G II A X D E - .M A GUET
Après les promenades dans la forêt, après les leçons où le petit comte Swen lui disait : '( Emiirassez-moi, Lydia, puisque j'ai bien lu », pendant que la cousine Isaurine, partie depuis le matin, s'attardait au casino, elle songeait à M. de Norvaisis, avec douceur ; seule, à Theure où s'éteignaient les bruits de l'auberge, où le silence et l'ombre, à peine troublés d'un pas lointain, entraient dans la maison comme des hôtes de tous les soirs, elle n'était pas triste, parce qu'elle songeait à lui.
Ce ne fut pas sans terreur ni recul qu'elle l'accueillit dans sa pensée ! Comme elle eut peur quand, pour la première fois, elle s'avoua qu'il fut digne d'être aimé. Hélas ! qu'il était détestable ! et il y avait une morte sous une pierre! une morte, dans les os de laquelle les savants, en cherchant bien, trouveraient le poison; il y avait Grande-Maguet, levant ses longues mains malédictrices ! Mais elle avait assez souffert, pauvre femme, des terribles choses ([ue les autres avaient faites ; elle avait le droit de les laisser, lui dans son crime, celle-ci dans son sépulcre, celle-là dans sa haine! et de rentrer un peu chez elle, dans le souvenir de son bonheur nuptial. Puisqu'elle ne devait plus concevoir aucune espérance ici-bas, puisque
aucun bonheur réel ne lui pourrait être accordé et puisqu'elle ne reverrait jamais — c'était fini, il ne l'avait pas suivie — l'abominable criminel, elle ne serait pas bien coupable, lui semblait-il, en demandant un peu de bonheur à la résurrection du bonheur d'autrefois. Et, enfin, c'était un plaisir qui ne faisait de chagrin à personne.
Elle en vint, par une volonté grandissante, par une maîtrise qui, naguère, lui aurait été impossible, à oublier — ou à répudier — tout ce qui fut effrayant, à ne se rappeler que les heures heureuses, elle s'accordait cette consolation.
Elle revivait les fiançailles et l'hymen. C'était en l'embrasure d'une fenêtre , loin des danseurs, près de l'orchestre, qu'il se tenait, feignant de ne pas la regarder, la regardant toujours, dans le casino de la petite ville bretonne où ils s'étaient rencontrés ; elle, en dansant avec d'autres, croyait danser avec lui. Elle avait eu peur, d'abord, le jour où elle s'était heurtée à lui, des grands yeux profonds, dominateurs, qu'il avait, mais elle se souvenait des deux longues larmes qu'il pleura un soir, en la contemplant, en lui disant adieu; et, après bien des mois, ne l'ayant pas oubliée, il était venu chez elle, il l'avait demandée en mariage. Ah ! Dieu ! en ma-
GRAND E-MAGUEÏ 241
riage ! En pensant à cela, son cœur battait, et fondait en volupté comme à l'instant, mieux qu'à l'instant où elle s'était jetée, toute rougissante, dans les bras de la cousine Isaurine. Puis, les soins, les soucis, les espoirs troublés de vagues transes, d'avant la noce; et le jour de la noce, et le soir ! Elle se rappelait. Elle évoquait les premiers temps après l'hymen : quand elle avait, à chaque heure, un caprice nouveau, auquel il obéissait, ravi. Comme il était content, lorsqu'elle disait : « Vous êtes gentil, c'est vrai » ; et il avait une façon si humble, si pieuse de se mettre à genoux devant elle, qu'elle était tentée de se croire une petite déesse, tout à fait digne d'être adorée. Elle était bien étourdie, alors, bien fillette, riant toujours; il ne faut pas tant rire quand on est tant aimée ; elle se reprochait de ne pas l'avoir chéri avec les passionnées tendresses qu'il aurait voulues, dont il était digne; et dans ses rêveries — ici, en ce désert — qui lui rendaient les délices perdues, gamine enfin épanouie en femme, elle se sentait plus épouse, s'abandonnait plus ardemment, devenait telle enfin qu'elle comprenait, à présent, qu'il l'avait dû souhaiter ! Les soirs, quand la cousine Isaurine, restée au Casino, n'avait pas dîné à la maison, c'était presque des visions, ces rêveries.
Suzette les attendait, les espérait, les voulait, seule dans sa chambre, iDorte et fenêtres closes; elle pensait que la réalité de son désastre avait droit à la compensation des songes.
Une fois — il était tard, neuf heures peut-être, un peu de lune entrait par les persiennes — l'illusion fut telle que Suzette, couchée sur ce lit banal de villa garnie, se crut dans son vrai lit, celui d'autrefois, tout de mousseline et de valenciennes; elle reconnaissait autour d'elle la chère chambre conjugale, avec les meubles familiers et les miroirs qui se souviennent. Oui, chez elle ! chez eux.
Et elle l'attendait,
11 avait dû sortir seul — cela ne lui arrivait pas souvent — à cause d"un dîner d'hommes où il ne pouvait se dispenser d'assister. Mais qu'il lui tardait d'être de retour ! et elle l'attendait. Il allait venir. Tout à l'heure il serait là. près d'elle, assis dans ce fauteuil, à côté du chevet; ce qu'on avait fait, ce qu'on avait dit à ce banquet, il le lui raconterait parce qu'il lui racontait tout; mais pensant à autre chose, distrait à cause d'elle, et lui pressant la main, et se penchant, et la regardant dans les yeux. Elle sentirait le regard d'Edme lui entrer dans les yeux, dansl'àme, tout au fond de la vie! Et il ne
parlerait plus, et il lui serrerait plus étroitement la main. Mais comme il tardait, ce soir ! Elle le gronderait. Après trois mois de mariage, se faire attendre ! c'était très mal. Non, il n'était pas coupable, on l'avait retenu, et bientôt, bientôt, elle entendrait, après la grande porte refermée. le bruit d'un pas sur le tapis du salon, le bruit d'un cher pas reconnu...
Elle se dressa, se jeta contre le mur, les mains derrière la tête.
Un pas ! elle entendait un pas 1
Non point dans le rêve, mais ici. — car elle était ici — • oui, dans cette maison, un pas! L'idée la traversa de Grande-Maguet qui entendit marcher dans l'ombre.
Car ce pas, sur les marches de planches, elle le reconnaissait.
^'oyons, elle était folle. Très vite, elle pensa que la cousine Isaurine était rentrée, montait se coucher. Non, une voiture se serait arrêtée devant la porte, avec du bruit. Les servantes? elles s'étaient retirées, une heure auparavant, dans leur chambre du grenier. Et puis, ce n'était point le pas d'une femme. — ni celui d'un voleur qui se serait introduit, — puisqu'elle le reconnaissait, ce pas, puisque c'était Edme qui montait l'escalier.
Les yeux, l'oreille et rame écarquillés, elle écoutait, toute !
Oh ! qu'il montait lentement ! Comme il s'approchait avec précaution ! Parfois il s'arrêtait, craignant qu'on l'eût entendu. Même dans le silence, elle percevait , en la sensibilité démesurément accrue de ses nerfs, le geignement sourd, de la planche sous le poids un instant immobile. Puis il s'enhardissait ; un pas, un pas encore ! Plus rien , sinon l'ébranlement , semblait-il à Suzette, de toute la maison, un ébranlement qui se prolongeait jusqu'à son cœur et s'y mourait. Ensuite, un autre pas! Le visiteur nocturne approchait. Quelques marches encore, il serait dans le couloir. Comment avait-il fait pour entrer? Elle se souvint : les servantes, souvent, pour s'épargner la peine du réveil, laissaient la porte d'en bas mi-ouverte au retour de la cousine Isaurine; il guettait depuis bien des nuits! il avait trouvé la porte entre-bàillée, il était entré.
Il y eut un silence.
Se ravisait-il? Songeait-il à redescendre, à sortir de la maison? Le pas sonna plus net, sur le carrelage du couloir. Oh ! comme elle le reconnaissait ! comme elle le reconnaissait ! Comme elle était sûre qu'Edme s'avançait impitoyable-
r; RANDE-MAGUET
ment vers elle ! Un surcroît de terreur : elle n'avait pas poussé le verrou! Elle ne le poussait jamais, pour que la cousine Isaurine, avant de se mettre au lit, pût venir l'embrasser. Ainsi, — c'était effrayant, — sans même avoir une planche à rompre, facilement, tranquillement, comme on revient chez soi, il entrerait, l'empoisonneur, l'assassin, celui qui avait versé les gouttes dans la tasse ! Elle le verrait, hideux de son crime, pareil au monstre des anciens cauchemars. Mon Dieu! que ferait-elle? appeler? sûrement, elle appellerait, avec des cris à la fenêtre ; et les servantes viendraient et les gens de l'auberge; oui, mais que dirait-elle? qui consentirait à le chasser, s'il se nommait, mari revenant, après une absence, chez sa femme? On sourirait, en les laissant seuls. Seuls ! dans cette chambre, où elle était couchée !
Elle se jeta sur sa robe, se vêtit, se réfugia dans un coin, loin de la porte, loin du lit.
Là, ramassée sur elle-même, elle regardait avec effarement la porte où un rayon de lune tomba, très large; de sorte qu'il apparaîtrait plus horrible dans la pleine lumière.
Mais elle n'entendait plus rien. Une espérance ! — son cœur se serra plus fort, — l'espérance que, jusqu'à ce moment, elle avait dormi
2iG GRANDE-MAGUET
et rêvé, et que personne n'était entré dans la maison. Hélas ! le pas retentit de nouveau, plus ferme, résolu, il ne s'arrêta que devant la porte. Edme était là ! derrière ces planches ! il était là, elle savait quïl était là, et elle guettait, le dos poussant la muraille et le cou en avant, le glis du pêne dans la serrure, et le premier avanttremblement de la porte qui ne s'ouvre pas encore, qui va s'ouvrir !
Rien.
EUej dans l'angle du mur. lœil fixe; lui, de l'autre côté de la porte, silencieux.
Et elle n'entendait que son propre souffle, haletant, tumultueux, qu'elle essayait de retenir et d'assourdir en la crainte qu'un bruit, ici, n'éveillât un autre bruit, là; et c'était, dans la nocturne solitude traversée de lune, une attente hagarde vers cette porte, vers cette porte qui s'ouvrirait.
Il n'entrait pas. Il était tout proche, il n'avait qu'à mettre la main sur la clé, qu'à appuyer, qu'à pousser, et il n'entrait pas !
Avec un très lent égouttement de secondes . une heure passa. Dans l'universel silence qui semblait à Suzette fait de l'attention de tout à un seul bruit prochain et redouté, il y avait encore, il y avait toujours, entre elle et lui. elle.
ORANDE-MAGUET 247
crispée et folle, lui, mystérieux, cette porte qui ne s'ouvrait pas.
Tout à coup un bruit ! mais de pas qui s'éloi- L,'nent, qui descendent, qui se hâtent; ce fut fini; plus rien.
Alors, Suzetle, debout :
— Ce n'était pas lui !
Non, non, ce n'était pas lui. Elle avait perdu le sens. Comment avait-elle pu supposer?... Dans la solitude, dans l'ombre, on se forge des chimères; aussi, pourquoi la cousine Isaurine la laissait-elle seule? Mais, enfin, tout était bien puisque l'homme qui venait de s'éloigner n'était pas M. de Norvaisis. Sans doute un voyageur, de l'auberge voisine, était monté, se trompant, avait reconnu son erreur. Voilà ce qui était probable, certain. Edme, une fois dans la maison, n'en serait pas sorti : il aurait ouvert la porte! si la porte eût été close au verrou, il l'aurait enfoncée! car nul n'était plus que lui hardi, dans le mal même, hélas ! et sa volonté triomphait des obstacles.
Quoi? regrettait - elle qu'il ne fût pas entré! Elle aurait voulu qu'il entrât, le hideux et lâche empoisonneur, le misérable et l'infâme? « Infâme, misérable! « Elle répétait ces mots, à haute voix, pour bien les entendre, pour être
siire qu'elle les prononçait, pour se bien convaincre qu'il était un misérable et un infâme en effet. Et elle pleurait, en se frappant, des poings, les yeux.
Mais, enfin, l'épouvante de le voir s'évanouissait une fois de plus; pourquoi pleurait-elle, hors des angoisses? Oh! nul dôme possible : ce n'était pas Edme qui avait monté l'escalier, qui s'était enfui, furtivement...
Elle voulut être plus certaine encore de la stupidité de son effroi : celui qui venait de sortir, elle le verrait. Quelque étudiant, attardé dans la vallée , ou un colporteur , logeant çà et là. Elle courut à la fenêtre, l'ouvrit toute grande, entra sur le balcon, regarda vers l'auberge dans la nuit toute claire de lune. De ce côté, personne ; elle regarda vers la gauche : un homme était là, en effet, sur la route, en pleine lumière...
Edme! Edme, si fier, si beau, éperdument heureux de la voir, et tendant les bras vers elle!... Elle poussa un cri.
Un cri de joie.
Elle se jeta en arrière, repoussa les battants de la croisée. Elle haletait, elle avait honte; elle aurait voulu être morte.
De joie! c'était de joie qu'elle avait crié en
le revoyant. Elle se comprit toute en une lucidité d'effrayant éclair. Elle l'aimait ! elle n'avait pas cessé de l'aimer! Même elle l'aimait cent fois plus; non pas avec des frivolités de petite fille, mais avec une invincible passion de femme; non pas seulement tel qu'il semblait avant le crime révélé, mais tel qu'il était, n'importe, empoisonneur ou non; elle l'aimait, luimême, quel qu'il fût. Quelle honte! Ah! elle l'adorait! et c'était de joie qu'elle avait crié.
Mon Dieu! s'il l'avait entendue, s'il avait deviné tout ce qu'il y avait, dans ce cri échappé, de désirs de s'avouer vaincue et de tomber entre les bras ouverts de l'époux! ce serait abominable; car, se sachant aimé, il remonterait, il entrerait, la serrerait contre lui. Oh! ce n'était pas possible, qu'elle redevînt la femme d'un assassin, ce n'était pas possible. Elle ne le voulait pas. Et pourtant, s'il remontait!... La porte... Elle avait oublié de pousser le verrou! elle se précipita. Mais la porte s'ouvrit toute grande sous la pleine lumière de la lune; et ce fut Edme! et Suzanne se jeta sur la poitrine de son mari, et, pleurante et balbutiante, défaillante d'horreur et d'extase, elle sanglotait éperdument sous les baisers qu'elle cherchait !
Donc, il l'avait reconquise. Il la tenait, il l'avait, sa femme, sa Suzanne, entre ses bras ! Tout un an d'angoisses, oh ! quelles angoisses ! Mais il la repossédait ! Ce qu'éprouverait d'extasiées délices, si elle était consciente du jour et de l'été, une terre polaire où, hors des glaces fondantes, s'épanouiraient au soleil des fleurs, il l'éprouvait prodigieusement; et tout son être était aussi l'enfin d'un damné qui, après vingt siècles de torture, rirait d'aise dans le ciel!
Il était bien obligé de croire à son bonheur,
232 GRANDE-MAGUEÏ
puisque Suzette était là, près de lui, puisque, dans ce doux lit conjugal — nid de hasard sur une branche imprévue — elle venait de s'endormir et dormait encore, ayant aux lèvres le sourire d'un songe reconnaissant.
Qu'il avait eu raison d'attendre et de laisser l'amour, lentement, faire son œuvre dans le cœur dont, malgré tout, il se savait le maître !
Sa première pensée, après que sa femme eût dit : « Ces fleurs, c'est pour une morte que je les cueille », fut de se tuer; puisque l'amour de Suzette — la seule chose qui l'intéressât à la vie — semblait plus mort que ne le seraient demain les fleurs qu'elle cueillait. Mais non, il l'aimait trop pour qu'elle ne l'aimât plus ! Il était impossible que le soir nuptial n'eût pas été, qu'elle cessât d'être épouse parce que l'autre épouse avait cessé de vivre. L'imbécillité, c'eût été de chercher à la revoir tout de suite, d'exposer sa prière à un refus d'exaucement, que, plus tard, continuerait l'orgueil d'avoir refusé déjà ; ce n'est pas en un jour assombri d'un souvenir de funérailles qu'il faut rénover les noces. Attendre ! attendre ! il attendit. Sa passion était assez extrême pour être patiente. Il fut comme un joueur qui, lentement, préméditerait, machinerait le plan de la partie où il jouera le re^te
GRANDE-MAGUET 2S3
de son avoir; risquer son va-tout ! oui, mais tout combiner pour ne pas le perdre. Il la guettait; mais comme il se cachait prudemment. De très loin il envoyait des gens pour savoir le train qu'elle avait pris, la ville qu'elle avait traversée. 11 n'avait garde d'être derrière la porte, dans les salles d'attente, quand elle craignait de le voir entrer ! Ce n'était pas encore l'heure d'apparaître ! Car, tout ce qui se passait en elle, il le devinait. Elle avait eu des hallucinations d'abord, et des crises, et des cris, et tout l'effroi; puis ce fut le besoin de fuir, avec un commencement de regret déjà, puisqu'elle l'aimait. Comme elle avait dû essayer de se tromper sur ses sentiments véritables, s'efforcer de croire qu'elle haïssait celui qu'elle adorait ; s'il se fût montré alors , elle l'eût haï, en effet : il fallait attendre. Et il la suivait, inaperçu, certain qu'elle sentait autour d'elle la menace d'une apparition possible, menace si obsédante qu'enfin, pour en être délivrée, elle en souhaiterait la réalisation !
Quand il apprit qu'elle s'était arrêtée avec la cousine Isaurine dans un pays presque sauvage, son espérance des réconciliations se renforça; il se tint moins éloigné d'elle, jugeant prochaine l'heure de se montrer. Les aventures quotidiennes du voyage obligent à des attentions éparses,
divertissent l'esprit ; il comptait sur l'idée fixe ! Ici, dans cette solitude, il aurait pour alliés les jours pareils aux jours, la rêverie, l'ennui. Il fallait bien que Suzette désirât quelque chose, et vers quoi — dans ce désert où rien n'était désirable — se tournerait sa pensée, sinon vers les joies qu'elle avait dues à l'époux détesté et chéri! Mais il attendit encore, en cette conviction que trop de hâte de son côté serait plus de fuite du côté de Suzette.
Et sa passion, en ce méthodique acharnement à une suppliciante attente, s'exacerbait jusqu'au délire froid, jusqu'au calme érélhisme des raonomanes.
Que de fois, blotti, de Tautre côté de la rivière, derrière quelque roche, il avait observé Suzette au balcon ou Suzette s'en allant avec le petit Swen vers la forêt de sapins. De loin, il ne voyait pas si elle était pâle, si elle avait Tair de souffrir. L'indispensable, c'était qu'elle souffrît ; que, pour s'échapper de l'isolement et de la mélancolie, elle n'eût plus d'autre issue que l'hymen aux bras tendus vers elle. Un soir, rôdant, il aperçut entrouverte la porte de la. maison. Était-ce le moment de se faire voir? Suzette l'avait-elle assez redouté, ce moment, pour le désirer enfm? Il crut que oui, il monta.
Mais, toat près de Tactioii décisive, il hésita longtemps, longtemps. C'était trop tôt, peutêtre; pas assez encore elle n'avait, dans les amertumes du veuvage, dans les langueurs de l'ennui, usé sa haine et son épouvante; elle le chasserait avec des gestes effrayés, avec des paroles qui, une fois proférées, seraient inoubliables. Oh! comme il voulait entrer! comme il voulait être auprès d'elle ! mais il s'éloigna et redescendit : il attendrait encore ; et, s'il était remonté, c'était que, sur la route, lui tourné vers le balcon, elle le voyant dans la lumière, il avait entendu le cri. l'adorable cri de joie.
Et maintenant!
Maintenant il l'avait reprise, il l'avait ; elle dormait, contente. C'était fini, les affres abominables d'être seul, et Suzanne haineuse, et Suzanne perdue pour lui. Ah! comme tout de suite, — il aurait pu, sans doute, ne pas tarder si longtemps, — elle s'était jetée sur le cœur de répoux , avait accepté et rendu les baisers ! Non point petite fille comme elle fut jadis, distraite et rieuse en ses caresses, préférant son mari à sa dernière poupée, — mais épouse, d'avoir été veuve, ardente, d'avoir souffert! Une idée, à celte heure triomphale, lui donnait envit^ de rire, d'un rire de défi et de vie-
toire : le châtiment. Quelle folie ! Plus d'une fois, en cette longue année, il avait songé malgré lui, que son solitaire désespoir était voulu par une volonté mystérieuse le punissant; il avait failli croire qu'il expiait. Extravagance parfaite ! L'expiation ? elle s'achevait en ce doux soir conjugal où Suzanne, ensommeillée, souriait. Comme il l'aimait ! Comme elle était belle ! plus belle qu'aux jours de l'adolescence enfantine encore. Oh ! le ravissement que l'exquise églantine se fût éployée en cette incomparable rose! rose blanche, sans doute, car Suzette était pâle un peu ; mais rose épanouie en sa pâleur. Il la contemplait, elle avait grandi! Chère femme, c'était vrai qu'elle avait grandi. Il mesurait, d'un œil qui se souvient et qui s'enchante, l'adorable forme du corps svelte, allongé, d'une ligne si pure, pareil, en la souple blancheur des draps, à une statue de neige.
Il eut, dans son immense félicité, la tristesse d'un souvenir : il l'avait regardée ainsi, un an auparavant, endormie comme ce soir ; et, réveillée, elle avait crié : «Allez-vous-en, allezvous-en ! »
Mais il secoua, d'un haussement d'épaules, cette cruelle réminiscence.
Après l'étreinte de tout à l'heure, après le
cher et entier abandon, après l'aveu bégayant des longues attentes, elle ne pourrait pas avoir de méchantes paroles qui rétractent; elle lui appartenait pour toujours. Pour toujours ! Quel infini de joie, leur existence! Si,, rarement une morose pensée, à cause de la chose d'autrefois, sïnsinuait en l'esprit de Suzette, comme elle s'évanouirait vite, cette ombre, sous l'haleine d'un baiser ou le sourire d'un regard.
Et même, en l'infatualion de sa victoire, l'espérance lui venait qu'il serait aimé de sa femme, non pas malgré le crime, mais à cause du crime ! Les morts ne souffrent point, on ne saurait éternellement prendre souci deux; elle songerait qu'il avait dû, vraiment, la désirer d'un implacable désir, l'aimer d'un invincible amour, pour s'être résigné, lui, si bon, si tendre, à sacrifier une pauvre femme innocente; elle le plaindrait, l'admirerait presque, l'admirerait tout à fait, d'avoir affronté pour elle, dans l'espoir, pas certain, de la posséder, les angoisses du forfait el les remords. Il pouvait déjà remercier son crime, puisqu'il lui avait dû Suzette, perdue un instant, mais reconquise; combien il aurait à le remercier davantage encore, puisqu'il lui devrait Suzanne enorgueillie et reconnaissante d'un amour affreusement prouvé.
2S8 GRANDE-MAGUET
Mais ces hautaines pensées, — le châtiment, quelle chimère ! — ne le hantaient que par instants, se fondaient vite dans la volupté d'être auprès de sa femme, et d'entendre, dans le silence de la chambre conjugale, sortir des lèvres de Suzanne le soupir parfumé des chères fatigues.
Elle s'éveilla, lentement. Elle s'éveillait, levant le front sous ses cheveux défaits en longues ondes, écartant des doigts la hrume de ses yeux. Et elle eut, dans un frisson, comme l'effroi d'un rêve trop doux, qu'on se reproche; mais elle remit sa tête sur l'oreiller, pour se rendormir; le sourire du songe un instant répudié lui revint aux lèvres.
Alors Edme pencha le front vers elle, en murmurant : « Suzanne ! »
Elle l'entendit! Elle ne le voyait pas, mais elle l'entendait. Elle frémit toute. Elle se tourna, peu à peu, dans l'espérance encore d'avoir rêvé. Ce fut un effrayant cri qui lui déchira la gorge! Elle l'avait vu ! Il était là ! Près d'elle ! Elle se précipita hors du lit, se jeta dans un coin de la chambre, à genoux; et, tournant le dos, sanglotante, elle frappait de sa tête le mur.
Elle se rappelait. Il était venu. Elle lui avait sauté au cou. Elle lui avait appartenu. Oh! elle sa rappelait; et, du halètement de sa bouche,
elle aspirait entre ses mains l'eau amère de ses larmes.
Il voulut s'élancer vers elle, lui dire tout l'infini amour de son pitoyable cœur, — lui parler enfin, non trop ardemment, mais avec douceur, avec des mots qui rassurent et consolent. Il n'osa point, il ne bougeait pas, timide, prudent aussi. INIieux valait peut-être laisser se disperser en plaintes et en larmes ce quelle avait conservé ou retrouvé d'eff'roi. Immobile, incliné de loin vers elle, il la regardait, l'entendait pleurer.
Car elle pleurait encore, toujours, avec des râles parfois, avec des sursauts qui lui secouaient tout le corps, — tout ce cher corps adoré, — dans les longs cheveux blonds.
Quoi donc? elle était si violente, la haine qu'elle avait conçue contre lui, ils étaient si persistants, le mépris et l'horreur dont elle le jugeait digne, que, même après l'éperdue acceptation de l'étreinte, après l'abandon, après l'oubli, Suzanne, réveillée de l'ivresse, se reconquérait toute, et le détestait, et le fuyait, et ne l'aimait pas?
L'horrible crainte lui crispa les nerfs que jamais — il avait si longtemps, si patiemment attendu cependant! — que jamais elle ne consentirait à leur bonheur restitué, aux longues effusions conscientes, et que c'en était fait, et qu'il
serait, éternellement, pour elle, un monstre. D"avoir été une espérance un instant réalisée son désespoir se ravivait plus atroce. Oh! seraitil donc vrai que quelqu'un d'inconnu et de terrible épie les actions des hommes et venge le^ victimes et châtie les coupables? Il songea que, près de lui, dans une poche de vêtement, il avait un revolver chargé; vivre, à quoi bon, si le seul bonheur qui vaut la peine de vivre est impossible? Et il n'osait pas s'approcher d'elle. Il avait peur! Si elle disait quelque parole?... l'épouvantable, ce serait Suzanne lui jetant à la face un outrage, qu'elle-même, jamais, ne pourrait rétracter. Tout ce qui a été dit subsiste, et la parole, une fois proférée, — voulût-on ne pas l'avoir proférée, la voulût -on oublier, — demeure en un mystérieux écho thésauriseur qui, longtemps muet, un jour ou l'autre parle. Il ne voulait pas que Suzanne formulât l'effrayant reproche! et. l'entendant pleurer en des sanglots redoublés, la voyant heurter du front la muraille, il ne s'approchait point.
Pourtant, une si douloureuse tendi-esse le déchirait, et voulait qu'il consolât la malheureuse femme qu'enfin, lentement, sans bruit, il descendit de la couche, fit un pas en avant, se mit à deux genoux.
Il allait lui xjarler peut-être...
Elle se retourna! elle ne pleurait plus, elle était toute blême, elle le regardait en face; et elle se leva, en le maudissant d'un geste où il y avait Tordre dun éternel exil.
Il se prosterna, il baisait, comme on baise le pavé d'un temple, les planches où elle avait mis ses pieds nus.
Mais elle s'était jetée sur ses vêtements, s'habillait, s'enveloppait d'un manteau, en balbutiant des mots inentendus de colère et de haine. Et elle s'élança vers la porte. Il l'avait devancée ! Elle ne tenta point de le repousser, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit toute grande. Il comprit qu'elle se précipiterait , s'il essayait de la rejoindre, s'il voulait l'empêcher de sortir. II s'écarta, laissant la porte libre. Alors elle revint vers cette porte, — par où il était entré ! — et s'évada. Il l'entendit descendre, très vite, l'escalier. Sans doute elle se réfugiait dans quelque pièce au rez-de-chaussée, ou chez la cousine Isaurine. Il était seul dans la chambre. Hébété, il se disait que tout était fini, qu'il ne reverrait plus sa femme. Use disait aussi que Claire était morte.
Elle se jeta dans l'obscurité de la route, courant droit devant elle, le long de l'eau. Où allaitelle? elle ne savait pas, elle s'en allait. Peut-être un vague instinct de rencontrer la voiture d'Isaurine revenant de la ville, de crier « emmènemoi! » et d'être emmenée très loin? Hélas! sa cousine lui serait d'un faible secours. Mais, dans l'extrême détresse, on se résigne à peu d'espoir, comme un noyé empoigne une branche qui cassera. Puis, elle ne réfléchissait pas, elle fuyait celui qui était dans la chambre, qui avait
été dans le lit. Ah ! mon Dieu, elle lui avait appartenu! il lui avait suffi d'apparaître pour cju'elle fût vaincue; elle s'était réveillée entre les bras de son mari. Voilà ce qui avait eu lieu. Elle ne pouvait pas se dire non à elle-même. Elle était bien obligée de s'avouer qu'elle était infâme, puisqu'elle avait été heureuse. Ah! dégoût de soi-même. Un instant, elle avait cessé de le haïr, elle était redevenue Tépouse de jadis; non, une épouse nouvelle, éprise et s'abandonnant toute. C'est donc vrai que certains hommes ont l'infernal pouvoir de dominer les âmes et de se faire obéir par elles? L'envoûtement, cela existe! Oui, la cause, c'était les yeux, les yeux terribles et doux qu'il avait. Elle avait toujours eu peur de ce regard adoré ! Et, à présent, elle s'était donnée; elle aurait beau faire, se cacher, n'être jamais retrouvée, jamais revue, rien ne ferait qu'elle n'eût pas mis ses lèvres aux lèvres de celui qui avait versé le poison dans la tasse, qu'elle n'eût pas été, sachant le crime, la femme du criminel !
Elle prêta l'oreille, à un ijruit comme d'une voiture sur le chemin.
Isaurine revenait? non, plus rien.
Elle regarda autour d'elle. Elle avait quitté la route, sans y prendre garde. Tout à l'heure,
elle était sur le bord de la rivière ; maintenant, elle entendait le son glissant de l'eau, mais elle ne la voyait plus. Elle se trouvait dans une grande plaine nue, noire, ici, de l'ombre des nuages, claire, là, de la pâleur de la lune. Elle continua de fuir, à travers les champs, pour ne s'arrêter jamais, pour être plus loin toujours. Mais elle savait — par expérience ! — que cela ne lui servirait à rien, de fuir. N'eùt-il pas couru derrière elle, ne fùt-il pas sur le point de la rejoindre, — elle allait entendre le bruit d'un pas, d'un pas très proche ! — elle ne se délivrerait jamais de l'amour qu'elle emportait avec elle. Ah! oui, c'était ainsi, elle l'adorait, elle l'adorait. Son départ, ses voyages? excuse inavouée du désir d'être suivie; sa crainte de le voir apparaître, quand remuait le battant d'une porte dans les salles d'attente? éperdue espérance de le voir surgir. Ses épouvantes, ses hâtes d'une ville à l'autre, ses satisfactions quand, d'un regard jeté en arriére, elle ne l'avait pas aperçu ou quand, sur le registre des hôtels, elle ne reconnaissait pas l'écriture de son mari, son désir de se distraire de l'unique pensée dans les bavardages de sa cousine et dans la surprise des langages inconnus, — mensonges, mensonges, mensonges. Si, avec Isau-
rine, elle s'était arrêtée, ai^rès tant de pays, dans la vallée du Neckar, c'était peut-être pour donner à Edme le temps de retrouver leurs traces et de la rejoindre, enfin! Oh ! quelle longue hypocrisie. Elle se méprisait. Ce qui l'avait charmée en Swen, enfant farouche, c'était la ressemblance avec un autre enfant, dans des bois pareils, jadis; et elle avait été tendre pour Swen — cela, c'était horrible ! — parce qu'il parlait de tuer , parce qu'il avait , à force d'amour, de la haine, parce qu'il aurait été capable de tuer en effet, parce qu'il écrasait du talon dans le sable les vipères qui inquiètent les promenades; aussi, pourquoi s'étaient-elles mises là, ces bêtes, devant les gens qui passent? C'était Edme qu'elle espérait, qu'elle cherchait, qu'elle trouvait en toutes choses, Edme. lui seul, toujours! Elle avait essayé de ruser avec elle-même; de se persuader que, dans les rêveries où elle consentit à l'accueillir, elle revoyait l'époux des premiers jours, celai qu'elle pouvait aimer sans remords, que n'avait pas encore rendu sinistre la confidence de Grande- Maguet; mensonge encore! Ce coupable, elle le chérissait; dès qu'il s'était montré, elle lui avait sauté au cou en sanglotant de délice, et, maintenant, tandis qu'elle le fuyait, s'il l'avait prise
entre ses Lras — oh ! il ne la suivait donc pas? — elle aurait défailli sur le cœur d'Edme, de tendresse.
Elle se heurta du genou à une grande pierre. Elle n'en pouvait plus, essoufflée. Elle se laissa tomher. Elle était sur le bord de l'eau. Elle était donc revenue sur ses pas, inconsciemment, en suivant l'un des sentiers qui, à travers la plaine, ramènent au Neckar? Elle resta assise. L'eau coulait devant elle, dans le bleu silence de la nuit.
Et elle songeait lugubrement, les genoux entre ses mains jointes.
Mais, alors, puisqu'elle aimait l'homme qui avait commis le crime, puisque la certitude de Claire au tombeau, et la vision des gouttes qui tombent dans la tasse, et de Grande-Maguet bavardant l'épouvantable histoire, ne l'avait pas empêchée de se jeter dans les bras de son mari, puisqu'elle adorait, puisqu'elle adorerait sans fin l'empoisonneur, elle était la complice de l'empoisonnement? Bénéficier d'un forfait égale d'y avoir participé. Aurait-elle voulu — elle s'interrogeait avec terreur — que Claire ne fût pas morte? non, puisque, Claire vivante, elle n'aurait jamais été, elle, Suzette, la femme de M. de Norvaibis. De sorte — ceci la j-endait folle —
que du sinistre dessein, et des ruses, et des hésitations hypocrites qui enfin se décidèrent à ra.chèvement de l'œuvre abominable, et de la malade dans le lit, et de la morte dans un trou, elle en était coupable, elle! oui, coupable, car elle n"avait pas repoussé l'assassin, car elle ne le repousserait pas, sïl survenait! Oh! elle voulait bien que les draps de son lit conjugal fussent faits d'un linceul. Et, si, autrefois, Edme, l'associant en effet à son crime, lui avait dit de verser les gouttes de la fiole, elle les aurait versées une à une!
Contre cet amour, qui l'assimilait à un scélérat, elle se révoltait. Elle savait qu'elle se révoltait en vain ; nïmporte, elle essayait de réagir contre l'irrésistible puissance qui la domptait; elle aurait bien voulu être innocente ! Mais, en même temps, elle s'étonnait qu'Edme ne l'eût pas suivie; il s'inquiétait donc bien peu d'elle, qu'il la laissait, toute seule, s'en aller dans la nuit? Ah! elle était monstrueuse : elle l'attendait! elle aurait voulu qu'il fût là, il l'aurait consolée, il était si tendre, avec des paroles qui font qu'on ne songe plus qu'à ce qu'il dit. Hélas! Claire les avait entendues, ces paroles. Non, pas les mêmes. Suzette était bien sûre qu'il n'avait jamais aimé sa première femme. Grande-
Maguet, d'abord, l'avait dit. Pauvre Claire, ensevelie, là-bas. Mais elle en était jalouse! Oui, voici qu'elle était jalouse, à présent, de la misérable créature, qu'elle avait tuée, elle? non, mais lui; enfin, c'était la même chose. Pourquoi, aussi, Claire n'était-elle pas morte de quelque maladie'::' Oh! comme Suzanne se détestait! Comme elle se jugeait infâme! Et elle regardait couler l'eau mystérieuse, limpidement traversée de lune.
Pourquoi pas? pourquoi ne pas mourir?
Ce serait très facile ! De cette pierre où elle était assise, Suzette n'avait qu'à se laisser tomber : ce serait fini; pas tout de suite, mais bientôt. Le fleuve la roulerait parmi les petits écueils, la pousserait de roche en roche, l'emporterait enfin dans une grande nappe calme. Oh! elle crierait parce que, en se noyant, on oublie qu'on a voulu mourir, et l'on surnage, et l'on crie ; on ne peut pas toujours crier, la bouche pleine d'eau qui fait des glouglous. Est-ce que M. de Norvaisis l'entendrait? Certainement, il l'entendrait, et il se jetterait, et il la sauverait, car il était si brave, il ne craignait rien. Pour la posséder, il avait tué! il était si bon. Mais il n'entendrait pas? Elle s'enfoncerait sous l'onde,
et, après quelques soufTrances, — les souffrances,
i'70 graxdp:-maguet
elle ne les craignait plus, — elle serait morte, comme Claire! Eh! bien, oui, comme Claire. Elles se rencontreraient là-bas, on ne sait où, dans les ombres ou les clartés qui sont de l'autre côté de la mort. Claire l'aimerait; elle comprendrait bien que ce n'était pas la faute de Suzette, si on avait mis dans la tasse une liqueur qui fait mal. INIais, Edme, les reverraitil? oui, plus tard, toutes les deux, et il choisirait entre elles. Il choisirait? qui? elle pensa qu'elle serait la préférée. Elle savait bien qu'il la choisirait.
Alors pourquoi ne pas mourir? c'était si facile...
Mourir, sortir de toutes ces angoisses, et ne plus avoir la honte , la délicieuse honte hélas! d'aimer un assassin.
Elle se dressa, elle acceptait la mort libératrice. Elle regarda l'eau, assez profonde, semblait-il. Elle monta, en s'accrochant des mains; elle arriva sur le bord extrême du roc; le fleuve, sous elle, plus loin, paraissait plus tranquille, moins tourmenté d'écueils; elle ne se ferait pas trop de mal en tombant. Hélas! Edme, comme elle l'aimait, comme il l'avait bien serrée sur son cœur, ce soir! A cause de cela, elle devait mourir; elle cherchait une place, sans pier-
railles, où, s'enfonçant plus vite, elle souffrirait moins longtemps.
A cette minute, dans Tuniversel silence, un bruit sec et net, avec des sauts dans Técho. La détonation d'une arme à feu. Certainement un coup de fusil ou de pistolet.
Eh bien ! quoi? pourquoi s'étonnait-elle? Très souvent, par les nuits, les braconniers s'embusquent pour surprendre avant l'aube les coqs de bruyère endormis dans les branches; Swen lui avait expliqué cette espèce de chasse.
Ce n'était pas un chasseur qui avait tiré ! C'était Edme qui s'était tué!
Elle descendit, se précipita sur la route. Edme ! elle savait qu'il s'était tué. Comment n'avait-elle pas pensé à cela? Ah! mon Dieu, l'avoir laissé seul et désespéré , il s'était tué. D'un coup de pistolet. Une balle dans la tête. 11 était si brave! Elle courait en criant, et, en elle, il n'y avait plus ni souvenir de l'ancien crime ni remords du retour accueilli. Une seule pensée nette, et horrible, dans le tumulte de tout l'être : lui, mort! l'ami, l'aimé, l'époux, mort! Elle suivait la route, sans s'égarer celte fois, le long de l'eau, vers la maison qu'elle apercevrait après le tournant, vers la maison où il était couché sur les planches, sa
tête dans du sang. Un espoir ! Blessé seulement. Oui, peut-être. Blessé. On peut guérir. Non, non, mort! sans parole, sans geste, les yeux fixes, la face toute blême où serpente, de la tempe, un filet rouge... elle courait plus vite, avec de petits cris qui râlaient dans sa gorge.
Elle tourna, elle vit l'auberge, et la maison; la voiture de M"* d'Aveleyne devant la porte.
Comment? rien? les fenêtres closes? personne sur le seuil, personne aux croisées, appelant? les gens de l'bôtellerie, les servantes, la cousine Isaurine, revenue, — revenue, puisque la voiture était là, — n'avaient donc pas entendu la détonation? ou bien, — elle s'arrêta, le cœur s'ouvrant, — ou bien, elle s'était trompée, elle y Cela se peut, la nuit, une pierre qui tombe et qui roule, de roc en roc, avec un bruit dans l'écho, — ou le coup de fusil d'un braconnier... Swen lui avait dit... Mais, alors, si Edme ne s'était pas tué, il croirait, la voyant, qu'elle rétractait sa fuite, qu'elle se donnait, s'abandonnait, il croirait cela? Ah! qu'elle avait d'amour pour lui. Mais elle triompherait d'elle-même, elle regarda la rivière si proche...
Quelqu'un sortit de la maison. C'était le cocher. Il cria vers l'intérieur des mots en allemand,
qu'elle ne comprit pas. Elle s'élança vers cet homme.
— Qu'y a-t-iiy qu'est-il arrivé?
Il répondit avec des gestes d'effroi, en désignant le vestibule, comme s'il eût voulu exprimer qu'elle ferait bien d'entrer. Elle entra, elle monta 'l'escalier, enjambant les marches. Des chuchotements descendaient, sourds; qui donc parlait à voix basse? Elle poussa la porte, elle fut dans la chambre, écarta les hommes, les femmes en groupe vers le chevet ; elle vit son mari étendu sur le lit, pareil, livide et le front rouge, à quelqu'un qui est mort.
Ah! c'était vrai! c'était vrai!
Elle le prit par le cou, le leva vers elle, le laissa retomber, défaillit sur la poitrine inerte.
Derrière elle l'aubergiste, des voisins, les servantes, la cousine Isaurine jacassaient, effrayés. Pauvre petite femme! c'était son mari, ils étaient séparés, il était revenu, il s'était suicidé. M"" d'Aveleyne, juste au moment où elle descendait de voiture, vers minuit, avait entendu la détonation d'une arme à feu, un cri en même temps, et elle avait trouvé un homme renversé , la tempe saignante , un revolver à côté de lui. Aidée du cocher, elle avait porté M. de Norvaisis sur le lit. Quel malheur! Est-ce
quil était mort tout à fait y probablement. PeDdant qu'on le couchait il n'avait fait aucun mouvement; et les chuchotements s'attendrissaient sur la veuve.
Mais, elle, sous son cœur, elle sentit un cœur battre.
Elle cria :
— Oh! ne sois pas mort, ne sois pas mort, je t'aime !
Elle répétait : « Je t'aime, je t'aime, je t'aime, » elle baisait les yeux clos et les lèvres fermées. Les lèvres s'ouvrirent, rendirent le baiser; les yeux s'entr'ouvrirent, extasiés; puis la tête, un instant soulevée, retomba sur l'oreiller, les yeux fermés, les lèvres closes. Mais il vivait!
Elle se retourna, elle ne sanglotait plus, ne pleurait plus. Un espoir, une certitude, il ne mourrait pas ! Et, d'une voix très nette :
— Qu'est-ce que vous faites là, sans bouger? Est-ce qu'il y a un médecin dans le pays? Vite, le médecin.
L'aubergiste dit :
— Pour trouver des médecins, il faut aller à Heidelberg,
— Eh bien ! prenez la voiture, dépêchez-vous.
— C'est que, la nuit, ils ne voudront pas se déranger peut-être. Heidelberg.cen'estpas tout près.
Le blessé soupira. Elle se jeta sur lui.
— Je t'aime ! Je t'aime !
— Merci, murmura-il.
Il ne remuait plus, il avait l'air de dormir. Elle dit aux gens :
— Alors, il faut le transporter à la ville. Voyons, aidez-moi.
Elle jjarlait d'une voix ferme, qui se fait obéir. Dans l'excès de sa douleur, elle trouvait une force précise, directe.
— Toute seule, je ne peux pas l'enlever du lit. Aidez-moi, vous dis-je.
Les servantes et l'hôtelier s'approchèrent.
— Prenez-le par les pieds. Bien. Je lui tiendrai la tète.
On le souleva. Son immobilité était d'un cadavre. Mais il avait aux lèvres un sourire obstiné, comme le souvenir d'une agonie heureuse.
Pendant que l'homme et les femmes, portant le blessé, suivaient le corridor, descendaient l'escalier, — la cousine Isaurine, affolée, levant une lamjje qui tremblait, — Suzanne, les mains sous la tète de son mari, le considérait anxieusement, s'inclinait, lui baisait les cheveux. Il avait, près de la tempe, un trou : c'était là que la balle était entrée ; elle baisait ce trou ; elle avail , quand
elle se redressait, les lèvres toutes rouges et humides, pareilles aune rose qu'on aurait trempée dans du sang.
■ Un choc au bas de l'escalier le tira de sa torpour.
— Suzanne , dit-il sans lever les paupières.
— Tais-toi! je t'aime.
On le coucha dans la voiture, sur des coussins que la cousine Isaurine était allée chercher dans sa chambre.
• — A Heidelberg ! ordonna M™^ de Norvaisis. Mais que le cheval marche très lentement, très doucement. Ah! donnez-moi de l'eau.
En route, elle laverait la blessure. Elle pensait à tout. Dans ce désastre, elle avait, — les yeux secs, — comme une lucidité de somnambule. L'une des servantes lui apporta une bouteille pleine d'eau, avec des linges, pour étancher le sang.
Elle dit :
— Partons.
Elle était assise dans la voiture, à côté du blessé; elle lui écartait du front les cheveux, afin qu'ils ne se prissent pas dans le sang qui caillotait. Quant cà la cousine Isaurine, elle monta sur le siège, à côté du cocher; elle avait entre ses jambes, le panier-cage où, par instants,
se réveillait la perruche. Maintenant la voiture, le long de l'eau, s'éloignait vers la ville, avec lenteur, tandis que, derrière, les gens de l'auberge en groupe continuaient de bavarder à voix basse.
Suzanne dit au cocher :
— Un peu plus vite.
Sans doute il fallait épargner au blessé les secousses, mais il était urgent de le faire soigner. Edme n'était pas mort ; on le sauverait ! Oh ! s'il mourait? s'il allait mourir pendant ce voyage? Elle se penchait vers lui, elle aspirait l'haleine de son mari, pour s'assurer qu'il vivait encore. Chaque fois qu'il se mouvait, à peine, elle lui disait tout bas : « Je t'aime ! Ne meurs pas ! Tu m'entends bien, je t'aime ! » Il avait, alors, un sourire avec une palpitation des paupières.
Et dans toute la vallée, la nuit pâle de lune enveloppait de mystère et de mélancolie les champs, la rivière, l'auberge et la maison refermées, aux fenêtres éteintes. La fraîcheur de l'eau montait dans l'air, s'y vaporisait; la clarté du ciel pénétrait le fleuve et coulait avec lui. Pas un mouvement de branches au flanc de la montagne que dominait le Nid -d'Hirondelle obscur dans l'ombre claire; et même le bruit de l'eau courante était du silence. Solitude parfaite,
assoupissement de toutes choses. Rarement, au
loin, le rossignol-des-alpes chantait, égrenant des perles sonores comme des gouttes de cristal qui tomberaient sur du cristal; et il se taisait, peut-être effrayé parle cri, plus lointain, d'une orfraie qui se taisait aussi. Puis des nuages, bientôt rejoints en un seul nuage, montèrent de l'occident, voilèrent la lune, voilèrent le ciel; ce fut comme si un geste invisible avait, de très haut, jeté sur les ruines, sur les champs, sur le fleuve, sur toute la vallée, l'obscurcissement léger d'un crêpe. Tout dormait, sans rêve.
Mais un frémissement presque pas rose s'alluma sur l'une des tours du Nid-d'Hirondelle, en même temps qu'un souflle à peine sensible émanait de l'orient. Pas de jour ni de vent encore: un pressentiment de lueur et de brise, un avertissement d'éveil. Et les sapins de la côte, inquiets, allaient se mouvoir. La rougeur, à la cime du bourg, palpita plus vivante; sous l'ogive des fenêtres, les vitres s'enflambèrent ; un cri d'alouette, très haut, dans les nuées, avait eu la brusquerie d'un signal! Alors, d'un nuage entre-bâillé, — rideaux de la céleste alcôve, — s'épandit la lumineuse caresse des yeux de l'aube dessillés ; au bord de l'eau, les herbes frémirent. Le silence de l'eau murmurante était du bruit déjà. Des pépiements
(i II A N I) E - M A G U ET 279
d'oiselets sussuraient, mystérieux, sans qu'une aile volât. Rien ne vivait encore, tout voulait vivre. La rivière, un instant, fut rose et dorée ; mais elle s'éteignit sous le passage des buées qui montaient en lentes écharpes traînantes des prairies, des labours, des fondrières, se disséminaient, montaient encore, s'efTilochaient aux arbres. Et un vent presque brutal, tout à coup, déchira, dispersa les brumes, fit plus vives, en soufflant dessus, les lueurs çà et là accrochées ou glissantes; et, des coqs de bruyère criant dans la forêt, ce fut l'adolescence triomphale du matin : toute la vallée, sous un ruissellement de lumière, frissonna tandis qu'une fanfare au flanc de la côte éveillait l'écho.
Swen, une trompe de cuivre aux lèvres, descendait en sautelant les escaliers du sentier; la plume de faisan rougeoyait à sa coiffe; l'acier de sa ceinture, où glissait le jour, étincelait. Quand, hors d'haleine, il cessait de souffler dans la trompC; il éclatait de rire, tout seul, dans le matinal silence; et son jeune rire amusait le jour nouveau.
11 secoua l'homme du bac, qui dormait encore dans sa maisonnette de planches; passa l'eau, assis sur le rebord de bois vermoulu, ses bottines éperonnées pendantes vers le fleuve ; et, la rive
atteinte, il sauta sur l'herbe, se mit à courir, avec des gambades. Il arriva devant la maison, leva la tête, en se piétant. Comment? les fenêtres closes? Ah! la paresseuse. Bon! il l'éveillerait; il sonna sa fanfare encore , dont s'épouvantèrent les alouettes. Mais ce fut au second étage qu'une fenêtre s'entre-bàilla. «Ah! ah! c'est vous ? » dit l'une des servantes, avançant sa tête ébouriffée dans le désordre du bonnet. Voilà un bruit, à pareille heure ! on voit bien que vous avez bien dormi, cette nuit, vous. Quant aux dames françaises, elles sont parties.
— Parties !
Certainement, il avait mal entendu. Il répéta :
— Parties ?
— Oui, un monsieur est venu, qui s'est tué. Et elles sont parties, après minuit. Moi, je me recouche.
La fenêtre se referma. Comment ? Suzette n'était plus là ? elle l'avait abandonné ? sans un adieu ? lui qui venait l'éveiller, comme tous les matins. Non, c'était impossible! « Lydia ! Lydia ! » Pas de réponse. La porte fermée, la fenêtre fermée. Elle était partie. Lydia. Ah ! mon Dieu ! Il se laissa tomber sur la marche du seuil, et il se mit à pleurer, la tête entre les mains, tandis que le clair soleil rouge, effa-
rant les brumes, allumait les ruines et la sapinière et la verte rivière dorée où une hirondelle en un xigzag vif égratigna, d'une pointe d'aile, l'eau.