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DIVINITÉS PARTICULIÈRES

Nous avons vu, au début de cet ouvrage, que les I Romains avaient, à eux seuls, au moins trente mille dieux — ce qui, à défaut d'une religion d'Etat, leur procurait du moins des tas de religions.

Nous n'avons pas la prétention d'être le Vapereau de ces trente mille divinités, dont leplus grand nombre d'ailleurs demeurèrent obscures et presque ignorées.

Nous consacrerons seulement quelques lignes à celles qui firent le plus parler d'elles.

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Il y avait I'Espér-ànce, qjai, sous le nom un peu... sans gène d'Elpis, fut très honorée des anciens.

C'était elle qui aidait les humains à supporter' tous les maux dont ils étaient accablés.

Elle consolait les électeurs jobardés par les députés opportunistes, en leur rappelant que ceux-ci n'étaient élus que pour quatre ans et qu'ils en avaient déjà deux et demi de faits.

Elle comptait les pages des grands concertos en sol mineur que jouait sur le piano la demoiselle de la maison où l'on avait dîné, et murmurait d'une voix douce dans le tuyau de l'oreille des auditeurs suppliciés :

— Plus que cinq!... Plus que quatre!... Plus que trois !...

Elle promettait des quines aux gens qui avaient mis à la loterie, des dividendes aux porteurs de fonds turcs, des enfants aux maris de soixante-quinze ans, des éditeurs aux jeunes poètes, du soleil aux vignerons, de la grêle aux directeurs de théâtres, de l'embonpoint aux maigres, de la sveltesse aux gras, l'amnistie aux exilés; aux vieux oncles riches, une longue vie; aux jeunes neveux pauvres, un prompt trépas des riches oncles vieux, etc., etc.

Enfin, elle redonnait un peu de courage aux gendres

en les faisant de temps en temps se croiser dans la rue avec le convoi d'une belle-mère.

Après l'Espérance, venait une autre divinité, moins bien achalandée peut-être, mais plus honorable et plus aimable encore : la Miséricorde.

La Miséricorde inspira une multitude de bonnes actions.

C'était elle qui, sans jamais s'occuper des fautes d'un mortel, ne voyait que les maux qu'il souffrait et s'efforçait de les soulager.

C'était elle qui, calmant les colères et les indignations, — aussi légitimes qu'elles fussent, — permettait à l'honnête homme outragé de pardonner l'injure, et au lecteur d'un article de Saint-Genest de hausser doucement les épaules en murmurant : Seigneur !... ayez pitié de lui.

La Miséricorde, qui — en d'autres temps et en d'autres lieux — prit aussi le nom de Clémence, eut quelquefois le malheur d'avoir de faux adorateurs, et surtout de faux prêtres.

Ces hypocrites se prosternaient tous les matins devant la statue de la Clémence . A les entendre, celle-ci ne pourrait jamais être assez large pour ce qu'ils en voulaient faire; ils invoquaient une Clémence de la dimension d'un immense parapluie pouvant abriter d'un seul coup quinze mille malheureux sur lesquels crevaient depuis huit ou dix ans les gros nuages noirs pleins de grêle de la proscription et de l'exil.

Puis, à peine relevés, ils sacrifiaient — et à grand'peinc — à une ( 'i.émence de trente-troisième ordre, grande comme une ombrelle de poupée, et qu'ils trouvaient encore trop vaste au gré de leurs rancunes sourdes et de leurs haines féroces.

I La Pudeur était aussi une divinité très appréciée chez les Romains, qui la représentaient sous les traits d'une femme voilée.

Peu à peu, la Pudeur — la vraie — a renoncé à se cacher le visage pour prouver qu'elle était une honnête femme. Elle s'est contentée — et c'est très suffisant —

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d'affirmer sa chasteté par un maintien simple et une tenue réservée.

La Pudeur moderne s'est parfaitement rendu compte qu'il n'était pas besoin qu'une femme sérieuse se mît un torchon sur la ligure pour faire comprendre aux hommes qu'elle n'était pas do celles à qui on pince les genoux en omnibus.

Un air décent, une mise modeste, c'est tout ce qu'il faut.

Et puis — il faut bien le dire — la Pudeur est femme,

en somme; et elle a remarqué que si un voile épais fait quelquefois dire aux passants :

■ — Ah ! il parait que c'est une femme vertueuse!... — il les pousse aussi parfois à penser :

— Ah!... voilà une dame qui doit être rudement marquée de la petite vérole !

Or, comme il est toujours fort ennuyeux d'être obligée, pour montrer qu'on est honnête, de cacher qu'on est jolie, la Pudeur a renoncé au voile, le jour où elle a reconnu qu'il ne prouvait plus du tout la chasteté des jolies femmes depuis que les autres s'en étaient fait un cache-laideur.

La Vertu, I'Honneur, avaient également leur culte particulier.

Il en était de même de la Vérité, représentée sous les

traits d'une jeune fille habillée de blanc et devant laquelle faire le plus petit mensonge était un sacrilège.

Les journalistes avaient chacun une statue de cette divinité dans leur bureau de rédaction.

Seulement, elle était montée sur pivot tournant, comme les mariées de cire de nos coiffeurs modernes.

Et comme il était réputé infâme de mentir devant la statue de la Vérité, ils n'écrivaient que pendant que le mannequin leur tournait le dos.

Une autre divinité très en vogue chez les anciens était la Concorde.

Tous les citoyens qui avaient des contestations allaient se raccommoder devant elle.

La puissance de cette divinité était telle, que les gen-

dres et les belles-mères qui allaient se réconcilier sur les marches de son autel s'embrassaient à s'étouffer.

La Fidélité avait également son culte.

Une statue de cette divinité sévère était dans chaque ménage bien tenu, — dans l'alcôve.

Il n'y a pas d'exemple qu'un mari ait été trompé par sa femme, ou qu'une femme ait été trompée par son mari, pendant qu'ils étaient tous deux seuls devant l'image de la Fidélité.

Une des divinités les plus charmantes des anciens était sans contredit celle de I'Amitié.

Elle était représentée par un groupe de deux hommes, dont l'un souriait avec douceur en portant la main à sa poche, pendant que l'autre lui demandait cent sous à emprunter.

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La Peur, elle aussi, avait des autels, auprès desquels les poltrons allaient souvent prier.

La Peur était représentée sous les traits d'un homme donnant les signes moins que douteux crime violente colique.

Les fidèles priaient devant cette statue, non à genoux face à l'image de cette divinité, mais accroupis, pile aux marches de l'autel, lesquelles étaient creusées de place en place. Sur le socle de la statue étaient gravés ces mots :

<( Il vaut mieux courir que tenir »

« Remettez le couvercle s, v. p. »

Nous ne pousserons pas plus loin la nomenclature des innombrables divinités qui abrutissaient les anciens.

Par les échantillons que nous avons donnés, nos lecteurs se feront aisément une idée de la profusion de dieux et de déesses que l'antiquité avait à sa disposition.

Chaque citoyen en avait pour son usage personnel autant qu'il en pouvait entretenir et loger.

Les dieux étaient passés à l'état d'ustensiles de ménage. On en trouvait, à vingt-neuf sous pièce, des choix très variés dans tous les bazars.

On se les prétait, entre voisins, comme une casserole, une bassinoire ou un irrigaleur.

C'était assurément le bon temps des dieux; mais c'était surtout le bon temps des hommes. Chacun se payait les dieux dont il avait besoin ; mais ceux qui se passaient de dieux ne payaient pas l'entretien des dieux dont ils ne se servaient jamais.

Les divinités étaient assimilées à tous les autres objets de consommation : ceux qui consommaient payaient.

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