LIVRE TROISIEME
Vers minuit, à ce Lai que la vieille marquise d'Echebrune, pas trop vieille avec des cheveux de neige, donnait dans son hôtel de la rue de l'Université, pour fêter ses noces d'argent, un valet, grave, officiel, pompeux, annonça :
— Monsieur et madame de Norvaisis.
Et il y eut dans le premier salon plein du danses, parmi le tournoiement des habits noirs ou rouges, des épaules et des gorges nues où la splendeur des lustres allumait les diamants el les peaux, comme un arrêt, presque un silence.
à cause des deux personnes qui entraient; on s'écartait pour leur faire place, on les regardait avec des chuchotements; c'était dans l'attention universelle, ici sympathique, à peine, là haineuse, à peine aussi — car, qui donc aime, qui donc déteste? — comme la reconnaissance d'une supériorité contre laquelle on ne peut plus rien; il s"y faut soumettre. Les salons parisiens, non sans des révoltes souvent longues, se résignent enfin à des admirations, presque à des obéissances ; il est convenu qu'une femme est plus belle que toutes les autres, s'habille avec un goût où personne ne saurait atteindre, qu'un homme a tous les mérites avec toutes les élégances (porter un grand nom, avoir une grande fortune, contribuent à de telles renommées) ; ces gloires une fois établies, les envieux même ne peuvent rien contre, désormais; et Ton est très recherché dans le monde.
A la hâte, malgré d'anciens et persistants rhumatismes, le marquis d'Echebrune traversa la foule pour saluer M"® de Norvaisis, pour serrer la main à M. de Norvaisis ; les deux hommes, — Edme très beau encore, en son irréprochable aristocratie, quelques cheveux gris à la tempe. — gagnèrent le cénacle des
joueurs de whist, pendant que la marquise, toute gaie et rajeunie du souvenir des premières noces, entraînait Suzanne de Norvaisis vers un salon plus intime, où l'on ne dansait pas. Elles s'assirent parmi des groupes d'autres femmes. Ce fut la causerie banale. « Comme c'est charmantà vous d'être venue! nous ne comptions pas sur vous, je vous assure. Vous êtes si désirés partout, et nous sommes de vieilles gens. » Puis, plus sincèrement, elle dit : « C'est vrai, oui, que vous êtes très belle ! »
Très belle en effet; beaucoup d'hommes, venus des autres salons, s'accoudaient au.x portes du boudoir, la regardant.
Elle triomphait dans tout l'éclat de sa jeune maturité; avec une pâleur chaude sous des cheveux presque fauves massés en touffes lourdes ; et ses grands yeux bleus, où luisait de la joie, ses belles lèvres rouges, ses épaules, sa gorge, ses bras gras, tout s'épanouissait. Des femmes, derrière l'éventail, disaient : « trente ans, au moins. » Calomnie, vingt -neuf ans à peine. Puis, qu'importe? elle rayonnait. Elle jetait aux yeux — hors de l'éparse robe de dentelle noire, toute frissonnante autour d'elle et où flambaient des roses rouges, — des fraîcheurs de jeunesse et de vivantes odeurs de santé. Elle était une
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resplendissante créature, pareille à une belle fleur d'été! Sur ses cheveux, un peu vers le front, elle portait, non sans fierté, un petit diadème de perles ; car on peut bien avouer qu'on est reine.
Mais, après les bavardages, après s'être approchée de la porte, un instant, pour jeter les yeux sur le proverbe que jouaient deux artistes de la Comédie-Française, elle ne consentit pas à danser. Non, pas même une valse. Ils étaient attendus à rambassade de Suède; justement, son mari la cherchait ; il entrait dans le boudoir, après vingt- cinq louis perdus au whist. — perdre étant de bon goût, — et il lui faisait signe, très discrètement « Oh! mon Dieu, déjà, vous partez! » dit la vieille marquise, fort chagrine de voir s'en aller de chez elle M. et M'"^ de Norvaisis, ces attractions. Ils traversèrent les danses parmi les admirations et les saints; et, dans l'antichambre, où se confondaient en regrets le marquis et la marquise, M. de Norvaisis écarta le valet qui offrait, bras ouverts, un manteau; il mit lui-même sur les épaules de sa femme, la pelisse de renard bleu, dont elle s'enveloppa toute, en avançant, sur la première marche du perron, le bout d'un soulier de satin.
A l'ambassade de Suède, ce fut de l'cnthou-
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siasme qu'ils excitèrent; M. de Norvaisis avait été plénipolentiaire à Stockholm; à cause de cela, M™* de Norvaisis passait pour à peu près Suédoise; la trouver belle, c'était du patriotisme. Puis, les étrangers, même septentrionaux, ont l'admiration bruyante. Pendant que, au buffet, le gant sur la manche d'or de l'attaché militaire, elle mettait la lèvre au bord d'une ilùte de Champagne, des groupes autour d'elle chantaient sa gloire. Certainement elle montait, au Bois, le plus difficile cheval qui fût ; c'était un miracle qu'elle pût tenir en selle, quand il faisait de ces écarts qui eussent jeté bas le plus solide cavalier. Ah! nulle amazone ne pouvait lui être comparée ! Et d'autres exploits. « L'avez-vous vue, à Monaco, tirer le pigeon? » Une fois, — vingt personnes pouvaient l'attester, — elle avait tué le dixième oiseau, le fusil dans une seule main, en prenant, de l'autre main, une violette pràlinée dans une bonbonnière que lui offrait son mari. <t Oui, dit quelqu'un, — très chamarré d'ordres — je m'en souviens, ce fut le jour où M"^ de Norvaisis fit sauter la banque. » Car elle avait fait sauter la banque. Que n'avait-elle point fait ? Ce qui était avéré, c'est que la princesse de Soïnoff elle-même, — si Russe qu'elle fût, —
ne patinait pas aussi bien que M"* de Norvaisis.
Et Suzanne écoutait cela, en s'amusant, le bout des gants sur les galons du colonel suédois, qui s'enorgueillissait. De temps en temps, elle riait, de loin, à son mari que l'ambassadeur, dans une embrasure de fenêtre, entretenait gravement de la maladie d'un prince danois, dont la diplomatie du Nord ne s'inquiétait pas sans raison. Et c'était, autour d'eux, un brouhaha de gloire. Une femme remarqua que M""^ de Norvaisis avait déjà porté cette robe de dentelle, le mois dernier; au bal du consul des États-Unis. Quelle erreur! La robe du mois passé, noire, oui, était de point d'Angleterre, non de point d'Alençon. Comme si M""^ de Norvaisis eût été capable de mettre deux fois la même toilette! Et quand le mari et la femme sortirent du salon, il y eut derrière eux, longtemps, un murmure complimentateur, comme lorsqu'un couple royal a passé.
Mais il était trop tard pour aller aux autres fêtes où ils avaient promis de se rendre. Dès qu'ils furent dans le coupé : « Dis, Suzanne, nous rentrons? demanda-t-il. — Nous rentrons » , répondit-elle. En chemin, ils ne se parlèrent pas, à cause du bruit des roues sur le pavé, qui les aurait empêchés de s'entendre ; mais ils se pressaient les mains; les yeux à demi fermés, elle avait sa tête sur l'épaule de son mari. Enfin, ils
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furent chez eux ; dans la chère maison qu'elle avait voulue autrefois, restée pareille, avec plus de souvenirs charmants. Elle monta très vite l'escalier, la première. La femme de chambre attendait. '< Non, allez dormir, je me déferai seule. » Ils étaient dans leur chambre; elle lui sauta au cou, en lui disant tout près de l'oreille : « On m'a trouvée belle, n'est-ce pas, ce soir? Es-tu content, étais-tu fier? C'est vrai que je suis jolie? Cela m'est bien égal d'être jolie pour les autres. Ce qu'il me faut c'est que tu m'aimes, toi! Tu m'aimes, parle, réponds?» Il l'écarta un peu, pour mieux la voir. Elle s'assit, il tomba sur les deux genoux. Il la regardait avec des yeux où s'allumait un infini désir, il disait : « Toi seule existes ! Il y a peutêtre d'autres femmes, je ne sais pas. Je sais que tu es belle et que je suis heureux. Comme les journées aux journées, les bonheurs s'ajoutent aux bonheurs, et cela ne fait rien que j'en sois insatiable puisque tu en as toujours de nouveaux à me donner. Quelquefois, j "ai des peines. Je pense que bien des années ont passé — plus de dix ans — depuis que je t'aime; et tu es bien jeune encore, et je vieillis. Oh ! si tu allais voir que je vieillis, que je suis moins digne de ta jeunesse et de ta beauté! » En lui prenant
la tête entre ses mains, en le regardant de tout près : « Ah! le fou, tu es si beau », dit-elle. Il reprit : « Aime-moi, aime-moi, toujours. — Ah ! toujours! » Penchée, elle baisait, sous de fins cheveux à peine gris, qu'elle écartait, une petite marque creuse, un peu rose, quïl avait, là, près de la tempe.
Et c'était, depuis dix années, une existence entre toutes heureuse que celle de ce couple riche, lier, admiré, à qui tous les luxes s'offraient avec toute la gloire mondaine.
Pas un gentilhomme n'était plus noble que M. de Norvaisis; pas un sportman ne l'égalait en bravoure ni en adresse ; une légende dlntrépidité s'était faite autour de lui ; on parlait d'anciens voyages dans la Perse et dans l'Inde, où il avait chassé le tigre et guerroyé les hommes ; ce devait être la trace de quelque balle, cette cicatrice à la tempe, par où l'élégance de ses traits se singularisait d'un peu d'héroïsme. Et les jeunes femmes, les jeunes filles aussi, — malgré la fine grisaille des quelques cheveux vers le haut du front, — s'intéressaient à ses grands yeux bruns, un peu terribles, où flambait une volonté dominatrice. « Ces yeux-là, disait M"^ de Portalègre, qui osait tout dire, je ne voudrais i)as les rencontrer, le soir, au coin
d'un bois. — Pourquoi donc, marquise? — Parce que, dans ce hois-là, je crois bien que j'y resterais jusqu'au lendemain ! » Et certainement il ne devait qu a son fidèle et profond amour pour M"^ de Norvaisis d'avoir évité le ridicule d'être un homme à bonnes fortunes.
Elle , elle était la plus belle de toutes les Parisiennes d'alors. Ses gracilités de jadis , frêles, puériles, s'étaient épanouies en une magnifique floraison féminine; au milieu des étoffes éclatantes, dans la lumière des pierreries, son charme avait la radieuse insolence d'un triomphe.
Mais leur vraie joie, il ne la devaient qu'à eux-mêmes; les succès dans le monde, c'est amusant; l'on ne peut point dire qu'il soit pénible dêlre envié à cause du nom que l'on porte, et des équipages que l'on a, et de l'hôtel où l'on donne des fêtes dont Paris s'éblouit. Mais leur plus cher, leur seul bonheur, c'était qu'il s'aimaient. Ils s'aimaient infiniment. Ils offraient cette exception adorable qui attendrit même les méchants cœurs, et fait sourire les jjIus tristes esprits : deux époux-amants, toujours amants. Ils étonnaient et ils charmaient, ils donnaient l'exemple de l'hymen heureux. Quoi donc?
Suzanne avait oublié, tout oublié? Elle ne se
souvenait même plus qu'elle avait eu besoin d'oublier quelque chose. Dix ans! Dix ans de jours si doux! Ah! oui, peut-être, autrefois, une sombre histoire, qu'une folle lui avait contée. Et des voyages, loin de son mari, du temps qu'elle était petite. Mais il était venu la chercher. En admettant qu"il eût, en ce temps, une faute à se reprocher, ne l'avait-il pas expiée en voulant mourir? N'avaient-ils pas assez souffert tous les deux, pendant le long mois où, hi balle dans la tête, — car les médecins, d'abord, n'avaient pu la retirer, — il demeura étendu, sans parole, mais toujours tourné vers Suzanne en pleurs et la regardant avec des yeux plaintifs et puissants qui la reprenaient toute ! Sans doute, au commencement des réconciliations — durant la lente convalescence — elle avait eu encore, parfois, souvent, des reculs effrayés, quelque chose comme, en plein jour, des réminiscences de cauchemars. Ainsi qu'une méchante hirondelle fidèle hélas! au nid de naguère, une pensée lui revenait; et elle connut le remords d'être heureuse. Elle se disait, en détournant tout à coup la tête, qu'elle serait punie, quelque jour peut-être, d'avoir consenti au bonheur. Mais Edme l'aimait tant! Il l'avait emportée dans la joie de l'amour, où rien no subsiste que
Tamour lui-même, et dans des luxes, dans des fêtes, où l'on n'a pas le temps d'être malheureuse. Et elle n'avait plus voulu penser aux tristes choses, et elle n'y avait plus pensé. Puis, était-ce vrai, seulement, ce que la vieille, si vilaine, avait raconté? Une insensée, qui invente, qui dit tout ce qui lui passe parla tête. On serait bien fou soi-même si l'on se faisait éternellement du chagrin, parce qu'il a plu à une folle de vous faire peur. D'ailleurs, dix ans! dix ans tout entiers! C'était fini, perdu dans le lointain, ces mauvais rêves. Il ne s'agissait plus de cela. Le vrai, le certain, c'est qu'elle adorait M. de Norvaisis et qu'elle en était adorée ; qu'elle avait pour époux le plus beau et le plus loyal des gentilshommes, occupé d'elle seule, qui fût mort avec joie pour lui épargner un souci, et dont l'unique soin était de lui faire une belle et triomphale vie. S'aimer comme ils s'aimaient, est-ce que cela ne prouvait pas qu'ils étaient innocents'? Elle ne songeait même pas (ju'ils étaient innocents, puisqu'il n'y avait jamais eu de crime. Quel crime? Elle était heureuse. Plus heureuse aujourd'hui qu'hier, et demain serait plus beau qu'aujourd'hui. Une seule chose à redouter : ils seraient vieux, plus tard; lui d'abord, puisqu'il était beaucoup plus âgé qu'elle : M. de Norvaisis avait
quelques cheveux gris déjà, il lui en viendi*ait d'autres; tandis qu'elle, vingt-neuf ans; et elle se savait très belle. Rarement elle se disait que c'était fâcheux, cette grande différence d'âge, entre Edme et elle. Fâcheux, pourquoi? Cesserait-elle de l'aimer, vieilli? non, certes; elle aurait, en sa tendresse, un peu moins d'ardeur, peut-être, mais plus de sérénité. Puis, enfin, ce n'était que quelques cheveux gris, comme beaucoup d"hommes en ont dès trente ans; et ils lui seyaient bien. Nul n'était aussi beau que lui! lui seul était digne d'être aimé! Pendant les dîners, dans les bals, où elle triomphait des plus belles et des plus élégantes-, dans l'enivrement d"être jeune, belle, convoitée, ce qui la ravissait surtout, c'était qu'ils se retrouveraient seuls bientôt, loin de tous ces bruits, hors de toute cette foule, et qu'il lui retirerait les fleurs et les colliers, en lui baisant les cheveux et les épaules.
Quant à lui, sa joie était immense, avec des emportements d'orgueil. Il avait eu Suzette, enfant, si mignonne, si jolie, fraîche comme une fleur pas fleurie encore, et il avait Suzanne, merveilleuse créature, en son épanouissement superbe. Ivresse chaque jour renouvelée, chaque jour accrue. Quelle femme était plus belle que
la sienne"? Et tout entière — tout le corps et toute rame — il la possédait; de cet être, si victorieusement beau, si ardemment épris, pas un charme qui ne lui appartint, pas un désir qui n'allât vers lui. Il avait aussi cette fierté, qu'il méritait son bonheur! Il se jugeait, — tant il avait, pour elle, de tendresse et de respect, de ferventes adorations, — un époux digne de cette épouse. Avait-il oublié le passé, lui? non, certes, il s'en souvenait, s'en voulait souvenir. Maintenant que, depuis longtemps, les pitiés anciennes s'étaient évanouies, il se targuait, en son bonheur, de Taction qui le lui avait valu. L'horrible dessein, l'accomplissement plus horrible et la tombe refermée, il les approuvait. Comme un martyr, le ciel conquis, se réjouirait des antiques tortures, il aimait le crime dont le prix était si beau. Il ressemblait aussi à quelque tyran vêtu d"or et de gloire, debout au milieu des nations prosternées, qui se rappellerait avec plaisir les cadavres et le sang de la journée où il mérita abominablement le trône. Quelquefois, seul, dans le fumoir, s'inlerrompant d'une lecture ou d'une rêverie, il se mettait à rire comme quelqu'un qui se rappelle une amusante aventure. Il raillait le châtiment! qui nétait pas venu, qui ne viendrait pas. Eh
bien! à quoi songeaient-elles, les Providences qui guettent les coupa])les et les punissent ? Lui, criminel, n'était-il pas heureux?
Cependant, que d'occasions de le frapper . offertes à la vindicte divine !
Grande-Maguet, puisqu'elle savait la vérité, aurait pu parler à tous, le dénoncer: non, elle n'avait parlé qu'à Suzanne qui n'avait rien révélé, qui ne révélerait jamais rien.
Sa femme, d'abord, l'avait fui, et, sans elle, il eût été le plus misérable des vivants; mais il l'avait reconquise , plus amoureuse et plus belle.
Plus tard, n'avait-il pas voulu se tuer? n'avait-il pas, le froid de l'acier à la tempe, pressé la détente du revolver? La Providence — • il riait plus fort — avait permis que la balle, rencontrant quelque os solide, ne pénétrât point profondément, et il avait guéri, dans les bras de sa femme!
Il avait mieux que l'impunité ; il avait la récompense de son crime.
Distraction du Juge, qui a d'autres soins s'il existe !
Et maintenant, qu'avait-il à craindre ? Son bonheur n'était-il pas assuré, solide, inattaquable ';'
Ah! oui, il pouvait mourir: il y a des acci-
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dents : un cheval vous jette à bas, on reste inerte sur le pavé, le crâne ouvert ; ou, par un jour de grand vent, une cheminée vous tombe sur la tête; il y a aussi les maladies imprévues, quelques jours de souffrance et l'on expire. Mais la mort, à présent, viendrait trop tard ! n'avaitil pas eu, tassées, plus de joies qu'il n'en poui*rait tenir en une très longue vie? Il mourrait plein de regrets sans doute, satisfait pourtant, entre le souvenir de la plus parfaite félicité qui fut jamais donnée à un époux et l'espérance, la paisible espérance, comme d'un long cortège de chers pleurs, de l'éternelle fidélité d'une veuve. Non, le trépas même ne lui serait point un châtiment, et l'Equité, dont la peur traditionnelle des races inquiète les criminels, serait frustrée en lui. quoi qu'il arrivât !
Quoi' qu'il arrivât?
Il cessait de rire, son défi hésitait. Il se pouvait que Suzanne mourût ou que Suzanne cessât de l'aimer. Oh ! la mort de sa femme, ou la trahison de sa femme, ceci — surtout, — eût été l'épouvantable désastre , la catastrophe définitive , annulant toutes les ivresses anciennes ; l'effrayante stupeur devant l'irrémédiable.
Il ne voulait pas pensera cela ! il n'y penserait
point; il n'avertirait paS; par des appréhensions avouées, les providences, d'ailleurs chimériques, ou absentes, des seules choses quïl put craindre : comme un homme sûr d'être seul dans les ombres inquiétantes d'un bois où rien ne le menace. retiendrait le halètement de son souffle, maîtriserait ses frissons, pour ne point donner l'éveil à des bandits embusqués, qui ne sont point là, cependant.
Puis, en vérité, quelle folie ! Est-ce qu'il était imaginable que Suzanne, en la pleine efflorescence de sa jeune santé, mourût ! ou que Suzanne cessât de l'aimer, en aimât un autre? Elle, un autre ? Il n'est pas de vrai amour qui ne soit immortel ; et quel vrai amour, doublement éprouvé par les angoisses de jadis et le bonheur d'à présent, l'amour de Suzanne! Il avait triomphé de tout, s'était augmenté de tout, sans découragement ni satiété ; ce qu'il était, il le serait toujours, tendre, ardent, infini! Telle était la paix victorieuse, la certitude de joie où M. de Norvaisis, esprit et cœur, se complaisait, qu'il était parfois tenté d'admettre — car le bonheur incline à ces attendrissements de pensée — qu'elles veillaient, oui, peut-être, les volontés vengeresses, mais qu'enfin son tenace et héroïque amour les avaient émues, leur avait —
en dépit d'une heure sombre — conseillé la clémence; et, de deux choses Tune : le Juge n'existait pas, ou bien, s'il existait, il s'était réconcilié avec le coupable — et l'approuvait !
ir
A cause du tumulte de leur vie mondaine, à cause aussi des intimités de leur tendresse, il y avait assez longtemps que M. et M'^^de Norvaisis n'avaient fait visite à M"* d'Aveleyne. Vieille tout à fait, avec un asthme, on la laissait bien seule — le bonheur est ingrat — dans l'hôtel de briques roses, ridicule et joli, où elle était revenue, d'où elle ne bougeait guère, plus affolée que jamais de ses fleurs et de ses oiseaux. Vraiment, Suzette et Isaurine ne s'étaient point vues depuis six mois, lorsque, une après-midi, un peu avant l'heure du Bois, la femme de
chambre de M"'® de Norvaisis dit, en levant la portière du boudoir : « C'est la cousine de Madame, qui vient pour voir Madame. » Et M"® d'Aveleyne entra, très vive, avec une toux sous Tébouriffement de ses frisons gris. L'air d'une grand'maman ! mais toujours jolie. « Alors, gazouilla-t-elle — sa parole, maintenant, était une espèce de vieux petit ramage — il faut que je vienne ? sans cela on ne s'embrasserait jamais plus ? » Et elle sauta au cou de Suzanne , en toussotant. « Mais devine qui je t'amène ? Non, tu ne devinerais pas. Regarde. » Elle courut vers la portière, l'écarta. Un jeune homme parut, timide, les yeux baissés, avec un tremblement des paupières. C'était le comte de Shelsëa-Kalix, qui avait vingt ans.
Suzanne s'avança très vite :
— Swen !
Elle le reconnaissait, elle riait, toute contente ; c'était le petit Swen, de la vallée du Neckar, qui dressait les éperviers et qui péchait des truites 1 Vraiment oui, l'enfant farouche et tendre, le camarade des courses à travers bois. Cela lui faisait grand plaisir de le revoir; elle l'aurait embrassé, son petit frère — elle faillit l'embrasser — s'il n'avait été. mais oui, presque un homme maintenant.
— Comment, dit-elle, c'est vous ?
Il tremblait, balbutia, sans lever les yeux :
— Oui, madame, c'est moi.
Et pendant que, sur un signe, il s'asseyait, ne sachant que faire de son chapeau — la cousine Isaurine commença de raconter toute l'aventure, avec des bavardages de petit papegai. En descendant de son coupé, devant la porte de rhôtel, elle avait fait : « Ah ! » parce que, planté sous les fenêtres, un homme était là, qui l'empêchait de passer. « Prenez donc garde ! » Il s'était retourné, s'excusant. Elle ne l'avait jamais aimé ! non, c'est vrai, elle avait toujours eu contre lui de la rancune, à cause de Suzon ensanglantée par l'oiseau de proie, mais, s'étonnant de la rencontre — il n'avait pas changé, « non, n'est-ce pas, mignonne, toujours le même";* » — sa surprise s'était achevée en attendrissement. On retrouverait tout à coup l'auteur d'un crime, perdu de vue depuis dix ans, qu'on aurait envie de lui tendre les mains, ne sachant plus, tant tout se mêle dans le souvenir; et elle s'était écriée : « Mais c'est le petit prince ! » Il s'était troublé, avouant que, depuis un mois, il venait, tous les jours, sous les fenêtres de Suzanne ; et il n'osait pas se faire annoncer chez elle. C'était trop bête! avait-il peur
qu'on le mangeât? « Allons, montez, je vous annoncerai, moi. Suzette sera très contente. » Et elle l'avait poussé dans l'escalier, et il était là. Au fond, elle ne lui en voulait plus, puisque Suzon n'était pas morte, Ah ! bien vieille, maintenant, la perruche, pauvre petite! Mais quoi! qu'y faire ? tout le monde vieillit, et, ce qu'il y a de triste, c'est que les oiseaux meurent, comme les personnes.
Pendant cette jacasserie, Suzanne regardait Swen ; presque pareil encore à l'enfant d'autrefois, avec des robustesses et des fiertés de jeune homme; ses courts cheveux bruns mettaient une ombre, comme de mélancolie, sur son front étroit, lisse et pâle; mais ses lèvres, fines, très rouges, riaient malgré lui; quant à ses yeux, elle ne les voyait pas, voilés de paupières pensives. Il portait un vêtement, de couleur un peu sombre, élégant, et qui lui seyait. Oh ! ce petit homme ! comme le temps passe !
— Avez- vous grandi ! dit-elle. Et moi, n'estce pas, je suis une vieille femme?
Il frisson uii.
— Vous êtes plus belle.
— Oui, oui, c'est convenu, très belle. Vous vous rappelez, quelle gamine j'étais! Mais, voyons, — elle se penchait vers lui, tout amu-
sée, — parlez-moi, racontez-moi; est-ce que vous avez peur? Que vous est-il arrivé? Comment se fait-il que vous soyez à Paris ? Qu'avezvous fait pendant tout ce long temps où nous ne nous sommes pas vus? Oui, dites, qu'avez-vous fait ?
II ne répondit pas tout de suite. Il guettait la cousine Isanrine; quand il la vit occupée à arracher les feuilles sèches d'une jardinière, il murmura, en rougissant :
— J'ai pensé à vous.
Suzanne éclata de rire.
— A la bonne heure. Vous n'aviez rien de mieux à faire. Moi aussi, j'ai pensé à vous, plus d'une fois; je me disais : « Qu'est-il devenu, le petit Swen? » et j'étais bien sûre que je vous re verrais.
— Moi, dit-il, j'ai pensé à vous, toujours.
Il parlait d'une voix très triste. Elle cessa un instant d'être enjouée, elle éprouvait comme une gêne. Elle s'écarta un peu, elle évitait de le regarder trop fixement. Vingt ans? pis encore : elle compta dans sa pensée : vingt-deux ans. Enfin, tout à fait un homme. Et elle fut plus réservée. Mais cela l'ennuya vite de ne pas être familière, comme jadis, avec son petit élève. C'est si gentil, les ressouvenirs d'enfantillages !
elle se rapprocha, rouvrit son bon soarire. La cousine Isaurine demandant : « Est-ce qu'on peut descendre dans le jardin, pour voir les fleurs? — ■ Oui, oui, va », dit M"® de Norvaisis; et elle ajouta, camarade, tournée vers Swen : « A présent, nous sommes seuls, vous allez me raconter toute votre histoire. »
Il bégaya :
— Je veux bien, madame.
— Non, non, appelez-moi Lydia, puisque c'était le nom de votre mère, et puisque j'étais votre petite maman.
Il était tout rose, un peu essoufQé.
— Mon histoire n'est pas bien longue... Lydia !
Après avoir respiré largement, comme quelqu'un qui veut prendre courage, il parla, sans lever les yeux.
Elle était partie, un matin, sans lui dire adieu; il avait pleuré; non pas un jour, — tous les jours! A chaque aurore, il descendait le sentier, traversait l'eau, sonnait de la trompe, attendait sous la fenêtre. Elle était revenue, peut-être? la fenêtre restait fermée, et les gens de l'auberge se moquaient de lui. Puis c'étaient de tristes journées dans les bois, tout seul, par les petits chemins où ils avaient marché en-
semble. Il ne chassait plus, il ne jetait plus, dans les lacs , les filets où se prennent les truites. Il regardait la cascade s'écrouler et rejaillir en éclaboussures de flammes blanches et de diamants, mais il n'y voyait plus monter les fées couleurs du jour, avec leurs manteaux de rosée, — depuis qu'elle était partie. Il était un enfant qui a beaucoup de chagrin, et qui ne croit pas que ce chagrin-là finira jamais.
Il acheva d'apprendi-e à lire, comme si elle eût été là encore, pour lui faire plaisir, et il fit venir, de Heidelberg, des livres, ])eaucoup de livres, pour s'instruire. Il cessa daller dans la forêt. 11 avait renoncé à faire du mal aux bêtes: se souvenant qu'elle ne voulait pas qu'il fût cruel. Il se tenait souvent dans une grando chambre, en haut du Nid-d'Hirondelle; on croyait qu'il était malade; il pensait à elle. Il eut plus de chagrin encore : ce fut quand, d'un domestique qui allait souvent boire à l'auberge, il apprit enfin toute l'aventure de la mauvaise nuit. L'homme qui avait voulu se tuer, c'était M. de Norvaisis. Ainsi, elle était mariée ! Il apprit aussi que, transporté à Heildelbcrg, où il y a de très bons médecins, le l)lessé, après beaucoup de souffrances, avait guéri. Et Ton n'entendit plus parler de la dame française qui
avait séjourné dans la vallée du Neckar. Elle ne reparaîtrait jamais. Ainsi, tout seul, avec son père, qui sculptait des portraits dans des marrons d'Inde ; et, lorsqu'étaient arrivées, de Francfort ou de Bade, des femmes en grande toilette que les carrosses allaient attendre à la gare voisine, il était plus seul encore, parce que, tant (qu'elles demeuraient au château, il restait caché dans les souterrains, dans quelque oubliette où il avait emporté du pain et des livres : il lisait sous le jour qui tombait là comme au fond d'un puits. Autrefois , avant d'avoir vu Suzette , il éprouvait, contre ces femmes qui venaient, une colère; leur présence, lui semblait-il, insultait à sa mère morte en pleurant; à présent il avait contre elles bien plus de colère encore, parce qu'elles outragaient, en étant là, Lydia, et Lydia. Puis il finit par mêler ses deux chers et amers souvenirs; sa mère et Suzette, dans la même tendresse, furent une même personne; il ne savait plus laquelle des deux était morte; il portait un seul deuil, plus sombre, à cause de toutes les deux.
— Pauvre petit ! dit Suzanne.
Mais, une nuit d'hiver, il y eut, dans le Nidd'Hirondelle, un grand bruit de valets qui courent et appellent, de portes qui s'ouvrent et se
ferment. Il se leva, s'informa. Le marquis de Shelsëa-Kalix, qui avait bu, ce soir, plus que d'ordinaire, s'était senti malade, à peine couché, il geignait, râlait, se mourait. Oui, il mourait. ivre! « Quand j'entrai dans la chambre, mon père venait de rendre l'âme, avec la bouche grand, ouverte, comme quelqu'un qui a vomi ; et il y avait une femme, très grasse, en chemise, évanouie dans un fauteuil, à côté d'une table où l'on avait soupe; et, sur les épaules du cadavre, les deux singes, habillés comme des paillasses, se tenaient assis, et jacassaient en remuant les babines, et s'envoyaient des coups de patte pardessus la tête du mort!... Mais je me souvins que mes Lydia étaient si douces, et qu'il ne faut pas être méchant, et je m'agenouillai devant le lit, et je pleurai, puisque mon père était mort. » Après le décès du marquis, Swen, quatorze ans alors, se crut libre. Ces domestiques, il les renverrait ; ce château, tous ces meubles, il les vendrait; et, riche, il pourrait partir. Il irait eu France, où il reverrait Suzette! Car, enfin, les gens de l'auberge avaient pu se tromper : elle n'était pas mariée peut-être ; ou bien, son mari, l'homme qui était tout à coup survenu, était mort. Et n'avait-il pas promis à Suzette de lui donner une couronne de diamants
et de perles, le jour où il serait roi? Mais des gens arrivèrent, envoyés par ses parents d'Autriche et d'Héligoland. Il était allié à des races impériales ! il était altesse ! On se chargeait de son éducation. On l'emmena, on le mit dans un collège, en Angleterre. On lui enseigna beaucoup de choses; et il faisait des armes, montait à cheval, se querellait avec ses camarades. Il l'avouait : quelques années se passèrent où, sans oublier Suzette, il pensa à elle moins souvent. Parce que, entre jeunes hommes, on parle, on rit ; il fut un un écolier très tapageur. Mais, quand il eut dix -sept ans, Suzette, avec plus d'instance, lui revint à l'esprit; sa fraternelle amie de jadis, il l'aimait toujours, d'une "autre façon. Il la voyait, telle qu'elle devait être à présent; l'idée qu'elle fut petite fille — puisqu'ils avaient joué ensemble — quand il était petit garçon, l'induisait à croire qu'elle avait grandi, elle aussi; il se la figurait triomphalement belle...
— Comme vous êtes! dit-il.
— Ah! quel enfant, quel enfant toujours!
Suzanne riait encore, plus attendi-ie. Il continua son récit, il parlait d'une voix très douce, lointaine, eût-on dit ; un peu détourné, sans regarder M""" de Norvaisis, comme s'il eût craint des reproches.
Et il raconta que L'image de Suzette le hantait, ne le quittait plus. Bien longtemps elle avait été mêlée, cette image, au souvenir de Lydia, au souvenir de la pâle mère morte; elle s'en dégagea peu à peu, fut elle-même, fut elle seule. Il était toujours sur le point d'espérer qu'il allait rencontrer Suzette, au détour de quelque allée, dans le jardin du collège. Il avait dans sa chambre, au-dessus d'un meuble, un miroir; jamais il ne se tourna vers cette glace sans la furtive pensée qu'il allait y reconnaître Suzette reflétée, vaguement, Suzette qui serait entrée, pendant qu'il tournait le dos, et qui lui ferait des signes. Il était toujours si distrait, à cause de l'unique souci dont il avait l'âme occupée, qu'on le croyait un peu fou; ou bien on pensait qu'il se tenait à l'écart parce qu'il était fier d'être prince, d'être altesse; on lui reprochait de ne pas vouloir frayer avec ses camarades, par orgueil. Certes, il avait en lui la glorieuse espérance d'être maître ! Les États qui lui appartenaient, puisqu'on les lui avait volés, il faudrait bien qu'on les lui rendît un jour. Ce n'était que fort peu de terre, cette principauté lointaine, froide et morne, près du pôle :j n'importe , il y serait roi ! et il pensait qu'elle y serait reine. Il l'offrirait à Suzette, un
jour, la couronne, non pas de fleurs et de feuilles,
mais de diamants et de perles, la couronne qui serait un diadème. Puis, qui sait ce qu"il y a derrière la porte de demain. Il rêvait de batailles, de victoires , d'arcs triomphaux au bout des avenues princières jonchées de fleurs. Quand on est roi. il n'est pas impossible d'être un héros ! Il se jetterait à travers les aventures...
Il s'interrompit, craignant quelque ridicule. Il venait de se rappeler qu'elle lui avait dit une fois : « Des soldats de plomb? »
Mais ce qui n'était pas chimérique, c'était la continue inclinaison de son âme vers un cher passé, qui devenait, dans la rêverie, le présent, et qui serait peut-être, dans la réalité, l'avenir; de sorte que, en une tristesse presque heureuse, si amère aussi, il ne regrettait rien, n'aimait rien, n'espérait rien, où elle ne fût mêlée. Maintenant, à le voir si différent des autres écoliers, si absorbé dans une pensée inconnue , on chuchotait, il le savait bien, qu'il tenait de son père, — dont l'absurde folie s'éternisait en légende, — et qu'il serait; un jour ou l'autre, un insensé comme le marquis de Shelsëa - Kalix : faisant jouer des pantomimes dans quelque seigneurie près du cap Nord, rouant de coups, après boire, ses sujets ivres vêtus de peaux de phoques. Eh bien! soit, fou, comme son père, mais doux.
comme sa mère! Il ne réi)U(liait ni Tune ni l'autre hérédité. Il joindrait le paternel emportement à la mélancolie maternelle. Il serait, avec démence, quelqu'un de très bon, qui aime à sourire et à pleurer; fils d'un monstre et d'un ange, il serait, extraordinairement, épris, fervent, pur. Et l'excès de sa tendresse irait vers Suzette, — il ne disait plus : Lydia, — vers Suzette, petite fille dans le passé, femme si belle dans l'avenir, qui lui avait appris à lire et qui...
M™* de Norvaisis s'inquiéta enfin d'entendre ces paroles, qu'il proférait à voix basse, comme avec une peur qu'on les entendît. Il avait vingt ans, plus de vingt ans. Sa timidité excusait à peine son audace.
— Voyons, voyons, dit-elle, causons, ne parlez pas tout seul. Vous êtes tout à fait gentil, et ridicule! Vous avez pensé à moi, c'est très bien; moi aussi, j'ai pensé à vous. Ah! les bonnes parties que nous avons faites à travers bois. Tout à fait drôles, les déjeuners chez le bûcheron. Je vous assure que cela m'a amusée, souvent, de me rappeler la promenade où vous avez pris mon mouchoir pour attraper une cigale. Et je me souviens de mille autres choses. Mais nous sommes de grandes personnes maintenant. Nous sommes sérieux. Oh ! nous allons nous voir très
316 GRAND E-MACtU ET
souvent. Vous viendrez aux bals où je vais. Nous danserons ensemble. Ce sera très amusant. Mais il faut parler sans folie! Allons, petit Swen. soyez sage. Ainsi, vous êtes à Paris depuis un mois . ■ — on vous laisse donc voyager tout seul ? — et vous n"êtes pas venu me voir! voilà qui est très mal. Il a fallu que la cousine Isaurine — à propos, eh bien, où donc est-elle? — vous rencontrât devant la porte; je suis fâchée. Parce que je vous aime de tout mon cœur. Pourquoi n'êtesvous pas venu plus tôt? Je vous aurais présenté tout de suite à mon mari.
Swen sétait levé; il cria, presque, en marchant vers la porte :
— C'est parce que vous avez un mari que je ne suis pas venu! Vous ne m"avez pas dit, autrefois, que vous étiez mariée, et les servantes de l'auberge étaient de stupides filles qui avaient pu, qui avaient dû se tromper. Ah! mille fois j'ai songé à toutes ces choses! et, dès que, après les études, on m'a permis de voyager, je suis parti pour Paris, à cause de vous. Vous rappelezvous la touffe de fleurs que j'ai mise sous mon habit, la touffe de fleurs qui s'ax:>pelait Lydia? Je l'ai gardée toute sèche, pareille à rien; ce qui reste des her])es flétries; mais, cette ressemblance de ma mère et de vous disparues, je la
conservais, je jjensais : « Je les lui montrerai, les fleui's fanées, si elle ne me reconnaît pas; et elle les reconnaîtra, et elle dira : Swen! » Mais, à Paris, tout de suite...
Il allait sortir, il tenait dune main crispée l'étoffe de la porte; il avait, en une colère qui lui allumait l'œil, l'air qu'il eut, jadis, quand il écrasa du talon la vipère dans le sable de grès.
— Mais, à Paris, j'ai appris tout de suite que vous avez un mari. El je ne suis pas venu vous voir, et tout un mois, chaque jour, je suis resté pendant des heures sous les fenêtres de votre hôtel; et je ne serais pas entré, non, jamais, si votre cousine ne m'avait pas vu, et je suis très malheureux !
— Swen! s'écria-t-elle.
Il était déjà parti.
Elle resta tout étonnée de ce jeune homme qui était un fou. Un fou. certainement. C'était dommage, elle l'aimait bien ; très volontiers, elle eût fait de lui un camarade, avec qui elle serait allée au Bois, à cheval, les matins: M. de Norvaisis, un peu las, se plaisait moins à ses promenades d'avant midi. Et c'était très ennuyeux que le petit comte de Shelsëa-Kalix fût bizarre à ce point: il était charmant tout de même avec son air triste et farouche à la fois. Mais de quoi
sïnquiétait-elle ? il reviendrait : elle parlerait de lui à M. de Norvaisis qui le sermonnerait, lui apprendrait à être sage; il ne montrerait plus ces mélancolies, ces emportements; le joli valseur qu'elle aurait dans les bals officiels où quelquefois on ne connaît presque personne ! il n'y a rien de plus ennuyeux que de danser avec le premier venu.
— Eh bien ! où est-il, le petit? dit la cousine Isaurine qui revenait du jardin, les frisurestoutes défaites.
Suzanne n'eut pas le loisir de répondre. II montait de la cour des bruits de piaffements. C'était rheure du Bois; M. de Norvaisis, à cheval déjà, attendait sa femme dans la cour de riiôtel; elle ouvrit la fenêtre. « Oui, oui, je viens! le temps de mettre mon amazone ! » Elle s'échappa en disant à la cousine Isaurine : « Tu dîneras avec nous, n'est-ce pas?» Elle fut très vite habillée. Elle descendit, soulevant d'une main la traîne de drap vert; et, en selle, les brides ramenées, la tête vers son mari : « Ah ! le beau temps! tu sais que je t'adore? allons, partons! » Les deux bêtes qu'ils montaient étaient sveltes et fines, avec de longs cous qui s'effilent. Ce fut, après la porte cochère, un amusant galop, le long de l'avenue, vers l'Arc de Triomphe, sous le clair
soleil de mars qui allumaiL l'air et mettait partout, dans la fraîcheur de laprès-midi, de l'or qui rit et sautille aux grêles branches encore sans feuilles. Ils ralentirent l'allure de leurs chevaux. Ils suivirent l'avenue de l'Impératrice. On les remarquait, on les reconnaissait; il y avait vers eux ces signes, très flatteurs, de gens qui qui chuchotent. INIais ils paraissaient ne pas prendre garde aux passants qui s'inquiétaient d'eux. Ils se regardaient l'un l'autre. M. de Norvaisis la trouvait si belle, sous le voile vert où affleuraient toutes roses les lèvres; et elle l'admirait, si beau cavalier, si élégant dans le veston étroit, et tenant ferme la bête dangereuse qui mordait le mors. Mais tout à coup : « A propos, dit-elle, tu ne sais pas qui j'ai vu aujourd'hui? Devine.
— Comment veux-tu?...
• — Eh bien! imagine-toi...
Elle n'acheva point. Jugeait-elle inutile de lui parler de cet enfant qu'elle avait rencontré autrefois, de Swen, son petit camarade? oui, sans doute ; à quoi bon rappeler, même pour en sourire, les heures douloureuses de jadis?
Il demanda :
— Eh bien?
— Eh bien ! reprit-elle, c'est la cousine Isau-
rine qui est venue à la maison. Il y avait bien longtemps que je ne l'avais vue, je lui ai dit de rester à dîner.
Elle cravacha son cheval; avec l'amusement de voir s'effarer sur leur passage les promeneurs bourgeois, M. et M"* de Norvaisis entrèrent, au grand galop, parmi la fraîcheur ensoleillée, dans la large avenue qui s'étend vers les lacs. Un reporter, assis à une table du Pavillon Chinois, tira de sa poche un carnet où il nota leurs noms. Des familles, assises sur les chaises et les fauteuils peints en jaune , enviaient cet homme et cette femme , des gens du grand monde certainement, qui étaient beaux, riches, et qui étaient heureux;
Plusieurs jours. Swen inquiéta la pensée de ■Suzanne, très peu. et rarement, d'une visite à l'autre, dans le coupé où l'on est seule, où l'on ne sait à quoi penser; durant les dîners où les ministres parlent de la nouvelle opérette ; entre deux valses d'un hal ennuyeux. C'était vrai, il ne reviendrait pas, — puisqu'il n'était pas revenu. Elle en était doublement fâchée; parce qu'elle l'aimait bien, et puis, parce que, prince. — il n'y avait pas à dire, il était prince. — elle en aurait fait, quelque temps, la curiosité de ses thés de
cinq heures et de ses mercredis soirs. Mais c'était un extravagant, avec ses réminiscences trop tendres d'idylle puérile, avec ses espoirs d'épopée. Et, puisqu'il ne se montrait pas, eh bien ! tant pis pour lui; on se passerait de sa petite Altesse. N'importe, c'était fâcheux. Elle aurait voulu que M. de Norvaisis prit en amitié le jeune comte de Shelsëa-Kalix. lui donnât des («nseils. Justement, cinq ans auparavant, son mai'i avait été plénipotentiaire en Suède ; il conservait beaucoup de relations diplomatiques à la cour de Stockholm; il aurait pu aider Swen à recouvrer la principauté, près du pôle Nord. Ce petit garçon, roi! oui. comme dans les contes de fées: enfin, c'était sérieux tout de même, presque roi. Il serait amusant sur un trône. Mais, puisqu'il se cachait, on ne pouvait pas s'intéresser à lui; et. deux semaines passées, elle oublia tout à fait. — tout à fait. non. — la visite du fils farouche et joli de la princesse Lydia.
Cependant elle se faisait des reproches, à cause de la cousine Isaurine qui lui avait amené le jeune comte.
C'était très mal de la laisser toute seule, l'aimable petite parente.
M"® d'Aveleyne ne s'ennuyait pas puisqu'elle
avait ses fleurs et ses oiseaux ; n'importe, il aurait fallu aller la voir de temps en temps, d'autant plus qu'à présent elle était vieille, asthmatique, mal soignée peut-être par ses servantes; Suzanne se jugeait ingrate, se souvenant de son enfance, sachant bien qu'Isaurine l'avait aimée autant qu'elle pouvait aimer, l'avait préférée au plus cher de ses oiseaux-de-paradis. De sorte que, chaque matin, M""* de Norvaisis se disait : « Aujourd'hui, j'irai chez ma cousine. » Mais «lie n'y allait pas. C'était singulier: elle avait en même temps un désir et une crainte d'entrer dans l'hôtel de briques roses, ridicule et joli, où elle s'était tant amusée, petite fille. Et elle demeurait incertaine, presque troublée de ce double sentiment. Jamais plus qu'à présent, elle n'avait songé à cette obligation d'aller embrasser la vieille petite femme. — devoir si longtemps négligé, — et quelque chose, pourtant, l'empêchait de remplir ce devoir très agréable en î^omme. Quelle chose? oh! c'était tout simple : les visites, les essayages chez le couturier, les expositions de cercles, où l'on ne saurait man- <|uer de se faire voir, prennent tout le temps ; on est très occupée quand on a rien à faire. Mais enfin, une après-midi, comme elle revenait du Bois, d'assez mauvaise humeur. — uu
incident fâcheux : M. de Norvaisis, en franchissant la barrière, près du lac des patineurs, avec d'autres cavaliers plus jeunes que lui, avait été renversé de cheval; aucun mal! tout de suite remonté en selle; mais cette mésaventure, pour un sportsman tel que lui. c'était fâcheux, — une après-midi, elle se résolut tout d'un coup à s'arrêter chez la cousine Isaurine; et elle entra dansla serre-volière, qui avait été, petite Eve, son petit Eden,
Personne.
Rien que les oiseaux et des fleurs, dans le jour plus ensoleillé d'avoir traversé les vitrages couleur d'or.
L'exotique hois-jardin, sous verre, au milieu de Paris, elle Tavait revu bien des fois depuis le jour où elle partit pour de longs voyages ; jamais elle ne l'avait trouvé si lumineux et si joyeux; c'était tout à fait joli, ce pèle-méle envolé de colibris pépiants . de cardulines à la gorge de pourpre, de pigeonnes d'Amérique pareilles à des touffes de soie, qui voletait de la branche à la branche, et, çà et là, se posait, avec une palpitation d'ailes, au cœur des cactus ouverts ou sur le bord des grands) gardénias; et les couleurs et les sons pétillaient dans les parfums.
Une petite toux.
La cousine Isaurine. habillée de rose et de vert, toute sautelante, les cheveux volants, — pareille à une vieille petite fée, reine des oiseaux, sui' le point de devenir un oiseau elle-même, — sortit de derrière un grand buisson de roses: son toussotement ressemblait à un ramage enroué.
— Ah ! la voilà ! dit-elle.
Elle se jeta au cou de Suzette, en un trémoussement de toute sa robe qui ressemblait à des plumes secouées, et au bout des bras, pareils à des ailerons, dont elle Tenlaçait,- les petites mains étaient comme des pattes de tourterelle, grêles et roses. Près de sa cousine-oiselle, parmi ce faux paysage clair et souriant, M"^ de Norvaisis, en sa toilette, aux couleurs éteintes, de parfaite mondaine, n'était pas sans avoir l'air d'une très élégante comédienne, qui, les autres artistes déjà costumés, et les décors posés, et la rampe allumée, répéterait, en robe de ville, dans quelque folle féerie.
M"** d'Aveleyne se mit tout de suite à babiller. L'interrompre, c'était à quoi il ne fallait point penser. Tout en suivant l'allée, où elle avait eu jadis de si moroses rêveries, Suzanne dut écouter mille discours brouillés comme des ga-
zouillements. Ah! que de choses il se passait dans la serre-volière ! On ne s'imagine pas tout ce qui arrive chez un peuple d"oiseaux. Faire vivre en paix les piverts de France avec lesgeais d'Amérique, il n'y a rien de plus difficile; ils se déplument les uns les autres, tout le temps, et les bengalis, ces gavroches, gros comme le rubis d'une boucle d'oreille, et cliquetants comme un grelot, ne font qu'exaspérer le tumulte. Enfin, malgré ces batailles, tout se passerait assez bien si les mésanges, — les petites surtout. — n'étaient pas les plus agressives querelleuses de la terre! Quant à Suzon, elle ne se portait pas t.rop mal. Très vieille, de belle humeur encore. Pour lui éviter les coups de bec, on ne la laissait pas dans la volière. « Non, je l'ai dans ma chambre; elle dort sur le bois de mon lit; et, le matin, quand elle n'a pas réussi à m'éveiller avec ses bavardages, elle me lève, du bout du bec, la paupière. » Il n'y avait pas de plus charmante petite bête. Suzette la verrait tout à l'heure. Mais d'abord, Isaurine lui voulait montrer, là-bas. dans un trou de mur, derrière le grand magnoiier, un nid de troglodytes, oui, des petits, vivants, qui étaient nés, se trompant de saison. C'était une chose tout à fait admirable et rare...
Suzanne sCtait arrêtée.
— Oh! la belle fleur! s'écria-t-elle.
— Je crois hien qu'elle est belle! dit la cousine Isaurine. C'est une pivoine blanche du Jupon; une espèce si rare qu'on la croit imaginaire .
La magnifique fleur, pareille à un flocon de neige épanoui, se dressait triomphalement audessus des verdures; dans un instinct de femme qui veut se parer, M™^ de Norvaisis étendit le l)ras pour la cueillir; mais M"^ d'Aveleyne lui saisit la main, tout eff'rayée.
— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que tu fais? je ne veux pas que tu la prennes, si elle est la seule qu'on ait réussi à faire éclore dans la serre. Attends, n'y touche pas, il faut que je m'informe, que je demande à mon jardinier.
— Ton jardinier? Ah! oui, ce bon vieil homme, je- me souviens.
— Non, non, un autre, qui est mon oiselier aussi; tu vas voir, dit la cousine Isaurine dans le petit toussotement de son rire.
Et elle appela vers un pavillon en faïence df Chine, tout bariolé, au fond du jardin :
— Monseigneur! monseigneur! venez ici.
— Comment? dit Suzanne, qui donc?...
Elle n'eut pas le temps d'achever.
La porte de faïence s'était ouverte : le comte de Shelsëa-Kalix, les cheveux emmêlés, charmant, un peu sauvage, s'avançait, ayant entre les mains une corheille de terre rose, où fleurissaient des tulipes. Et, pendant que, de surprise, et toute la face ravie, effrayée aussi, il laissait tomber la corbeille qui s'éparpilla en cassures sur le cailloutis de l'allée. M""* de Norvaisis reculait avec létonnement d'un petit cri retenu.
Car, enfin, elle avait peut-être supposé que la cousine Isaurine lui parlerait de Swen. — l'avait-elle supposé? non; elle n'avait pas même supposé cela, — mais, le rencontrer ici, l'air d'être installé, comme chez lui. soignant les fleurs, c'était une chose tout à fait extraordinaire! fâcheuse même.
M'"" d'Aveleyne pouffait de rire.
— C'est juste, c'est juste, dit-elle; tu ne savais pas, tu ne pouvais pas t'attendre...
Bien que le jeune comte, la tête baissée, et la joue rose comme de peur, la suppliât du geste, elle expliqua que Swen venait la voir, depuis trois semaines, tous les jours. La première fois, elle l'avait accueilli assez froidement; elle craignait que cela fit du chagrin à sa perruche, de voir celui grâce à qui elle avait failli être
assassinée. Suzon n'avait pas fait mauvaise mine au visiteur, — oh ! elle l'avait bien reconnu, elle était si intelligente! mais elle lui avait pardonné, étant très bonne, — et il était revenu. Isaurine avouait qu'elle l'avait très mal jugé autrefois! Loin de les haïr, il adorait les oiseaux; et, mieux que personne, il s'entendait à soigner les fleurs; il ne manquait jamais, vers midi, d'écarter les feuilles pour que le soleil échauffât les bourgeons. r]n outre, il savait les noms des plantes les plus rares, et il avait imaginé de mettre à la tige de chaque arljuste un petit carré de carton où il y avait des noms en latin. « Seulement, il a une manie insupportable. Dès qu'il arrive, il se met à me parler de toi, tout en travaillant au jardin, à me demander comment tu étais quand tu étais petite; il faut que je lui montre les bancs où tu t'asseyais, la tonnelle de clématites et de chèvrefeuille où lu apprenais tes leçons. De ta chambre, là-haut, — tu sais, de ta chambre d'enfant. — il a fait une espèce de petit coin de forêt avec des herbes sauvages, muguets, asperules, bruyères ; il reste des heures entières à regarder le miroir comme on chercherait une image dans un ruisseau. Et quand il s'en va, le soir, il emporte toujours une des fleurettes de cette chambre. Enfin, je
•crois, tu sais, qu'il est un peu fou; mais, malgré sa folie, il est très gentil, très complaisant; » et elle était ravie qu'il vînt la voir tous les jours, qu"il Taidât à soigner les fleurs et les oiseaux. Du reste, il ne s'agissait point de tout cela; « peuton laisser cueillir la pivoine blanche? voilà la ([uestion, » et lui seul avait le droit de la résoudre, puisque c'était lui qui avait apporté dans la serre, en manière de présent, cette plante presque inconnue en France.
M"^ d'Aveleyne bavardait encore. Swen, le front toujours baissé, ne regardait pas M"* de Xorvaisis. qui s'était éloignée encore, inquiète. -;ivec un froncement de sourcil. Et elle se sentait très mécontente. Des volées de colibris, dans la lumière, faisaient un bruit gai autour d'eux.
Enfin le comte de Shelsëa-Kalix s'avança d'un pas, détacha lentement de la tige la majçnifîque fleur de neige, et, courbant les genoux, l'offrit à Suzanne, silencieusement, en levant, ■comme vers le ciel, vers elle, des yeux mouillés dun rêve en pleurs !
Elle hésita un moment. Si la cousine Isaurine n'avait pas été là, elle aurait refusé la pivoine blanche, aurait adressé à Swen quelque amical reproche. Mais, devant la bonne petite vieille, qui ne comprendrait pas...
G RANDE-MAGUET 331
Elle s'efforça de rire.
— Je vous remercie, monseigneur, dil-elle. Et elle prit la fleur.
Sur le point de la mettre à son corsage, elle vit une reconnaissance extasiée éclore dans les yeux du jeune comte, — elle enfonça la pivoine dans ses cheveux.
Puis, très vite, un peu fiévreuse, en embrassant la cousine Isaurine :
— Maintenant, je m'en vais; M. de Norvaisis m'attend. Nous avons du monde à dîner. Adieu, adieu, petit Swen.
— Au moins, tu viendras plus souvent! dit la cousine Isaurine.
Swen ne parlait pas, avait fermé les yeux. Susanne dit :
— Oui. oui, je viendrai.
Elle s'en alla comme on sévade, se jeta très vivement dans sa voiture.
Certes, non, elle ne reviendrait pas. Il était fuu, ce petit. Ne s'avisait-il pas d'être épris d'elle, pour tout de bon? Qu'il se souvînt de leurs jeux, de leurs promenades dans la sapinière, très bien, elle y consentait; elle se les rappelait elle-même, avec plaisir; et c'était gentil. ce petit frère, qui était grand. Enfin elle avait beaucoup de sympathie pour Swen, rien de plus
certain. Mais ce qui avait eu lieu aujourd'hui outrepassait, de beaucoup, le permis d'une amusette. Il s'était agenouillé, lui avait offert une fleur avec des yeux pleins de larmes î Enfin il était amoureux d'elle, et l'avouait; c'était absurde, et outrageant.
Quant à la cousine Isaurine, une folle, voilà ce quelle était. Parce que cela l'ennuyait d'être toute seule à instruire ses perroquets ou à sarcler ses pelouses, elle avait accueilli le comte de Shelsëa-Kalix ; elle le logeait, presque. Elle aurait bien dû voir , pourtant , que c'était un homme aujourd'hui, qu'il était très beau, — oui, beau, et différent de tous les Parisiens, — avec l'innocence hardie de son regard qui s'adoucissait si vite! Mais ces vieilles filles, qui n'ottt jamais rien su de la vie, ne se doutent pas des extravagances qu'elles commettent; et, parce q^u'il flattait les lubies d'Isaurine. elle était contente de l'avoir là, près d'elle, tout le temps. Oh! Suzanne devinait bien ce qui se passait chaque jour! Il regardait, avec des attendrissements dont sextasiait toute son âme, les allées où elle avait marché, petite fille; les fleurs qu'elle préféra jadis, il les soignait, celles-là, avec plus de tendresse; et, puisque M"^d'Aveleyne lui permettait d'entrer, de rester, dans la chambre de perse
lleurie, au premier étage, il s'agenouillait — Suzanne Taurait juré, — devant le miroir où elle s'était mirée, devant les fauteuils où elle s'était assise; il regardait le lit où elle avait dormi. Â.h! cette Isaurine était stupide en sa vieille candeur. Car, toujours, il reste quelque chose de soi dans une chambre où l'on a vécu longtemps. ►Si bien qu'il s'était imbu, le pauvre enfant, de celle qu'il aimait !
A vrai dire, toute cette aventure laissait Suzanne bien tranquille. Elle n'avait rien à voir là-dedans, elle n'y était pour rien; c'était des choses auxquelles elle n'aurait même pas pris garde si elle n'avait eu un peu de miséricorde pour Swen, qui devait être très malheureux, en somme. Comme elle regrettait, maintenant, de ne pas avoir parlé de ce jeune homme à M. de Norvaisis! Au fait, pourquoi ne lui en avait-elle pas parlé, l'autre jour, quand l'enfant revint? oui, pourquoi? elle devait avoir eu une raison, elle ne savait plus laquelle. Car M. de Norvaisis, très amicalement, aurait grondé le petit Swen, lui aurait montré toute la folie du rêve où ce gamin, — mais oui, un gamin, puisqu'elle avait trente ans ! — s'avisait de s'obstiner. Et, surtout, Edme aurait dit à la cousine Isaurine combien il était stupide, malséant même, qu'elle
reçût le comte de Shelsëa-Kalix. Eh bien, ce qu'elle n'avait pas fait, elle pouvait le faire. Il était encore temps. Encore? quelle idée lui était venue? Est-ce qu'il ne serait pas temps, toujours? A la bonne heure, c'était résolu, ce soir même, avant le dîner, elle raconterait à son mari toute cette histoire [et... non, elle repoussait la pensée de parler, à Edme, de Swen. Ah, tout d"a])ord. elle aurait pu lui en parler, elle l'aurait dû! Mais il lui semblait que, maintenant, M. de Norvaisis s'étonnerait, peut-être même s'inquiéterait de cet aveu. Un aveu? quel étrange mot lui était monté aux lèvres? un aveu? cette historiette? Elle était un peu folle, vraiment. Pourtant, non, elle ne parlerait pas, quelque chose rempôcherait de parler. Voilà, elle ■était punie ; quand on n'a pas fait tout de suite une chose que l'on doit faire, souvent, on ne peut plus la faire, après; et elle était très mécontente d'elle-même. Elle était surtout furieuse •contre Isaurine. Sûrement, elle ne reverrait plus sa cousine, pas méchante, mais moins sensée que ses bengalis et ses perruches. Quand on est étourdie comme un oiseau, on a des plumes; alors, les gens savent à quoi s'en tenir; et l'on vous met en cage, — au lieu de vous envoyer aux petites-maisons.
.Suzanne, — bien que tout ceci, en somme, l'inquiétât fort peu. — était de très méchante humeur en descendant de voiture. Mais le couturier lui avait apporté, lui-même, une toilette destinée à faire sensation. « Ah! c'est très bien », dit Suzanne, convaincue, en entrant dans la chambre. Car la robe étalait sur la chaise longue ses dentelles et ses rubans en fanfreluches et sa traîne où des guirlandes de feuillage verdissaient, rousses cà et là, et s'achevaient en Heurs qui égratignaient le tapis.
Se faire plus belle, étant si belle déjà, c'est la chose entre toutes séduisante et absorbante; tout de suite M"^ de Norvaisis envia d'être habillée de l'admirable robe.
Puis, le dîner fut charmant. Beaucoup de gens d'esprit. Des vieux. Les jeunes sont bêtes, ou n'osent rien dire ; on ne les invite que pour la soirée, après le dessert. M. de Norvaisis avait un talent particulier pour choisir ses convives. Il y avait, |ce soir, autour de la table, deux ou trois académiciens, de ceux qui s'occupent de littérature; des ministres d'après-demain, pas encore ennuyeux ; un musicien dont il était séant de consoler le récent succès d'estime à l'Opéra, et dont on acclamerait tout à l'heure, chantées au piano par une vicomtesse illustre,
les cavatines qui firent bâiller les loges du vendredi; et des gens du monde, élégants, bien élevés pour la plupart, s'entendant à donner la réplique, sachant rire à propos, invités pour cela. Cette foule choisie, dix-huit personnes, même quelques femmes, pas jeunes, décolletées à l'excès, montrant ce qu'il leur reste de moins effroyable, complimenta M""^ de Xorvaisis de sa radieuse beauté épanouie entre les Heurs et les dentelles. Et ce qui charmait Suzanne, c'était que M. de jXorvaisis — à qui l'habit seyait très bien, — était plus beau que tous ces hommes, et Ijien plus jeune, malgré les quelques cheveux gris près de la chère cicatrice; même, il .parlait mieux que ces académiciens, dont parler, ou écrire, était le métier, pourtant. En vérité, elle ne songeait presque plus à ce petit fou de Swen qui offrait, les yeux en pleurs, une pivoine blanche! Elle n'y songeait plus du tout, à minuit, ces gens en allés, quand ils furent seuls, Edme et elle, quand elle lui ivAt sur .répaule sa joue d"où la poudre de riz s'était envolée, et où s'avouait, plus délicieusement rose qu'hier, l'espoir du baiser prochain.
Mais elle retourna toutes les après-midi chez M"* d'Aveleyne.
Car elle avait réfléchi.
11 eût été absurde, et cruel, de tenir rigueur à la cousine Isaurine, parce qu'elle se donnait l'amusement d'un compagnon de ses manies, puéril encore, aussi enfant, jeune homme. qu'elle, vieille femme. Ah ! seulement ^l"''' de Norvaisis déclara très nettement, et tout d'abord. au comte de Shelsëa-Kalix — elle l'avait pris à part, derrière le grand buisson de roses rouges, — qu'elle lui défendait d'avoir les folles pensées où elle voyait bien qu'il s'était , un instant, abandonné. S'il lui arrivait une seule fois encore de la regarder avec une douceur qui ne serait pas, simplement, de l'amitié, de tenir des propos qu'elle ne devait pas entendre, — enfin, il perdait le sens! qu'il se rappelât! elle l'avait connu tout petit ! — elle se fâcherait sérieusement; et, comme elle ne pouvait cesser ses visites chez M"* d'Aveleyne, sa seule parente, sa tutrice, elle la prierait de ne plus recevoir Swen. Il entendait bien? elle consentait, parce qu'elle était très bonne et parce qu'elle avait de l'affection pour lui, à ne pas se souvenir des façons ridicules qu'il avait eues, mais, cela, à la condition qu'il serait désormais très gentil, très paisible, tout à fait raisonnable. C'était bien convenu? sinon
Il tremblait, chancelait presque, en baissant
la tête avec Tair d'un enfant pris en faute; elle lui parlait si sévèrement, comme une mère fâchée ! Il promit d'être sage, de ne rien faire, de ne. rien dire, qui fût propre à Toffenser.
Et. du mieux qu'il put, il tint parole.
De sorte qu'aucune inquiétude ne troublait l'aise que Suzanne trouvait dans ses visites à l'hôtel d'Aveleyne; vraiment, elle s'était reprise d'une tendresse infinie pour la remuante et amusante vieille qui l'avait tant cajolée autrefois: elle la cajolait à son tour. N'était-ce pas bien juste ? ne faut-il pas rendre le bonheur qu'on a reçu? C'en vint au point que M. de Norvaisis, qui, depuis un temps, s'étonnait, oh! à peine, de sa femme un peu distraite, comme préoccupée, remarqua cette affection, tout à coup rénovée et accrue, pour M"*" d'Aveleyne. « La pauvre chérie ! Elle vieillit, elle deviendrait triste, si on ne l'aimait pas ! — Tu as raison! » dit-il en baisant les belles mains adorées de sa femme; et il était tranquille. — comme un homme qui a bâti sa maison dans un site entre des monts, où n'atteint pas la tempête.
Sans doute Suzanne s'avouait à elle-même, comme elle l'eût avoué à tout le monde, qu'elle trouvait quelque plaisir aussi à voir le petit Swen, à causer avec lui. Où était le mal? puis-
que Swen, depuis les paroles sévères qu'elle lui avait dites, qu'elle avait dû lui dire, se montrait si réservé, si respectueusement amical. Il tenait sa parole, très bien. N'avait-elle pas le droit d'éprouver un peu de maternelle douceur pour ce jeune homme, toujours un enfant à ses yeux, qui avait été. en des heures affreuses, — quelquefois, maintenant, elle se rappelait ces heures. — sa consolation souriante? mais oui, elle avait ce droit. C'était ennuyeux qu'il dût <'pouser un jour quelque princesse. Sans cela, ^Ale l'aurait marié, elle-même, plus tard, — oh! plus tard, il ^-tait si jeune. — elle lui aurait choisi une femme belle et bonne, très intelligente et très pure, digne de lui. En attendant, elle se plaisait en la compagnie de cet ami, si différent des hommes qui viennent aux thés de cinq heures dire les nouvelles ou s'informer des racontars; et très souvent, elle s'entretenait avec lui seul, dans la grande allée, quand la cousine Isaurine était occupée à remplir de mil les mangeoires, ou à repousser, avec le doigt, du cœur des fleurs, les loches.
Quoi amusant retour des choses ! Le plus savant des deux, à présent, c'était lui. Elle s'étonnait vraiment quil fût instruit comme il l'était. 11 avait travaillé, beaucoup. Il était extraor-
d inaire pour son âge. Les philosophes, les historiens, les poètes de tous les temps, de tous les pays, il les avait lus. et il en parlait, très bien; des poètes surtout. Il avait énormément de mémoire. Après une ballade de Schiller, il disait un lied de Goethe ou un poème de Leconte de Lisle ; .sa voix, scandant les rythmes, était délicieuse. En lécoutant, elle avait toujours cette surprise heureuse qu'éprouverait une mère un peu ignorante à entendre son fils réciter une leçon en latin ! Mais ce qui lui plaisait surtout, c'était qu'il contât, avec son enthousiasme de jeune scalde, les légendes antiques de son pays si lointain dans le nord. Ces légendes qu'on ne lui avait pas apprises, petit, parti trop jeune des régions septentrionales, il les avait trouvées dans des livres; mais il semblait qu'il s'en souvînt, ingénument, comme d'un récit chanté par quelque nourrice héroïque; et il y avait dans sa parole claire, haute, aérée, les ressouvenirs des vastes neiges vues jadis, et du large vent froid qui lui avait traversé les cheveux, et des espaces vers le pôle. Ah! que cela la changeait, la reposait des bavardages mondains! M. de Norvaisis lui-même, de qui la voix l'enchantait, n'avait pas ces superbes accents. Avec des gestes dont l'enthousiasme
égale le conteur aux héros, 8wen disait les guerriers fabuleux, cuirassés d'argent, casqués d'ailes d'eider. qui s'en allaient à la conquête de quelque vierge endormie dans le rêve blanc d'une île solitaire entre les glaces; il faisait revivre les fiançailles et les triomphales aventures des jeunes hommes presque divins de la blanche Scandinavie. Et des exploits qu'il chantait, des valeureuses amours dont il célébrait les douleurs et les joies, elle sentait qu'il eût été capable, en ces temps fabuleux. Vraiment, elle trouvait tout simple, naturel, qu'il rêvât des commandements d'armées, et des victoires sanglantes sous le soleil couchant, et des trônes conquis par des flamboiements d'épée ! Il aurait si bonne grâce, fier et beau comme il Tétait, sous la couronne de fer d'un aventuriej- royal ! Ah! ce petit homme qui avait voulu, un matin, qu'elle montât dans une de ces voitures comme en ont les nains des cirques. Il la faisait sourire, — car, enfin, elle était parisienne, elle avait trente ans, elle était très sérieuse, — mais, en même temps, il l'emportait dans de magnifiques chimères! Puis, M"® d'Aveleyne survenait, interrompant ces gloires; à cause d'un oiseaumouche qui s'était évadé par une vitre brisée ou d'un ara qui avait failli s'étrangler avec la
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chaîne attachée à sa patte. Suzanne en voulait un peu, sur le moment, à la petite vieille, tatillonne et maniaque, qui la faisait redescendre du valhalla des Ases au perchoir des perroquets. Mais elle ne se fâchait pas, elle riait. Elle aimait tant sa cousine, à présent. Parce que dans la volière d'Isaurine, il y avait un aiglon.
Des jours, beaucoup de jours, des mois passèrent, heureux.
Elle se trouvait si bien à Thùtel d'Aveleyne qu'une fois — M. de Norvaisis obligé d'assister à quelque dîner d'hommes, — il lui arriva, après le départ de Swen, pendant qu'Isaurine, remontée dans sa chambre, bavardait avec Suzon, de s'attarder dans la serre jusqu'au soir, prête à sortir, le manteau sur les épaules. Et elle marchait lentement, lentement, dans l'allée, l'âme éparse en de confuses rêveries. Ce jour-là, Swen, avec ses jeunes furies héroïques, avait raconté les noces de Siegfried et de la pâle Gutrune; et elle ne songeait pas à ce qu'il avait dit. mais elle avait, partout, fluante en elle comme un lait tiède mêlé au sang, la réminiscence caressante d'une voix.
Et. après la tiédeur du jour, le rose crépuscule emplissait tout le jardin où s'ensommeillaient les Heurs, les oiseaux, avec un peu plus de
parfums, avec un peu moins de murmures; le mystère, déjà, d'un peu d'ombre, prolongeait les avenues, éloignait les murs, faisait croire à de l'horizon; le parc, vitré, donnait presque l'illusion d'une forêt odorante et gazouillante, où se meurent des efluves. Mais il y avait, — un jour d'orage peut-être, — dans plus d'espace, de l'étouffement ; il semblait à Suzanne, que l'air, comme elle-même, avait peine à respirer. Elle se sentait si lasse, sans raison, qu'elle se laissa choir dans un fauteuil de bambou, y resta immobile, les bras pendants, regardant sans les voir les grands buissons de roses qui étaient dans la pénombre comme un rouge incendie aromal. Et elle ne songeait à rien, non, vraiment, à rien. Elle n'était ni triste ni contente, comme bercée sur une pente. Une âme à vaul'eau, inconsciente du courant.
Quand, par instants, elle reprenait possession d'elle-même, elle ne se souvenait point d'avoir été jamais ainsi.
Pourtant, si, elle se rappelait un soir, au bord de la mer, où elle avait connu cette dispersion de soi-même dans les langueurs des choses, cette fonte dans le néant. Mais, à l'heure où. Jadis, elle fut comme à présent, elle pressentait, en une craintive et paresseuse espérance, la pré-
sence possible, prochaine peut-être, de M. de Norvaisis. Mais, ici, ce soir, personne ne pouvait venir; non, personne. Qui donc fût venu?
Puis, cette conscience incertaine de son alanguissement s'évanouissait elle-même. Suzanne s"enfonrait plus avant dans le rien très doux du rêve qui ne sait à quoi il songe. Autour d'elle, un peu plus d'ombre, mystérieuse et caressante, et plus d'endormantes odeurs.
Elle tressaillit! Il lui semblait qu'on avait marché sur le sable. Swen y non. il était parti. Isaurine? oui, peut-être. Mais elle ne se retourna point, elle était trop lasse. Longtemps, elle resta sans mouvement, dans les ténèbres envahissantes ; elle ne savait plus qu'elle vivait. Pourtant, peu à peu, s'émut dans tout son corps un voluptueux instinct de se pencher, à peine, vers la gauche, attirée. C'était comme l'irrésistible et très doux vertige d'un abîme qu'on ne verrait et qu'on aimerait. Elle ne voulait pas, elle était obligée de vouloir s'incliner, tourner les yeux, vers... vers qui?
Si lentement, ploya son buste, avec le geste d'un bras qui veut entourer un cou...
Elle faillit mettre sou bras au cou de Swen ! de Swen, qui était revenu, de Swen agenouillé dans le sable, tout près d'elle, et qui la regardait
avec la délicieuse tendi'esse de ses chers yeux.
— Ah ! je ne vous aime pas ! cria-t-elle.
En même temps, effarée, avec des gestes de folle, elle s'enfuit.
Elle ne monta pas dans sa voiture : elle avait, instinctivement; besoin de marcher, de courir, de fuir soi-même. Une seule pensée très nette : être seule, en sûreté, dans sa maison.
Elle rentra chez elle. Elle aurait voulu s'enfermer; mais il y a les valets, les caméristes, qui sont autour de vous; quoi qu'il soit arrivé, ils sont là, gênants, encombrants. « Bien, bien, laissez-moi. » Elle était un peu souffrante, elle ne dînerait pas, ou elle dînerait dans sa chambre ; elle n'irait pas ce soir, à ce bal du ministère de la justice. « Ah! quand M. de Norvaisis rentrera, vous lui direz que jai envoyé un télégramme, que je reste chez M"^ d"Aveleyne, qui est malade... >' Non, ce prétexte lui déplut; pourquoi? elle ne savait pas ; il lui déplaisait. « A'ous direz à M. de Norvaisis, simplement, que je ne suis pas revenue... » Et elle ne s'apercevait pas qu'elle ordonnait un mensonge. «Mais allezvous-en donc, eniin! » Et elle poussa la porte, et elle s'enferma.
Assise, les br;is entre les jambes, elle regardait tixement devant elle, sans rien voir des ob-
jets réels, — cette façon de regarder en soi.
C'était vrai ! c'était vrai ! elle s'était penchée vers Swen invisible, qu'elle ne savait pas là. qu'elle sentait là et elle avait défailli vers lui, avec Tangoisseux et délicieux désir de lui mettre ses bras au cou : elle avait jeté éperdument ces mots : « Je ne vous aime pas! » Mais, alors, c'était donc que...
Elle se dressa. Elle se mit à marcher dans la chambre. Elle n'osait plus regarder en elle-même. Elle avait peur d'y voir des choses terribles. Elle les voyait. Oh! comme l'hypocrisie de toutes les excuses qu'elle s'était données à elle-même, depuis deux mois, depuis trois mois, lui apparaissait, détestable. Ce n "était pas par amitié pour sa cousine, non, ce n'était pas pour cela qu'elle était allée, après des semaines de rêverie en vain repoussée, à l'hôtel d'Aveleyne. qu'elle y était revenue tous les jours, à la même heure ; et ce qui l'y attirait, ce n'était pas non plus le plaisir, avouable, tout naturel, de retrouver son petit camarade d'autrefois : celui qu'elle allait voir, avec (jui elle se plaisait, de qui elle écoutait, enthousiaste et extasiée, les récits, ce n'était pas le petit Swen. l'enfant de la vallée du Neckar, c'était le comte de Shelsëa-Kalix, un jeune homme, qui était beau!
Elle s'était inclinée vers lui... elle ne serait pas partie s'il avait su la retenir! Oh! c'était abominable. Elle avait eu. un instant, ce vertige de tomber sur la poitrine de Swen,
Non, ce n'était pas possible, cela. Elle se révoltait, elle niait sa faiblesse, disait à ses remords : « Vous mentez! » Elle aimait Edme si tendrement, si ardemment. Elle n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais que lui. Ces dix années furent si belles et si douces! Quel homme le pourrait valoir, qui donc n'était pas moins beau, moins séduisant, moins admirable que lui?
D'ailleurs, elle était une honnête femme. Même n'aimant pas son mari, — elle l'adorait! elle Tadorait ! — elle eût été incapable de faillir. Ah! oui, il y a des épouses, qui, lasses d'un long hymen, s'abandonnent à des rêves, acquiescent à des tentations. Elle n'était point de celles-là. Mondaine, elle ne ressemblait pas à tant d'autres mondaines; elle n'avait jamais consenti aux flirtations, peu graves, qui sont de mode. Elle était et serait toujours l'irréprochable compagne de M. de Xorvaisis. La pensée d'appartenir à un autre, si elle lui était venue, — elle ne lui était pas venue, nelui viendrait pas ! — lui aurait semblé une inconcevable chimère. Et elle ne s'enorgueillissait même pas
(le celte fidélité à son devoir. La vertu lui était riaLurelle, indispensable, faisait jjartie de son être. Pour cesser d'être honnête, il eût fallu ({Q'elle cessât d'être elle-même. Elle était pure et constante, comme on est blonde ou brune, simplement, fatalement.
De sorte que, peu à peu, elle se calma.
A coup sur, elle avait exagéré la gravité de cette faiblesse, tout à l'heure. Elle ne ï)Ouvait pas croire — se connaissant, — qu'elle eût un reproche sérieux à s'adresser. C'était l'austérité même de son innocence qui l'avait induite à s'attribuer une espèce de crime ; elle concevait bien ce qui avait dû se passer en elle : ce petit Swen, elle l'aimait d'une tendi-esse familière et câline, comme elle aurait chéri, plus vieille, un tils qu'elle aurait eu; et elle avait eu l'inconscient désir de l'embrasser comme on embrasse son enfant. Puis, dans la serre pleine de fleurs et de soleil mourant, il y avait cette chaleur d'orage qui alanguit les nerfs, berce langoureusement l'esprit; et l'on est troublée sans raison; on éprouve un besoin de glissement, d'abandon dans la douceur de ne pas être... Ah! par exemple, elle ne s'exposerait plus à un péril qui avait pu la faire douter de son imperturbable attachement à son devoir, qui avait pu lui
faire croire qu'elle aimait moins M. de Norvaisis.
Elle l'aimait tant! ils avaient été si longtemps heureux, ils le seraient si longtemps encore... ils le seraient toujours!
Avec la joie presque brutale de quelqu'un qui s'éveille d'un songe où il fut criminel, elle se répétait : « Étais-je folle! étais-je folle! »
Elle saisit un cordon de sonnette, qu'elle tira violemment.
Xe jamais revoir le comte de Shelsëa-Kalix, voilà ce qui importait avant tout; elle songeait : « si je priais Isaurine de ne plus le recevoir? ^ mais il faudrait fournir des explications; elle imaginerait, elle imagina un autre moyen de se tirer de souci.
La femme de chambre venait d'entrer.
— Apportez-moi de quoi écrire, dit Suzanne.
Et elle écrivit, très rapidement, à M"^ d'Aveleyne, que M. de Norvaisis se voyait obligé, tout à coup, de partir pour un voyage de plusieurs mois ; qu'il emmenait sa femme ; qu'elle n'aurait même pas le temps d'aller embrasser sa cousine ; et elle la reverrait au retour, vers l'automne. Etait-ce tout? Non, elle ajouta quelques mots, très aimable, très tendres, pour Swen. Il fallait être juste : ce n'était pas de la faute de ce pau-
vre enfant, tout ce qui arrivait; et elle lui devait un adieu. La lettre close, Suzanne se sentit tout à fait tranquille. C'était très bien. M'" d'Aveleyne, qui ne bougeait que très rarement de chez elle, n'apprendrait rien qui démentit l'absence de sa cousine. Et Swen? eh bien, Swen, il croirait ce qu'il voudrait; il se divertirait en enseignant des airs aux bouvreuils et en mettant des étiquettes aux tiges des arbustes.
La femme de chambre était toujours là, attendant.
— Faites porter cette lettre chez M"* d'Aveleyne, par le valet de chambre ; il n'attendra pas la réponse, il dira qu'il est pressé, parce qu'il faut qu'il aide à emporter des malles; allez vite, puis vous préparerez la toilette rose et mauve avec le corsage d'alençon.
Oui, après le dîner, elle s'habillerait. Pourquoi donc n'irait-elle pas à ce bal du ministère de la justice, — M. de Norvaisis devait venir la prendre, — puisque tout s'arrangeait au mieux, puisqu'elle n'avait jjIus aucun sujet d'inquiétude et puisque, de toute aventure, il ne lui restait rien qu'un peu de migraine à cause de tant de fleurs trop odorantes dans la serre de la cousine Isaurine? presque rien, une chaleur aux tempes, qui se dissiperait vite.
Et jamais autant que dans les jours qui suivirent M""* de Norvaisis ne s'était montrée acharnée aux plaisirs, bals, dîners, premières représentations, tant elle était éloignée de garder qujel- ■que préoccuption fâcheuse! Elle eut mille fantaisies, comme du temps où, épouse déjà, elle était encore petite fille. Elle imagina de vendre ses équipages, d'en racheter d'autres; il fallut remplacer les chevaux de selle aussi; plus d'un matin, dans quelque rue près de l'avenue de la Grande- Armée, elle regarda, le gant sur la manche de son mari, trotter, galoper, marcher au pas, les bêtes <]ue vantent des maquignons enthousiastes. Mais ce qui l'occupa surtout, ce fut de renouveler l'ameublement de son hôtel. Ils l'ennuyaient enfin, ces fauteuils ces tentures, ces bibelots, toujours les mêmes. Elle avait comme un besoin fiévreux de remuement ; elle courut tous les magasins — dans les quartiers riches ou dans les rues de banlieues — où Ton vend des choses rares, bizarres, imprévues; elle n'employa moins de trois semaines à remplir toute la maison d'on ne .sait quel fantasque tohu-bohu de meubles, d'étoffes, de menus objets, de tous les temps, de tous les pays; presque j)as de choix, aucune harmonie ; les bahuts renaissance faisaient face à d'énormes bouddhas de jade, accroupis sur des
roches de bois doré, le satin broché des chasubles s'encombrait, sur les cheminées, en face des miroirs de Venise où dansaient des arlequins et des colombines, de figurines en faïences de Majorque et de ces grands calices en cristal de roche, incrustés des pierreries, pareils à de longs lys transparents où grimperaient des insectes de rubis et d'émeraude. Les soirs, après tant de courses d'un bout de Paris à l'autre, après les soucis de l'installation à laquelle elle présidait elle-même, Suzanne, quelquefois, était si lasse qu'elle priait M. de Norvaisis de ne point demeurer auprès d'elle. « Je n'en peux plus, tu vois, je dors debout! » De sorte qu'il s'étonnait, la considérait d'un regard qui s'alarme. Mais non, il savait bien de quel éternel amour elle avait pour lui seul le cœur plein ! « Repose-toi, ma Suzanne, dors bien» disait-il. Dormait-elle? sans doute, après toutes ces fatigues.
Puis, quand la nouvelle installation fat terminée, M"" de Norvaisis résolut de donner un bal qui serait le plus éclatant et le plus splendide de la saison; ce fut, en effet, une fête dont on parla. Tous les luxes et toutes les élégances, toutes les illustrations mondaines, se coudoyaient cette nuit-là dans l'hôtel restauré. Splendeurs d'épaules nues et de chevelures allumées de diamants
parmi le pèle-môle des fracs chamarrés d'ordres. Tandis que, par les fenêtres entr'ouvertes, montait de la cour le brouhaha et le piaffement des équipages, les musiques de deux orchestres faisaient tourbillonner les couples dans la frénésie mesurée des valses et des cotillons. Et, en la fierté de sa beauté sans rivale, M™* de Norvaisis Iriomphait, avec des condescendances de reine qui accueille ses courtisans les jours de baisemains. Comme elle passait près de la porte où un valet, en livrée rouge et or, annonçait les invités :
— Son E.xcellence ]\I. Christian Bajesco, lança le valet.
— Madame, dit après un lent Salut Christian Bajesco, long et maigre diplomate, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du prince de Mèsie, j'ai l'honneur de recommander à votre bienveillance Son Altesse Royale le comte de Shelsëa-Kalix.
Elle tomba contre un fauteuil qui était là, derrière elle; elle se retint des deux mains au dossier; et elle avait baissé les yeux pour ne point voir Swen, qu'elle voyait cependant.
Christian Bajesco reprit :
— Le comte de Shelsëa-Kalix part demain pour la Mèsic où il va prendre, au service du
prince mou maîlre, le commandement d'une compagnie de volontaires. Son Altesse nous sera d'un grand secours dans la guerre que nous soutenons, forts de notre bon droit, contre un redoutable ennemi: et elle ne pouvait pas attacher à sa dernière nuit parisienne un plus agréable souvenir que celui de vous avoir été présentée.
Le diplomate, ridicule à peine, ajouta :
— Ce sera une veillée des armes, dans la plus belle des fêtes.
Puis, ayant salué encore, il fit un pas en arrière, tourna comme une marionnette d'orgue de Barbarie, s'éloigna vers un groupe de gens graves qui avaient sur leur poitrine des rubans de moire violette ou rouge et des étoiles de pierreries.
Suzanne s'était assise, craignant de défaillir.
Elle se maîtrisa, elle dit très vite, à voix basse, presque sans remuer les lèvres, sans lever les yeux :
— Pourquoi êtes-vous venu? Que faites-vous ici? Vous avez bien dû comprendre que je no voulais plus vous voir.
Il ne l'interrompait pas.
Elle reprit :
— Voyons, ce qui vous amène, dites-le vite, on nous regarde.
GRANDE-MAUUET 355
De quoi avait-elle peur? on les regardait? non; mais, les eut-on regardés, qu'aurait-on trouvé d'extraordinaire à une causerie entre celle qui donnait ce bal et un jeune homme ({u'on venait de lui présenter? N'importe, sans s'expliquer la cause de son effroi, elle s'effrayait.
Il restait silencieux; elle demanda encore :
— Pourquoi étes-vous venu?
Avec la douceur plaintive d'un enfant qui souffre /
— Pour vous dire adieu, balbutia-t-il.
Elle avait dressé la tête, elle le vit; il était très grand, très swelte en son uniforme d'officier mèsien ; costume un peu singulier, théâtral, trop élégant, où il réalisait, eùt-on dit, comme en une féerie guerrière, un peu de la chimère de ses héroïques espoirs. Cet habit lui seyait. Elle ferma les paupières.
— Adieu?
— Adieu? répéta-t-il.
— C'est vrai, on vient de me dire... vous commandez à des volontaires. Vous quittez Paris? Vous allez vous battre? Bien. Maintenant, partez.
Elle lui disait de partir. Il lui semblait que quelque chose qui était sa chair et son cœur se déchirait en elle; mais elle souriait, parce qu'elle
était dans cette fête, parce que toute cette foule passait devant elle en l'admirant.
Il ne bougeait pas. Comme im aveugle sent le soleil, elle sentait, courbée, sur ses cheveux, sur sa peau, sous sa peau, ce regard de Swen, qui la pénétrait toute.
— Avant de m "éloigner pour toujours, dit-il, il faut que je vous parle.
— C'est impossible.
— Il le faut.
Il parlait d'une voix triste toujours, plus ferme.
— Eh bien! dit-elle, un instant vaincue, asseyez-vous à côté de moi, et parlez, sans me regarder, comme si nous causions du bal, des danseurs, des toilettes.
— Merci.
Ils étaient près l'un de Tautre. pas trop près, parmi les bruits de pas, la musique, les rires. Elle cachait, de son éventail, le halètement de sa gorge. Elle saluait quelquefois des hôtes reconnus. Lui se penchait un peu, pas vers elle, le visage indifférent, proférant, les dents serrées, des mots brefs. Il disait :
— Vous avez joué un jeu cruel. Est-ce que je demandais quelque chose? est-ce que j'espérais ({uelque chose? Si la cousine Isaurine ne m'a-
vait pas poussé chez vous, vous ne m'auriez jamais vu, puisque vous êtes mariée! Je vous aurais aimée de loin, les yeux vers vos fenêtres; c'eût été, avec beaucoup de souffrance, une espèce de bonheur. Et je n'ai pas cherché à vous revoir, moi, après cette unique visite. A tous mes rêves déçus je trouvais une amère consolation dans le jardin où vous avez joué, enfant. Je ne gênais personne en baisant des fleurs sur les tiges où, jadis, vous en avez cueilli; je ne vous offensais pas en adorant dans votre miroir l'absence de votre image. Oui! quelquefois, des colères me prenaient quand je songeais que vous aimiez un autre homme, que vous lui apparteniez. J'avais des besoins d'insulter, de tuer votre mari! et je l'aurais tué, certes, si un duel nous avait mis en face l'un de l'autre, l'épée à la main. Mais je n'avais pas le droit de troubler votre heureuse paix; je refrénais mes jalousies et mes haines, et j'avais pour amis les plus vieux oiseaux de la volière, que vous aviez fait monter jadis, de doigt en doigt, jusqu'à vos lèvres, qui avaient peut-être becqueté votre bouche. J'étais quelqu'un do désespéré, qui ne se phiint pas, (jui se réjouit même de ne pas souiTrir davantage. Mais vous êtes venue! pourquoi"^ qui vous appelait? Vttus êtes venue, très souvful. Alors, moi,
j'ai pris l'habitude de vous voir tous les jours. Et vous ne pouvez pas vous figurer les délices oîi je défaillais, quand vous poussiez la porte de verre, quand vous apparaissiez, plus belle que tout ce qui existe, quand vous me tendiez votre main, que je ne serrais pas. puisque j'avais promis d'être sage. Hélas! je ne concevais aucune espérance qui vous put alarmer. Votre pureté parfaite, je la gavais, et j'étais content que vous fussiez la pins vertueuse des épouses; je vous aimais mieux, parce que vous ne m'aimeriez jamais. ^lais votre vertu ne vous autorisait-elle pas à un peu de miséricorde? Ces joies, de vous voir, de vous entendre, puisque vous me les aviez accordées, ne pouviez-vous pas me les laisser, à moi, qui n'aurais pas osé les demander? Non, vous vous êtes enfuie, et sans retour! et jamais je ne vous aurais revue, si, ce soir, après un mois d'inexprimaljles supplices, je n'étais entré chez vous, présenté par cet indifférent. Que le ciel vous épargne d'endurer ce que j'ai souffert pendant ces trente jours, pendant ces trente horribles jours! Car je vous attendais, je vous attendais sans cesse. D'abord, j"ai cru à votre voyage, à cause de la lettre que vous avez écrite à M"^ d'Aveleyne. Mais les journaux parlaient de vous, de vos toilettes, vous n'étiez pas partie!
(iRANDE-MAGUET 35»
Et VOUS ne veniez pas. Je vous espérais, à toute heure, à toute minute. Je ne pouvais pas rester toujours chez votre cousine; je me tenais dans la rue, près de la porte de l'hôtel, vous guettant. Quand s'approchait une voiture qui ressemblait à la vôtre, tout mon cœur s'ouvrait; j'allais vous voir! Non, la voiture passait. J'attendais encore. Et, quand c'était la nuit, je me disais : « Suzette viendra demain. » Demain était pareil à hier, — vide, sans vous. Pourquoi ne veniez-vous pasr^ Vous avais-je offensée "PN'avais-je pas gardé mon serment de ne vous point parler de mon amour, oh! de mon profond et insurmontable amour? Est-ce que vous n'auriez pas dû. puisque la suprême joie m'était pour toujours interdite, puisque moi-même je n'aurais pas voulu d'un bonheur où se serait diminué mon respect, me laisser au moins la consolation de votre présence, quelquefois, et de votre main un instant dans ma main, et de votre voix me disant : « Au revoir! » Non, vous avez voulu que je connusse toute l'horreur du solitaire désespoir. Ne pensez pas que j'aie de la colère contre vous. Je ne sais que vous aimer! Si j'ose vous accuser, c'est que je vous ai depuis longtemps absoute. Cependant mon angoisse devenait intolérable. Si près de vous, et si loin ! si près de votre bonheur, moi,
misérable! J'ai pensé que je ferais bien de partir. Aucune distance, je le savais, ne m'éloignerait de vous ; vous seriez toujours dans mon âme et dans mon cœur; mais, quitter Paris, aller très loin, ce serait une façon de me montrer obéissant à votre désir de ne jamais me voir; je crus que je devais vous aider à être cruelle. On parlait de cette guerre, là-bas, dans un pays de torrents et de montagnes; point de batailles rangées, guerre d'escarmouches et de surprises ; tout à coup une trompette sonne dans la nuit, et il faut combattre mal éveillé encore! on peut mourir en héros. Puis, n'était-ce point une espèce de devoir, pour moi, prince sans Etats, de combattre pour un prince menacé de perdre les siens? J'ai offert mon épée. Mais, aujourd'hui, quelques heures avant le départ, le courage de m'éloigner sans vous voir une dernière fois, m'a manqué; Pardonnez-moi si j'inquiète, un instant, votre indifférence heureuse. Ceux qui s'exilent ont droit à quelque indulgence; il faut avoir un peu de pitié pour ceux qui jamais plus n'en demanderont. Et, maintenant je vous ai vue, je vous ai dit adieu, je pars, oh! sur l'honneur de mon nom. je vous le jure, je pars! et tout est fini, comme si j'étais mort. Elle écoutait. La délicieuse et acerbe voix, sor-
tant des dents serrées, en brèves phrases plaintives, — comme dans des entrecoupements de soupirs retenus, — la pénétrait, la charmait, l;i lacérait aussi. C'était, très vite l'un après l'autre, de petits coups d'un couteau enduit (de miel; la douceur fondante se mêlait au sang douloureux des blessures. Mais, victorieuse de soi, elle remerciait, d'inclinations de tète, les saints de la foule passante. Sans cesser d'entendre et de sentir tomber en elle par fines pointes aiguës l.i désolation de Swen, elle promit une valse à un attaché d'ambassade, en habit rouge; et son éventail allait et venait. Qui donc aurait pu croire qu'un désespoir se racontait à une involontaire miséricorde, ici, dans les opulences et les amusements de cette fête? Swer. et Suzanne assis pas trop près l'un de l'autre, paisibles, souriants, corrects, et ne se regardant pas.
Il se taisait. Il fallait pourtant qu'elle lui répondit, puisqu'il souffrait! Elle commença de parler, sous les marabous de l'éventail. Elle l'assurait qu'elle n'avait pas de reproches à se faire. Si elle était venue chez la cousine Isaurine, c'était par amitié pour lui; pouvait-il être fâché à cause de l'amitié qu'elle lui avait témoignée'? Et, si elle n'était pas revenue, c'était de
crainte qu'il se méprît, qu'il attribuât à un autre sentiment, qu'elle n'éprouvait pas! qu'elle ne devait pas éprouver! les familiarités toutes naturelles dont elle avouait qu'elle avait peine, se souvenant des jeux d'autrefois, à se défendre quand ils se trouvaient ensemble; il valait mieux, pour lui-même, qu'elle eût cessé d'aller chez la cousine Isaurine. Et maintenant il partait ? dés demain? il allait faire la guerre, se rendre digne d'un trône en défendant un souverain? il avait eu raison d'offrir son épée, bientôt glorieuse. Il était d'un cœur tel que le sien de se hasarder en de nobles entreprises! Et il ne tarderait pas à oublier, dans d'héroïques distractions, un amour qu'il avait tort de juger éternel. Quant à elle, elle ne le blâmait pas d'être venu ce soir, puisqu'il partait; il avait bien fait, soit, devenir lui dire adieu ; même elle le remerciait d'en avoir eu la pensée, parce qu'elle se rappelait toujours la vallée du Neckar, où il avait été pour elle un bon petit camarade. Et elle était contente de l'avoir revu, et elle lui souhaitait bonne chance...
Elle disait ces choses banales en mordant les plumes de l'éventail; le cœur traversé d'angoisses, elle craignait ijuc ses yeux uc fussent pleins de larmes.
Mais l'attaché d'ambassade se rapprocha et dit en s'inclinant :
— C'est cette valse, n'est-ce pas, madame, que vous avez daigné me promettre?
Elle lui prit le bras rapidement, ils rejoignirent les danseurs; en se levant, en s'en allant, en s'enfuyant presque, elle ne s'était pas retournée.
Elle dansa, le gant sur l'épaule rouge, ayant aux lèvres rindifférence du sourire accoutumé.
Elle ne regardait pas du côté où Swen avait dû rester assis. Elle ne voulait pas regarder de ce côté. Elle fermait les yeux quand le hasard du tournoiement la rapprochait du coin où ils se parlaient tout à l'heure. Est-ce que son danseur n'aurait pas pu l'emmener dans un autre salon? N'importe, elle ne verrait pas le comte de Shelsëa-Kalix, dans son uniforme un peu singulier, qui lui seyait.
L'orchestre se taisant, l'attaché d'ambassade la reconduisit vers la place qu'elle occupait avant la valse; elle avait les paupières closes; en s'asseyant, elle ne les rouvrit point. Swen se tenait là, à côté d'elle; sans doute il se tenait là. Pourquoi était-il resté? il lui avait dit adieu, il n'avait plus rien à lui dire. Il aurait dû, puisque toutes les paroles avaient été proférées, puisqu'elle lui avait souhaité bonne chance,
profiter du moment où elle dansait, pour s'éloigner, pour disparaître. Mais non. il était resté...
Malgré elle, l'éventail levé, elle tourna les
yeux
■ La chaise vide ! Personne ! Comment ? parti ? Elle se leva. Elle se répétait, dans une palpita- Lion des lèvres : « Parti ! parti ! »
Eh bien! oui; pourquoi serait-il demeuré? qu'avaient-ils à se dire encore ? il avait compris ({ue sa présence prolongée deviendrait importune. A la bonne heure. Voilà qui allait pour le mieux. Elle était tranquille.
Elle se mit à marcher très vite à travers l'élégante cohue, saluant et souriant, un peu affairée, avec cet air de s'informer si l'on s'amuse, qui convient aux personnes qui donnent des fêtes. Et elle jetait des regards çà et là. Swen? est-ce qu'elle le cherchait? non, certes! elle s'assurait, voilà tout, de salon en salon, qu'il était parti vraiment; ce qui la rendait contente, c'était de ne pas le rencontrer. Puis quand elle fut certaine, ayant partout fureté de l'œil, qu'il nétait plus là, elle recommença d'aller de groupe en groupe, vivement, un sourire d'hospitalité aux lèvres, indifférente, — le cherchant !
Une colère la prenait contre ces gens qui passaient, qui riaient, qui dansaient. Qu'est-ce quils
(jRAM)E-MA(lUKT 365
faisaient là, tous ces imbéciles, les vieux, les jeunes, les hommes, les femmes, avec leurs toilettes et leurs chamarrures? Qui les priait de rester? Il y en avait qui se tenaient (ie])Out devant le buffet, qui buvaient du Champagne en riant; et ils avaient de l'esprit: et c'était charmant ; elle aurait voulu qu'un grand vent défonçât toutes les fenêtres et toutes les portes, et enlevât tout ce monde en soulïlant les lumières !
Car le cœur lui manquait, et elle se sentait, riant à tous, près de mourir.
Ne plus entendre ces gaités ! Ne plus voir ces luxes et ces joies ! Ah çà ! ils resteraient donc ici jusqu'à ce qu'enfin, n'en pouvant ijlus, vaincue, elle tombât sous leurs pieds? alors, ils lui marcheraient dessus.
Un moment, pour ne point choir — dans toute la belle clarté bruyante de la fête, — elle dut se cramponner à une tenture. Elle ne pouvait pas reprendre haleine. Elle glissa le long de la muraille, derrière les quadrilles, inaperçue, poussa une porte, traversa le boudoir, monta l'escalier, tout essoufllée encore, se trouva dans sa chambre éclairée d'une veilleuse, se jeta dans un fauteuil, et, les coudes aux genoux, la tête entre les mains, elle fondit en larmes.
Elle pleurait, elle pleurait encore, contenant,
d'un mouchoir sur sa bouche, des cris, qui, rentrés, lui déchiraient la gorge; et ses larmes, -après l'arrêt d'un étouffement, coulaient plus •abondantes, comme de l'eau se précipite de l'autre côté d'un obstacle.
Puis elle ne bougea plus ; elle demeura longtemps sans parole, sans pensée peut-être, semblable à quelqu'un qui ne vit pas.
Enfin, les prunelles gonflées et mouillées, elle leva la tête.
Elle regardait autour d'elle, d'un œil vague, qui veut reconnaître, se rappeler.
Elle était dans sa chambre; des musiques montaient, légères, se posaient, comme des ailes lasses, sur le tapis, à ses pieds, avec un mourant murmure de piétinements lointains, de rires...
Il était parti! Elle se souvint, il lui avait dit adieu, elle ne le reverrait plus, il était parti! •et il y avait en elle l'amer néant d'un veuvage.
Oh ! maintenant, elle ne pouvait plus se mentir à elle-même. Pourquoi souff'rait-elle ? pourquoi pleurait-elle intarissablement? pourquoi, tout à l'heure, quand il lui parlait avec sa voix si douce et si cruelle, avait-elle senti tout son être s'ouvrir, épanoui et déchiré à la fois? pourquoi n'avait-elle pas voulu, pendant la valse.
regarder du côté où il devait être encore ? pourquoi, ensuite, disparu, lavait-elle cherché, irrésistiblement, avec la peureuse et passionnée angoisse de se trouver tout à coup en face de lui, et l'espoir de le fuir quand elle l'aurait retrouvé? et pourquoi, depuis tant de jours, sa pensée sans cesse occupée de lui? fiourquoi le retour, les visites, chaque après-midi, à Thôtel d'Aveleyne, et son bras qu'elle avait voulu mettre au cou de Swen agenouillé, et son épouvante, et sa disparition, et son emportement à travers les tumultes mondains où l'on oublie peut-être?
Parce quelle l'aimait, parce qu'elle laimait!
Oui, jeune, fier, différent de tous les autres, beau comme le rêve héroïque d'une fiancée royale, et si pur et si tendre, elle l'aimait. Dieu du ciel! elle se dressa dans un cri : elle aimait Swen !
Alors, contre elle-même, une fureur l'emporta. Et elle se méprisait, avec des bégaiements de rage. Misérable créature! Traître cœur et lèvres perfides! Pareille à celles qui rompent leur serment, pour qui l'honneur de l'époux est une chose qui n'importe guère, et dont le baiser aime à changer de bouche, pareille, enfin, à celles qui ont un amant, ou des amants. — voilà ce qu'elle était! Quelqu'un qui dirait
d'elle : « Une honnête femme, » serait un sot, s'il ne riait pas en le disant, et elle eut l'envie, en passant devant la glace, de cracher sur son reflet.
Mais elle était forte. Elle n'était plus la petite £lle de jadis, aux volontés incertaines, qui cédait au destin. Elle aimait, soit, elle aimait Swen! Jamais l'aveu de cette tendresse ne lui échapperait des lèvres. Méprisable? non. N'avaitelle pas résisté à l'amour qui était en elle? ne l'avait-elle pas vaincu? Ce soir, encore, elle avait interdit toute espérance au comte de Shelsëa-Kalix, elle avait approuvé le départ qu'il lui annonçait ; plutôt que de la honte, elle devait éprouver de la fierté, — étant victorieuse. Et non seulement elle sortait intacte, toujours digne de l'époux, de cette lutte contre une passion redoutable, mais sa volonté dompterait cette passion, l'annulerait. Swen, elle ne 1 aimerait pas, puisqu'elle ne voulait pas l'aimer. Ce n'est pas parce qu'un enfant souffre et pleure, et s'éloigne, qu'une femme comme elle cesse d'être ce qu'elle fut, et d'honorer le nom qu'elle porte.
Debout devant le miroir, elle répara le désordre de ses cheveux, éteignit d'eau la rougeur de ses paupières, essaya de sourire: sourit; elle allait
GRANDE-MAGL'ET 3G9
revenir dans le bal, où son absence avait dû être remarquée ; elle marcha vers la porte.
Elle s'arrêta, elle avait peur; de quoi donc? de le revoir, en bas? non, elle savait bien qu'il avait tenu parole, qu'il était parti; il n'était pas de ces hommes adroits, — ceux-là n'aiment point — qui menacent d'une absence en un calcul sournois. Il s'était éloigné pour toujours, après l'adieu. Mais elle avait peur d'espérer qu'elle le retrouverait ! Et, de toute façon, il valait mieux, défaite comme elle était, qu'elle ne se montrât pas. D'ailleurs, la fête devait toucher à sa fin. Les bruits des danses et des rires montaient plus rares, disséminés, dans plus de silence; et M. de Norvaisis, sans doute, reconduisait les derniers hôtes.
Elle avait une chaleur au front, ayant eu la fièvre. Elle poussa le fauteuil vers la fenêtre, écarta les rideaux, l'ouvrit toute grande, s'abandonna dans le fauteuil, ne bougea plus, à demi couchée, aspirant l'air.
Ce serait bientôt le matin. Une pâleur d'aube, presque rose, là-bas, là-bas, inquiétait d'un rayonnement pâle les ombres, comme la palpitation d'une immense palme invisible écarterait mystérieusement des fumées. Partout, sur les maisons silencieuses, sur b'S grands
parcs voisins où ne tremblait pas une feuille, et sur le lointain de la ville, une grande paix, et de la fraîcheur. Repos plus profond d'être plus près de l'éveil. Candeur saine de l'air céleste, sans haleine humaine. Et ce silence, ce calme, cette fraîcheur enveloppaient Suzanne, la calmaient.
Qui savait si, tout à l'heure, en elle, comme dans le ciel, ne se lèverait pas une aurore, chassant les vaines ombres?
Dans l'innocence de l'avant-matin. elle se reprenait à espérer qu'elle n'aimait pas Swen. C'était peut-être une ardente pitié, rien de plus, qui l'avait émue. Il était si à plaindre, le pauvre enfant ; il s'en allait avec un si amer chagrin dans le cœur. Oui, en vérité, elle s'émouvait seulement de miséricorde. Elle se plaisait dans cette pensée, s'y rassérénait. Il est facile de se méprendre sur la nature d'un sentiment qu'on éprouve avec une très grande vivacité ; elle s'était crue amoureuse, parce qu'elle était trop passionnément ]»onne. Maintenant, à cause du jour prochain, elle commençait à voir plus clair en elle-même. Coupable, elle n'aurait pas été, en ce moment, si paisible. Elle était innocente, puisqu'elle n'avait plus de remords. Et, vraiment, la folle pensée qu'elle pût aimer un
autre homme que son mari! Est-ce qu'elle avait oublié tant de chères ivresses, et tant de doux abandons, et les cœurs mêlés et les lèvres jointes? Est-ce qu'on peut ne plus adorer celui qu'on adora! Allons, elle avait eu des heures de folie, — elle était très nerveuse depuis quelque temps ; X)Ourquoi cesserait-elle d'être heureuse, puisqu'elle le fut? est-ce que M. de Norvaisis s'était rendu moins digne de l'amour qu'elle lui devait ? non, toujours pareil à lui-même, toujours jeune, toujours beau, et la chérisant d'une tendresse attentive, sans cesse accrue. Quelle femme n'eût envié un tel mari, si noble, si soumis, si tendre ? Elle évoquait de chers souvenirs, s'y acharnait, s'en enveloppait, pour se défendre ; comme quelqu'un voudrait ne pas se dépouiller d'un manteau d'ouate douce, caressant, sous lequel il aurait froid. Et, en face d'elle, dans le ciel, sur les arbres, sur la ville, frémissait un souflle de clarté et d'éveil, dont s"éclaircissaient les brumes nocturnes. Dans un instant, Edme serait auprès d'elle, et, de l'haleine d'un baiser, il lui écarterait du front tous les obscurs soucis Ah! le
seul qu'elle aimât, c'était Edme.
Elle sentit une brûlure à son épaule, se leva dans un cri, se jeta contre le mur !
— Qu'avez- vous, ma Suzanne? dit M. de Nor-
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vaisis. C'est moi. Vous étiez lasse? tout le monde est parti. De quoi donc as-tu peur, chère âme? je suis là.
Elle avait peur, en effet, avec des tremblements dans tous les membres, ramassée contre la muraille. Elle s'effraya plus encore parce qu'il sapprochait ; et, quand il passa devant la fenêtre, quand la lividité de l'aube le souffleta, blêmi par la veille, vieilli d"un peu de fatigue, les yeux creux, Suzanne lui vit un affreux visage qu'elle ne connaissait point!
— Oh! dit-elle, non, non! ne venez pas!
Mais il s'avançait toujours, inquiet, ne comprenant point quelle épouvante la troublait; il l.i prit dans ses bras.
— Laissez-moi ! laissez-moi !
Elle voulait s'échapper, fuir ; il la serrait plus fort, baissant la tête, cherchant les lèvres de sa femme.
— Suzanne...
— Laissez-moi, vous dis-je !
Elle se tordait, elle ne voulait pas cette bouche sur ses lèvres: elle la sentit toute proche, et, alors, dans un sursaut qui le fit reculer :
— Mais laisse-moi donc, empoisonneur ! lui cria-t-elle en face.
Il la lâcha, elle s'enfuit plus loin.
C'avait été, à cette parole, comme si un cou]i de hache eût tranché quelque lien entre eux : ils restaient muets, se regardant.
Empoisonneur !
La parole qui ne fut jamais proférée, la parole avait jailli des lèvres de Suzanne, formidable, inoubliable, irrémédiable : de loin, ils se considéraient comme après une catastrophe, elle en robe de dentelle où couraient des bluets, lui en frac, la rosette rouge à la boutonnière, dans leur chambre conjugale où le désolé matin, ce réveilleur des rêves, mettait çà et là des mélancolies blêmes, ressouvenir d'un lointain cimetière ou pressentiment de tombes prochaines...
Le silence fut long. Enfin, la face terreuse, Edme, en étendant un bras :
— Oh! tu ne m'aimes plus! dit-il.
Et il tomba sur les genoux, il se traînait vers elle, il bégayait :
— Suzanne! Suzanne! tu ne m'aimes plus! tu en aimes un autre! Puisque tu as dit ce mot, c'est que tu ne m'aimes plus. Oh ! quelle pensée t'est venue? pourquoi, ce soir, cette pensée? Qu'ai-je fait qui m'ait rendu indigne, après dix ans, d'un pardon, — si tu as eu quelque chose à me pardonner, — depuis si longtemps accordé ? Suzanne, ma femme, je t'adore. Tu sais bien
que ma vie. mon espérance, ma seule raison d'aspirer l'air et de regarder le jour, c'est toi. Rétracte, rétracte l'abominable parole ! ou, plutôt, non, qu'elle soit oubliée ! Dire que tu regrettes de l'avoir prononcée, ce serait dire que tu l'as prononcée, en effet. Qu'elle n'ait jamais été dite! C'a été un bruit, évanoui, — un mot qu'on prend pour un autre. Tu es malade, tu as la fièvre, tu as eu un moment de délire. Mais tu ne te souviens plus d'un cri échappé ! et je n'ai rien entendu! et tu m'aimes! et je t'aime! et ce n'est pas vrai, que tu t'es détournée de moi avec horreur !
Elle, elle sentait qu'elle mourrait s'il la touchait encore. Comment ne l'avait-elle jamais vu tel qu'il était en effet, avec sa bouche dure, et son blême teint, et ses rides brutales, et ses yeux trop sombres, qui se striaient de sang, atroces? Les larmes même ne mettaient pas une douceur dans ces sinistres yeux. Et c'était extraordinaire que tout le monde ne devinât pas, rien qu'à le regarder, qu'il était un empoisonneur. Il fallait qu'elle eût été folle, dix ans, pour ne point remarquer qu'il avait, sur le visage, l'aveu livide et la grimace de son crime !
Elle eut, lui tout proche, un tel sursaut d'épouvante, qu'une fureur secoua M. de Norvaisis,
une fureur qu'exacerbait le désespéré plaisir de la voir si belle avec ses bras nus, avec ses épaules nues ; et, courbé vers elle, avec des dents grinçantes :
— Qui ainies-tu? tu vas me le dire. Tu aimes quelqu'un, je le sens, j'en suis sûr. Oh! misérable femme. Mais entends-moi bien, celui qui te veut, celui que tu veux, il ne t'aura pas, tu ne l'auras pas. Je suis ton maître et tu m'appartiens. Tu es à moi seul. Ta beauté m'a coûté assez cher pour qu'elle n'appartienne qu'à moi. Et tu n'auras pas d'amant, parce que je suis ton mari !
Mais, avant qu'il l'eût enlacée :
— Si vous me touchez, je crie, j'appelle!
— Appelle! crie!
— Je dis aux gens qui viendront que vous avez empoisonné Claire de Brezolles !
— Malheureuse!
Il détourna la tête, non pas à cause de cette menace, mais sous l'implacable mépris qu'elle avait dans les yeux !
Maintenant, elle marchait vers lui, déchevelée, la lèvre frémissante; et, montrant d'un long geste la porte :
■ — Sortez d'ici! vous avez empoisonné votre femme! vous avez versé, goutte à goutte, le poi-
son dans la tasse! Je vous dis de vous en aller. Je ne suis pas à vous. Celle qui est votre femme, c'est celle que vous avez tuée. S'il vous faut un lit, vous avez sa tombe. Allez coucher avec la morte que vous avez faite.
Grandie, elle l'obligeait à rétrograder devant la parole et le geste. Il rencontra la porte, qui céda sous le heurt du recul. Alors, sorti, elle tira le battant vers elle en criant encore : « Vat'en donc, empoisonneur! » tourna la clef, poussa le verrou; puis, brisée de tant d"effrois et d'efforts, n'en pouvant plus, elle tomba tout du long sur le tapis, resta là, mordant la laine, et balbutiant dans les larmes qui lui mouillaient la bouche : « Swen! Swen! Ah! mon Dieu! je ne le verrai plus, mon petit Swen ! y
Mais elle se releva.
Elle se calomniait elle-même ! Ce n'était pas à cause de Swen, qui avait bien fait de partir, qu'elle n'aimait pas, — puisqu'elle ne voulait pas l'aimer ! — ce n'était pas à cause de ce pauvre enfant qu'elle avait jeté l'irrémédiable parole, qu'elle avait chassé M. de Norvaisis. La vérité, c'était que la conscience se rouvrait en elle enfin, comme un œil longtemps aveugle; elle reprenait possession d'elle-même, elle répudiait avec indignation la proximité, si longtemps su-
bie, du malfaiteur. Ah! oui, autrefois, petite fille encore, elle avait cédé à la tendresse qui l'emplissait toute, n'avait pas pu se défendre contre le cher souvenir des fiançailles et des noces. Puis M. de Xorvaisis avait voulu se tuer... Avait-il voulu se tuer, vraiment '. Savait-elle s'il n'avait pas écarté le revolver du point, près de la tempe, où la Ijlessure eût étémoi'telle"? Enfin, n'importe, en son puéril amour — après des affres enfantines aussi, — elle avait consenti à l'hymen renouvelé. Mais, maintenant, elle était une vraie femme, maîtresse de soi, lucide et ferme, sachant voir et sachant vouloir; et elle détestait l'exécrable criminel. Oh! pourquoi donc, durant tant d'années, avait-elle supporté la présence du misérable, pourquoi l'avait-elle aimé, ou avait-elle cru l'aimer? Cela, elle ne se l'expliquait pas. Elle, dix ans, la compagne, et, par son silence, presque la complice d'un empoisonneur! Ce qui était extraordinaire aussi, c'était que jamais elle n'eût vu, sur la face d'Edme, maigre et hâve, aux yeux durs, la survivance du crime. Sans doute elle fut la proie de quelque envoûtement; M. de Norvaisis, peut-être, avait en lui — les savants parlent de choses pareilles, ce sont des faits — la puissance de soumettre les âmes à son désir. Mais elle s'évadait, cette nuit, de l'exécrable pro-
miscuité! Certes, elle reconnaissait que, dans le réveil de sa conscience, Swen avait été pour quelque chose; par le voisinage de sa jeune fierté, de sa candeur héroïque, de son loyal amour, il avait mis en elle de rinnocence et comme de la lumière; elle avait vu clair dans son âme, à cause de cette lueur; mais, elle ne raimait pas, et il avait hien fait de partir ! Elle lui devait, à lui si pur, d'avoir reconquis la haine du mal ; mais c'était sans avoir manqué à son devoir d'épouse qu'elle abjurait Ihorrible hymen. Oui, elle l'abjurait! Cependant, désormais, quelle existence! Malgré sa conscience désaveuglée , malgré son cœur libéré d'une effroyable sujétion, elle demeurait la femme de l'empoisonneur. Cette porte, qu'elle venait de fermer, dont elle avait poussé le verrou, il la pourrait rouvrir! Oh! qu'il était hideux, tout à l'heure, dans le matin clairvoyant, avec la couleur du poison sur sa face ! Elle le reverrait tous les jours, et ils étaient mariés, et rien ne pouvait la séparer de lui.
Comme elle était punie!
Punie? de quoi?
Eh ! d'avoir, si longtemps, accueilli, voulu l'approche passionnée et l'amour de cet homme ! Elle se repentait trop tard! ses souffrances
étaient légitimes, puisqu'elle fut, par le silence, par le baiser, par le bonheur hélas! la complice du criminel !
Ah ! mon Dieu, une pauvre femme, si bonne, si pure, presque une sainte, une sainte tout à fait, avait souffert, sans se plaindre, était morte €n souriant au trépas; et elle, Suzanne, elle avait approuvé cette agonie, elle avait, pour le plaisir de son lit, partagé la responsabilité de cette tombe !
Quel châtiment n'avait-elle pas mérité!
Ce qu'elle aurait dû faire autrefois, maintenant elle le comprenait, délivrée d'une trop longue illusion, désensorcelée. Elle aurait dû fuir M. de Norvaisis, non pas avec Tinavoué désir d'en être suivie, non pas comme une enfant qui boude, — car, enfin, elle avait boudé, rien de plus, — mais avec l'horreur sincère de le revoir; et il y a des solitudes où, quand on le veut bien, celui qui vous cherche ne vous trouve pas.
Elle aurait dû faire mieux encore; dénoncer Tassassin! Pourquoi pas? parce qu'elle eût porté un nom déshonoré? Ah! quel déshonneur public eût été plus cruel, alors, que ne Tétait aujourd'hui son mépris d'elle-même. Hasarder sa bonne renommée à dénoncer le crime de son mari, aurait mieux valu que de s'avilir jus-
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qu'à une espèce de comjjlicité — jusqu'au recel! Car une idée abominable lui venait : Claire de BrezoUes, était très riche, Grande-Maguet l'avait dit; M. de Norvaisis avait hérité de sa femme, s'était enrichi de cet héritage, de sorte qu'elle avait elle Suzanne, dans l'élégance de sa robe et l'éclat de ses pendants d'oreille, un peu de crime, devenu dentelles et diamants !
Mais, le dénoncer, ce crime, jadis, ce n'eût pas été assez. Les juges hésitent, admettent des circonstances atténuantes : il aurait fallu qu'elle vengeât elle-même Claire de BrezoUes. La venger ? comment ? de quelle façon ? Oh ! elle ne voulait pas envisager l'horrible devoir auquel aurait pu la contraindre sa pitié pour l'irréprochable martyre: pourtant, si M. de Norvaisis était mort, si M. de Norvaisis, par un juste talion, avait subi l'agonie et le trépas infligés à sa première femme, est-ce que la justice éternelle n'aurait pas approuvé, ne se serait pas réjouie?
Suzanne eut peur de l'affreuse idée qui lui était venue.
Non, non. Swen, dans cette idée, n'était pour rien! Elle n'avait pas songé, non, que M. de Norvaisis, maintenant, était, à son tour, l'obstacle, le seul obstacle... l'obstacle à quoi? Elle ne
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pensait qu'à Claire de Brezolles ! Son désintéressement était Texcuse de l'ignominieuse tentation qui, une minute, Tavait hantée. Elle courut vers la fenêtre, pour aspirer l'air du matin, pour s'emplir, hors des noires chimères, de lumière et de réalité saine; mais, brisée par tant d'angoisses, les bras agités en avant, elle ne put pas atteindre jusqu'à l'appui de la croisée. Elle faillit tomber en arrière, recula de meuble en meuble, rencontra le lit où elle s'abandonna, où son évanouissement, après des sursauts et des sanglots, s'acheva douloureusement en sommeil.
Le sommeil n'est pas toujours le repos.
Elle rêva.
Après des tournoiements de la pensée dans des ténèbres où se dressait, fuyante et revenante, une grande vieille qui levait les bras, après la submersion de tout l'être dans un noir sans fond, et les raccrochements crispés de la vie à des bras de squelette pareils à des branches de saule au bord dun achéron, elle rêva qu'elle marchait, lentement, vêtue d'une étoffe pâle, d'un linceul, qu'on lui avait prêté puis- (ju'elle n'était pas morte, le long d'un corridor, dans l'ombre, assourdissant le bruit de ses pas pour ne pas éveiller les échos assoupis dans
les encoignures. Où était-elle? où donc allaitelle ? Elle sentit qu'elle avait, dans sa main droite, une fiole. Elle comprit ce qui l'avait conduite dans cette maison, la nuit! Oh! pourvu que Grande-Maguet, là-haut, dans sa chambre, n'entendît pas le glissement des pantoufles sur le carrelage ; pourvu qu'elle ne descendît pas, ne la suivît pas. Comme Suzanne retenait son haleine, s'avançait avec précaution, le long du mur lisse, — en tenant la fiole. Une porte enfin, la porte ! Les gonds, pendant qu'elle poussait cette porte, ne geignirent pas; et Suzanne entra dans la chambre, pareille à une chapelle, où Claire avait dormi, où Claire était morte. Mais Claire de Brezolles n'était pas dans le lit ; c'était ;M. de Norvaisis qui était couché là. Et Suzanne le reconnut, et elle se dit : « Il dort ! » Il ne lavait pas entendue venir; il ne l'entendrait pas s'approcher du lit. Elle s'approcha. Qu'il était laid, avec sa grimace blême, avec ses paupières couleur de plomb, ridées, et sa méchante bouche étroite où ricanait un mauvais dessein. Sur la table, à côté du lit, il y avait, près d'une théière, une tasse. Suzanne avança la main qui tenait la fiole, et. goutte à goutte, dans la tasse, une liqueur vortc tomba, tomba encore... Mais un bruit remua derrière la porte!
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C'était Graiide-Magiiet qui était là, Grande-Maguet qui avait tout vu, qui la dénoncerait! Suzanne jela le flacon, s'enfuit, et dans le couloir, elle heurta la vieille, pareille à un grand fantôme livide, la vieille !...
A cette minute, l'horreur du songe fut telle que M"® de Xorvaisis s'éveilla en criant ! Elle revit sa chambre où le matin ensoleillé entrait joyeusement par la fenêtre restée grande ouverte. Mais elle se souvenait, elle se souvenait ! et si épouvantables furent, mêlés, son remords du cauchemar et son exécration de la réalité, qu'elle se jeta vers le mur, la tête dans l'oreiller, fuyant le jour, et elle déchirait désespérément, avec les dents, la toile.
Ils ne se parlaient plus.
Parce que la vie commune les tenait, avec ses obligations quotidiennes, elle ne pouvait éviter de le rencontrer, dans le salon, à l'heure où l'on reçoit les visites, dans la salle à manger aux heures des repas ; il y a les domestiques qui disent : « Monsieur attend madame, » et auxquels il faut répondre comme on eût répondu la veille du désastre. Mais plus rien de leur intimité de naguère ne subsistait; et leurs yeux nr se rencontraient pas.
Telle était Tacerbe froideur de Suzanne, dans les occasions de plus en plus rares qui les mettaient en présence, qu'Edme ne se hasardait ni à des questions ni à des prières; cent fois il fut sur le point de se jeter aux genoux de sa femme et de la supplier en lui baisant les mains : il n'osait pas ; plus d'un soir il s'approcha dans l'ombre de la chambre conjugale, résolu à ouvrir la porte; il avait peur, il s'éloignait. Ce qui aurait été plus affreux que la désolation même de sa solitude, c'eût été d'entendre une fois encore la parole qu'elle lui avait jeté, ou de revoir le geste dont elle l'avait chassé ; et tout le supplice que peut endurer un vivant lui bourrelait le cœur. Lui qui. pour posséder cette femme plus aimée, plus convoitée que la parole humaine ne saurait l'exprimer, avait osé un si abominable forfait, lui qui la posséda, souriante, amoureuse, heureuse, il ne lavait plus! Et ce qui outrait jusqu'à la frénésie son désespoir, c'était la certitude que Suzanne avait cessé de l'aimer, en aimait un autre. Comnjent expliquer sans cela ce revirement d'àme, après dix années? Est-ce qu'il était possible — allons donc! — • qu'elle se fût avisée, tout à coup, d'ellemême, d'elle seule, après le long et délicieux hymen, d'un retour aux terreurs d'autrefois? Il
y avait bien longtemps que c'était fini, les peurs qu'elle avait eues, et ses fuites et ses hésitations. La funeste pensée ne serait jamais revenue à Suzanne, et, surtout, Suzanne n'aurait jamais eu le courage de la formuler, si quelque •chose n'était arrivé, qui l'avait changée toute; et ce quelque chose c'était un autre amour, — •ce ne pouvait être qu'un autre amour. « Les femmes sont ainsi, pensait-il; elles ne pardonnent ou n'estiment que selon qu'elles aiment, et •elles ne sont justes que si elles cessent d'être tendres. » Jadis elle l'avait absous, parce •qu'elle l'aimait; maintenant, elle l'accusait, ■et le condamnait, parce qu'elle ne l'aimait plus. Ah! il se pouvait qu'elle ne se rendît pas .compte de ce qui se passait en elle ; elle croyait peut-être qu'après une trop longue complaisance l'impartialité lui était venue, naturellement, simplement, parce qu'il était logique et honnête qu'il en fût ainsi. Elle se trompait, elle se mentait à elle-même : les cœurs ont de ces hypocrisies. Si la passion l'avait aveuglée autrefois, c'était la passion — une autre passion, hélas! — qui la désaveuglait à présent. Et il était un empoisonneur, parce quello ne voulait plus de lui.
Qu'elle eût un amant, quelle se fût donnée à
un autre homme, il ne voulait pas. il ne pouvait pas le croire ! il savait quelle probe et sûre épouse elle était. Mais, en refusant son corps, elle avait livré son cœur! ceci suffisait à le rendre épouvantablement misérable.
Pensait-il quelquefois que le châtiment commençait? Se disait-il que des deux seules choses
— la trahison de sa femme., la mort de sa femmf
— qui pussent atteindre son bonheur, Tune déjà, s'accomplissait par la volonté, peut-être des Providences? Il ne voulait pas penser à cela Il avait, à cette idée, ce secoùment d'épaules qui écarte une importunité; cette espèce d'ennui qui fait dire à Don Juan, sans autre parole : « Sortons dici » , quand le Commandeur a remué la tête. Ce qui l'occupait, c'était, avec sa douleur, l'amère et déchirante curiosité d'en découvrir la source. Qui aimait-elle, Suzanne? Il cherchait dans ses souvenirs, dans les vagues jalousies, vite évanouies, qu'il avait eues, rarement, parmi les fêtes ou les voyages. Rien de précis. Nul indice. De tous les hommes qui avaient fait leur cour à M™^ de Norvaisis, il n'en retrouvait dans sa mémoire aucun qu'elle eût paru remarquer, préférer. Celui qu'elle avait choisi n'était peut-être pas de leur monde? Il descendit aux vilenies de l'amour jaloux : il la
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:«uivit, la fit suivre par des gens payés. Elle ne pouvait faire un pas sans avoir derrière elle •fuelque espion fidèlement acharné. Il en était à i-et affreux moment du soupron oii la plus désolant»' certitude paraîtrait préférable au doute. Mais il ne vit rien, nappril rien qui légitimât sa jalousie. Cependant elle aimait quelquun! elle aimait quelqu'un! Oui. elle. Suzanne. Dieu terrible! ce cri qui lui échappait n'impliquait pas l'acceptation d'un juge, n'était qu'un juron. Pourtant, s'il ne croyait pas à l'autre enfer, que les religions enseignent, il était bien forcé de iroirt' à l'enfer que l'on peut jtorter en soi.
Cette torture d'un homme naguère aimé, la voyait-elle? peut-être, oui, mais avec horreur seulement, sans pitié, comme on verrait le supplice d'un assassin. Il souffrait? espérait-il donc mériter autre chose que la souffrance? Et, en vérité, il eût été singulier qu'elle perdît le temps à le plaindre, quand elle avait, elle innocente, toute l'âme affreusement tourmentée. Elle lui en voulait même du pardon que, pendant dix ans, elle lui avait accordé, du bonheur qu'elle lui avait dû! Car, enfin, ce bonheur, auquel l'avait contrainte une tyrannie aujourd'hui secouée, l'avait faite, presque, la complice du crime; et elle délestait son mari de l'avoir
tant adoré. Mais, à pré^^ent. sa haine, mépris autant que haine, ne ressemblait pas aux épouvantes quelle avait eues, presque enfant, autrefois ; plus de ces phantasmes de fièvre où Claire lui apparaissait dans le cercueil nuptial, où se mêlaient des souvenirs de contes de fées, où Grande-Maguet avait la hideur menaçante des ogresses. Elle regardait en face le fait, dégagé des puériles chimères, plus effrayant de n'être qu'un fait ; ô dégoût ! cet homme, dont elle portait le nom, qui prenait place à table, en face d'elle, de qui les domestiques disaient : « monsieur est rentré, » ou « monsieur est sorti, » était de ceux que le juge d'instruction fait venir dans son cabinet, quïl interroge, et qu'on voit en cour d'assises, entre deux gendarmes, et dont un avocat essaye de sauver la tête en implorant la pitié du jury. Si M. de Xorvaisis passait en jugement, elle serait, elle, Suzanne, la circonstance atténuante à laquelle il devrait d'éviter l'échafaud! Et c'était répugnant de manger, de dormir, de vivre enfin, dans la maison où mangeait, où dormait, où vivait ce malfaiteur pareil à ceux dont on parle dans les Causes Célèbres. Elle ne songeait même plus à ce qu'avait d'extraordinaire, après une si longue cécité, sa soudaine clairvoyance. Elle était trop occupée par les déboires
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du réveil pour se remémorer la secousse qui l'éveilla. Elle ne voulait pas se demander, elle ne se demandait pas pourquoi elle se rappelait maintenant ce quelle avait si longtemps oublié. Quelle nausée ! elle avait eu ce misérable dans son lit, entre ses bras. Elle avait sur elle, partout, quelque cliose de lui. Elle s"était pâmée de joie •en l'entendant dire : « je faime ! » Et il habitait ici ; et il dînait ici. lui ! Ce geste, qui versait à boire, c'était le geste dont il avait, goutte à goutte, mesuré la dose de la liqueur empoisonneuse.
Elle pensait quelquefois qu'un homme de police allait entrer, au dessert, et mettrait la main sur l'épaule de M. de Norvaisis, devant les valets. Eh bien ! que dirait-elle ? Le lendemain, elle recevrait un papier, citée comme témoin.
Dans son affliction, elle avait des heures où une douceur la consolait, à cause de Swen ! A coup sur, elle ne laimait pas, comme on aime un mari, comme on aime un amant; ah! comme elle se sentait innocente, comme elle avait eu tort de s'accuser naguère ! Mais une tendre sympathie l'inclinait vers le souvenir de l'enfant disparu, et souvent, très souvent, elle songeait à lui. Quelle âme pure et hautaine il avait ! Qu'il ressemblait peu à tant de gens qu'on voit, qui
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sont des imbéciles OU des méchants, et àdautres, qui sont des assassins : il était quelqu'un d'héroïque et de doux; il avait la candeur fière d'un dieu adolescent. Sans doute il aurait mieux Aalu qu'il ne conçût jjoint quelque folle espérance, qu'il restât le petit homme que, jadis, volontiers, elle eût fait sauter sur ses genoux. Hélas ! cela grandit, les enfants, puis, quand ils sont grands, ils aiment ! et les vieilles amies sont inquiètes. Il ne lui avait pas écrit depuis son départ pour la Mèsie. Il devait y être arrivé, pourtant, depuis trois ou quatre semaines; il devait s'être battu, déjà, avec l'emportement de sa gracieuse audace. Il avait bien fait de ne pas lui écrire ; elle approuvait, elle admirait ce silence, témoignage d'obéissance et de respect; elle en était troublée aussi quelquefois. S'il lui était arrivé malheur ! Elle lisait anxieusement les journaux; on ne s'y inquiétait que rarement de cette guerre, dans un pays lointain; de temps en temps, une dépêche très brève; jamais le nom du comte de Shelsëa-Kalix. INIais elle savait bien qu'il faisait son devoir, là-bas, et, plus d'une fois sans doute, jeune et joli, en son bel uniforme, il avait planté un drapeau sur la plus haute pierre de quelque forteresse ! Ce qui lui aurait fait plaisir, c'eût été de recevoir, sous
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iiuf enveloppe sans lettre, une petite fleur cueillie dans la montagne guerrière. Rien. Aucune nouvelle. Il avait raison. Il tenait sa parole. Il lui avait dit adieu...
L'exécraLle réalité sejetait à travers ces rêveries; et Suzanne descendait dans la salle à manger où M. de Norvaisis attendait, chaque jour plus morne avec sa tempe où blanchissaient les cheA'eux, et ses yeux caves, qui avaient peur et qui faisaient peur.
Enfin, que ferait-elle? continuer à vivre ainsi dans Ihorreur et les transes, c'était impossible. Certes, pour se délivrer, elle ne se résoudrait à aucune action brutale, indigne délie; elle avait répudié, avec un haussement dépaules, l'épouvantable et absurde conseil du cauchemar où elle suivit le long corridor nocturne, une fiole à la main; elle, criminelle, à son tour, la sombre folie ! Cependant, quel parti prendre? Elh' se souvint du château de Lilbonne, en Picardie; toute ;>etite. elle y avait vécu, avec son |ière: le domaine kii appartenait, à elle seule. VAU- se dit, — se rappelant la solitude des grandes pièces, lo pays monotone et désert. — iiu'flle serait bion là. qu'flb' y pourrait soullrir -n paix. Ali ! désormais rirn du monde ne la 1 '-niait; elle n'avait plus de plaisir à être belle.
Elle sentait qu'elle supporterait sans regrets (le Paris ni de la vie mondaine, qu'elle aimerait peut-être le long ennui des jours pareils aux jours et risolement dans le silence. Puisque le bonheur, et l'espoir, c'était fini. — d'ailleurs, n'allait-elle pas être vieille bientôt? — puisqu'elle était une espèce de morte, eh bien! elle prendrait là-bas, dans la morose demeure, Thabitude du tombeau.
Lorsqu'elle fut décidée, elle s'occupa tout de suite de mettre son projet à exécution. Elle écrivit au régisseur du domaine de Lilbonne ; donna ordre de réparer et de remeubler les appartements du premier étage ; exigea que tout fût en bon état avant deux semaines.
Dans deux semaines, à la fin de novembre, elle partirait; à sa douleur la tristesse de l'automne finissante ferait un doux accueil.
Avertirait-elle M. de Norvaisis de l'exil où elle se vouait, de la retraite choisie? pas avant d'être arrivée à Lilbonne. A tout prix elle voulait s'épargner les prières et les larmes, ou les colères de son mari; elle ne voulait pas entendre la voix d'Edme. plaintive ou furieuse. Mais, du château, elle annoncerait à son mari, très nettement, par une courte lettre, sa résolution de ne jamais le revoir; lui déclarant que rien ne la
ferait changt-r de dessein, et que, s'il l'importunait dans la solitude élue, elle s'adresserait à la justice pour obtenir, au risque de quelque scandale, la séparation de corps. Il comprendrait qu'elle ne se laisserait pas fléchir, la laisserait vivre seule.
Vivre seule? toujours seule? toujours; personne n'entrerait au château, pas même le cher enfant mélancolique, qui était parti. Elle savait bien que dans la présence de Swen, il n'y aurait pour elle-même aucun danger, mais lui, à la revoir, il raviverait son malheureux amour et sa douleur; et elle ne voulait pas qu'il souffrit ; il ne devait pas souffrir, parce qu'il était innocent. Ce qu'elle espérait, c'était d'en être oubliée: tout à fait? non, pas au point qu'il n'eût d'elle aucun souvenir : elle voulait bien qu'il la revît, quelquefois, dans ses pensées, mais sans amertume, sans passion, comme on songe aune amie qui a été très douce, et qui n'est plus, comme il songeait à Lydia, sa mère; qu'il eût dans ses regrets deux Lydia, ainsi qu'autrefois, toutes les deux mortes. Puis, quand il serait marié, plus tard, il parlerait d'elle à sa jeune femme qui ne serait pas jalouse. Elle, Suzanne, alors, serait véritalilciuent morte sans doute, ou bien, vivante encore, ce serait comme si elle
était trépassée, tant elle serait loin des hommes et des choses dans la demeure paisible où elh' attendrait, vieillissante, que sonnât rheunespérée de l'éternel repos.
Une lettre lavtM-tit que Ton avait exécuté ses ordres; le cliàte;iu était disposé pour la recevoir; elle pourrait s y installer quand il lui plairait. Bien. Elle n'eut pas un instant dhésitation. L'impossibilité, c'était de séjourner plus longtemps dans la maison conjugale, déshonorée, dans le voisinage de l'être horrible qui tua. Elle partirait demain, par Texpress du soir. Elle était très calme, de ce calme avec lequ«4 ceux qui se sont résolus au suicide prennent les dispositions- dernières. Elle arriverait a Lilbon'ne de grand matin; une voiture l'attendrait à la gare; Elle réfléchissait. Au moment d>s'exiler pour toujours, n'oubliait-elle rien, ou personne? Ah! si, l'ingrate, elle oubliait la cousint- Isaurine, un peu folle, un peu radoteuse, mais si douce en son égoïsme écervelé. et qui, enfin, l'avait élevée. Eh bien ! avant de partir, (.'Ibirait l'embrasser, lui dire adieu.
En descendant de voiture devant l'hôtel d'Aveleyne, elle vit, derrière la vitre d'im fiacre, une tête inconnue qui se retira brusquement, comme avec une peur d'être surprise. Suzanne
haussa l'épaule. Bien des fois déjà elle s'était aperçue que M. de Norvaisis la faisait suivre. Que lui importait? Rien de plus naturel d'ailleurs : la vilenie d'être un espion s'accorde avec la lâcheté d'être un empoisonneur.
Elle entra dans l'allée de la porte cochère sans s'inquiéter davantage de l'homme qui guettait. Mais, devant le battant de verre, qui ouvrait sur le jardin, elle hésita un instant. Elle craignait, presque, de revoir la serre-volière où elle avait été si gaie, petite fille, si triste, jeune femme; où, naguère, Svv^en la regardait avec ses beaux yeux candides, lui disait, de sa jeune voix pure, d'héroïques poèmes. Hélas! là, parmi les parfums de fleurs et les gazouillis d'oiselets, combien de jolies heures, combien d'heures tristes aussi! et, un soir, inclinée vers Swen... Mais à quoi songeait-elle? Est-ce que, pour elle, tout n'était pas fini ? elle ne voulait même plus avoir de souvenirs ! Elle entra très vite, traversa le jardin tout joyeux d'un beau soleil d'après-midi, effraya de son passage les bengalis et les cardulines, qui, ne la reconnaissant pas, s'allaient cacher dans le tremblement des buissons de roses ou sous les fouilles longues des laurierscanneliers, pénétra dans la maison, où, sur la banquette du vestibule , les tètes dans leurs
mains, larmoyaient les deux vieilles servantes.
— Qu'y a-t-il donc ? dit Suzanne ; que faitesvous là, pourquoi pleurez-vous ?
■ — Ah! mon Dieu, c'est Madame Suzette, s"écria l'une des vieilles en levant les bras. Vous êtes revenue ? Est-ce qu'on vous a dit?... On ne pouvait pas vous avertir... Vous étiez en voyage... très loin... on ne savait pas où... Mademoiselle croyait que vous ne reviendriez pas avant l'hiver... Et puis, hier encore, c'était peu grave... on n'était pas inquiet... mais eette nuit, ah ! Seigneur, la pauvre demoiselle !
Même dans un cœur d'où les douleurs débordent, il y a toujours place pour une douleur encore.
Suzanne, anxieusement :
— Ma cousine est malade!
— C'est fini, fini... Le médecin ne reviendra pas... Il dit qu'il n"y a plus rien à faire... C'est l'asthme, elle étouffe... Tenez, regardez !
Les deux servantes s'embrassèrent avec des plaintes et des cris, pendant que M""* de Norvaisis voyait un prêtre descendre l'escalier, la lête basse, attristé.
Elle courut à lui, l'interrogea du regard.
11 comprit que cétait quelque parente; il se-
coua la tête, leva les yeux vers le plafond, puis salua et sortit.
Suzanne s'élança, enjamba les marches, fut dans la chambre d'Isaurine.
D'abord, comme dans un crépuscule, à cause de la fenêtre close et des rideaux baissés, elle ne distingua rien. Mais ses yeux s'accoutumèrent vite à la pénombre.
Si peu grande dans le grand lit, sa petite face toute ridée et doucement jaune comme de la vieille cire parmi la dentelle de l'oreiller, Isaurine, avec un râle à peine entendu, susurement d'un oiseau qui meurt, grattait des ongles les draps qui avaient l'air de haleter sur le soulèvement inégal de. sa poitrine. Suzanne, à genoux devant le lit, tendait les bras vers l'agonisante, en criant : « Cousine ! cousine, parlemoi ! dis que ce n'est pas vrai ! dis que tu ne meurs pas ! » Mais M"* d'Aveleyne ne répondait que de son petit râle plus sourd et plus pressé ; son cou s'enflait et se creusait comme celui d'une tourterelle qui roucoule.
Suzanne saisit les pâles mains, les baisa, les mouilla de pleurs, leva les yeux vers les yeux de la moribonde. Ilélas! ces yeux ronds et menus, sans regard, avec la fixité du vide, ressemblaient aux bulles de verre peint qui sont les
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yeux des oiseaux empaillés. Suzanne retomba sur le tapis, le front au rebord du funèbre lit.
Dans la chambre presque obscure, rien ne troublait le silence, sinon la plainte, toujours, de la cousine Isaurine, et, par saccades, les sanglots, qui montaient, des servantes dans le vestibule. Mais tout à coup un son clair, vif, très gai, une espèce de chant qui siffle, parfois rauque, avec des rires : Suzon, la perruche, perchée sur le dossier du lit, allait et venait en battant des ailes, et jacassait l'un des airs qu'Isaurine lui avait appris. Suzanne voulut la faire taire. Mais M"^ d'Aveleyne avait remué la tête: elle se souleva un peu, tourna le cou, et, du plaisir .dans ses yeux ressuscites, elle écoutait l'oiseau, -l'approuvait, battait, avec un tout petit doigt .grêle, en l'air, la mesure de la chanson; elle riait avec la perruche, dans les glouglous du râle. Puis, lassée, elle s'affaissa dans l'oreiller. Alors elle vit Suzanne et la reconnut, d'un regard content; il y eut dans l'essoufflement de l'agonie presque une articulation de paroles : « Tu... c'est... toi... embrasse... je... meurs... embrasse... moi... — Ah! cousine! cousine! » M""* de Norvaisis, avec la peur de lui faire du mal, caressait, enlaçait, la vieille petite femme qui ronflait plaintivement.
Longtemps, rien.
Isaurine se dressa! fut presque assise. Elle ouvrait la bouche, agitant les bras, pour dire, pour faire comprendre quelque chose. Elle put proférer enfin :
— La fenêtre !
Suzanne s'élança, écarta les rideaux, ouvrit la croisée toute grande : dans la chambre brusquement lumineuse, entra le soleil et l'air chargé de parfums, et le vacarme allègre de la volière.
Aidée par Suzanne, M"* d'Aveleyne se hissait vers toute cette vie qui luisait, embaumait, chantait: haletante, elle aspirait tout ce qu'elle avait tant aimé. Il lui fallait autre chose encore. Accoudée, de l'avancement de sa tête et d'une frêle main tremblotante, elle désignait, pas loin du lit, le perchoir de Suzon, où il y avait, dans la mangeoire, un biscuit un peu grignoté.
— Donne, donne...
Ce biscuit? oui, c'était bien cela qu'elle voulait.
Elle le reçut entre ses doigts sans force, qui tâchèrent de le briser en le roulant, et, sur son coude, en des efforts peut-être les derniers, elle se hissait encore, le front hors du lit, vers la
fenêtre, presque debout, entre les bras do Suzanne.
Elle lança vers le rebord de la croisée des miettes qui n'y atteignaient pas, tant elle était faible; pourtant quelques-unes tombèrent sur l'appui, et une mésange qui passait, en goba une, sans se poser. Alors, des catalpas, des buissons de roses, des magnoliers aux grands feuillages lentement balancés, de tout le jardin ensoleillé, se précipita, avec des ramages et des frémissements de plumes, le joli peuple ailé! les colibris, les cardulines, les améthystes, les piverts, les bouvreuils, les bengalis, les citrinelles, les oiseaux de paradis aussi, roses, gris, verts, dorés, de toutes les couleurs, picoraient sur la fenêtre, sur le tapis, sur la table, les miettes dubiscuit, se querellaient, gazouillaient, s'échappaient, revenaient, se ren volaient et revenaient encore.
— Gentils, gentils!,., petits oiseaux... petits oiseaux... gentils...
Maisisaurine se mourait. Elle défaillit sur la couche, pantelante, le cou lAus renflé de râles; ce qui restait, entre ses doigts, du biscuit, s'éparpilla parmi les draps; et les oiseaux gourmands se jetèrent sur les miettes avec mille volètements qui palpitent; ils la frôlaient toute, à
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coups légers d'ailes, et aussi, de leurs fines pattes, ils marchaient sur le corps menu et tressautant de la petite vieille qui allait rendre Tàme, charmée; ils se posaient sur ses doigts, lui grimpaient du coude à lépaule, se perchaient sur sa tête, lui tiraient du bec les cheveux, cherchant des bribes de gâteau; et d'autres, papillonnant au-dessus de ses lèvres, y becquettaient l'agonie.
Suzanne ne les écartait pas, tant elle voyait de ravissement dans les yeux de la cousine Isaurine dont le râle ramageait : « Petits anges... petits anges... pas plus jolis... paradis... tout à l'heure... »
Soudain elle s'érigea, les bras battant l'air, la bouche crispée, la grimace de la mort sur la face, et Suzanne, stupide d'épouvante, ne pouvait pas crier, la bouche ouverte !
Les oiseaux effrayés s'éparpillèrent à travers la chambre.
Mais, quand Isaurine fut retombée, morte, quand elle ne bougea plus, très pâle, souriante, ils revinrent avec leur joli tumulte qu'allumait le soleil ; ils planaient sur la mignonne trépassée, se posaient sur elle, la couvraient ; elle était comme ensevelie dans un linceul de vives plumes et de caresses chantantes.
Suzanne pleurait, Tàme toute fondue en une douloureuse tendresse.
Des minutes passèrent.
Elle s'approcha doucement; si doucement que deux ou trois mésanges, farouches, s'envolèrent seules; elle ferma lentement les petits yeux de sa cousine. Et elle pleurait toujours en la regardant. A plusieurs reprises elle dut chasser Suzon, la perruche, qui voulait lever du bec les paupières dlsaurine, comme elle avait coutume de faire, les matins, quand sa maîtresse, paresseuse, tardait à s"éveiller.
Enfin, toutes les miettes mangées, les oiseaux se renvolèrent vers le jardin, vers les belles fleurs lumineuses, là-bas ; ils pétillaient, ils gazouillaient dans lair clair : ils avaient emporté peut-être lame de la cousine Isaurine, petite âme d'oiselle aussi, quils s'étaient partagée entre eux, et c'était elle, éparpillée, qui chantait et voletait dans le soleil.
Suzanne ferma la croisée, baissa l'un des rideaux, s'assit près du lit.
Elle contemplait, mélancoliquement atten-
. drie, la cousine Isaurine qui avait l'air, pas
grave même dans la mort, avec sa futile tête
aux cheveux ébouriffés, d'une fillette qui aurait
rendu l'âme en jouant; et elle ne la plaignait
pas d'être morte, parce qu'elle aurait voulu être morte aussi; mais elle se souvenait des jours heureux du plus lointain jadis, de la jolie enfance parmi les ramages et les parfums, de la petite princesse qu'elle fut grâce à cette chère petite fée. Elle se courha pieusement, elle baisa sur le front de la défunte les innocences, les rires, les puérils enchantements, qui n'étaient plus... Puis, s'étant laissée glisser, à genoux, le front sur l'une des mains pâles d'Isaurine, elle murmura, longtemps; longtemps, des prières.
Ce fut peu à peu le crépuscule.
Suzanne se leva. Il fallait avertir les servantes, pour qu'on ensevelit la trépassée, pour qu'on allumât des cierges auprès du lit mortuaire. Elle alla vers la cheminée, chercha le cordon de la sonnette parmi un désordre de franfreluches, de journaux, de livres, de bibelots, cent choses dont s'était amusée sans doute la maladie de M"* dAveleyne, et qu'on avait laissées là. Elle ne trouvait pas le cordon de sonnette, elle se pencha pour mieux voir; il y avait, sur un tas de rubans, une enveloppe de lettre, où tomba son regard, doù il ne s'écarta point.
Pourquoi donc sf préoccupait-elle, en un tel moment, de ce papier?
Elle s'inclina davantage, regarda de tout près
Tenveloppe. Ces caractères bizarres, à demi effacés, sur le timbre, autour d'une tête, inconnue, de souverain... Une lettre de Swen! Oui, oui, de Swen ! Le pauvre enfant ! Elle comprenait; il n'avait pas osé lui écrire, à elle, mais il avait écrit à la cousine Isaurine. Oh ! certainement une lettre de lui. Et l'irrésistible désir la prit de lire ce qu'il écrivait. Il parlait d'elle sans doute. Elle était sûre qu'il parlait d'elle. Elle saisit l'enveloppe, décachetée, — c'était bien le timbre de Mésie! — mais non, elle n'osait point lire, tout près de ce pauvre petit cadavre. Elle se tourna vers Isaurine, en joignant les mains, comme pour lui demander pardon. Elle souriait si doucement, l'aimable morte, elle avait l'air de consentir, de dire : « Va, va, je ne t'en voudrai pas, je permets, tu peux... » Suzanne tira la lettre, courut à la fenêtre, et commença de lire, les paupières battantes !
Non, la lettre n'était pas de Swen. Swen n'aurait pas dit cérémonieusement : « Mademoiselle, » à la cousine Isaurine. Suzanne tourna la page, cherchant des yeux la signature. Un nom peu lisible, qui ne ressemblait pas du t(mt à celui du comte de Shelsëa-Kalix.
Elle s'effrayait maintenant ! Elle n'osait plus lire. M"* d'Avcleyne ne connaissait personne eu
Mésie, dans ce pays lointain; pourquoi donc de là-bas, un autre que Swen lui adressait-il une lettre? Suzanne frissonna, d'un pressentiment. N'importe, elle lirait, elle saurait.
Celui qui avait écrit devait mal connaître le français. Suzanne déchiffrait avec peine. Pourtant, il y avait ceci, sûrement : « Regrets... le comte de Shelsëa-Kalix ma chargé en... » et, après, un mot qu'elle ne pouvait pas lire, qu'elle avait peur de lire... Une angoisse lui tenaillait le cœur ! Des gouttes de sueur lui perlèrent aux tempes ! Elle passa quelques lignes. « 11 a fait son devoir, très bien... jeune héros... seul avec douze volontaires contre tout un détachement... embuscade... on a pu le rapporter au camp... blessé... » Blessé! Suzanne crut qu'une lance ou une balle lui traversait la poitrine. Elle haletait ! Elle lut plus avant, la lettre secouée entre ses mains tremblantes. « ... Il m'a donné votre adresse, m'a fait jurer de vous écrire.... » Mais, alors? Ses yeux remontèrent à la première ligne! Elle lut le mot cette fois : « En... mourant... » Non! non! ce n'était pas possible! il n'y avait pas cela! « ...m'a chargé en... mourant! » Swen! mort! Son cri fut tel que, d'en bas, les servantes l'entendirent, et elles se jetèrent dans l'escalier, et elles entrèrent, et elles
tombèrent à genoux, affolées et gémissantes, devant la cousine Isaurine sur le lit, immobile, pâlotte, qui souriait, et Suzanne toute roide, sur le tapis, cadavre aussi peut-être.
C'était déjà le soir, en novembre ; de l'ombre un peu blanche, opaque, pesante, descendait des nuages très bas sur les toits de la bourgade, chaume presque fumier, ou briques dérougies, sur l'unique rue dépavée, défoncée, à la boue dm'cie par les premiers froids, plutôt route que rue, éteignait comme d'ouate la rutilance des rideaux de cotonnade aux vitres de Tauberge-cabaret. Rarement passait quelque paysan, le dos courbé, revenant de la plaine; ou bien, une vieille femme, sortie de l'une des masures, re-
gardait le ciel [pâle et lourd, secouait la tête, rentrait. Il neigerait, cette nuit. Le zigzag d'un vol de corbeau, s'efïilant vers la colline au loin et les hautes forêts sombres, rayait de noir les ténèbres blanchâtres. Parfois, de l'auberge, une chanson avinée, rauque ou grasse, montait, rejoignait les croassements. Puis, le silence, la solitude; et, bientôt, la nuit.
Au delà des dernières habitations villageoises, au bord d'un champ, et le noir horizon forestier derrière elle, la maison de pierre grise, haute, rectangulaire, érigeait ses trois étages aux fenêtres closes, barrées de fer; l'énorme portail, pareil à celui d'un cloître ou d'un pénitencier, avait l'air morne et rude, inexorable, d'une fermeture éternelle. Il ressemblait à un refus d'hospitalité et à une défense de sortir. Il séparait de la vie. Au-dessus du portail, sur le renflement lézardé d'un écu de granit, bâillait la visière dun heaume au treillis rompu ; blason jadis illustre d'une race peut-être éteinte, ou absente; gloire enfin délabrée.
Cahotante dans les ornières de la rue, une sorte de guimbarde-omnibus roulait en grinçant, s'arrêtait presque, roulait encore; elle fit halte devant la grande maison. Une femme descendit de la voiture, enveloppée de fourrures som-
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bres. Elle demanda au cocher, qui avait l'air, une ganse d'or à la casquette, d'un employé de chemin de fer :
— Vous pouvez m'attendre, n'est-ce pas ?
— C'est selon. Est-ce que vous resterez longtemps ici ?
— • Une heure ou deux.
— Alors, je ne peux pas, à cause du train de Verdun.
— • Je trouverai une voiture dans le pays?
— ■ Nicaud, le facteur, qui est aubergiste aussi, a un cabriolet, et, en payant...
— • Je vous remercie.
La guimbarde tourna, se remit à rouler dans les ravinements du chemin, tandis que la voyageuse marchait droit vers l'énorme portail pareil à celui d'un cloître. Elle souleva le marteau, le laissa retomber ; ce fut un bruit sourd, profond, qui s'élargit en ondes lentes, puis, refoulé de la montagne, plus vaste, plus vague, s'épanouit jusqu'à s'évanouir.
Ensuite, le silence. La porte ne s'ouvrait pas.
S'en allant vers son auberge, le facteur Nicaud, en vareuse verte que serrait un ceinturon, le sac de cuir aux reins, passait devant la maison; il s'arrêta, étonné de cette dame qu'il no connaissait pas, qui n'était pas de la contrée.
Elle se tourna vers lui.
— Monsieur, dit-elle, est-ce qu'une vieille femme qui habitait là, n'y habite plus ?
Elle ajouta avec un tremblement dans la voix: — ■ Elle est peut-être morte ?
— Grande-Maguet ? dit Nicaud,
— Oui, Grande-Maguet.
— Non pas, elle n'est pas morte, reprit-il en ricanant ; et elle a longtemps à vivre ; les vieilles comme elle, ça ne râeurt pas avant le diable.
— Alors, elle ne loge plus là?
La dame indiquait la maison de pierre grise.
— Si fait ! seulement on a beau heurter, elle -n'ouvre pas. De quoi elle subsiste, personne ne le sait; elle broute peut-être, comme une bête, les herbes du jardin, derrière la maison. Ce qui est sûr, c'est qu'elle est tout à fait folle. Quand on l'aperçoit, elle fait peur, tant elle est vieille, longue et maigre ! Dans le pays on fait taire les petits enfants en les menaçant de Grande-Maguet.
— Merci, monsieur.
La voyageuse se retourna vers la maison, leva encore le marteau de la porte. Mais l'homme dit:
-r- Non, à cette heure-ci surtout, c'est inutile.
Si vous voulez voir Grande-Maguet, il faudra que vous attendiez.
— Elle n'est pas chez elle?
— Depuis quelque temps elle sort avant le soir et ne rentre qu'après nuit close.
— Où va-t-elle ?
— On ne se soucie pas de la suivre, parce .qu'elle pourrait jeter des sorts. Pourtant, comme je n'ai pas peur d'elle, moi, je l'ai guettée.
— Où va-t-elle?
— Au cimetière, de l'autre côté de la colline, un ancien cimetière où l'on n'enterre plus, parce .qu'il n'y a plus de place. C'est là qu'on a mis, autrefois, il y a longtemps, il y a plus de dix ans, une jeune dame qui est morte, une jeune dame qui s'appelait...
. — Je sais, je sais, dit la voyageuse en frissonnant.
Le facteur Nicaud s'étonna, se rapprocha.
— Ah ! vous savez ?
— Oui, dit-elle.
— Eh bien ! j'ai vu, l'autre jour, moi qui vous parle , — • je me tenais derrière les sapins — Grande-Maguet à genoux sur la lame qui couvre M""® de Norvaisis.
La dame étrangère, en un sursaut, recula.
— Je crus d'abord qu'elle priait, continua Ni-
caud. Mais non. Tout a coup elle se dressa; et elle empoignait la grande croix noire, enfoncée derrière la tombe, comme pour l'arracher et remporter. Je préviendrai la gendarmerie; parce que, la violation des sépultures, comme on dit. c"est défendu.
L'homme se tut.
— Ainsi , reprit la voyageuse , Grande-Maguet, en ce moment, est au cimetière?
— C'est sûr.
— Et elle reviendra?...
— Dans une heure ou deux. Je connais ses habitudes. Tenez, vous voyez la route qui descend de la forêt ? c'est par là qu'elle dévalera.
— Bien, j'ai à lui parler, j'attendrai. Nicaud, curieux, ne se souciait jjas de laisser
déjà cette inconnue, si bien mise, qui était venue dans le pays pour rendre visite à une vieille folle.
— Mais, dit-il, il va neiger certainement. La neige, chez nous, ce n'est pas comme dans les villes; c'est de la tempête blanche qui saccage tout, qui couvre tout. Vous feriez bien d'entrer chez moi. à l'auberge, en attendant Grande- Maguet. De la fenêtre, en vous penchant un peu. vous pourrez la voir venir...
Après un silence :
GRAND E-MAGUET 415
— Soit, dit l'étrangère. Conduisez-moi.
Et elle murmura, se parlant à elle-même :
— Allons, cela vaut mieux ainsi. Je n'aurai pas besoin d'entrer chez elle. Je lui parlerai sur le chemin.
Elle suivit l'homme qui se dirigeait vers l'auberge où la cotonnade des rideaux rougeoyait comme des caillots de sang diaphane.
Dès les premiers pas dans la chambre du premier étage (Nicaud la précédait en levant un chandelier), elle tressaillit. On eût dit qu'elle reconnaissait le lieu où on l'introduisait. Etaitelle donc venue ici, déjà? avait-elle, dans cette chambre d'auberge, au carrelage rouge, aux murs nus, propre et laide, vécu quelque heure étrange, dont le souvenir l'effrayait ? Elle se serra dans sa fourrure , prise de froid ou de peur.
Nicaud, flatté d'une telle voyageuse, ne s'en allait pas, mettait les chaises en ordre, poussait la table au milieu de la pièce, d'un air qui invite à des questions encore et offre des renseignements, pour en obtenir.
Mais elle avait rapproché de la croisée le seul fauteuil, elle s'y était assise, elle dit nerveusement :
— ■ Si j'ai besoin de vous, je vous appellerai.
— Madame ne veut pas que j'allume du feu?
— Non, c'est inutile. A quelle heure d'ordinaire Grande-Maguet rentre-t-elle ?
■ — Vers neuf heures.
— Il est?... ■
— Sept heures et demie.
— C'est bien. Laissez-moi.
Un peu dépité, Nicaud dut sortir.
Dès qu'elle fut seule, la voyageuse, ouvrit la fenêtre, s'assura qu'elle pouvait voir en effet la route qui descend la colline. Puis elle se tourna vers l'intérieur de la chambre. Elle se souvenait, hélas ! C'était bien sur ce lit, — les mêmes rideaux, blancs, avec des fleurettes roses, — qu'elle avait rouvert les yeux, consciente à peine, un matin, autrefois, après la nuit d"angoisses où lui fut contée l'horrible histoire ! Mais elle ne voulait pas songer au passé; elle se vouait aux nécessités de l'heure présente. Ce qu'elle venait faire ici ne devait pas être interrompu par de vaines réminiscences; elle était maîtresse d'elle-même; rien ne la divertirait de son dessein.
Elle s'installa, avec une décision d'attente, dans le fauteuil, s'accouda au rebord de la croisée, les yeux tournés vers le haut de la côte.
GRANDE-MAGUET 4i7
Qu'avait-elle donc résolu? eUe avait résolu de venger Claire de Brézolles.
La mort d"Isaurine, cette disparition, parmi des chants d'oiseaux, des enfances ensoleillées, le glorieux trépas de Swen, cette extinction de la seule clarté qui brillât encore en elle, l'avaient avertie d"agir avant de se réfugier dans la solitude et le silence définitifs ; elle acceptait une mission sacrée et n'y faillirait point.
C'était de justes désastres qu'elle avait été frappée ; de quel droit eût-elle joui encore des deux affections qui, même lointaines, lui auraient été des joies, elle qui, par dix ans de bonheur, approuva un abominable crime? Si sa cousine était morte, si Swen, son frère, était mort, c'était parce qu'elle aima l'empoisonneur de Claire deBrezoUes; elle avait pour châtiment de sa faiblesse le déchirement de son cœur ; — hélas! le cher petit héros n'était plus qu'un cadavre, là-bas, sous les pierrailles herbues où broutent les chèvres de la montagne! et elle souffrait, épouvantablement, parce qu'elle s'était dérobée à la fonction justicière qui lui incomba,
Mais, ce qu'elle ne fit point jadis, elle le ferait maintenant. 11 y avait même quelque grandeur à remplir, sans espoir de récompense, son
devoir, après avoir déjà subi le châtiment de ne ravoir jjas rempli; puisqu'elle n'avait plus rien à craindre, ayant enduré les pires supplices, elle pouvait s'enorgueillir du désintéressement de son dessein. Oui. elle se jugeait désintéressée, impartiale; aucune haine personnelle ne la poussait ; ce n'était pas parce que Swen était mort qu'elle vengerait Claire de Brezolles, la sainte, la victime. Sans doute, un fatal événement, comme un coup de cloche, l'avait secouée des paresses morales ; de même que l'amour de Swen, — • bien qu'elle n'y eût pas consenti, — ■ lui révéla l'infamie de son amour pour M. de Norvaisis, de même la mort de Swen. à présent, la rendait capable des équitables violences qui lui eussent paru impossibles naguère ; mais ni cet amour ni cette mort n'étaient, en réalité, ce qui l'acharnait contre M. de Norvaisis; ils l'avaient réveillée des complaisances et des lâchetés, voilà tout; ils l'avaient ramenée, contrainte à son devoir; et celui qu'elle poursuivait, elle en était sûre ! elle en était sûre ! c'était seulement — bien qu'on eût tué Swen — l'empoisonneur de Claire.
Pendant que, accoudée à la fenêtre, elle regardait la hauteur où Grande-Maguet devait apparaître, des flocons, lentement, lourdement,
descendaient du ciel bas, blêmissaient les toits de chaume ou de brique, vêtissaient de pâleur lourde et pendante les sapins de la colline; c'était la nuit, presque, sous une molle tombée de ténèbres blanches.
Oui, Claire de Brezolles serait vengée.
Suzanne avait repoussé, certes, l'insupportable idée de faire expier un crime par un crime ; elle. empoisonneuse d'un empoisonneur, allons donc! est-ce que c'était possible? Talion chimérique, souvenir de quelque roman. Puisque M. de Norvaisis était un assassin, pareil à vingt autres, il fallait qu'il fût puni comme les autres assassins; une vengeance singulière, rare, non pas! il serait accusé, jugé, condamné après des débats publics, et il aurait, avec lignominie d'être coupable, l'ennui d'être banal.
Mais, pour dénoncer, pour faire condamner un homme, il faut des preuves. Des preuves, Suzanne n'en avait pas. Un seul être pouvait porter plainte contre l'empoisonneur, et se faire croire, c'était Grande-Maguet; voilà pourquoi Suzanne était venue, dans le village où vivait la vieille femme. Longtemps, elle avait hésité. Grande-Maguet, peut-être, ne voudrait pas parler, ne voudrait pas agir? elle avait juré à Claire de ne jamais rien tenter contre M. de Norvaisis,
de le défendre même. Suzanne espérait qu'en renouvelant les haines de la servante elle la déciderait à trahir lancien serment : tout au moins, elle ramènerait à raconter devant des gens apostés la sinistre aventure de jadis. Puis Grande-Maguet devait avoir conservé; dans quelque armoire, les débris de la tasse, imbus encore de la substance empoisonneuse. Enfin, le seul témoin, les seules preuves du crime étaient dans cette maison : Suzanne venait les chercher. La peur d'entrer dans l'affreux habitacle, de se retrouver en présence de la vieille, ne l'arrêta point. Suzanne n'était plus l'enfant d'autrefois; elle était maintenant hardie, résolue, forte ; eUe ne s'évanouirait pas à cause de quelques gestes sinistres; et l'on peut s'armer; elle triompherait de la redoutable folle, qu'elle ne craignait pas. D'ailleurs, on ne saurait lutter contre la nécessité. Seule Grande-Maguet pouvait l'aider à venger Claire de Brezolles, et, il fallait que Claire fût vengée. Ah! mon Dieu! Swen, ce pauvre petit, si pur et si fier, si joli, mort làbas, pour l'amour de Suzanne, et qui sans doute rêvait d'elle dans le sommeil du tombeau!
Les flocons, plus nombreux, plus lourds, tombaient et s'amassaient. Au lieu de la tempête de neige que Nicaud avait annoncée, c'était,
dans l'air sans vent, une chute jamais finie, toujours redoublée, de blanchâtres épaisseurs; l'accablement de tout sous des pesanteurs pâles où s'ajoutaient despesanteurs encore. Suzanne ne pourrait pas voir Grande-Maguet descendre la route ; à peine la pourrait-elle distinguer des ténèbres blanches, en face d'elle, quand la vieille ouvrirait l'un des battants du portail. La neige, rie l'inépuisable ciel blafard, comme se poserait une aile immense éparpillant des plumes, s'abattait abondamment.
Avec un frisson sous sa pelisse, Suzanne s'était écartée un peu, fermant ses yeux à cause de la brûlure qu'y mettait la froidure proche des flocons tombants.
Elle rouvrit les paupières, il ne neigeait plus.
Dans un écartement de nuages, la lune apparaissait, jaunâtre, claire pourtant. Un vent chassa les basses nuées, peu à peu, silencieusement. Tout le ciel apparut, bleu et froid, sans étoiles, avec la seule lune qui planait, et tout était blanc, mystérieux et mort ; tout, les maisons endormies, et la route, et la plaine, et la côte, et la forêt, et 1" horizon lointain, blanchissait infiniment sous l'immense pâleur nocturne.
Suzanne frémit.
Là-haut, de derrière la côte, entre les deux
remparts de la blanche forêt, dans cette ouverture qui était la route, quelque chose de noir et d'étroit s'élevait, s'élevait encore, dirigeait à droite et à gauche, comme deux bras tendus, deux longueui's, se hissait davantage, et, sous cette chose érigée, une forme à son tour se dressait, s'avançait, plus haute, encore plus haute, et ce fut un être, pareil à un noir spectre géant, qui dominait dune Croix, dans le vaste jour lunaire, tout l'infini blanc de la terre.
Suzanne avait peur à cause de ce fantôme dans la blême solitude! elle avait eu tort de venir; elle était terrible, à présent, comme autrefois, plus encore, la vieille! et la croix, en j)lein ciel, n'était pas douce ni clémente, mais elle ouvrait ses bras pour une malédiction.
Cependant la grande servante, tenant haut le gibet divin, descendait la colline, lentement, lentement. Noire porteuse et noir fardeau, sur l'universelle blancheur. Il semblait à Suzanne que s'avançait vers elle, dans le pâle désert, la porte-croix d'un invisible convoi funèbre. Elle descendait toujours, la vieille, droite et les bras levés, parmi la blafarde lumière. Elle atteignit le bas de la côte, s'engagea dans la rue, marcha droit devant elle, s'arrêta devant la maison, et
quand, la porte ouverte, elle s'enfonça, la croix haute, dans la morne demeure, ce fut comme si une officiante de funérailles entrait dans le mystère obscur d'une crypte.
Grande-Magiiet. sous la clarté que la lune poussait dans le large vestibule, posa la croix contre la muraille. Elle entra dans la cuisine, prit une lampe, lalluma. traversa la vaste pièce où tremblaient des flamboiements de cuivre, çà et là, sur les murs, se dirigea vers l'escalier. L'allure mesurée, les savates, l'une après l'autre, claquant sur la pierre des degrés, elle semblait, levant la lumière, obéir à quelque rite mystérieux ; et elle s'élongeait en sa robe étroite couleur de vieux linceul. Au premier
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étage, le profond couloir, où la lampe mettait à peine ud brouillard de clarté, s'enfonçait à droite, à gauche, se perdait dans un inconnu d'ombre et de silence; elle ouvrit une porte, entra dans la chambre pareille à une chapelle ; lieu de calme, de pieuse rêverie, et de commémoration. Sur le lit qui se voilait dune nappe d'autel, entre un crucifix et une branche de buis, avait l'air de dormir, le front auréolé de cuivre, la grande poupée, semblable à une petite femme, qui était comme la sainte de la jolie église.
Mais, — à cause du temps qui passe, — dans la chambre où une vieille poussière éteignait sur les étagères, sur les consoles, la verroterie des rosaires et les rubans et, entre leurs cadres de faïence, les images de communiantes pareilles à de mignonnes nonnes, la gracieuse figurine n'avait plus la fraîcheur peinte de son sourire de jadis; les yeux d'émail s'éteignaient comme des yeux humains qui meurent; et les cheveux avaient déteint, et la rose des joues s'était fanée; la belle robe de soie blanche et de dentelle s'effilochait en loques jaunissantes; car rien ne dure, même ce qui ne vécut point. Le cadavre d'une poupée.
Grande-Maguet s'agenouilla devant le lit,
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après s'être signée. Elle priait en silence, les lèvres remuant vite. Puis, debout, elle souleva la poupée, délicatement, avec le soin que l'on met à tirer de son berceau une fillette malade, la serra contre elle, l'emporta. La figurine était si délabrée, que lun des bras, ballant, faillit tomber, retenu seulement par la soie de la manche, et le petit crâne, de cire jaunie, çà et là était chauve. Mais, dim regard extasié, et toutes les rides de sa vieille face s'épanouissant d'aise, la servante admirait religieusement la triste poupée; elle était comme une vieille madone câlinant encore et adorant le divin bambin qui serait mort.
Redescendue, de son pas lent et ferme, dans le vestibule, elle posa la lampe sur une dalle, à côté de la croix, se dirigea, embrassant limage, vers une grande porte qui faisait face à la porte d'entrée, poussa un battant, se trouva dans le jardin tout blanc de neige et de lune.
C'était un vaste enclos, cerné de très hauts murs, morne, où s'érigeaient, comme des gestes vers le ciel, de grands sapins et des peupliers longs ; cela ressemblait à un coin de cimetière, vide encore, que peu à peu gagneront les tombes.
Et, déjà, une fosse y était creusée.
Au milieu du jardin, entre quatre poteaux fichés en terre et qui, liés l'un à l'autre par de fortes cordes, soutenaient des remblais de terre et de pierres, un creux, peu large, assez long, bâillait,
Grande-Maguet s'approcha de la fosse et s'inclina; comme on couche un enfant, elle étendit sur la neige de l'ornière la poupée en habit pâle, moins blanche dans ce lit blanc, puis, joignant les mains, la servante dit :
— Adieu, adieu, ma petite Jésus ! Te voilà .couchée pour toujours, comme tu voulais l'être. Car j'ai bien fini par comprendre que cela te déplaisait, malgré l'encens et les bonnes reliques, de demeurer là-haut, dans la chapelle. C'est parce que tu t'ennuyais que pâlissaient tes lèvres et tes joues, et que ton regard ne souriait plus. Longtemps j'ai cru que tu vivais; non, tu étais morte, et tu voulais dormir, comme les autres mortes, dans la terre, selon la volonté de Dieu ; dans la terre où l'on se repose, où l'on reprend des forces pour monter enfin, avec des ailes qui vous viennent, vers le ciel! Je suis allée au cimetière, derrière la colline; c'est là qu'on porta jadis une femme qui te ressemblait, qui n'était pas toi, puisqu'elle s'était donnée à un homme méchant; ma petite Jésus,' c'est celle
<Xai n'a jamais appartenu qu'à elle seule et qu'à moi seule; j'ai arraché la croix de la tombe de l'autre, pour la mettre sur la tienne. Ah ! comme tu seras bien, ici, dans le jardin clos, comme tu seras tranquille pour rêver du paradis prochain. Tu n'entendras aucun bruit! Cette terre, ces pierres que j'ai apportées, je les répandrai sur ton cher petit corps, peu à peu, doucement, pour ne pas te meurtrir; et tu seras comme dans un nid profond. J'aurais voulu t'élever un sépulcre magnifique, pareil à ceux qu'on voit dans les cimetières des grandes villes : cela t'aurait fait plaisir d'avoir au-dessus de toi quelque belle statue à genoux, qui prie Dieu, ou bien une statue couchée dormant comme toi. Je n'ai pas pu te donner un si beau lit funèbre, parce que je ne suis pas riche. Mais, quand ce ne sera plus l'hiver, quand la campagne .sera verte, j'irai tous les jours cueillir les plus belles fleurs dans les champs et dans les bois; il y aura sur ta tombe des jonchées, comme il y en avait, les jours de fête, dans la chapelle, ' chez les dames Arnoldson; des jonchées où viendront se poser les oiseaux et les papillons. Tu seras très contente, à cause de ces fleurs. Puis, tu sais, si quelque chose te manquait, tu n'aurais qu'à m'appeler, à voix basse; je serai tou-
jours là, tout prés, pour qu'il ne t'arrive rien de mauvais. Dors bien, ma petite Jésus! Souvent, je serai triste de ne plus te voir. Tu étais si jolie, dans la chapelle, entre la branche de buis et le crucilix . avec ton auréole qui tremblait ! j'étais si heureuse de te regarder! quand je priais en te regardant, ma sainte, il me semblait que toute la chambre était pleine d'anges. Mais tu as voulu dormir dans la terre. Que ta volonté soit faite. Ce qui me consolera ce sera de penser que tu es là, pas loin ; et, un jour peut-être, je te reverrai. Oui, cela arrivera, si tu le veux, ma petite Jésus. Un jour, assise à côté de la tombe, — assise là, comme toujours, — • j'entendrai frémir les fleurs et frémir les pierres, et la fosse s'ouvrira, et toi, toute blanche, toute petite encore avec de grandes ailes, tu monteras à travers l'air ! Mais, parce que tu es bonne, tu me feras signe de te suivre, tu me prendras par la main, tu m'emmèneras avec toi!
Elle se tut.
Elle se pencha encore, elle baisa le front de la poupée, et prenant des deux mains de la terre et des pierres, elle commença d'en couvrir le petit corps pâle; elle prenait bien garde de lui faire du mal. Quand la fosse fut comblée, elle
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poussa dessus tout ce qui restait du remblai ; et la tombe s'exhaussait entre les quatre poteaux que maintenaient des cordes. Alors Grande- Maguet revint dans le vestibule ; elle prit, à côté de la lampe, la croix de bois, regagna le jardin, enfonça, derrière la séjjulture, dans un trou qu elle avait creusé, le pied de l'arbre do rédemption ; et les grands bras noirs dominaient le silencieux et livide jardin.
Puis elle s'agenouilla ; toutes les prières que Claire lui enseigna jadis, chez les dames Arnoldson, elle se mit à les dire, tandis que la neige, du ciel rassombri, recommençait de tomber en lourds et lents flocons, toujours plus lourds, qui s'amassaient.
. Un bruit lui fit tourner la tête.
Dans les blêmes ténèbres, une femme, dont la lampe, posée derrière elle, auréolait toute la forme, s'avançait vers Grande-Maguet.
M™® de Norvaisis avait triomphé de la crainte qui, un instant, lui conseilla de renoncer à son dessein; elle était sortie de Tauberge, avait trouvé ouverte la porte de la maison, était entrée.
Elle regardait Grande-Maguet. Que faisait donc la vieille insensée à genoux devant cet exhaussement blanc, sous cette croix ?
Suzanne s'avança encore.
Grande-Maguet ne parut pas surprise de cette présence à pareille heure dans le jardin mortuaire.
Elle se leva d'un air d'empressement, vint audevant de la visiteuse, en saluant deux ou trois fois, et elle dit, affable, du ton de quelqu'un qui s'excuse :
— Oh! que je suis fâchée, madame, que vous ayez voyagé par ce mauvais temps. C'est bien aimable à vous d'être venue malgré le froid. On vous a dit que j'enterrais, ce soir, ma pauvre petite Jésus? et vous êtes venue pour les funérailles ? Je comprends. C'est très bien. Vous êtes de ses amies ? Vous étiez peut-être en pension avec elle autrefois ? Ah ! ce n'est pas étonnant que vous ayez conservé de l'affection pour elle ! Tout le monde l'aimait. Elle était si bonne. Mon Dieu, oui, madame, je l'ai enterrée là. Si vous étiez arrivée un moment plus tôt, vous auriez pu la voir. Mais, maintenant, personne, jamais, non, personne, jamais, ne la verra!...
Son bavardage s'interrompit dans un rauque sanglot. Mais elle releva la tête, et d'une voix éclatante, de folle ou de prophétesse :
— Je la reverrai, moi! cria-t-elle; oui, un jour, hors du tombeau, elle s'élèvera trausli-
gurée, et je monterai avec elle vers le paradis !
Certainement, une insensée ; pourrait-on tirer d'elle quelque parole précise ? c'était peu probable. M"* de Norvaisis hésitait à lui parler ce soir. Mieux valait attendre à demain ; la folle, en plein jour, serait moins étrange peut-être, plus calme. Puis, ce lieu était lugubre; les flocons tombant avec plus d'abondance, Suzanne fit un pas en arrière, se tourna vers le vestibule.
Mais Grande-Maguet la suivait, elle avait repris son air empressé, bavardait affablement :
— Tout de même, madame, c'est bien aimable à vous d'être venue par un temps pareil. Ma petite Jésus apprendra avec bien du plaisir...
La clarté de la lampe illuminait les visages. La vieille glapit :
— C'est elle !
Et elle bondit sur Suzanne ! Celle-ci chercha l'arme qu'elle avait dans une poche, mais la vieille lui empoigna les deux bras, et elle la secouait toute en bégayant dans des râles de rage et de joie : « C'est elle ! c'est elle ! c'est elle ! » Suzanne jeta un cri, — un seul ! Grande-Maguet l'avait renversée et, la maintenant d'un genou sur la poitJ'ine, elle saisit de la neige et
lui en emplit la bouche. Suzanne haletait sou.< ce bâillon fondant qui lui glaçait les dents et les gencives.
— C'est toi! c'est bien toi! Qu'est-ce que je vais faire de toi ? Je t'avais dit de ne pas revenir. Pourcjnoi es-tu revenue? Je vais te tuer ! Ma petite Jésus n'est plus là pour te sauver maintenant.
Elle lui serrait le cou en la secouant toujours et, de temps en temps, elle lui ouvrait les dents d'une pesée, lui enfonçait de la neige dans la bouche.
Soudain, les deux poignets de Suzanne en sa seule main gauche, elle la traîna vers la sépulture ! car une idée était venue à l;i folle qui riait horriblement.
— Une statue ! une statue pour le tombeau de ma petite Jésus, voilà ce que je vais faire de toi ! Ma Claire chérie aura une tombe aussi belle que celles qu'on voit dans les cimetières des villes; il y aura une belle statue couchée dessus, toute blanche. Viens, mais viens donc! tu dormiras bien sur le sommeil de ma petite sainte.
jyjme (jg Norvaisis se débattait désespérément. Elle réussirait à crier peut-être ! mais Grande- Maguet, avec de la neige et de la terre, lui rem-
plissait encore, encore, la bouche. Puis, de ses longues mains griffues, elle déchira, arracha, jeta les vêtements de Suzanne, la souleva, l'emporta, retendit sur la tombe, — les flocons toujours plus lourds, toujours plus nombreux, s'abattaient, s'amassaient, — ' et là, avec les fortes cordes qui lièrent l'un à l'autre les bois fichés en terre, elle la garrotta presque nue, sur l'exhaussement de la fosse, entre les quatre poteaux où elle enroula et noua solidement le reste de la corde. Immobile en une affreuse crispation, Suzanne ne pouvait même pas se tordre, étroitement liée, sous la glaciale chute pesante des flocons, et elle ne pouvait pas crier, bâillonnée de neige. Grande-Maguet, droite et noire, les bras croisés, triomphante, regardait ce beau corps nu se vêtir de blancheur et devenir statue.
A deux jours de là, par un froid matin, où toute l'immensité de neige était un peu bleue et vaguement rose d'aurore, M. de Norvaisis, dans le silence du village encore endormi, frappait à la porte de sa maison. Par l'un des hommes payés pour suivre sa femme, il avait su qu'elle
avait quitté Paris, qu'elle avait pris un billet pour Aubréville. Quoi donc? elle était retournée dans le pays dont elle devait garder un si lugubre souvenir, elle avait voulu revoir la maison si affreusement sacrée par un crime, et la servante révélatrice? Il était parti, l'esprit éperdu. le cœur bourrelé, et il arrivait, et il heurtait à sa porte. Grande-Maguet, après peu de temps, vint ouvrir. Il cria : ■ Vous avez vuM™^ de Norvaisis ? où est-elle ? » Elle n'entendit peut-être pas. Le reconnut-elle seulement ? Elle dit, Tair accueillant : « Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre. Je dormais encore. Vous venez pour voir le tombeau? C'est la curiosité du pays. Je le montre avec plaisir aux étrangers. » Ill'écarta. « Misérable folle ! » et, entré dans la maison, il allait monter l'escalier. Mais elle le retint. « Non, monsieur, c'est par ici. » Elle ouvrit la porte du jardin. « Passez, je vous prie, donnez-vous la peine de passer devant. C'est une chose très curieuse, qui vaut la peine d'être vue. Dessous, il y a M""^ de Norvaisis; dessus, il y a M"^ de Norvaisis. C'est une statue que j'ai mise sur la fosse de ma petite Jésus. » Il tressaillit, d'un obscur pressentiment, se rua dans l'enclos... il vit la tombe, il vit la pâle forme roide étendue sur la tombe ! et, lan-
dis que, la bouche ouverte, sans un cri, il demeurait immobile, pétrifié devant l'incomparable horreur du châtiment, Grande-Maguet. maigre et haute, en sa longue robe couleur de vieux linceul, l'allure mesurée, les savates claquant l'une après l'autre sur la neige durcie, allait et venait dans le jardin ; gardienne et servante du double tombeau.