L'AURORE
De toutes les déesses, l'Aurore est certainement celle qui reçut du maitre de l'Olympe les attributions les plus agréables.
Elle ne vient se promener sur la terre que le matin, alors que l'air est tout à fait épuré par les fraîcheurs de la nuit, ce qui ne l'expose pas à respirer les odeurs de la friture des mortels, des côtes de melon jetées clans les ruisseaux, du patchouli des promeneuses de Cythèresquare et des facteurs de la poste aux lettres.
De plus, l'Aurore fait sa tournée quotidienne très rapidement; et elle est toujours rentrée chez elle avant que l'atmosphère n'ait recommencé à être viciée par la distribution matinale du Figaro.
C'est à cela qu'elle doit de se conserver depuis si longtemps fraîche et vermeille.
Exceptionnellement favorisée , l'Aurore ne voit presque jamais les humains que sous un aspect doux et riant.
A l'heure où elle passe sur la terre, ils sortent à peine du sommeil et n'ont pas encore eu le temps de recommencer leurs canailleries habituelles.
L'homme vertueux aime à la voir lever ; et il est rare qu'elle surprenne les humains en train de commettre de vilaines actions.
Une fois pourtant — c'était en décembre 1851 — l'Aurore fut désagréablement surprise en arrivant à Paris de voir dans le faubourg Saint-Honoré des allées et venues sinistres de personnages peu catholiques.
Elle s'approcha doucement des fenêtres d'un grand hôtel — une espèce de palais — d'où filtrait de la lumière.
— Que diable, se dit-elle avec inquiétude, peuvent faire des gens qui ne dorment pas à cette heure?... cela ne me dit rien de bon.
Elle regarda par une fente des rideaux et vit un petit homme à l'œil faux, au teint plombé, qui tortillait sa grosse moustache, tout en signant des ordres qu'il remettait ensuite à des personnages de mauvaise mine.
L'Aurore lut quelques-uns de ces papiers et recula avec horreur en cachant sa tête dans ses mains.
— J'en étais sûre, dit-elle, en s'éloignant tout en pleurs!... les infâmes!...
Dans la course qu'elle accomplit chaque matin, l'Aurore, comme on le sait, ne devance Phœbus que de quelques instants.
La première pensée qui lui vint fut de retourner bien vite sur ses pas, de courir prévenir le soleil, de lui crier de s'arrêter, afin de lui éviter la honte d'éclairer une journée de parjure, de viols et d'assassinats.
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Mais il était trop tard!... Phœbus éclatait en ce moment dans toute sa splendeur, chassant devant lui la pauvre Aurore dont la course était terminée, et qui en s'éloignant, le cœur brisé, put entendre de loin derrière elle les feux de file crépitants d'une soldatesque ivre, le bombardement de la maison Sallandrouze et les cris désespérés des mères jetées sanglantes, en plein boulevard Montmartre, sur les cadavres de leurs petits enfants.
Le lendemain matin. l'Aurore revint comme d'habitude. C'était son ouvrage; elle ne pouvait se dispenser de le faire.
Mais elle revint triste, abattue, les traits bouleversés par le dégoût, comme quelqu'un qui se dit :
— Que vais-je voir encore?...
On remarqua que, pendant presque tout le mois qui suivit le deux décembre, l'Aurore arrivait chaque jour quelques minutes plus tard que la veille.
Comme on était au commencement de l'hiver, les gens superficiels se disaient :
— Ce sont les jours qui diminuent!...
Pas du tout!... C'était l'Aurore qui chaque matin tâchait de gagner quelques instants et ne revenait vers nous que le plus tard possible, tant nous la dégoûtions.
A part ce bien triste incident, l'Aurore est toujours admirablement accueillie sur la terre.
Du reste, il faut dire qu'elle est bien aimable pour les humains.
Elle sème sa rosée de cristal et de diamant sur l'herbe, sur les moissons et dans le calice des fleurs.
Elle dissipe les ténèbres, aide les pochards attardés à retrouver leur maison.
Elle permet aux allumeurs de gaz d'éteindre leurs becs et d'aller dormir.
Enfin elle prévient les femmes de geindres et de vidangeurs que leurs maris vont rentrer.
Aussi chaque matin la Terre se met-elle en féte pour remercier l'Aurore de sa venue.
Les petits oiseaux se réveillent, se secouent et entonnent un chœur général en l'honneur de la déesse du demi-jour.
Les fleurs s'ouvrent et exhalent sur son passage leurs plus doux parfums .
C'est surtout pendant l'été que l'Aurore est bien reçue !... Dans toute la nature en réveil ce ne sont que cris de joie, d'amour et d'espérance.
Du plus loin qu'ils aperçoivent la déesse, les coqs chantent, les oiseaux gazouillent, les chiens se lèvent et s'étirent, les escargots se mettent joyeusement en route.
Partout c'est un concert de louanges !.
Il n'est pas jusqu'à l'homme qui ne ressente un bonheur inouï à cette heure de renouveau et ne s'écrie, en voyant filtrer à travers les lames de ses persiennes les premiers feux de l'Aurore :
— Enfin!... les punaises vont peut-être me laisser tranquille !...
Bien que nous n'ayons qu'à nous louer — comme simple mortel — des aimables procédés de l'Aurore à notre égard, nous n'en devons pas moins, comme historien, raconter les cascades de sa vie privée.
L'habitude de se lever très matin et d'avoir fini sa journée de très bonne heure fit que l'Aurore, pour employer le temps que lui laissait son emploi, commit quelques petites fredaines.
Nous avons vu dans un précédent chapitre que plusieurs historiens prêtent à l'Aurore quelques complaisances pour Eole, le dieu des vents.
Ils prétendent même que Zéphire fut un des fruits de cette union.
Jusque-là, nous trouvons la chose toute naturelle.
Et si c'était tout, ce ne serait rien.
Mais il parait que ce n'est pas tout.
On raconte qu'un matin l'Aurore, en arrivant dans une grande plaine, vit un jeune chasseur très élégant et très bien fait qui, assis sur le bord d'un fossé, semblait l'attendre pour se mettre en route.
Ce jeune chasseur était Tithon, fils de Laomédon.
L'Aurore le trouva à son goût, et pour lui faire comprendre qu'elle s'intéressait à lui, elle éclaira l'horizon
juste à temps pour faire apercevoir à Tithon un garde champêtre qui venait vers lui.
Tithon n'avait pas son port d'armes; il était en défaut; mais, grâce à l'Aurore, il put s'esquiver et éviter un procès- verbal.
Il garda une profonde reconnaissance à l'obligeante déesse, revint souvent l'attendre le matin au même endroit, finit par tomber amoureux fou de ses teintes roses et nacrées et l'épousa.
En sortant de la mairie, les deux mariés étaient dans le ravissement.
Ils remercièrent leurs témoins et leurs invités et essayèrent de s'en aller seuls, bras dessus bras dessous, causer de leurs amours dans l'obscurité.
Malheureusement, il y avait une chose que, dans leur empressement et leur ivresse, ils n'avaient pas prévue. C'est que l'Aurore, ayant pour mission de
servir d'avant-courrier à Phœbus, avait naturellement le grand jour à quelques pas derrière elle.
Si bien que les deux nouveaux époux, fuyant discrètement les gens de leur noce, ne pouvaient pas s'arrêter pendant deux minutes dans un bosquet ou s'asseoir un instant sur un banc sans être immédiatement inondés de la lumière de ce gêneur de soleil, qui suivait de très près l'Aurore.
Les pauvres jeunes gens trouvaient la chose fort désagréable et continuaient à chercher vainement un peu d'ombre.
Phœbus emboîtait toujours le pas à l'Aurore avec une précision mathématique.
Tithon, croyant profiter, faute de mieux, du demijour crépusculaire, s'arrêtait-il en prenant sa femme par la taille et en lui disant :
— M'aimes-tu?...
L'Aurore n'avait pas eu le temps cle lui répondre :
— Je crois bien!...
Que les deux tourtereaux se trouvaient en pleine clarté et exposés aux regards de tous les passants, qui les examinaient malicieusement en clignant de l'œil.
L'Aurore et Tithon trouvaient ce supplice intolérable et n'en prévoyaient pas la fin.
A chaque instant, l'Aurore se retournait vers Phœbus, qui la suivait toujours à une distance égale en disant avec dépit :
— Il ne s'arrêtera donc pas un quart d'heure pour lire une affiche!...
Phœbus ne s'arrêtait jamais.
Enfin, Jupiter eut pitié des tourments des deux jeunes époux.
Ne voulant pas interrompre la marche cle Phœbus, parce que cela aurait dérangé trop cle choses, il créa les éclipses périodiques de soleil et fixa la première au mercredi suivant, de 4 heures 37 du matin à 9 heures 58.
Tithon et l'Aurore n'eurent garde de ne pas mettre à profit l'obligeance du président de l'Olympe et se taillèrent, dans ce phénomène astronomique créé à leur intention, une nuit cle noces des plus délicieuses.
On raconte que, depuis ce temps, la première chose que fait l'Aurore quand le facteur, au jour de l'an, lui apporte son almanach, c'est de regarder s'il y a beaucoup d'éclipsés dans l'année.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAKRliSQUE
Il lui arrivait quelquefois, avant qu'elle sût que tous les calendriers sont pareils, de dire au facteur :
— Vous n'auriez pas un almanach où il y ait plus d'éclipsés que ça?...
Maintenant, elle se contente de faire un petit trait au crayon rouge en face de chaque date pour laquelle une éclipse est annoncée.
Quand l'almanach indique beaucoup d'éclipsés, elle donne cinq francs d'étrennes au facteur.
Nous avons vu comment l'Aurore s'était éprise de Tithon, et l'avait épousé.
Mais bientôt la déesse devint triste en pensant que son époux, n'étant qu'un simple mortel, la laisserait naturellement veuve un jour ou l'autre.
Elle alla trouver Jupiter et lui demanda, à titre de
supplément de dot, le don de l'immortalité pour son jeune époux.
Jupiter lui accorda volontiers cette faveur, mais non sans ébaucher un petit sourire malin.
Il y avait en effet de quoi égayer légèrement le maître de l'Olympe ; car l'Aurore, en demandant que son mari ne meure pas, ce qui ne sert à rien, avait oublié de demander qu'il restât toujours jeune, c'est-à-dire la chose qui lui importait le plus.
Elle eut bientôt à se repentir de cette imprévoyance. Tithon, tout immortel qu'il fût, ne tarda pas à ressentir le poids des ans.
Il devint maigre, ridé, asthmatique, quinteux et caduc au point qu'il fallut lui faire manger sa soupe, l'emmaillotter et lui lire la Patrie le soir pour l'endormir.
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Il était immortel, c'est-à-dire doué de la faculté d'être beaucoup plus longtemps gâteux qu'un autre ; mais il perdait de jour en jour son ardeur et toutes ses facultés.
L'Aurore, sa femme, toujours jeune, toujours pimpante, souffrait cruellement de cette dégringolade à laquelle elle ne pouvait s'habituer, elle qui, par son essence divine, conservait une éternelle verdeur.
On se souvient que dans les premiers temps de son mariage avec Tithon, Jupiter avait créé tout exprès pour les deux époux des éclipses de soleil qui, de temps en temps, leur permettaient de savourer dans l'obscurité les joies de l'hymen.
Hélas!... l'Aurore continuait à guetter fiévreusement sur son almanach les éclipses annoncées par les astronomes.
Mais Tithon, au fur et à mesure qu'il se racornissait, devenait de plus en plus insensible à ces phénomènes astronomiques, auxquels il avait dû cependant tant de doux quarts d'heure.
C'était en vain que l'Aurore mettait devant lui, la veille d'une éclipse, son petit calendrier-bijou, marqué d'un petit point d'interrogation au crayon rose à la date tant désirée.
Tithon regardait d'un air profondément insouciant la jolie petite marque rose.
Et aucun éclair ne passait dans ses yeux.
Alors l'Aurore s'approchait de lui et l'embrassait tendrement en lui disant :
— Tu sais... mon chéri... demain matin à 4 heures 37.
— Quoi donc?...
— Comment !... tu ne sais pas?
— Mais non... Qu'est-ce qu'il y a demain matin à 4 heures 37 ?
— Mais... il y a une éclipse de soleil, mon gros trognon.
— Ah!... Eh bien?...
— Eh bien!... quand il y a une éclipse... tu ne te souviens donc pas?...
— Ah !... si... si... si... Il faudra faire noircir un verre à la chandelle.
Et Tithon, après cet effort d'imagination, retombait dans son avachissement.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTA MAHliliStJUtë
Ces scènes pénibles mettaient la pauvre Aurore sens dessus dessous.
Un beau matin, elle n'y tint plus et alla trouver Jupiter qui, la voyant arriver et se doutant bien un peu de ce qui l'amenait, se mit à rire dans sa barbe.
— Sire!... dit l'Aurore, je suis bien malheureuse!...
— Qu'as-tu donc, mon enfant, reprit le maître de l'Olympe, est-ce que Tithon se conduirait mal avec toi ?... Tonnerre !... je voudrais bien voir...
— Sire! Tithon ne se conduit pas mal.
— Ah !... à la bonne heure.
— Il ne se conduit pas du tout...
— Explique-toi, mon enfant, dit Jupiter avec bonté. En quelques mots l'Aurore mit son roi au courant —
ou à peu près — - de la situation.
— Voyons, mon enfant, dit le président de l'Olympe. Cela me semble grave, en effet; mais dis-moi commenl cela a commencé.
— Sire !... reprit l'Aurore avec quelque embarras et comme si elle cherchait à donner à ses confidences une tournure qui fût moins gênante pour elle, sans cesser d'être claire pour son auguste protecteur. Sire!... voilà... Pendant les premiers temps de notre mariage, Tithon était véritablement le modèle des époux. Jeune, beau, spirituel, hardi, tendre, courageux... enfin tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse.
Je m'étais bien aperçu d'une petite particularité...
— Ah !... laquelle donc?
— Tithon avait l'esprit très lucide et jamais le jour il ne radotait... Seulement, la nuit, et surtout pendant les éclipses, il se répétait beaucoup.
— Ah! ah!... dit Jupiter en fronçant le sourcil.
— Oh! sire, reprit vivement l'Aurore, je ne m'en plaignais et ne m'en plains pas... au contraire.
— Eh bien alors, que réclames-tu? reprit Jupiter.
— Attendez, sire!... Au bout de quelque temps, je m'aperçus que Tithon se répétait moins, toujours pendant les éclipses; mais il bégayait...
— Diable!...
— Oui... et peu à peu il n'achevait ses phrases qu'avec beaucoup de difficulté.
— Continue, mon enfant.
— Plus tard encore, une révolution complète s'opéra dans les habitudes de Tithon... il se mit à radoter toute la journée; mais pendant les éclipses non-seulement il ne se répétait pas, mais il ne bégayait même plus... Il se taisait tout à fait.
En achevant ce récit, la pauvre Aurore cacha son beau visage dans ses mains et fondit en larmes.
Jupiter essaya de la consoler.
— Voyons, ma fille, lui dit-il, que veux-tu que je fasse à cela?... Pour toi, j'ai déjà inventé les éclipses, ce qui m'a attiré un tas de désagréments avec l'Observatoire... Les astronomes ont prétendu que je battais la breloque, que j'avais pris pour système planétaire un mouvement de montre-prime du Figaro, etc., etc. Je ne puis pourtant pas forcer ton mari à te parler quand il n'a rien à te dire !
Jupiter reprit :
— Ecoute, mon enfant : Tithon, lonl immortel que je l'ai l'ait, devient vieux et invalide, c'est un malheur que je déplore, mais nous n'y pouvons rien... Tout ce que je puis l'aire pour toi, c'est de changer ton mari en quelque chose... Voyons, veux-tu que je te le métamorphose en... sénateur?
— Oh! il n'est pas encore assez cassé... il n'a que cent deux ans.
— C'est juste!... répondit Jupiter en souriant! Eh!... Lien... en cigale?... ça le va-t-d?
— Oui, sire... connue vous voudrez; j'eusse prèle i 1 en ténor d'opéra-comiqùe renouvelable... mais puisque ça ne se peut pas...
Tithon fut doue change en cigale.
Depuis ce temps, tous les malins, sous ce nouveau costume, il saute dans les branches, en poussant un petit cri joyeux quand il voit arriver l'Aurore, son ancienne épouse.
Mais celle-ci passe, toujours impassible, en faisant semblant de ne pas le reconnaître.
Il est des choses que les déesses ne pardonnent jamais.
Quand l'Aurore vit Tithon, son premier mari, hors de service par suite de sa transformation en cigale, elle s'occupa de le remplacer.
Ses vues se portèrent sur Céphale, fils de Mercure, qui avait épousé Procris, fille d'Erechtée.
Ce n'était déjà pas joli de chercher à porter le trouble dans un jeune ménage.
Mais l'action d'Aurore était d'autant moins recommandable que ce ménage était un modèle de constance et de félicité.
Céphaloet Procris s'adoraient, ne se quittaient jamais, et vivaient en parfaite intelligence.
Ce bonheur, l'Aurore en fut envieuse.
Après mille provocations, auxquelles Céphale ne répondit pas, elle résolut d'avoir recours à la violence.
Un matin, elle le surprit dans son lit, dont il avait oublié, la veille en se couchant, de fermer les rideaux, et l'enleva.
Lorsque Céphale fut au pouvoir de l'Aurore, celle-ci fit l'inimaginable pour le décider à rester auprès d'elle.
Elle déploya tous ses charmes, parfuma voluptueusement la chevelure de son amant rebelle en la démêlant avec ses « doigts de rose, » lui bassina tendrement les paupières avec de la rosée prise clans le calice des fleurs les plus embaumées.
Tout fut inutile. Céphale tirait toujours sur son manteau en regardant du côté de la porté.
Pour le séduire, l'Aurore lui fit les promesses les plus extravagantes.
— Reste auprès de moi, mon adoré, lui dit-elle, tous les matins je t'emmènerai avec moi faire mes courses...
fi R A X DE MVTHOLOfilE TINTAMARRF.SQUE
nous irons ensemble, au point du jour, dorer les tas de carottes des Halles, et réveiller les ivrognes dans les ruisseaux... nous verrons commencer le balayage des grandes villes, éteindre les becs de gaz du boulevard Ilaussmann... nous suivrons les petites porteuses de pain... nous assisterons au lever des facteurs de la première distribution... tu verras la sortie des bals masqués... tu sauras au juste ce que Brébant met dans sa soupe qu'il fait distribuer aux indigents chaque matin sur son trottoir... tu verras les laitières arrivant de iSaint-Ouen préparer leurs places sous les portes eochères et traire les fontaines Wallace dans leurs grandes boîtes de fer-blanc...
Bien que tout cela fût fortement engageant, Céphale restait inébranlable, et se promettait bien de profiter de la première occasion pour échapper aux caresses de l'Aurore.
Enfin, il put se sauver et retourna en toute hâte
CEPIIALE
auprès de Procris, sa femme, pour la consoler de son absence involontaire.
Mais, hélas!... de nouvelles peines l'attendaient au foyer conjugal.
Il faut croire que, déjà à cette époque, la confiance entre époux n'était pas illimitée ; car, en voyant arriver son mari, la chevelure et les vêtements en désordre, après plusieurs nuits d'absence, son premier soin, au lieu de s'inquiéter s'il ne lui était rien arrivé de désagréable, fut de supposer qu'il lui était, au contraire, arrivé quelque chose d'amusant.
De plus loin qu'elle l'aperçut, elle lui cria :
— Tu viens de chez des actrices !..,
De son côté, Céphale, voyant sa femme si prompte à le croire infidèle, se demanda si ce n'était pas elle qui avait quelque chose sur la conscience.
— Aussi répondit-il sans hésiter :
— Tu as reçu des cabotins ! .. .
I Sur ce terrain, on va vite et on va loin.
De ce jour, la tranquillité du jeune ménage disparut.
Chaque heure amenait une scène de jalousie.
Céphale ne pouvait sortir pour aller chercher son journal à un kiosque, sans que Procris fût persuadée qu'il courait après une modiste.
Et si Procris descendait faire son marché, immédiatement Céphale mettait ses bottines et la suivait, convaincu qu'elle allait aux bureaux du Figaro pour faire insérer un avis aphrodisiaque à l'adresse de l'un de ses
amants dans les annonces dominicales et libertines de ce journal, qui avait imaginé au profit des cocus de l'Olympe un numéro hebdomadaire encore plus gros que les autres.
Dans ces conditions de quiétude et d'abandon, la vie devenait impossible, et tout présageait une catastrophe.
Elle arriva bientôt.
Un matin, Céphale, qui était un chasseur enragé, prit son fusil et sortit en annonçant qu'il allait faire l'ouverture dans les environs.
Aussitôt qu'il fut parti, Procris, absolument persuadée que son mari avait un rendez-vous galant avec quelque nymphe du demi-Olympe, mit à la hâte son chapeau et alla se cacher dans un petit bois où Céphale avait annoncé l'intention de s'embusquer.
Au bout de quelques instants Céphale apparut, marchant sur la pointe des pieds, le doigt sur la détente de son Lefaucheux.
Au même moment un lapin ayant remué au pied du buisson derrière lequel se cachait Procris, un coup de feu retentit, suivi d'un cri déchirant.
La pauvre femme, atteinte en pleine poitrine par le coup destiné au lapin, succomba dans les bras de son mari, désolé de sa méprise.
Et Céphale, pour ne pas survivre à sa compagne, se tua à ses côtés en se tirant dans la bouche le second coup de son fusil.
Tout le monde fut navré de ce fatal événement.
Seul le lapin ne versa pas une larme.
Après leur mort, les deux époux furent changés en astres.
La place qui leur est assignée leur interdit de jamais se rapprocher l'un de l'autre; mais ils ne se perdent pas de vue.
Ils ont conservé tous deux cette jalousie féroce qui a eu pour eux de si terribles conséquences.
Et ils se guettent sans cesse, l'un croyant toujours que l'autre pense à le tromper.
On sait que, par les belles nuits claires, les étoiles ont des vacillements qui nous les font voir toutes clignotantes.
Céphale n'a pas encore pu s'habituer à ce phénomène pourtant bien naturel.
Chaque fois que de sa place il voit sa femme Procris en proie à ces titillations, il croit qu'elle agace un jeune mortel à son goût, et lui crie avec humeur :
— Eh bien ! . . . madame Céphale ! . . . quand tu auras fini de faire de l'œil aux passants !