‹ Grande mythologie tintamarresqueChapitre 37 sur 72 · IRIS · texte numérisé non relu

IRIS

Iris, nous avons déjà eu l'occasion de le dire en nous occupant de Junon, était la messagère intime de Mme Jupiter.

On la représente sous les traits d'une belle jeune fille, vêtue de bleu et portée sur des ailes d'or.

Au grand désespoir de Jupiter, qui souvent aurait bien voulu savoir ce qu'il y avait dans les lettres qu'écrivait Junon, Iris était insaisissable et impénétrable.

En vain le maitre de l'Olympe l'attendait-il sur son passage afin de lui enlever les missives qu'elle portait à droite et à gauche, Iris lui échappait toujours.

La charmante distributrice, pour être reconnue de loin, portait une écharpe composée de toutes les couleurs du prisme.

Un jour, Jupiter, qui la guettait depuis le matin au coin d'un gros nuage devant lequel elle devait passer avec une lettre de Junon, parvint à saisir le bout de cette écharpe.

Mais Iris, toujours en courant, défît le nœud et la gaze se déroula d'elle-même au grand ébahissemeiu1 de

Jupiter, qui restait planté là comme un actionnaire des Galions du Vigo, tenant toujours un bout de l'écharpe dans sa main.

Depuis, ça ne rate jamais : chaque fois que Jupiter essaye d'attraper Iris par la taille pour savoir ce qu'elle a dans son sac à dépêches, Iris s'enfuit en détachant son écharpe, dont l'extrémité reste entre les doigts du président de l'Olympe.

C'est cette écharpe multicolore que nous voyons quelquefois en l'air pendant un orage, et que nous appelons naïvement un arc-en-ciel.

On peut être sûr, quand on aperçoit ce phénomène, que Jupiter vient encore de se faire jobarder par Iris, et qu'il est là, tirant sur le bout de sa ficelle, pendant qu'elle — à l'autre bout — distribue les cartes postales de Junon avec une légèreté et une insouciance admirables.

Du reste, si la logique de ce raisonnement scientifique n'était pas suffisamment éclatante, un indice puissant viendrait le confirmer.

Très souvent, au moment où se forme ce que le vulgaire nomme un arc-en-ciel, un fort coup de tonnerre se fait entendre.

Or, comme c'est Jupiter qui est seul chargé de faire éclater la foudre, il est bien évident que c'est lui qui manifeste sa mauvaise humeur, par un grondement terrible, au moment où, croyant enfin saisir Iris, il s'aperçoit encore une fois qu'il ne tient que le bout de son écharpe.

Pour accomplir les nombreux messages de Junon, qui a des relations très étendues, Iris porte constamment sur elle une carte qui lui donne accès en tous lieux.

Elle circule librement sur la terre, au fond des eaux, dans les enfers, à la Préfecture de police, au Palais de Justice (les jours de huis clos), etc., etc.

Munie de celte carte, — qui est supérieure à celle des reporters du Figaro, en ce qu'elle donne accès môme dans les maisons honorables, — Iris a le droit d'entrer partout comme chez elle.

Même au Vaudeville.

Elle a voulu se défaire un jour de ce dernier privilège et a fait insérer dans les Petites Affiches de l'Olympe l'avis suivant :

ni\T Fil?M A l\Tm? il trocluer ^c droit perpétuel d'entrer au U1N IJJjMAiNiJrj Vaudeville contre pareil droit de n'y pas entrer. On donnera même un peu de retour en espèces. — Ecrire poste restante à Mlle I.

Jusqu'ici personne ne s'est présenté.

THÉM1S

Rien de plus obscur que la généalogie de Tbémis. Quelques auteurs la disent née du ciel et de la terre. D'autres prétendent qu'elle est fille de Cœlus et de Tithéa.

Par suite des incendies de la Commune, il nous a été

impossible de reconstituer exactement l'état civil de cotte déesse.

Aussi bien, il ne faut pas s'étonner que beaucoup de dieux aient revendiqué la paternité de Tbémis : car c'était une personne si accomplie que tous les dieux de l'Olympe voulaient se donner les gants d'avoir été pour quelque chose dans sa confection.

Thémis était la déesse de la justice.

Elle avait reçu en partage la sagesse, l'équité, la droiture et l'honnêteté.

Simple, calme et austère, il était impossible de lui arracher la moindre concession, de quelque façon que l'on s'y prit.

Elle ne connaissait qu'une chose : le droit.

Aucune promesse d'avancement, d'honneurs, de décorations... ne pouvait la corrompre.

Le fait suivant en est la preuve.

On se souvient que Jupiter n'avait dû le pouvoir qu'au succès d'un immense coup d'Etat, accompli par lui contre Saturne, son père.

(Je dernier, — qui, par parenthèse, était un souverain fort consciencieux, travailleur, équitable et soucieux du bonheur de ses sujets, — avait été défendu ^'parMes Titans.

.v 'Quand Jupiter les eut vaincus, il éprouva ce qu'éprouvent tous les usurpateurs au lendemain de la victoire : — lè besoin de légitimer sa canaillerie, en faisant comdamner légalement, ou à peu près, les gens qu'il avait détroussés.

Il s'adressa alors à Thémis, qui représentait la Justice dans l'Olympélysée, lui demanda de juger les coupables, et de les condamner en bloc à la déportation dans une enceinte fortifiée.

Thémis, calme et sereine, répondit :

— Sire!... je suis à votre disposition. Juger est mon devoir... Amenez-moi les accusés, j'instruirai leur procès, je leur donnerai des défenseurs, et, s'ils sont criminels, justice sera faite.

Cela ne faisait pas absolument le compte de Jupiter, qui reprit :

— Comment, un procès?... comment, des défenseurs?... comment, des juges?... Qu'est-ce que c'est que toutes ces bètises-là?...

— Dame ! sire !.. . on ne peut pas juger des hommes sans les entendre.

— Ah ! vous croyez ça, vous?...

— Oui, sire!... jë le crois, et jamais personne n'a contesté ce principe ààcfe.

■ — Eh bien, moi, reprit Jupiter furiéux, non-seulement je le conteste, votre principe sacré, mais encore je m'assois dessus...-

— Oh!... sire!... vous blasphémez... dit Thémis en détournant la tête avec pitié.

— C'est possible... mais, en attendant, les insurgés seront jugés sans tout cet attirail ridicule.

— Permettez, sire!. .. interrompit Thémis. D'abord, vous appelez : insurgés, des gens qui n'ont fait que résister à votre coup d'Etat.

— Mademoiselle ! . . .

— ■Us sont vaincus, oui... mais pour les déclarer coupables, il faut d'autres arguments que les décharges d'artillerie dont vous avez criblé les devantures des grands boulevards de l'Olympe.

— Assez ! reprit Jupiter avec humeur. J'ai absolument besoin, pour mon prochain plébiscite, que mon triomphe soit consacré par la justice régulière; vous seule pouvez être chargée de ce soin, vous allez vous constituer immédiatement en commission mixte, et me déporter tous ces gaillards-là.

A ces mots de commission mixte, Thémis fronça légèrement le sourcil. Elle tremblait de comprendre.

Cependant elle demanda quelques explications, ne pouvant croire, en somme, qu'on osât l'insulter, elle la justice, au point de lui demander un de ces services honteux que l'on ne peut attendre que des prostituées.

— Sire !... dit-elle, oserai-je vous prier de me dire ce que vous entende^; par commission mixte?

— Mais, parfaitement... c'est très simple, répondit Jupiter... vous prenez un tifan; vous réunissez son dossier, excepté les pièces qui pourraient lui être favorables, et vous mettez en marge, au crayon rouge, selon que le cas vous sernble plus ou moins grave : Cayenne, dix ans ; ou : Nouméa, vingt ans ; ou : Ile des Pins, perpétuité; ou : Exil ou bannissement', ou : Proscription.

En écoutant ces paroles, Thémis ressentait un violent serrement de cœur, le coin gauche de sa lèvre

supérieure, en se soulevant, exprimait un profond dégoût.

Son grand œil, calme et fier, tombait avec mépris sur Jupiter. Un sourire triste, amer et dédaigneux, courait sur ses lèvres.

Elle était très belle ainsi.

Jupiter ne s'aperçut pas de l'effet qu'il produisait à la déesse ; et il poursuivit avec cynisme :

— Quand vous avez expédié un titan de cette façon, — c'est l'affaire d'une minute, — vous en prenez un second, vous parcourez son dossier, vous le...

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAIkf ARRESQUE 533

— J'ai parfaitement compris, sire!... ne vous donnez pas la peine d'aller plus loin, interrompit vivement la déesse, qui pouvait à peine réprimer ses frémissements d'indignation.

— Fort bien, dit Jupiter radieux, quand commençons-nous ?

— Sire, répondit Thémis... Excusez-moi... je regrette beaucoup de ne pouvoir me charger de cette besogne ..

— Qu'est-ce à dire?

— Oui... elle n'est pas dans mes attributions... D'ailleurs, sire!... pour juger les titans de cette façon, vous n'avez pas besoin de moi... vos conseils de guerre feront très bien l'affaire.

— Mes conseils de guerre !... mes conseils de guerre !... reprit Jupiter fort contrarié, ce n'est pas du tout cela qu'il me faut! .. Ça manque de poids auprès de l'opinion publique!... Vous n'avez donc pas compris?... Je veux, pour mon coup d'Etat, une sanction légale, ■ — ou... enfin... quelque chose qui ne le soit pas, — mais qui en ait l'air.

— Sire, dit Thémis avec hauteur, je ne tiens pas cet article-là.

Jupiter était furieux. Il comprit, néanmoins, à la contenance de Thémis, qu'il n'en obtiendrait rien par la dureté.

Alors il changea de ton.

— Voyons, ma bonne petite Thété, lui dit-il avec un sourire câlin, tu ne voudrais pas me laisser dans l'embarras avec mes fusillades sur les bras!... Erige-toi en commission mixte... Sois bien gentille et je te donnerai tout ce que tu voudras.

— Sire, répondit Thémis, je n'ai absolument besoin de rien, je ne désire que l'estime des honnêtes gens.

— Je te donnerai beaucoup d'or.

— Sire!... mon renom d'équité n'est pas à vendre.

— Je nommerai sénateur à trente mille francs tous les juges que tu emploieras à me rendre ce service.

— Sire!... si j'en connaissais un qui fût capable de cette lâcheté, je l'étranglerais de mes propres mains.

— Tu seras grand-croix de mon ordre de la Foudre cV aluminium.

— Sire!... n'insistez pas !... le jour où la justice cesserait d'être insensible aux menaces ou aux tentations, le monde aurait vécu.

Voilà comment Jupiter fut obligé de se passer de commissions mixtes, faute de magistrats assez peu roublards pour ne pas consentir à plomber un des plateaux de leur balance avec des lingots d'or qui leur étaient offerts.

Le maître de l'Olympe n'eut d'autres ressources que de déporter les titans sans jugement et en vertu de l'état de siège, qui se montra beaucoup moins bégueule que Thémis.

La besogne, d'ailleurs, fut faite tout de même.

Mais, au moins, le principe de la justice resta pur.

Jupiter manifesta sa rancune en n'accordant ni décorations ni avancement aux serviteurs intègres de Thémis.

Mais, à défaut de cordons, de subventions grasses et de places de procureurs généraux, ils jouirent dans l'avenir, aux yeux du monde entier, de cette réputation de vertu et de probité qui est l'auréole des grands citoyens, et qui, de siècle en siècle, s'est transmise jusqu'à nous comme une tradition sainte, en dépit de quelques cascades exceptionnelles qui ont failli parfois la compromettre.

Cette ferme attitude de Thémis l'exposa bien un peu au ressentiment du maitre de l'Olympe.

Mais elle lui conquit le respect de tous les honnêtes gens.

Son culte fut, à partir de ce moment, le plus élevé de tous.

Les simples particuliers savaient qu'ils pouvaient compter sur elle.

Jupiter savait qu'il n'avait rien à en attendre, ni pour absoudre ses attentats politiques, ni pour arranger auprès de Junon, sa femme, ses petites polissonneries de vieux débauché.

Page 1