APOLLON
Apollon, fils de Latone, était, nous l'avons dit, d'une beauté éblouissante.
Aussi le savait-il, le coquin ! . . .
Il portait toujours des costumes d'un décolleté des plus provocants.
Quand nous aurons dit que ses sandales formaient la pièce de résistance de son accoutrement, nous aurons donné à nos lecteurs une idée exacte de ses habitudes de décolletage.
Quand les jeunes nymphes le rencontraient dans les rues, scandalisées, elles mettaient leurs mains devant les yeux pour ne pas le voir.
Mais les doigts n'étaient pas toujours très bien joints.
Cette habitude de ne pas serrer les doigts l'un contre l'autre leur resta.
Elles la transmirent à leurs filles.
Ce qui explique que de nos jours encore l'écartement de certains doigts de la main est un signe de race très apprécié.
Jupiter, qui avait un faible pour Apollon, le plus beau de ses enfants, voulut lui donner un emploi brillant.
Il lui confia la conduite du char du Soleil. II le fit venir et lui annonça cette décision en ces termes :
— Je te donne le Soleil à conduire — c'est un très beau poste... pas difficile... mais il faut de la tenue et de l'exactitude.
— Oui, p'pa.
— Tous les matins, il faut être sur pied et atteler à quatre heures du matin en été, sept heures en hiver.
— Oui, p'pa.
— Aussitôt levé, tu fais le tour de la terre au grand galop, pour éclairer les mortels. Du reste, je dois te dire que tu n'auras cet exercice-là à faire que pendant un certain temps. Dans deux ou trois mille ans, un nommé Galilée doit prouver que c'est la terre qui tourne autour de toi, et non toi qui tournes autour d'elle... Alors, à partir de ce moment-là tu te tiendras tranquille ; et ce sera la Terre qui sera ohligée de se déranger si elle veut que tu lui mûrisses ses asperges, ce qui est beaucoup plus naturel.
— Oui, p'pa.
— Cependant, en attendant Galilée, tu feras donc ton petit tour de terre tous les jours... et puis, tu sais... je te i^réviens, il n'y a pas de congé...
— Oui, p'pa.
— Je te recommande bien aussi d'aller toujours d'un train régulier. Avec un bon attelage comme je t'en donne un, tu pourrais être tenté de te dire le matin : « Je vais m' arrêter un instant ici pour prendre une chope, et je rattraperai ça en galopant dans l'aprèsmidi. » Il ne le faut pas. Marche toujours d'un pas uniforme. Les mortels sont habitués à cela. Ils règlent leurs petites affaires là-dessus. Si tu arrivais au-dessus du canon du Palais-Royal à trois heures et demie de l'après-midi, tu dérouterais complètement une catégorie sérieuse de citoyens qui t'attendent tous les jours pour régler leur montre... Voilà les recommandations que j'avais à te faire... Va, mon fils... va...
— Oui, p'pa...
— Ah!... j'oubliais un point essentiel!... quand le temps est clair, soi.s toujours très convenable, parce que rien ne te cache aux yeux des mortels: et comme ils ont souvent le nez en l'air, il ne faut pas donner prise à la critique ; seulement, quand le temps est couvert et que les nuages te masquent, tu n'as plus besoin de te gêner, tu peux fumer une pipe sur ton siège.
— Oui, p'pa.
Quand il eut reçu toutes les recommandations de Jupiter, Apollon prit possession du char du Soleil et se mit à commencer ses tournées.
Pendant les premiers jours, le temps de se mettre au courant, il y eut bien quelques petits accrocs.
Il ne réglait pas suffisamment l'allure de ses coursiers, Ou bien il faisait sans le vouloir un petit détour, Ou bien encore, n'ayant pas pris sa droite, il accrochait une étoile ou s'emberlificotait clans la queue d'une comète.
Tout cela se traduisait par de légères inexactitudes dans son itinéraire,
Et jetait quelquefois une certaine perturbation dans les habitudes de certains mortels.
Ainsi, par exemple, indépendamment des nombreux rendez-vous qu'il fit manquer, on raconte qu'un jour son irrégularité fut la cause d'un drame émouvant.
Voici la chose :
Un bourgeois d'Athènes, nommé Olla-Bonntètos et mari d'une charmante femme, prévint un jour celle-ci qu'il était forcé de s'absenter pendant vingt-quatre heures pour affaires.
Gredinemnestra — c'était le nom de la dame — fondit en larmes, selon la formule, prépara le sac de nuit de son mari, l'accompagna au chemin de fer et, en rentrant chez elle, lança le télégramme suivant :
GRANDE MYTHOLOGIE T1NTAMARRESQUE
« Gros chienchien d'Ernestocle, « Olla-Bonntôtos parti jusqu'à demain. Viens vite. Resteras jusqu'à retour.
« Ta Gredinemxestra. »
Naturellement, une demi-heure après, Ernestocle était installé au coin d'un bon feu, devant une bonne table de deux couverts et garnie d'un souper fin.
Le tout dans le domicile et dans la robe de chambre d'Olla-Bonntêtos.
Pendant les heures qui suivirent l'arrivée d'Ernostocle chez Gredinemnestra...
Mais... toute réflexion faite, c'est de la vie privée !... Enjambons!...
Ce jour-là, justement, Apollon avait reçu une invitation à une partie de campagne pour le lendemain. D'abord, il s'était dit :
— Oh non !.. je ne peux pas... il faut que je fasse mon ouvrage.
Puis il s'était ravisé :
— Au fait, avait-il pensé, pourquoi donc me priverais-je de ce plaisir?... Au lieu de faire le tour de la terre une fois aujourd'hui, une fois demain, je vais fouetter mes chevaux dur et leur faire faire deux fois le tour aujourd'hui. Demain ils se reposeront ; ça fera le même compte.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
On était au mois d'août. Il attelle à deux heures du matin, part comme une flèche et finit son premier tour du globe à midi un quart.
Sur la terre, tout le monde était bouleversé; on ne comprenait pas cpie la nuit arrivât si vite. Tout le monde disait en allant se coucher :
— C'est singulier comme la journée a passé aujourd'hui.
Ernestocle et Grodinemnostra, eux, ne s'étaient aperçus de rien.
Comme ils avaient fermé hermétiquement les persiennes et les rideaux pour être tranquilles, ils ne purent voir que la nuit arrivait à midi et demi.
Et ils continuaient à déjeuner longuement, longuement comme des gens que rien ne presse.
Pendant ce temps, Apollon avait donné un pou d'avoine à ses coursiers et commençait son second tour à toute vitesse.
Si bien qu'à trois heures de l'après-midi, pour la seconde fois de la journée, le soleil vint faire partir le canon du Palais-Royal.
Tous les mortels déroutés se disaient :
— Mon Dieu!... que c'est donc drôle !... la journée d'hier a passé comme une flèche !... Et voilà qu'à peine si nous avons eu le temps de nous coucher, il refait grand jour.
Cette façon rapide dont s'écoulaient les heures n'avait point échappé non plus à Olla-Bonntêtos.
Mais il ne s'en était pas ému outre mesure et s'était dit :
— Rien ne fait paraître le temps court comme d'être loin de sa femme.
Cependant, voyant le soleil se lever pour la seconde fois depuis son départ, il s'était naturellement cru au
lendemain, avait terminé ses affaires à la hâte, repris le train, et était revenu au logis.
Au moment où il rentrait chez lui et ouvrait précipitamment la chambre de sa femme, cette dernière et Ernestocle étaient justement en train de se dire, en regardant la pendule :
— Neuf heures !... En ce moment, Olla-Bonntètos est en train de dormir dans une chambre d'hôtel ; nous avons encore sept heures trois quarts devant nous...
Seulement!... en levant la tête, ils s'aperçurent, hélas ! que ce qu'ils avaient devant eux, ce n'était pas sept heures trois quarts, mais bien Olla-Bonntôtos luimême, effrayant de laideur et livide de colère.
Olla-Bonntêtos tira froidement son revolver et brûla la cervelle à Ernestocle et Gredinemnestra, et se suicida sur leurs corps après avoir tué, avec les trois coups qui restaient disponibles, sa bonne, son propriétaire et sa concierge.
Par ce qui précède, on peut voir à quel point il était pernicieux pour les mortels que la direction du char du soleil fût confiée à un dieu aussi peu ponctuel.
Et pourtant, Apollon ne se contenta pas de ces escapades.
Il joua à la terre un tour bien autrement grave et que nous ne lui pardonnerons jamais.
Apollon avait un fils, nommé Phaéton, gommeux de la plus belle eau, qui, bête comme trois oies et fier de sa naissance, encombrait tous les foyers de danseuses des petits théâtres de l'Olympe, faisant un embarras de tous les diables avec son blason.
Il se prit un soir de querelle, clans un do ces bouibouis, et pour une nymphe avariée, avec un autre petit fané de son espèce, nommé Epaphus.
Et comme, clans la dispute, il faisait sonner bien haut qu'il était le fils d'un dieu et menaçait son adversaire en lui disant qu'il aurait bientôt de ses nouvelles, etc., etc.
Epaphus lui répondit avec mépris :
— Toi... fils d'un dieu!... espèce d'avorton !... fuserais bien content d'avoir seulement pour père un marchand de contremarques ! . . .
Phaéton, furieux, alla trouver Apollon son père et lui demanda de le mettre à même d'humilier Epaphus par quelque acte qui prouvât son origine divine.
— Je t'en prie, papa, lui dit-il, donne-moi seulement le pouvoir de changer ce cocodès en melon.
— Cette métamorphose ne prouverait pas une assez grande puissance, répondit Apollon, qui ne pouvait pas sentir les petits fanés.
— Eh bien, reprit Phaéton, laisse-moi conduire le char du soleil pendant vingt-quatre heures seulement.
— Sauras-tu? demanda Apollon.
— Parbleu ! ce n'est pas malin, répondit le jeune gommeux.
Et Apollon lui accorda cette faveur.
8 Si
Aussitôt que Phaéton eut pris les rênes en main, les coursiers, sentant de suite à quel genre d'imbécile ils avaient affaire, se livrèrent aux cascades les plus insensées, dont les mortels firent encore une fois les frais.
Tout à fait incapable de conduire seulement un fiacre du Corps législatif à la Madeleine sans accrocher l'Obélisque, Phaéton festonnait avec son char dans le firmament comme un homme ivre sur un trottoir.
Tantôt il s'éloignait de la terre de façon à la plonger clans l'obscurité à dix heures du matin et y faire geler toutes les récoltes au mois d'août ;
Tantôt il s'en rapprochait tellement que les légumes cuisaient en terre, que l'Océan devenait bouillant et que le feu prenait dans la glacière Saint-Ouen.
La position devenait tout à fait intolérable pour les mortels, qui ne comprenaient rien à ces changements subits de lumière et de température et ne savaient jamais le matin s'ils devaient mettre leurs fourrures ou leurs pantalons de nankin.
Pendant ce temps, Phaéton continuait toujours sa course folle, dérangeant tout : les heures, la température, etc., etc.
Ravi par l'idée qu'il faisait enrager son rival Epaphus, il continuait, sans s'en apercevoir, à griller des millions d'habitants et à en geler d'autres millions.
Et, monté sur son char, le cigare à la bouche, buvant du Champagne avec la petite figurante Katinestra qu'il avait à ses côtés, il criait à Epaphus :
— Fais-en donc autant!... galbeux à treize !...
Cependant, Jupiter, en entendant les clameurs qui s'élevaient de la terre, mit le nez à la fenêtre et vit bientôt de quoi il s'agissait.
Au moment où l'imprudent Phaéton, complètement gris, allait venir donner en plein sur la terre avec son char du soleil et mettre notre pauvre globe dans la situation d'un grain de chènevis tombant dans la fournaise d'une fonderie de métaux, Jupiter lança ses foudres sur ce cocher compromettant.
Le char fut broyé, et Phaéton lui-môme, précipité du haut de son siège, vint s'aplatir et se briser sur la terre, où il ne trouva personne pour le plaindre.
Apollon, en apprenant la mort de son fils, fut pris d'une immense douleur.
Il résolut de ne plus sortir avec son char et, par conséquent, de laisser la terre dans l'obscurité la plus complète.
Déjà les vieux libertins se disposaient à profiter do la circonstance pour pincer les femmes en omnibus, quand l'Olympe assemblé parvint à fléchir Apollon, qui consentit à atteler et à reprendre ses courses quotidiennes.
Apollon eut d'une nymphe, nommée Coronis, un fils qu'il appela Esculape et à rpii il apprit la médecine, afin d'augmenter pour les mortels les chances d'être délivrés de leurs belles-mères.
Esculape ne tarda pas à abuser de son art. Il s'amusa à ressusciter quelques lils de monarques pour obtenir des décorations.
Mais Jupiter, vexé de cet empiétement sur ses attributions divines, foudroya Esculape d'un grand coup de tonnerre clans le dos, en lui disant d'un ton goguenard :
— Tiens!... pose-toi un cataplasme là-dessus!...
GRANDE MYTHOLOGIE TIXTAMARRESQUE
Apollon se trouva froissé que Jupiter se fût permis, à l'égard de l'un de ses, enfants, ce procédé d'état de siège.
Il murmura, et Jupiter le chassa du ciel.
Apollon, dépouillé de son prestige du droit divin, descendit sur la terre sans un sou dans son porte-monnaie, et en fut réduit à garder des troupeaux.
Il s'en acquitta si bien que les pâtres le reconnurent pour leur dieu.
Il leur jouait le soir sur la flûte tous les airs de la Fille de Madame Angot, et sa popularité s'en accrut vivement.
Jaloux de son succès, le dieu Pan le défia un jour. Un concours public fut décidé, dans lequel Apollon fut déclaré vainqueur à l'unanimité moins une voix.
Cette voix était celle d'un roi de la Phrygie, nommé Midas.
Apollon, vaniteux comme un ténor d'opéra-comique, se vengea de ce critique d'art malveillant en lui collant de chaque côté de la tête des oreilles d'âne.
Du reste, ce roi Midas était voué à ce genre d'aventures malencontreuses.
On raconte qu'un jour, Bacchus lui ayant offert un don à son choix, il demanda le pouvoir de changer en or tout ce qu'il toucherai!.
Bacchus consentit. Mais Midas ne tarda pas à reconnaître qu'une telle puissance n'était pas sans offrir cle graves inconvénients.
Aussitôt qu'il avait touché une côtelette ou un morceau de pain, ou un verre de vin, l'objet se transformait en un lingot d'or.
Un simple œuf à la coque de deux: sous prenait immédiatement sous ses doigts une valeur intrinsèque de deux mille trois cent soixante francs.
Seulement, ça ne lui calmait pas ses crampes d'estomac.
Son vœu s'était impitoyablement accompli.
Tout ce qu'il touchait se changeait en or : pain, viande, légumes, piano, cigares, etc., etc.
Un jour, il parvint à toucher le cœur d'une ligurante de l'Opéra et le transforma en une pépite de 1,237 grammes.
S'il lui eût été possible de toucher un dividende sur ses Galions de Virjo, il en eût fait un trésor.
En amour, cette faculté brillante lui jouait des tours indignes.
Il n'avait pas plutôt passé son bras autour de la taille d'une de ses femmes que celle-ci se changeait en statue d'or massif.
Et en voulant l'embrasser, il se faisait un mal affreux.
Fatigué de ce privilège, il alla trouver Bacchus et le pria de le lui retirer.
Bacchus lui ordonna de se plonger clans le Pactole, où il perdit sa vertu galvanoplastique.
Depuis ce temps les eaux de ce fleuve roulent des parcelles d'or et on les vend sous le nom d'eau-de-vie de Dantzick.
Si l'on en croit certains auteurs, Apollon était de mœurs assez faciles.
Très joli garçon, il eut beaucoup de maîtresses qu'il désespéra par ses inconstances.
Il avait aussi un grand empire sur les hommes. Le charme de sa conversation était tel et ses moyens de persuasion si puissants qu'il était rare qu'un adolescent, aussi fermes que fussent ses opinions, causât pendant cinq minutes avec lui sans être complètement retourné.
On raconte qu'un jour Apollon faillit être victime de ses habitudes donjuanesques.
Il avait proposé à une jeune et jolie nymphe, nommée Daphné, de la reconduire chez elle, et, sur son refus, s'était mis effrontément à la suivre.
La pauvre petite trottait, trottait... pour échapper aux audaces de son entreprenant séducteur.
Mais lui marchait très-vite.
Daphné, qui voyait que l'on s'éloignait des maisons, hâta le pas. Apollon doubla le sien.
Elle se mit à courir.
Bref, elle fut atteinte. Un miracle seul pouvait la sauver.
Daphné était une nymphe honnête ; elle invoqua les dieux qui, clans les bras mômes d'Apollon, la changèrent soudainement en laurier.
Le nez que fît Apollon !... on peut s'en douter. ' La métamorphose avait été si rapide qu'il eut la main très-rudement prise dans l'enfourchement cle deux grosses branches de l'arbre et ne put se dégager qu'avec beaucoup de peine.
Pour ne pas paraître trop vexé — et c'est toujours ce qu'il y a de mieux à faire en pareille circonstance, — il coupa, en souriant, une branche du laurier et s'en fit une couronne avançant beaucoup sur le front, pour dissimuler la longueur de son nez.