‹ Grandes dames du XIXe siècle: chronique du temps de la restaurationChapitre 4 sur 11 · DU XIX' SIECLE · texte numérisé non relu

DU XIX' SIECLE

U DUCHESSE ITANGOULEME

Dans les papiers de Louis XVIII, dont Ernest Daudet*, aujourd'hui, est le dépositaire, se trouvent plusieurs lettres écrites à son oncle, le roi, par la duchesse d'Angoulême. Ces lettres sont d'une jeune fille de dix-sept ans qui recouvre sa liberté, après trois ans passés dans une cellule du Temple. Hors de prison — sorte de tombeau où il n'y avait pour elle que silence — elle rentre dans le monde, elle renaît à la vie commune, elle apprend tout ce qu'elle a ignoré pendant sa captivité. Et ces premières effusions, ces premières dictées de son cœur, sont bien le véritable écho de sa pensée. Elles la font connaître mieux encore que des mémoires qu'elle eût écrits. Jointes à tout ce

1. Une grande partie des faits, énoncés dans cette étude sur la duchesse d'Angouléme, sont tirés de VHUloire de Vémigration par Ernest Daudet.

que l'on sait d'elle, on peut tracer de la princesse un portrait presque définitif.

Quelle avait été sa vie, dans la prison du Temple?

Elle y avait été enfermée avec sa famille, au mois d'août 1792, trop jeune pour se rendre compte des causes politiques de ce malheur, en âge pourtant — puisqu'elle était dans sa quatorzième année — de comprendre l'injustice des hommes et d'en garder un navrant souvenir. Lorsqu'elle fut séparée de sa mère, de sa tante Elisabeth ensuite, toutes les deux conduites à Téchafaud, elle vécut seule, éloignée même de son frère. Sa mère avait été exécutée ; elle l'ignorait. Sa tante avait subi le sort de la reine ; elle l'ignorait aussi. « En vain, écrit-elle, je demandai pourquoi on noud séparait. On ferma la porte et les verrous, sans me répondre. Mon frère meurt dans la chambre au-dessus de la mienne ; on me le laisse de même ignorer. Enfin, le juste supplice de Robespierre, qui a tant fait de bruit dans le monde, je ne l'ai appris qu'un an après. J'ai entendu plusieurs fois sonner le tocsin, battre la générale, sans que mes gardiens m'aient dit pourquoi. On ne peut se faire idée de la cruauté de ces gens-là. »

Elle ne fut instruite des événements de Paris, qu'après la mort de son frère, en juin i795) lorsque le gouvernement autorisa Mme de Tourzel à lui rendre visite. Cependant, écrit-elle encore, livrée à ses réflexions, dans sa solitude, elle avait pressenti la fin cruelle de sa famille ; et, néanmoins, elle revenait quelquefois à l'espérance, après de grandes heures de tristesse et de désespoir, parce qu'un découragement sans bornes ne dérivait point de son caractère. Elle était, en effet, née résolue, énergique et fière, se sachant issue du sang

des fôiâ de France. Si bien, qu'en butte aux tracasseries et aux brutales manières de ses geôliers, elle se contraint, dissimule son chagrin et ses larmes. Elle a Torgueilde sa race devant les subal* ternes ; elle s'habitue aux restrictions mentales, voulant que rien d'elle-même ne pût être connu. Ce fut une seconde nature. Sicile souffre moralement, aucun de ceux qui rapprochent ne s'en aperçoit* Elle devient impassible ; son visage reste immuable. Elle ne répond plus que par monosyllabes à ses tyrans. Le pli désormais est pris ; et, dans le monde, on ne la verra sourire que rarement et, presque jamais, se livrer aux expansions coutumières des jeunes femmes.

Déjà même, avant ces années si tristes de prison^ en juin 1791, elle sait trouver, aux Tuileries, en sa petite âme d'enfant, pendant les heures tra* giques qui succédèrent au départ empêché du roi et de la reine pour Saint-Gloud où la famille royale voulait séjourner, elle sait trouver des paroles de tendresse et de consolation pour son père, pour sa mère. Louis XVIII raconte, qu'en ces moments d'effervescence révolutionnaire, lorsque chacun tremblait devant l'émeute, il Pavait vue aller de l'un à l'autre, avec un visage souriant et de petites manières câlines^ encourager et rassurer tous ceux qui avaient peur. Elle possédait, en elle, la force de calmer la crainte des autres.

Telle elle était, lorsqu'elle devint libre.

L'empereur François d'Autriche est son cousin. C'est lui qui Ta fait sortir de prison. Elle à été échâugëe contre les membres de la Convention livrés à l'Autriche par Dumouriez. Et parce qu'elle doit la liberté fe ce cousin impérial, elle lui garde sa reconnaissance. D'ailleurs, elle est bien reçue à

Vienne ; elle y est entourée de cajoleries. Les archiduchesses lui font fête, et elle s'abandonne à ces prévenances affectueuses qui lui paraissent très douces, après les brusqueries farouches des geôliers. En ces premiers jours d'enivrement et de bonheur, elle ne cherche point la raison qui éloigne son oncle, le roi, de la cour de V^ienne. Si on lui imposa des compagnons de voyage à travers l'Allemagne, si on écarta les émigrés français, qui la voulaient saluer, elle n'en discerna point les causes. Ne voulait-on pas la préserver d'un danger menaçant? Elle n'estescortée que d'Autrichiens, et on la mène grand train sur Vienne. N'est-ce pas vers son libérateur qu'elle est conduite?

Libérateur! c'est vrai ; par intérêt. La cour de Vienne, jalouse de la famille des Bourbons, sa rivale en Europe, se délectait de Tinfortune de ces princes ; et jamais l'empereur François ne voulut recevoir, en ses États, le roi de France, ni lui donner aucun subside. C'est pourquoi le monarque impérial s'était emparé de la princesse française, espérant par elle reprendre l'Alsace et la Lorraine, qui jadis avaient appartenu aux Habsbourg, voire même la Champagne et la Bourgogne, qui avaient fait partie de l'empire germanique. La jeune fille serait unie à un archiduc autrichien, le prince Charles, déjà glorieux, et, comme dot, la chancellerie de Vienne réclamerait les provinces françaises, jadis allemandes, qui constitueraient un apanage soumis à l'hégémonie impériale.

Il ne fallait donc pas que. la jeune orpheline reçût les conseils de ses parents français par des éniissaires envoyés sur sa route. Les hommes d'Etat autrichiens la voulaient gagner d'abord à leurs projets, espérant que sa reconnaissance se changerait en soumission, et qu'elle finirait par

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consentir à ce mariage politique, si favorable à Tagrandissement de l'empire. Sans qu'elle le discernât sous Taccueil affectueux de l'empereur, sous les bonnes paroles des archiducs, ce n'était, à Vienne, pour Marie-Thérèse — les prénoms de la jeune princesse — qu'une nouvelle captivité qui commençait. La dame d'honneur qu'on lui donna avait élevé jadis l'impératrice d'Autriche ; et si bienveillante et si cordiale qu'elle fût pour la jeune fille, elle s'efforcerait, à n'en pas douter, de lui faire oublier ses parents français.

Louis XVIII n'ignorait pas ces combinaisons malhonnêtes de la chancellerie de Vienne. Il veillait. Afin de déjouer ces projets, si contraires à ses vues particulières et aux intérêts de sa restauration future — il le pensait — il imagina une supercherie dont il sut tirer le plus grand avantage, affirmant que les intentions de son frère Louis XVI avaient toujours été de marier sa fille unique au fils de son plus jeune frère, le comte d'Artois, et que Marie-Thérèse, aujourd'hui orpheline, ne pouvait se soustraire à cette volonté paternelle. Il réussit à faire connaître à sa nièce, avant qu'elle eût pris aucun engagement en Allemagne, ce désir impératif, qui allait devenir, entre la jeune princesse et sa famille française, un indestructible lien. Ce fut, en eftet, la réponse qu'ielle envoya au roi Louis X VIII , lui déclarant qu'elle resterait toujours fidèle aux volontés de son père, et qu'elle rejetterait toutes les propositions de l'empereur concernant l'archiduc Charles. Dès lors, à dater de ce jour, le roi rasséréné s'efforça de gagner la confiance et Taffection de la jeune fille. Les lettres de l'oncle devinrent de plus en plus tendres, disant qu'à l'avenir il la considérerait comme sa fille; et il n'y eut pas de cares-

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ses, de tendresses, de paroles asse^ douces qu'il n'employât, pour lui inspirer une affection toujours plus vive. Car il comprend tout son désavantage à l'égard de cette famille allemande. Il est séparé de la jeune princesse, et les autres, les Allemands, qui, sans doute, n'ont pas abandonné leur^ projets, la voient chaque jour, et peuvent agir sur son esprit et sur son cœur avec plus d'efticacilé que lui. Efforts tendres et cpnstants pour se faire aimer de loin; lutte intéressante à étudier dans la correspondance du roi. A tout instant, il perd confiance ; il se désole, Marie-Thérèse ne lui semble plus aussi affirmative que les premiers jours. L^archiduc aura triomphé de ses premières résistances. La partie va ôtre perdue. L'oncle gémit dans le sein de son favori d'Avaray, et tous les deux combinent de nouveaux stratagèmes. Alors, il reprend la plume; il s'efforce d'être plus persuasif que jamais; il vante son neveu, le duc d'Angoulôme,que l'absence de sa fiancée rend malheureux. Le jeune ducse souvient d'elle, écrit-il, et,enuncœurde vingtans, ces souvenirsde jeunesse se changent en adoration. Que de soins, de prévenances, ne va-t-on pas mettre en œuvre des deux côtés ; ceux-ci pour conserver intactes les promlasses del'orpheline; ceux-rlà pour la faire changer d'à vis? Eh bien! jamais elle ne se dément. Ce qu'elle a promis, elle veut le tenir. Elle ne cesse de le répéter. Ses lettres respirent le bon sens, la pureté des intentions, le respect de la foi jurée. Peu à peu, môme, elle se sent gagnée par les lettres éloquentes de Louis XVIII, par cette affection si démonstrative. Mais elle ne change point de conduite envers ses parents allemands; elle est toujours reconnaissante du bien qu'ils lui ont fait, de la liberté qu'ils lui ont donnée, sans en rechercher la raison. Elle ne le cache pas au roi. Elle est correcte envers tout le

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monde, en cette situation ambiguë, délicate et douloureuse, que lui ont imposée les circonstances au milieu desquelles elle se meut. Elle raisonne comme une femme d'un âge mûr, qui aurait Texpérience consommée de la vie. Elle est plus clairvoyante, plus avisée que le roi, à qui le désir du succès fait perdre le tact nécessaire dans les avis qu'il lui envoie. Les doutes, les craintes de Louis XVIII suscitent, à chaque instant, des événements nouveaux entre lui et sa nièce. C'est, en ces occurences, que se manifeste ce caractère ferme, résolu, inébranlable de la jeune fille, qui fut celui de la femme jusqu'à la fin de sa vie; si ferme et si résolu qu'il en devient sec, cassant et antipathique. Son parti pris, elle n'en dévie jamais. Elle n'obéit qu'à ce qu'elle croit être son devoir. Elle a cédé à la dernière volonté de son père, que lui a rapportée son oncle, sans enthousiasme; c'était son devoir, pensait-elle. Pour ce qui lui semble inutile, ou contraire à la vérité, elle résiste, elle est inébranlable.

Voici le premier cas :

L'abbé Edgeworth avait échappé aux persécutions jacobines; il s'était réfugié à l'étranger, près de Louis XVIII; et le roi aurait désiré que sa nièce lui écrivît, afin de témoigner de sa reconnaissance pour le dévouement du prêtre au malheur du roi martyr, en antidatant cette lettre, comme si elle l'eût écrite dès sa sortie de prison. Marie-Thérèse refuse, non pas d'écrire au confesseur de son père, mais d'antidater sa lettre. Ce serait un mensonge; elle n'en fera jamais. « Il est de son âge et de son caractère, écrit^-elle, d'être simple et exacte comme la vérité. » Leçon pour le roi, qui ne s'attendait pas à tant de raison chez une jeune fille abandonnée à sa seule sagesse.

Une autre fois, le refus de sa nièce lui est plus cuisant. Il voulait que le duc d'Angoulême fît le voyage de Vienne, où les deux jeunes gens, s'étant connus, auraient pu échanger les plus secrets sentiments de leur cœur. Et ce déplacement, incognito. Le roi n'y voyait, de cette manière, aucun inconvénient. Elle en vit beaucoup, au contraire; elle refusa. Il n'y a point d'incognito à Vienne, répondelle; et puis Tempereur ferait-il rendre au duc d'Angoulème les honneurs dus à son rang? Sint)n, ne serait-elle pas la première à en souffrir? Le roi, aveuglé par ses désirs, n'avait pas envisagé ces conséquences fâcheuses.

Une autre fois encore, après la paix conclue entre l'Autriche et la République française, Marie- Thérèse se trouvant à Prague, Louis XVIII aurait voulu qu'elle. y restât, afin de ne point se rencontrer à Vienne avec les ambassadeurs républicains, qui allaient y venir. Loin de là, elle veut quitter Prague, et elle quitte cette ville, se sachant assez résolue pour repousser toute accointance avec ceux qu'elle considère comme des révoltés. Cette paix de l'Autriche avec la France fut cause d'un nouveau dissentiment entre l'oncle et la nièce» Elle demandait que l'empereur stipulât pour elle-même une indemnité, compensation de tous les malheurs qui avaient accablé sa famille. Louis XVIII s'en étonne; il lui écrit qu'elle ne doit rien accepter des bourreaux de ses parents, qu'elle ne doit désirer que le bouleversement de la République. Et elle, aussitôt, très digne et très fîère : « Qui peut en douter que je ne désire autre chose que la ruine de cette puissance usurpatrice ? Assurément, je la déteste pour toutes ses horreurs; et mon intérêt même, si je n'avais pas d'autre sentiment que celuilà, me force de désirer sa ruine. Quant à être com-

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prise dans le traité, j'avoue que je désire que l'empereur fasse quelque chose pour moi, pour pouvoir vivre indépendante de la république surtout, et même d'aucune puissance quelconque. Je n*aime pas à être à charge, et je trouve que, dans ce moment-ci, on ne peut compter sur aucun de ses alliés. Je crois même que vous n'avez pas à vous louer de ceux d'Espagne. Voilà pourquoi je trouve que, ne pouvant compter sur personne, il vaut mieux vivre indépendante. Voilà les raisons qui me font souhaiter 'que l'empereur fasse quelque chose pour moi dans son traité avec la France. Mais, de la République, je n'attends rien au monde; je la déteste autant que je dois. »

Ces sentiments de jeune fille seront ceux de toute sa vie. Les scènes sauvages de la Révolution, ses souffrances dans la cellule du Temple lui ont laissé une empreinte indélébile de dégoût et d'horreur pour les républicains. Elle ne comprend rien aux changements opérés dans la conscience de la multitude. Ceux qui ne pensent pas comme elle sont des ennemis, des révoltés qu'elle abhorre. La politique n'a point de nuances à ses yeux. Constitutionnels et libéraux ne lui repréentent que des mots sans signification. Il faut revenir à ce qui a duré des siècles, aux fondements de la vieille monarchie. Il ne peut y avoir, dans un Etat, qu'un souverain et des sujets.

Ces convictions surannées ne lui enlèvent, d'ailleurs, aucune des qualités du cœur. Elle^aime sa famille; elle lui est dévouée. Ses lettres à son oncle, si raisonnables qu'elles soient, accusent des sentiments très affectueux. Mais ces sentiments sont plus virils que féminins. Rarement elle s'attendrit. Une fois, cependant, en arrivant d'Autriche à Mittau, à l'époque de. son mariage, aperce-

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vant le roi qui la venait attendre sur la route, elle se précipite hors de sa voiture et va se jeter aux genoux de son oncle; et, de son cœur, s'échappe enfin un cri de femme : « Oh ! soyez mon père ! Je ne vous quitterai plus. »

Le roi, enthousiasmé, qui tient en elle, il le croit, un gage précieux de restauration, écrit alors au comte d*Artois, son frère, resté en Angleterre, l'impression que lui a laissée cette première entre-vue, et il trace le portrait de la jeune fllle :

« Les portraits que vous avez vus de notre fille né peuvent vous en donner une idée exacte; ils ne sont point ressemblants. Elle ressemble à la fois à son père, à sa mère, au point de les rappeler par« faitement ensemble et chacun séparément, suivant le point de vue où on l'envisage. Elle n'est point jolie, au premier coup d'œil, mais elle s^embellit à mesure qu'on la regarde, et surtout en parlant, parce qu'il n'y a pas un mouvement de sa figure qui ne soit agréable. Elle est un peu moins grande que sa mère, et un peu plus que notre pauvre sœur. Elle est bien faite, se tient bien, porte la tête à merveille et marche avec aisance et grâce, Quand elle parle de ses malheurs, ses larmes ne coulent pas facilement, par l'habitude qu'elle a prise de les contraindre afin de ne pas donner à ses geôliers le plaisir de lui en voir répandre. Mais ceux qui Técoutent pourraient difficilenient retenir les leurs. Cependant, sa gaieté naturelle n'est point détruite ; ôtez-la de ce funeste chapitre, elle rit de bon cœur et est très aimable. Elle est douce, bonne, tendre. Elle a, sans s'en douter, la raison d'une personne faite ^ »

J, Mémoires de la comtesse de Boigqe, t, lï, p, 361. r« Je mo suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage peut

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