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A LA NOUVELLE

Non-seulement Thémis acquitta le parent de Jupiter, mais encore elle condamna à six mois de prison un ami de la victime.

C'était à bouleverser toutes les notions du juste, toutes les traditions de la morale, et Thémis allait être

traitée par l'opinion publique comme une gourgandine éhontée prostituant ses charmes au pouvoir quand, heureusement pour elle, on apprit la vérité.

De faux grands-prêtres soudoyés par Jupiter avaient pénétré dans le temple de Thémis et c'étaient eux qui avaient subrepticement rendu, clans les affaires du célèbre pamphlétaire et de l'assassinat commis par un dieu du sang, les arrêts dont s'était légitimement ému le monde entier.

Après s'être lavée d'un soupçon odieux, la pauvre Thémis, dont la popularité et le renom d'intégrité avaient couru de si grands dangers, devint plus resplendissante que jamais.

A partir de ce moment, elle apparut aux mortels clans tout l'éclat de sa majesté immaculée.

Et depuis, personne n'osa jamais clouter d'elle, quelles que fussent les apparences qui semblèrent quelquefois la condamner.

Sa renommée est arrivée pure jusqu'à notre époque, et, de nos jours, le culte dont elle est l'objet chez nous est tellement inébranlable, qu'il résiste même aux cancans de quelques esprits inquiets qui l'accusent de mettre plus de temps à se demander si elle poursuivra un journal bonapartiste ayant injurie le gouvernement républicain qu'elle n'en mettrait à condamner vingthuit feuilles républicaines n'ayant taquiné que les monarchistes.

Notre foi en Thémis est aujourd'hui une véritable religion. Cette déesse, qui représente ce qu'il y a de plus saint au monde, la justice, est devenue pour nous une seconde femme de César : elle ne peut plus être soupçonnée.

Elle plane, rayonnante et divine, au-dessus de toutes les mesquineries humaines, de toutes les intrigues de cour, de toutes les corruptions, de tous les effondrements moraux.

Le culte de Thémis est devenu l'espoir des opprimés, la consolation des vaincus.

Ils la chérissent, ils la respectent, ils l'adorent, parce qu'elle n'a jamais failli et ne peut jamais faillir.

Rien au monde!... rien ! ne pourrait nous faire douter

de IA JUSTICE.

Pas même certains juges.

On a souvent confondu Thémis avec Astrée qui était, dit-on, sa fille.

Astrée était aussi une déesse très comme il faut, qui avait pour spécialité de maintenir parmi les hommes les mœurs les plus pures.

Comme Thémis, elle représentait au plus haut degré la sagesse et l'équité, et tous ses efforts tendaient à relever le niveau moral des humains à force de droiture et de vertu.

Mais elle eut beaucoup moins de persévérance que Thémis.

Plus faible de tempérament, au lieu de tenir tète aux puissants du jour qui voulaient la corrompre comme ils avaient tenté de corrompre sa mère, elle se dégoûta vite des vilenies officielles et lâcha pied devant les envahissements de la gangrène olympériale.

Tant que dura l'âge d'argent, Astrée lutta pour la sainte cause et parvint à conserver chez les humains un certain amour et un certain respect de la justice.

Mais à l'apparition cle l'âge d'airain, la pauvre petite n'y put tenir.

GRAXDE MYTHOLOGIE TINTAMAHRESQUE 551

Au spectacle du vice triomphant et cle la morale torturée, elle fut prise d'un violent hoquet de dégoût.

Et elle remonta vers le ciel, afin de ne pas voir s'accentuer davantage ce mouvement navrant d'une décadence qui devait nous conduire au figârisme.

Thémis et Astrée sont représentées toutes deux sous la figure d'une superbe femme au regard calme, aux traits sévères et dignes.

Elles tiennent d'une main une épée, et de l'autre une balance qui est une véritable merveille de précision.

C'est à l'aide de cet instrument qu'elles pèsent les bonnes et les mauvaises actions des hommes, et font la part exacte des responsabilités de chacun d'eux.

En vain les passions^ les haines, les colères, les inté-

rêts s'accrochent-ils souvent à l'un des plateaux de cette balance pour le faire pencher d'un côté ou de l'autre, selon leurs besoins ou leurs rancunes.

Rien n'y fait. Le pèse-crimes de Thémis ne fléchit pas d'une seule ligne sous ces formidables coups de pouce frauduleux.

Une opération toute récente, à laquelle a dû se livrer Thémis, a donné une nouvelle preuve de l'exactitude de ses balances.

Voici le fait :

Une des plus grandes nations du monde ayant été conduite à deux doigts de sa perte par un gouvernement imbécile et odieux qu'elle avait eu le tort de subir pendant dix-huit années, Thémis fut chargée par l'histoire cle vérifier, à l'aide de ses irréprochables balances, la part de responsabilité qui revenait à ce gouvernement déchu dans les désastres du pays.

Thémis se mit en devoir de s'acquitter de la mission qui lui était confiée.

D'une main elle éleva ses balances à la vue du monde entier, afin que tous les mortels pussent constater la régularité de l'opération.

Les deux plateaux vides étaient exactement à niveau.

Alors Thémis mit successivement clans l'un de ces plateaux qui pencha fortement :

Une somme de dix milliards en or ;

Deux provinces extrêmement riches;

Cent mille cadavres d'hommes jeunes et vigoureux;

Les vices dégradants de toute une génération en décadence.

Tout cela fit naturellement un poids énorme.

Il sembla que Thémis ne pourrait rien mettre d'assez lourd dans l'autre plateau pour égaler un pareil chargement.

Mais Thémis, sans s'émouvoir, mit dans le second plateau le dernier règne qui venait de s'écouler avec tous ses accessoires obligés :

Son crime originel d'usurpation ;

La vénalité de ses juges;

La fourberie et le parjure de son souverain ;

Les cotillons interlopes de sa souveraine ;

L'ambition de ses chevaliers d'industrie;

L'âpreté de ses fonctionnaires;

Le luxe insolent de ses courtisanes ;

La stupidité de ses maréchaux.

Aussitôt on vit le second plateau s'abaisser lentement, faisant remonter le premier.

Tous deux s'arrêtèrent sur le même plan, au grand ébahissement de la foule plébiscitaire.

L'arrêt était rendu. Les deux poids étaient les mêmes :

Ceci équivalait à cela.

Ceci avait causé cela.

Ceci était responsable de cela.

La malheureuse nation qui venait d'essuyer de si formidables revers fut atterrée.

Les yeux fixés sur les deux plateaux immobiles de la balance, elle se disait avec d'amers regrets :

— Quelle infamie !... si j'avais su !...

Tout à coup un grand bruit se fît dans la foule.

Une demi -douzaine de décavés du dernier règne se mirent à pousser des cris féroces, prétendant que c'était une duperie ; que la balance de Thémis était mauvaise, et que ce n'était pas la dynastie déchue qui était responsable des malheurs du pays.

Us se ruèrent sur Thémis comme des fous furieux, s'accrochèrent de tout leur poids au plateau de la balance, qu'ils voulaient faire pencher de leur côté, se cramponnèrent aux ficelles, donnèrent des secousses formidables pour détruire l'équilibre du fléau, afin de faire accroire aux masses que le gouvernement maudit dont ils avaient grassement vécu pendant si longtemps, et dont ils espéraient bien vivre encore, n'était point la cause des affreux malheurs qui avaient désolé la patrie.

Leurs efforts furent impuissants à faire dévier d'un millimètre les deux plateaux de la balance, dont l'équilibre parfait était pour les mortels comme lin muet enseignement, et semblait leur dire :

C'est une vérité immuable que le despotisnle des tyrans se solde par la ruine des peuples.

Furieux de n'avoir pu fausser les balances de Thémis, les souteneurs de l'odieuse dynastie qui avait failli perdre la malheureuse nation en fabriquèrent de spéciales, plombées d'un côté, creuses de l'autre, et au moyen desquelles ils essayèrent d'opérer devant la foule.

Sur un plateau ils mirent, comme Thémis, toutes les pertes douloureuses de la patrie : hommes, argent, honneur, gloire, etc., etc.

Puis ils chargèrent l'autre d'un tas de prétendus crimes de soi-disant trahisons dont ils accusèrent les hommes qui justement s'étaient voués à la tâche de réparer les désastres du règne fatal.

Alors, élevant à leur tour leur balance frauduleuse, ils s'écrièrent :

— Vous voyez... les deux plateaux sont égaux; ce sont donc bien ces hommes qui vous ont perdus...

Quelques naïfs se laissèrent abuser par cette expérience d'escamoteur. Et, grâce à la bêtise humaine, ce tour de coquin commençait à faire de nombreuses dupes, quand tout à coup un événement heureux vint couvrir de honte ces indignes charlatans.

Au moment où ils opéraient sur la voie publique, ils virent apparaître un contrôleur des poids et mesures qui s'avançait vers eux en regardant leurs balances d'un air soupçonneux.

Ayant négligé — et pour cause — de faire poinçonner cet instrument de pressession, ils plièrent rapidement leur bagage et décampèrent au plus vite, comme ces

industriels louches qui vendent de vilaines choses au coin des passages et se sauvent dès qu'ils aperçoivent un agent de police.

Dans leur précipitationils renversèrent leur balance et les badauds purent constater qu'elle était outrageusement faussée.

Depuis ce temps ils n'osent plus se montrer en public et personne ne leur achèterait seulement un quart de café en grains dans la crainte d'être volé de 12G grammes.

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