HERCULE
Hercule était fils d'Alcmène et de Jupiter et l'un des plus beaux produits des innombrables coups de hache dont le président de l'Olympe avait la coutume de cribler son contrat de mariage.
Voici comment les historiens racontent cette escapade de Jupiter :
Amphitryon, roi de Thèbcs et mari d'Alcmène, était depuis quelque temps parti en guerre contre les Théléboens.
Un soir, sa femme, qui était restée au logis et s'occupait chastement à mettre en ordre le linge de son époux, reçut ce télégramme :
fillANDH SiYTHOLOGIÊ TINTAMARRÈSQUE
Sans perdre une minute, Alcmène, joyeuse, se mit à parer la maison du haut en bas. Elle changea les draps, les taies d'oreiller, les rideaux, enleva les housses, alluma un bon feu, prépara un charmant souper au Champagne frappé, se coiffa coquettement, fit chauffer les pantoufles d'Amphitryon, lui bourra sa plus belle pipe, alluma le gaz dans tous les corridors du palais, etc., etc., enfin les mille et mille petites attentions délicates qu'ont généralement pour leurs maris, après une séparation de trois mois, les femmes ver-
tueuses, mais que leur honnêteté n'a point empêchées, — au contraire — de trouver le temps long.
A minuit juste Amphitryon parut. Alcmène Lui trouva
une mine superbe, et remarqua même avec un certain plaisir qu'il paraissait rajeuni.
Il n'est point besoin de dire que le souper en tête-àtête fut d'une gaieté plus que folle.
Alcmène, pendant les huîtres, se fit raconter dans tous ses détails la trépignée qu'Amphitryon avait administrée aux Théléboens; et à chaque nouvelle centaine de mille de Théléboens fauchés par les mitrailleuses thébéennes, la reine se renversait sur son canapé en riant aux éclats.
f.n.YNDK MYTHOLOCIE TIXTAMAIU1ESQUE
« Ce sont là jeux clc prince!... » comme Fa dit le bonhomme La Fontaine.
A minuit et demi...
Mais ceci n'est pas noire affaire.
Bref, le lendemain matin, la première pensée d'Alcmène, en se réveillant, fut qu'Amphitryon était encore plus rajeuni qu'elle no l'avait cru la veille.
Amphitryon, en effet, était plus que rajeuni : il était
complètement changé, vu qu'il n'était aut re que ce brigand de Jupiter qui, profitant de son pouvoir discrétionnaire, avait emprunté pour séduire la fidèle Alcmène les traits de son époux et même quelque chose de plus — pendant que celui-ci continuait à se cogner consciencieusement avec les Théléboens.
Quand Alcmène apprit cette ruse indigne, il était, hélas !... trop tard.
Trouva-t-elle comme nous que c'était: hélas...? Plu-
sieurs annalistes l'ont mis en doute. Nous, nous n'insistons pas, détestant être mêlé dans les potins.
Bref, Alcmène sentit bientôt remuer dans ses entrailles le fruit de son adultère de bonne foi. Elle était grosse d'Hercule ; et ça devait être pour le 19 ou le 20 août.
Jupiter — en homme qui tenait la clef de l'armoire aux honneurs et aux profits publics — promit les plus hautes destinées au fils qui naîtrait d' Alcmène.
Hercule était donc destiné à venir au monde colonel de hussards, prince de toutes sortes de choses et grandcroix de la Légion d'honneur olympériale.
Tout ça avant de faire ses dents, c'était assez gentil.
Mais Jupiter avait compté sans Junon, sa peu commode moitié.
Junon, qui avait appris la nouvelle infidélité cle son mari, fut prise , comme d'habitude , d'une violente colère et résolut de se venger du père coureur sur le fils adultérin.
Une somnambule lui ayant annoncé qu'un arrêt du destin soumettait le fils d' Alcmène à l'héritier du troue cle Mycènes, si celui-ci naissait le premier, Junon se mit à intriguer de toutes ses forces pour qu' Alcmène n'accouchât qu'après Nicippe, reine de Mycènes, qui portait alors Eurysthée dans ses flancs et qui atten-
dait également la chose pour le 19 ou le 20 août— comme Alcmène.
Alcmène, elle, ne se doutant de rien, laissait tranquillement s'écouler sa grossesse sans faire quoi que ce fût pour en avancer le terme.
Elle ne se livrait à aucun exercice violent, sortait toujours en voilure, ne consultait aucun médecin — pas même le docteur Rouch — en un mot, laissait aller les choses en se disant :
— Ça viendra toujours bien assez tôt.
Du côté de Nicippe, c'était tout différent.
Avertie par Junon que si son fils naissait avant celui d'Alcmène il serait toute sa vie le supérieur d'Hercule, elle employait mille et mille stratagèmes pour être délivrée la première.
Exercices gymnastiques, longues courses à cheval, dîners en ville, bals, parties de campagne... éreintantes, etc., etc., rien ne lui coûtait pour arriver à son but.
Cependant, les semaines et les mois passaient, et Nicippe et Alcmène n'accouchaient ni l'une ni l'autre. Elles
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAR UESQUE
étaient toutes deux énormes, se portaient à merveille ; mais rien ne déboulait.
Junon était dans une inquiétude mortelle.
Elle ne faisait plus autre chose que de rendre visite aux deux reines. A Alcmène, elle disait d'un ton câlin :
— Voyez-vous, ma biche !... il ne faut pas vous fatiguer... ni surtout faire aucun effort... un accident est si vite arrivé!...
Puis, en sortant de chez Alcmène, elle se rendait chez Nicippe, et la houspillait violemment.
— Allons donc... remuez-vous donc un peu,sapristi!...
lui disait-elle ; je suis sûre que vous n'avez pas encore cle la journée sauté à pieds joints sur votre armoire à
glace!... Il faut aider la nature, sacrebleu !... sans quoi vous en avez pour plus cle trois ans !...
Enfin, le 20 août arriva. Nicippe et Alcmène furent prises en même temps d'un malaise qui ne laissait plus aucun doute sur l'imminence de l'événement tant désiré.
Alcmène cependant paraissait tenir la corde de quelques minutes, Le docteur annonçait que ça ne passerait pas cinq heures du soir.
Junon était horriblement vexée.
Elle se rendit en toute hâte chez Nicippe pour essayer de la stimuler un peu, et la trouva souffrante aussi ; mais moins qu'Alcmène.
— Je n'y comprends plus rien, mon trésor, lui dit- elle en se contenant de son mieux, vous m'aviez pourtant bien dit que c'était le 23 novembre dernier, en rentrant de son cercle, à minuit un quart, que M. Sthénélus, votre époux, était entré dans votre chambre, sous prétexte qu'il avait égaré la clef de la sienne. ..
— Oui, madame... répondit timidement Nicippe.
— Eh bien ! alors, mon enfant, c'est tout à fait incompréhensible, car c'est également le 23 novembre dernier, à minuit moins un quart — je m'en souviens très bien — que mon gredin de mari, prétextant qu'il avait oublié de fermer le compteur à gaz, me quitta pour aller chez cette... créature; et cette créature est aujourd'hui plus avancée que vous d'au moins trois quarts d'heure!... Comment expliquez-vous cela? voyons, rappelez vos souvenirs... Que faisiez-vous le 23 novembre dernier à minuit vingt ?
— Mais... madame... je ne faisais rien !...
— Et M. Sthénélus, votre mari, que faisait-il?...
— Mon Dieu!... madame!... il faisait ce qu'il fait tous les samedis soir... il lisait, avant de souffler sa bougie, une des Histoires de femmes de Pedro Gardas du Gil Blas...
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRESIJUE
En entendant ces mots, Junon éclata. Elle se leva comme une furie et se promena à grands pas dans la chambre de Nicippe en parlant toute seule avec colère :
— Ah!... c'est donc cela... Je m'explique... maintenant... Il faut qucM.Sthénélus lise son Gil Blasl... Parbleu!... comme ça... je ne m'étonne plus !... Mon brigand de mari n'aura pas eu besoin de lire le Gil Blas, lui... Allons, tout est perdu!... Cette pécore d'Alcmèno va arriver première avec son Hercule... Et tout cela parce qu'il a fallu que M. Sthénélus lise son Gil Blas !... vieille loque !... va !...
La reine Nicippe ne comprenait rien à la fureur de Jimon, qui jurait comme une possédée en tapant sur tous les meubles.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAURESQUE
Tout à coup, madame Jupiter s'arrêta net; un sourire terrible pinça ses lèvres: elle venait d'avoir une inspiration.
— A tout prix, s'était-elle dit, il faut forcer la main à la nature!... et qu'Eurysthée naisse avant Hercule.
Alors, tirant de sa poche un portrait carte de Carjat, elle le mit brutalement sous le nez de Nicippe.
— N... cl. D...!... s'écria la princesse en faisant un
immense soubresaut, qu'est-ce que c'est que ce monstre-là?...
— Ça, ma petite chatte, répondit Junon en riant d'un mauvais rire, c'est la photographie de M. Albert Wolf... mais qu'avez-vous donc?... vous êtes toute pâle.
En effet, le coup avait porté. Prise d'un tremblement
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAURESQUE
convulsif occasionné par une telle frayeur, Nicippe mit immédiatement au monde son fils Eurysthée.
Il était temps!... Une demi-heure après, Junon recevait un télégramme qui lui annonçait la délivrance d'Alcmène.
Hercule avait dix-huit minutes de retard. C'était assez pour que Junon fût vengée. Le bâtard de Jupiter devait, d'après les arrêts du destin, être soumis pour toute sa vie au fils légitime de M. Sthénélus, abonné du Gil Blas.
L'éducation d'Hercule fut particulièrement soignée. Des professeurs en renom : Eurytus, Castor, Autolycus et le centaure Chiron lui enseignèrent : l'un le maniement du fusil Gras, l'autre la conduite du vélocipède, le troisième la manière de ne pas acheter de fonds turcs, etc., etc.. pendant que le célèbre Manginus lui apprenait à faire des séries de 825 carambolages en plein billard, sans le secours des bandes... ni des billes.
Bref, à vingt ans Hercule était un cavalier accompli. Eurysthée, qui avait grandi aussi, mais qui n'était devenu qu'un mauvais gommeux, pâle, ratatiné, idiot comme un fils de riche et méchant comme un constipé, fut jaloux de la réputation d'Hercule.
Et comme — de par Tordre du destin, nous l'avons vu plus haut — Eurysthée devait avoir le droit de commander à Hercule, il lui imposa douze travaux considérés comme impossibles à accomplir, afin de pouvoir le blaguer d'abord et le faire occire ensuite.
Hercule, piqué dans son amour-propre en voyant cette espèce de petit strumeux couronné avoir l'air de ricaner de ses biceps, se mit à l'œuvre et triompha de tous les obstacles.
(il! AN DE MYTHOLOGIE TINTAMAHRESQUE
Il étouffa clans ses bras le lion de Némée, qui pourtant lui vomissait du feu à la figure, lui enleva sa peau et s'en fit faire un complet par la maison du Pont-Neuf.
Il abattit d'un seul coup les sept têtes de l'hydre de Lerne; — attrapa à la course une biche aux cornes d'or et aux pieds d'airain ; — dompta un sanglier furieux qui désolait l'Arcadie; — tua à coups de flèches les oiseaux voraces qui infectaient le lac de Stymphale; — nettoya les étables du roi Augias en y faisant passer un fleuve; — soumit un taureau qui dévastait la Crète; — vainquit à la course la reine des Amazones: Hippolyte; — tua le dragon à sept têtes qui gardait le jardin des Hespérides ; — pénétra dans les enfers, comme dans un café du boulevard, pour y délivrer Thésée, etc , etc.
Ces travaux accomplis, Eurysthée, qui détenait injustement le trône de Thèbes, n'eut plus qu'à se retirer tout péteux et à rendre ce trône à Hercule, dont la supériorité, sous tous les rapports, ne pouvait plus faire l'ombre d'un doute.
Hercule, devenu roi, ne cessa pas pour cela d'accomplir des exploits surprenants; au contraire.
Raconter tous ses hauts faits serait impossible. Il ne se passait pas de jour où Hercule ne tordît le cou à quel-
que monstre à cinq cents pattes, ou ne fendît en deux d'un seul coup d'ongle quelque taureau dévastateur, ayant des cornes en acier trempé et des naseaux jetant du plomb fondu.
La vie de ce demi-dieu se termina pourtant d'une façon assez piteuse. Voici comment :
Le fleuve Acheloiïs avait osé disputer au héros Déjanire, fille d' CE née; et il s'en était suivi entre le fleuve imprudent et le demi-dieu une de ces trépignées terribles comme on n'en voyait que dans ce temps-là.
Acheloiïs, canaille à froid, avait usé de toutes les roueries possibles pour avoir raison de son rival, qui y allait toujours bon jeu bon argent avec ses armes naturelles.
Pour attaquer Hercule, il se métamorphosait tantôt en serpent, tantôt en taureau, tantôt en belle-mère.
Mais, toujours vaincu, il dut renoncer à la lutte, et Déjanire resta à Hercule.
Il ne s'agissait plus pour ce dernier que d'emporter au loin sa conquête. Il s'en occupait lorsqu'il fut arrêté dans sa course par un fleuve très large.
Hercule était fort embarrassé quand parut sur la berge le centaure Nessus, qui, prenant un air suffisamment bête, lui proposa de transporter la fille d'Œnée sur le rivage opposé.
Hercule y consentit, et Déjanire monta sur le dos du centaure; mais voilà qu'arrivé au milieu du fleuve avec
son gracieux chargement, Nessus se met à tenir à Déjanire des propos libertins et veut l'entraîner dans un restaurant d'Asnières.
Hercule, à qui ce manège n'avait point échappé, trouve le procédé indélicat. Il bande son arc et envoie une flèche en plein dans Tccil libidineux du centaure.
Nessus, se sentant frappé à mort, veut au moins se venger: il retire sa tunique teinte du sang qu'il perd et l'offre à Déjanire, l'assurant que si elle voit plus tard Hercule prêt à l'abandonner pour une danseuse, elle le ramènera infailliblement en lui faisant vêtir cette tunique.
En effet, à quelque temps de là, Hercule, qui tenait de son père un tempérament assez folichon, se prit d'une belle toquade pour une certaine Omphale, qui lui faisait faire les choses les plus dégradantes.
Elle l'habillait en femme, lui faisait des effilés sur le front, l'obligeait à broder des bas de jupons et à décalquer des patrons de corsages clans la Modo illustrée.
Cela dura trois ans, pendant lesquels Hercule se maquillait comme un vieux ténor, chaussait des bottines six et demi à hauts talons, et se mettait des mouches sur la ligure.
Au bout de trois ans, Hercule s'éprit de Iole, fille du roi d'Achalié, et allait recommencer avec elle à pincer de la harpe et à se mettre des petits nœuds roses clans les cheveux, quand Déjanire — sa femme légitime — se souvint de la tunique de sûreté que lui avait offerte le centaure Nessus.
Elle pensa qu'il n'était que temps de s'en servir pour ramener son volage époux ; et profitant de ce que celui-ci venait d'être invité à diner chez Jupiter, elle lui offrit la fameuse tunique en lui disant que son habit noir, qui datait du jour de leur noce, n'était plus assez frais pour une telle occasion.
Sans défiance aucune, Hercule enfila la tunique; mais à peine l'avait-il sur le dos, qu'il sentit le fatal vêtement s'attacher il Sel chair et le brûler horriblement.
Il crut d'abord que la tunique avait été doublée par erreur avec des rigollots et que ça allait se passer. Vain espoir!... l'étoffe lui rissolait la peau.
Hercule poussait des cris effrayants, demandant à son
domestique un vêtement moins chaud!... Impossible de l'arracher !...
L'esclave Lycas, qui avait fort innocemment aidé Hercule à enfiler cette tunique, regardait stupéfait son maître en proie à d'horribles souffrances. Hercule prit Lycas par les deux jambes et le jeta à la mer — en sus de ses gages. .
Enfin, désespéré, éperdu, carbonisé, le héros pria son ami Philoctète, qui assistait à cette scène émouvante,
do lui ôter la vie on allumant lo bûcher sur lequel il «'était jeté pour se rafraîchir.
Philoctète lui rendit ce suprême service et reçut comme remerciement les flèches et le carquois d'Hercule.
On no peut guère s'empêcher de remarquer qu'en cette circonstance, Hercule manqua un peu de présence d'esprit.
Il eût paru en effet beaucoup plus simple que, se sentant rôtir, il jetât son domestique dans le fou et se précipitât lui-même dans la mer.
Enfin !... on ne pense pas à tout.
A peine Hercule fut-il consumé, que Jupiter, son
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père, l'appela clans l'Olympe, et lui donna pour femme Hébé, la déesse de la jeunesse et de la fraîcheur.
L'adultère — comme la vertu — trouve toujours sa récompense.
Junon, elle-même, qui avait été jusque-là l'ennemie implacable d'Hercule, l'accabla de prévenances. Etrange retour des choses d'ici-haut!...