LA DUCHESSE D ANGOULÊME H
Ce portrait est flatté, assurément. Le roi voit sa nièce à travers sa joie et le succès de ses efforts de quatre ans. Elle est enfin à lui, cette fille de Louis X\'I, que les Allemands lui voulaient ravir. Elle donnera, par son mariage, un nouveau lustre à la maison de Bourbon, et son successeur éventuel, le duc d'Angoulême, en acquerra plus dé prestige, car il réunira, en lui et sa femme, les traditions de toute la descendance des Bourbons. Les royalistes en seront plus dévoués, plus attachés ail trône.
Hélas ! les épreuves du roi, et partant celles de la jeune duchesse, n'étaient pas épuisées. Après cfe mariage, sur l'ordre du tsar, il fallut, un jour, quitter Mittau. On était en hiver; la neige couvrait la terre et obstruait les chemins. Le froid était intense et les rivières charn'aient d'énormes glaçons. Tous les Bourbons, maison du roi, dignitaires, gardes du corps furent obligés de se mettre en route. Le roi est goutteux. Le voyage lui sera très pénible, môme douloureux, quand il faudra descendre de voiture et marcher. On part. La duchesse d'Angoulême, durant les marches, soutient le roi par le bras, ranime son courage, empêche le désespoir des vieillards qui forment le cortège. Les gîtes, dans les auberges, sont affreux; la duthesse s'y résigne. L'argent manqiie. Pour en avoir, elle donne en gage ses diamants, au consul du Danemark, dans une petite ville du Nord. Elle est homme par la résolution énergique de ses actes. Si le roi est digne, et partout par son attitude atteste qu'il est roi, elle est princesse par
être avec intention, car la' mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes ses adorations étaient pour son père ; et, avec ses vertus, elle avait pris ses formes peu gracieuses.
son héroïsme. Elle le montre à Bordeaux, au déclin de la première Bestauration. Elle lutte contre les troupes impériales, pour conserver au roi la grande ville qui, l'année d'avant, s'était donnée aux Bourbons. Elle lutte sans trêve ni merci; elle ne dort plus. Elle passe la nuit à lire des rapports, à écrire aux chefs vendéens, à rédiger des proclamations pour susciter des défenseurs à la monarchie expirante. Le jour, elle harangue les soldats, elle objurgue les officiers pour qu'ils la suivent contre les régiments du général Clausel, envoyé par Napoléon. Elle ne cède que devant l'abandon de la garnison. Elle s'éloigne désolée; elle ne fuit pas. Néanmoins, elle est femme malgré elle, en s'apitoyant, les larmes aux yeux, sur son sort, d'être obligée de retourner en exil, après avoir retrouvé sa patrie. Car elle se dit Française, plus Française que les soldats, qui' refusent de se battre pour la dynastie bourbonienne. Erreur de tous ces princes, qui avaient oublié l'abîme qui les séparait des nouvelles générations.
Ce qui éloignait d'elle le peuple et ceux même qui l'approchaient, c'était l'étroitesse de son esprit, la sécheresse de son cœur, limpassibilité de son âme. Elle n'était bonne et dévouée que pour sa famille. Charitable peut-être, parce qu'elle était pieuse; trop pieuse, dévote, et que l'aumône est une pratique de la religion; et si quelquefois, en son langage, surgissaient des paroles d'apitoiement, cette bienveillance généreuse ne provenait que de son éducation. Enfin on lui avait répété, à satiété, qu'elle avait résumé en elle toutes les douleurs humaines, et elle s'était retranchée dans ce rôle de victime, y subordonnant toutes ses actions et toute sa vie. Une buée de larmes troublait, sans
LA DUCHESSE D ANGOULEME 13
cesse, son regard; elle ne les laissait point couler, elle les laissait deviner. Elle s'en faisait une sorte de parure qui augmentait son orgueil. Elle voulait être comme ses courtisans le lui redisaient chaque jour, « l'ange de douleur ». Et ses yeux ne s'attachaient plus qu'au ciel. De là ses idées qui la rendaient égoïste, qui empêchaient son enthousiasme. Elle rapportait tout à elle et à sa famille perdue. Et quoi qu'elle affectât de se dire française, elle était surtout une Bourbon, et ne voyait rien de plus pressant que l'avenir de sa race et la vengeance de ses malheurs.
Près de vingt ans avaient passé, depuis la Restauration, lorsque Chateaubriand fut envoyé vers elle, en ambassade, à Carlsbad, où elle faisait une cure durant son troisième exil. La duchesse de Berry, prisonnière à Blaye, adressait le grand écrivain à sa sœur, lui demandant sa protection pour ses enfants et pour elle-même. Si l'homme plut à la duchesse d'Angoulème, le sujet de cette visite ne put l'émouvoir. Elle se montra aussi froide qu'autrefois. Chateaubriand, malgré le respect qu'il octroie à cette fille des rois, la montre telle qu'elle est, insignifiante et dure. Il ne voit, en cette princesse aux yeux rougis par l'habitude des larmes, qu'une femme qui vit au milieu « d'une troupe d'antichambre, dans la citadelle de la bêtise et de l'envie ». Il lui remet la lettre de la duchesse de Berry et il n'obtient d'elle qu'une vague exclamation de pitié. « Oui, dit la duchesse d'Angoulème, ma sœur est bien malheureuse et je la plains ! »Mais elle prononce cette phrase sans émotion sans regret, comme après un fait divers elle aurait plaint le sort du malheureux qui y serait désigné. Chateaubriand implore, pour l'infortunée prisonnière
de Blaye, la bienveillance de l'aînée ; il demande que celle qui est libre s'associe aux désirs de celle qui est captive. Et la première ne sait que répondre : le roi en décidera. De femme à femme, de sœur à sœur, pas un mot de tendresse. Après le dîner, ce même jour, le glorieux ambassadeur est au salon, devant la princesse assise sur un sofa, entre deux fenêtres, occupée à sa tapisserie. Passe une dame dans la rue, des enfants achevai; elle les aperçoit. Et en cette heure solennelle pour l'ambassadeur, elle ne s'occupe que des vulgarités de l'existence dans une petite ville d'Allemagne. « C'est Mme Une Telle, dit la princesse, qui va dans la montagne avec ses enfants, » — « Marie-Thérèse curieuse, écrit Chateaubriand, sachant les habitudes du voisinage, la princesse des trônes et des échafauds, descendue des hauteurs de sa vie, au niveau des autres femmes, m'intéressait singulièrement; je l'observais avec une sorte d'attendrissement philosophique. » Illusion de l'écrivain, qui considérait les princes d'un autre œil que le reste des humains ! Cette relation ne fait que confirmer le jugement porté sur cette princesse. Elle n'offre que l'envergure d'une petite bourgeoise. Elle ne voit rien au-delà d'elle-même. Elle est égoïste, comme le serait une femme de notaire. Son esprit, son cœur, son àme ne sont attachés qu'à de petits intérêts. Elle ne parle de la France que pour dire qu'elle est Française, sans attribuer à cette affirmation une autre signification que celle-ci : je regrette le temps où j'y étais presque souveraine; je regrette les hommages des royalistes. Des intérêts politiques de ce noble pays, des idées qui le soulèvent et le rendent grand parmi les autres peuples, pas un mot. Elle n'en a cure. Et, pour achever son portrait, Chateaubriand la dépeint, venant, le matin, boire l'eau bienfai-
trice à la fontaine commune, vêtue dune mesquine robe de soie grise, les épaules couvertes d'un chàle usé, et sur la tête un vieux chapeau. Si on y ajoute les flétrissures de l'âge — elle avait plus de cinquante ans — il est certain que, dans une foule, elle eût été prise pour une petite rentière et n'eût pas même obtenu un salut.
Jusqu'ici, j'ai omis de parler de l'ouvrage de M. Lenôtre, sur la fille de Louis XVI. Si intéressant qjj'il soit, si plein de faits, de lettres, de gravures, son récit n'ajoute rien à ce que je viens d'écrire. Les documents, découverts par l'émincnt historien, ne fojit que confirmer mon jugement. .Je me suis servi des lettres, écrites de ^ ienne par la jeune princesse à son oncle le roi Louis XVIII et publiées par Ernest Daudet, en son histoire de r Immigration, parce qu'elles sont les plus éloquentes, les plus suggestives^ de toutes celles que Ton connaît d'elle, et que, pour une étude psychologique, telle que je l'ai voulu faire, elle nous révélait expressément l'esprit et l'àme de cette jeune fille de dix-sept ans.
Toutefois, le livre de M. Lenôtre n'est pas négligeable. Il intéresse, il séduit, par l'abondance des faits qui y sont relatés. C'est la vie de la jeune princesse, au Temple, avec une chèvre, qui lui était fort attachée ; avec le chien Coco, du petit dauphin, (ju'on lui confia, après la mort du royal enfant ; c'est le détail du trousseau que lui commanda M. Bénézech ^ avant qu'elle partît pour
1. Ce Irousscau se romposait d'une robe d'organdi, brodée en or ; de linon, brodée en blanc ; de moire satinée ; de salin blanc ; de velours rose ; de pièces de mousseline brodée, de basiri, de percale fine, de points d'Alençon et d'Angleterre, de fourrures, de rubans, de dentelles.
Bâle, OÙ elle devait être échangée contre cinq conventionnels, détenus en Autriche; ce sont les notes empruntées à l'étude de M. de Maricourt, dans la Revue des questions historiques, en 1908; ce sont, enfin, celles tirées des Souvenirs de la baronne du Montet, nièce du cardinal de La Fare, la comparant à ce qu'elle était à Vienne, et ce qu'elle était devenue à Paris... « Sa taille était épaissie, ses traits grossis, sa démarche plus brusque, ses paroles saccadées, et le son de sa voix assez désagréable. Son maintien avait perdu de la dignité que je lui avais vue, durant sa première jeunesse. »
Mais nous le savions, d'après Chateaubriand.
MARIE-CAROLINE DE BOURBON, DUCHESSE DE BERRY D'après un portrait peint par Robert Lelelivre.
Au mois de novembre 1798, naissait au palais royal de Naples, une jeune princesse qui reçut les prénoms de Marie-Caroline ; fille du prince héréditaire, et d\me archiduchesse autrichienne. Elle fut orpheline de bonne heure, perdit sa mère lorsqu'elle eut trois ans. Son père se remaria, épousa une infante d'Espagne : et depuis ce moment, elle fut confiée à son grand-père qui en fit son enfant gâtée et la laissa grandir dans toute l'indépendance de son caractère, obéissant peu à sa gouvernante, une Française émigrée, la comtesse de Latour d'Euvoivre.
1. Bibliographie. — Thuiîkau-Dangin, Histoire de la Reslauralion. — Nettement, Mémoires de la duchesse de Berry. — Imbert DE Saint-.Vmand, la Duchesse de Berry. — Germain Sarbut, la Duchesse de Berry. — Hippoi.yte Castille, /a Duchesse de Berry. — Aucjuis, la Duchesse de Berry. — Gassieh, la Duchesse de Berry. — G. I)., brochure. — MAfiNANT, Histoire de la duchesse de Berry. — Ghateaudriand, A/émo/res d Outre-Tombe. — Armand DE Pontmartin, Souvenirs d'un vieux critique. — l'.rochure, Histoire scandaleuse de la duchesse de Berry.
Le roi, son grand-père, était prince de mœurs vulgaires, abandonnant la conduite de ses Etats à la reine pour suivre ses goûts, chasser et surtout pêcher, comme un homme du peuple, vêtu d'habits grossiers, parlant la langue des pêcheurs, se disputant avec eux, vendant lui-même sur le port le produit de sa pèche, et faisant sa société deslazzarone, plutôt que des seigneurs de sa cour. A cet exemple, Marie-Caroline se crut dispensée de pâlir sur les livres, trouvant qu'elle en saurait toujours assez, puisque son grand-père, le roi, mettait les exercices du corps, les pratiques de la vie périlleuse des marins au-dessus des laborieuses applications d'un homme d'études. D'ailleurs, les ^tats napolitains étaient troublés, à cette époque, de guerres sans cesse renaissantes avec la France. En i8o5, la dynastie des Bourbons, à un geste de Napoléon, vainqueur de l'Autriche, dut quitter la terre ferme et se réfugier en Sicile, sous la protection des Anglais. Dans ce milieu étrange, sous l'effervescence des désordres qu'engendre la guerre, quelles études, quelles leçons pouvaient être profitables à une petite fille, de son naturel peu studieuse ? Elle resta telle que la nature l'avait produite, espiègle, mutine, sans prétention, mais séduisante par sa gaité et son esprit.
Marie-Caroline suivit sa famille en exil, à Palerme, qui devint le lieu d'asile et la capitale des États réduits des princes déchus. Sa jeune àme connut alors les tristesses d'un dépaysement, cette rupture des premières habitudes si douces à continuer, et les privations, si dures à ceux qui perdent l'aisance d'une grande vie. Sous les coups de l'adversité, ses idées toujours gaies et souriantes se revêtirent d'une teinte de mélancolie qui augmenta le chnruie de sa physionomie. Ce fut sa
grande, sa seule beauté ; car elle était petite, maigre, de complexion délicate, et les traits de son visage n'offraient que la régularité d'une figure de petite bourgeoise : nez trop droit, sans aucune courbe gracieuse, petite bouche sur un menton un peu fort, deux yeux inégaux, un front bombé et étroit, couronné d'une opulente chevelure blonde, comme chez les filles du peuple, vivant tête nue, en plein air. Et de plus, enfin, malgré la chaleur du soleil de Païenne, malgré sa libre existence, sans entraves, dans le palais de son père, son teint resta blême, ne se colora point des rougeurs d'une jeunesse épanouie. C'est que les joies étaient rares dans cette île de Sicile où la guerre répandait de continuelles alarmes, où l'on n'entendait que des récits, de batailles perdues, où les intrigues anglaises causaient à la cour plus de soucis que d'espérances.
Son adolescence fut donc terne, livrée aux obsessions d'une vie malheureuse. Mais, comme tous ceux tombés sous l'influence du malheur, elle prit grande part aux infortunes des autres. Elle montra des générosités d'instinct pour ceux qui souffraient, pour les pauvres que les heureux négligeaient. Ainsi, elle se fit aimer de ceux qui étaient audessous d'elle. Ce lui était une grande satisfaction presque un bonheur, de soulager les misères rencontrées sur son chemin. Et cette bienfaisance, exercée avec passion dans sa jeunesse, se transforma bientôt en besoin, dont elle respecta la despotique nécessité, lorsqu'elle fut heureuse.
Princesse pauvre, point jolie, sans attrait particulier, effacée môme à la cour, au milieu de sa famille revenue à Naples, après le détrônement de Murât, serait-elle jamais remarquée d'un prince
qui lui offrirait sa main et la tirerait de Fombre où elle végétait ? Ce prince se trouva parmi les Bourbons de France, eux aussi victimes du bouleversement de tous les Etats de l'Europe. Ils n'étaient point riches non plus, sans autre illustration que l'ancienneté de leur race, et le Bourbon à marier portait avec soi la mauvaise réputation d'une jeunesse orageuse. C'était le duc de Berry, le deuxième fils de « Monsieur », plus tard Charles X. Naguère, le roi Louis XVI II avait cherché à marier le jeune duc, pour le soustraire aux ennuis et aux périls d'un célibat trop prolongé. Il n'avait pu y réussir. Même sur le trône de France, les difficultés pour Louis X\ III étaient grandes encore. Les princesses, qui auraient pu convenir au roi, contrariaient la politique alors suivie par son gouvernement. Il ne fallait ni russe, ni autrichienne. Mais Marie-Caroline présentait si petite figure, et la cour de Naples était si peu dangereuse pour les autres Etats du continent, que Louis XVIII se résolut à unir ces deux Bourbons, malgré la grande différence d'âge qui les séparait. Louis X\ III était certain qu'il n'essuierait à Naples aucun refus. La cour de France, après la chute de Napoléon à Waterloo, semblait assurée d'un long avenir. Le duc de Berry, à trente-huit ans, ne pouvait être difficile, et Marie-Caroline se trouverait heureuse d'habiter Paris, la grande ville toujours enviée, la ville des plaisirs et de l'élégance, le pôle où convergeait le rêve de toutes les femmes.
La cour de Naples, en effet, se montra fort honorée de cette demande en mariage, qui fut faite par le comte de Blacas, nommé ambassadeur près de cette dynastie, restaurée. Quant à Ma rie- Caroline elle agréa, tout de suite, le fiancé dont on lui apportait les hommages. Combien sa vie allait être
changée et quelle existence heureuse elle envisageait à cette cour nouvelle où, par sa jeunesse, elle serait une reine adulée de nombreux courtisans ! Les Napolitains s'unirent a la joie de leurs princes. A cette cour, si longtemps exilée à Palerme, il semblait que ce mariage dût etTacer les humiliations de la déchéance. La France qui, pendant vingt-ans, avait été la plus grand.e et la plus glorieuse nation du vieux continent, produisait de loin, sur ces populations méridionales, un éblouissement qui les enthousiasmait. Être lié à la France, on n'eût osé à Naples faire ce rêve trop beau ; et il allait se réaliser. Les grands seigneurs, le peuple, tout le monde parlait de fêtes pour célébrer lunion projetée. Marie-Caroline qui, sous sa mélancolie juvénile et son ignorance scolaire, dissimulait un grand bon sens, répondit h tous ces gens empressés à se divertir : « Ce n'est pas quand on quitte sa famille et son pays que Ton doit se réjouir . >^ Et elle refusa d'autoriser les jeux, les spectacles, les danses, par lesquels on voulait signaler son départ.
Le contrat fut signé le i5 avril 1816, au nom de la France par le comte de Blacas, au nom de la famille royale de Naples par le marquis de Circello. Le 20 avril, eut lieu le mariage par procuration. Le lendemain, Marie-Caroline s'embarqua à Gaëte sur le Boyal-Loiiis, avec sa suite, et le 3o du môme mois, le navire fut signalé au port de Marseille où l'attendaient le duc de Lévis, le représentant du roi, le comte de Ménard, nommé premier écuyer de la nouvelle duchesse, Mme de la Ferronnays, désignée comme dame d'honneur, et deux autres dames. Les autorités maritimes de Marseille imposèrent, aux passagers du Hoijal- Louis, une très courte quarantaine, et la cérémonie de la remise de la princesse aux mandataires
du duc de Berry eut lieu aussitôt, dans une salle de l'Hôtel de Ville, que Ton avait neutralisée à cet effet. Une démarcation était indiquée dans cet espace restreint. D'un côté, c'était Naples; de l'autre côté, la France. Dès que la ligne de démarcation eut été franchie, Marie-Caroline fut considérée comme Française, et le duc de Lévis lui voulut adresser un discours italien. « Monsieur le duc, parlez en français, lui répliqua la jeune Napolitaine; à l'heure présente, je suis Française et je ne connais point d'autre langue que celle de ma nouvelle patrie. » On conçoit l'admiration que causaient aux courtisans ces ripostes, naïvement échappées aux lèvres de la jeune princesse. Elle eut bientôt gagné les sympathies de son entourage.
Depuis Marseille, son voyage fut une suite de fêtes et de triomphes. Elle fut conduite à Toulon, à Lyon ; et, à petites journées, elle arriva enfin à Fontainebleau où la devait recevoir la Cour de France. A Paris, au surplus, dans le monde des salons et chez les 'amis des princes, la joie était aussi vive qu'à Naples. On se préparait, en grande hâte, aux fêtes annoncées. Un bataillon d'élite, formé de soldats choisis dans les compagnies de la garde royale, était parti pour lui faire escorte ; on disposait à Notre-Dame des gradins oij se pourraient placer plus de vingt mille invités, ensuite, des loges affectées aux dignitaires de la Cour ; on agrandissait la salle de spectacle des Tuileries, et surtout on s'occupait des ornements sacrés qui serviraient aux cérémonies du culte, lors de la célébration religieuse du mariage. Fabriqués en matière précieuse, or et vermeil, ils étaient exposés dans les vitrines du joaillier de la
Cour, et les curieux se pressaient en foule pour les y admirer. Dès le 18 avril des voitures de la Cour avaient pris le chemin de Lyon, avec un nombre respectable de valets, pour ramener la jeune princesse et sa suite. Elle voyafçeait habillée d'une toilette simple, mais élégante. Près de Fontainebleau, elle voulut s'embellir, se parer, pour comparaître devant le roi, et elle se fit coiffer par ses femmes de service d'une couronne de roses qui relevait la pâleur morbide de son teint.
Ce fut le 16 mai que Louis X\ III avait déclaré qu'aurait lieu la rencontre. Plusieurs jours à l'avance, les princes s'étaient transportés au château, et sur la route de Nemours dans la forêt par où arrivait la princesse — au lieu dit la Croix-de- Saini-Hérem — deux tentes, entourées de verdure et de Heurs, avaient été dressées avec un grand luxe, deux tentes pareilles où se reposeraient tous ces personnages. Un tapis, tendu par terre, allait de l'une à l'autre tente. Marie-Caroline et les dames qui l'accompagnaient, devaient se trouver sur le tapis, en même temps que le roi. Mais la jeune femme, vive et primesautière. émue à ce moment-là, oubliant les règles de l'étiquette, vint se jeter aux genoux de Louis XMII, à peine hors de sa tente : geste contraire à la dignité royale pour tous ces beaux seigneurs. Comme elle remarquait létonnement des courtisans : « Est-ce que le tapis était neutre également? » dit-elle, se rappelant la cérémonie de l'ilôtel de Ville de Marseille. Louis XVIII, négligeant cette étourderie, ne perdit rien de sa gravité. Il releva la jeune femme agenouillée, l'embrassa, et lui présenta les princes de sa famille : « Voici votre mari, dit-il, en appelant devant elle le duc de Berry ; moi, je suis votre
père ; voici mon frère, « Monsieur » ; votre frère, le duc dAngoulème, et enfin voici notre ange. Et cet ange était une femme de près de quarante ans, la duchesse d'Angoulême, raide, sèche, le teint jaune, qui s'efîbrçait de sourire, d'adoucir son regard généralement très dur, et d'assouplir ses gestes-toujours peu élégants. La cérémonie achevée, les voitures emmenèrent au palais tout ce monde de Cour.
Louis XV'III avait voulu qu'on lui soumît tous les détails de ce mariage. A l'Elysée-Bourbon, destiné aux jeunes époux, les réparations, les embellissements, avaient été d'abord agréés par le roi. Luimême avait composé la maison de la jevine femme. A la tête de cette maison, il avait placé la duchesse de Reggio. Les huit autres dames, qui formaient l'ensemble de la suite, étaient la comtesse de Bouille, la comtesse d'Hautefort, la marquise de Béthisy, la marquise de Gourgues, la comtesse de Meffray, la vicomtesse de Castéja, la comtesse de Rosambo, et la marquise de Podénas, toutes âgées de plus de quarante ans, afin de prévenir les enfantillages, les étourderies, les escapades de la petite duchesse, qui serait une des personnes le plus en vue, dans la vieille cour des Tuileries.
Lorsque de Fontainebleau on partit pour Paris, le cortège fut organisé dune façon pompeuse. Un détachement de gendarmerie ouvrait la marche ; ensuite venaient les états-majors de la place et de la garde nationale de Paris ; puis les premières voitures suivies d'un groupe de gardes du corps et la calèche du roi oî^i avaient leur place la duchesse d'Ancoulème, la duchesse de Berrv et le duc de Berry. A droite et à gauche de la calèche, AJonsieur et son fils, le duc d'Angoulême, à cheval. Des voitures aux armes de Sicile, où se tenaient les
personnes de la suite de la jeune duchesse, joignaient la calèche du roi. Alors, et en grand ordre, défilaient les Cent-Suisses, la garde royale à pied, des détachements des légions départementales, des grenadiers royaux à cheval, des dragons de la garde royale et un escadron de chasseurs de la garde. Les Parisiens — comme toujours dans les occasions solennelles de leur vie sociale — avaient voulu se distinguer par des manifestations en l'honneur des princes. Dans une rue du parcours de ce splendide cortège, une rose immense en papier était offerte à tous les regards, avec une inscription : Une de plus en France ! Allusion flatteuse pour la petite Napolitaine. Boulevard du Temple, une corde avait été attachée d'un bord à l'autre, et au moment du passage de la calèche royale, le célèbre danseur, Saqui, s'était élancé sur ce chemin aérien, et, de haut, laissait tomber, sur la tête des princes, une pluie de fleurs et de roses.
Le jour du mariage, Louis XVIII s'habilla d'un uniforme chargé de broderies d'or, avec ses demibottes de velours rouge, suivant sa coutume. La duchesse dAngoulême était vêtue de satin blanc et coiffée de plumes couvertes de diamants. La jeune duchesse de Berry portait une robe de tulle brodée et lamée d'argent sur un fonds de satin blanc; elle était coiffée de bandeaux de perles et de diamants mêlés, et d'une couronne de fleurs. Le duc de Berry avait endossé un costume pareil à celui de son ancêtre Henri I\ , avec un manteau de satin blanc brodé d"or. Par-dessus ce costume, sa poitrine était traversée du cordon bleu, de la Toison d'Or, et de tous les ordres français. Quant aux autres princesses et dames de la suite, le roi avait voulu qu'elles portassent des barbes, ou voiles de dentelles rejetées en arrière, coiffure d'éti-
quette pour les grandes cérémonies. Et si la joie étaU grande parmi tous ces personnages officiels, c'était surtout de figurer à cette solennité privilégiée, eux de préférence à d'autres; ce qui flattait leur vanité.
Louis XVIII s'était imaginé que la duchesse de Berry, une enfant de dix-huit ans, ne serait à sa cour qu'une femme de plus, une jolie poupée, facile à conduire '. Après une vie solitaire, sans joie et sans plaisirs, durant son adolescence, elle ne serait point exigeante et se réduirait, sans protester, à l'étiquetle des Tuileries. Sans doute, elle cédait aux volontés de son mari, ou plutôt, elle l'amenait à ne faire que les siennes ; mais transportée à Paris, excitée par le mouvement des rues, par l'élégance des dames de la cour, par la diversité des fêtes, des spectacles, par l'imprévu, sans cesse renaissant de la vie quotidienne^ elle oublia, tout de suite, les douloureuses et obscures années de sa jeunesse,
1. Mémoires de la comtesse de Boigne, t. Il, p. 158 : « Mme la duchesse de Berry était arrivée en France, complètement ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle, avait de l'esprit naturel et le sentiment des beaux-arts. Mais personne ne lui parla raison. Et si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en revanche, à lui enseigner son métier de princesse. Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait à la gâter. Le roi ne s'en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa facilité accoutumée. Mme la duchesse d'Angouléme, seule, aurait voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et dominatrices. Mme la duchesse de Berry commença par la craindre et bientôt la détesta. Mme la duchesse d'Angouléme ne fut pas longtemps en reste sur ce sentiment que le duc de Berry combattit faiblement. »
et se mit à l'unisson de toutes les femmes mondaines ; n'ayant plus de soucis, elle laissa sépanouir son âme, elle s'abandonna à sa nature, qui était bonne, généreuse, enthousiaste, ardente aux distractions, parce qu'elle était jeune. Et l'on vit surgir en elle le fonds napolitain, l'exubérance des sentiments, l'activité débordante de la personne, l'instantanéité des désirs. Sa physionomie, aux premiers jours de son arrivée, dabord inanimée, prit, tout à coup, une expression de vie intense. Elle plut à ses familiers. On savait, qu'en elle, il n'y avait aucune dissimulation. Elle recueillit tous les avantages de sa franche expansion.
Elle se révéla, ensuite, comme les Italiens, fervente admiratrice des beaux-arts. On la rencontrait, presque toujours, aux expositions de peinture, considérant avec attention les tableaux des grands artistes. Elle rechercha les spectacles où l'on jouait les œuvres des maîtres italiens, alors très goûtés à Paris. Italienne, elle resta Italienne, artiste, aimant le beau avec discernement, toujours prête à défendre, à expliquer les raisons de ses sentiments, avec une volonté qui fléchissait difUcilementet que les prescriptions du roi n'épouvantaient pas. Elle enfreignait, sans crainte, les ordres absolus du vieux chef de la famille, qui voulait qu'aucune des princesses ne sortît sans qu'il l'eût autorisée. Elle se promenait aux heures qui lui plaisaient, allait où elle voulait, rentrait chez elle, en sortait, sans s'inquiéter du roi grondeur. Louis XVIII, d'abord interloqué de tant de désinvolture, finit par s'y habituer. Il accepta cette conduite fort indé- • pendante. Et elle se montrait toujours rieuse, toujours disposée à rendre service à tous ceux qui l'approchaient ; d'ailleurs, malgré cette pétulance de jeunesse, ne faisant rien que ce que la plus
sévère sagesse aurait excusé. Elle visitait les magasins, y achetait de nombreux objets. C'était son rôle de princesse, disait-elle, de donner au luxe un essor nouveau, d'encourager le commerce, et sur son passage, de répandre des bienfaits, encore et toujours.
Au surplus, ce n'était pas aux folles dépenses qu'elle consacrait les revenus de sa dotation, c'était, pour la plus grande part, aux œuvres de bienfaisance. Pas une fois, elle ne voulut donner une fête, ouvrir un bal, sans que les pauvres eussent aussi quelque joie, par des secours sortis de sa bourse. Quand elle acceptait les tableaux des artistes, n'était-ce pas, disait-elle encore, un encouragement qu'elle leur assurait? Qui, plus que les princes, se doit à la protection des arts I Enfin, pour la peindre au vif, on peut ajouter que, malgré cette surabondance de plaisirs mondains qui diversifiaient, chaque jour, sa vie, la religion n'était pas oubliée, ni ses pratiques négligées. Elle était pieuse et d'une autre manière que sa belle-sœur, la duchesse d'Angoulcme, dont l'appartement était plein de scapulaires, de chapelets, d'images saintes. Elle fréquentait les églises quand il le fallait et aussi souvent qu'il le fallait, sans y apporter la passion d'une bigote. Si elle se confessait et communiait, elle ne faisait point l'étalage de ces dévotions ; elle les accomplissait discrètement, avec la correction d'une pratiquante intelligente. Et ce qu'elle abhorrait, c'était les discussions politiques. Trop jeune pour faire prévaloir un avis à l'encontre des vieillards qui entouraient le roi, elle se renfermait dans son rôle de femme, qui était de beaucoup s'amuser et de faire amuser les autres.
Généreuse de cœur, elle le lit paraître aux pre-
miers jours du mariage, mettant son orgueil à oublier le passé un peu scandaleux du prince. Par qui apprit-elle que le duc de Berry entretenait une danseuse de rOpéra, Virginie Letellier, la fille d'un marchand de perruques, ayant boutique au Palais- Royal, et qu'il continuait à la voir? Eh! ne se trouve-t-il pas toujours de bonnes gens pour allumer des querelles en un ménage ? Pleine de mansuétude, elle feignit d'ignorer cette accointance, ne doutant point quelle ne triomphât de cette rivale trop vulgaire. Ce qui eut lieu. Enfin, cherchant à plaire au duc, changeant ses habitudes, lorsqu'il en manifestait le désir ; se levant tôt, alors qu'à Naples elle restait tard au lit, parce que le duc était matinal, entraînant son mari en de longues promenades à pied, pendant lesquelles, bras dessus, bras dessous, ils se mêlaient à la foule des passants, sans la moindre défiance. Les pauvres, les malheureux tâchaient alors d'apitoyer la duchesse, les mères surtout chargées d'enfants et dépourvues de ressources ; si bien qu'un jour, touchée par la gentillessse d'une petite fille qui-implorait sa charité, elle ne voulut point l'abandonner et dit à la mère qu'elle s'occuperait d'elle à l'avenir. « Bien, reprit le duc ; je vois, ma chère, que vous saurez vous créer une famille. » C'est que, deux fois, la duchesse avait eu des couches stériles.
Reconnaissante des anciennes amitiés, elle visitait assidûment le Palais-Royal où résidait la famille des Orléans, et elle s'y faisait accompagner par le duc, son mari. La femme de Louis-Philippe, Marie-Amélie, était la tante de la jeune duchesse, la sœur de son père. Marie-Caroline aimait beaucoup cette tante, et n'ayant point, à l'égard de la branche cadette des Bourbons, les préventions que
nourrissaient contre eux les Bourbons de la branche aînée, elle s'ingéniait à plaire à ces parents, qui Taccueillaient, eux aussi, avec une grande affection. Le duc de Chartres, le fils aîné de Louis-Philippe, était un enfant charmant, de grâce séduisante ; et lorsque le duc de Berry allait chez son oncle, Louis-Philippe, il faisait mander le petit prince, et disait quelquefois : « Je ne puis avoir que des filles» — de celles qui lui étaient nées, une seule avait survécu, celle qui fut la princesse Louise de Parme — « cet enfant, ajoutait-il, en désignant le petit duc, sera un jour mon gendre. Il épousera Louise. » Il le caressait, l'excitait à parler, et Marie-Caroline savait gré à son mari de ces attentions que n'avaient point les autres Bour bons. Jamais le vieux roi ne voulut conférer à Louis- Philippe le titre d'Altesse royale. « Il est déjà trop près du trône, disait Louis XVIII; je ne veux pas, à cause de mes neveux, l'en rapprocher davantage. » Ah ! si Marie-Caroline avait pu prévoir quelle conduite tiendrait plus tard envers elle ce prince fourbe, qui durant sa vie, ainsi que tous les Orléans, n'avait eu d'autre désir que de remplacer la branche aînée sur le trône de France, se fût-elle livrée avec tant de confiance?
Cependant l'Elysée, ou les Tuileries, étaient des palais trop vastes, pour y vivre selon ses goûts. Elle n'y jouissait point de la solitude, qui lui était chère encore, chère à ceux qui mènent une vie agitée et recherchent le contraste. Et puis, elle n'y pouvait rien créer. à sa fantaisie. L'Elysée, c'était bien son palais ; ce n'était pas sa maison, celle qu'elle eût voulu installer à sa guise. Elle rêvait d'avoir une retraite aux champs comme les gentilshommes qui venaient à la cour. Elle ambitionnait
le bonheur de vivre à la campagne, d'être libre, sans regards inquisiteurs lixés sur elle; de courir à travers les prairies, cueillir des fleurs, s'en tresser des couronnes, mener enfin la vie champêtre comme dans son enfance, sur le bord de la mer, elle avait mené la vie des pêcheurs. En 1818, elle fit acheter par le duc le château et la terre de Rosny, à 7 kilomètres de Mantes, l'ancien manoir 011 était né Sully, le vieux serviteur de Henri IV; où dans une urne de bronze reposait le cœur de celui qui avait rendu la France si heureuse. Et Rosny devint son séjour préféré. Elle y accumula les tableaux qu'elle achetait et ceux qu'elle faisait acheter par «Monsieur », qu'elle conseillait, qu'elle poussjait à ces acquisitions auxquelles le vieux prince ne tenait pas du tout. Et sa vie désormais se partagea entre Paris et Rosny.
Telle on la connaît maintenant, on j)eut prévoir ce qui adviendra, lorsque le duc, assassiné par Louvel, un ouvrier sellier, mourra tout sanglant dans ses bras. C'était le dimanche gras, i3 février. Ce soir-là, il n'y avait ni réception, ni bal nulle part. Afin de distraire la princesse, le duc la conduisit à l'Opéra, où l'on jouait le Carnaval de Venise et les Noces de Gamache. La duchesse s'était montrée fort gaie, rieuse comme toujours. A un entr'acte, toutefois, se sentant fatiguée, elle demanda au duc de la conduire jusqu'à sa voiture; et elle y était à peine assise, le marche-pied non relevé, le duc à peine retourné pour rentrer au théâtre où il voulait assister au dernier ballet, lorsqu'un in-
connu, écartant le factionnaire et les valets, arriva jusqu'au prince et, lui mettant la main sur l'épaule, le poignarda, laissant l'arme enfoncée dans la blessure. Au cri de douleur poussé par la victime, la duchesse comprit ce qui s était passé. Depuis quelque temps, le duc recevait des lettres anonymes où on lui annonçait sa fin prochaine, pareille à celle de son ancêtre Henri IV; il serait assassiné. Malgré les valets, malgré la résistance de ses dames qui la voulaient retenir, Marie-Caroline sauta du haut de la voiture à terre et se précipita vers son mari, couvert de sang, tenant à la main le poignard qu'il venait de^ retirer de sa poitrine. Les gens près de lui le soutenaient dans leurs bras : doucement on le transporta dans le salon qui joignait sa loge. Le sang coulait avec abondance ; la robe de la duchesse en était souillée. Prêt à défaillir, le prince ne quittait pas des yeux sa malheureuse femme, épouvantée, désolée, gémissante, et il demandait que le roi fût averti, parce qu'avant de mourir, il voulait obtenir la grâce de son meurtrier. Le visage du duc devenait livide. Un silence tragique régnait au milieu des assistants. Les chirurgiens avertis étaient accourus. Dupuytren annonça qu'il fallait débrider la plaie, afin de provoquer l'issue du sang, qui, épanché à l'intérieur, empêchait la respiration du moribond. On voulut, pendant l'opération, écarter la princesse, qui refusa de s'éloigner, avec la plus grande énergie, tenant les mains de son mari, les baisant avec l'ardeur dune passion exallée. La plaie élargie, le prince éprouva du soulagement, et on l'entendit alors dire à sa femme: « Caroline, ménagez-vous ]iour l'enfant que vous portez dans votre sein. » Tous ceux qui étaient présents retinrent ces paroles, très douces aux rovalistes. Si l'enfant annoncé était
un prince, la dynastie se perpétuerait dans la môme lignée, et ce que l'assassin avait voulu, disait-il, éteindre la race de la branche aînée des Bourbons, ne se réaliserait pas. Une scène attendrissante eut lieu, ensuite, entre les deux époux. Le prince avait ramené, d'Angleterre, une femme dont il avait eu deux filles. Il révéla humblement à la duchesse l'existence de ces deux enfants, pria qu'on les lui amenât avant quïl mourût. Que n'eût-elle pas excusé à ce moment-là? Et en les voyant timides et pleurantes, savançant près de leur père, elle les prit par la main, et les conduisant à la princesse Louise sa fille, elle leur dit: •( Embrassez votre sœur! » ... « J'aurai trois filles maintenant, ajouta-t-elle, les yeux pleins de mansuétude sur le mourant ; j'aurai soin d'elles. » Elles furent mariées plus tard. Tune au baron de Gharette, l'autre au prince de Lucinge.
Au milieu de ces scènes de désolation, le courage de Marie-Caroline ne faiblit pas un seul instant. Elle assista son mari jusqu'à son dernier souffle, lui montrant combien elle l'aimait, combien il serait regretté. Et quand tout fut fini. Tinfortunée rentra chez elle, anéantie par la douleur, annonçant, comme pour se consoler, ses projets à l'égard de celui dont elle portait le nom. A Rosny, elle ferait élever un cénotaphe auquel serait annexé un hospice pour les orphelins et pour les malades. En ce cénotaphe, le cœur du duc serait placé, dans une urne précieuse, comme celui de Sully. Peu de jours après elle quitta l'Elysée où elle ne voulait plus habiter seule; elle vint demander un refuge au pavillon de Marsan, afin d'y passer, dans une retraite profonde, les plus douloureux mois de son veuvage. Et cherchant le sacrifice éclatant qui démontrerait le mieux son immense
chagrin, elle fit tomber sous les ciseaux son admirable chevelure blonde, sa plus belle parure, que le duc se plaisait à étaler en ses mains.
Durant ces mois, pendant lesquels son cœur était plein de détresse, la ville ne la vit plus en promenade : sa coquetterie disparut. Elle s'abandonna aux larmes et aux prières, exacte aux recommandations de son mari, surveillant sa grossesse sur laquelle tous les partisans de la branche aînée avaient les yeux fixés. Chez les Orléans, au contraire, cette espérance d'un prince leur était cruelle, car ils perdraient le trône, qui leur serait échu après l'extinction des aînés. Et, aussitôt, contre la jeune femme se produisirent des attentats qui émurent lopinion, des explosifs placés sous les fenêtres de la duchesse, afin que la détonation, la surprenant, la saisissant d'une grande émotion, provoquât un avortement. Les auteurs furent découverts, mais on ne put leur faire avouer le but de cette action criminelle, ni obtenir la désignation de ceux qui la leur avaient inspirée. Le plus grand nombre des royalistes y vit une machination des Orléans; eux seuls devaient profiter de l'accident qui en })Ouvait résulter. Et la duchesse disait : « Ils auront beau faire; ils ne m'épouvanteront pas K » On allait même jusqu'à insinuer, parmi les
1. Au sujet de toutes ces explosions de pétards ou de poudre, une note insérée dans le tome III des Mémoires de la comtesse de Boigne, donne les détails suivants : « Le 28 avril 1820, dans la nuit, un pétard éclate sous le guichet du Louvre, Le 7 mai, la police arrête l'auteur de l'attentat, au moment où il allait en faire partir un autre plus fort. C était un nommé Gravier, officier en demi-solde, peu recommandable. Condamné à mort quatre mois après par la Cour d'assises de Paris, sa peine fut commuée en celle des travaux forcés, sur la demande de la duchesse de Berry, alors enceinte du duc de Bordeaux. Le 27 janvier 1821, après la naissance de ce prince par conséquent, une forte détonation retentit dans l'intérieur même du
familiers du Palais-Royal, que cette grossesse était simulée, qu'elle n'existait pas. Aussi bien, à l'heure de la délivrance, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1820, l'accouchement ayant devancé toutes les prévisions, la jeune mère, heureuse de mettre au monde un prince, ne voulut pas que le cordon qui retenait son enfant, fut tranché sans que des témoins officiels, de grands personnages de la cour et de la monarchie, fussent présents. Ces précautions n'empêchèrent pas les protestations des ennemis des Bourbons. Une lettre odieuse, cinq jours après Paccouchement, parut dans les
château, non loin du cabinet du roi. Elle était causée par l'exploiiion d'un baril contenant à peu près six livres de poudre. Il était quatre heures de laprès-midi. Les jours suivants, d'autres pétards éclatent aux environs des Tuileries. Enfin, le 31 janvier, dans le corridor de la trésorerie, en plein jour, nouvelle explosion. Un nommé Neveu, d'allure suspecte, est arrêté ; il se coupe la gorge pendant qu'on le conduisait chez le commissaire de police. Y avait-il corrélation entre les deux faits ? Rien n'est venu l'établir. »
On trouva même sur la table à toilette de la princesse un billet contenant des menaces atroces. Mais on sut bientôt, d'après la comtesse de Boigne, que ce billet avait été dicté par la duchesse à l'une de ses femmes de chambre. Mme de Boigne écrit alors :
La duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé tous les agents de M. Decazes. Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions, il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un ordre impératif. Monsieur avait dû aller porter cette maussade communication au roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit fait d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le roi ajouta : « Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la réputation de ma nièce, quoiqu'elle ne mérite guère d'égards. »
journaux de Londres, contestant la légitimité du prince nouveau-né. Le duc d'Orléans fut accusé d'en être l'auteur. Il ne s'en défendit jamais; il garda le silence.
Cette maternité rendit Marie-Caroline plus chère aux royalistes. N'était-elle pas maintenant la mère du roi éventuel, la mère de Henri V? Elle serait régente, si le trône échéait à son fils avant qu'il fût majeur. Cette nouvelle qualité sembla lui donner une plus haute idée de son importance; et on la vit peu de temps après, reprendre ses anciennes habitudes ', se montrer dans les cérémonies officielles, recommencer ses courses à travers Paris, et, de nouveau, visiter les magasins, les expositions de peinture, les ateliers des artistes, encourager, comme autrefois, par ses acquisitions, les arts et le commerce, et, sans s'immiscer dans les luttes politiques, sans sinféoder à aucun parti,
1. Mémoires de la comtesse de Boigne,t. III, p. 17!. " Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une cour à part. Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et la fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le cœur de son mari, l'y avait attirée dès les premiers temps de sa douleur. Les courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de monde, elle se prélait à se laisser distraire. Et bientôt les voyages de Rosny se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien n'était plus simple. Toutefois je n'ai jamais pu me réconcilier au goût de la princesse pour la chasse au fusil. Mme de Larochejacquelin le lui avait inspiré (Félicie de Duras). Ces dames tiraient des lapins, et pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles leur coupaient un morceau d'oreille, avec un petit poignard qu'elles portaient, à cet effet, et mettaient ce bout dans la poitrine de leur veste. A la'rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées ensanglantés... Mme de Larochejacquelin portait dans ces occasions un costume presque masculin. Mme la duchesse de Berry, enchantée de ce vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de sa dame d'atours — la comtesse Juste de Noailles — qu'elle chargeait de lui en faire un pareil... — Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs ; je n'entends rien aux pantalons. »
MARlE-CAtiOLINË, DUCHESSE DE BEftRY 39
s'intéresser, néanmoins à la marche des affaires publiques. Et voulant attirer plus de partisans aux Bourbons, elle entreprit un voyage en Vendée afin de réchauffer les cœurs attiédis et raffermir la foi vacillante. Elle visita les châteaux des grands chefs qui avaient combattu, à la tête de leurs paysans, les armées républicaines ; tantôt à la Grange, tantôt à Serrant, tantôt à Ménard, tantôt à Touboureau, tantôt à Clisson, tantôt à Vézin, tantôt à Landebaudière, où se réunissaient, en bandes, pour y être inspectés par elle, les anciens chouans portant leurs mousquets. A cheval, elle assistait à ces revues, gracieuse, alerte, dominant d'une main ferme, avec une aisance consommée, la bête la plus fougueuse. Et les rudes gas vendéens, qui la voyaient si intrépide, s'écriaient : « Ah ! la brave petite femme! quelle énergie, et quelle adresse. »
Quand il faisait beau, elle dînait en plein air, laissant approcher d'elle ces fidèles défenseurs du trône et de l'autel. Eux manifestaient leur joie, en tirant des salves bien nourries, car il n'y a point de fête sans coup de feu en Vendée. « D'autres fois, écrivent les contemporains, la princesse, échauffée par une longue marche, entrait dans une ferme pour demander un peu de lait, et quand la fermière revenait du champ voisin, elle trouvait la princesse sur une escabelle, aupr's du berceau, et selon l'usage de ces contrées, berçant avec le pied le petit enfant endormi. »
Après la Vendée, ce fut le Béarn qu'une autre année elle parcourut, coiffée du béret national, escaladant les hautes cimes des montagnes, comme si elle y eût été habituée, dès son enfance. Elle se montra aux lieux illustrés par son ancêtre, le Béarnais, se fit conter les légendes restées dans les mémoires des paysans, afin de les répéter plus
lard à son fils. Tous ses actes n'avaient qu'un but désormais, rendre facile et populaire le règne de celui dont elle était la mère. Elle s'appliquait à raviver les souvenirs qu'avait laissés, dans les provinces, le chef illustre de la dynastie. Henri IV était fort honoré en Normandie. Sa lutte contre Mayenne, ses triomphes sur les Ligueurs y étaient toujours présents dans la pensée des habitants. Dieppe, en particulier, manifestait son loyalisme dans toutes les occasions. Elle s'y installa durant la saison des bains, y prolongea son séjour, et chaque année y revint, s'attachant d'autant plus à cette ville qu'elle y avait implanté une industrie, source d'aisance pour le petit peuple, une fabrique de dentelle, et ensuite le travail sur l'ivoire d'où sortaient les menus bibelots qui meublent les étagères, fragiles, ajourés, que les doigts menus des femmes enjolivaient de mille manières.
Tous les royalistes n'approuvaient pas ces longs voyages à travers la France. Ouelque enthousiasme que soulevât la princesse à son passage, il résultait de ces courses un peu vagabondes, des calomnies qui atteignaient sa réputation. On lui reprochait ses accointances, ses amitiés, la présence autour d'elle des mêmes personnages, gens quelquefois mal élevés ; on lui reprochait ses étourderies, sa gaieté débordante, ses costumes légers à Dieppe, à la saison des bains de mer. Assurément, ce n'était que médisances ; il n'y avait la preuve d'aucune faute ; mais on jasait, mais on critiquait tant de désinvolture ; et les personnes rassises et les dévots eussent voulu que la jeune veuve se renfermât pour toujours entre le berceau de son fils, et le tombeau de son mari. Dans le peuple, au contraire, sa popularité s'affermissait. On la séparait des autres membres de sa famille. On approuvait son entre-
gent, ses manières franches, ses démonstrations généreuses ; sa Ijienfaisance était devenue légendaire ; de sa bourse elle payait, dans les institutions particulières, la pension de nombreuses orphelines, et dans les écoles celle de jeunes gens pauvres. Et le commerce comptait sur elle pour maintenir sa prospérité. On sollicitait ses préférences. Chacun eût voulu pouvoir écrire, au fronton de son magasin : Fournisseur de Son Altesse Royale. C'était comme un brevet délégance et de distinction. Enfin, son goût pour le spectacle donna l'essor aux petites pièces sémillantes, qui excitaient le rire ou aux berquinades qui provoquaient les larmes. Elle consentit à prendre, sous sa protection, une salle oîi un imprésario habile, Delestre-Poirson, faisait jouer des élèves du Conservatoire et que, pour cette cause, on appelait le « Gymnase ». Et dès ce jour, la salle porta le titre de « Théâtre de Madame » où elle eut sa loge réservée.
Au moment des « ordonnances » qui causèrent la chute de Charles X, la duchesse de Berry était à Saint-Cloud avec la famille royale, et elle se désolait de l'inertie de la cour, de la confiance béate dans laquelle se complaisaient les ministres. Elle comprit, tout de suite, que la révolution serait fatale à la dynastie. Du haut de la terrasse du château, elle considérait le panorama de la 'grande ville ; elle y vit flotter le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc. Elle demanda au roi la permission de descendre à Paris avec son fils, de le montrer aux Parisiens, de réveiller ainsi leur amour pour la vieille monarchie. Elle ne doutait pas qu'elle ne réussît. Elle savait que les émeutiers ne s'attaquaient pas aux magasins abrités sous son nom. « Ce sont les fournisseurs de la duchesse.
disaient-ils. Elle aime le peuple ; respectons ses protégés. » Courageuse, ardente, elle eût soulevé les partisans de la race royale, qui s'effondrait dans l'isolement, dans le découragement, dans la décrépitude, et ne comprenait point que la nation ne put être aussi vieille que le monde guindé des Tuileries. Aux premiers mots adressés au roi sur sa résolution : « Vous êtes une folle, lui répondit Charles X. Je ne veux plus vous voir. » Cependant, vaincu par la révolution triomphante, Charles X dut commander son départ de Saint-Cloud pour Rambouillet. Il s'y arrêta. Marie-Caroline ne désespérait point encore de conserver le trône de France à son tils. Elle était résolue à négliger la volonté du vieux monarque. Sa voiture, attelée en poste, stationnait dans la cour du château, prête à partir, lorsque les officiers, venus de Paris, annoncèrent qu'il n'y avait plus rien à faire, qu'un nouveau gouvernement était établi, que la famille royale n'était plus en sûreté à Rambouillet, et qu'il fallait se préparer à l'exil. Elle croyait, la malheureuse princesse, passer encore ses vacances à Dieppe. A cette fin de juillet, ses voitures Ty attendaient. De Dieppe, elles durent se diriger sur Cherbourg, où les Bourbons, pour la troisième fois, allaient quitter la France et affronter de nouvelles misères '•
1. Et cette échéance fatale de la révolution de 1S30 se comprend très bien à la lecture de la note suivante : Mémoires de la comtesse de Boigne, t. 1, p. 417. « En avril 1832, pendant le plus fort de la désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai, un matin, chez la duchesse de Laval ; le duc de Luxembourg, son frère et le duc de Duras s'y trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier, qui y avait assisté, le récit de la mort de M. Cuvier, tombé victime du iléau qui décimait la capitale. 11 avait témoigné, à cet instant suprême, de toute la hauteur de son immense distinction intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir, sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et m'avait fait
Marie-Caroline suivit la cour. Oîi allait-elle ; quelle serait sa vie, désormais? Sur le navire, elle exhalait ses plaintes : « On punit mon fils qui n'est point coupable, disait-elle, et moi on me punit aussi. Qu'a-ton cependant à me reprocher? On ne sait donc point, en France, que depuis mon veuvage, comme avant, on ne m'a jamais consultée ; que j'ai été forcée de me taire, lorsque j'aurais cru devoir parler, et je suis condamnée à vivre maintenant dans l'exil, et à mourir sans voir mon fils roi de France. »
Quand elle fut partie, les pamphlétaires gagés par ceux qui avaient intérêt à la déshonorer, afin de discréditer l'héritier légitime du trône, répandirent sur elle les calomnies les plus infâmes, inventant les plus odieux mensonges, la disant accablée de dettes qu'elle ne pourrait jamais payer. Ils savaient pourtant, qu'au lieu de six millions qu'ils lui reprochaient de laisser en souffrance, ce qu'elle devait ne s'élevait pas à plus de sept cent mille francs, dépensés en travaux exécutés à Rosny. Et elle pouvait se libérer avec le prix de son mobilier personnel, de ses diamants, de ses bijoux, de ses atours, de sa bibliothèque qu'elle mit en vente. Ses tableaux en furent exceptés, ainsi que son château et sa terre de Rosny qui produisait annuellement une somme de cent trente mille francs.
partager son impression. J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet, et je répétai les détails que je venais d'apprendre. Enfin M. de Luxembourg se penchant vers M. de Duras lui demanda à demi voix : Qu'est-ce que c'est que ce M. Cuvier? — « C'est un de ces Monsieur du jardin du roi, reprit l'autre. » L'illustre Cuvier est un des Monsieur du jardin du roi ! Je demeurai confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chandjrc, des intimes du roi de France, expliquent tristement le voyage de Cherbourg — c'est-à-dire la chute des Bourbons. »
De Cherbourg, le navire, qui emportait Charles X et sa famille, vogua vers l'Angleterre. Passant près de l'île de Wight, et remarquant la beauté de ses rivages, le vieux roi eut la velléité d'y fixer sa demeure. Désir éphém«3re ! Le navire continua sa marchejusqu'en Angleterre et, de nouveau errants, les Bourbons descendirent à Lulhvorth, village situé sur la côte du Dorsetshire à plusieurs milles sud-ouest de la ville de Warcham. Là, se trouvait le château de sir James Weld, qu'ils se décidèrent à habiter. Marie-Caroline, habituée au soleil de Palerme et de Naples, à la température bénigne de Paris, Marie-Caroline, jeune femme livrée à la vie active depuis sa jeunesse, ne put se résigner à la passive immobilité, aux inutiles regrets, aux récriminations des vieillards qui composaient la société du roi. Elle parcourut les campagnes voisines, les grandes villes qui étaient célèbres par leurs manufactures, tâcha de vivre en Angleterre comme elle avait vécu en France. Elle fit le voyage de Warcham, de Birmingham, accompagnée des grands seigneurs anglais, dont les châteaux étaient disséminés autour de Lullworth ; elle passa plusieurs jours au château de Wardhouv, assista aux courses de chevaux du Dorsetshire, ainsi qu'aux joutes sur l'eau de Cowes, avec plusieurs membres de l'aristocratie anglaise, lord Àrundel, lord Nugent, sir Grant, le marquis d'Anglesea, le duc de Norfolk. Plus tard, elle fit visite au duc de Devonshire, à son château de Chutsworth, à lord Scardale à sa résidence de Kodelstare. Charles X, d'abord indécis, accepta enfin l'hospitalité que lui offrait la cour de Londres au vieux château d'Holyrood , en Ecosse, oii une partie de sa vie s'était écoulée durant sa première émigration. Avant de s'y rendre, il avait reçu, à Lullworth, un émissaire de
>fARIE-CAROLINE, DUCHESSE DE BERRY 45
Talleyrand, lecynique personnage, qui, jugeant les autres d'après lui-même, fit proposer à lexilé d'abandonner Alger aux Anglais, moyennant une somme de cinquante millions et une rente viagère de quatre millions, et les Anglais s'engageaient à reconnaître Henri V, comme roi légitime de France, et à lui faire restituer sa couronne perdue. Marie- Caroline, indignée de l'audace de cette proposition impudente, répondit: « Je viens ici chercher un asile, au nom du malheur, et non pour payer de ma honte cette hospitalité. Je veux rendre à mon fils sa couronne intacte, et ce serait la briser sur sa tête que de lui enlever Alger. »
Le vieux château d'Holyrood pouvait-il retenir longtemps la jeune Napolitaine? En cette solitude, d'ailleurs, ses idées prenaient une tournure de plus en plus romanesque. Elle y vivait avec l'image des Stuarts que ses lectures avivaient. Imbert de Saint-Amand a dit d'elle : « Les romans etl'histoire, qui est le roman écritpar Dieu, avaient exalté l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de Marie-Stuart, de Henri IV, du prétendant Charles-Edouard, se croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter Scott. Comme Marie-Stuart, elle voulait, en risquant sa vie, lutter contre la fortune et affronter tous les dangers ; comme son aïeul, le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires d'Arqués et d'Ivry ; comme Charles- Edouard, elle voulait tenter une expédition insensée à force d'audace. Edimbourg, patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remémorait toutes
les fictions dont elle avait été charmée. Elle songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice Lee et de Flora Mac-Ivor. »
Alors, pendant que le vieux roi organisait sa vie entre les murailles du vieux manoir féodal, la duchesse quitta l'Angleterre et descendait en Italie, en traversant la Hollande, TAllemagne et les provinces autrichiennes, sous le nom de comtesse de Sagana. Les désordres qui, depuis la révolution de juillet, régnaient en France, les alarmes de la France royaliste, de la France religieuse, de la France propriétaire, ainsi que l'écrivait M. de Salvandy, avaient touché son cœur de princesse, son cœur de mère ; son nom ou celui de son fils repré' sentaient le principe de l'ordre et elle les voulait substituer à celui des princes qui avaient usurpé le trône. L'autorité légitime rétablie, elle aurait fait aux libéraux toutes les concessions qu'exigeait l'évolution de la société. Des États de Naples, où elle résida plusieurs mois, elle partit pour Rome, puis s'arrêta à Massa, dans les Etals du duc de Modène, qui, n'ayant point reconnu la royauté de Louis-Philippe, raccueillit avec les plus grands honneurs. Elle y séjourna quelque temps, y reçut les Français qui avaient gardé leur foi à la légitimité, les dames de l'aristocratie, ses anciennes amies de Paris, qui lui venaient former une cour. Ces royalistes s'étaient réunis à l'hôtel d'un nommé François et, dînant ensemble à la même table, ils débattaient entre eux les chances de l'expédition projetée dans le Midi de la France et la Vendée, par la princesse, alors considérée comme leur reine. Il y avait, là, des femmes gracieuses, d'anciens et de braves officiers, et aussi des hommes de conseil, tous pleins de bonne volonté et d'ardeur, associant leurs vœux et leurs espé-
rances, pour le triomphe de l'entreprise de la mère du jeune roi.
Ce fut à Massa que lejuif Deutz, ayant déjà médité sa trahison, vint rôder autour de sa noble victime, pour la bien connaître et la pouvoir livrer.
Le 21 avril 1882, elle s'embarqua sur le Carlo- Alberto, navire sarde qu'elle avait frété. Le comte de Ménard et le maréchal de Bourmont l'accompagnaient. Elle se fit débarquer sur les côtes de Provence où elle devait attendre l'issue des premiers engagements de ses partisans. Ceux-ci échouèrent, s'étant mal concertés entre eux. La princesse avait compté sur Marseille qui ne bougea pas. Le maréchal de Bourmont, dès ce premier échec, voulut repasser la frontière. La jeune duchesse résista aux conseils de ce militaire déjà timoré. Elle était en France, elle y resterait, et décidée à pénétrer jusqu'au cœur du pays, elle accepta l'otfre del'un de ses fidèles gentilshommes, qui lui proposa de la conduire jusqu en \ endée. Ils partirent en voiture, elle comme sa femme, arrivèrent à Montpellier, ensuite à Toulouse, ensuite à Bordeaux, enfin en Vendée, celte vieille province toujours prèle à se sacrifier pour le roi légitime. Aussitôt elle lit connaître sa proclamation où l'on retrouve son caractère romanesque.
« Ouvrez, disait-elle, à la fortune de la France ! .Je me place à votre tête, siire de vaincre avec des hommes tels que vous. Henri ^"' vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à voire bonheur. Un jour, Henri V sera votre frère d'armes si l'ennemi menaçait nos fidèles pays. Répétons notre ancien et notre nouveau cri : « Vive le roi, vive Henri \' 1 »
A sa voix, la Vendée se leva de nouveau ; des
bandes armées se formèrent sous le commandement des anciens chefs qu'elles avaient coutume de suivre. Mais leur dévouement et leur courage se démontrèrent en vain. Après un échec au combat qui pi'it le nom de « Combat du chêne », les petites escouades de combattants durent se disperser et la princesse se cacher, errant de château en château, de ferme en ferme, fuyant les soldats du roi Louis- Philippe, qui la faisait poursuivre avec un acharnement sauvage. Elle s'était déguisée en paysan, voulant arriver jusqu'à Nantes oij un refuge lui était offert dans une maison amie. Son costume se composait d'une veste, qui n'était plus neuve, d'un gilet d'un jaune sale, d'un pantalon bleu en coutil, et, pour recouvrir ces vêtements défraîchis, une blouse en laine brune, attachée près du col, par un bouton. Sous une perruque brune, elle avait dissimulé sa chevelure blonde, et elle s'était coiffée d'un petit bonnet de laine, comme un berger. Un bâton à la main, sous la conduite d'un guide, elle suivait les chemins tortueux delà province, acceptant gaiement toutes les aventures, tous les accidents de cette fuite éperdue à travers les hallierset les buissons. Il lui fallut, un jour, traverser un petit cours d'eau, sur lequel une planche était jetée en guise de pont, d'une pierre à une autre. Un paysan la prit avec lui pour la transporter sur la rive opposée. La planche vacilla et la duchesse et le paysan tombèrent dans l'eau. Mais au château, qu'elle venait de quitter, elle put changer de vêtements. Près de Nantes, craignant que la peau blanche et fraîche du bas de ses jambes ne la fît reconnaître sous ce déguisement, elle enduisit ses pieds, jusqu'au-dessus des chevilles, de la boue du chemin, afin de ressembler en tout à un jeune paysan.
Si habilement qu'elle se fût travestie, néanmoins, elle aurait pu, maintes fois, être surprise, parce que sa présence en un lieu soulevait toujours des empressements compromettants. Mais, entre les fonctionnaires, il y avait une sorte d'entente commune à ne la point distinguer, à ne la point dénoncer. Paysans, bourgeois, curés, chacun s'empressait delà recevoir, et ainsi elle put arriver jusqu'au lieu d'asile que lui avaient ménagé, à Nantes, Mlles Duguigny. Durant cinq mois elle demeura introuvable dans cette retraite. Cependant, Deutz, le juif converti, Deutz, cachant son origine et ses mauvais desseins sous le nom de baron de Gonzague, put arriver jusqu'à elle, et, le lendemain, le préfetDuval et le général Dermoncourt étaient avertis et la maison, où elle se dérobait, signalée aux fonctionnaires du gouvernement. Thiers, le ministre de l'Intérieur à cette époque, avait fait son marché avec le traître. La maison fut investie, les rues voisines barrées ; et, chose inconcevable, malgré deux jours d'investigation fébrile et la démolition de quelques murailles, la police ne découvrait rien. Dans un petit réduit, derrière une plaque de cheminée, la princesse s'était claquemurée avec ses amis, Mlle de Kersabiecetle comte de Ménard qui ne l'avaient point quittée. On était au mois de novembre. Si les gendarmes, qui veillaient dans la maison, n'eussent allumé du feu dans la cheminée, si la plaque n'eût été rougie par la flamme, la police, lassée peutêtre, eût abandonné ses recherches infructueuses. Or, la chaleur du feu étouffait les prisonniers derrière la plaque; il était temps qu'ils sortissent. Quand la princesse se livra, sa robe était brûlée, et il y avait trente-six heures qu'elle et ses compagnons n'avaient pas mangé. « Si vous ne m'aviez fait une guerre à la Saint-Laurent, dit-elle au pré-
fet en sortant de sa cachette, vous ne nous auriez pas eus sitôt. »
Elle fut conduite à la citadelle de Blaye, emportant son bagage contenu en un mouchoir. Quant à son argent, treize mille cinq cents francs, qu'elle possédait dans la poche de son tablier, elle le distribua à son entourage. L'histoire de sa captivité serait trop longue à narrer. Cette captivité fut cruelle. Le colonel Chausserie, homme d'honneur^ à l'àme généreuse, le premier gouverneur de la citadelle, fut remplacé par le général Bugeaud, soldat héroïque, mais surveillant terrible, ne connaissant que la consigne du soldat. Louis-Philippen'eul jamais la générosité d'un parent qui avait reçu les bienfaits de la jeune princesse, alors qu'elle était puissante au pavillon de Marsan. Il épuisa contre elle, qu'il redoutait par-dessus tout, les mesures les plus odieuses. Aussi bien, ce fut, à ce momentlà, une guerre violente de plumes, entre les partisans de Louis-Philippe et ceux de Marie-Caroline. La Gazelle de France^ la Quolidienne, se signalèrent entre les feuilles légitimistes par leur zèle ardent à défendre Théroïque prisonnière. Chateaubriand écrivit sa brochure célèbre oij, s'adressant à la mère de Henri V, il disait : Madame^ votre fils est mon roi ! Les diatribes s'envenimèrent, les persécutions du gouvernement se resserrèrent lorsque Louis-Philippe, apprenant que la princesse était enceinte, la voulut déshonorer par la divulgation de cet état. Il laissa produire contre elleles inventions les plus humiliantes, comme si, dans ses aventures et ses chevauchées vendéennes, elle avait cédé à une intrigue amoureuse K A bout de forces, à la
1. Le dernier lome des Mémoires de la comtesse de Baigne aggrave toutes les calomnies, débitées alors contre la duchesse de Berry. La vieille dame, en ses mémoires, écrit avec la plus
MARIÉ-CAROLINE, DUCHESSE DE BERRY ôl
fin, désespérant de recouvrer sa liberté, si elle ne la provoquait par un aveu retentissant, elle se résolut à dénoncer sa grossesse, et en même temps, le mariage contracté secrètement, pendant son séjour en Italie. Il y eut envers elle, aussitôt, un grand refroidissement dans le parti royaliste. Bien peu de ses partisans lui restèrent fidèles. Les plus fermes contestèrent la véracité de sa déclaration, l'existence même de la grossesse. La Quotidienne se rangea courageusement du côté de la princesse. On y lisait :... « Et quelle serait la susceptibilité qui pourrait être blessée d'un acte dont nous trouvons tant d'exemples dans l'histoire des personnes royales ? Mademoiselle, la grande demoiselle, petite-fille de Henri IV, épousa secrètement Lauzun, lorsqu'un mariage public lui eût été interdit; la duchesse de Berry, fille du régent, fut mariée secrètement à Rioms, son écuyer; la princesse de Conti et tant d'autres qu'il serait trop long de citer, cherchèrent, dans de semblables unions, un abri contre les dan-
parfaite inconscience que cette grossesse clandestine n'était pas la première ; que depuis la mort du duc de Berry, sa veuve en avait eu bien d'autres ; que pour celle-ci, avant de la déclarer, on lit rechercher, en Europe, un gentilhomme qui voulut bien accepter cette paternité, en se déclarant le mari de la princesse. Ce mari, ce fut la fameuse comtesse du Cayla, qui tut chargée de le découvrir, et qui y parvint, grâce aux arguments fournis en bonnes espèces sonnantes, par l'intrigant Ouvrard. Le comte Hector de Lucchesi-Palli, (ils du prince del Campo-Franco, jeune homme de belle figure, mais fort débauché et perdu de dettes, consentit à ce marché. La vérité est autre. Le comte de Reiset, qui a écrit la vie de Marie-Caroline, a produit, en son ouvrage, le te.tte de l'acte de mariage, contracté par la princesse, et déposé aux archives du Vatican à sa date, le li décembre 1831. Cet acte et de plus des lettres de Marie-Caroline et du comte Hector, conservées dans les papiers déposés au château de Brunsée, château laissé à ses enfants par la princesse, attestent la véracité des déclarations de l'infortunée prisonnière de Blaye et détruisent les assertions calomnieuses de la comtesse de Boigne.
gers du monde. Si nous voulions regarder hors de notre pays, nous trouverions un nombre infini de ces mariages connus sous le nom de mariages secreis, mariages de la main gauche^ mariages de conscience, et ils n'ont jamais porté la plus légère atteinte à la réputation des princesses qui se soumirent à ces conditions de notre faible humanité. »
On n'eut pas pitié d'elle. Sa santé était chancelante. Sa grossesse se développant, son état s'aggrava. Les médecins de Paris, envoyés en consultation, déclarèrent qu'il lui fallait un climat plus doux quecelui de Blaye, enveloppée df s brouillards montant du fleuve. Mais les ministres, le roi peut-être, voulaient rendre plus lourde, sur le nom de leur victime, la honte de cette situation. Ils désiraient qu'elle accouchât en prison, afin qu'au moment de la naissance de î'enfant, elle déclara s'il était légitime ou le fruit d'un hasard. L'infortunée dut dévoiler le nom de son mari, le comte Hector Lucchesi-Palli, le frère des princes del Campo- Franco. Le gouvernement n'en voulait pas davantage. La princesse, n'étant plus que la comtesse Lucchesi, elle avait perdu son titred'Altesse Royale. Ses entreprises, désormais, si elle en tentait de nouvelles, ne seraient plus que le fait d'une aventurière. Elle l'avait bien compris, l'infortunée prisonnière, et c'est pourquoi elle avait résisté si obstinément aux obsessions des émissaires officiels, qui lui faisaient entrevoir sa liberté après un aveu.
L'effet étant acquis, le ministère mit autant de hâte à la faire partir de Blaye qu'il avait mis de résistance à l'y retenir. Cet efTet, d'ailleurs, était désastreux. La famille royale d'Holyrood, installée depuis quelque temps à Prague, était outrée de ce scandale. M. de Blacas, qui avait suivi Charles X en exil, et qui avait alors, sur le vieux monarque,
l'influence qu'il avait eue naguère sur Louis XVI 11, n'était pas homme à adoucir Tirritation de cette vieille cour où le cardinal de Latil avait aussi une prépondérance incontestée. Après la famille royale, ce furent les grandes familles de Taristocratie qui abandonnèrent la malheureuse femme. Aucune dame ne la voulut accompagner en Sicile. « Nous aurions suivi partout son Altesse Royale ; nous ne voulons point être les dames de la comtesse Lucchcsi. » Le comte de Ménard, ce fidèle ami jusque-là, déclina l'invitation de la princesse qui ne le put emmener à l'étranger. Seuls, les Baufïremont lui gardèrent leur amitié et l'accompagnèrent à Palerme. Là, même, elle ne fut pas libre. Elle voulait aller à Prague retrouver ses enfants, reprendre contact avec ses vieux parents qu'elle avait aimés, qu'elle aimait encore. Il lui fallut des négociations difficiles, pour sortir de Sicile, s'engager sur les routes d'Italie, et encore elle dut séjourner à Florence et à Ferrare, jusqu'à ce que l'empereur d'Autriche lui eût ouvert les barrières de l'Allemagne.
A quelle inspiration obéissait la cour de Vienne ? Était-ce à l'influence de Louis-Philippe qui redoutait toujours l'audacieuse témérité de sa jeune parente ; était-ce aux suggestions des familiers de Charles X, qui cherchaient à rompre avec la jeune femme, maintenant déchue de son rang royal? Peutêtre !... Et puis ces vieux Bourbons étaient jaloux du prestige que, malgré tout, IMarie-Caroline avait acquis en se mettant à la tète du parti légitimiste. C'était vers elle que, dorénavant, les regards de la jeunesse royaliste se tourneraient, et non vers le vieux monarque, et non vers le dauphin, le duc d'Angoulême, tout confit en dévotion, n'attendant plus rien des événements de ce monde. Enfin, ils comprenaient bien, tous, à Prague, que la jeune
mère revendiquerait son droit, tiré de la nature, sur l'éducation donnée au jeune roi Henri V, et, de plus, voudrait faire reconnaître sa majorité ; les princes, d'après la loi française, étant majeurs à treize ans. De son côté, Marie-Caroline prévoyant, sur tous ces points, la mauvaise volonté de la famille royale et les suspicions des conseillers du roi, Blacas et Latil, avait appelé à son aide le vicomte de Chateaubriand, qui venait de se déclarer, si éloquemment, le sujet de Henri V. Le noble écrivain se dévoua, quoiqu'il n'eût aucune espérance de satisfaire aux désirs de la jeune mère. Il la rencontra à Ferrare où elle attendait, tout à la fois, les passeports de l'Autriche et les lettres de Prague, Chateaubriand, près du vieux roi, ne réussit à rien, ni sur la direction à donner à l'éducation du petit prince, ni sur la déclaration de la majorité. Charles X demanda un brouillon de cette déclaration; ce fut tout. Et il fut décidé que Marie-Caroline n'entrerait pas en Allemagne. Le roi, le dauphin, la dauphine, iraient à sa rencontre jusqu'à Léoben oîi on lui amènerait ses enfants.
A ce moment-là, à Ferrare, Chateaubriand a laissé d'elle un portrait qui met en relief tout ce qu'avait de bizarre, d'original, et d'entraînant cette jeune femme que l'histoire ne pourra laisser tomber dans l'oubli... « La princesse était extrêmement drôle, écrit-il. Elle portait une robe de toile grisâtre (septembre i833), serrée à la taille ; sur la tête une espèce de petit bonnet de veuve, de béguin d'enfant ou de pensionnaire en peinture. Elle allait çàet là, comme un hanneton ; elle courait à l'étourdie, d'un air assuré, au milieu des curieux, de même qu'elle sedépêchaitdans les boisdela Vendée. Elle ne regardait et ne reconnaissait personne. J'étais obligé de l'arrêter irrespectueusement par
sa robe, ou de lui bai'rer le chemin, en lui disant ; « Madame, voilà le commandant autrichien, l'officier en blanc ; Madame voilà le commandant des troupes pontificales, Tofficier en bleu; Madame, voilà le prolégat, le grand jeune abbé en noir. » Elle s'arrêtait; disait quelque mots en italien ou en français, pas trop justes, mais rondement, franchement, gentiment, et qui, dans leur déplaisance, ne déplaisent pas. C'était une espèce d'allure ne resseniblant à rien de commun. »
Résignée et découragée à la suite de toutes ces déceptions, Marie-Caroline décida de fixer sa vie en un lieu où tous les souvenirs irritants et désolants de son passé ne viendraient plus troubler son existence. Elle acheta un palais à Gratz, capitale de la Styrie, située dans une plaine fertile, sur le bord de la mer. Près de Gratz, elle acquit une terre, Brunsée, qui devint son Rosny, oi^i, dans le château, elle fit transporter les tableaux et les objets précieux qu'elle avait accumulés dans son ancienne résidence française. Et avec son goût inné pour tout ce qui était beau et élégant, elle rendit son palais et son château, aussi beaux que l'était à Paris le pavillon de Marsan. Pour se venger de son cher oncle, le roi Louis-Philippe, elle avait placé dans un de ses salons, sur une table, un album contenant un croquis, dessiné en 1828 par le monarquecitoyen, avec une dédicace flatteuse pour la nièce qu'il avait si outrageusement persécutée.
La vie de la princesse à Gratz fut aussi active qu'autrefois à Paris ; sa bienveillance aussi généreuse. Elle lisait tout ce qui s'écrivait en France, s'intéressait à toutes les manifestations de l'art français, et ne s'habiiiait qu'avec des étoffes venues de France. Elle voulait rester française. Sa maison ne fut composée que de gentilshommes français ;
sa domesticité que de Vendéens. Son cocher avait été blessé au « Combat du chêne », et ainsi que l'a écrit Chateaubriand... « l'avenir la prendra à son gré, en dépit des personnes correctes et des sages couards ».
Aux dernières années du dix-huitième siècle, l'un des plus beaux hôtels, et peut-être le plus aristocratique du faubourg Saint-Germain, était celui des ducs de Maillé, noble et illustre famille de Touraine, apparentée aux plus anciennes delà vieille noblesse. Ouelques-uns des membres de cette famille ducale étaient attachés aux services de la cour, à Versailles ; et tel fut leur dévouement que^, les princes étant sortis de France, les Maillé ne les abandonnèrent point et, durant l'émigration, on vit, près du comte d'Artois, le duc, son ami, qui devint un des gentilshommes du prince, lorsqu'il fut le roi Charles X.
Aucune des doctrines delà Révolution ne trouva un Maillé comme partisan. Point d'alliage compromettant n'exista jamais entre leurs principes de monarchie absolue et ceux de monarchie constitutionnelle. Ces grands seigneurs étaient aussi intransigeants que les princes émigrés; et la jeune
1. Bibliographie. — Chateaubriand, Mémoires ; comtesse de Boir.NE, Récils d'une lante ; de Broglie, Soui>enirs : Gvizor, Mémoires ; de Barante, Mémoires ; Philarète Ciiasles, Mémoires ; docteur Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris ; Brifaut, Réciis d'un vieux parrain; le journal la Minerve.
duchesse de Maillé, avant la Révolution, dame du palais près de la reine Marie-Antoinette, était blâmée dans sa famille même, pour avoir accompagné l'infortuné souverain à rÀssemblée, le jour où le roi Louis XVI y vint prêter serment à la constitution nouvelle de la monarchie.
Dans ce milieu intraitable naquit, en 1795, Claire-Clémence Henriette-Claudine, qui devait épouser, un jour, le jeune marquis de Castries, fils du duc. La vieille duchesse de Maillé maintenait autour d'elle des habitudes sévères. En son salon, les conversations étaient graves, tournant autour d'idées sombres ou mélancoliques. Les événements terribles de la révolution avaient répandu une tristesse indélébile sur les témoins de ces faits tragiques ; et Mlle de Chastenay, en ses Mémoires, ne manque pas de mentionner avec quelle appréhension elle allait rendre visite à cette maussade douairière. Néanmoins, le caractère de la petite fille, qui venait de naître, ne se ressentit point de ce voisinage, de cette sujétion morose. Elle était étourdie et légère, racontent ceux qui la connurent, rieuse, charmante, toute de gaieté et d'esprit, surtout jolie, et puis coquette. Blonde, plus que blonde, la chevelure d'un ton fauve éclatant, avec un teint sur lequel une santé bien épanouie imprimait la douce rougeur de la jeunesse, elle était éblouissante et, là o\j elle passait, elle laissait d'impérissables souvenirs. Sans doute, elle n'eut pas, comme les jeunes filles de cette époque, les héroïnes du monde nouveau élevé sur les ruines de l'ancien, des plaisirs qui pussent contenter ses fantaisies et satisfaire à ses rêves. On ne la vit jamais dans les fêtes impériales. Mais elle sut réagir contre la monotonie de ses jeunes années, en ses déplacements à Lormoy, château de sa famille, « bâti
tout de travers », écrit Brifaut, plus agréable et plus commode que luxueux, où les fleurs abondantes composaient un décor séduisant. C'était à quelques lieues de Paris, près de Lonjumeau ; et chaque fois que la famille de Maillé s'y installait, les amis arrivaient y assister aux lectures des nouveautés du jour, ou aux comédies que Ton y jouait. Au milieu de cette haute société, se recrutait une troupe d'acteurs bénévoles, qui, suivant la mode, organisaient des spectacles fort divertissants. Les pièces étaient choisies dans le théâtre de Molière, de Marivaux, de Destouches, de Dancourt, ou des auteurs contemporains, Alexandre Duval et Picard. Pour les grands rôles de Molière, Alceste du Misanthrope^ par exemple, on demandait le secours des acteurs distingués du Théâtre- Français, Lafon plutôt qu'un autre, et le divertissement marchait à souhait. Brifaut, qui, en ses récits, narre avec détails ces fêtes recherchées, y tenait un rôle aussi, et on comprend, à ses descriptions, quel devait être l'agrément de ces soirées littéraires, de ces distractions intelligentes où chacun apportait la somme de ses efforts et de sa bonne volonté.
Malgré la tenue rigide de l'intérieur des Maillé, le caractère expansif et enjoué, rieur et envolé de la jeune fille de la maison se démontrait dans toute son ardeur; et elle dut plaire, tout de suite, aux jeunes gens qui la pouvaient approcher, à ceux que leurs relations mettaient en contact avec sa famille. Ce fut le descendant des Castries, portant un nom digne de s'unir au sien, le jeune marquis de Castries, forcé, comme tous les fils de la vieille noblesse, par Napoléon, à prendre rang parmi les officiers de ses armées, ce fut celui-là qui obtint sa main.
Les Castries étaient originaires du Languedoc, et les derniers représentants de cette famille s'étaient brillamment illustrés. Le grand-père du marquis était le maréchal, dont la vie traversa tout le dix-huitième siècle, au service de Louis XV et au service de Louis XVL II émigra, suivit les princes, et à l'étranger il se mit à la remorque du comte de Provence, qui en fit son ministre de la Guerre, lorsqu'il se déclara roi légitime, sous le nom de Louis XVIII. Le fils du maréchal escorta La Fayette en Amérique, et, revenu en Europe, accepta de l'Angleterre le commandement d'un corps d'émigrés, qui fut débarqué en Portugal. Député aux Etats généraux, il avait eu, avec le comte de Lameth, une altercation qui provoqua un duel ; ce qui l'avait rendu célèbre. En 177<S, il avait épousé Marie-Louise Philippine de Bonnières, fille du duc de Guines, magnifique seigneur, dont la mémoire fut longtemps persistante dans la belle société de Londres où il avait été ambassadeur, ainsi qu'à Berlin oij son esprit, corroboré de son orgueil nobiliaire, en imposa, plus d'une fois, au grand Frédéric. A la Restauration, ce Castries obtint le titre de duc héréditaire et pair, que Louis XMII choisissait parmi ses fidèles gentilshommes.
Tant qu'il vécut, son fils, né en 1787, ne porta, suivant les lois de la noblesse, que le titre de marquis; et ce fut lui, fils du duc et de Mlle de Guines, qui donna son nom à la belle jeune fille, issue des Maillé. Dans ses campagnes, à la suite de Napoléon, le jeune marquis fut fait prisonnier en Russie, en i8i3. Il avait alors vingt-cinq ans, et il était sous-lieutenant dans une compagnie de gendarmes de la garde. Le gouvernement de Louis XVII I lui conféra le grade de colonel et lui
donna le commandement du 4'' régiment de chasseurs à cheval. Ni lui, ni le duc, son père, qui vécut jusqu'en 1842, ne furent attachés à la cour des Bourbons. Ainsi que d'autres grands seigneurs, et pareils aux La Trémoille, ils se contentaient d'être fervents royalistes, sans être courtisans. L'état de soldat leur convenait mieux qu'une charge de cour. Ils préféraient porter Tépée plutôt que les insignes d'un familier obséquieux. Mais, aux siècles précédents, sous Louis XIV, alors que l'on ne comptait, dans l'aristocratie, que si l'on remplissait une fonction près d'un prince, une Castries se fit remarquer parmi les dames d'atourde la duchesse d'Orléans. Saint-Simon en a tracé un portrait trop joli, pour qu'il soit omis. Ne fût-ce pas, d'ailleurs, une aïeule du marquis ?
« Mme de Castries, écrit Saint-Simon, à la date de 1696, était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé dans un médiocre anneau ; ni derrière, ni gorge, ni menton ; fort laide, l'air toujours en peine et étonné ; avec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. Elle savait tout : histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paraissait qu'elle sût mieux que parler français ; mais son parler avait une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce, jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n'est propre qu'aux Mortemart. Aimable, amusante, gaie, sérieuse ; toute à tous, charmante quand elle voulait plaire, plaisante naturellement avec la dernière finesse, sans le vouloir être, et assénant aussi les ridicules h ne jamais les oublier; glorieuse, choquée de mille choses avec un ton plaintif, qui emportait la pièce ; cruellement méchante quand il
lui plaisait et fort bonne amie; polie, gracieuse, obligeante en général ; sans aucune galanterie, mais délicate sur l'esprit et amoureuse de l'esprit où elle le trouvait à son gré ; avec cela, un talent de raconter qui charmait, et quand elle voulait faire un roman, sur-le-champ, une source de production, de variétés et d'agréments, qui étonnaient. Avec sa gloire, elle se croyait bien mariée par l'amitié qu'elle eut pour son mari. Elle l'étendit sur tout ce qui lui appartenait ; et elle était aussi glorieuse pour lui que pour elle: elle en recevait la réciproque et toutes sortes d'égards et de respect. »
Quoique indépendants, les Castries étaient fort bien accueillis par les princes et, à la première Restauration, lorsque les commandements des grandes divisions territoriales furent partagés entre les officiers de l'émigration, le duc fut envoyé en Normandie, qu'il s'efforça de garder fidèle à Louis XVIII, au retour de Napoléon de l'île d'Elbe. L'élan impérialiste fut plus fort que son autorité, plus irrésistible que sa volonté. La Normandie lui échappa. Il passa en Angleterre, et de là rejoignit à Gand le roi avec lequel il rentra à Paris, en i8i5. Il reprit alors ses fonctions de pair, sans vouloir davantage.
Veuf, il se remaria, épousa une Anglaise. Il y eut, dès lors, une duchesse de Castries et la jeune marquise dont la beauté annihilait toutes les prétentions de ses rivales. Le duc, pair héréditaire, installé à Paris, ouvrit les salons de son hôtel aux partisans de la monarchie absolue, à ceux dont les convictions reflétaient celles du comte d'Artois, qui avait sa politique personnelle, en opposition à celle du roi. En ces soirées, on ne remarquait que
LA iMAROUlSE DE CASTRIES 65
raristocralie la plus pure et la plus orthodoxe. Vous y eussiez coudoyé les Vérac, les Sérent, les \'audreuil, nommé gouverneur du Louvre, les Beaurepaire, les Noailles, les Choiseul-Praslin, les d'Harcourt, les Fitz-James, marchant, dit Brifaut, « le front haut, affectant la superbe et le dédain avec des gestes impérieux que sa grande taille ren" dait impressionnants » ; et le marquis de Lévis, dit encore Thistoriographe de ces réunions aristocratiques, « toujours soigné, poudré, tiré à quatre épingles », et le jeune Soslhène de Larochefoucauld l'élève de l'abbé Legris-Duval, et le marquis d'Ecquevilly et le vicomte de Dampmartin, et du Bouchage et La Bourdonnaye, et de Caslelbajac et de Puymaurin, ces deux derniers, députés de Toulouse portant, au Conservateur de Cliatcaubriand, l'acre venin de leur haine contre la politique du moment; et de Bouville, qui avait accusé le gouvernement d'avoir favorisé lévasion de La Valette, et de Vaublanc, devenu célèbre par la phrase de son discours sur l'amnistie, s'écriant : Oiii^ la France vent son roi! d'autres encore, un Cossé- Brissac, un Simiane, le prince de Poix et quelques plébéiens, comme Bellart et Bergasse, dont les idées rétrogrades donnaient accès à leur roture parmi tous ces nobles seigneurs.
« Pour se faire une idée du gentilhomme d'autrefois, écrit Brifault, il suffisait de connaître le grand chef de la grande maison d'Uzès. Bon, mais brusque; franc et loyal, attaché aux habitudes traditionnelles du siècle où il était né ; fidèle aux lois de l'honneur et de la justice ; conservateur consciencieux de ce feu sacré qui ne brûle que dans les cœurs nommés retardataires ; il ne pouvait ni se résoudre à plier sous lejoug des mœurs nouvelles,
ni accepter, sans se plaindre, la position équivoque que nos diverses révolutions lui avaient laite. De là, son peu de goût pour une société dont les tendances contrastaient si fort avec les siennes, et qui avaient amoindri son rôle politique. De là, son besoin d' « isolement qu'il n'expliquait pas, mais qu'on devinait. Aussi passait-il. dans ses terres, la plus grande partie de l'année. » Et beaucoup de ceux, cités plus haut, ressemblaient à ce vieux et illustre gentilhomme.
Si on avait voulu conduire une enquête sérieuse parmi ces représentants de la haute noblesse, qui sait si l'on n'eût pas découvert des complices aux conspirateurs qui, sur le bord du fleuve, allaient, en des conciliabules secrets, préparer la campagne de laquelle devaient sortir la déposition de Louis XVIIl et l'élévation au trône du comte d'Artois, « ce monarque des choses futures », comme on se plaisait à le nommer ? Mais, parmi eux, on n'eût trouvé aucun contradicteur aux entreprises des missionnaires qui couvraient les provinces de prédications furibondes, enrôlaient, en leurs confréries, les jeunes vierges de la ville et des champs et leur faisaient chanter des cantiques où l'enthousiasme de l'amour divin et la réprobation des impies étaient décrits en mots de flamme et toujours incongrus '. Et pas davantage, ces
1. « Si vous voulez avoir une idée juste de ces poésies sacrées, écrivait la Minerve, en février 1819, lisez le septième couplet du cantique sur l'Enfer et notez bien qu'il est chanté par douze vierges.
Apprenez-nous, impudiques, Les douleurs que vous sentez Pour vos transports frénétiques, El vos sales voluptés.
Dites-nous, dites-nous, Ouels tourments endurez-vous?
ultra-royalistes n'auraient formulé un blâme contre les Jésuites, qui, à Saint-Acheul, près d'Amiens, avaient ouvert un collège où ils recevaient les Jeunes fils de la noblesse, et par des pratiques minutieuses, frisant l'idiotisme, faussaient leur entendement et l'élan de leur cœur'. Là, dans cette so-
« Je nose vous citer celui qu'on fait chanter à de jeunes vierges sur le sacrement du mariage, parce qu'il pourrait tomber sous les yeux de la vôtre. -\e voit-on pas des préfets, en grand costume, et des juges, en robe rouge, porter sur leurs épaules des croix d'un poids et dune dimension énormes, comme s'ils voulaient faire laveu public qu'ils ont péché dans l'exercice de leur fonction .* »
1. Voulez- vous revoir, écrivait encore la Minerve, en février 181Î), les saints usages, les saintes cérémonies du quinzième siècle ? Venez au collège de Saint-Acheul, près d'Amiens, rjuGn a transformé en petit séminaire, afin de le soustraire aux règlements de l'Université. C'est dans cette humble retraite que cinq cents élèves, parmi lesquels on compte beaucoup d'enfants des premières familles de France, viennent puiser les principes régénérateurs qui les mettront, pour jamais, à l'abri des attaques du démon et du monde, ouvrage du démon. Quel spectacle enchanteur 1 L'on voit tous les jours, à 2 heures, ces jeunes élèves se rassembler, un chapelet à la main, et en défiler pieusement les grains, en récitant cinquante paler et cinquante ave. Les plaisirs mêmes ne les dispensaient pas de ce devoir sacré. Quelquefois, en revenant de la promenade, un saint enthousiasme s'eraparant des élèves ou de ceux qui les conduisaient, chacun armé de son chapelet, aux yeux des passants étonnés, retourne vers le saint asile, en bénissant le Seigneur. C'est dans cette maison que vous retrouverez les rosaires, les scapulaires, les cilices même qui déguisent leur modeste piété et les fouets ensanglantés de la discipline que le pécheur emploie pour dompter les rébellions de la chair. Les classes sont souvent interrompues et sanctifiées par la prière. Lorsque l'heure sonne, il se fait dans la maison un signe de croix général. On y tient beaucoup à Vangelu.*;. .lo n'oserais cependant garantir ce que plusieurs personnes m'ont assuré, qu'on vit, un jour, un élève des Jésuites passant sur une i)lace publiijue d'Amiens, au moment où l'on sonnnil Vangelus, se mettre à genoux dans la boue. Les confessionnaux ne sont jamais vides. On célèbre toutes les fêtes supprimées, .sans compter la fête du Sacré-Ca-ur, qui revient tous les mois. Cependant, on n'ose ()as fêter publiquement la Saint-Ignace. Si vous voulez visiter cette maison, prenez garde de vous y présenter dans le temps des retraites, car, alors, on n'y reçoit pas
ciété réunie à l'hôtel de Gastries, il n'y avait qu'un cri contre le favori du roi, le ministre Decazes ; il n'y avait qu'un haro contre la loi des élections, mise en discussion. On louait, contre le ministère du duc de Richelieu, les efforts de Villèleet de Corbière. Decazes, pour eux, n'était qu'un traître. La comtesse de Boigne, en ses récits, raconle que le prince de Poix, en une soirée chez le duc, se trouvant lace à face avec le ministre, l'aborda par ces mots: Bonsoir, traître. Et, comme Decazes, se relirait interloqué de cette apostrophe, marquant son indignation de tant d'acrimonie, le prince de Poix, qui ne brillait ni par l'à-propos, ni par l'esprit, ajouta : Que voulez-vous ! Ici, its vous appellent tous comme cela.
Le soir du jour où le roi, obsédé par les intrigues nouées contre son ministre favori, avait cédé aux audacieux et congédié celui qui possédait sa confiance et toute son affection, un valet de pied se présenta chez le duc de Gastries de la part de Louis XMllet, avec un portrait du monarque, remit au gentilhomme le magnifique ouvrage de Daniel sur l'Inde, orné des plus belles gravures. Le duc, couché, ne comprit rien à cette faveur subite. Quelques heures après, nouveau réveil du personnage, à qui on apportait, toujours de la part du roi, un médaillersuperbe, rehaussé de couronnes ducales, et contenant des médailles en or, frappées depuis la Révolution. Le duc se frottait les yeux, étonné de cette munificence royale à laquelle il n'était point habitué, se promettant d'aller, le len-
]es étrangers. Elles ont lieu deux ou trois fois par an. Pendant deux jours, il n'y a presque plus d'études. Les jeunes gens ne sont ocxupcs que de prières et de méditations. Les jeux sont interdits. Il faut, durant les récréations, se promener silencieusement, l'âme pleine du ciel, et le ca-ur en extase.
demain, remercier le prince de sa bienveillance et de ses bontés. Hélas! sans tarder, on vint dans la même nuit, réclamer tous les présents apportés et destinés, non pas à lui, mais au duc Decazes, qui, depuis la veille seulement, avait reçu ce haut titre de noblesse. Les gens du roi. trompés par la consonnance du nom. et pas encore avertis, avaient commis l'erreur; et l'infortuné duc de Castries, qui en était victime, au lieu de se réjouir de ses cadeaux superbes, n'eut pas même la consolation de récupérer les louis d'or, qu'il avait fait distribuer aux valets des Tuileries.
En ces fêtes, la jeune marquise de Castries était admirée et choyée autant que la comtesse de INoailles, cette gracieuse femme, qui fut l'héroïne du Dernier des Abencérages : cette musicienne et chanteuse applaudie, dont les danses étaient aussi élégantes que les chants étaient doux ; Aspasie, dans tous ses charmes, écrit Mlle de Chastenay. Et quand même, lorsque Mme de Castries entrait dans un salon, il n'y avait plus d'yeux que pour elle. Soii aimable caractère, sa gaieté, donnaient l'essor à toutes les joies, et la politique repliait ses voiles attristants devant ses rires et l'enivrement de sa causerie. A la ville, comme aux champs, lorsqu'on jouait la comédie, elle y prenait part soit comnie actrice, soit comme assistante, « armée de deux yeux les plus agaçants et les plus fiers », aussi e.xperte que sa belle-sœur, la duchesse de Maillé, à faire valoir l'esprit d'un rôle, aussi sémillante que Mme de Chatellcux, ou Mme de Nansouty, aussi intéressante que toutes celles quicc^nposaientla troupe comique des châteaux voisins de Paris. Lorsqu'on ne jouait pas la comédie, les jeunes dames, agréables chanteuses, se faisaient
accompagner par la guitare etchanlaienl la romance à la mode dont voici les couplets :
Preux chevalier, la gloire vous appelle ; L'honneur vous dit de marcher sous sa loi ; Vous le jurez ; vous lui serez fidèle. Preux chevalier veut mourir pour son roi !
Au loin, déjà, la trompette sonore Dans tous les cœurs a causé grand émoi ; Chant (lu départ vous le redit encore : Preux chevalier veut mourir pour son roi !
Adieu plaisirs, amours, charmante amie, Adieu ces lieux où je reçus ta foi ; Cache tes pleurs, idole de ma vie.
Preux chevalier veut mourir pour son roi !
Le chevalier, sous la blanche bannière, Brûlant dardeur, au loin répand l'effroi En affrontant les hasards de la guerre ; Preux chevalier veut mourir pour son roi !
L'air retentit du cri de la victoire.
Et du vainqueur tout a subi la loi.
Il fut heureux par l'amour et la gloire. Le chevalier qui servit bien son roi.
Faisait-on une lecture près d'une table éclairée d'une haute lampe? Chateaubriand avait-il consenti à ouvrir les cahiers où étaient renfermés ses derniers ouvrages '? toutes les jeunes dames se pressaient autour du lecteur pour se mieux livrer à leur émotion. Et lorsque Chateaubriand avait achevé sa lecture, et furtivement essuyait une lai^e, qui avait perlé sous sa paupière, en détaillant les épisodes les plus tendres de son œuvre, quelques dames de son entourage s'approchant de lui timidement, lui offraient une tasse de thé.
« Je VOUS en demanderai », répondait le poète; et aussitôt tontes d'aller chercher, qui la théière, qui la tasse et la cuillère, qui le sucrier et de les lui apporter, se disant de lune à l'autre : ma chère, il veut du thé ; il veut du thé. Madame de Chateaubriand appelait ces belles mondaines les Madames de son mari;, et dans le nombre figurait, il n'en faut point douter, la jeune marquise de (^astries que, naguère, à Lormoy, lorsqu'elle était enfant, il avait fait sauter sur ses genoux.
C'est que les causeries des salons avaient changé de but et de sujet. Les bulletins de nos victoires, les grandes charges de cavalerie, les massacres de nos ennemis n'agitaient plus les âmes féminimes. Les beaux officiers avaient cédé la place aux poètes, voire même aux philosophes. Les moustaches finement relevées en crocs, les culottes bien collantes des hussards n'avaient plus l'attrait d'un éloquent sonnet, d'une satire ou d'une scène de drame. L'intelligence, démontrée en une œuvre littéraire, possédait le prestige que n'avait plus la bravoure de l'officier.
En ces soirées intimes triomphait notre héroïne, plutôt qu'aux grands bals de la cour, maussades et tristes, peuplés des figures rébarbatives des vieilles émigrées, revenues d'Angleterre ou d'Allemagne, vêtues, comme la duchesse d'Angoulême, de robes maladroitement façonnées. Mais, dès que fut marié le duc de Berry, il y eut, à l'Elysée- Bourbon, des fêtes joyeuses où la marquise de Castries sut faire valoir toute sa distinction, toutes ses grâces, toute la beauté de sa jeunesse. Près d'elle, autour d'elle, on éprouvait une sorte d'enchantement. On la voyait entrer légère, presque aérienne, se glissant au milieu des autres dames, fascinante en sa démarche, en sa physionomie
expressive où l'on ne discernail que le contentement de soi et le bonheur de vivre. « Elle représentait, nous dit Philarète Chasles, la tradition échevelée et pimpante de i8i5, l'essai rapide, séduisant et fou de la régence française, »
C'était l'époque où de Balzac, venu à Paris pour y faire sa fortune d'écrivain, lâchait d'attirer sur lui le regard des femmes; en toutes ses créations, les encensant, les exaltant, les divinisant, elles lui rendaient le culte qu'il désirait d'elles. Toutes lui savaient gré de prolonger indéfiniment, chez elles, l'âge d'aimer, et ce qui est mieux encore, l'âge d'être aimées. Quelles qu'elles soient, victimes de leur faiblesse ou de leur infidélité, elles ne sont, en ses grandes pages d'imagination, toujours que des victimes. Il les plaint, ne les accuse jamais. La faute n'est point en elles. Alors, comme jadis Chateaubriand, elles l'entouraient et s'humiliaient devant lui. Lîalzac se laissait faire. Il aimait cet encensement des salons où l'avait introduit son ami, le duc de Fitz-James, parce qu'il en tirait avantage. Faire parler de lui, de quelque manière que ce fût, il n'avait point d'ambition plus vive. Ne le vit-on pas, pendant tout un hiver, lorsque la renommée de son nom faiblissait, s'installer, les jours d'opéra, dans une grande avant-scène, en habit de soirée, gilet blanc, adorablement peigné, toute sa personne parfumée, portant en main une canne à pomme d'or, sa canne devenue légendaire, et parader pour la galerie, qui le lorgnait? On discourait sur lui dans les journaux; il triomphait encore; il était heureux. « Il fut un moment, écrit un de ses amis, Léon Gozlan, où les journaux s'occupèrent beaucoup de Balzac; mais ils le firent, comme ils font tout, c'est-à-dire vite et sans réflexion. Ils ne par-
L\ MARQUISE DE CASTRIES 7ii
lèrent que de ses cheveux, de ses bag-ues, de sa canne. Il fut le « lion » de la quinzaine, mettons de Tannée, puis le laissèrent, après l'avoir grossi, exagéré, démesurément enflé. » Que ces enflures outrées, ces admirations excessives pour Técrivain, aient produit l'engouement des coquettes, il faut le croire; et quelques-unes, les plus légères, les plus faibles, les plus entraînées dans le tourbillon mondain et, de ce nombre, notre belle marquise, cédèrent, dit-on, à l'éclat de ce triomphateur, adoré déjà par des rivales à qui elles l'enlevèrent. C'est possible, c'est même probable. Balzac n'avait pas dépassé l'âge où l'homme s'épaissit et se matérialise, loin de s'affiner et de s'idéaliser. Il était encore dans toute l'efllorescence de la jeunesse; elle, dans l'âge des passions les plus ardentes, ne voyait le fécond romancier qu'à travers le prisme de ses créations les plus poétiques et les plus séduisantes. 11 devait l'éblouir.
Cette radieuse existence de coquette fut éphémère. Elle dura quelques années et puis s'effondra sous le heurt d'un événement, trop facile à prévoir, lorsque la femme est belle. L'ennui et le chagrin s'abattent sur les cœurs trop souvent sollicités qui, à la lin, se sont donnés. Chateaubriand, ambassadeur à Rome, écrivait à Mme Récamier en 1828, qu il y avait vu Mme de Castries, mélancoliquement triste, les yeux pleins de larmes, lorscju'il lui avait rappelé les beaux jours de Lormoy. Elle voyageait seule, se rendant peut-être au devant de quelqu'un, comme Mme de Noailles avait été jadis en Espagne au-devant de Chateaubriand revenant de Jérusalem; car Chateaubriand ajoute : « quel isolement ! Et pour qui? »
Le mot de cette énigme se trouve dans un passage des Mémoires de Philarète Chasles.
« Rien de plus étonnant dans notre siècle, écritil, et de plus charmant après tout, que de voir, le soir, dans un petit salon des plus simples, meublé à l'antique, avec les tables volantes et les guéridons, les coussins de vieux velours et les écrans du dixhuitième siècle, une femme malade, aux reins brisés, étendue sur sa chaise longue, languissamment^ mais sans afféterie, la figure noble et chevaleresque, le profil plus romain que grec, les cheveux rouges sur un front très élevé et très blanc et représentant exactement ce qu'avait pu être Mme de Parabère, dans sa vieillesse. C'était Mme de Castries, née de Maillé, parente des Fitz-James, des Montmorency, de tout le faubourg le plus blanc. Liée par devant Cupidon avec le jeune Metternich et le suivant à la chasse, elle s'était accrochée à une branche d'arbre, était tombée sur les reins et s'était brisée l'épine dorsale. Un demi-cadavre élégant, voici ce qu'était devenue cette belle, si éclatante de fraîcheur, qu'au moment où elle mettait le pied dans un salon, à vingt ans, sa robe incarnat tombant sur ses épaules, dignes du Titien, elle effaçait littéralement l'éclat des bougies. »
Il est inutile d'insister sur cette peinture ; Mme de Castries ne peut être mieux dépeinte, ni mieux excusée.