DE L OLYMPE
Au citoyen Vulcain.
Flambez finances.
Le Président du Comité de salut, public,
APOLLOX.
Quoique la signature de cette pièce fût assez bien imitée, il fut, heureusement pour Apollon, reconnu qu'elle était fausse.
En apprenant cette duperie, Jupiter entra dans une violente colère et donna satisfaction immédiate à l'opinion publique en chassant honteusement la déesse Até de l'Olympe.
Il est à remarquer que le décret de destitution qui parut à Y Officiel olympérial, non pas six semaines après, mais le lendemain même de la canaillerie d'Até, ne stipula en faveur de la déesse mise en disponibilité aucune compensation, contrairement à co qui se fait souvent en pareille circonstance.
Jupiter comprit très bien que s'il disgraciait Até d'une main et lui donnait de l'autre un poste important dans l'administration d'une des colonies de l'Olympe, les petits journaux satiriques pourraient, à juste titre, demander combien il fallait avoir passé de fois en police correctionnelle pour avoir droit à un gros bureau de tabac.
Quant à l'agent subalterne qui avait fabriqué la pièce fausse, il fut également chassé sans compensation, et dut se réfugier dans les bureaux du journal le Pays, qui s'empressa do l'embaucher comme secrétaire de la rédaction.
Exilée du ciel, comme l'avait été la Discorde, sa mère, la déesse Até se consacra au bonheur des humains.
Là, toujours comme sa mère, elle trouva cle l'occupation autant qu'elle en put désirer, et ouvrit un cabinet d'affaires qui, depuis, n'a jamais chômé.
C'est elle qui préside à toutes les vilenies humaines.
Trouvant son plaisir à abaisser les bons et à protéger les méchants, elle ruine ceux-là et fait prospérer ceux-ci.
C'est elle qui fait réussir les intrigants et qui barre la route du succès aux humbles et aux intègres.
Si une bonne place est vacante, elle aide l'imbécillité outrecuidante à l'obtenir contre le mérite modeste.
Ello fait perdre les bons procès.
Elle fait gagner les mauvais.
Elle pousse les pères de famille à perpétuer autant qu'ils le peuvent le droit d'aînesse, en déshéritant en partie leurs cadets.
Elle s'occupe de la répartition des impôts dans les pays aristocratiques.
Et veille à ce que les cinq plus gros voyageurs d'un compartiment de chemin de fer soient toujours assis du même côté.
Enfin, clans toutes les circonstances possibles, petites ou grandes, graves ou insignifiantes, la déesse Até fait sentir sa détestable influence.
Elle est par excellence l'Injustice.
Elle laisse mourir Paul cle Kock septuagénaire sans qu'il soit décoré, et attache le ruban de la Légion d'honneur sur la poitrine de vingt-cinq ans de M. Broglie fils.
Elle condamne tout un peuple qui avait un paquet de deux cents bonnes allumettes pour un sou à payer deux sous une. boite qui en contient soixante mauvaises.
Elle fait gagner les lots de cent mille francs des emprunts de la Ville de Paris par des millionnaires.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRESQUE Ôli'J
Elle pousse les marchands de tabac à choisir pour leurs clients tous les bons cigares d'un paquet, et à ne laisser à la disposition des passants que les nàuèéados.
Enfin, si par hasard un Iraiu de la Compagnie P. L. M. no déraille pas, elle s'arrange toujours de façon à ce que ce soit justement un train plein de bellesmères.
La déesse Até a des sœurs appelées les Prières, douces et excellentes créatures qui s'efforcent d'atténuer autant que possible les maux qu'elle cause.
Les pauvres filles n'y réussissent pas souvent.
On les représente suivant péniblement de loin, et d'un pas boiteux, leur mauvaise sœur qui, pourvue de meilleures jambes, les précède, cl l'ait tranquillement aux humains tout le mal dont elle est capable.
Les Prières arrivent ensuite, adoucissant de leur mieux les 'maux qu'elles n'ont pu empêcher.
Elles réconfortent néanmoins le cœur des mal heu-
reux que leur sœur a persécutés, en versant sur leurs blessures le baume de la foi et de la résignation. Là se borne leur rôle : Elles consolent.
Les Prières sont de très bonnes personnes, cela est incontestable; mais elles ne sont pas toujours d'une intelligence remarquable.
Souvent, elles ont des formules qui ne brillent ni par la logique, ni par la clarté, et qu'elles font réciter soir et matin aux humains, pendant des centaines de siècles, sans se rendre compte que les découvertes de la science et les progrès de l'humanité les ont sensiblement démodées.
Ainsi, par exemple, nous avons le...
Mais à quoi bon dire à ces braves Prières des choses désagréables, l'essentiel est que leur intention soit bonne, et elle l'est.
Depuis celle par laquelle on demande au ciel de l'eau pour faire pousser les légumes, jusqu'à celle par laquelle on supplie la Providence de ne pas compléter l'omnibus que l'on attend au bureau, toutes les prières sont respectables.
Quelquefois, ceux qui débitent les vieilles prières de confection ne les comprennent pas très bien, parce qu'elles sont généralement mal faites, mais Dieu, à qui elles sont adressées, les comprend toujours.
C'est tout ce qu'il faut.
Il est arrivé quelquefois que les Prières ont été traitées avec un sans-gène qu'elles ne méritent pas.
Dans certains pays, par exemple, quelques législateurs ont imaginé de les commander de service par décret, à propos de telle ou telle circonstance politique.
Les pauvres Prières se sont toujours montrées bien choquées de ce procédé, qui les assimilait à un spectacle par ordre clans un théâtre subventionné.
A l'heure où nous mettons sous presse, elles ne sont pas encore parvenues à comprendre comment, puisque la prière part du cœur, l'ordre de prier peut partir du ministère de l'intérieur.