CYBÈLE
Cybèle, comme nous l'avons vu, était mère de Jupiter. Cette déesse ne paraît pas avoir été d'un caractère très endurant.
On sait qu'Atys, jeune prêtre phrygien attaché à son culte, s'étant un soir attardé à la poursuite d'une nymphe, Cybèle furieuse... que ce jeune homme en eût suivi une autre qu'elle, probablement, le métamorphosa en pin.
Le Tintamarre de l'Olympe annonça même cette nouvelle en ces termes :
« Le bel Atys vient d'être changé en pin par l'implacable Cybèle; c'est bien fait pour lui en faire passer le goût. »
Note explicative pour les lecteurs du Pays : Passer le goût... du pain.
Heureusement que les déesses n'ont pas conservé l'habitude de transformer en arbres tous les mortels qui suivent les nymphes.
Sans quoi, beaucoup de trottoirs à Paris seraient depuis longtemps d'épaisses forêts.
Jupiter, après avoir donné les huit jours à son père, se trouva maître du pouvoir.
Il donna à son frère Neptune l'empire des mers.
Et à son frère Pluton, la direction des enfers.
Cette générosité lui fut, dit-on, inspirée par le désir d'habiter un lieu moins humide que l'Océan et moins chaud que l'enfer.
Ses frères ne furent pas longtemps dupes d'un procédé qu'ils trouvèrent d'une tartuferie achevée.
Ils ne tardèrent pas à travailler les élections clans le sens de l'opposition.
Sur ces entrefaites, Jupiter fit à sa sœur Junon des propositions un peu... don-juanesques.
Junon, qui n'avait qu'une confiance très-limitée en son frère, lui répondit avec hauteur :
— Des nèfles!...
Et comme Jupiter insistait... avec les mains, elle lui allongea une belle gifle, on ajoutant :
— ...A moins que tu me proclames femme Jupiter à la face cle l'Olympe !...
Jupiter consentit.
Il était peut-être le premier monarque à qui l'on jouât ce tour-là.
GrRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARRESQUE
Mais il ne fut pas le dernier.
Le gouvernement de Jupiter ne tarda pas à devenir impopulaire.
Ses frères, mécontents du partage du pouvoir, fondèrent des journaux révolutionnaires dans lesquels son prestige était atrocement sapé.
D'un autre côté, madame Jupiter n'était pas éloignée de prêter son concours au mécontentement général.
Elle avait fortement à se plaindre de son époux que l'on trouvait à chaque instant folichonnant sur un nuage avec quelque nymphe de rencontre.
Presque tous les nuages qui environnaient l'Olympe étaient aplatis par l'usage comme de vieux canapés à vingt-neuf francs ayant huit ans de service dans le quartier des Martyrs.
Chaque fois que Junon, dans ses promenades, voyait les élastiques de ces nuages dans cet état, ça lui crevait le cœur, et elle s'écriait :
Mon grcdin est encore venu cascader par ici!...
Pour comble de malheur, les géants se révoltèrent contre l'autorité de Jupiter et déclarèrent la guerre à l'Olympe.
Les géants étaient une race excessivement forte et redoutable.
Chacun d'eux, cloué d'une puissance de muscles incroyable, forait dans le roc un puits artésien d'un seul coup de son poing armé d'un simple tire-bouchon.
Quand un géant avait, par exemple, besoin d'aller de Saint-Germain en Laye à Alger, il ne prenait ni chemin de fer, ni diligence, ni bateau à vapeur, ni quoi que ce fût.
Il se baissait tout simplement à quatre pattes, saisissait dans ses deux mains une aspérité quelconque du sol : un vieux tronc d'arbre, un angle de trottoir, une fontaine Wall ace... n'importe quoi, enfin.
Puis, donnant une violente secousse à la terre, il la faisait tourner sur elle-même avec la rapidité d'une toupie d'Allemagne pendant qu'il faisait un petit saut en l'air pour laisser arriver Alger sous lui.
GRANDE MYTHOLOGIE T1NTAMARRESQUE
Quand Alger passait, il retombait net au beau milieu, Faisait ses courses, ses achats, ses visites, Et revenait à Saint-Germain en Laye par le même procédé.
Le tout sans user de souliers.
Pour donner, enfin, une idée de la puissance musculaire des géants, nous ajouterons que ce fut un des plus chétifs d'entre eux qui, se trouvant en Suisse, prit entre ses deux doigts une petite montagne qui le gênait pour chercher une pièce de dix sous qu'il avait laissé tomber à terre, et la lança par dessus sa téte dans un mouvement d'humeur.
Ce monticule vint tomber près cle Paris.
C'est lui que nous appelons aujourd'hui : Montmartre.
Il es! aisé de se figurer que Jupiter, avec des ennemis de ce calibre-là et par-dessus le marché des tiraillements clans son ménage, ne devait par tarder à se trouver mal à son aise.
Un matin, il fut réveillé par des secousses qui venaient de dessous son lit.
Il se leva à la hâte pour voir si ce n'étaient pas quelques chats du voisinage qui faisaient l'amour dans son sommier élastique.
Horreur!...
C'étaient les géants qui, profitant de la nuit, avaient entassé montagnes sur montagnes, mis l'Ossa sur le mont Valérien, le mont Valérien sur le Pélion, le Pélion sur les buttes Chaumont et les buttes Chaumont sur l'Olympe pour escalader les cieux.
Et comme toutes ces montagnes échelonnées n'arrivaient pas encore assez haut, un des géants avait placé sur la plus élevée son buffet, deux fauteuils et un tabouret de piano, sur lequel il était monté lui-même.
C'était de là qu'il flanquait de grands coups de poing sous le canapé-nuage où reposait Jupiter.
Ce dernier, d'un seul coup d'oeil, vit qu'il n'y avait pas un instant à perdre.
Il courut chez Vulcain, son lils, maréchal-ferrant assez distingué, dont nous aurons à nous occuper plus tard, et lui confia ses ennuis.
Vulcain lui forgea immédiatement une foudrerevolver, au moyen de laquelle il pouvait réduire ses ennemis en semoule.
Jupiter ne s'en priva pas.
Il revint chez lui d'un air très tranquille, cachant sa foudre sous son paletot, et se mit à bourrer sa pipe comme un homme qui ne se doute de rien.
Les géants, enhardis par ce calme canaille, commencèrent à gravir les marches de leur escalier improvisé,
en se disant entre eux tout le long clu chemin, d'un air malin :
— C'est lui qui va être attrapé tout à l'heure de se trouver la tête en bas et les jambes en l'air!... Il est' dans le cas, s'il ne s'en aperçoit pas tout de suite, de se frictionner les pieds à l'eau athénienne et de se passer clu cirage sur la figure.
Jupiter, qui les voyait ricaner, saisit le moment où ils étaient à moitié route.
Et, pressant tout à coup la détente de son tonnerre!... Patatrrrrakatatadzing ! . . . P'iff paff pouff crrrac rrra tata boumm?...
Il renversa sens dessus dessous géants, montagnes, armoires à glace, etc,, etc.
Presque tous les rebelles furent pilés !.. . écrasés!... mais écrasés comme on ne le sera jamais à la queue du Vaudeville.
Quelques-uns pourtant en furent quittes pour des renfoncements à leur chapeau et furent ensevelis vivants sous les voûtes qui se formèrent de ce formidable effondrement.
Depuis quarante siècles environ qu'ils sont là, ils font encore, de nos jours, d'impuissants efforts pour se relever.
De là ces tremblements de terre et ces éruptions de volcans qui se produisent de temps à autre sur divers points du globe.
GKANDE MYTHOLOGIE TINTAMAKRESQUE
Les tremblements de terre ont lieu quand les géants se secouent dans leurs mouvements d'impatience.
Et ces éruptions effrayantes qui jettent des pierres, des flammes et de la lave, sont produites par les éternuments de ces monstres enfouis à des profondeurs énormes.
Il arrive quelquefois qu'en forant un puits artésien, les mortels d'aujourd'hui piquent sans le vouloir, avec leur sonde, un de ces géants dans le dos.
Alors, il s'en venge en crachant par l'ouverture les flots d'eau bouillante et de métaux fondus qu'il a sur l'estomac.
Encelade, le plus terrible de ces géants, gémit dans l'Etna.
Le moindre cle ses rhumes de cerveau ébranle toute la Sicile.
Cependant la victoire de Jupiter n'avait pas été tout droit.
Typhée, géant aux cent têtes cle dragon, était entré dans la lice, et , à son aspect effroyable , les dieux subalternes, qui servaient de cent-gardes à Jupiter, avaient pris la fuite.
Jupiter ranima ses troupes de son mieux.
Et Bacchus, son fils, vint enfin à bout du monstre aux cent têtes à l'aide d'un subterfuge ingénieux.
Il se présente devant Typhée armé d'une simple planche à bouteilles, et, au moment où ce dernier passe ses cent têtes par les cent trous pour le mordre, il les lui abat d'un seul coup avec un sabre de cavalerie.
Quand Jupiter eut assuré le triomphe de l'ordre moral, il résolut de descendre sur la terre pour s'occuper du sort des mortels, ses contribuables.
Il descendit en Ârcadie sous les traits d'un simple Voyageur.
Partout, sur son passage, Jupiter rencontra la même perversité.
Partout il voyait les hommes tripoter à la Bourse, porter leur raie au milieu de la tête, lire le Figàfro,
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARÏtESQUE
applaudir les pièces à mollets, être vieux à vingt-cinq ans, et en enfance à quarante.
Partout les femmes mariées avaient des amants, mettaient leurs enfants en nourrice pour s'en débarrasser, se maquillaient, portaient des robes dont le corsage ne commençait jamais et dont la queue n'en finissait plus.
Jupiter n'hésita point : il décida l'anéantissement de cette race abâtardie.
Il fit un signe : l'Océan sortit de son lit et se rua comme un grand lâche sur toutes les plaines, qu'il inonda.
Epouvantés, les hommes essayent d'abord de combattre le fléau en mettant la mer en bouteilles. Mais ils n'y peuvent suffire.
Alors, affolés, ils se réfugient sur les endroits élevés pour échapper aux flots qui les gagnent.
D'autres, plus pratiques et ne perdant pas leur sang-
GRANDE MYTHOLOGIE TLXTAMAHRESQUE
froid, se hissent en mettant les deux pieds sur les épaules de leur belle-mère.
Vains efforts!... Le torrent monte. Tous périssent!..
Tous!... sauf Deucalion et Pyrrha, souverains de Thessalie, couple qui avait été distingué par Jupiter à cause de ses vertus, et qui put se réfugier sur les hauteurs du mont Parnasse.
Quand les eaux se furent retirées, Deucalion et Pyrrha, qui avaient reçu à cet effet des instructions de l'oracle de Thémis, repeuplèrent la terre en lançant des petits cailloux par-dessus leur épaide.
Les pierres que jetait Deucalion engendraient des hommes. Celles de Pyrrha donnaient le jour à des femmes.
Quand deux cailloux se heurtaient en l'air, ça faisait un Auvergnat.
On comprend sans peine que cette nouvelle race improvisée, pour laquelle toute tradition avec le passé était rompue, fut d'abord en pleine barbarie.
A chaque pas qu'ils faisaient, ces sauvages trouvaient à terre quelque objet provenant de la général ion qui les avait précédés.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMARKESOL E
Mais il leur était impossible de comprendre à quoi pouvaient être utiles les choses qu'ils ramassaient.
Us se faisaient des chapeaux avec les poêlons, des cure-dents avec les épingles à cheveux, des peignes avec les fourchettes, des soufflets avec les harmoniflûtes, des narghilés avec les irrigateurs.
Us employaient la cire à cacheter en guise de beurre pour faire cuire leurs aliments.
Ils s'arrosaient les cheveux avec de la chartreuse jaune et buvaient les flacons d'eau athénienne.
Au milieu de ce désarroi, quelques-uns pourtant trouvaient une application ingénieuse de l'objet dont ils avaient fait la trouvaille.
Un en cite un qui, après s'être morfondu pendant huit heures à chercher ce qu'il pourrait bien faire d'un caleçon de bain qu'il venait de ramasser, s'arrêta enfin à cette idée que ce devait être un bonnet de coton à deux places pour le mari et la femme.
On raconte qu'un autre ayant trouvé une jumelle de théâtre en découvrit immédiatement l'utilité.
N'écoutant que son cœur, — il était tout fraîchement marié à une jeune et jolie femme qu'il adorait, — il se dit :
Le côté qui rapproche, ce doit être pour regarder sa petite femme quand elle est loin; et le côté qui éloigne, pour regarder sa belle-mère quand elle est près.
Jupiter, nous l'avons dit, passait pour ne pas avoir beaucoup de mœurs.
Il avait un côté dieu : la puissance et la justice; mais ii avait un côté roi : il était vicieux comme un marchand de contremarques.
Sans compter bon nombre d'escapades terrestres que l'on ne connut pas toutes, il mit dans leurs jnuages en palissandre pas mal de déesses du demi-monde.
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAltRESQUK
On cite entre autres :
Thémis, qui enfanta les Saisons et les Heures. Cette déesse, d'un caractère très régulier, avait une vocation pour faire des enfants régulateurs.
Très belle, mais froide et compassée, même dans ses plus grands emportements, Thémis avait une singulière habitude qui explique d'ailleurs la nature mathématique des enfants qu'elle engendrait.
Quand elle recevait son amant Jupiter, et qu'au dessert celui-ci devenait pressant, elle ne cédait qu'après avoir posé un métronome sur un des bras du canapé et l'avoir mis en mouvement.
Ce régulateur, à la longue, finit par devenir insupportable à Jupiter, dont le tempérament fougueux ne
pouvait pas s'accommoder d'une précision si peu en rapport avec les battements de son cœur.
Il quitta Thémis, et l'on raconte à ce sujet qu'en faisant la confidence de cette rupture à un de ses collègues, il lui aurait dit :
— Mon cher... cette femme-horloge devenait impossible... Tic... tac... tic... tac... Un peu plus, elle accouchait d'un chronomètre et d'un tourne-broche mécanique.
Jupiter eut des maîtresses moins désagréables.
Entre autres Eurimone, qui donna le jour aux Grâces. Rien de Sarah Bernhardt ;
Et Mnémosine, qui engendra les Muses. Rien de Belmontet.
Quant à Junon, qui était sa femme légitime, il en eut naturellement le plus laid de tous ses enfants : Vulcain. De là le proverbe :
« Ce que l'on fait de mauvaise grâce ne réussit jamais bien. »
Du reste, Jupiter, que ses galanteries ont fait surnommer le Henri IV de l'Olympe, pouvait à la rigueur se passer de femmes pour perpétuer sa race.
Un don, qu'il avait reçu de nous ne savons qui, lui permettait de faire des enfants rien qu'en se mouchant.
Quelquefois, dans les rues, on le voyait tirer son foulard jaune, en flânant devant les étalages, se moucher machinalement et remettre son foulard clans sa poche.
On était presque sûr qu'il devait y avoir dedans deux garçons et une fille.
En effet, presque immédiatement les nouveaux-nés s'évadaient, lui descendaient le long des jambes et se sauvaient de par la ville, après lui avoir fait son portemonnaie.