THÉSÉE
L'histoire de Thésée est presque aussi extraordinaire que celle d'Hercule. Comme ce dernier, Thésée accomplit un grand nombre de prodiges et détruisit, sans avoir l'air d'y toucher, ^des monstres étonnants.
Fils d'Égée, roi de l'Attique, et d'Ethra, fille du roi de Trôzène, Thésée fut de très bonne heure en état de porter les armes.
Un de ses premiers exploits fut de débarrasser la terre d'un nommé Procuste, qui avait une singulière manie.
Il attirait chez lui des voyageurs, qu'il traitait d'abord fort bien, et qu'il envoyait ensuite se coucher dans un lit de son invention .
Ce lit, à peu près construit sur le modèle des appareils à contre-poids du grand Gymnase Paz, — dont il a dû donner l'idée, — avait cinq pieds quatre pouces de longueur (la taille moyenne de l'homme à cette époque).
Au pied du lit, — troué pour laisser passer les pieds, — une grosse varlope.
Et, aux deux extrémités de ce lit, deux énormes carcans attachés à une chaîne portant à l'autre bout un poids de mille kilogrammes.
Quand l'hôte de Procuste avait juste cinq pieds quatre pouces de longueur, tout se passait bien et il pouvait dormir tranquillement à poings fermés jusqu'au lendemain matin.
Mais quand il n'avait pas absolument la mesure, c'était une autre affaire.
S'il avait moins, les deux chaînes montées sur poulies
Ht GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAHItESQUE
le liraient par le cou et par les pieds jusqu'à ce qu'il arrivât à la taille réglementaire; les deux poids de mille
kilogrammes l'allongeaient comme ces morceaux de pâte de guimauve chaude que l'on voit faire dans les fêtes des environs de Paris.
S'il avait plus, la varlope placée au pied du lit fonctionnait jusqu'à ce qu'elle eût réduit le voyageur aux proportions normales, lui rabotant la corne delà plante des pieds, — quelquefois jusqu'au-dessus de la cheville.
Thésée, indigné de cette façon de rendre tous les hommes égaux, égorgea Procuste et lui confisqua sa chaise longue truquée, qui servit plus tard — après quel-
ques perfectionnements humanitaires — de modèle pour les fameux lits-canapés articulés de la maison Dupont.
Thésée tua ensuite le Minotaure, monstre redoutable qui dévorait chaque année douze garçons et douze jeunes filles d'Athènes, et qui avait établi sa demeure au centre d'un labyrinthe dont il était impossible de retrouver la sortie quand on avait eu le malheur d'y pénétrer.
Lorsque Thésée partit pour entrer bravement dans ce labyrinthe, Ariane, fille de Minos , qui aimait ce demi-dieu, voulut lui faciliter le moyen d'en sortir quand il aurait tué le monstre.
A cet effet, elle lui fit avaler la voille une bobine de fil blanc et le conduisit le lendemain jusqu'à la porte du labyrinthe.
Là, elle attendit que le bout du fil sortit, y fit une petite boucle dans laquelle elle passa son doigt, et dit à Thésée :
— Là... maintenant tu peux aller.
Thésée partit au pas gymnastique à la recherche du Minotaure.
Pendant cette course, — très accidentée à cause des angles et des courbes traîtreusement ménagés dans le labyrinthe, — le fil dont Ariane tenait l'extrémité se déroulait de la bobine que Thésée avait dans l'estomac et lui chatouillait agréablement les boyaux en passant.
Quelquefois il se produisait une petite résistance. Alors Ariane, qui avait tout prévu, criait à Thésée, au
moyen d'un téléphone qu'elle avait adapté au bout du fil :
— Ne tire pas trop fort ! ... il y a un nœud ! . . . Et Thésée ralentissait un peu son pas pour laisser passer le nœud.
Enfin, Thésée arriva à la caverne du monstre. Il était temps !... Il n'y avait plus de fil sur la bobine.
Et, après avoir tué le Minotaure, il put aisément retrouver son chemin à l'aide du fil qu'il avait laissé derrière lui en venant.
Ariane fut d'ailleurs assez mal récompensée de sa délicate attention pour Thésée, car celui-ci la lâcha dans l'île de Naxos pour épouser Phèdre, qui était la sœur d'Ariane. — C'était roublard, car ça ne lui faisait toujours qu'une belle-mère.
Pendant une absence de Thésée, Phèdre eut la coupable pensée de vouloir contraindre Ilippolyte— le propre fils de son mari — à se confectionner lui-même des petits beaux-frères.
Ilippolyte, qui était scrupuleux, — et qui d'ailleurs
ne pouvait prévoir que l'on se servirait plus tard de son nom pour baptiser Villemessant, — essaya de faire
comprendre à Phèdre que cela ferait un jour des tas d'histoires lors du partage des successions.
Mais Phèdre, irritée de ce refus, accusa effrontément Hippolyte de lui avoir pincé les genoux sous la table.
Thésée — bête comme un demi-dieu qu'il était — chassa son fils sans vouloir l'entendre; et Hippolyte, renversé de son fiacre, dont les chevaux s'étaient emportés à la vue d'un buste d'Albert Wolff, fut massacré contre les becs de gaz de la plage.
Phèdre, repentante, confessa son crime et se tua. Quant à Thésée, dont la douleur était aussi immense
que l'idiotisme, il obtint, par l'intervention de Diane, qu'Esculape rassemblerait — en se trompant le moins possible — les membres d'Hippolyte, et que l'on redemanderait à Pluton l'âme du demi-dieu recollé, pour la réintégrer dans ce jeu de patience.
Thésée, devenu complètement gâteux, fut détrôné par Menesthée — un intrigant qui promit au peuple d'Athènes de faire codifier les lois sur la presse — et se retira dans l'île de Scyros, où il périt assassiné.
PERSEE — LES GORGONES
Dans ces temps naïfs où l'on ne croyait pas aux somnambules extra-lucides, parce qu'elles étaient encore inconnues, on croyait du moins vigoureusement aux oracles.
Or, un de ces charlatans ayant prévenu Acrisius, roi d'Argos, qu'il serait tué par un de ses petits-fils, Acrisius ne trouva qu'un seul moyen de conjurer ce danger, ce fut d'empêcher Danaé, sa fille unique, d'avoir des enfants.
A cet effet, il l'enferma dans une tour.
Mais Jupiter, toujours canaille, se changea en pluie d'or et pénétra dans la tour par le tuyau de la cheminée.
On devine le reste!... Avec Jupiter, c'était toujours la même chose ; Danaé devint enceinte.
En apprenant cette nouvelle, Acrisius, furieux, fit enfermer sa fille clans un tonneau et ordonna qu'elle fût jetée à la mer.
Mais il arriva ceci, qu'Acrisius n'avait pas prévu : Tant que Danaé fut clans une position intéressante,
comme elle était naturellement très lourde, le tonneau
resta au fond.
Mais aussitôt qu'elle fut délivrée, elle pesa — non
moins naturellement — une quinzaine de kilogrammes
Ci F. AN DE MYTHOLOGIE TINTAMARRESQUÉ
do raoihs (poids ordinaire d'un demi-dieu nouveau né), et le tonneau remonta à la surface.
Il fut trouvé par un pêcheur des Cyclades, qui le hissa à son bord et le déboucha, croyant aune bonne fortune.
Son désappointement fut grand, lorsqu'il constata que le tonneau ne contenait qu'une femme et son enfant.
Il avait cru à un tonneau de morue échappé à quelque naufrage d'un navire de la Compagnie Transatlantique.
Le pêcheur n'en conduisit pas moins la mère et l'en-
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAR RESQUE
fant à Polydecte, roi de l'île de Sériphe, qui accueillit avec bienveillance Danaé et son fils.
Ce fils était Persée — beaucoup plus que le tonneau dans lequel il était venu au monde, heureusement pour lui !... sans quoi il eût été noyé.
Polydecte fit élever Persée avec beaucoup de soin. Du reste, celui-ci était un sujet hors ligne : beau et fort comme un enfant naturel, adroit comme un singe, brave, élégant et distingué, il ne tarda pas à donner des inquiétudes à son père d'adoption, qui, pour s'en débarrasser, l'engagea à aller combattre les Gorgones, sortes de monstres qui dévastaient les campagnes de la Lydie et dont la reine — une nommée Méduse — avait l'effroyable pouvoir de transformer en pierre quiconque la regardait.
Persée n'hésita pas. Il partit combattre les Gorgones.
Il faut dire, pour être juste, que Persée entreprenait ce voyage dans des conditions assez favorables et comme n'en rencontrent pas souvent les conscrits de notre temps, qui vont se faire casser la figure pour un sou par jour.
Les dieux, voulant assurer la victoire à ce fils aclul-
térin de leur président libidineux, se cotisèrent pour l'équiper d'une façon toute particulière.
Pluton lui prêta son casque, pour le rendre invisible.
Mercure lui donna des ailes et un glaive de diamant sorti des ateliers de Vulcain.
Minerve lui confia son bouclier en acier si poli, si poli, qu'il éblouissait l'ennemi comme une bougie Jablocbkoff.
Dans de telles conditions, il était peut-être moins téméraire de la part de Persée d'aller combattre trois viragos, qu'il ne l'a été depuis, de la part du sergent Hoff, d'aller seul la nuit, avec un simple chassepot, démolir des Prussiens à leurs avant-postes.
Mais si c'était beaucoup moins brave, c'était énormément plus sûr.
Persée s'avança donc hardiment vers les Gorgones. Aussitôt qu'il aperçut Méduse, leur reine, il lui envoya en plein dans l'œil un rayon de soleil reflété par le bouclier de Minerve, et, profitant de ce qu'elle était aveuglée, elle, — et de ce qu'il était invisible, lui, grâce au
grande Mythologie tinta^arresque
Que ceux de nos lecteurs à qui l'aclion héroïque de tuer une vieille femme qui n'y voit pas clair paraîtra absolument écœurante, n'en dégoûtent pas les autres.
Ffïl possession de la fameuse tète de Méduse, Persée s'en servit à chaque instant pour sortir d'embarras dans les moments difficiles.
Avait-il à combattre un ennemi redoutable, il lui montrait inopinément la fameuse tête et transformait son ennemi en statue de pierre.
Idem quand il se sentait filé sur un trottoir par un de ses créanciers.
Idem quand sa belle-mère ouvrait la bouche pour lui faire une scène. Dans ce dernier cas, il joignait à la barbarie une douce jovialité en envoyant de petits palets de cuivre entre les lèvres entr'ouvertes de la brave femme pétrifiée, en criant à chaque coup: deux mille!...
Son grand bonheur était aussi de faire, à l'aide de son talisman, de mauvaises farces de fumiste aux promeneurs du boulevard.
Il choisissait, pendant un entr'acte des Variétés, ïe moment où tous les kiosques... spéciaux étaient bondés de visiteurs, et, après avoir accroché sa tête de Méduse au bout d'une grande perche, il criait très fort :
— Tiens!... la lune qui vient de se fendre en deux !...
Immédiatement tous les locataires momentanés des kiosques en question levaient le nez pour voir ce phénomène, et en apercevant la tête de Méduse, se trouvaient changés en pierre dans la position qu'ils occupaient au moment de l'apparition.
Alors Persée enlevait délicatement les kiosques qui les cachaient aux yeux du public, comme on enlève le moule d'un baba quand il est cuit, et tout le monde pouvait voir sur le bord des trottoirs ces petits groupes de statues composés de chacun cinq ou six citoyens formant le cercle et ayant l'air de tenir conseil ou de concourir pour un prix spécial fondé par la princesse Mathilde.
Le lendemain et jours suivants, les dames du monde venaient de très loin en équipage pour faire le tour de ces groupes d'art et se livraient sur chacun d'eux à des études comparatives du plus haut intérêt.
Quant aux citoyens pétrifiés, ils n'étaient pas tous enchantés de l'aventure; quelques-uns même — envers qui la nature s'était montrée un peu chiche — étaient très vexés de cette surprise. On a son amourpropre.
On cite notamment un gazetier fort laid d'un journal dégoûtant, mais en vogue, qui, s'étant trouvé pris par
hasard dans un de ces groupes sympathiques que Pcrsée transformait inopinément en granit, fut, pendant
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trois mois que dura cette métamorphose, la risée de toute la ville.
Ce malheureux,Prussien d'origine, mais qui paraissait avoir laissé en Turquie. . . ses plus belles illusions, fut tellement confus d'avoir été surpris et figé dans l'attitude qui lui était la plus défavorable, qu'il jura de ne plus jamais entrer dans un de ces endroits.
On eut beau lui dire de tous côtés : « Mais, mon cher, je vous assure que personne n'a rien vu ! ... » il tint son serment.
Et depuis, en effet, jamais mortel n'aperçut l'infortuné gazetier faire sur les boulevards une seule de ces haltes que Mlle Hubertinc Auclert nous envie.
Somme foule, la vie de Persée fut exempte de tout reproche. A pari sa manie de tuer en combat loyal les gens qui lui déplaisaient à l'aide de talismans qui le rendaient invulnérable, c'était une bonne pâte de demid' eu, toujours prêt à risquer, pour défendre le faible, sa peau qu'il savait introuable.
Son renom d'honneur devint même tel qu'Acrisius, son grand -père, qui avait tout fait pour l'empêcher de
naître, vint de iui-mème le trouver à Seryphe pour se réconcilier avec lui.
On ee souvient qu'un oracle avait prédit à Acrisius qu'il serait tué par son petit-fîls. Mais Acrisius voyant Persée si noble, si courageux et si bon sujet, s'était dit:
— L'oracle n'était qu'une vieille croûte ! . . . Jamais un garçon comme celui-là ne tuera son grand-père.
Hélas ! . . . l'oracle n'était pas du tout une vieille croûte.
Heureux de recevoir son aïeul, Persée avait ordonné en son honneur des jeux publics où il voulait lui-même montrer son adresse.
Pendant les premiers exercices, tout alla bien. Persée remportait haut la main tous les prix. Tir au pistolet de salon, vélocipède, dynamomètre, course en sac, mât de cocagne, jeux de bagues, lutte à main plate, billard chinois, etc., etc. Il excellait en tout.
Mais au concours du jeu do tonneau, il s'emballa, et apercevant son grand-père Acrisius qui était planté émerveillé et bouche béante sur l'estrade des juges, il sa trompa et envoya de toutes ses forces son disque de métal entre les lèvres d' Acrisius, croyant le lancer dans la gueule du crapaud.
Le disque pénétra violemment jusque dans le fond de la gorge, et Acrisius, qui n'avait pas l'habitude d'avaler du fer Bravais en si gros morceaux, fut étranglé en moins de quinze secondes.
Ainsi s'accomplit la prophétie de l'oracle qui avait prédit qu'Acrisius serait tué par son petit-fils.
Ce qui prouve une fois de plus que, quoique puissent faire les grands-pères et les députés opportunistes, ce qui doit leur arriver leur arrive toujours : à ceux-là les disques en fer forgé qui leur passent clans la gorge, et à ceux-ci les nouvelles élections radicales qui leur passent ... la jambe.
Percée, qui était une âme honnête, fut d'autant plus
affligé de cet accident qu'il devait hériter du trône d'Acrisius, sa victime.
Sa douleur fut si profonde que Jupiter, touché, l'enleva à son nouveau peuple et le transporta parmi les constellations.
La liste civile n'était pas aussi forte, mais la place était bien meilleure les jours de feu d'artifice.