LE FLAMBEAU DE L'HYMEN
Les mortels n'allèrent pas par quatre chemins.
Pour composer l'Heure de l'absinthe, ils prirent un bout de l'Heure de l'étude, un bout de l'Heure de la méditation et un bout de l'Heure du travail.
Et avec ces trois morceaux, ils se fabriquèrent cette Heure devenue si fameuse, pendant laquelle ils s'abrutissent, se ramollissent et se suicident chaque jour avec une imbécillité sans égale.
Quant à l'Heure de la Bourse, ils ne furent pas plus embarrassés.
Ils se la firent aux dépens de toutes les Heures généreuses qui étaient devenues beaucoup trop longues pour des cœurs desséchés par l'appât du gain facile.
Ils prirent une grosse partie de l'Heure de l'amour, les trois grands quarts de l'Heure de la foi et la presque totalité de l'Heure de l'enthousiasme.
Et de tout cela, ils firent cette Heure effroyable, hideuse, désespérante, pendant laquelle on voit des êtres qui n'ont plus rien d'humain, hurler comme des bêtes féroces, se ruiner en deux minutes, s'enrichir en quinze secondes, se duper, se mentir, se tromper, inventer des nouvelles fausses, fabriquer des télégrammes de fantaisie, dévorer en une heure l'épargne de vingt années de mille travailleurs, faire la baisse à l'avènement d'un gouvernement honnête, faire la hausse à la réussite d'un guet-apens politique, ou à la nouvelle du désastre de Waterloo.
Nous l'avons dit, trois des Heures les plus honnêtes avaient été rognées de chacune vingt minutes pour former cette Heure abjecte.
Hélas!... il leur resta encore assez de temps pour faire leur ouvrage.
L'Heure de la Bourse ne tarda pas à racornir tellement le cœur humain que l'Heure de l'amour, l'Heure de la foi, l'Heure de l'enthousiasme avaient beau sonner, plus rien ne leur répondait.
Amour!... Foi !... Enthousiasme!... A Chaillot!...
Trois pour cent, Mobilier espagnol et Fonds turcs!... à la bonne heure !...
Dernièrement les Heures ont eu à subir un grave désagrément.
Tout à coup elles se sont senties mal à l'aise. Puis, contrairement à l'ordre exemplaire qui régnait précédemment entre elles, réglait leur marche et les empêchait cle se cogner les unes dans. les autres, elles se sont heurtées pendant près de trois mois avec une regrettable persistance.
Personne n'y comprenait plus rien. C'était une confusion complète.
L'Heure du diner se levait, croyant que c'était à elle à entrer en scène.
Vlan!... elle trouvait dans ses jambes l'Heure du pousse-café qu'elle croyait couchée depuis trois heures.
— Mais qu'est-ce que tu fais donc là à me bousculer...
— Et toi?... ce n'est pas ton tour.
— Je te demande pardon... c'est mon tour.
— Pas du tout, c'est le mien...
Au môme moment , les deux disputeuses recevaient un énorme renfoncement d'une autre Heure qui, ne les croyant pas là, voulait passer entre les deux.
C'était l'Heure de la sieste.
On se bousculait, on se disputait... chacune des trois Heures prétendait que les deux autres étaient en défaut.
Patatras!... quatre ou cinq autres Heures tombaient au milieu de la mêlée, et cela de la meilleure foi du monde, croyant, elles aussi, qu'elles étaient à leur numéro de patrouille.
On voit d'ici le tohu-bohu qu'un pareil désordre produisit sur la terre.
Tous les rendez-vous à heure fixe étaient manqués de sept ou huit quarts d'heure,
Les invités d'un diner arrivaient au dessert,
Le canon du Palais-Royal partait à trois heures et demie de l'après-midi.
Les dépêches télégraphiques arrivaient cinquantecinq minutes avant d'être déposées.
Les cochers de fiacre que l'on avait pris pendant une heure un quart vous réclamaient 16 fr. 50.
Aucun voyageur de chemin de fer n'arrivait à l'heure du départ du train.
Les joueurs de billard n'avaient pas encore pris la queue qu'on leur marquait deux heures vingt-cinq minutes de frais.
Les distributions de la poste étaient absolument bouleversées.
Les maris que leurs femmes n'attendaient pas encore rentraient tout à coup.
Les femmes que leurs maris attendaient ne rentraien pas.
Des particuliers restaient onze heures sans manger et tout d'un coup faisaient trois repas en une heure et demie, se croyant parfaitement dans les délais habiuels. . ' v
Enfin c'était un ahurissement général; l'ordre de la vie pratique était sens dessus dessous.
Plus moyen pour les citoyens de faire concorder leurs travaux, leurs plaisirs avec ceux de leurs amis.
Jamais on n'était d'accord.
Partout on n'entendait que des dialogues dans ce genre :
— Voilà trois heures et demie que je t'attends.
— C'est que tu es en avance! il est sept heures! regarde à ma montre.
— Pas du tout, il est dix heures vingt-cinq! regarde à la mienne.
Ou bien :
— Cocher!... pourquoi me prenez-vous le prix de la nuit? il n'est que neuf heures.
— Allons donc, monsieur veut rire !... Une heure du matin vient cle sonner... Voyez plutôt ma montre.
— C'est une plaisanterie, il n'est que neuf heures cinq, voyez la mienne.
Cela menaçait de devenir très grave, et les Heures, accusées de cascader dans l'azur, allaient perdre leur popularité quand tout à coup la chose s'expliqua.
OÙ
C'étaient les journaux de haute gomme qui avaient inondé la place de montres-primes.