‹ Grande mythologie tintamarresqueChapitre 9 sur 72 · CÉRÈS · texte numérisé non relu

CÉRÈS

Cérès était fille de Saturne et de Rhée.

Elle se fit la protectrice des moissons; et chaque année, au retour du printemps, les Grecs donnaient des fêtes en son honneur pour conjurer les gelées blanches tardives.

Comme beaucoup d'autres de ses compagnes, elle avait un jour cascadé avec Jupiter.

Une fille, nommée Proserpine, fut le fruit de cette faute.

Un peu plus tard, désolée d'avoir mis au monde un monstre, elle alla cacher sa honte en Arcadie, abandonnant les moissons qu'elle s'était chargée de surveiller.

Une grande stérilité fut le résultat de cette fugue.

La terre, profitant de ce que Cérès n'avait plus les yeux sur elle, se livra à une végétation insensée qui désola les humains.

Les cultivateurs qui lui avaient confié de la semence de blé étaient tout surpris de voir pousser des baleines.

Elle donnait des clous à crochet là où l'on avait planté des salsifis.

Les cosses de petits pois ne contenaient plus que du plomb de chasse n° 6.

Les plants de chicorée frisée produisaient des salades en copeaux de bois blanc.

Les champignonnières ne donnaient plus que des têtes de porte-manteaux.

Jupiter, inquiet d'un tel état de choses, fit engager vivement Cérès à reprendre son portefeuille.

Cérès y consentit et le pain diminua bientôt de deux centimes par quatre livres.

Quelques accapareurs, qui avaient emmagasiné des farines, furent ruinés.

Les greniers étaient pleins ; mais les spéculateurs ne le furent par personne.

Un soir que Proserpine, la fille de Cérès, se promenait clans les champs, Pluton, le dieu des Enfers, l'enleva et l'entraîna dans son royaume.

La chose avait été faite avec une telle rapidité que personne n'eut le temps de venir au secours de la pauvre princesse.

cris de sa maîtresse, fut changée en fontaine par Pluton.

L'infortunée nymphe, confuse d'une semblable métamorphose qui l'exposait aux regards du public dans une fonction qui, généralement, conserve un caractère plus intime, essaie en vain de fouiller dans sa poche pour tirer son mouchoir et en faire un burnous. Pétrifiée, elle est forcée de rester immobile.

Cependant Cérès, apprenant que sa fille a été enlevée, s'écria :

— Mon Dieu!... pourvu que ce soit par quelqu'un de riche ! . . .

Et elle se mit à parcourir la terre, à la recherche de Proserpine, répandant ses bienfaits et une bonne odeur de foin coupé sur tout son passage.

Elle enseigna l'agriculture à Triptolème et lui fit cadeau d'un superbe sécateur à vapeur pour le récompenser de l'hospitalité qu'il lui avait offerte.

Cérès s'en revenait découragée, après avoir vainement cherché sa fille dans tous les hôtels garnis, lorsqu'elle apprit, par les échos d'un petit journal, que Pluton était le ravisseur.

Elle alla en toute hâte supplier Jupiter de lui faire rendre Proserpine.

Jupiter, avec ce fond de canaillerie qu'on lui connaît, essaya d'abord de faire comprendre à Cérès que la position de reine des Enfers n'était point à dédaigner, qu'en somme Proserpine était peut-être plus heureuse avec Pluton que si on la forçait à épouser un receveur de l'enregistrement ; bref, il conseilla à sa mère de la laisser où elle était, en tâchant toutefois de tirer une petite rente viagère du ravisseur.

Cérès ne voulant rien entendre, Jupiter décida que Proserpine lui serait rendue si « elle n'avait rien mangé depuis son entrée aux enfers. »

Cérès courut chez Pluton, où elle trouva sa fille assise sur le trône.

— Ma fille;!..

— M'man !..

Tableau !

Pluton faisait un nez énorme. Un instant il eut l'idée infernale de métamorphoser Cérès en harpie.

Mais il pensa que pour une belle-mère, ce ne serait pas là un changement assez sensible.

Au moment où Cérès se précipitait vers sa fille pour lui mettre ses socques et l'emmener, elle se souvint de la condition qu'avait mise Jupiter <X Sel délivrance.

Alors elle prit Proserpine à part, et lui demanda avec anxiété :

— Voyons, Bichette!.. dis-moi la vraie vérité... as-tu mangé quelque chose depuis que tu es ici?

— : Oh ! non, m'man!.. rien du tout, je te promets.

— Cher ange!., reprit Cérès.

Et elle se disposait à la faire monter clans le fiacre qui l'attendait à la porte, quand Proserpine, toute rougissante et regardant Pluton en dessous, dit à sa mère :

— M'man... je me rappelle...

— Quoi, mon trésor?

— C'est que j'ai...

— Achève.

— C'est que j'ai mangé...

— Ciel!... achève... tu me fais mourir... cpTas-tu mangé ?

— La consigne... m'man.

— Malheureuse !...

Proserpine n'étant plus... à jeun, sa mère dut renoncer à la reprendre.

Mais Minerve — la déesse des centres — proposa un sage arrangement à Jupiter, qui l'accepta.

Et il fut décidé que Proserpine passerait chaque année six mois auprès de sa mère et six mois avec son époux.

On avait bien proposé une autre transaction : c'était que Cérès vînt s'installer avec son gendre et sa fille.

Mais Pluton fit observer qu'étant déjà en enfer par profession, demeurer avec sa belle-mère...

— C'est juste, interrompit Jupiter... Je n'y avais pas pris garde.

Les malheurs de Cérès lui valurent un redoublement de sympathie de la part des mortels. Partout on l'adorait, et des bois lui étaient consacrés.

Erysichton, ayant osé porter la hache sur les arbres d'une de ces enceintes, fut cruellement puni.

La déesse le frappa d'une faim insatiable qui lui fit dévorer, en huit jours et en pommes de terre à l'huile, son immense fortune.

Il mangeait sans cesse, môme en dormant, et son estomac n'était jamais satisfait. Il avait fini par se faire

mettre à la porte de tous les restaurants à 32 sous, où le pain était à discrétion.

Un jour il vendit sa fille Métra pour s'acheter un gigot.

Métra obtint de Neptune la faculté de se métamorphoser à sa volonté, ce qui lui permit d'échapper à une vingtaine de maitres et de se revendre toujours pour procurer des vivres à son père.

Cependant, tous ces sacrifices furent vains. Un matin, le boulanger d'Erysichton ayant été en retard d'un quart

d'heure, celui-ci, en proie à des tiraillements atroces, se mit à se dévorer lui-même.

Les pieds, les jambes, les cuisses et les reins y passèrent en moins de dix minutes.

Le torse et les bras disparurent bientôt à leur tour, et il ne resta plus que la tête.

La fringale n'avait toujours pas cessé.

Pour l'assouvir, Erysichton voulut alors se manger l'oreille droite, mais le mouvement qu'il fît pour la saisir avec les dents fit naturellement tourner la tête, et il mordit dans le vide.

Il essaya d'attraper l'oreille gauche.

Même jeu.

La faim le rendait furieux. Il tournait, tournait toujours et n'attrapait rien.

Enfin, clans un effort désespéré, il parvint à saisir avec les dents sa boucle d'oreille qui était assez longue, tira dessus, amena l'oreille et put ainsi s'avaler toute la tète.

Cérès est représentée tenant une faucille et une gerbe dans ses mains. En Grèce, on lui immolait des porcs sans être absolument sûr que cela lui fit bien plaisir, ni à eux non plus.

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