‹ Grande mythologie tintamarresqueChapitre 7 sur 72 · GRANDE MYTHOLOGIE T I N T A M A H H K 8 (J L E · texte numérisé non relu

GRANDE MYTHOLOGIE T I N T A M A H H K 8 (J L E

Junon était tellement faite à cette habitude de son mari que, lorsque le matin elle voyait Jupiter pris par un rhume de cerveau., elle criait à la bonne :

— Cythise!... vous mettrez quatre couverts de plus pour le déjeuner.

Ce fut par cette voie que Minerve vint au monde.

C'était par une belle matinée du printemps ; Jupiter était sorti faire un tour cle jardin nu-tête à la fraîche.

Tout à coup il sentit dans le cerveau une petite démangeaison.

— Allons bon!... dit-il, me voilà encore pincé.

— C'est de ta faute!... lui cria Junon de sa fenêtre, je te dis toujours de ne pas sortir sans ta calotte.

Ce reproche n'était pas terminé que la démangeaison devint très vive, presque insupportable.

Elle dégénéra môme en une piqûre assez aiguë.

Le roi de l'Olympe sentit qu'il allait avoir un de ces éternuments qui comptent dans la vie d'un homme, — et même d'un dieu,

Il se prépara à la secousse.

S'assura qu'il n'y avait pas trop près de lui de tronc d'arbre contre lequel il pourrait se fendre la tète dans le spasme sternutatoire ;

S'arc-bouta sur ses reins robustes pour mieux résister au choc ;

Raidit le cou, afin que la convulsion suprême ne lui détachât pas la tête et ne la projetât pas à huit mille mètres devant lui.

Enfin, il lâcha tout et éternua.

Mais jamais éternument n'avait produit vacarme aussi formidable.

Ce fut comme un coup de tonnerre strident, auquel se serait mêlé un bruit de ferrailles s'entre-choquant avec violence.

Cet immense coup de cymbales mit tout l'Olympe sens dessus dessous.

Les voisins accouraient de tous côtés, s'imaginant que c'était madame Jupiter qui avait dégringolé de dessus une chaise avec toute sa batterie de cuisine, en voulant décrocher une bassine pour faire des confitures.

De son côté, Junon, en entendant ce fracas métallique, s'était remise à la fenêtre, et criait à son mari :

— C'est toi qui éternues comme ça?... tu avais donc prisé des feuilles de tôle?...

Tout s'expliqua bientôt à la satisfaction générale.

Devant le roi de l'Olympe, soulagé, une grande, belle et jeune femme, armée d'un bouclier et d'une lance, se tenait debout dans une attitude fière, mais respectueuse, et disait, en souriant, à Jupiter :

— Bonjour, p'pa!...

C'était Minerve, que Jupiter venait de mettre au mondé en éternuant.

Minerve étant toute couverte de fer : casque, bouclier, etc., etc, on s'expliqua le bruit insolite qui s'était produit à sa venue au monde.

Jupiter, lui, très enchanté en somme d'avoir le cerveau délivré d'un enfant dont l'équipement n'eût pas manqué de devenir gênant, embrassa Minerve au front.

Mais, se souvenant tout à coup de la piqûre douloureuse qu'il avait ressentie dans la tête quelques instants avant Féternument, il lui dit avec bonté :

— Il me semble que tu aurais bien pu piquer le

bout de ta lance dans un bouchon en attendant que tu sortes.

La tradition qui est venue jusqu'à nous représente Jupiter majestueusement assis sur un trône.

Mais les photographes ne sont pas d'accord sur la pose officielle qu'il avait adoptée pour présider le conseil des ministres.

Les uns le représentent un sceptre dans la main, un aigle à ses pieds.

C'est l'aspect tranquille et bon enfant.

Mais c'est d'un bourgeois!... d'un commun!... d'un vulgaire!... d'un roi des Belges!...

Les autres nous le montrent le regard menaçant, le nez aviné, la lèvre sensuelle, le bras levé et lançant avec colère la foudre, au milieu des nuages, sur tous les journaux de l'opposition et les contribuables en retard.

Une vraie attitude de roi, en un mot.

Nous l'aimons mieux ainsi.

L'artiste qui a illustré cet ouvrage l'a vu d'une autre

façon encore. Ainsi soit-il! toutes les opinions sont libres.

Tout ce que l'on peut faire pour elles, c'est de les empêcher de se manifester.

Entre autres sacrifices, on immolait à Jupiter ou une chèvre, ou une brebis, ou un bœuf.

Mais il parait que ce qui était particulièrement agréable à ce dieu, c'était que l'on égorgeât en son honneur un taureau blanc.

Ce qui ne faisait pas de tort aux roux.

Seulement, pour que le sacrifice fût efficace, l'étiquette exigeait que l'on dorât préalablement les cornes de l'animal.

De cet usage antique et solennel, — mais bête, — notre époque n'a conservé ni le sacrifice, ni le taureau blanc; mais il a gardé précieusement la coutume de dorer les cornes.

Nous connaissons à Paris beaucoup de maris qui ont des cornes.

Ceux qui n'ont que des cornes-nature, des cornes de pauvre, les cachent tant qu'ils peuvent. Ils les limeraient tous les matins à fleur de tête, si ce n'était pas si dur.

Mais certains maris d'actrices qui ont eu le... sangfroid de les faire dorer, les exhibent en public avec une grande satisfaction, et l'on devine à leur air enchanté qu'ils voudraient les avoir cinquante fois plus volumineuses pour qu'elles pussent se couvrir de cinquante fois plus d'or.

Ces derniers sont beaucoup plus pratiques que les autres.

Aussi le monde, pour établir une distinction entre ces deux genres d'époux, appelle-t-il ceux qui se fâchent et font des procès, des maris judiciaires ; et ceux qui vivent grassement de leur... excroissance, des maris judicieux.

JUNON

Nous avons raconté clans le chapitre précédent comment avait été décidé le mariage de Junon avec Jupiter, son frère.

Des fêtes magnifiques signalèrent cette union. Tout l'Olympe avait été invité et n'eut garde de manquer à une pareille noce.

Nous n'entreprendrons pas de faire le récit de ces réjouissances éblouissantes.

Seul, lo menu du repas nous prendrait un demivolume.

Nous nous contenterons de dire que les préparatifs coûtèrent quinze cents milliards.

La table du festin, en brouillard sculpté massif, était recouverte des mets les plus recherchés :

Des asperges grosses comme l'obélisque de Louqsor et dont la queue était en or ciselé, figuraient à côté de truffes noires monumentales qui ressemblaient à des nez de Veuillot roulés dans du tabac à priser.

Chaque convive, largement installé, était étendu mollement sur un nuage qui avait été cardé à neuf le matin.

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Le service était fait silencieusement par des génies, qui prévenaient les moindres désirs de chaquo invité, lui essuyaient les lèvres quand il avait bu, avec des serviettes tissées en fils de vierge; lui desserraient d'un cran, à chaque plat, la boucle de son gilet; lui retiraient à chaque instant, avec une plume de roitelet, les petits morceaux de viande qui lui étaient restés entre les dents: lui indiquaient doucement à l'oreille les moments où il devait rire des bons mots de Jupiter qu'il n'avait pas compris, etc., etc.

Bref, ce fut une soirée délicieuse.

Cependant, malgré l'invitation qu'elle avait reçue comme tout le monde, une nymphe, la nymphe Chéloné, s'était refusée à paraître au banquet divin.

Et, non contente d'avoir fait cette injure à ses souverains, il paraît qu'elle s'était livrée, à propos de leur hymen, à des cancans échevelés et à des gouailleries terribles.

Chez tous les fournisseurs elle colportait des anecdotes qui hachaient menu la vertu de la fiancée et l'état sanitaire du fiancé.

A l'en croire, Junon n'était qu'une cascadeuse effrontée qui avait, pendant un long séjour en Espagne, fait des farces échevelées avec pas mal d'officiers de l'armée régulière.

Et, toujours d'après Chéloné, Junon était parvenue,

en appelant à elle toutes les ressources de la parfumerie, et en se confectionnant une simili-candeur, à enjôler ce vieux gâteux de Jupiter qui, lui-même, déjà très hypothéqué par les cahots d'une jeunesse orageuse, s'était pris comme un jobard à la glu de cette rosière en imitation.

L'on rapporte même que Chéloné avait fait insérer, dans le Tintamarre de l'Olympe, le couplet suivant qui se chantait sur l'air du duo de l'engueulade de la Fille de Madame Angot, — et qui avait fini par obtenir une telle vogue que l'on n'entendait plus que cela dans les nues :

Ah ! c'est donc toi, madam' Junon, Qui t'fais épouser?.. Nom de nom!..

Celui qui r'cevra ton serment J'iui souhait' beaucoup d'agrément.

Peux-tu m' dir', sans trop t' déranger, Où qu' tu prends ta fleur d'oranger, Et si 1' marchand donne en même temps L' moyen que les maris soient... contents? Du rest' le tien, — sans méchanc'té, — N'a pas 1' droit d'êtr' bien dégoûté.

Pour c' qu'il t'apport' en l'ait d'fraîcbeur, Faut pas qui s' montre trop éplucheur.

Car tout l'Olympe en glose,

Et l'on répèt' partout

Que c'est un pas grand' chose (1er)

Qu'épouse un' rien du tout.

On comprend que cette petite plaisanterie cle la nymphe Chéloné, tombant en pleine noce, dut jeter un certain froid.

Les deux époux essayèrent bien de sourire sur leur trône pour faire accroire aux populations que ces cancans de petits journaux leur étaient très indifférents.

Mais leur air vexé ne pouvait échapper à personne.

Dans l'Olympe, — comme sur la terre, — on a beau être farci de majesté, il est une chose qui ne fera jamais plaisir : c'est de voir rire de soi.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMABRESQUE

Il n'y a pas d'artillerie assez rayée pour mettre un souverain hors de portée d'un calembour bien placé ou d'une cascade gouailleuse.

D'ailleurs, c'est très heureux.

Il faut bien que les contribuables aient quelque chose.

Cependant le dieu Mercure, à qui la mauvaise humeur de Jupiter et de Junon n'avait point échappé, voulut taire du zèle, espérant obtenir ainsi, au 15 août suivant, le grand cordon de la Légion d'honneur, auquel il aspirait depuis longtemps.

Pour venger ses souverains outragés dans ce qu'ils

avaient de plus cher : leur prestige, il changea la nymphe Chéloné en tortue, pour la punir de son audace.

L'imprudente et bavarde nymphe devint, sous cette triste figure, l'emblème du silence éternel. Jamais femme ne fut plus cruellement punie.

Quant au Tintamarre, qui avait reproduit le couplet, on lui retira, pendant trois mois, l'autorisation de se vendre sur la voie publique.

Les vœux de Junon paraissaient donc comblés; elle avait toute la Grèce à ses pieds.

Jupiter lui avait donné des appartements splendides, des gardes, des dames d'honneur, etc., etc.

Cet amour auguste lui avait même, jusqu'à un certain point, refait une virginité; mais, malheureusement, il n'avait pu lui refaire une orthographe.

Cette partie de l'éducation de Junon avait été trèsnégligée au prolit d'une étude beaucoup plus approfondie des catalogues des magasins de nouveautés de l'Olympe.

Et plus tard, lorsque des événements imprévus procurèrent aux simples mortels l'occasion d'inventorier la correspondance de cette majesté d'alcôve qui, pendant son règne, s'était donné le ton d'organiser des petits jeudis littéraires comme un vulgaire académicien, on fut tout surpris de voir que la destinée des peuples avait si longtemps tenu dans la main d'une imposante grue qui écrivait à sa couturière :

« Ma chaire madame Lambertin,

« N'oublihez pas de m'envoyé mon corsage verd pour vendredixprochin sans fôte. »

Malgré toutes les splendeurs dont Junon était environnée, son bonheur fut de courte durée; elle se sentit bientôt mordue au cœur par le démon de la jalousie,

car elle ne tarda pas à s'apercevoir que Jupiter était d'une infidélité à faire rougir un coq.

Elle ne pouvait pas avoir une nouvelle bonne pendant trois jours sans que celle-ci , s'oubliant devant elle, apportât le déjeuner à Jupiter en lui disant :

— Tiens... mon chéri, voilà ta côtelette!...

A chaque instant elle trouvait, dans les poches de son mari, des gants cinq trois-quarts très parfumés, des mouchoirs do batiste marqués au chiffre de quelque impure.

Tout cela amenait des scènes terribles, que le complaisant Mercure avait souvent bien de la peine à arranger en se faisant intermédiaire entre Jupiter, sa femme, et la créature qui avait causé la dispute.

Mercure, d'ailleurs, déployait une grande adresse dans ce genre de négociations.

GRANDE

TINTAMARRESQUÉ

Sa réputation y fut fort compromise ; mais il créa un genre qui a depuis fait la fortune de certains liants magistrats... de Vienne.

Les tracas de son ménage n'empêchaient pourtant pas Junon de soigner sa célébrité de beauté à la mode.

Elle était très fière de son renom de plus belle femme de l'Olympe.

Et, comme nous allons le voir, il en coûtait quelquefois gros d'essayer de lui prouver le contraire.

Pygas, la souveraine des Pygmées, eut un jour l'audace de se comparer à la reine des cieux.

Immédiatement, Junon la changea en grue.

De nos jours, on ne change plus les femmes comme cela.

Il est vrai que beaucoup n'en ayant pas besoin, ça ne les prive guère.

Les filles de Practus, pour le même crime, furent changées en vaches.

De nos jours... idem... idem.

Cassiopée, reine* d'Ethiopie, osa un matin insinuer que Junon avait de fausses dents.

Furieuse, madame Jupiter fit attacher, nue, sur un rocher, Andromède, fille de Cassiopée.

La voyant toute honteuse de n'avoir qu'une paire de boucles d'oreilles pour voiler ses charmes, un monstre s'élança vers elle pour la dérober chastement aux regards du public, en la cachant dans son estomac.

Mais Persée arriva à temps, et délivra la jeune princesse, sans toutefois lui donner de chemise.

Le Tintamarre annonça la nouvelle de cette victoire en ces termes :

« La valeur de Persée triompha... Dix minutes plus tard, c'eût été Favaleur d'Andromède. »

Comme on l'a vu, Junon n'était pas la tendresse même pour les femmes dont elle redoutait la concurrence.

Un dernier exemple donnera la mesure de son affabilité.

fis ,û

Un soir, Junon avait vu son mari sortir sur la pointe des pieds et avait remarqué sur ses lèvres un petit sourire moqueur.

— Bon!... s'était-elle dit, voilà encore mon gredin qui va attendre quelque déesse à la sortie de son magasin.

Et elle s'était mise en devoir de le suivre.

Chemin faisant, elle rencontra la nymphe Echo, lille

de l'Air et de la Terre, une bonne petite lille sans malice.

Elle la questionna et lui demanda si elle n'aurait pas vu passer Jupiter.

Grande mythologie tintamakresoue

La pauvre petite, qui venait, dix minutes auparavant, de rencontrer le monstre en bonne fortune, crut bien faire en répondant à Junon qu'en effet elle avait aperçu son mari en train de lire la Patrie, assis tranquillement sur une petite nuée.

Et, en même temps, elle indiqua à Junon le chemin opposé à celui où Jupiter se trouvait.

Quand elle apprit que Echo l'avait trompée, Junon, furieuse, la condamna à ne plus pouvoir répéter que les derniers mots de ceux qui la questionnaient.

En vain la pauvre petite supplia Junon de ne point lui imposer ce châtiment, qui permettrait à tous les mortels de lui faire dire de vilaines choses en lui adressant des questions dont la dernière syllabe aurait été préparée malicieusement.

Junon fut inflexible.

Alors l'infortunée Echo alla se réfugier dans les lieux les plus écartés et se transforma en rocher.

C'est de là que, depuis de nombreux siècles, les hommes lui font dire tant de bêtises, ou tant de choses spirituelles, selon la terminaison des questions qu'ils lui adressent.

Nous avons pu recueillir quelques-unes de ces réponses que la timide enfant a faites aux mortels qui l'ont interrogée.

Nous en offrons un échantillon à nos lecteurs.

— On me conseille de prendre la revalescière Du Barry.

— Ris.

— Que faut-il répondre aux gens qui uie vantent les talents du général Changarnief ?

— Nier.

J'ai élé au Théâtre- Français, un soir où ne jouaient ni ( !oquelin, ni ( roi .

— Nigaud ! ...

— Faut-il vendre mes Mauzaïa?

— Ya.

Nous avons raconté comment Jupiter avait mis au monde, en éternuant, la déesse Minerve.

.1 unon ne voulut pas qu'il fût dit que son mari avait une tille sans elle et qu'elle ne pourrait pas faire un fils sans lui.

Un matin, en respirant une fleur, elle mit au mond 1 le dieu Mars.

Du moins, c'est ce qu'elle raconta à son mari en lui présentant le nouveau-né.

Jupiter, qui avait quelque esprit, accepta la chose sans sourciller, de l'air d'un homme qui se dit:

— Je puis avoir besoin un de ces jours de lui faire croire qu'il m'est sorti deux nouveaux enfants d'un reil de perdrix que j'étais en train de couper, soyons cou-

JUNON

(UiAXDE MYTHOLOGIE TINT AMARftÈSQUE

Iant. Dans un ménage, il faut s'en passer mutuellement.

Junon, voyant que Jupiter était d'une crédulité à se laisser peser son sucre dans un sac fait avec des actions des galions du Vigo et à payer naturellement ce papier-là sur le pied de dix-huit sous la livre, ne se gêna plus du tout.

Elle revint un soir au logis avec deux enfants dont elle venait d'accoucher: Flore et Hébé.

Elle dit tranquillement à Jupiter :

— Figure-toi... je ne me doutais de rien du tout. En me promenant, voilà que je rencontre Apollon. Il m'offre des laitues sauvages, j'en mange et crac!... on n'a que le temps d'aller chercher la sage-femme.

GRANDE MYTHOLOGIE TIXTAMARRESQUE

Et, tapotant les joues de Jupiter, elle ajoute :

— Ça ne te contrarie pas... mon gros loulou chéri?

— Moi!... mais comment donc?... au contraire, répond Jupiter. J'ai justement six nouveaux fils à te présenter, qui me sont arrivés bien drôlement pendant que tu étais sortie... Oui... Figure-toi que je sentais quelques légères coliques... Comme j'étais tout seul, je me dis : « Ma foi, tant pis!... » La bonne arrive, elle me dit: « Monsieur appelle?...» Je lui réponds: «Non, laissez-moi en paix!... » Le malaise revient six fois. Comme j'étais tout seul... je me dis six fois : « Ma foi, tant pis !... » Bref, je me sens mieux, quand tout à coup six nouveaux-nés se mettent à courir clans la chambre et à m'appeler papa.

Junon lit la grimace ; mais force lui fut d'accepter cette ingénieuse réplique aux laitues sauvages d'Apollon.

Cependant Jupiter abusa tellement de la situation et s'afiicha avec tant: d'effronterie avec des demi-quarts de déesses interlopes, que Junon irritée médita une nouvelle vengeance.

Elle divorça, quitta le ciel conjugal et vint se fixer dans File d'Eu bée.

On sait ce que c'esl qu'une habitude, même insupportable. On ne peut guère la perdre sans décaler complètement le sommier élastique de son existence.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRESQUE bo

Ce fut ce qui arriva à Jupiter.

A peine Junon fut-elle partie, que quelque chose lui manqua.

Quelque chose de désagréable, c'est vrai. Mais enfin quelque chose.

Il tournait et retournait dans sa chambre, s'asseyait, se relevait, prenait un livre, le rejetait, se promenait et enfin venait se coucher.

Une fois au lit, il ne pouvait pas parvenir à sendormir.

Enfin, n'y pouvant plus tenir, il appelait sa bonne et lui disait :

GRANDE MYTHOLOGIE TIXTAMARHESQLE

— Graillonice !... tu vas remplacer ma femme pour ce soir, je ne peux pas trouver le repos.

— Oli !... monsieur... que c'est laid !

— Quoi !... Qu'est-ce qui est laid?... Tu ne comprends donc pas, petite sotte?... Je te dis que tu vas remplacer ma femme, c'est-à-dire que tu vas m'êtrc le plus désagréable que tu pourras, me flanquer des sottises, me faire une scène parce que je suis rentré à neuf heures un quart.

— Mais, monsieur...

— Tu vas m'appeler : grand propre à rien, coureur, libertin ; tu vas bousculer les meubles, casser quelques assiettes, me mettre le poing sous le nez en me criant : « Si je la pince, ta petite saleté d'Amandinestra, elle aura de mes marques ! »

— Mais enfin, monsieur...

— Tu me feras cette petite vie-là jusqu'à minuit et demi sans arrêter; je croirai que c'est ma femme qui me dit bonsoir comme à son ordinaire; je ne te répondrai pas et je m'endormirai tranquillement; rien n'aura été changé dans mes habitudes. Quand tu m'entendras ronfler tu pourras aller te coucher.

Malgré tout, Jupiter ne put supporter l'absence de

Junon, soit que l'on s'accoutume à certains maux, soit qu'elle eût emporté la clef de la cave à liqueurs.

Bref, il résolut de tenter une réconciliation et pour y parvenir il employa la ruse; il fit annoncer partout qu'il allait épouser la belle Platée, la fille d'Asope.

Aussitôt Junon accourt dans l'intention bien arrêtée de crêper le chignon à sa remplaçante.

Sous un voile épais, Jupiter avait fait placer, en guise cle fiancée, une mariée de vitrine de coiffeur.

Junon s'avance vivement,

Enlève brusquement le voile, tout en s'apprctant à traiter ce qui était dessous d' « espèce de pas grand'cliose. »

Tableau !

Jupiter, qui n'attendait que ce moment, tend les bras.

Junon s'y précipite.

Et les deux époux réconciliés rentrent bras dessus bras dessous dans l'Olympe, au son d'un orchestre conduit par Pasdeloup et entre deux haies de lanternes vénitiennes.

Mais, hélas ! ce rafistolage ne devait pas être d'une longue durée.

A onze heures quarante-cinq, les deux époux ressoudés rentraient au Palais de la Présidence.

Et à minuit moins clix, Junon surprenait Jupiter embrassant sa cuisinière entre deux portes, et même entre deux épaules.

Cette fois, le courroux de Junon ne connut plus de bornes.

Une scène de ménage ne pouvait plus satisfaire sa fureur.

Elle résolut de se venger et de perdre à jamais le volage.

A cet effet, elle fomenta sourdement les mécontentements des sujets de son époux.

Et attisa les haines de ses ennemis par l'envoi de lettres anonymes.

Les frères de Jupiter, comme tous bons frères de roi, ne se firent pas prier deux fois pour conspirer contre le trône.

Aux premières ouvertures que leur fit Junon à cet égard, ils répondirent, avec un noble empressement, qu'ils étaient toujours prêts à jeter dans les affaires de l'Etat un trouble salutaire et propice à leurs intérêts.

La guerre des dieux éclata donc de nouveau.

Junon, de son côté, fit tout ce que put lui suggérer son ressentiment pour envenimer les cboses et créer à Jupiter d'abondants embarras.

Elle s'appliquait partout à augmenter les mécontentements du peuple contre son mari.

Ainsi, par exemple, elle subventionnait en cachette une demi-douzaine de journaux très accentués, dans lesquels on ridiculisait Jupiter tous les matins, en le représentant en train de se maquiller ou do prendre des lavements.

Elle faisait colporter partout Je bruit que Jupiter, de-

GRANDE MYTHOLOGIE T INTAMAIUIESQUE

venu absolument ramolli, bavait en mangeant, se faisait lire le soir, en se couchant, les chroniques de théâtre du Figaro t pour s'émoustiller les sens, et signait tous ses décrets sans les lire.

Enfin, elle mit un tel acharnement à faire passer son mari pour un ignoble gâteux, qu'au moment où Jupiter fut informé par sa police des menées de Junon, celle-ci était sur le point do venir à bout de son reste de popularité.

Déjà, quand il sortait seul dans les rues, les enfants couraient après lui, lui grouillaient dans les jambes, lui sautaient sur les épaules et lui plaçaient des cataplasmes tout autour du corps.

Il n'était que temps pour lui de réagir contre de telles familiarités, signes précurseurs d'un violent mépris.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRESQCE

Heureusement pour Jupiter, il avait une police assez bien faite.

Junon fut filée.

Quand on vint dire au président do l'Olympe que sa femme le trahissait d'une façon aussi infâme, il ne voulut pas y croire et demanda des preuves.

Alors le chef de la police de sûreté tira de sa poche un télégramme qu'il venait d'intercepter et le montra à Jupiter.

C'était une dépèche que Junon adressait à tous les rédacteurs en chef de journaux hostiles au gouvernement.

Elle était ainsi conçue :

« Rédac.-chef du

« Frappez grand coup. Pour prouver aux masses ramollissement complet démon homme, publiez que vient de souserire trois mille obligations Galions Vigo.

« Junon. »

Jupiter fut atterré.

Il entra clans une colère terrible et se promena à grands pas dans la salle à manger, en disant :

GRANDE MYTHOLOGIE TIXTAMAHRESOL E

— C'est horrible!... Quel poison!... Qu'elle dise que je mange des enfants crus, que je me chauffe les pieds dans les entrailles encore palpitantes de mes contribuables, que j'arrache les yeux de mes sujets pour les mettre dans mon pot-au-feu!... tout enfin !... tout ce qu'un homme, tout ce qu'un roi, tout ce qu'un dieu peut faire de plus honteux et de plus insensé !... Mais m'accuser de prendre des Galions de Vigo ! . . . Oh!... oh!... c'est trop fort!... Pourquoi, pendant qu'elle y était, n'avoir pas insinué que je collaborais à la Revue des Deux Mondes !...

Oh!... oh!... oh!...

Immédiatement Jupiter s'occupa de trouver pour Junon un châtiment digne de ses crimes.

Il assembla son conseil des ministres à cet effet.

On se livra à un examen de tous les supplices connus.

L'un proposait de changer Junon en bec de gaz. L'autre voulait qu'on l'attachât pour toute sa vie clans un fauteuil du Vaudeville.

Un troisième demandait qu'on l'abonnât à Y Univers.

Jupiter décida que sa compagne serait enchaînée sur un trône entre le ciel et la terre.

Junon eut beau dire que cet endroit-là était bien mal placé pour les approvisionnements du ménage;, que ce devait être très loin des chalets de nécessité et qu'il devait y passer très peu d'omnibus.

Jupiter fut inébranlable.

Tout ce qu'il put accorder à Junon, ce fut do lui promettre que la chaîne à laquelle elle devait être suspendue serait en or massif.

GRANDE MYTHOLOGIE TIXTAMAHRESQUE

Vulcain fut chargé de forger les chaînes qui devaient retenir sa mère captive.

Il s'acquitta de ce soin en excellent fils, et les (il d'une solidité à porter un poids extravagant.

On prétend qu'afîn d'être bien sûr qu'elles ne casseraient pas, il les essaya préalablement en soulevant avec un discours d'académicien.

En vain des amis de Junon essayèrent de corrompre

Vulcain pour obtenir de lui qu'il laissât clans la chaîne une maille un peu faible qui leur permit do délivrer la femme de Jupiter une nuit où il n'y aurait pas de lune.

Vulcain ne voulut entendre parler de rien.

Ce dieu qui, nous l'avons dit plus haut, était tout contrefait et doué d'une véritable laideur d'enfant légitime, avait gardé une profonde rancune à sa mère de l'avoir mis au monde si affreux, et n'était pas fâché de trouver l'occasion de s'en venger.

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— Jamais, répétait-il souvent avec aigreur, je ne pardonnerai à ma mère do m'avoir fait si ignoble quand elle a fait mon frère Mars si beau... Elle a beau me dire: « Mais toi. ..je t'ai ou avec ton pore, tandis que ton frère Mars je l'ai mis au monde en respirant une fleur... » Qu'est-ce que ça peut me faire à moi !... Pour une fois que ma mère s'est servi de son mari pour avoir un enfant, elle a bien réussi !... Ça me fait une belle jambe de connaître mon père !

On prétend cependant qu'à la longue1, Vulcain se laissa fléchir et qu'il consentit à donner un coup de lime dans un des chaînons de la chaîne de Junon.

Mais ce fut à la condition qu'on lui donnerait Vénus pour épouse.

Vénus était, à cette époque, la clemi-vertu la plus à la mode de l'Olympe, et sa beauté était sans égale.

On voit que, pour un boiteux, Vulcain avait du goût.

Nous aurons occasion de revenir sur ce ménage bien assorti et qui tint d'ailleurs tout ce qu'il était permis d'en attendre.

Pendant toutes les phases de son union très cahotée,

Junon trouva clans Mercure un ennemi des plus gênants, car il était clos plus roués.

Junon ayant eu vent des relations intimes qui s'étaient établies entre son mari et la petite Io, fille du fleuve Inachus, se dit avec défiance :

— La lillc d'un fleuve doit aimer à caseador, à rigoler, méiions-nous.

Et elle se mit à suivre la petite Io avec la tendresse d'une mère qui se délie du père de ses enfants.

Jupiter, pour dérouter les soupçons de sa femme, métamorphosa Io en vache, l'introduisit ainsi dans la maison conjugale, comme s'il venait de Tacheter au marché, et dit à Junon, avec un bon gros rire de charcutier vendant des rognures de viande collées sur un os pour un vrai jambonneau :

— Tu ne seras pas jalouse d'une vache!... hein!... gros trognon?...

Mais Junon connaissait les roueries de son mari, et elle se dit :

— Une vache !... pourquoi pas? ÇJa s'est vu !

Alors, elle répondit à Jupiter d'un air tout naturel :

— Comment donc!... mais pas le moins du monde, mon gros trésor... Et pour te prouver que je n'ai aucune défiance, je l'adopte... Je la garderai moi-même... Je la trairai moi-même.

Et ce disant, elle emmena Io dans une étable, à la porte de laquelle elle plaça un de ses domestiques, un nommé Argus, qui avait cent yeux, dont cinquante étaient toujours ouverts pendant que les cinquante autres restaient fermés.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAHRESQUE

Et elle lui recommanda de ne laisser entrer âme qui vive.

Jupiter fut donc pris à son propre piège. Mais le génie de Mercure le tira encore une fois d'embarras.

GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARUESQIIK

Comme dans ce temps-là on ne connaissait pas encore la musique de Beethoven, il paraissait impossible d'endormir de force le redoutable Argus. Mercure l'entreprit.

Il alla droit au monstre et, s'accompagnant sur la lyre d'Apollon, il lui déclama une encyclique du pape Grégoire III. Argus ferma vingt-cinq yeux d'un coup.

Un acte de Ponsard eut raison de quinze autres. Il en restait dix.

Neuf se fermèrent à la lecture d'un alinéa de B. Jouvin.

Un seul persistait!...

Mercure eut une inspiration :

Il prit un morceau de craie, et, autour des paupières de cet œil récalcitrant, il traça ces mots :

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