ORPHÉE
Orphée, fils d'Œàgre, roi de Thrace, selon les uns, fils d'Apollon, selon les autres, fut à la t'ois poète, législateur, musicien et guerrier.
L'histoire ne dit pas qu'il fût aussi rétameur, horloger, ingénieur et dentiste, mais ce doit être un oubli.
Bien qu'il sût faire des lois comme un tourneur en const itutions pour républiques en plaqué et qu'il connût à fond l'escrime à la baïonnette, il se servait de préférence de son talent de musicien.
Il civilisa des peuples entiers rien qu'en leur chantant n'importe quoi. Pour l'entendre tout s'arrêtait clans la nature.
A sa voix, les fleuves et les professeurs d'anglais sus-
GRANDE MYTHOLOGIE TINTAMAHHESQUE
pendaient leurs cours pendant que les concierges cessaient de balayer les leurs.
Les arbres et les opportunistes se courbaient jusqu'à terre .
Les montagnes s'affaissaient sur elles-mêmes pour lui livrer passage sans s'inquiéter de la marmelade qu'elles faisaient des trains passant dans leurs tunnels.
Enfin, les nymphes des bois, des fontaines et des fleuves sortaient en foule de leurs retraites lorsqu'il passait, ressentant toutes, aux accents de son organe capouléen, des frémissements qui eussent fait faire
à leurs époux une bien laide grimace si ces jeunes personnes avaient été mariées.
En un mot, Orphée était un demi-dieu très couru; mais par bonheur pour sa santé, il était vertueux.
Parmi toutes les nymphes qui se disputaient un de ses regards, il n'en distingua qu'une et l'épousa : c'était Eurydice.
Malheureusement pour Orphée — et heureusement pour Offenbach — le jour de la noce fut troublé par un incident qui fut pour le premier un sujet de douleur et pour l'autre un sujet d'opérette.
Après le diner, Aristée, rival éconduit d'Orphée, voulut enlever la mariée. Dans sa fuite Eurydice fut —
« Souvent la peur d'un mâle a conduit dans un pire »
— piquée par un serpent et en mourut, laissant Orphée veuf avant la lettre et n'ayant rien gagné à son mariage qu'une belle-mère.
Orphée se montra inconsolable et se remit à chanter
— • mais toujours en mineur — ce qui était horriblement ennuyeux pour les convives gais avec qui il dînait en ville.
Ce fut sur un de ces airs d'un triste à faire aimer l'harmoniflûte qu'il alla sous les fenêtres de Pluton, maître des enfers, redemander sa femme.
Touché peut-être par la pureté de la voix du chanteur — ou plus vraisemblablement cm...bété parla chanson, il se leva de table, jeta sa serviette en s'écriant :
— N... de D... ! qu'il vienne la reprendre sa femme et qu'il me laisse prendre mon café!
Orphée ne se le fit pas dire deux fois, il entra dans l'étuve et se précipita vers Eurydice.
— Un instant !... lui dit un des rôtisseurs de Pluton, les règlements des enfers sont formels : vous pouvez emmener votre femme, mais à la condition que vous ne la regarderez pas avant d'avoir franchi les limites de cette enceinte. Un seul regard jeté sur elle et vous partez seul.
Orphée n'était pas clans une situation à faire le malin; il promit tout ce qu'on voulut, prit sa femme par la main, en tournant la tête d'un autre côté — comme quand on va vider un pot de chambre — et se dirigea vers la porte de sortie.
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Tout alla bien pendant le trajet. Déjà il mettait la main sur le bouton. Encore une seconde, ils étaient dehors et sauvés!...
Quand tout à coup!... Eurydice, en apercevant la lumière du jour qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps, ne put retenir un léger cri.
Orphée, qui était jaloux comme un tigre, croit tout de suite que Pluton vient de faire, en guise d'adieux, un geste inconvenant à Eurydice; et il tourne subitement la tête vers elle !...
Bingn !... tout est perdu!... Eurydice est replongée dans son brûloir, et Orphée flanqué à la porte du séjour
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infernal comme un vulgaire actionnaire des Galions du Vigo qui serait venu à la caisse réclamer un premier dividende.
Ce nouvel incident n'était pas fait, nous en convenons sans peine, pour rendre à Orphée le goût des romances folichonnes.
Il se remit à chanter partout, mais de plus en plus en mineur, et cela devint tellement sciant qu'un jour les nymphes furieuses se précipitèrent sur lut, le déchirèrent en lambeaux, et jetèrent son corps dans les flots de l'Erèbc.
Comme amoureux, nous plaignons sincèrement Orphée.
Mais comme rasoir mélodique, nous sommes forcés de constater qu'il mérita bien un peu son sort.
Nous croyons que rien n'est plus propre à pousser au meurtre que la musique ennuyeuse.
Et nous, qui pourtant n'avons pas le défaut de regretter le passé, nous avouerons que souvent nous nous
surprenons à déplorer que notre époque n'ait plus de nymphes, puisqu'elle a toujours des Orphées gâteux.