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FLORE

Voici comment la chose s'était passée le jour, ou plutôt le soir, de l'enfantement de Zéphire.

Son père Eole était, comme nous l'avons vu., le dieu des vents en général.

Un mercredi soir, Eole et l'Aurore sa femme rentraient tranquillement chez eux. Ils venaient de diner en ville chez le dieu Pan.

Le dieu Pan, qui s'occupait beaucoup d'agriculture, leur avait fait manger ce soir-là de gros haricots d'une nouvelle espèce, qu'il venait d'obtenir par un semis spécial et savant, et qu'il se proposait de mettre bientôt en circulation sous le nom de sois.sonnus bombardum, après l'avoir dédié ;'i la princesse Mathilclc.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAHRESQUE

Eole venait de se mettre au lit tranquillement et se préparait à dormir sur ses deux oreilles, après avoir dit à sa femme :

— J'ai venté sur les humains depuis dimanche matin sans discontinuer; je puis bien prendre une nuit de repos pendant qu'ils raccommodent leurs tuyaux de cheminées... tu ne me réveilleras pas avant six heures...

L'Aurore, en épouse soumise, avait remonté le réveil à sonnerie pour six heures et s'était couchée à son tour à la droite d'Eolo, quand tout à coup celui-ci se sentit pris d'un certain malaise qui se traduisit par de violentes contorsions.

Il se retournait sous les draps, avait des contractions pénibles, serrait les lèvres, etc., etc..

Au milieu de ces évolutions, il en eut une plus saccadée que les autres, qui le plaça sur le flanc gauche.

Il tournait alors le dos à sa femme.

La gêne d'Eole n'avait pas échappé à l'Aurore.

D'ailleurs, il faut croire qu'elle était accoutumée à cela et que ces indices ne pouvaient lui laisser aucun doute sur le résultat final de la crise; car, au lieu de s'émouvoir des agitations de son mari et cle lui demander s'il avait besoin d'un peu d'eau de mélisse, elle lui allongea sur une de ses joues une claque formidable qui, cependant, ne pouvait lui casser aucune dent, en s'écriant :

— Ah! non... je la connais!... retourne-toi de l'autre côté au moins...

Eole, rendu par cette secousse au sentiment des convenances, exécuta une brusque pirouette qui cette fois le mit poupe sud-sud-ruelle.

Il était temps !...

Eolc avait à peine accompli sa volte-face que tout le <mi é ouest des couvertures du lit conjugal fut soulevé comme par une puissante bourrasque.

Mais ce coup de vent, qui eût pu être terrible en d'autres lieux, fut atténué et attiédi en glissant entre les draps et l'édredon.

Si bien qu'au lieu de se précipiter sur la terre, froid, âpre et désagréable comme la plupart des vents créés par Eolc, il vint caresser notre globe d'un souffle doux et léger qui s'abattit mollement sur les feuillages sans les secouer et, de ses voluptueuses effluves, attendrit et fit mûrir les fruits.

Voilà exactement dans quelles circonstances Eolo mit au monde, presque sans le vouloir, Zéphire, ce bien-aimé petit vent d'ouest si cher à nos campagnes.

C'est à la présence d'esprit de l'Aurore que nous devons oe bienfait.

Si elle eût laissé une seconde de plus Eole couché sur le côté gauche, nous avions un vent d'est aride, glacial et tout à fait désobligeant.

Dans un de ses voyages, Zéphire fit la connaissance d'une charmante bouquetière nommée Flore.

Pour faire la conquête de la jeune fille, il n'eut qu'à mettre en avanl ses avantages naturels.

Profitant d'Un moment où elle avait très chaud après

avoir confectionné péniblement un gros bouquet pour la fête de Vénus, il s'approcha doucement d'elle par derrière et se mit à lui souffler clans le cou.

Immédiatement Flore ressentit un ineffable bienêtre et murmura :

— Oh! le bon petit vent!... ça fait du bien !...

Zéphire, encouragé par cet accueil, se mit à tourner tout autour de Flore, lui caressant de son souffle suave, les cheveux, le front, les joues, les épaules...

Flore, cle plus en plus charmée, se baignait pour ainsi dire clans cette haleine enveloppante.

Puis, tout d'un coup, après s'être assurée que personne ne pouvait la voir, elle fit sauter d'an petit geste impatient deux ou trois boutons de son corsage, — peutêtre plus, — ■ afin de laisser la fraîcheur embaumée pénétrer jusqu'à son sein.

Zéphire ne se le fit pas dire deux fois.

Il s'engouffra vivement entre les plis du chaste madapolam qui s'était ouvert à ses caresses.

Il fut même plus brusque qu'il n'eût convenu, et l'on dit que Flore, le trouvant un peu vif, fut obligée de lui faire quelques remontrances et de recroiser vivement son fichu.

Mais elle pardonna vite.

Et ce coquin de Zéphire, après avoir de nouveau effleuré de son souffle frais la ravissante tête de la jeune fille, vint se placer sur ses lèvres avec tant d'à-propos que celles-ci laissèrent échapper le plus doux des aveux.

Le mariage se fit, et Zéphire donna, comme cadeau de noces, à sa jeune épouse, le titre de déesse des fleurs.

C'est elle qui, depuis ce temps, veille sur les plantureuses plates-bandes des jardins de la banlieue de Paris et permet que les fleurs y viennent si aisément...

du marché de la Madeleine et de celui du Château-d'Eau.

Si l'on en croit Lactance, l'origine du culte de Flore serait beaucoup moins recommandable que celle dont nous avons fait le récit.

Ce culte aurait été perpétué par un legs fait par une célèbre courtisane nommée Flora, à la condition que chaque année des fêtes splendides seraient données en son... déshonneur.

De là, d'après cet écrivain, les fameuses florêales instituées par les Romains.

Bien qu'il nous en coûte beaucoup d'accepter comme vraisemblable une version qui manque absolument cle morale, notre impartialité nous fait un devoir de tenir compte des opinions de nos confrères, surtout quand elles sont malveillantes.

En épousant Flore, Zéphire lui fit encore un cadeau important.

Il lui accorda une jeunesse perpétuelle.

Cet acte de générosité a soulevé quelques critiques.

Quelques auteurs ont prétendu qu'il était empreint d'une forte dose d'égoïsme, puisque la jeunesse éternelle d'une femme est surtout un grand bonheur pour son mari.

Nous qui désirons avant tout ne point nous mettre mal avec Zéphire, en vue des lourdes soirées de toutes les canicules futures, nous ne serons pas si cassant envers le dieu du vent suave auquel nous devons, entre autres sensations agréables, les plus beaux rhumes de cerveau qu'ait attrapés notre belle-mère.

Nous dirons seulement que Zéphire, faisant don de la jeunesse éternelle à sa femme, fait songer à ces roublards de maris modernes qui donnent à leurs épouses, à l'occasion de leur fête, un service de table en porcelaine anglaise.

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