THÉMIS
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARBESQUE
Chérie des hommes justes, méprisée ou crainte des rois mêmes, Thémis pouvait affronter les jugements de la postérité.
Rien ne manquait à sa gloire.
L'intégrité et l'indépendance dont Thémis avait fait preuve en bravant le courroux de Jupiter et en refusant ses faveurs, inspirèrent une énorme confiance.
De toutes parts, les mortels qui avaient entre eux quelques démêlés accouraient les lui exposer et se soumettaient à ses décisions, sachant qu'elle était incapable de céder à une considération particulière.
Elle était pour le riche et pour le puissant ce qu'elle était pour le plus pauvre et le plus obscur des citoyens : toujours équitable, toujours également indulgente ou sévère, toujours incorruptible.
Elle rendait ses arrêts gratuitement et n'admettait jamais qu'une des parties ou un accusé lui fût recom-
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARUESQUE
mandé par un intermédiaire ou un protecteur, quelque haut placé qu'il pût être.
Thémis était d'une élévation d'àme et d'une pureté de mœurs irréprochables, en même temps que d'une fierté excessive en ce qui touchait sa mission, qu'elle considérait à bon droit comme la plus grande et la plus sainte qui existât.
Elle jugeait les procès entre particuliers avec une équité farouche.
Mais c'était surtout dans les causes politiques, alors qu'elle se trouvait placée entre le droit des simples citoyens et la pression d'un pouvoir autoritaire, que resplendissait son amour du juste et son mépris de l'arbitraire.
S'agissait-il de juger, par exemple, un journaliste poursuivi par un article soi-disant subversif, jamais Thémis ne consentait à tenir compte des injonctions,
des prières ou des menaces que l'on pouvait lui faire parvenir de haut lieu.
Elle pesait le délit, mais ne condescendait jamais à mesurer l'écrivain au plus ou moins de haine et de ressentiment qu'il avait pu inspirer au chef de l'Etat ou à ses courtisans.
Quelquefois Jupiter essayait de l'assujettir à ses caprices et lui faisait passer une petite note conçue en ces termes, ou à peu près :
SECRÉTARIAT OLYMPÉRIAL
{Confidentielle)
Depuis quelque temps l'audace des feuilles avancées redouble. — Le gouvernement verrait avec plaisir Mme Thémis agir contre elles avec plus de rigueur et leur appliquer le maximum des peines pour chaque délit.
Thémis jetait (dédaigneusement cet avis au panier en murmurant :
— Ah çà!... pour qui me prencl-il donc, ce vieil empaillé-là?...
Et elle continuait à juger les journalistes selon sa conscience, les condamnait d'une façon serrée s'ils avaient commis quelque diffamation figarotique de mauvaise foi, leur appliquant une amende modérée s'il s'agissait d'une contravention sans importance, et les acquittant s'ils n'avaient fait que dire honnêtement ce qu'ils pensaient — leur opinion fût-elle énormément désagréable au gouvernement.
Cette attitude méprisante exaspérait Jupiter, qui ne pouvait pas parvenir à comprendre que la justice ne se montrât pas fort honorée de se tenir à son entière discrétion.
Aussi ne se décourageait-il pas et renouvelait-il fréquemment ses tentatives d'embauchage.
Plusieurs fois, on put croire qu'il avait réussi, et la consternation fut grande quand on apprit que Thémis avait enfin mis le pied dans le cloaque.
Nous ne citerons que le§ dêux faits suivants :
Premier fait :
Un jour, un pamphlétaire d'énormément d'esprit s'avisa de plaisanter certains travers de Jupiter et certains faux chignons de Junon.
Grand émoi dans l'Olympe, où l'on était accoutumé à voir tout le monde s'aplatir devant leurs majestés, en déclarant que les jambes trop courtes du souverain ajoutaient à sa grâce, comme les bajoues trop longues de la souveraine ajoutaient à sa beauté.
On commença par supprimer au pamphlétaire irrévérencieux la vente sur la nue publique.
Le pamphlétaire était nerveux, il regimba et eut la semaine suivante un esprit de tous les diables. Bref, il emporta le morceau.
Tout l'Olympe riait à se tordre.
Alors Jupiter vit qu'il n'y avait pas à balancer. Junon, furieuse de s'être vu reprocher par le hardi pamphlétaire de mettre deux H dans le mot casserole, poussait à la roue de toutes ses forces.
Bref, le maître de l'Olympe envoya immédiatement à Thémis le télégramme suivant :
« Chère Thémis — faut à tout prix me débarrassiez « folliculaire que vous savez bien — poursuivez outrance « tous numéros — flots d'amendes — avalanches années « de prison — tuez feuille et écrivain coûte que coûte. »