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L'HYMEN

L'Hymen présidait aux mariages.

Il était fils de Vénus et de Bacchus, et se trouvait naturellement le frère de l'Amour.

Il avait souvent avec ce dernier de très chaudes discussions à propos des femmes, dont ils n'entendaient pas la fréquentation cle la même façon.

Cupidon qui était, comme on le sait, un vrai mauvais sujet, soutenait que le devoir des humains et des humaines était cle s'aimer quand ils se convenaient, sans s'inquiéter si cela devait ou ne devait pas durer plus de quinze jours.

Il disait — avec M. Naquet — qu'il était aussi ahsurde de la part de deux êtres quelconques de s'engager à s'aimer toute la vie, qu'il le serait de se vouer éternellement, dès l'âge de trente-deux ans, aux verres de

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Il ajoutait que le véritable amour ne peut s'accommoder d'aucune contrainte, ni d'une part ni de l'autre;

Et qu'il doit fatalement s'éteindre le jour où l'on a l'imprudence de substituer à ség douces chaînes de fleurs dont les amants ne sentent même pas le poids, la rugueuse courroie municipale qui fait si vite des bleus aux poignets des époux.

& ci

L'Hymen, lui, défendait et pratiquait des principes tout opposés.

A ses yeux, l'amour hors le mariage n'était plus que la satisfaction d'un caprice, un serment solennel à minuit et demi, mais révisable à minuit trente-cinq; en un mot, l'assouvissement d'un désir matériel comparable à la jouissance bestiale que le dernier des animaux ou des hommes éprouve en se grattant à l'endroit où ça le démange.

L'Hymen n'admettait pas l'amour sans l'amitié, sans le respect, sans l'estime, sans le dévouement, sans le partage des joies, sans l'association des peines.

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Comme on le voit, les théories de Cupidon et celles de l'Hymen étaient trop différentes pour qu'ils pussent espérer se mettre d'accord.

Aussi n'essayaient-ils pas.

Et chaque discussion était invariablement close par un échange de gros mots.

— Tu n'es qu'un libertin, un dépravé, disait l'Hymen à l'Amour.

— Et toi un pot-au feu, un chauffe-la-couche, ripostait l'Amour à l'Hymen.

Cette inimitié dura pendant des siècles, sans que la solution de la question fit un pas.

L'Amour continuait sa propagande , fort bien accueillie, d'ailleurs, par la plupart des mortels, parce

qu'elle reposait sur le principe fort séduisant du « cœur léger. »

L'Hymen, lui, luttait de son mieux contre les envahissements de son rival, en fondant une énorme agence matrimoniale avec de nombreuses succursales sur tous les points du globe.

Mais comme il n'est pas de haines éternelles, cet antagonisme acharné finit par une transaction.

L'Hymen et l'Amour convinrent un beau jour de se faire réciproquement des concessions et de fondre pour ainsi dire leurs deux clientèles respectives.

Ce fut l'Amour qui fit les premières avances. Il vint un matin trouver l'Hymen et lui tint ce langage :

— Voyons, mon cher confrère, nous n'avons ni l'un ni l'autre rien à gagner à rester ennemis. Ne vaut-il pas mieux nous entendre?... Nous nous faisons mutuelle-

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ment du tort et nos affaires à tous deux vont très mal. Depuis que les mortels sont devenus égoïstes, débauchés, intrigants, joueurs et surtout jouisseurs, nos clientèles diminuent. Les humains se marient le moins possible parce que tu les effraies avec ta mine sérieuse, les devoirs et les charges que tu leur imposes, la tjdélité éternelle que tu exiges d'eux, etc., etc.

Mais s'ils ne se marient guère, je conviens qu'ils s'aiment encore moins, parce que moi, de mon côté, moi l'Amour, j'ai été remplacé dans leur cœur par un tas de sentiments honteux qui s'affublent de mon nom, mais qui n'ont rien de commun avec moi : le vice, le libertinage et surtout la prostitution.

L'Hymen écoutait avec tristesse son confrère l'Amour lui débiter des choses désespérantes et se disait en souriant avec amertume : « C'est pourtant bien vrai, tout cela. »

Mais il ne voyait pas où l'Amour voulait en venir.

L'Amour continua effrontément :

— Eh bien ! mon cher confrère l'Hymen, puisque tous deux nous sommes également menacés dans notre industrie, unissons-nous pour sauver de notre bien ce qui peut l'être encore... Faisons chacun une concession. Tolère-moi l'amour à côté du mariage et je te passerai le mariage à côté de l'amour.

Et comme l'Hymen ouvrait dé grands yeux naïfs et étonnés en entendant ces paroles hardies desquelles il ne comprenait pas absolument le sens, l'Amour ajouta :

— C'est bien simple!... Les mortels sacrifieront à ton culte par hypocrisie, par convenances;, mais au lieu de leur faire des conditions honnêtes et dures avec lesquelles tu les a rebutés jusqu'ici, tu leur diras avec un sourire fin, en les mariant :

— Ne vous effrayez pas, cela ne vous engage à rien. Et tu leur glisseras ma carte dans leur corbeille des

noces.

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