NÉMESIS
Némésis avait pour mission de châtier les méchants.
Elle les poursuivait'avec une ardeur implacable et se montrait sans pitié dans les représailles qu'elle exerçait.
Les punitions qu'elle infligeait aux mortels étaient très variées.
Cela provenait de letendue de ses pouvoirs et du choix illimité des moyens de vengeance que les dieux avaient mis à sa disposition.
Elle usait à son gré de tous les fléaux.
Le répertoire de toutes les déesses et de tous les dieux malfaisants était à sa discrétion.
Chaque année, Jupiter lui-même lui remettait une douzaine de coups de foudre en blanc, dont elle pouvait faire l'usage qui lui convenait sur les humains ayant mérité une punition.
Sur un simple signe d'elle, Mars déchaînait des guerres effroyables, qui punissaient à la fois les empereurs de leurs crimes et les peuples qui les avaient subis de leur lâcheté.
Némésis n'avait qu'un mot à dire, qu'un geste à faire.
11 lui suffisait de désigner un coupable, et aussitol :
Cérès vidait les épis d'un champ;
Neptune ouvrait des gouffres spéciaux clans l'Océan ;
Eole précipitait des tuyaux de cheminée et des persiennes sur les trottoirs;
Pomone faisait les fruits véreux ;
Vertumne intervertissait l'ordre des saisons et envoyait de la grêle sur les vignes en pleine canicule;
Mercure, le dieu des affaires, inondait en un clin d'œil la place de valeurs Vigonesqucs;
Et Vénus, elle-même, entremêlait avec perfidie ses gracieux présents de certains suppléments qui en lixaient le souvenir dans les cœurs.
Jouissant de tant d'immunités, Némésis était donc une déesse redoutable.
Aussi les gens qui avaient commis quelque mauvaise action la craignaient-ils comme la peste et le Vaudeville.
Ils la craignaient d'autant plus qu'indépendamment des fléaux et des malheurs de premier ordre dont elle pouvait gratifier le genre humain, elle dispensait encore à son gré toutes les calamités subalternes qui sévissent habituellement sur les mortels, sous les principales rubriques de : migraines, restaurants à prix fixe,
carie des dents, concerts de musique classique, oeils de perdrix, margarine, calvitie précoce, alphonsekarrisme, haute-gomme, gastrites aiguës, belles-mères chroniques, etc.
Némésis, en somme, était une personne fort honorable, et nul aujourd'hui ne prononcerait son nom qu'avec un profond respect, s'il ne lui était pas arrivé récemment un malheur, dont nous ne la rendons pas responsable, bien entendu, mais qui ternit un peu sa réputation aux yeux des gens qui ne voient que la superficie des choses.
Ce malheur, — malheur commun à tous les gens qui se sont fait un nom honorable, — fut de voir des hommes de mauvaise foi et des intrigants se servir du sien comme enseigne.
Vers 1832, un poëte de beaucoup de talent, qui avait à la fois l'hémistiche et la conscience extrêmement faciles, publia, sous le titre cle Nêmesis, une série de satires dirigées contre les puissants de son époque, et qui eurent un énorme succès.
Malheureusement, aussi riches que fussent les rimes du pamphlétaire, elles trouvèrent une cassette royale assez opulente pour les acheter.
Et le poêle se tut, donnant raison, par extension, au proverbe si connu : « Le silence est d'or. »
Némésis fut outrée de l'application vénale qu'un folliculaire avait fait de son nom.
Elle se vengea en le vouant au mépris des honnêtes gens. Mais le mauvais effet de cette usurpation d'enseigne n'en subsista pas moins en partie pour elle.
Tout récemment, la pauvre et recommandable déesse,
qui décidément n'a pas de chance avec ses contrefacteurs, a éprouvé un déboire analogue :
Un écrivain du Figaro, s'affublant aussi de son nom, a publié, sous le titre de Petite Némêsis, une série de vers d'une facture et d'une moralité également licencieuses.
Dans ces bouts rimés, qui étaient à la Némésis de 1832 ce qu'est un couplet de Clairville à une ode de Victor Hugo, on vit pendant six mois ce quart de poëte du demi-quart de monde souiller, de ses hémistiches contrefaits et de ses rimes plates, le peu d'hommes et de choses honnêtes que dix-huit années de pourriture impériale avaient laissés debout.
Cette fois Némésis fut profondément écœurée.
Servir tour à tour, malgré elle, de marraine nonseulement à des écrivains de talent sans honnêteté, mais encore à des rimailleurs sans mérite et sans convictions, c'en était trop.
Et Némésis se retira des affaires, cédant la place aux effrontés satiriques vendus et à vendre, dont tout le talent consiste à faire dorer, par les listes civiles, les cassettes particulières ou les caissiers cle journaux opulents de l'ordre immoral, le manche de leur fouet sans mèche.
Aussi, depuis que Némésis, dégoûtée des faussaires de sa marque de fabrique, a cessé- de remplir ses saintes fonctions, les méchants, les ambitieux, les fourbes, les intrigants, les pianistes, les escrocs, les ouvreuses, les despotes, les cochers de fiacre, les créanciers, en un mot tous les êtres malfaisants de la création ne savent plus ce que c'est que la crainte d'un châtiment.
Et ils s'en donnent à cœur-joie sur notre pauvre globe qui n'en peut mais !
Ai
C'est depuis que Némésis s'est momentanément désintéressée de ce qui se passe chez nous, que nous voyons tant de gens qui devraient gémir clans des supplices affreux, se promener tranquillement en fumant de somptueux hautepegr adorés de la Régie.
Cependant on croit généralement que Némésis sortira bientôt de sa retraite et qu'elle rentrera en scène pour y recommencer la grande fouaillerie salutaire dont le besoin se fait sentir.
Il parait, en effet, impossible que cette déesse bienfaisante déserte plus longtemps les devoirs que lui impose le mandat impératif dont la justice, la vérité et la morale l'ont investie.
Au moment où nous écrivons ces lignes, tout présage la rentrée prochaine de Némésis.
Déjà, en prêtant attentivement l'oreille, on entend dans le lointain ce bruit particulier et bien connu des sifflements d'une lanière.
Ce bruit se rapproche, — insensiblement, c'est vrai, — mais il se rapproche.
Des savants versés dans la théorie de la vitesse des sons prétendent que Némésis accourt vers nous, en agitant son redoutable fouet, avec une rapidité énorme.
A l'aide d'instruments de précision, ils ont calculé que, le 4 novembre 1879, elle no sera plus qu'à une portée d'état de siège de nous ;
Et qu'une fois cette dernière distance franchie, la liberté de la presse, qui est, du reste, une des servantes les plus dévouées de Némésis, nous la ramènera triomphalement par la main.
Ainsi soit-il!...
Qu'elle revienne au plus tôt, Némésis, la vraie!... Son absence a trop duré.
Et nous en avons assez, dieux justes!... de voir depuis longtemps, entre mille autres choses également navrantes :
Des maréchaux qui ont vendu leur pays se promener tranquillement dans les villes d'eaux au milieu de leurs familles ;
Des farceuses mûres qui ont poussé à la tuerie de trois cent mille hommes pour se venger d'avoir été traitées de « vieilles cocottes », nettoyer tout doucement leur passé avec de l'eau de Lourdes ;
Les feuilles les plus honteuses être encore les plus redoutées ;
Les romans-feuilletons les plus bêtes être encore les plus lus.
Il nous tarde que le fouet aux éraflures cuisantes siffle de nouveau et trouble clans leur quiétude :
Les repus qui ont le bonheur insolent;
Les imbéciles qui ont la bêtise cruelle;
Les dupeurs, les oppresseurs, les sauveurs, les enfonceurs, les lâcheurs, les farceurs, les endormeurs, les prometteurs, les biaiseurs, les amuseurs, et enfin tous lesberneursgénéralementquelconques à qui le char du
progrès doit de rester toujours sur place, parce que ses conducteurs veulent avant tout conserver les leurs. Cingle dans le tas, Néinésis...
La meute s*est serrée depuis le temps qu'elle est tranquille.
Tous les coups porteront.