. Une hypocrite. Si elle n'était pas à l'église avec les autres, c'était qu'elle était malade sans doute. Je lui dis sans me lever: « Qu'est-ce que vous faites là? » Je pouvais lui parler durement, puisque nous étions seules. Elle ne répondit pas, elle tremblait; oui, je lui faisais peur, mais, quoique effrayée, elle me regardait avec des yeux si doux, si bons, si tristes, que j'entrai en fureur; je l'aurais battue — j'en avais battu plus d'une, dans des coins, sûre de ne pas être vue, — si elle ne s'était enfuie tandis que je serrais les poings.

L'enfant partie, j'hésitai. Elle m'avait vue dans la chambre de M""" Arnoldson ; elle pourrait me dénoncer comme coupable de l'incendie ! Mais le fagot était là, sous le placard, je tenais l'allumette : je ne me sentis pas la force de remettre l'accomplissement de mon désir! j'allumai le feu. entre le parquet et la planche,

comme dans un poêle; il y eut, après un grésillement, une flambée, et je m'échappai, et je refermai la porte, et j'allai me cacher dans la cave, où je demeurai sans bouger, debout contre le mur, la tête à un soupirail, attendant, regardant la grille du jardin, par où rentreraient bientôt les maîtresses et les pensionnaires.

Je les vis arriver! Avant même d'entrer, elles levèrent des bras stupéfaits, jetèrent des exclamations d'épouvante; des flammes sortaient sans doute de la maison par la fenêtre défoncée ou les vitres fondues; et j'entendis le cri de M""* Arnoldson, l'aînée, qui s'évanouissait. Alors je fus si contente que je résolus de fêter cet heureux événement! je pris une bouteille, une des bonnes, une de celles que l'on réservait pour les dîners offerts aux parents, j'en brisai le goulot contre le sol, je la vidai presque toute, les lèvres déchirées et ensanglantées par les cassures du verre, buvant du sang avec le vin, et je me mis à danser en chantant, ivre, oui, ivre, — de plaisir seulement.

Une heure après, toutes les personnes de la maison étaient réunies dans le parloir; on avait pu éteindre le feu, assez vite; mais le placard, avec ce qu'il contenait, avait brûlé, entièrement; la plus vieille des dames Arnoldson faisait peine

à voir! il me semblait que mon cœur était noyé dans de la joie.

Et maintenant, il fallait être très rusée, ne pas donner prise aux soupçons qui, si Ton n'attribuait pas l'incendie à quelque fâcheux hasard, se porteraient probablement sur moi ; le tour ne serait vraiment bon que si je restais impunie.

Je me donnais un air très attendri, je répé- « tais : « Ah! quel malheur! quel malheur! » d'une voix qui devait paraître sincère. On m'interrogea, ainsi que je l'avais craint; je ne me troublai pas. J'allais répondre que j'étais innocente, que javais passé toute la matinée au grenier à étendre le linge, lorsque je rencontrai le regard de la petite qui m'avait surprise dans la chambre, à genoux, la main sous le meuble; un regard si doux, si tendre, si triste, plein de reproches qui n'étaient pas cruels. Il m'exaspéra, ce regard ! Prise de folie, sans réfléchir à l'extravagance de mon accusation, je m'écriai que, la coupable, ce devait être cette demoiselle, oui, la nouvelle, avec son air de sainte nitouche, et je jurai que je l'avais vue entrer chez M"^ Arnoldson. un fagot de résine et des allumettes dans la main. « Elle dira que non, elle me démentira pour qu'on me punisse, pour qu'on me chasse, et je serai arrêtée par les gendarmes, et

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Ton méjugera, et l'on me condamnera, parce qu'on croit toujours les personnes qui ne sont pas des domestiques et qui ont de la fortune; enfin j'irai en prison! n'empêche que c'est elle qui a fait le coup ! » Tous les yeux s'étaient tournés vers la petite ; elle était devenue très pâle; mais elle ne regardait ni la maîtresse, ni les élèves, elle me regardait, moi, et avec tant de bonté, tant de mansuétude, que, s'il n'y avait pas eu là tout ce monde, je l'aurais étranglée.

Enfin, l'aînée des Arnoldson s'avança vers la pensionnaire et lui dit : « Ne vous effrayez pas, mademoiselle Claire. Grande-Maguet est une méchante femme qui ne cherche qu'à nuire. Vous êtes incapable, nous le savons bien, de la mauvaise action que l'on vous attribue, et, sans nul doute, c'est elle... » La petite me regardait toujours ; aucun mot ne pourrait dire la miséricorde infinie qui lui mouillait les paupières. Eh! pourquoi avait-elle pitié de moi? je mordais mes lèvres avec rage. Puis, en détournant la tète, elle balbutia : « Non, madame, ce n'est pas elle qui est coupable... elle a raison... je suis entrée dans la chambre avec des allumettes... Je ne savais pas ce que je faisais... J'étais folle... pardonnez-moi... » Et, fondant

en larmes, elle tomba dans les bras de ses coml^agnes.

Alors il se passa en moi quelque chose qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais éprouvé depuis que j'étais au monde ! Un glacier, qui se sentirait fondre dans une eau tiède ou sous du soleil, ne ressentirait pas une plus délicieuse dilatation que celle de mon cœur à ce moment-là ! En même temps, il me semblait qu'une lampe s'allumait en moi, une lampe douce et rayonnante, qui mettait de la lumière, du sourire et une aise incomparable, partout où il y avait eu des ténèbres et des supplices. Je poussai un grand cri de joie ! « Elle ment ! elle ment, comme une sainte, comme un ange ! j'ai mis le feu par méchanceté, pour brûler les toilettes, et elle s'accuse pour me sauver, moi qui l'accusais! » Et je riais en pleurant. Je me jetai sur le parquet, je me traînai vers M"^ Claire, des mains et des genoux ; je lui pris les pieds, je la déchaussai, en bégayant des mots que je n'avais jamais dits, que je ne croyais pas savoir, et, quand ses chers petits pieds furent nus, je les baisai éperdument. De temps en temps, je m'arrêtais pour faire le signe de la croix devant les chers pieds nus de la petite sainte.

On ne me livra pas à la police, on ne me chassa point; les dames Arnoldson se bornèrent à réduire mes gages de vingt francs à dix francs, pour s'indemniser des objets brûlés. C'est M"*' Claire qui, en priant, en suppliant, avait obtenu ma grâce. Je me disais : « C'est donc vrai qu'il y a de bons cœurs en ce monde ! » Du moins, il y en avait un : celui de cette petite, si jolie, avec tant de douceur dans les yeux, qui s'était offerte, innocente, pour sauver une criminelle. Et, de penser que de telles choses pouvaient se passer sur la terre, je me sentais pleine du remords de toutes mes méchancetés passées; pleine aussi de cette sérénité qui suit les repentirs.

Je n"avais jamais été pieuse; je me résignais avec peine à remplir mes devoirs religieux; pendant les offices, pour faire pièce aux dames du pensionnat, je donnais des coups de talon contre le bois de ma chaise ; et j'avais oublié, exprès, ce qu'on m'avait appris au catéchisme. Eh bien! à cause du sacrifice qui m'avait sauvée, la foi me vint, avec un grand désir de charité, comme si la grâce m'eût touchée; j'admirai, je crus les mystères évangéliques ; Notre-Seigneur était mort pour le salut du monde , puisque M"* Claire m'avait rachetée ; je l'ai bien souvent

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appelée : « Ma petite Jésus. » Très dévote, un peu grave, elle me grondait parce que, à l'église, où je me tenais non loin de son banc, c'était elle que j'avais l'air de prier.

Je la quittais le moins possible; je lui apportais en cachette, le matin, du chocolat que je préparais moi-même; j'étais si contente quand elle le trouvait bon ! Je faisais très vite mon ouvrage, pour venir l'attendre à la sortie des classes ; pendant la récréation, nous nous promenions ensemble. Elle me disait des choses qui me ravissaient à me donner l'envie de mourir de plaisir; quoi? je ne sais pas : qu'il faisait beau temps, que c'était amusant d'entendre le merle du jardin, qui sifflait dans un grand arbre; qu'elle travaillait beaucoup, pour avoir tous les prix à la fin de l'année. Elle s'appliquait aussi à m'instruire, m'apprenait ce qu'on lui enseignait en classe ; elle voulait faire de moi une savante comme elle. Cela m'intéressait tant d'entendre tout ce qu'elle me disait que je riais et pleurais en même temps ! Mais parfois je la priais de se taire : elle parlait d'un si doux accent que, à l'écouter, j'oubliais de la regarder; et rien n'était plus charmant que la voir. De sorte que j'aurais voulu être deux personnes : une qui l'aurait écoutée, une qui l'aurait regardée. Comme cela

doit paraître court, une vie toujours heureuse! quand la récréation était finie, je croyais qu'elle venait à peine de commencer. Je pensais quelfois : « Je suis égoïste, » et je lui disais, à elle : « Allez, courez avec les autres, ça vous fera du bien; il faut sauter et danser quand on est petite. » Mais il devait y avoir dans ma voix quelque chose qui suppliait M'"' Claire de ne pas m'obéir, de demeurer, car elle me répondait : « Ah! ma foi, non, restons ensemble ; qu'est-ce que tu ferais, si je te laissais? » Elle avait pour moi des tendresses qui m'étonnaient — je n'avais pas été habituée à être aimée — et qui me faisaient honte; je les méritais si peu ! On ne peut pas imaginer toutes ses inventions pour m'être agréable, pour me rendre toujours plus contente. Un matin, elle descendit dans ma cuisine et s'assit sur mes genoux : c'est nne chose dont je me souviens comme d'une heure de paradis que j'aurais vécue en rêve. Elle me faisait des présents pour orner ma mansarde ; le voile de sa première communion, les petites images qu'on lui avait données ce jour-là et aussi une grande, grande, très grande poupée que sa mère lui envoya pour la récompenser d'avoir bien travaillé, une poupée si belle.

si blanche et si rose, l'air si aimable, avec des

yeux si purs, qu'elle ressemblait à M"* Claire; je la mettais dans mon lit, le soir, et je Tembrassais chaque fois que je m'éveillais. Mais ce qui faillit me rendre folle de plaisir, ce fut une surprise pour ma fête. Comme elle dessinait très bien — d'abord, tout ce qu'elle faisait, elle le faisait bien — elle m'apporta mon portrait, elle-même, dans ma chambre, avec son nom, qu'elle avait écrit dessous : « A ma chère '( Grande-Maguet, sa petite amie, Claire. » Et, dans ce portrait, je n'étais pas laide ! non, malgré mon grand nez et mon cou de vautour, j'étais presque jolie, vieille pourtant, déjà. « Oh! mademoiselle, lui dis-je en cachant ma joie sous un peu de chagrin, ça ne me ressemble pas, ça ne me ressemble pas du tout ! « Mais si, me dit-elle, tu es belle, depuis que tu es bonne, » C'est vrai, j'étais bonne, grâce à elle, pas seulement pour elle, mais pour toutes les autres élèves, pour les maîtresses aussi. Je ne jouais plus de mauvais tours à personne. Quand je me rappelais que j'avais mis le feu à l'armoire, je pensais : « En ce temps-là, j'étais folle. » Je rendais des services le plus que je pouvais. J'étais très dévote, puisqu'elle l'était ; on n'avait jamais un reproche à me faire. Si bien qu'on se mit à m'aimer, moi qu'on avait

haïe; on me parlait doucement; même on ne trouvait plus que j'étais vilaine, ou, du moins, on ne me parlait plus de cela. Une fois que je m"étais levée avant le jour, pour nettoyer toute la maison à cause d'une fête que l'on donnait, j'entendis une élève dire aux autres : « Est-elle gentille, cette Grande-Maguet ! » Gentille, moi ! Je me mis à pleurer de plaisir, et quand M"'* Claire me demanda : « Pourquoi pleures-tu? » je lui répondis, en dansant tout autour de la chambre : « C'est parce que je ne suis plus méchante. » A quel point j'étais heureuse, je ne pourrai pas l'exprimer. Ah! il y avait des semaines tristes : quand M"^ Claire, aux vacances, était chez ses parents, des gens nobles, riches, qui habitaient Nantes. Mais je me consolais de ne pas la voir, dans l'idée que je la reverrais bientôt; et j'étais assez payée de tout le chagrin de la séparation, lorsque, revenue, elle me sautait au cou en criant : « Bonjour, Grande-Maguet. » Elle avait tant de douceur pour moi, pauvre servante, qu'un jour elle donna la volée à un chardonneret qu'elle avait rapporté de chez elle et qu'elle aimait beaucoup, parce qu'elle voyait bien que j'étais jalouse de ce petit oiseau. Mais, une fois, elle me dit, pas avec lair d'être contente :

« Tu sais, ma bonne, c'est la dernière année, je ne reviendrai plus ici, on va me marier. » La marier ! Je restai comme idiote. Je croyais qu'elle avait toujours douze ans. Non, c'était une belle, une grande jeune fille; on pouvait la marier, en effet. A cette pensée qu'elle s'en irait pour ne plus reparaître, que je ne l'embrasserais plus, j'éprouvai une douleur qui fut comme si beaucoup de couteaux s'étaient ouverts tous à la fois dans mon cœur; je tombai dans l'allée, je me roulai par terre, ainsi qu'une bête épileptique, en mordant les cailloux. Alors M"^ Claire me dit : « Oui , Grande-Maguet, je pars et je me marie, mais je t'emmène. » Et c'était vrai ! Elle m'emmena ! Elle avait obtenu de sa famille de ne pas abandonner la pauvre fille qui avait eu soin d'elle ; son futur mari, M. de Norvaisis, voulait bien... »

Le bruit d'une chaise renversée interrompit Grande-Maguet. Suzette était debout, toute blême. Elle bégaya, en remuant les bras :

— Qu'est-ce que vous dites ? Vous ne savez pas ce que vous dites ! M. de Norvaisis a épousé ?. . .

— M"^ Claire de Brezolles. Elle était sa cousine. Ils se connaissaient à peine, ils ne s'aimaient pas, mais ce mariage était depuis longtemps convenu entre les familles, à cause des

convenances de noblesse, de fortune. Moi, quand je vis Monsieur pour la première fois, j'eus peur, à cause de ses yeux ! et j'avouai que j'avais peur. On ne prit pas garde à cette espèce de pressentiment. Mademoiselle elle-même me dit, un peu triste pourtant : « C'est un galant homme, je serai très heureuse avec lui. » Et on les maria.

— On les maria ? M. de Norvaisis s'est marié ? balbutiait Suzette, écarquillant les yeux comme devant une vision terrible.

— Il s'est marié, dit la vieille.

Alors Suzette se précipita vers Grande-Maguet, les épouvantes de naguère évanouies en une plus absorbante angoisse ; et tout près d'elle :

— Non, vous mentez, ce n'est pas possible ! Il faut que vous vous expliquiez sur cela, sur cela seulement. Est-ce que ça me regarde, le reste de votre histoire ! Edme a une femme ? où est-elle ? est-ce que je vais la voir, ici ? Mais, répondez donc, voyons, répondez !

Grande-Maguet, d'un mouvement d'épaules, repoussa la frôle créature qui serait tombée sur le carreau, si elle n'avait rencontre la table où la lampe se renversa, glissa, tourna sur ellemême, s'éteignit. Alors s'établit l'ombre intense, complète, dans la pièce aux volets clos, tandis que

la vieille répétait : « Marié, marié » ; Suzette pensa que c'était cette parole qui avait fait les ténèbres.

Cependant, dans l'obscurité opaque, la servante se reprit à marcher d'une muraille à l'autre; pas d'autres bruits que le claquement sec des savates sur le carrelage et le halètement de Suzette presque râlante.

Grande-Maguet poursuivit :

— Quant à ce que tu veux savoir de plus, je te le dirai quand il me plaira. Avant la souffrance suprême que je te réserve, tu souffres, toujours davantage; c'est quelque chose, qui me suffit, pour le moment. Je suis contente. Et rien ne me presse. Pendant que nous sommes ici, Monsieur marche dans le froid, sur le givre, tout seul ; il n'arrivera pas avant une heure. Puis, qu'est-ce que cela me fait qu'il arrive, qu'il frappe à sa porte, à la porte de sa maison? je n'ouvrirai pas. Allons, écoute encore, et ne m'interroge plus. A mon âge, on est bavarde, on radote, on aime à raconter très longuement les histoires; ce ne serait pas amusant si l'on disait tout de suite la fin du conte. Pourtant, je puis t'annoncer une chose, si tu y tiens : tu la verras, la femme de ton mari, oui, je crois que tu la verras.

Un froissement d'étoffes contre du bois, un bruit de chute lente : Suzette, sans doute, s'était laissée choii»; et elle sanglotait dans la nuit.

Allant et venant, Grande-Maguet :

— Mariés, ils habitèrent Paris. J'étais avec eux. Non, pas avec eux, avec elle. Cela m'était bien égal, lui et tous les autres. Je ne considérais, je n'écoutais qu'elle. Je n'ai jamais regardé dans la rue que pour la voir monter en voiture : quand je sortais, c'était pour l'accompagner : s'il y avait beaucoup de monde, je marchais derrière elle, étendant les bras, de peur que quelqu'un ne la frôlât en passant; j'entendais bien qu'on riait de moi, maigre, grande, rude; une fois une passante jeta, en pouffant de rire, que j'avais l'air d'un gendarme habillé en femme. On aurait bien pu dire cent fois pis ! je ne m'inquiétais que de Madame, si belle, si distinguée, si triste aussi. Car elle n'était pas heureuse. Et je savais bien pourquoi. M. de Norvaisis, qu'elle n'avait pas aimé avant le mariage, elle l'aimait à présent, parce qu'elle était une honnête femme, une pieuse épouse; lui, il ne l'aimait pas. Qui donc aurait-il pu épouser, pourtant, qui n'eût pas été moins belle et moins bonne qu'elle? N'importe, toujours dehors, la laissant seule. Souvent il faisait jour quand j'entendais s'arrêter devant la

porte la voiture qui le ramenait; et, le matin, après avoir ouvert les volets de la chambre, où Madame était seule, je voyais bien qu'elle n'avait pas dormi ; les yeux rouges, les traits tirés. Une fois, comme je m'approchais d'elle pour l'aider à se lever, elle se jeta dans mes bras, tout en larmes. « Ah! Grande-Maguet ! ma pauvre Grande-Maguet ! » Alors, je dus avoir un air terrible! je voulais aller chez Monsieur, l'insulter, le battre, l'étrangler, — car je suis très forte, vous verrez ! Mais elle me dit : « Non, reste, il n'est pas coupable , il n'est pas méchant. Si je suis affligée, ce n'est pas de sa faute; s'il s'éloigne, me parle à peine, ne me regarde pas, c'est qu'il s'est efforcé en vain de se plaire auprès de moi. Il le voudrait, il ne le peut pas. Je ne suis pas celle qu'il lui aurait fallu pour femme. Son activité violente, habituée aux grands voyages lointains , périlleux , aux plaisirs brillants et bruyants, aux rudes exercices des escrimes et des chasses , à tout ce qui est excessif, n'est pas à l'aise dans le calme, dans la simplicité de ma tendresse. Je suis provinciale, casanière; c'est une corvée pour moi qu'une fête ou un bal, je ne sais pas rire, et je m'habille simplement, de couleurs tristes. J'ai essayé de me refaire, je n'y ai pas

réussi. Malgré moi, je demeure la pensionnaire pensive de chez les dames Arnoldson; et je suis trop dévote. Au lieu de me marier, j'aurais dû entrer dans un couvent. Tu serais venue avec moi, nous vivrions contentes, dans la prière. dans le jeûne, dans l'oubli de tout; nous broderions ensemble des nappes d'autel ou des robes pour la Sainte-Vierge de la chapelle. Je devrais le vaincre par des passions de maîtresse ou l'amuser par des frivolités d'épouse mondaine; je ne sais pas; je l'aime, parce que tel est mon devoir, avec sérénité, en silence; les premiers temps, quand il venait près de moi, le soir. quand il essayait d'éveiller en mon cœur les ardeurs qui auraient charmé son désir, ou quand il aurait voulu sourire des futilités puériles encore d'une petite mariée, je restais grave, j'avais envie de prier. Je suis très ennuyeuse. Si j'ai du chagrin, il n'en est pas responsable. D'ailleurs, je ne suis pas bien malheureuse, en somme, puisque j'ai la consolation de croire que Dieu me prendra en pitié, et puisque j'ai avec moi ma bonne Grande-Maguet. » En parlant ainsi, elle s'efforçait de sourire, pour que j'eusse moins de colère et de peine, la chère petite Jésus. Il y eut cependant un moment où Monsieur se montra très doux pour Madame.

Ce fut, il y a deux ans, vers la fin de l'été, au retour d'un voyage qu'il avait fait, seul, au bord de la mer. Tout le monde fut très étonné quand il revint, tant l'expression de son visage avait changé. Il n'avait plus sa lèvre mauvaise ni ses yeux terribles qui m'avaient effrayée la première fois que je l'avais vu. Ses regards étaient mélancoliques; on aurait dit qu'il avait traversé un grand désespoir, d'où il était sorti attendri et meilleur. Et il avait pour Claire des soins, des attentions aimantes qu'il n'avait jamais eus. Elle se laissa prendre à cette offre de bonheur ! elle se crut aimée, elle connut la joie, autant qu'elle la pouvait connaître en son âme sérieuse. Moi, je considérais INIonsieui* avec défiance. Ce changement, qui aurait dû me le rendre cher, faisait qu'il m'était, au contraire, plus odieux. J'avais l'idée, je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir l'idée que, pendant son absence, il avait commis quelque mauvaise action, ou conçu du moins quelque mauvaise pensée; c'était le remords qui lui conseillait l'humilité, la tendresse ; il n'était pas devenu bon, il se repentait, voilà tout; et, coupable, — pas assez endurci pour avoir, après la faute, la conscience paisible, • — il éprouvait le besoin de mériter une recon-

naissance qui ressemblerait à du pardon. D'ailleurs, cette mansuétude ne fut pas de longue durée. Bientôt il redevint froid, maussade, amer. Il n'avait pas repris ses habitudes de vie mondaine, de matinées aux salles d'armes, de nuits au cercle ; mais, quoiqu'il demeurât à la maison, on ne l'en voyait pas davantage ; presque tout le jour il se tenait enfermé dans son appartement. Une fois, passant devant la porte, j'entendis un bruit comme de coups frappés sur la muraille avec quelque chose de lourd ; un homme qui voudrait se briser le front au mur ferait ce bruit-là. Madame était retombée dans ses tristesses, d'où elle s'échappait dans la prière. Ce fut alors que M. de Norvaisis décida que nous irions passer quelque temps dans une maison de campagne, où son père et sa mère étaient morts — en un pays solitaire, au pied d'une colline où il y avait des sapins et de la neige. . . »

Grande-Maguet cria :

— • Le pays où nous sommes ! la maison où nous sommes !

Elle reprit :

— Madame accepta cet exil. Avait-elle l'espérance que, loin de Paris, loin des distractions mondaines auxquelles il avait renoncé,

mais dont le voisinage pouvait le troubler encore et l'attirer, il deviendrait enfin l'époux qu'elle désirait en sa pure tendresse d'épouse chrétienne ? peut-être; pendant le voyage, elle se montra satisfaite, presque enjouée; mais, en arrivant, en considérant le morose pays et la morne demeure, elle s'attrista; je vis passer dans ses yeux une ombre, l'ombre que met un nuage sur de l'eau très bleue. Elle frissonna devant la grande porte inhospitalière, comme si un pressentiment de larmes et de deuil l'avait traversée; et, au moment où M. deNorvaisis, descendu de voiture, lui offrait la main en disant : « Eh bien, venez-vous, Claire ? » elle eut un mouvement de recul ; je dus la prendre entre mes bras et l'emporter dans la maison. Il me sembla, à moi aussi, que j'entrais dans un tombeau.

Oui, vraiment, un sépulcre, cette maison, un sépulcre où Monsieur et Madame s'isolèrent, muets, se rencontrant rarement, ne se regardant jamais , pareils à des ressuscites captifs qui ne se connaîtraient pas. Peu à peu , ma petite Jésus et moi nous prenions l'habitude de ne pas parler, de ne rien entendre ; nous avions toujours peur de faire du bruit en montant l'escalier ou en traversant le corridor, tant la vieille paix de la demeure conseillait

le silence. Comme nous aurions vécu dans un cloître, nous vivions ici, nous deux. De sa chambre, là-haut, Madame avait fait une chapelle, avec des statuettes de saints, des crucifix, des bénitiers; nous lisions les offices, dans un missel ancien que l'évêque avait donné à Claire, un jour qu'il était venu visiter le pensionnat des dames Arnoldson ; nous faisions brûler de l'encens sous l'image d'une petite vierge, et cela nous faisait plaisir de prier dans la bonne odeur. Pour nous divertir, nous brodions une chasuble, dont nous ferions cadeau au curé de la paroisse — un doux vieux homme qui était venu nous faire visite, quêter pour ses pauvres — et nous chantions aussi des cantiques ensemble, mais d'une voix si lente, si basse, que c'était encore du silence. Je pensais que Madame, enfin, se trouvait heureuse, et moi, à cause d'elle, que je ne quittais pas, que j'avais là, toujours, sous mes yeux, sous mes mains, sous mes lèvres, — elle se laissait embrasser par sa vieille servante, la chère sainte du bon ciel! — j'étais bien aise. Mais, quelquefois, j'avais peur, à cause de Monsieur. A quelle pensée s'acharnait-il. seul, tout le jour, une partie de la nuit, — car sa lampe s'éteignait très tard, — dans sa chambre, à l'autre bout du corridor ? Quand il descendait, aux heures

des repas, il était si pâle, avec un tremblement de la bouche, que quelqu'un gardant de Fenfer un instant quitté la certitude horrible d'y rentrer tout à l'heure, n'aurait pas l'air plus sinistre; la grimace de son visage ressemblait à un miroir où se refléterait l'angoisse du plus torturé des damnés. Il expliquait qu'il souffrait de plus en plus d'une maladie héréditaire, inguérissable ; il s'excusait de sa maussaderie ; lorsqu'il essayait de sourire, c'était plus affreux. L'idée d'un remords — d'un remors le mangeant comme un cancer — m'était revenue, bientôt ne me quitta plus. Madame ne paraissait pas s'étonner de cette angoisse toujours accrue. Je les servais à table, sans parler, en le regardant.

Il arriva que ma petite Jésus tomba malade ; elle n'avait jamais été très forte, elle s'affaiblissait dans l'engourdissement de la solitude et de la mélancolie; puis la maison est très froide, humide. Que Madame fût indisposée, cela n'avait rien de surprenant ; ce n'était sans doute qu'un malaise. Mais Monsieur s'alarma. Il venait dans la chambre de sa femme deux ou trois fois par jour, la considérait anxieusement, l'interrogeait sur les symptômes du mal. Elle lui répondait à peine, sans lever les yeux; sa voix

si triste, résignée pourtant, me faisait songer à un ange malheureux qui ne se plaindrait pas. Les symptômes s'aggravèrent; des étouffements, avec un souffle qui sifflait. IMonsieur partit pour Paris, afm d'aller chercher un médecin. Pendant cette absence, un mieux s'était produit; le docteur s'en retourna après avoir constaté la guérison, et « la maladie, ajoutait-il en souriant, tandis que je le conduisais en voiture jusqu'à la gare, n'a jamais été bien grave ». Mais, à mon retour, je trouvai Madame étendue sur son lit, en proie à des convulsions qui lui tordaient tous ses frêles membres ; elle avait aux lèvres une petite humidité blanche qui moussait. Je l'enlaçai, je la berçai dans mes vieux bras de maman! Elle se calma et ferma les yeux, elle parut s'endormir; je la replaçai sur le lit; je vis ^Monsieur qui pleurait. Je ne l'aimais pas, j'avais peur de lui, pourtant je ne pus m'empêcher d'avoir pitié de l'immense douleur qui lui contractait la face; nous pleurâmes ensemble, pendant qu'elle dormait, tous les deux, comme des enfants. Mais il n'y avait pas un moment à perdre ! Il fallait rappeler le docteur qui, peut-être, attendait encore le train, à la gare. Monsieur attela lui-même ; j'entendis sonner les coups de fouet sur le cheval et grin-

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