‹ Grandes dames du XIXe siècleChapitre 4 sur 8 · CLAIRE LECHAT DE KERSAINT DUCHESSE DE DURAS · texte numérisé non relu

CLAIRE LECHAT DE KERSAINT DUCHESSE DE DURAS

D'après un portrait peint par M"'' Fraser.

Bardoiix, en son volume sur la duchesse de Duras, parle d'un portrait que fit d'elle le baron Gérard ; mais il l'analyse comme l'eût fait un bureaucrate, en un passeport. « Tête de Bretonne, écrit-il, avec des yeux bruns, des cheveux noirs, la taille courte, la bouche petite, le nez bien fait, le front très grand... L'ensemble de la physionomie indique l'intelligence et la volonté. » Ces détails sont beaucoup trop sommaires, et, par la pensée, avec cette nomenclature, on ne peut guère se représenter le visage de l'intéressante duchesse. .Je n"ai pas vu le portrait, peint par Gérard, mais l'estampe que possède la Bibliothèque nationale. Elle y est coiffée d'un turban, à la manière de Mme de Staël, d'énormes boucles de ses cheveux, en touffes.

r BiBLior.RAPHiE. — Bardoux. Mme de Duras ; Ville.main. Souvenirs contemporains ; Hyde i>e Neuville, Mémoires ; Ciia- TEAUBrtLVND, M<'moires d'outre-lombe ; Phosper de Bap.ante, Souvenirs: Sainte-Beuve, Portrails de femmes; Comtesse de Soigne, Souvenirs d'une tanle ; Mlle de Ciiastenay, Mémoires.

émergeant des deux côtés du visage. De grands yeux très doux, le nez, la bouche, comme Técrit Bardoux, sur un menton épais, une physionomie étonnée, un air quêteur, une ombre de mélancolie, répandue sur tous les traits, donnent un caractère exotique à cette figure, qui ne ressemble ni à celles des grandes dames du dix-septième siècle, ni aux aristocratiques et fines silhouettes de celles qui ornaient la cour de Louis XV et de Louis XVI. Oui, certes, elle se rapproche, en ressemblance, de Mme de Staël, que Lamartine a comparée aux robustes filles de l'Helvétie, l'intelligence accenluant cette physionomie masculine; seulement, chez Mme de Duras, des souvenirs douloureux, après les malheurs de sa famille — son père guillotiné comme girondin, en 1798 — ont alangui ce visage viril. Elle paraît plus femme. Sa mère, d'ailleurs, était créole, et elle tenait d'elle cet aspect bienveillant, cette ouverture de générosité et de confiance, qui se manifestait en son lucide regard. Oue reflètent ces yeux souriants, si ce n'est la bonté et la mansuétude? Et c'est ainsi qu'elle resta, durant le cours de sa vie, dans ses relations avec tous ses amis.

Elle naquit à Brest, en 1778, de l'amiral Guy de Coetnenprenn, comte de Kersaint. Fille unique, elle était adorée de son père et, en elle, revivaient les grandes qualités du vaillant marin, qui fut, à la fois, un dévoué serviteur du roi et un amant de la liberté. Ses prénoms étaient Claire. Louise, Bose, Bonne. A douze ans, elle fut confiée aux religieuses qui dirigeaient le couvent de Panthémont où étaient élevées les filles des plus grandes familles de France et de TAllemagne. Là, elle se lia d'une amitié fervente avec deux de ses petites camarades, qui demeurèrent ses amies : Anna de

Dillon, plus tard marquise de La Tour du Pin, el Joséphine de Damas, devenue comtesse de Sainte- Maure. Les pensionnaires de cette aristocratique maison n'étaient pas surveillées de près; et abandonnée à ses instincts de grande curiosité;, Claire de Kersaint lisait, dévorait, absorbait tous les ouvrages que le hasard lui oft'rait. A cette diversité •de lectures, elle dut cette magnanime conception de la vie, cette hauteur de vue, qui la distinguèrent toujours de son entourage, à la cour des Bourbons. Et puis, n'était-elle pas la fille d'un homme, que les égoïstes passions des sectaires du temps n'avaient pu pervertir ? .Mlle de Kersaint montra, de bonne heure, la délicatesse de ses sentiments. Elle n'eut point d'autres inspirations que celle de sa conscience très droite, que celle de son cœur, plein de dévouement et d'ardeur. Ceux qui l'ont aimée, comme Chateaubriand, ont éprouvé la grande douceur de ses relations et l'épanouissement de son âme; ceux qui l'ont fréquentée, comme Villemain, ont admiré la générosité de son esprit, la sûreté de ses amitiés et la bienveillance de ses accueils. Son esprit, écrit Villemain, était pétri « d'élévation et de lumière ».

Privée de la plus grande partie de sa fortune, confisquée sur son père, elle quitta la France avec sa mère, alors démoralisée par les tragiques événements de l'époque, et elles s'embarquèrent pour les colonies, où elles allaient récupérer les restes de la fortune maternelle. Mlle de Kersaint était encore une toute jeune fille, à peine adolescente. Mais les chagrins et le malheur lui avaient donné de la vaillance. Très clairvoyante, malgré son jeune âge, agissant seule, sans sa mère toujours soulTiante, ferme en ses résolutions, elle sut se guider ellemême, au milieu de toutes les difficultés de ses

affaires, et elles revinrent en Europe, presque riches, pour s'établir en Angleterre.

Auj)aravant, elles traversèrentla Suisse; séjournèrent quelques jours à Lausanne ; se firent présenter à Mme de Staël, dont le génie rayonnait déjà d'une célébrité glorieuse. Mme de Staël était l'ort accueillante, surtout pour les descendants des grandes familles françaises, pour ceux dont le nom rappelait des actions d'héroïsme, ou bien une distinction personnelle. Le comte de Kersaint ne lui était point inconnu. Elle savait que l'amiral avait été mêlé aux luttes des Girondins, et elle fut heureuse de connaître sa fille, en qui elle discerna, tout de suite, le grand cœur du père. Mlle de Kersaint devint donc l'amie de Mme de Staël ; et durant sa vie, elle continua sa correspondance et ses relations d'amit'é avec elle K

11 y avait, à cette époque, à Londres, un grand nombre d^émigrés de la haute noblesse française, presque tous pauvres, vivant chichement des bribes de leur ancienne splendeur, ou du produit de leur travail manuel. Riche, Mlle de Kersaint était donc un parti séduisant pour les jeunes gens, fort dépourvus, de cette société; et sa noblesse était parée de l'auréole du malheur. Autour des princes Bourbons, et leur formant une cour, se pres-

1. Mémoires de la comtesse de Boigne, t. II, p. 401. <( Mme de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, a recueillir la succession de Mme île ëlaël. Elle était elle-même enVayée de cette prétention et aurait aouIu qu'on la reconnût, sans qu'elle eût à la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de verdure que Mme de Staël se faisait rés:ulièrement apporter après le déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment entre ses doigts, dans le monde comme chez elle, Mme de Duras avait adopté des bandes de papier qu'un valet de chambre apportait sur un plateau après le café et dont elle faisait des tourniquets pendant toute la soirée, les déchirant les uns après les autres. »

saient ceux qui, naguères, à Versailles, occupaient les grandes charges de la monarchie. Les Durfort étaient de ceux-là, et parmi les Durfort, le jeune comte de Duras, dont les ancêtres avaient brillé à la cour. Quoiqu'elle ne fût point jolie, Mlle de Kersaint plaisait. Il n'y a point de laideur au surplus, chez ceux dont l'ûme est belle. Le visage porte l'empreinte des nobles qualités de la personne, par une grande vivacité dans le regard, par l'expression fine et attirante de la bouche. La sympathie n'est point longue à venir à ceux qui ))0Ssèdent la beauté morale. Ainsi s'offrait, dans la société des Emigrés, cette fdle de Bretagne. Remarquée par le jeune Durfort, qui brigua sa main, elle l'épousa. Et ce mariage fut un vrai mariage d'amour. Les jeunes époux s'aimèrent; leurs premières années d'union, quoique passées en exil, furent embellies de leur mutuelle affection. Deux filles leur naquirent à peu d'intervalle; et lorsque la jeune duchesse de Durfort, bientôt duchesse de Duras après la mort du vieux duc, passa en France, le duc, son mari, restant près du roi exilé, seule, confiante en son habileté et sa persévérance pour obtenir, au moins en partie, la restitution du patrimoine des Duras, ses lettres, adressées à l'absent en Angleterre, sont pleines de ses tendresses les plus caressantes et les plus émues.

Eloignée de lui, elle lui écrivait de Paris, au milieu de ses tribulations, qu'il lui semblait n'être plus autant aimée qu'autrefois. Elle évoquait le temps où il ne pouvait se passer de « sa Claire » ; le temps oij ils partageaient si intimement leurs joies et leurs chagrins. Les lettres, venues d'Angleterre, ne lui paraissaient jamais assez douces, ni assez aimantes, et elle les demandait plus fréquentes. Bardoux n'a publié que quelqucs-

unes des premières lettres de la jeune épouse, mais elles sutfisenl. à faire apprécier la chaleur d'âme, Tenthousiaste affection de l'amante éplorée. Elle allait et venait d'Angleterre en France, tâchait, par ses démarches, et en s'appuyant sur la mémoire de son père, d'adoucir les rigueurs de la police consulaire, et plus tard de la police impériale. L'obstacle, le grand obstacle, auquel elle se heurtait tristement, était la situation du duc, son mari, à la cour des princes exilés. Le duc, malgré l'exemple d'autres grands seigneurs, qui s'étaient ralliés au régime nouveau, s'obsiinant dans sa fidélité aux Bourbons, il n'était point étonnant que le gouvernement impérial s obstinât dans son refus, aux revendications de la jeune femme. Ses deux amies elles-mêmes, avaientcédé à Napoléon. L'une,, la marquise de la lour du Pin, était la femme du préfet de Bruxelles; l'autre, la comtesse de Sainte- Maure, avait obtenu, par sa soumission, la levée du séquestre des biens de sa famille, et habitait sa terre de Bourgogne, où Mme de Duras vint, plusieurs fois, passer des jours agréables. Kn France, la jeune duchesse partageait son temps entre les émigrés rentrés, se montrant dans les salons où la société de la vieille aristocratie se réunissait, dans ceux où les hommes de lettres et les artistes étaient admis : ce qui lui plaisait à elle, qui cherchait son agrément dans les distractions de l'esprit. Ainsi se continua sa vie, jusqu'en 1808 : elle avait alors trente ans.

A ce moment, le gouvernement impérial était si auréolé de gloire, la force de ses institutions paraissait si solide, que les dissidents de la haute noblesse avaient fini par céder au prestige de Napoléon, et avaient sollicité de grandes charges aux Tuileries. On y voyait des Larochefoucauld, des

Montmorency, des Ségur,des Montesquiou; et les Bourbons, comprenant l'inanité de leurs intrigues, ne s'opposaient plus à la rentrée en France de leurs familiers. Ne voulant point rendre perpétuel son exil, la duchesse acheta, en Touraine, la terre et le château d'Ussé et s'y installa, le quittant souvent pour aller rejoindre son mari, en Angleterre; et son mari, à son tour, la venant retrouver en quelque ville du Midi, oii il arrivait incognito, pour respirer l'air de la patrie. Mais, en 1808, elle vit dans le salon de Mme de Goislin — et c'était la première fois — Chateaubriand, dont le nom était célèbre. Il Tétait doublement, par ses ouvrages et par ses aventures romanesques. H avait publié le Génie du Christianisme ; il avait adoré Mme de Beaumont, morte en ses bras, à Rome; il était aimé de la marquise de Gustine, réfugiée pour lui à Fervacques; il avait voyagé, en Orient, pour son grand pèlerinage à Jérusalem, et, à son retour, il était attendu à Grenade, parla vicomtesse deNoailles, devenue l'héroïne du Dernier des Abencera^es. Gette suite d'amours, d'écrits et de voyages, devait impressionner l'àme de la jeune duchesse. Au château de Méréville, chez M. de Laborde, cette année-là, l'illustre voyageur lut, devant elle, des pages de son Itinéraire, puis celles relatant les amours d'Aben-Amed, l Abencérage ; et à l'écho de ce style étincelant, le cœur de la duchesse fut tout à fait subjugué. Si elle voila sa naissante passion, sous le titre honnête d'une affection de sœur, elle éprouva néanmoins toutes les sensations qu'engendre l'amour; elle eut, pour son nouvel ami, qu'elle décorait du nom àe frère, les jalousies enfiévrées d'une maîtresse, le dévouement incessant et inlassable de la captive, qui se sacrifie au bonheur de l'objet aimé. Elle avouait, d'ailleurs, elle-

même, cet emporlemenl coupable, et en écrivant à son amie, la marquise de la Tour du Pin, elle exprimait l'état de son âme, en lui disant: Si Je n avais point d'antre devoir, Je ne cesserais de penser à M. de Chateaubriand ; Je voudrais lui plaire. La marquise répondit : « Ce qui m'a empêché de vous écrire, c'est que votre dernière lettre était sèche et glacée. Elle m'a comprimé le cœur, et j'y ai vu ce dont je suis menacée depuis longtemps, c'est que M. de Chateaubriand en viendra à ses fins, et 'que vous ne m'aimerez plus. Je suis fermement persuadée, que c'est une des choses du monde qu'il désire le plus, et il a bien raison. Il ne m'aime pas, et il sait bien pourquoi; il ne se soucie pas que vous m'aimiez. Nous nous livrons combat dans votre cœur. Il est bien plus adroit que moi, mais il a beau mettre tous ses attelages, pour me sortir delà place, il ne peut y réussir, jusqu'à présent du moins. Depuis quelque temps, vous commencez à lui donner raison; et si, une fois, vous cédez un peu, je suis perdue. Quand il vous persuaderait, chère amie, que vous ne m'aimez plus, ne le croyez pas. »

Chateaubriand menait de front plusieurs intrigues, et elles étaient presque toujours mystérieuses. Ses victimes étaient ignorantes de ses infidélités. Elles s'en doutaient, se plaignaient. Il les laissait se plaindre; et, pour la satisfaction de ses rêves ambitieux, il usait et abusait de celle qui avait le plus de puissance, et le pouvait servir davantage. Après la chute de l'Empire, l'influence de Mme de Duras s'étendit sur tout l'entourage des princes, revenus d'exil. Son mari était premier gentilhomme de la chambre; et elle, par son intelligence et sa perspicacité politique,, dominait les hommes qui la venaient voir en son salon. C'était

donc à elle qu'il s'adressait le plus souvent. Elle avait quitté Ussé, en i8i4,etelle était venue habiter Paris où elle recevait, non seulement ceux qui étaient attachés à la cour, mais encore les hommes que leurs travaux, ou leurs publications avaient illustrés : gens de lettres, artistes, savants, voyageurs, qui formaient, chez elle, un groupe d'où la politique était bannie, mais séduisant par la variété et la nouveauté des conversations. On y parlait, non des mœurs ni des vices de l'époque, mais des découvertes de la science, mais du mérite des livres nouveaux, mais des pièces de théâtre, que les auteurs venaient d'achever.

V'illemain, en ses Souvenirs, a laissé un tableau de ce salon, aux premiers temps delà Restauration. Il nomme ceux qui se coudoyaient, alors, autour du fauteuil de la maîtresse de maison. Ce ne fut, cependant, qu'après le départ des Alliés, qu'elle consentit à recevoir, parce qu'elle ne voulait ni fermer sa porte à lord Wellington, notre vainqueur, ni lui donner accès près d'elle, qui ne pouvait oublier l'humiliation subie. La France délivrée, elle appela ses amis, « le spirituel et capricieux » chevalier Stuart, l'ambassadeur d'Angleterre, à qui Ton devait l'impression d'un très ancien canc/onero portugais ; l'ambassadeur de Russie, l'ennemi acharné de Napoléon, Pozzo di Rorgo;et Humboldl, qui, « ayant tout étudié, tout vu, parlait avec le même intérêt et la même clarté, d'une singularité naturelle, d'une découverte scientifique, d'un chel"d'œvre des arts, ou d'une anecdote de salon » ; et Cuvier, que l'on comparait à Leibnitz; et Abcl de Rémusat, dont les études sur la Chine permettaient au savant de faire la chronique de la cour de Kien- Long et de la secte du Nénuphar blanc; et puis de

Féletz, dont les critiques élégantes étaient si religieusement écoutées; et de Frénill}-, un député de la droite, qui lisait ses pastiches d'Horace et de Perse, dans lesquels il mettait en relief les turpitudes contemporaines; et M. de Laborde, et Alexandre Duval, et Brifaut, et la jeune Delphine Gay dont la voix cristalline faisait valoir la l'eiwe de Naïm, ou Velléda, ou bien encore le Parihénon. Chateaubriand s'y montrait rarement, quoiquMl fût le préféré. Son orgueil n'étajt satisfait que par la grande impression causée, dès qu'il apparaissait quelque part; et il se ménageait à l'égard du monde. Il évitait la satiété, afin de donner plus de |)rix à sa présence. 11 avait oublié le temps où il était pauvre, toujours en pénurie d'argent, portant ses habits làpés et ses bottes crottées, que la duchesse lui rappelait, lorsque, devenu ambassadeur et ministre, plein de lui-même, ne songeant plus au passé, et de plus en plus exigeant, elle regrettait ce temps d'adversité qui le soumettait à elle, plus dévotement ! Ah ! ce passage de misère, quand accablé de dettes. Chateaubriand lui demandait de lui faire prêter quinze mille francs ? quand il allait à Ussé, comme il allait à Fervacques, y faire acte de déférence et d'adoration; quand la sachant à Paris, il la venait prendre, tous les matins chez elle, avant son déjeuner, pour une longue promenade sur les boulevards extérieurs; c'était durant l'Empire, et ce souvenir lui était cher, quoiqu'elle n'eût alors ni les honneurs, ni la richesse, qui lui étaient échus à la Restauration.

La monarchie rétablie, elle rêva tout de suite, pour celui qu'elle appelait son frère, une éclatante place dans l'État, Mais le caractère de Chateaubriand, son infatuation, ses incorrections de conduite, sa qualité d'homme de lettres, l'éloi-

gnaient da monde gouvernemental. Au surplus, le roi ne l'aimait point; il admirait son talent, mais le considérait comme un rêveur, impropre aux affaires politiques. Et puis, Chateaubriand n'était pas assez courtisan; il manquait de tact; il laissait tomber sur les genSj de ses lèvres méprisantes, des mots trop vifs, dont ils lui gardaient rancune. Et la duchesse ne parvenait point à tirer Chateaubriand de son néant. Il restait exclu de la Chambre des pairs, et n'avait pu obtenir aucune position officielle, malgré le retentissement de sa brochure contre Bonaparte, à la rentrée des Bourbons. Découragé, lassé de son inactivité, il se désolait, se sentant capable de grandes choses et n'en pouvant produire aucune. Il avait dû vendre sa bibliothèque, mettre en loterie son ermitage de la Valléeau-Loup, sans qu'aucun des royalistes de ce temps lui fût secouralDle. Cette loterie même ne réussit point, et la maison du célèbre écrivain fut cédée à Mathieu de Montmorency.

Cependant, comme son talent était une force qui etîrayait la cour, le roi avait consenti à signer la nomination du royaliste indépendant à l'ambassade de Suède, et Chateaubriand était encore à Paris, cherchant à éluder son départ, à obtenir mieux, lorsque le retour de Napoléon, de Tile d'Elbe, vint frapper de stupeur et d'affolement tout ce monde d'émigrés installés aux Tuileries. Les plus timorés et ceux qui avaient de l'argent parlaient; Chateaubriand n'en avait point, et il risquait fort, restant à Paris, de subir la colère de Napoléon et d'expier, par une mort tragique, les outrages prodigués à l'Empereur, lorsqu'il fut déchu. Mme de Duras habitait les Tuileries à ce moment-là, son mari étant de service près du roi. A la nouvelle du débarquement du grand capitaine.

elle fit irruption dans l'appartement du ministre de la maison du roi, et, dénonçant le péril que courait son ami, elle lui fit avancer douze mille francs, à valoir sur son traitement d'ambassadeur. Chateaubriand, muni d'argent, grâce à celle qui toujours veillait sur lui, prit la route de Gand, à la suite des princes.

Le deuxième retour des Bourbons ne rendit point l'écrivain plus riche. Il fut encore laissé en dehors des serviteurs du roi. Espérant y trouver quelques ressources, il fonda le Conservaieiir; le journal n'eut qu'une vie éphémère. L'homme se traînait toujours en sa médiocrité, lorsque les efforts et les démarches de Mme de Duras réussirent à le faire nommer ambassadeur à Berlin. Elle le tirait de la pauvreté, mais elle se préparait des cliagrins, car elle allait se trouver aux prises avec lindifTérence et presque l'ingratitude de celui qu'elle entourait de sa sollicitude et d'une affection d'amante. 11 part; et ses premières lettres ne sont pleines que de lui-même, sans la moindre trace d'un regret de leur Si^paration. Il voyageen unebonne voiture, lui qui, à Paris, nepouvait circuler qu'à pied; il jouit des honneurs accordés à un ambassadeur de France; sa vanité est satisfaite, il est heureux et ne comprend pas qu'elle ne puisse pas l'être aussi, puisqu'il n'est que ce qu'elle l'a fait. Les premières nouvelles de son voyage, c'est que, durant le chemin, il a lu les lettres de Mirabeau écrites de Prusse, lorsque le grand orateur était comme lui, représentant du roi de France, à Berlin. Et toutes ses lettres se ressemblent, insistant sur lagrandeadmiration du roi pour lui, sur les avances

mondaines qui lui sont faites. Ah! ce n'était pas ce quelle attendait, l'infortunée duchesse. En vain, elle cherche quelques phrases tendres et des nouvelles de la cour et des détails sur la vie de son grand homme, sur les relations qu'il s'est créées ! Elle sent le détachement qui s'opère de lui à elle, insensiblement. Ses confidences intimes, caressantes, précises, détaillées, sont pour une autre, et non pour elle. Comme toutes les femmes qui aiment, elle a l'intuition de son abandon devant ces pages qu'elle parcourt anxieusement. C'est une nuance, une autre manière de penser et d'écrire, qui en dit aussi long qu'un aveu brutal. Hélas ! elle ne se trompe pas ! un autre amour était entré dans le cœur du grand phrasier, un amour pour Mme Récamier, qui s'y faisait une place, et, dans ce cœur volage, diminuait celle qu'auparavant elle avait occupée. Elle en souffre ; elle se plaint ; il répond à peine. Il continue à écrire, comme s'il n'était point démasqué ; et c'est sur lui-même qu'il s'appesantit toujours, qu'il lâche de l'émouvoir, car il lui signale les notes découvertes aux archives de l'ambassade, notes où il est malmené, vilipendé, calomnié par son prédécesseur, le marquis de Bonnay.

Désenchantée par cette indifTérence qui la blesse jusqu'au fond de l'àme, elle se lamente et lui jette de loin tout ce qu'elle a fait pour lui. « Vous croyez, lui écrit-elle, que d'autres soignent mieux vos intérêts. Mettez-vous donc dans la tête que vous n'avez que moi c?'flm/e ; moi seule et c'estencore beaucou|). Oui donc possède une amie dans la vie : une amie capable d'aimer, de défendre, de soutenir, de servir; pour qui il soit égal de se brouiller et de se compromettre ! Il n'y en a guère, croyez-moi, et dans toute ma vieille expérience, je n'en ai point encore

trouvée. Mais vous êtes comme la pou'e, vous jetez la perle, et préférez le grain de mil. Il est, je crois, mauvais pour l'âme d'être un écrivain pour exprimer ce qu'on éprouve. Il doit y avoir moins de ressort pour les sentiments, après qu'on leur a donné une issue, que lorsqu'on les a renfermés dans le cœur. Voilà comment je vous accuse ! »

Ces démonstrations si ardentes le touchent peu ; il suit sa pensée égoïste. 11 n'écrit à Paris que pour avoir un congé, afin de prendre part aux compétitions politiques dont il est instruit. Il voudrait emporter, de haute lutte, une ambassade supérieure à celle de Berlin, ou bien un ministère. Quand il n'écrit pas, elle écrit quand même, préférant, ditelle, converser avec lui, à distance, plutôt qu'avec lui présent. Au moins, elle ne le voit pas bâiller, quand elle parle, ni l'aire une mine renfrognée qui l'épouvante ; elle ne voit pas ses grandes promenades quand il est dans sa chambre, interrompant leur causerie ; pourtant, ajoute-t-elle, celaient là les bons jours. Fontanes meurt des suites d'une attaque d'apoplexie ; elle en prend texte pour le morigéner, parce que Fontanes, comme lui, s'imaginait être toujours jeune. « Autrefois, lui écrit-elle, sous Louis Xl\', on était sage à cinquante ans, on devenait alors dévot, et on vivait jusqu'à quatrevingt-dix ans avec ses facultés. Avis au lecteur. »

Elle était tout pour lui, son amante, sa sœur, son bon génie, sa conscience, tâchant de lui inspirer l'esprit de sa position, lui dénonçant les faits dont il devrait se garer, lui recommandant de ne point trop écrire sur son ambassade, parce qu'elle .•edoutail les écarts de sa plume, les images souvent blessantes de son style ; ce qui le faisait répondre : « Vous avez toujours peur de trop hautes dépêches ! » Et, en eiTet, même éloigné de Paris,

dépendant du gouvernement du roi pour la direction de la politique extérieure de la France, il avait la prétention de la diriger de loin.

Le congé si désiré arrive enfin, toujours par Mme de Duras qui l'obtient du ministre. Elle va donc revoir cet ami cher ; elle lui écrit sa joie. Mais ce seront, pour elle, de nouveaux soucis, parce qu'elle craint à Paris et son intempérance de langage et ses enfantillages de vieil homme qui se croit encore jeune! Eh bien, elle les ressentit, ces soucis. Elle apprit qu'elle était de plus en plus délaissée pour Mme Récamier ; qu'au lieu de venir chez elle, le matin, comme autrefois, c'était à l'Abbaye au bois qu'il courait. Elle en eut un tel chagrin, quelle fit arrêter ses pendules, afin de ne plus enteadre sonner l'heure qui était naguère celle de ses visites. Malgré tout, elle ne l'abandonne pas : elle le soulientprès des ministres, sollicitant, pour lui, l'ambassade d'Angleterre qu'il désire; et grâce à elle encore, il triomphe. VA quand il est parti, elle lui écrit : « Vous êtes fâché de m'avoir désolée; je le crois bien, tyrannique enfant gâté. Je suis malade, tantj'étais affligée de votre départ. J'avais peur que vous ne vinssiez pas médire adieu. \'oilà tous mes crimes. Enfin, vous étiez là ; et je voudrais encore recevoir vos injures au même prix. Vous voilà donc parti ! Voilà le succès de tous nos travaux, et de toutes nos espérances. \'oilà pourquoi nous nous donnons tant de peine depuis huit ans ! ^ ous me direz si cela vous fait grand plaisir qu'on vous appelle ]^otre Excellence, d'avoir de beaux chevaux, et de donner de grands dîners ; car c'est cela, et puis cependant une part dans les afTaires de l'Europe. Mais quelle part: incomplète, tiraillée, ne vous donnant peut-être que le chagrin de voir, de plus

près, l'impossibilité de faire le bien. Moi, je serai en train de regretter le temps oîi vous portiez le pauvre habit bleu si râpé, et oîi vous étiez si agité tous les premiers du mois. Cependant, c'est le bon côté de votre ambassade d'être à l'aise. Pour conserver ce bonheur, en en perdant tant d'autres, je vous recommande l'économie. N'allez pas être comme le savetier, et croire que vous avez tout l'argent que Dieu créa, parce que vous touchez vingt mille livres sterling. Vous en verrez bientôt la fm. Mettez à cela du caractère. Ne laissez pas un seul mémoire en arrière. Vous direz encore que je suis tyrannique. Eh bien, oui, je le suis pour cela. Vous auriez promptement fait cinq ou six mille livres sterling de dettes; et cela fait cent cinquante mille de nos pauvres francs Souvenez-vous combien vous avez été longtemps malheureux. Mais, cher frère^ vous ne voudrez plus de mes lettres; ce sont des sermons de jours de carême. Vous me renverrez à mes romans, pour vous délivrer de mes lettres. »

Et tout ce qu'elle écrivait, tout ce qu'elle prévoyait, ses craintes et ses tourments, se traduisaient en réalités. 11 ne respectait aucune de ses recommandations. Comme il le lui avait dit, en arrivant à Londres, il donna le plus grand éclat à son train de maison. Sa voiture de gala lui coûta trente mille francs ; les meubles de son grand salon quarante mille francs, et tout à l'avenant. Il voulait que son ambassade tînt le premier rang parmi les autres. C'était, sans doute, fort bien pensé pour notre dignité nationale; mais avec des commencements si fastueux, que serait-il advenu si son séjour à Londres se fût prolongé? Sa durée fut courte heureusement ; il n'était jamais satisfait de sa situation. Dès qu'il avait cause

gagnée, il se détachait de son premier rêve, pour en poursuivre un autre, avec le même acharnement. A Londres, il n'eut point de répit qu'il ne fût désigné comme plénipotentiaire, au congrès de Vérone annoncé ; et ce fut une obsession de prières, adressées à Paris à son amie, pour qu'elle obtînt de V^illèle, alors chef du ministère, ce grand poste qu'il enviait. Ah ! sans doute, elle obéit à ses injonctions, mais ce ne fut ni sans chagrin, ni sans jalousies, sachant qu'il envoyait les mêmes supplications à Mme Récamier dont rinlluence était puissante sur Mathieu de Montmorency, alors ministre des Affaires étrangères. Lui n'en soufflait mot, mais elle discernait, sans peine, le double jeu de son ami ; et sa jalousie éveillée la torturait et la rendait malade. Songer que les mêmes caresses, les mêmes tendresses, s'échappaient de la plume de celui qu'elle aimait passionnément, ce soupçon l'éprouvait autant quune calamité. « Ouandje sens, lui écrit-elle, tant de sincérité, tant de dévouement, dans mon cœur pour vous; que je pense que depuis quinze ans, je préfère ce qui est vous à ce qui est moi ; que vos intérêts et vos affaires passent mille fois avant les miennes, et cela tout naturellement, sans que j'y aie le moindre mérite, et que je pense que vous ne feriez pas le sacrifice le plus léger pour moi, je m'en indigne contre moi-même de ma folie. Je me souviens que vous me disiez, dans une de vos vieilles lettres : « Je veux bien être dupe, mais je veux savoir que ((je le suis. » Une amitié, commela mienne, n'admet pas le partage. Elle a les inconvénients de l'amour et j'avoue qu'elle n'en a pas les profits ; mais nous sommes assez vieux pour que cela soit hors de la question. Savoir que vous dites à d'autres tout ce que vous me dites, que vous les associez à vos

affaires, à vos intérêts, m'est insupportable ; et ce sera éternellement ainsi. Laissons ces pensées, elles me font mal, et je n'ai pas besoin d'ajouter de l'amertume au chagrin de votre absence.» Et, à la fin, sa peine est si grande qu'elle lui avoue avoir voulu mourir dans ses dernières maladies. Querépond-il à ces retentissants gémissements ? (Ju'il y a, en son caractère, quelque chose de fort et quelque chose de faible, et qu'il se laisse aller, malgré lui, du côté où il sent de la bienveillance à son égard. Alors, adoucie par cet aveu, elle ne récrimine plus; elle se plaint, elle appelle un peu de pitié. « Pour en finir, lui écrit-elle, vous êtes la personne du monde que j'aime le mieux. Votre esprit, votre cœur, tout me plaît en vous. Allez vous promener après cela. J'ai été fort malheureuse, et fort tourmentée dans ma vie. Mon cœiu' a beaucoup souffert, et il en reste malade; et si on ne le berce un peu doucement, de temps en temps, toutes ses vieilles douleurs lui reprennent. Pensez à me dire quelquefois que je suis votre première amie, que je vous comprends. Gela me fera aller encore quelques années. »

Il s'arrête peu, d'ailleurs, à ces petits incidents de sa vie amoureuse. Il ne songe qu'à satisfaire à son ambition. Il est aveuglé par son désir; il ne parle que du congrès et des chances qu'il peut avoir d'y aller représenter la France. Villèie, ou Montmorency, l'emporteront-ilssurlui ? Point d'autre question ne l'intéresse plus que celle-ci. Elle lui répond qu'il faut d'abord gagner le roi, de qui

dépend la signature; et pour complaire au prince elle l'engage à visiter Hartwell oîi les Bourbons passèrent leurs dernières années d'exil. Ce sera, lui dit-elle, Toccasion d'une lettre à Louis XMIl. Citez-lui du latin ; ne l'oubliez pas. A la cour, les petites choses ont la plus grande importance. Et toujours elle surveille, de près, les intérêts de rambitieux. Canningàla Chambre des communes, ayant cité Chateaubriand comme un grand homme, elle s'occupe de faire reproduire ce discours dans le Journal des Débals. Pour lui encore, elle reçoit Joubert qui lui déplaît, espèce de paysan du Danube, qu'elle lui dépeint, arrivant en son salon, essoufflé et suant, et sans pouvoir étancher la sueur qui l'inonde, « parce qu'il a oublié son mouchoir ».

Tant de soins, tant de dévouement, tant de démarches, tant de sollicitude pour l'ambassadeur, non dépourvu d'ennemis et de jaloux, ne passaient point inaperçus à la cour, et la situation grandissante de Chateaubriand soulevait des animosités qui se révélaient frémissantes, dans une publication mensuelle, éditée à Londres, sous le titre de Correspondance privée. Pamphlet, plein de fiel ! Ce n'était pas seulement contre l'ambassadeur, mais aussi contre Mme de Duras, que la plume venimeuse du pamphlétaire s'acharnait. Cette plume ne respectait ni la famille de la grande dame, ni riionnètelé de la femme. Bertin, le directeur du Journal des Débals, l'ami et peut-être le seul ami de Chateaubriand, s'occupa de faire disparaître ce pamphlet infâme, en acjjetanl et détruisant tous les exemplaires qu'il put trouver. Dans l'aristocratie de la Bestauration, chez les femmes surtout, les haines étaient implacables, excitées par des jalousies féroces et des rancunes inextinguibles. La duchesse, malgré la haute

situation de son mari aux Tuileries, était suspecte aux grandes dames de la cour, imbues des idées étroites de Texil. Elle avait une trop grande générosité d'âme, et la mémoire de son père, l'ami des Girondins, pesait lourdement sur sa tête. Sa vie près des Bourbons n'était possiblequ'avec degrands ménagements, des restrictions mentales et des compromis sans cesse renaissants.

On discutait, alors, dans les chancelleries, les affaires d'Espagne. Ferdinand VII restauré ne s'accordait plus avec son peuple. La révolution, au-delà des Pyrénées, était presque certaine, et la déchéance de ce Bourbon suivrait, si les monarchies légitimes ne venaient point à son secours. C'était l'opinion du grand écrivain, celle qu'il fit prévaloir, avec éloquence, au congrès de Vérone ; mais, h ce moment-lh, il se réservait. Il n'en faisait rien connaître à son amie, qu'il laissait s'indigner et se révolter contre lenvoi d'une armée française en Espagne, pour consolider le trône ébranlé de Ferdinand. « Quelle horreur, que ce roi, lui écrivait-elle. C'est un sujet de triomphe pour les libéraux; et nous, il faut que nous baissions la tète. Ou'attendre d'un homme qui dénonçait ses amis à Napoléon et l'appelait son bienfaiteur? »

Et la nomination de plénipotentiaire n'arrivait pas ! Montmorency, le ministre des Affaires étrangères, poussé par sa femme, qui, allant à \'érone avec son mari, recevrait des diamants dont elle se parerait au milieu des grandes dames et des souverains, réunis au congrès, ne voudrait-il point garder pour lui cette mission enviable ; et Villèle, comme chef du cabinet, ne disputerait-il pas cet honneur à Montmorency ? Entre ces deux hommes, Chateaubriand serait-il l'élu? Instruit de ces rivalités, il se tourmentait, il se désolait à Londres,

et il parlait déjà de donner sa démission et de rentrer à Paris. Avertie, l'amie de s'insurger aussitôt... w Non, non, ne faites pointcette folio; ne laissez pas dire que vous ne pouvez pas tenir en place. Ayez un congé, et moquez-vous du congrès, si vous n'y allez pas... ->-> C'était ce qu'elle écrivait; ce n'était pas ce qu'elle pensait. Elle ambitionnait secrètement pour lui cette nomination, sactiant bien que le talent et l'éloquence de son ami, largement déployés, augmenteraient le prestige de Ihomme.Et la preuve, c'est qu'au jour du succès, elle lui écrit: « V^ictoire, victoire ! Vous venez d'être nommé par leconseil. Marcellus vous en porte la nouvelle. Villèleestadorable. Vous devez l'aimer à la vie et à la mort. Il a été, dans tout ceci, ferme, simple, et votre ami autant qu'on peut l'être... Arrivez donc, mais sans vous hôter, sans air de triomphe. Il faut être modeste dans le succès. Vous entendez cela, mieux que personne. .Je vous avoue que je ne me sens pas de joie. Enfin, vous voilà donc au premier, au plus beau poste, et à la face de l'Europe. Vous ferez voir que l'auteur d'Ataln entend la politique. 11 faudra que Pozzo vous endure, et que toute la petite diplomatie d'intrigues s'écroule devant la raison et la vérité. .le n'osais pas vous dire à quel point j'espérais. Je craignais tant qu'un désappointement ne vous jetât dans quelque imprudence !... Vous allez revenir dans huit jours. Dieu sait comment je vais vous retrouver. Vouscourrezà l'Abbaye en débarquant. L'aviez-vous chargée de la partie de Mathieu, dans cette affaire .^ Elle ne vous l'a pas beaucoup concilié, car il a fait, je vous l'assure, une belle résistance. Eh bien, cher frère, il y a loin d'ici au Conservateur. Mais c'est bien lui qui a amené ce qui se passe aujourd'hui. La pauvre Mme de Staël a dit que vous seriez

ministre; et vous le serez. Arrivez tranquille! » Et elle le suit toujours de son affection et de ses conseils, au congrès. Elle l'engage à sortir, à se montrer dans les cercles tenus par les grandes dames, Mme de Lieven, la princesse de Tolstoï. <c Songez, lui écrit-elle, que là où vous êtes, vous devez être bien avec tout le monde. La princesse de Tolstoï n'a-t-elle pas une maison, un salon, où vous ireztousles soirs ?G'est ainsiqueseconduitlemonde où lesgrandeschosessontportéespar les petites... » Par lui ,elleveutseréserverune influencesur lesdélibérations du congrès, empêcheruneguerre impo})ulaire, presque scandaleuse, dit-elle. Un article a paru dans le Journal des Débats, préconisant cette intervention armée de la France au-delà des Pyrénées. Elle en est révoltée ; elle se montre véhémente, outrageante. « Serait-ce pour Ferdinand, ce prince si méprisable et si méprisé, que l'on irait verser le sang des Français et dépenser nos trésors? » Oui peut avoir écrit l'article du journal ? Berlin prétend qu'il lui a été dicté par \ illèle. C'est impossible. Ces pauvretés n'ont pu sortir dun cerveau aussi sain que celui de ce ministre. Oh ! qu'il y aurait à discourir, ajoute-t-elle. Ce qui estclair,c'estlemécontentement universel. Toutes les malveillances, toutes les haines ont gagné cent pour cent. Les intrigues vont leur train. On dit qu'on enverra le duc d'Angoulème à l'armée avec Mac-Donald et Bellune. S'il en est temps encore, rappelez toute votre éloquence, brûlez tous vos livres, et demandez à votre génie un moyen de vous tirer de là. » La conviction de Chateaubriand était tout autre. Il considérait cette guerre comme une obligation imposée aux princes de droit divin, pour sauver une monarchie légitime, comme un moyen d'inspirer aux soldats quelque attachement aux Bourbons. Car

LA DlXIIESSr: DE DURAS i)9

cette guerre triomphante serait un nouveau baptême de gloire et de précieux souvenirs qui planeraient sur les drapeaux victorieux. Et la voix de ^Ime de Duras s'élevait, en vain, contre cette politique rétrograde.

Ame noble, compatissante, courageuse coilimc celle desonpèrc, toutes les causes justes trouvaient, en elle, un appui sérieux; et fùt-elle seule de son opinion, elle s'y maintenait et prenait la défense de Toppriraé; en ce cas-là, du peuple contre le roi. On la vit, à l'égard de Daunou, reprocher aux royalistes leur haine contre l'honnête homme, privé de la Direction des Archives. Villemain nous rapporte ses paroles aux zélés de ce temps. « Allons donc, leur disait-elle ; comment 1 la Monarchie constitutionnelle rejetterait l'honnête et savant homme qu'a supporté l'empire ! comment! la monarchie légitime épurerait celui qui, à la Convention, dans le procès de Louis XVI, a voté aussi noblement que mon père ! Vous dites qu il est un peu républicain! eh bien! il fallait lui laisser les archives pour qu'il gardât, lui-même, le drapeau des gloires de l'ancienne France, et il faut lui donner la chaire d'histoire et de morale, pour qu'il nous parle quelquefois des gloires de la nouvelle. » Ce raisonnement échoua contre les passions désordonnées de l'époque. Mais elle persistait quand même en ses exhortations généreuses. Au moment du soulèvement de la Grèce contre ses oppresseurs, elle s'efforça d'agir sur ses amis, en faveur d'une expédition en Morée. Ce fut en son salon que Casimir Delavigne, et Lebrun, et Viennet, lurent les stro-

phes enflammées qui allaient réveiller, dans le cœur de la jeunesse française, Fliéroïsme des temps disparus. Toutes les opinions se trouvèrent d'accord pour sauver le petit peuple écrasé par les Turcs; et, pour la même cause, fraternisèrent le Journal des Débais et la Gazette de France, le général Sébastiani et l'abbé de Genoude. Aux scrupules de Charles X, inquiet de tout ce bruit sur ce peuple révolté, tandis que dans le Piémont et à Naples les rois combattaient le soulèvement des libéraux, la duchesse répondait : Après tout. Sire, la Grèce ^ aujourd'hui, c'est la Vendée de la Chrétienté.

Elle avait fait revivre, autour d'elle, les habitudes du monde poli d'autrefois et adopter les causeries où brillait l'esprit moderne. Gracieux mélange où toutes les classes de la société se pouvaient faire valoir. Les hommes qui s'y rencontraient, de bonnes manières, de tournure distinguée, savaient débiter galamment un madrigal aux jeunes femmes qu'ils venaient saluer, et les femmes jouer de 1 éventail comme les jeunes marquises des salons de Versailles. L'ancienne société y donnait le ton à la nouvelle. Si l'on y apprenait les petits événements de la cour, des théâtres, et des académies, on y entendait, avec non moins déplaisir, les narrations charmantes des hommes de lettreset des voyageurs. Sous les mots piquants et légers qui y volaient de bouche en bouche, l'acrimonie des souvenirs politiques s'effaçait; il ne restait plus que des causeurs sémillants et gais, stimulés par le désir de plaire. On se sentait sous l'influence dune noblesse morale qui apaisait les âmes les plusulcérées. Talleyrand ne refusait pas d'y raconter les anecdotes des cours européennes qu'il avait traversées, et Mme de Duras lui était assez sympathique pour qu'il allât, en 1» petite maison de la grande dame à Montmorrency,

nous dit Villeniain, passer des jours tranquilles avec les amis graves qu'elle y recevait. En cercle, dans les soirées intimes qu'elle savait rendre si attrayantes, tous ceux qu'elle y appelait, aussitôt charmés, savaient se mettre à l'unisson de la bienveillante duchesse. Au rebours des salons de quelques autres grandes dames, celui de Mme de Duras ne ressemblait pas à une sorte de club dont on sortait exalté par les rodomontades des députés accourus de la Chambre après un fougueux discours '.

Cependant, sous les désillusions de son cœur, sous les chagrins de son affection trahie par le grand homme qui l'avait abandonnée, pour porter ses hommages à l'Abbaye au bois, sa santé s'était altérée et les émotions profondes de son âme avaient atteint les sources mêmes de sa vie. Elle tomba malade. Il lui eût fallu une existence très douce, un repos qui ne fût point rompu par les agitations delà politique ou les déceptions de ses espérances. Elle languit longtemps ainsi, toujours de plus en plus affaiblie, confinée en sa demeure, se résignant stoïquement aux souffrances les plus cruelles. Elle partit pour Nice où elle espérait se rétablir. Sa santé ne revint pas; elle mourut au mois de janvier 1828, dans les bras de sa seconde fille, la duchesse de Rauzan qui lui ferma les yeux. L'aînée avait épousé le prince de Talmont. Devenue veuve, elle s'était remariée au comte de Larochejaquelein;

1. Mémoires de la comtesse de Boigne,t. II, p. 398 : « La niaison de Mme de Duras était toujours la plus agréable de Paris. La position de son mari à la cour la mettait en rapport avec les notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait la France, jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son ouvrage au roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir, dans cette foule, les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle. Et elle s'éluitfait un entourage charmant, au milieu duquel elle se mourait de chagiin et de tristesse. »

elle put arriver à temps, pour recevoir le dernier soupir de sa mère K

Sainte-Beuve a laissé sur elle une étude, écrite en i834- A cette époque, les lettres publiées par Bardoux étaient inconnues. Mais les deux nouvelles qu'elle avait écrites. Oiirika et Edouard se vendaient en librairie, ainsi que les Réjlexions chrétiennes, dont Sainte-Beuve a trouvé plusieurs extraits et dont il s'est servi pour analyser le caractère et l'esprit de la duchesse.

L'intérêt des deux nouvelles repose sur l'inégalité des conditions entre deux personnes qui se pourraient aimer. Ourika est une jeune négresse, élevée dans une famille aristocratique, instruite comme l'eût été une jeune fille du monde. Elle aime le (ils de ses bienfaiteurs, et discernant l'abîme

1. Mémoires de la comtesse de Boigiie, l. II, p. 401 : « Les chagrins de cœur (de Mme Durasi ne suffisaient pas à la distraire de son anil)ilion de situation. Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa lllle aînée (Félicie) l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes ses espérances sur la seconde, Clara, à (jui elle voulut créer une existence qui montrât à l'élicie tout ce qu'elle avait perdu par sa rébellion. Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras ; mais lorsque nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite de M. Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que le roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux... Mme de Duras se complut à entourer Clara de tous les agréments, de toutes les distinctions, de tous les amusements qui peuvent charmer une jeune femme, afin surtout de faire sentir à Mme de Larochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait comme un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour Félicie : et même, en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore. »

creusé entre elle et celui qu'elle aime, elle se cloître en un couvent. Les détails, à n'en pas douter, sont empruntés aux confidences de la victime souffrante. Ils sont trop précis pour n'être point vrais.

La petite négresse désespérée songe au malheur de sa situation :

« Souvent, dit-elle, mes nuits entières se passaient à pleurer, .j'épuisais ma pitiésur moi-même. Ma figure me faisait horreur; je n'osais plus me regarder dans une glace; lorsque mes yeux se portaient sur mes mains noires, je croyais voir celles d'un singe ; je m'exagérais ma laideur^ et cette couleur me paraissait comme le signe de ma réprobation. C'est elle qui me séparait de tous les êtres de mon espèce, qui me condamnait à être seule, toujours seule, jamais aimée. Un homme, à prix d'argent, consentirait peut-être que ses enfants fussent nègres. Tout mon sang se soulevait d'indignation à cette pensée... »

Et plus loin : « Je tâchais d'y penser le moins que je pouvais. .J'avais ôté de ma chambre tous les miroirs; je portais toujours des gants; mon vêtement cachait mon cou et mes lèvres, et j'avais adopté, pour sortir, un grand chapeau avec un voile que, souvent même, je gardais dans la maison. »

Et de même pour Edouard, jeune plébéien, qui aimait une veuve de vingt ans, la duchesse de Nevers. Pouvait-il l'épouser? Les convenances, observées dans la bonne compagnie, les préjugés du monde, le séparaient d'elle, quoiqu'elle pût l'aimer. II en était malheureux. Il se résignait à son malheur. « Ne me parlez, dit-il, ni de ma folie, ni de mon imprudence; je ne défends rien; je paie de ma vie d'avoir osé l'aimer. Et bien ! je ne m'en repens pas. .l'ai au fond de mon àmc, un

trésor de douleurs et de délices que je conserverai jusqu'à la mort. Ma destinée m'a séparé d'elle. Je n'étais pas son égal. Elle se fût abaissée, en se donnant à moi. »

Aucun des deux héros de ses romans n'est heureux, ni la jeune négresse, ni Edouard. Ils vivent mélancoliquement, tristes victimes d'une fatalité insurmontable, des préjugés du monde où ils sont jetés par l'éducation qu'ils ont reçue. Et, ramenant sa destinée à celle de ses héros, elle épanche ses souffrances personnelles, car elle ne put jamais être heureuse, ses affections étant toujours trahies. Ce qui lui fait rechercher la paix de son àme et la consolation de ses chagrins dans l'amour de Dieu. Il y a évidemment une manifestation de sa propre situation dans cette Réflexion clirétienne , citée par Sainte-Beuve : « A mesure qu'on avance, les illusions s'évanouissent, on se voit enlever successivement tous les objets de ses affections. L'attrait d'un intérêt nouveau, le changement des cœurs, l'inconstance, l'ingratitude, la mort, dépeuplent, peu à peu, ce monde enchanté, dont la jeunesse faisait son idole... Aimer Dieu, c'est adorer, à leur source, la perfection que nous espérions trouver dans les créatures et que nous y avons vainement cherchée. Le peu de bien qui se rencontre quelquefois dans l'homme, c'est en Dieu que nous eussions dû l'aimer. »

Ces quelques lignes expliquent suffisamment toute la vie de Mme de Duras.

Durant la première Restauration, les salons de l'ancienne noblesse n'eurent aucune influence; on y voyait peu de monde. La société se reconstituait; les affinités nouvelles existaient dispersées. Les hommes politiques, que l'année suivante allait mettre en lumière, ne s'étaient point encore révélés. On ne connaissait aucun de ceux dont la parole fut, bientôt, si religieusement écoutée et la volonté respectée. La cour, aux Tuileries, n'était occupée que de ses jouissances présentes. Le roi casait ses amis, nommait ses gentilshommes. Les royalistes les plus titrés n'avaient d'autres désirs que de récupérer les grandes charges qu'avaient remplies leurs

1. Bibliographie. — Chartriei; de Thouaf^s : Docteur Vé- PON, Mémoires d'un bourgeois de Paris ; Borel d'Hauterive, Annuaire de la noblesse ; Brifait, Récits d'un vieux parrain ; Malouet, Mémoires; de Mo.ntbarey, Mémoires -jMUe de Chastenay, Mémoires ; de Barante, Souvenirs : Hyde de Neuville, Mémoires ; de Norvins, Mémorial ; Dulalre, Histoire de la Restauration ; Lamartine, Histoire de la Restauration ; Lamothe- Langon, Mémoires d'une femme de qualité: deBroglie, Mémoires.

ancêtres, et les petits nobles de province, les simples chevaliers de Saint-Louis, que d'obtenir une pension afin de vivre plus à l'aise. Tous sollicitaient, se démenaient, cabalaient, en vue de reconquérir leur rang d'autrefois; et les ministres n'avaient d'autres soucis que de satisfaire à toutes ces exigences, surexcitées par le triomphe de quelques intrigants.

Bien accueillis partout, ces revenants d'exil, ces pauvres, vêtus de drap, se livraient tout entiers à leurs espérances, ou à leurs illusions. Quelle serait la politique de demain; quels seraient les meneurs et les hommes puissants? si certains esprits s'en préoccupaient, ce n'était point alors l'unique pensée des salons. L'importante affaire, pour tous les royalistes, grands seigneurs ou petits châtelains, était de reconstituer leur fortune, non d'agir sur la conduite du gouvernement. Le roi, pour eux, était toujours le prince dont la volonté était loi de l'Etat, comme jadis à Versailles. La charte, par toute lanoblesse, n'était pas prise ausérieux.C était, pensait-on, une promesse vague du prince, afin de mériter et se faire attribuer le trône. Louis XMIl trouverait certainement le moyen d'éluder cette charte, de la mettre à néant. L'ancien régime allait renaître de ses cendres, et la monarchie de Louis XI V revenir avec ses antiques privilèges. Les hommes qui avaient marqué sous Napoléon, ceux dont il s'était servi pour refaire la France, désorganisée par l'anarchie, ses hommes d'Etat, ses ambassadeurs, ses généraux, étaient délaissés pour la plupart, subissant, non sans humeur ni sans rancune, les outrages dont les abreuvaient les nouveaux triomphateurs. Une sorte d'affolement inconsidéré, une étourderie insolente possédaient les royalistes, lorsque le retour de Napoléon de l'île d'Elbe vint

renverser tout l'échafaudage de leurs conceptions. Pris de peur, aussi bien que les princes, ils s'empressèrent de fuir, jurantde se venger, si jamais ils parvenaient à ressaisir leur position perdue. Et leur âme s'emplissait de haine contre ceux qui les avaient remplacés. Ayant eu peur, ils seraient cruels.

L'histoire de Ja deuxième Restauration n'est qu'une suite de vengeances sanguinaires auxquelles les femmes ne rougirent point de prendre part. Les grandes dames qui, la première année du règne des Bourbons, n'avaient songé qu'à leurs toilettes et aux jouissances du luxe, ouvrirent leurs salons aux hommes les plus violents dont les doctrines étaient contraires aux idées apaisantes, aux pratiques parlementaires. Elles accusaient les anciens ministres d'avoir été trop faibles et imprévoyants, de n'avoir pas restauré la monarchie telle qu'elle existait naguère à Versailles. En ces premiers temps du deuxième retour du roi, il était de bon ton d'être exagéré, de fermer son cœur à la pitié, de se montrer inexorable. « Toutes les femmes bien pensantes, écrit Dulaure, en son Histoire de la Restauration (tome III, page 366), qui avaient alors une grande part aux affaires publiques, étaient d'avis que la monarchie ne pouvait être régénérée que dans le sang. Elles disaient hautement qu'il fallait profiter du séjour de leurs bons alliés pour mater les \'ilains, et n'hésitaient pas à déclarer que si on leur confiait cette tache, elles ne la laisseraient pas incomplète. » Dans la Chambre des députés, à la Chambre des pairs, on n'entendait que paroles outrageantes pour les patriotes. Les adversaires des royalistes n'étaient que des jacobins... La Bourdonnaye, à la Chambre des députés, pnHcndait que la Dette publique devait être, pour ses

amis, « une planche, aux assignats », et à la Chambre des pairs, le jeune duc de Broglic, qui venait d'épouser Mlle Albertine de Staël, refusait, à la tribune, de nommer le drapeau tricolore, ce nom lui semblant odieux. A Marseille, les bourbonistes massacraient les bonapartistes ; à Avignon, le maréchal Brune, durant son voyage vers Paris, fut assassiné dans une chambre d'hôtel ; à Nîmes, à Uzès, les catholiques poursuivaient à outrance et assassinaient les protestants. Le général Lagarde, qui commandait le département du Gard, essayant de maintenir Tordre, à cheval au milieu de la foule surexcitée, fut tué d'un coup de pistolet par un sergent catholique de la Garde nationale ; à Toulouse, ce fut le général Ramel qui paya de sa vie sa lutte contre le désordre '. Ailleurs le sang coulait aussi, mais sur l'échafaud, ou bien sous la fusillade des soldats : les frères Foucher, à La Réole, le maréchal Ney et La Bédoyère, à Paris. La liberté individuelle était suspendue ; les cours

1. Barante, Mémoires, t. Il, page 212 : « On délibéra ;\ Toulouse si on assassinerait M. de Rémusat, le préfet, ou l'ancien maire, M. de Malaret, nu le général Uamel. Ce fut pour le général qu'on opina. M. de Villèle, le maire de ce temps-là, s'opposa si peu à ce crime, que l'assassin, connu de toute la ville, se vit nommer, quelque temps après, employé de l'octroi. Deux ou trois ans après, cet homme ayant commis un délit correctionnel, on résolut de le traduire devant les tribunaux, pour cet assassinat de 181."). La justice avait repris un peu de courage, mais le faire juger à Toulouse eût été imprudent. 11 fut envoyé devant la Cour d'assises de Pau. Le parti ullra, bien offensé de cette audace du gouvernement, ne cacha point son intérêt pour l'assassin. La vieille marquise de Gontaut, qui habitait Pau, lui faisait, chaque jour, porter, par ses gens, un bon dîner à la prison. L'audience était remplie de royalistes hautains et menaçants. Le jury se montra ou faible, ou partial. Le duc de Laval, qui se rendait alors à son ambassade d'Espagne, suivit les séances de la Cour d'assises et cria, comme les autres : Vive le roi, en agitant son chapeau en l'air, quand l'acquittement fut prononcé. C'était, de sa part, pur entraînement de salon, car il était fort raisonnable et fort doux. »

prévôtales instituées ; le divorce aboli ; et la Congrégalion commençait à fonctionner, sous l'inspiration et la direction des jésuites. Les condamnations à mort étaient presque quotidiennes et suivies d'exécution : ainsi celles des généraux Debelle et Travot, Chartron et Mouton-Duvernet. La délation régnait en maîtresse dans toutes les communes de France. Ce fut une orgie de persécutions, d'injustices, de tyrannie, de cruautés même. Il fallait être royaliste, hypocrite, ou canaille, si Ton ne voulait pas être persécuté, condamné, honni, ruiné.

Il y eut alors, à Paris, des salons de droite et des salons de gauche ; des salons où l'on préconisait les idées modérées, conciliantes, de sage raison; d'autres où, aveuglément, on cédait aux passions du moment, aux rancunes les plus dissolvantes. Ici, on applaudissait aux sauvages agressions d'une populace furieuse : là, on déplorait cette exaltation si néfaste au rétablissement de l'ordre. N'était-ce pas la patrie qui en était victime? N'avait-on pas pitié de la France, accablée sous le poids d'une invasion, qui rappelait celle des Barbares? Et pas un des hommes fréquentant les salons livrés aux ardeurs politiques n'eut voulu mettre le pied dans le salon plus calme d'une grande dame qui réprouvait les maximes impics, source d'une zizanie implacable. Ce n'étaient pas seulement les bourbonistes qui s'insurgeaient contre les bonapartistes ; les royalistes entre eux se déclaraient la guerre, une guerre aussi vive, aussi tenace, aussi âpre, que s'ils fussent nés sous des cieux différents.

L'un de ces salons était celui de la princesse de la Trémoille, une des plus grandes dames de

France, représentant un nom célèbre dans l'ancienne noblesse de la monarcbie. Les la Trémoïlle étaient attachés aux Bourbons par tous les services rendus aux princes qui régnaient sur notre pays : ils ne pouvaient plus recevoir d'eux une illustration nouvelle ; grands seigneurs plus nécessaires aux Bourbons que les Bourbons à eux qui les servaient. Depuis huit cents ans, les la Trémoïlle étaient connus dans le monde. Ils s'étaient alliés aux maisons souveraines. Par le mariage de l'un des leurs, ils avaient des droits sur les Etats napolitains, et pour cette cause le fils aîné de leur famille portait le titre de prince de Tarente. Leurs ancêtres avaient accompagné les rois de France, dans leurs expéditions les plus meurtrières. Ils avaient combattu avec gloire pour Charles V, et pour Charles VL et contre les Turcs, en Hongrie, afin de sauver la chrétienté. Louis II de la Trémoïlle avait gagné, sous Charles VIII, la bataille de Saint-Aubin et commandé l'armée française à ta journée de Fornoue ; enfin, il avait conquis le Milanais pour Louis XII.

Les descendants de ces héros, ceux qui vivaient à l'aurore de la Révolution, devaient forcément partager les idées des princes émigrés. L'un d'eux, Louis-Stanislas, sortit de France, se rallia à l'armée de Condé, et aux journées les plus sanglantes fit preuve d'une telle bravoure, qu'à vingt-six ans, sur le champ de bataille, il fut créé chevalier de Saint- Louis. C'est pourquoi les missions leR plus périlleuses lui furent confiées. Il ne s'en tira pas toujours indemne, car il fut emprisonné sous le Directoire? Fût-ce un malheur pour lui ? C'est là qu'il connut celle qui devait être sa femme, la princesse de Saint-Maurice-Montbarrey, devenue veuve après le supplice de son mari, en 1794-

LA PRl.NCESSK Dli LA TRL.MOÏLLt; 113

Elle était fille du marquis de Maulevrier-Langeron, d'abord gouverneur de Briançon, puis de la Franche-Comté. Elle avait une sœur, qui devint duchesse de Damas, et toutes les deux, étant jeunes filles, séduites par les idées nouvelles, avaient façonné, de leurs blanches mains, des nojuds tricolores pour les régiments qui tenaient garnison dans la ville oij commandait leur père. En 1802, elle épousa Louis-Stanislas, prince de la Trémoïlle, quatrième fils du duc Jean Bretagne et frère du prince de Talmont, son aîné, que les bleus firent prisonnier, et livrèrent au tribunal révolutionnaire de Vitré, pour être guillotiné dans la cour de son château, à Laval.

Norvins, l'allié de cette famille, écrit, en son Mémorial, que la duchesse de Damas était « pâle, maigre, élancée», tandis que la princesse de Saint- Maurice-Montbarrey, devenue princesse de la Trémoïlle, était « grosse 'et trapue ^ » ; toutes les deux d'un esprit supérieur, mais que la différence de complexion corporelle rendait jalouses l'une de Tautre. Elles vécurent jusqu'à la fin de leurs jours en une sorte d'hostilité latente, toujours prêtes à une critique personnelle, qu'accentuait leur antipathie mutuelle. Mais elles étaient unies dans leur

l. MoNTBARREY, Mémoires, t. III, p. 55 : « La figure de ma belîe-fiUe, Mme de Maulévrier-Langeron, malgré sa jeunesse, n'avait rien de remarquable qu'un beau teint. Sa taille était peu élevée. Elle annonçait de l'esprit, et ses parents, séduits par celte apparence, avaient fini par s'engouer de son |)ropre mérite. Quand Adèle avait parlé, sa décision était un oracle pour toute la maison. Il laut avouer que, vu son âge, elle avait beaucoup d'instruction. Elle en avait même trop, selon moi, sur tout ce qui était à la mode parmi les femmes qui avaient des prétentions à l'esprit... Je. finirai sur ce sujet, en faisant observer rpae la répugnance de Mme de Montbarrey pour ce mariage, lorsqu'il fut proposé, fut justifiée, puisque ma belle-fille ne devint jamais enceinte et que, conséquemment, le premier but de tout mariage fut mannné.

haine contre l'Empire et contre Napoléon, ne pardonnant qu'une chose au grand capitaine, d'avoir maté la Révolution et anéanti les Jacobins. Elles l'eussent voulu restaurateur de la monarchie, suivant l'exemple de Monk, et eussent applaudi aux plus hautes distinctions qui lui auraient été accordées, grand connétable, duc de France, après avoir rendu le trône, usurpé sur Louis XVItl K

Xapoléon ne put se concilier jamais aucun des la Trémoïlle. Ils vivaient, sans bruit, l'un d'une rente que lui faisait le grand-duc de Bade, son parent; l'autre, Louis-Stanislas, à Paris, et souvent sur sa terre de Pézeau, qui lui venait des Langcron, héritiers de Perrinet, un grsnd linancier de la monarchie. Et ils s'indignaient de voir les grands noms de la vieille noblesse s'abaisser devant le petit Corse, qui avait réussi à s'emparer du plus beau royaume de la terre. Leurs railleries dans leur salon, alors peu fréquenté, étaient amères et cinglantes contre ceux qui avaient aidé au prestige de rhomme de génie. Un jour, le comte d'Aubusson, avec qui la princesse de la Trémoïlle était en bonne amitié, fut rencontré par elle, chez une dame Dubourg où se réunissaient quelques familles nobles. Le comte d'Aubusson venait d'être créé chambellan de Napoléon et il portait son costume impérial. La princesse de la Trémoïlle, le voyant ainsi accoutré, lui fit grise mine. Il lui en demanda la cause.

1. La duchesse de Dama;» eut une fdle qui fut comlesse de Vogiié et depuis comtesse de Ctialellux. Norvins, parlant de Mme de Chalellux, vante l'étendue de ses connaissances, la variété, la finesse, Tà-propos, la promptitude de son esprit, l'élévation de son caractère. Elle, sa mère la duchesse de Damas, sa tante la princesse de la Trémoïlle, toutes les trois .séparées par la distinction et la différence de leurs facultés, se trouvaient réunies d intérêt et d'une sorte de solidarité, par la supériorité sur toutes les intelligences féminines de la haute société, depuis la mort de Mme d'Houdetot et de Mme de Staël.

LA l'IUNCESSE DE LA TRLMO)LLE 11.")

« Je pense que vous le savez, monsieur, répondit-elle. — Non, en vérité, madame ; j'ai beau consulter mes souvenirs, et pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débau- ■cberles soldats de mon régiment. » Allusion aux cocardes tricolores. La princesse, ajoute la comtesse de Boigne, qui raconte l'anecdote, resta pétrifiée (l'abord; ensuite, elle eut des attaques de nerfs et des cris de fureur. Et les rieurs furent contre elle.

Cette histoire et quelques autres, où se décelait l'esprit caustique de la princes.se, lui valurent une visite de Fouché, qui lui apportait l'ordre de quitter Paris et d'aller plus loin manifester ses regrets pour les Bourbons. Ainsi avait agi Napoléon contre Mme de Staël, contre Mme Récamier, contre la duchesse de Chevrcuse, et d'autres grandes dames. L'exil ne cessa que le jour où le jeune prince de ïalmont, enrôlé de force dans les armées impériales avec ses camarades, les de Béranger, Elie de Périgord, de Beauveau, de Mailly et les jeunes fils de la vieille noblesse, montra une telle bravoure dans Ja guerre de Russie, que l'empereur charmé lui permit de demander une faveur, accordée d'avance. Et ■cette faveur lut la cessation de l'exil de sa tante, la princesse de la Trémoïlle K

Dès que Louis XVIII fut installé aux Tuileries, ces grands seigneurs y revinrent, non en courtisans, ni ardents à plaire, ni cupides, ni exigeants. Louis delà Trémoille reprit simplement sa place près du

1. CnASTENAY, Mémoires, t. II, p. ij."> ; « Le prince de Talmunt, guillotiné, avait épousé, en 178.^, HoniieUe d'.\rgouge!?, laissant un liU unique, Léopold, qui reçut de l'Empereur, au moment de la guerre de Russie, un brevet de sous-lieutenanl au ]" carabiniers. »

roi, et celle que lui donnait son rang à la Chambre des pairs. Le roi, au surplus, n'était point son idole. Ses accointances — telle sa familiarité avec le P. i:.lysée, devenu son premier chirurgien — lui semblaient étranges; ses idées malsaines. Ils n'admettaient point, ni lui, ni la princesse, ses faiblesses pour les doctrines nouvelles, pour les hommes qui avaient participe aux fureurs de la Révolution, ainsi Fouché, ainsi Talleyrand. Ils le blâmaient de résister aux vœux les plus vifs des royalistes, de se refuser à refaire la vieille monarchie, pendant laquelle la France, appuyée sur sa noblesse, s'était élevée au-dessus de toutes les nations, ses rivales. Louis XVIII n'était pour eux qu'un roi jacobin ', et ils auraient volontiers souscrit à la conspiration du château, fomentée en secret, pour mettre le comte d'Artois sur le trône et séquestrer Louis XVIII déchu, comme l'avaient été les derniers Carlovingiens. Ce grand seigneur avait donc peu de crédit à la cour, et on sexplique cette boutade, rapportée par de Barante, préfet de Nantes, recevant à la préfecture le duc d'Angoulème, qui lui disait à propos du duc de la Trémoïlle: Un gi-find seigneur ! Penh ! alors un soi. Les Bourbons, ainsi que tous les princes, en général, repoussent les obligations envers leurs sujets, fussent-ils de grands seigneurs. Il leur semble que toute obligation reconnue diminue leur autorité et même leur majesté.

1. LajMOttf.-Langon, Mémoires d'une femme de qualilé : « On ne respectait aucun de ses goûts ; on le contrariait dans toutes ses idées, en sorte qu'il semblait étranger au milieu de la jioblesse. Il le savait bien. Aussi me disait-il un Jour : « Mon " crime est d'avoir donné une charte. 11 y a dans ma cour beau- « coup de gens qui me préfèrent Ferdinand Vil. Il est le roi du << clergé et de la noblesse ; je suis celui des impies et de la « canaille. »

Ce fut, dès lors, un salon d'une importance irrésistible, celui delà princesse, aux premières années de la Restauration. Elle v recevait avec grâce, elle y retenait tous ceux qui rejetaient les doctrines constitutionnelles et aspiraient au retojur des anciennes traditions. Hommes politiques ou littérateurs, ce n'étaient que ceux-là qu'elle choyait, sacrifiant les autres à ses préférences innées. Lors même que ses familiers ne se recommandaient point par une naissance distinguée ou un talent avéré, elle les agréait comme des amis sûrs, presque comme des sauveurs. On le vit bien, à l'égard d'un avocat fort obscur, Piet; d'un médecin presque inconnu, aux manières brutales, Bienet, parce que ces deux liommes, pleins de passion pourles royalistes exagérés, ceux que l'on appelait les ultras, donnaient leur temps, leur concours et l'influence acquise dans leur monde à la propagande d'une monarchie traditionaliste. Piet, l'avocat, ouvrit sa demeure aux premiers conciliabules de la Congrégation, et devant lui, les plus nobles des aristocrates, chez la princesse, s'elïaçaient et cédaient le pas ^. Et d'ailleurs, ainsi que le remarque Villemain, « les gentilshommes de province qui faisaient le fond de la majorité royaliste, n'avaient pas beaucoup de penchant pour une hiérarchie aristocratique. Ils entendaient que l'égalité existât pleinement parmi

1. Piet était un avocat qui, en 181'j, lois de la discussion du projet de loi punissant de la déportation ceux que l'on saisirait éiigeanl et drossant le drapeau tricolore contre le drapeau blanc, demandait la substitution de la peine de nioil à la déportation, ajoutant au milieu des rires de la Chambre : « Ce changement, comme vous le voyez, est bien peu de chose. »

la noblesse et ne reconnaissaient point de grands .seigneurs. »

L'hôtel de la grande dame se dressait au beau milieu du faubourg Saint-Germain; du plus grand air, de haute magnificence. Les pièces aux lambris dorés ne s'ouvraient point pour des fêtes tumultueuses, pour les flonflons des danses, mais pour les graves causeries des hommes qui menaient, à la Chambre%des députés et à la Chambre des pairs, le chœur des opposants de l'extrême droite. Fiévée, comme littérateur, de Féletz, comme critique, y dominaient parmi les autres écrivains, admis dans ce cénacle très épuré et très restreint. Fiévée avait pourtant servi Vasiirpaienr, comme correspondant à Londres; on le lui pardonnait, en raison du franc parler dont il ne s'était jamais départi envers « le tyran ». En dernier lieu, préfet de la Nièvre, il avait abandonné son poste administratif, pour venir chercher à Paris une plus grande fortune, lorsque l'adversité eut atteint le grand capitaine. On l'écoutait, impressionné par ses aphorismes, ou ses remarques spirituelles, sans lui accorder beaucoup de considération, car il mourut oublié et sans amis, ne laissant aucun regret, ainsi que ceux dont le caractère ne fut jamais soutenu par la probité des convictions. Son nom a survécu, grâce à l'entourage où il s'était introduit. De Féletz, qui avait reçu les ordres, prêtre avant la Révolution, d'une famille noble du Périgord, n'avait embrassé la littérature, vers laquelle le poussait l'amour des lettres, que pour ne rien perdre de la dignité de sa vie et de son indépendance. Adversaire d'une politique modérée', hostile aux ministres de Louis XVIII, il s'était démis de ses modestes fonctions d'inspecteur académique, et n'avait gardé, afin de rester libre, que sa pL'ice de conservateur à la bibliothè-

LA PRIN'CESSE DE LA TRE.MOILLE ll'J

que Mazarine '. A côté d'eux se faisait remarquer l'avocat Bergasse, alors sexagénaire, que les procès soutenus jadis, avec toute sa verve de jeune homme, pour Guillaume Kormann, l'ancien magistrat de Strasbourg, plaidant contre sa femme, défendue par le terrible Beaumarchais, avait rendu célèbre. Et sa renommée s'était accrue de son adhésion aux doctrines de Mesmer, ensuite par sa brochure sur le Magnétisme animal et son rapport aux états généraux sur « l'organisation judiciaire », enfin par son élude retentissante sur « la propriété », incriminée et poursuivie, le gouvernement y trouvant une atteinte aux droits des acquéreurs des biens nationaux. Mais Bergasse était un esprit nuageux et mystique, trop faible, et déjà trop atteint de vieillesse, pour avoir sur les royalistes de l'opposition une action puissante. Ferrand, l'ancien ministre de la première Restauration, celui qui s'était signalé par le ridicule de sa définition de la ligne droite appliquée aux émigrés, Ferrand perclus de rhumatismes, pauvre loque humaine qui s'était évanouie à l'annonce du retour de Xapoléon de l'île d'Elbe,

1. Villemain, en ses Soiiuenirs, t. I, p. 48i, a laissé ces notes sur de Féletz. Après la chute du ministère Richelieu, « son attachement si constant à ses collaborateurs (aux Débals), à des amis dignes de lui, fut alors mis a une grande épreuve. Son admiration pour M. de Chateaubriand n'y tint pas. Fidèle à cet illustre écrivain, et séparé hautement de ceux qui s'étaient séparés de lui, il le suivit dans sa disgrâce, mais non dans sa colère, l'avertissant avec une fermeté piquante, qu'il préparait une nouvelle émigration, sauf à la pleurer plus tard, et qu'en aidant à appeler la gauche, pour chasser plus vite l'extrême droite, il allait la rendre seule maîtresse au logis... En 182(3, il succéda à l'Académie, à l'abbé Villars, ancien membre de la Convention nationale... Il avait la plus vive intelligence de notre histoire à toutes les époques... Il reçut Cousin à l'Académiet et loua dignement les travaux philosophiques et le talent du nouvel élu. A la lin de sa vie. il perdit la vue, mais il fut soigné par une fille adoptive, Pauline de Foucault, qui épousa M. Dupuech, plus tard général ■>.

venait aussi chez la princesse de la Trémoïlle, étaler sa suffisance. Chateaubriand n'y apparaissait que rarement, n'y trouvant point un assez grand nombre d'admirateurs. Au demeurant, les théories qui dominaient dans ce groupe de royalistes, familiers de la grande dame, les idées, qui y étaient préconisées étaient celles du vicomte de Bonald', et du comte de Maistre, absolues, rigides, sans atténuation, n'admettant d'autres lois que la loi divine, d'autre autorité que celle du roi, appuyée sur la religion. Armée d'une volonté inébranlable, si commune aux femmes politiques, la princesse ne ménageait aucun de ses amis, savait les châtier pai" un trait acei'be pour les mainlenii" dans la sphère où elle cro^'ait exister la vérité; elle les invitait, elle les encourngeait à penser comme elle, des événements du jour. Ses lettres, publiées dans les Mémoires d'Hyde de Neuville, ses lettres qu'elle lui écrivait aux .tats-Unis où il représentait la France, comme ambassadeur, sont une précieuse documentation sur le concept des ultras, alors plus exaltés que ceux qui avaient siégé dans la chambre introuvable de i8i5.

1. De Bahante, Souvenirs, t. II, p. 218... <- M. de Bonald était la gloire du parti royaliste. On l'honorait, on l'adorait, mais plutôt comme une idole, que comme un chef. Ce n'était pas un homme si doux que le font certains historiens, et il y avait, dans ses impitoyables opinions, autre chose que des systèmes et de la logique. Son orgueil semblait extrême, mais calme et revêtu d'une vraie dignité. Il n'avait rien d'élevé, ni de généreux dans les sentiments. Il était implacable dans ses haines. Jamais un ennemi vaincu et poursuivi n'eût trouvé asile dans sa pitié. A travers ses passions politiques, il se gardait bien d'oublier le soin de ses intérêts privés, et son émotion devenait vive dès qu'on touchait aux plus petits. Il lui fallait des pensions, et même sur les fonds secrels ; il fallut placer ses enfants et ses parents. Une sollicitait pas, mais exigeait. .\u total, il faisait une grande figure à la CÎiambre sans pourtant être un meneur. Ce n'était ni son goût, ni sa capacité. »

En sa première lettre à Hyde, durant la session qui suivit la seconde Restauration, c'est-à-dire en juillet iSi6, elle se désole, elle n'a que des gémissements sur ce qui se passe dans la France « que ronge le jacobinisme », dit-elle. Rien ne lui agrée. Les royalistes, dont elle parle, sont-ils bien des royalistes? Pioyer-Collard a prononcé un discours snr l'amnistie promise par le roi, répondant à La Bourdonnaye, qui classait par catégories les coupables susceptibles de cette faveur' ; et ce discours l'offusque et la blesse. Le duc de Richelieu, le chef du ministère, tergiverse beaucoup trop, d'après elle, et ne montre point une volonté assez ferme. Il n'est pas son favori. Decazes, l'ami du roi, s'efforce de faire dissoudre la Chambre des députés, qu'une nouvelle remplacera. Quelle sera-t-elle,

1. Les coupables étaient ceux que l'on accusait de complicité dans le retour de l'ile d'Elbe, et la condamnation entraînait la perte des biens et des pensions. C'était au fond une confiscation. Royer-CoUard, généreusement inspiré, disait à la tribune, tout royaliste qu'il fût : «... Les confiscations, nous ne l'avons pas oublié, sont l'àme et le nerf des révolutions ; après avoir confisqué parce que l'on a condamné, on condamne, pour confisquer. {Murmures.) Je parle du passé, non du présent. La férocité se rassasie, la cupidité jamais. Les confiscations sont si odieuses, que la Révolution elle-même, en plus d'une circonstance, a rendu les biens des condamnés. De grands coupables, d'ailleurs, ont déjà subi la peine capitale. Serunt-ils à l'abri de la confiscation ? ou doit-elle les atteindre .' l'ailes-les donc sortir du tombeau, et rappelez-les devant leurs juges, afin qu'ils entendent, de leur bouche, cette condamnation (jui ne leur a pas été prononcée. Messieurs, l'amnistie remplit le vœu de la nation (voix nombreuses : Non. non;. Elle a été promise par le roi et ne peut être rétractée sans jjéril, je dirai plus, sans lionle. Le pardon royal promis ou proi)Osé, c'est le pardon lui-même. Si la Chambre l'altère, sa responsabilité sera grande devant l'Europe et la postérité. »

cette Chambre, lorsque celle-ci est déjà mauvaise? Si on voulait, cependant, se conformer à la voix du peuple, comme on accentuerait la politique dans le sens le plus rétrograde ! Gardonnel, Bouville, de Villèle, Castelbajac^ ont été reçus dans leur pays en triomphateurs, et ce ne sont point des jacobins, ceux-là ! N'est-ce pas une indication précieuse? Hélas! vit-on jamais la voix du peuple respectée?

Dix mois après, en janvier 1817, elle écrit de nouveau. Elle est plus consternée, plus maussade encore, que dans sa précédente lettre. Elle voit tout en noir, à Textérieur : la Russie, sans contrepoids^ en Europe, abusant de sa force ; l'Angleterre, annihilée par les menées de ses révolutionnaires, car elle aussi, la Grrmde-Bretagne, tourne au jacobinisme, et son action sur le continent sera nulle pendant longtemps. Et que de fâcheuses considérations sur l'intérieur ! Une loi électorale en préparation, détestable ; le retour à Paris du duc d'Orléans qu'elle n'aime pas; l'annonce pompeuse de la sixième grossesse de sa femme, lorsqu'on se tait sur celle de la duchesse de Berry, enceinte pourtant de quatre mois ; le remaniement du ministère, d'oii l'on chassera, deux ministres sur lesquels les royalistes pouvaient compter, celui de la Guerre, le duc de Feltre, celui de la Marine,

1. Quatre ultra-royalistes des plus violents : Gardonnel, fils d'un notaire, originaire d'Albi, né en 1770. D'abord bonapartiste, mais devenu bourboniste passionné après la Restauration, il y gagna un titre de noblesse. De Bouville, né en 1760, conseillerai! parlement de Rouen, avant la Révolution, émigra et ne commença sa carrière politique qu'en 1815. De Villèle, originaire de Toulouse, né en 1773. Devenu député, se montra toujours hostile aux ministres qui penchaient vers les libéraux. De Gastelbajac, originaire des Hautes-Pyrénées où il naquit en 1776, ami de Villèle et plus tard de Corbière, épanchait dans le Conservateur, fondé par Chateaubriand, ses doctrines absolues.

M. du Bouchage '. Il lui semble être encore en 89, parce que la famine, qui sévit horriblement en France, excite le peuple à crier, comme autrefois, à l'accaparement des grains. Elle n'espère donc plus rien d'heureux, pour le parti royaliste. Il est vaincu d'avance. La crise prochaine, crise inévitable, tournera contre lui. Ses adversaires sont audacieux, entament, de leurs doctrines perfides, les esprits crédules, chaque jour, et même à chaque heure. Ils parviennent ainsi à annihiler tout ce qui pourrait leur nuire. Et son esprit se retournant vers le passé, mélancoliquement elle écrit à Hyde : « Ne viendra-t-il jamais, après tant d'orages, un temps où nous puissions voisiner tranquillement sur lesbords de la Loire? Louis 'c'est-à-dire le prince, son mari) vous dit mille choses tendres, et prétend que nous étions plus heureux, lorsque nous allions vous voir rue du Four (c'était là que Hyde, compromis se cachait chez le parfumeur Caron) et que vous dîniez, en cachette, au Cadran bleu. Mais l'honneur est sauf, et qilbique le jacobinisme paraisse destiné à faire le tour du globe, le bon Dieu garde sûrement quelque compensation, dans l'autre monde, aux gens à qui il refuse l'heureuse faculté d'être jacobin dans celui-ci. »

En mai 1817, elle écrit encore, après le voyage à Paris de Blacas, mandé de Rome, où il repré-

1. De Barante en 1817, écrivant au comte de Montlosier, disait du duc de Feltre : C'est un poteau, phmté contre l'année française.

Du Bouchage était né à Grenoble en 1749. Ministre de la Marine sous Louis XVI. Au 10 août, il donna le bras à la reine se rendant à l'assemblée avec le roi. Il lut un désorganisateur de la marine sous la Restauration, frappant de proscription avant l'âge des officiers dont les services commandaient le maintien, et les remplaça par des émigrés impropres aux fonctions accordées. Il avait été nommé ministre de la Marine par l'influence du duc d'.\ngoulème, son protecteur.

sentait la France, par les princes qui voulaient séparer le roi de son favori, Decazes. Tous les royalistes exaltés et les princes désiraient un retour, en arrière dans la politique, et ils espéraient que de Blacas, un ami fidèle celui-là, reprenant son ascendant sur le vieux roi, parviendrait à faire congédier le jeune ministre en faveur, et à faire surgir, de la Chambre des députés, un ministère favorable à leurs projets. Mais non seulement la Russie et la Prusse, intervenant aussitôt, déclarèrent s'opposer à un changement de régime, le roi lui-même averti renvoya de Blacas à son ambassade, sans vouloir rien entendre. La princesse en fut toute désorientée; émue, d'ailleurs, et chagrine du départ de Corvetto du ministère des Finances, oii Roy, l'ancien avocat de Paris, s'installa, et de l'entrée de Mole au ministère de la Marine. C'était un doctrinaire, un libéral, un ennemi, ce Mole, qui se substituait à un ami. Aussi bien, que de griefs contre la faction triomphante. Car ceux qui ne sont point de ses amis ne composent à ses ^eux qu'une faction et ne forment point un parti. Et ces griefs, elle les énumère à Hyde. On a cassé, dit-elle, la compagnie de la Garde nationale, commandée par le comte de Montsoreau, beau-père de M. de Blacas. Ensuite toutes les mesures adoptées, ou prescrites, de})uis le départ de Blacas, tendent à entamer la maison du roi, à la changer, à la diminuer. Et Ton parle d'une régence d'Eugène de Beauharnais pour le fils de « l'usurpateur » ; on parle même de l'appel que l'on ferait à un prince d'une maison souveraine en Europe, les Bourbons de nouveau chassés. Ce qui nous sauve de toutes ces combinaisons, ajoutet-elle, c'est que les cours étrangères ne peuvent s'entendre entre elles, se détestent et se jalousent. Au milieu de tant d'inquiétudes, un fait pourtant la

console, c'est que le duc d'Orléans, autorisé à rentrer en France, vit h Neuilly, oublié et fini. Elle souligne ces mots. Et combien d'autres motifs pour elle d'être colère et démontée. Le comte de Forbin, surintendant des Musées, n'est-il pas venu chez elle, lui vanter le manuscrit dans lequel on retrace la vie malheureuse de Bonaparte à Sainte- Hélène ? Depuis César et Tacite, lui a dit Forbin, le seul grand homme qui ait paru dans le monde est Napoléon. Quelle audace ! Puis Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, venue à Paris de Bruxelles subrepticement, a été arrêtée et emprisonnée. Eh bien ! la marquise de Montcalm et la sœur de celleci, la marquise de Jumilhac, ont intercédé pour elle et après quatre jours de séquestration, elles Tout fait mettre en liberté î... Est-ce compréhensible? Pendant ce temps le comte de Bruges, Tami du comte d'Artois, vit isolé et sans iniluence sur la société politique ;Capelle,lebaron Capelle,rhomme atout faire du prince, n'est plus reçu par lui qu'à la dérobée, et M. de la Trémoïlle, revenant de Pézeau, aflirme que l'esprit de ce pays est affreux, qu'il n'y a plus de bon que les curés et la gendarmerie. Les paysans pensent et agissent comme en 89. ■( Hélas ! hélas ! quel bonheur, écrit-elle, y a-t-il, depuis vingt-huit ans, pour ceux qui portent la France dans le cœur? »

Elle continue, toujours désolée, sa correspondance. En décembre 1817, elle dépeint à Hyde la France sous l'aspect le plus triste, les révolutionnaires maîtres du gouvernement. Laine attaqué comme trop fidèle au roi, et ceux qui dominent et commandent cherchant à vendre à l'étranger « les derniers débris du trône ». La France est, d'après elle, dans un tel état de dissolution que son existence même est en péril.

Et la voilà qui part en guerre contre Mole, assez iniluent pour envoyer le duc crAngoulème prêcher, -dans Touest, les doctrines des libéraux. Le prince, à Rennes, s'est emporté contre Corbière, un avocat exerçant dans cette grande capitale de la Bretagne. Son talent de parole, ses idées ultraroyalistes, l'avaient signalé àTattention des hommes influents dans la Chambre des députés et dans la Chambre des pairs. Bref, parce qu'il était un ultra, le duc d'Angoulême lui voulut « laver son bonnet », le fit mander et lui adressa une mercuriale véhémente.

« Tirons le rideau, écrit la grande dame excédée de cette injustice, cela fait trop de mal... Quel liomme que ce Corbière ! Non, depuis le connétable du Guesclin et le combat des Trente, il n'y a rien de plus noble que l'âme de ce breton-là ! «

Et cependant, on a prédit à la princesse l'entrée au ministère de Corbière et de Villèle.

« Oh! ajoute-t-elle alors, si le bonheur de la France voulait que de telles gens arrivassent enfin au ministère, ils n'y arriveraient que par la belle porte. »

Ses lettres s'espacent. Pendant deux ans, il n'en €st plus une d'elle, dans les Mémoires de Hyde de Neuville. Celle qui est datée de 1820 la montre dans le même état d'esprit, toujours revêche, toujours dénigrante, toujours portée à l'opposition, parce qu'il est dans sa nature de n'être jamais contente, ni jamais heureuse. Villèle, qu'elle prisait si haut, est entré dans le ministère; et maintenant elle le critique, lui reprochant son aveuglement sur les jacobins. A leur égard, il est demeuré fort ignorant, dit-elle, car il a vécu sa jeunesse aux colonies, loin de France, et il ne peut savoir jus-

•qu'à quel point ils poussent la scélératesse. Les jacobins, toujours les jacobins ; c'est contre eux que, dans chaque lettre, elle s'escrime. D'ailleurs, Villèle, à l'instar de Pasquier ', louvoie et ménage un peu tout le monde. Il se fait humble avec les petits; il tâche, en outre, de ne point heurter les -convictions des « Mathieu et des Jules ». (C'est du duc de Montmorency et du prince de Polignac, sans doute, qu'elle veut parler.) Ceux-là sont liés à la Congrégation, dévots, méticuleux; et une de ses réflexions sur le duc de Rivière, ambassadeur à Constantinople, démontre que la princesse est plus libérée qu'aucune autre grande dame, de toutes les dévotions trop minutieuses. Un la Trémoïlle avait été protestant jadis, et l'esprit frondeur du vieil ancêtre reparaissait dans cette petite moquerie faite contre Rivière : Votre camarade, écritelle à Hyde, est fourré jusqu'au cou dans lévângile. Corbière, son Corbière, est le seul qui trouve grâce devant elle-. Il est reparti pour la Rrelagne

1. On lit dans la Chronique française par un Anglais, 1820 : <■ Pasquier est le petit-fils de ce Pasquier-Baillon sur lequel on trouve le renseignement suivant, dans un ouvrage publié en 180S [Histoire de la décadence de la monarchie française, 3 vol., -chez Dupont et Le Tellier, rue Saint-André-des-Arts). Si vous avez dans le cœur de la droiture, lisez sans émotion, s'il vous est possible, le bon signé de Louis XV, quand le ministre veut que le général Lally périsse et qu'il périsse avec ignominie, en vertu d'un jugement du premier tribunal de la nation. Gratification à M. Pasquier, rapporteur du procès de Lally : soixante mille francs ; signé L. Cette gratification est la clef du rapport et du bâillon que Pasquier, ce ministre prévaricateur, ordonna de mettre à la bouche de Lally, afin que ce général, conduit au supplice, ne parlât pas. »

2. « Corbière, dit M. de Broglie en ses Mémoires, avait épousé la veuve de Chapelier. Il était devenu royaliste par résipiscence et par contre-coup. Hargneux, paresseux, goguenard, il ne manquait pas au besoin d'une certaine facilité d'élocution terre à terre et d'un certain goût i)our les livres, plutôt que pour les leUres. » Et plus loin : <• On raconte une fort

12S GRANDES DAMES DU XIXe SIECLE

s'ensevelir dans sa famille et sa pauvreté. Enfin, Chateaubriand reçoit sous sa plume quelques compliments. Aux applaudissements des ultra-royalistes, il avait écrit dans sa brochure la Monarchie selon la charte : « Confiez les premières places de rÉtat aux véritables amis de la monarchie légitime. Vous en faut-il un si grand nombre, pour sauver la France ? Je nen demande que sept par département : un évêque, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la cour prévôtale, un commandant de gendarmerie et un commandant des gardes nationales. Que ces sept hommes-là soient à Dieu et au roi, je réponds du reste. » Elle l'approuve de ne plus vouloir rien écrire en politique, forcé qu'il est de faire tailler ses articles « à la mesure du pavillon de Marsan />. La voilà donc hostile aux idées dominantes du comte d'Artois, qui firent tant de mal à la Reslauration. On sent, en ses observations, qu'elle n'est point ennemie d'une marche ferme et autoritaire du gouvernement, non tatillonne toutefois, ni pusillanime, ni confite en dévolions, comme celle du prince, frère du roi.

D'ailleurs, en deux ans, que de changements dans les mœurs, dans les idées de la France ! Il n'y avait, na'^uère, ni doctrinaires, ni indépendants. Ce parti s'affirme déjà avec une grande autorité et une puissance indiscutable. Excité par lui, le peuple

drôle d'histoire du roi et de M. Corbière. Il était allé porter son travail au roi dans le cabinet où le roi passe la matinée, et s'était assis sans que le roi lui fit signe. Il a posé ensuite son portefeuille sur la table. Le roi a rangé ses papiers. Puis il a tiré de sa poche un mouchoir rouge, et l'a posé à côté du portefeuille, puis a pris sa tabatière et la posée à côté du mouchoir. Le roi alors a retiré la sienne, en disant : il n'y a pas de place pour les deux. Il ne m'a pas offert de tabac, ajoutait le roi, en racontant cette petite aventure. »

s'insurge. Il y a tumulte, cris, groupes menaçants, sur la place Louis XV, devant le Palais Bourbon où les députés délibèrent sur une nouvelle loi des élections, moins libérale que la précédente. Devant ces faits, à tous ces symptômes, la princesse a compris que les doctrines de son parti ont perdu de leur prestige. On ne s'attache plus autant à la politique dans le monde aristocratique. Autrefois, écrit-elle, l'entrée, dansun salon, d'un député, quel qu'il fût, était un événement. Pour le saluer et l'accueillir, tous les assistants se retournaient, les conversations s'arrêtaient. On attendait respectueusement ses premières paroles. Sa puissance s'imposait d'elle-même. On reconnaissait, en lui, une parcelle de la souveraineté nationale. Maintenant, c'est à peine si on le regarde. Les députés sont déchus de leur piédestal, et redevenus de vulgaires bourgeois, quand ils sont Piet ou Brenet. On ne s'en occupe plus. On a d'autres soucis. On porte ses hommages à d'autres dieux. « A tout prendre, ajoute-t-elle à Hyde, je regarde comme un bien pour vous de n'être pas à Paris. Il est trop difficile de ne point se tacher dans ce fumier et de conserver sa considération et sa place. »

Les années s'écoulant, la grande dame revient aux douces habitudes du monde. Elle se calme; elle ne stimule plus la conversation de ses amis, comme s'ils parlaient en un club. Elle n'en pense pas moins, mais elle se renferme en elle-même davantage; elle se réserve; elle se maintient dans les bornes aimables d'une accueillante maîtresse

laO GRANDES DAMES DU XIX^ SIECLE

de maison, un peu frondeuse encore, avec la compréhension de l'inutilité de ses efforts et de ses diatribes contre ses adversaires politiques. Elle ne peut plus rien sur la marche du gouvernement. L'expérience est faite; elle se tient à ce qui est, tout en maugréant contre ce qui est. Elle donne, dès lors, à Tintelligence, à tous ceux qui savent penser, aux philosophes, aux poètes, l'intérêt qu'elle accordait naguère aux politiques. Elle a évolué, elle aussi, à lexemple de Chateaubriand, et le crédit qu'elle a perdu sur les groupes parlementaires, elle essaie de le ressaisir en littérature. C'était, au surplus, l'époque où plusieurs grandes dames écrivaient, mais ne publiaient rien de leurs ouvrages; l'époque où l'on aimait à entendre la lecture que faisait, de ses traductions de Perse et d'Horace, M. de Frénilly, un député de la droite, les récits des voyages de M. de Laborde et le débit des strophes enflammées de lord Byron, inspiré de la verve de Démosthène, pour louer le courage des Grecs, révoltés contre les Turcs. Les événements mondains, les grands mariages, les duels si fréquents alors, occupaient et absorbaient l'intérêt des causeries dans les salons, et forcément dans celui de la princesse de la TrémoïUe. Duel entre M. de Forbin et Benjamin Constant, assis l'un et l'autre en un fauteuil, à vingt mètres de distance, pour se battre au pistolet, par suite d'une sciatique du plus fougueux des deux adversaires, de Benjamin Constant, toujours vibrant, toujours critiquant, toujours écrivant sur sa vie passée, ses nuits aussi occupées que ses jours, se montrant dans tous les cercles où l'on jouait, gagnant, perdant souvent plus qu'il ne possédait, conversant avec tous les étrangers illustres de passage à Paris et dans leur langue, car il les connaissait toutes, et disant

LA PRINCESSE DE l.A TREMOÏLLE 131

ensuite : Je suis furieux^ mais ça ni est égal. Duel encore du fils naturel de Fontanes, le jeune Saint-Marcelin, tué en se battant avec un de ses camarades qu'il avait refusé de saluer, parce que leurs opinions étaient divergentes^; duel, enfin, de M. de Sainie-Aulaire, se battant avec M. de Fézensac, tragique et mortel aussi pour le premier, au sujet d'une satire contre le duc de Feltre. Et les pamphlets, et tout ce qui était écrit, et tout ce qui était dit, formaient également le thème des conversations les plus animées. Les brochures pullulaient. Il en paraissait de nouvelles presque journellement. La loi contre la liberté de la presse donnait, à ces écrits, une impulsion des plus dangereuses. Dans les salons royalistes à Paris, dans les châteaux de la province, le Conservateur et la Minerve étaient attendus avec impatience. On ne pensait plus que par ces feuilles où Chateaubriand dans le Conserteur était le grand metteur en scène. Alors, l'in-

1. Lamotte-Langon, Mémoires d'une femme de qualité, ï" 335 : « M. de Fontanes donnait un bal le jour même où ce malheur arriva, et ce fut au milieu des apprêts d'une fête et pendant que l'on tapissait les murs de guirlandes de fleurs, que l'on vint déposer devant lui le corps mourant de son fils. Son agonie dura quelques jours, pendant lesquels on eut le temps de lui porter les secours de la religion. On dit que, vers le milieu de sa dernière nuit, la porte de la chambre de Saint-Marcelin s'ouvrit d'une manière extraordinaire. Une jeune fille parut vêtue de blanc et couverte d'un voile vert qui cachait ses traits. Elle s'approcha du mourant, s'établit sa garde-malade et resta là, sans rien voir que Saint-Marcelin, sans rien entendre que ses derniers soupirs. Elle soignait celui qui allait partir pour un meilleur monde, ne pleurait pas, car elle se mourait aussi, priait Dieu souvent et ne reconnaissait personne. Ce l'ut elle qui, au dernier moment, dit d'une voix qui déchira tous les cœurs : Il est morl .' Alors, elle sortit de la chambre, silencieuse et voilée comme elle y était entrée. On ne la vit pas au convoi funèbre, mais le lendemain, elle était étendue sur la pierre du tombeau qui dut être soulevée pour lui faire place, car elle avait cessé de vivre. »

fluence, jadis acquise aux salons du faubourg Saint- Germain, s'était déplacée et portée sur les journaux royalistes les plus extrêmes, et sur les écrivains de talent qui y combattaient pour leur parti. Et la grosse voix de M. de La Bourdonnaye se venait joindre aux sentencieuses réflexions de M. de Donald, derrière lesquelles se rangeaient et Duplessis de Grénédan et Peyronnet, un nouveau venu de Bordeaux, et Lamoignon, et P'ontanes, et le vieux Barthélémy, transformé en marquis, lequel avait oublié son passage au Directoire.

Mais ceux-là mêmes n'étaient que de petits coryphées, devant la pléiade des écrivains, groupés dans la Minerve : Aignan, Evariste Dumoulin, Jay, Jouy, Benjamin Constant et d'autres. « Nid de reptiles », écri\ait dWix-la-Chapelle à de Barantc, Mounier, l'ancien secrétaire de Napoléon, passé à l'état de fervent royaliste, dans le sens des doctrinaires, et il ajoutait : « Ils ont beau prétendre qu'ils ne visent que le ministère, l'artifice est usé, et avec de la gloire tous les jours et La Bédoyère, martyr, on nous ramènerait sous la férule du bénin Rovigo, de l'aimable Lefebvre et du libéral Bassano. J'aimerais encore mieux être gouverné par le marquis d'Ecquevilly ', car. du moins, nous ne verrions pas rouler immédiatement, sur la France, le Volga, le Danube et la Sprée. »

La Minerve, en accaparant l'influence des grands salons du faubourg, n'avait pas maintenu la cohésion qui unissait jadis les amis des duchesses. Les critiques de ses colonnes venimeuses avaient réussi à émietter les groupes des anciens partis. 11 enrejail-

1. Le général marquis d'Ecquevilly était un des principaux lieutenants du prince de Gondé, à l'armée du Rhin. Il appartenait au groupe ultra-royaliste le plus ardent de la Chambre des pairs.

lissait sur les hommes, naguère honorés, naguère considérés comme des meneurs, des doutes sur leur capacité. Il surgissait, dans les esprits, un détachement des personnes, inconnu aux premiers temps de la Restauration. On ne croyait plus à l'impeccabilité des chefs. Leurs théories, leurs vues d'avenir, étaient discutées avec une âpreté désespérante. On se conduisait, en politique, comme en littérature. Chacun gardait sa liberté d'appréciation, et petit à petit, le salon de notre héroïne perdait de son autorité.

Au surplus, la lutte des partis se revêtait d'une acuité violente. L'abbé Grégoire se faisait élire député. Manuel, expulser de la Chambre, et les Jésuites s'emparaient d'une puissance redoutable sur le nouveau roi, qui ne savait plus résister à leurs exigences. Philarète Chastes, en ses Mémoires, a très bien décrit cette transformation fatale de la société : « Le pays, écrit-il, se fractionnant en petits bataillons d'intérêts subdivisés, marchait à .la ruine de la discipline, comme de la liberté. Sur tous ces drapeaux secondaires flottaient écrites la devise discipline et l'autre devise, liberté: ici, aulorité: là indépendance. Comme chaque bataillon prétendait rester seul maître et écraser tous les autres, ce champ de bataille devenait une mêlée de calomnies et d'infamies, où la discipline était anéantie, comme la liberté. » La canaille intellectuelle et morale, ajoutait-il, a tout submergé. Et il la composait des sots, des phrasiers, des rhéteurs, des intrigants, aventuriers, traîneurs de dossiers et de cancans, hommes de la servitude et du sophisme, tartufes et cuistres portant rabats et sabres. Depuis lors, les choses ont-elles changé?...

La rliute des Bourbons mit un terme à l'action que pouvait avoir encore sur la vieille noblesse le

salon de la princesse de la TrémoïUe. D'autres salons, d'ailleurs, où de grandes dames plus jeunes, la marquise de Castries, la duchesse de Broglie, Mme de Sainte-Aulaire attiraient la belle compagnie de l'époque, faisaient oublier les anciens. La princesse se résigna et accepta de bonne grâce son effacement.

Lorsque Charles X, sur le point de s'exiler, s'était arrêté à Rambouillet, un la Trémoïlle le vint trouver et se mit à sa disposition. 11 eût obéi au roi, aurait pris les armes avec la noblesse pour ramener la dynastie déchue à Paris. Mais Charles X, désabusé et découragé, lui répondit tristement : « Il n'y a plus rien à faire, mon ami. Rentrez chez vous ; je garderai fidèlement votre souvenir. »

La duchesse de Raguse ne fut point attachée par une fonction à la cour impériale; elle ne parut point dans la familiarité de l'impératrice Joséphine, ni dans celle de Marie-Louise; elle n'eut point de rapports avec la cour des Bourbons, dont elle vécut éloignée ; et cependant elle occupa la curiosité des salons, elle subit les médisances mondaines, et par cela même elle a laissé une trace dans l'histoire de son temps, et son nom n'est point tombé dans l'oubli. D'ailleurs, elle était fille d'un banquier de Paris, le plus sympathique, le plus influent des premières années du XIX'' siècle. Perregaux, son père, avait rendu de nombreux services au gouvernement de la Convention, à celui du Directoire, et plus encore à celui du Consulat. Lié, par son origine suisse, au grand financier Thélusson, qui l'avait précédé à Paris, trouvant, dès lors, en cette accointance, un soutien qui favorisait ses affaires, il put aider puissamment le premier Consul dans l'organisation d'une banque de France, sur laquelle s'appuya le crédit public, depuis longtemps éva-

1. Bibliographie. — Mémoires du maréchal Marmonl ; Mémoires de Laualetle ; Mémoires de la duchesse dWbrantès ; Jean LiiOMEi!, Perregaux et sa fille.

iioui. Et sur Mlle Perregaux rejaillissait la célébrité du père.

Née au mois d'octobre 1779, on lui avait donné les noms d'Anne-Marie-Hortense. Au temps du Directoire, elle était donc dans toute l'efilorescence de la jeunesse; de plus, elle était jolie ; et parce qu'elle portait le nom de Perregaux et qu'elle était orpheline bien dotée, ayant perdu sa mère de bonne heure, elle était remarquée et citée parmi les femmes que Ion comblait de louanges. Dès son veuvage, son père avait confié l'éducation de la petite orpheline à Mme Campam, dont le pensionnat, ouvert à Saint-Germain, devint l'asile des jeunes filles issues de familles riches ; et lorsqu'elle en était so'^tie, elle avait été placée sous la surveillance et sous la direction dune gouvernante, avec laquelle elle suivait les grandes fêtes de l'époque où venait se reconstituer la vieille société disparue. Au bal donné par l'ambassadeur de Turquie sous le Directoire, un bal qui eut un succès prodigieux, disent les chroniques contemporaines, Mlle Perregaux figurait parmi les plus jolies, les plus sémillantes, les plus distinguées des invitées. Les gazettes s'occupant des petits événements des salons, ne manquèrent point d'imprimer le nom de la fille du grand banquier, comme une des illustrations de la fête. Un autre jour, ces mêmes gazettes détaillaient ses toilettes, le nombre de ses perruques, parce que les élégantes changeaient le ton de leur chevelure, aussi souvent que de robes. Brune le matin, elle se transformait en blonde, sous la lumière des bougies. Elle ne passait inaperçue nulle part. Et comme elle était riche, les adorateurs et les coureurs de dot se pressaient autour d'elle.

Elle navait qu'un frère moins âgé qu'elle de six ans, si bien que le banquier, pour cette fille unique, se montra d'une complaisance, d'une bienveillance inlassables. Hortense devint bientôt une enfant gâtée, toute à ses caprices et aux inspirations de ses volontés ; et lorsqu'elles étaient contraires à celles de son père, elle savait lui faire admettre par ses calineries, ses propres décisions, et, à la fln, c'étaient toujours celles-ci qui prévalaient, et faisaient loi, entre le père et la fille. Lui, cependant, la voulait heureuse. Au moment de la marier, il crut ne trouver les conditions de ce bonheur, que dans une alliance telle qu'il la comprenait, avec un mari capable de le remplacer, plus tard, à la tête de sa banque, engagée par ses intérêts avec toutes les grandes places de l'Europe. Mais, présentant son projet à la jeune fille, tout de suite il se heurta à une résolution très arrêtée chez elle. Elle repoussa le mariage proposé.

A làge d'Hortense Perregaux, ce n'est pas la fortune qui est éblouissante et fascine un tendre cœur de femme. Ce sont les belles manières, le visage agréable d'un jeune homme, avec une désinvolture cavalière. Or, le banquier avait donné, en son hôtel, une grande fête, lorsque Marmont, l'aide de camp de Bonaparte, était venu remettre au Directoire les drapeaux conquis, en Italie, sur les armées autrichiennes et piémontaises. C'était au mois d'octobre 1796. La jeune fille avait dixsept ans ; Marmont en avait vingt-deux. Il fut le héros de cette fête. Son brillant costume, le choix du général en chef qui le désignait comme un officier plus renommé, portant plus d'espérances, plus de promesses de succès que les autres, l'auréole de gloire que ces circonstances réunies engendraient autour de son nom, ce nom même qui n'était

140 GRANDES DAMES DU Xl\® SIÈCLE

pas un nom plébéien, mais celui d'une vieille famille de Bourgogne, celui d'officiers qui avaient laissé, dans les armées de la monarchie, des souvenirs de grande bravoure, tout cela fit impression sur le cœur de la jolie mondaine. Elle se sentit enchaînée au destin du bel officier; et lui-même, point insensible aux attentions très significatives de la fille du banquier, repartit pour l'Italie aussi enflammé, aussi passionné que sa victime.

Les estampes de la Bibliothèque nationale, représentant Marmont, sont celles de son âge mûr, lorsqu'il était duc de Raguse et maréchal de France. Son visage est sévère, aux traits accentués indiquant une volonté inflexible, de l'énergie, de l'audace. Le front est beau, très développé, les yeux large ouverts, le nez fort aux narines frémissantes, la mâchoire proéminente sur un menton charnu qu'une fossette creuse profondément. Toutes les fatigues de quinze ans de guerre sont imprimées sur cette martiale figure. Bajeunissez-la. idéalisezla, en lui enlevant les traces de ces fortes et dures épreuves ; redonnez-lui les vingt-deux ans qu'avait Marmont à la fête de Perregaux, la flamme amoureuse du regard, la sveltesse de la taille; imaginez les gestes caressants du jeune homme, dans son costume chamarré de colonel d'artillerie, vous excuserez la facile et subite inclination de la fille du banquier, sur laquelle agissaient le prestige du grade et la virile beauté de l'officier.

En ce temps-là, toutes les jeunes filles ambitionnaient une alliance avec les héroïques lieutenants de Bonaparte. Combien portaient les étoiles de général et n'avaient pas trente ans ! Ceux-là seuls, dans les salons, attiraient les regards et les prévenances les plus polies. On se redisait leurs actions

d'éclat. Ils remplaçaient, alors, les nobles de l'ancien régime, devenus pauvres, misérables, et rentrés d'émigration, en leurs habits râpés, inspirant plus de pitié que de respect. Depuis que Bonaparte avait accumulé les noms de ses victoires sur les drapeaux de ses brigades, il n'y avait point de professions plus éclatantes que celles dépendant de l'armée. Pour être officiers, les jeunes gens renonçaient aux carrières libérales, au commerce, à l'industrie, qui leur semblaient une occupation inférieure. Reniaient-ils la fortune ? Non, certes 1 Ils citaient les généraux, riches après plusieurs campagnes, riches des dépouilles enlevées aux peuples vaincus, ou aux villes conquises. Et les jeunes filles réservaient leurs sourires les plus engageants aux beaux officiers qui venaient prendre quelque repos entre deux batailles.

Le banquier, toutefois, ne cédait point aux caprices de sa fille. Il résistait. Hortense persévérait dans son obstination et son amour. Elle voulait être la femme de Marmont, non d'un homme de banque qui ne réalisait aucune des conceptions de ses rêves. Hélas ! elle ne parvenait pas à convaincre son père que, pour être heureuse, il fallait l'unir à celui qu'elle aimait. Dans leurs entretiens à ce sujet, Perregaux triomphait toujours des objections de sa fille. Elle n'était point de force à lutter avec le bon sens et la prudence raisonnée du financier. Elle lui écrivit donc, et dans une longue lettre que Jean Lhomer reproduit en son étude sur le banquier, elle lui dépeignit ses illusions, ses enthousiasmes d'amantC;, lui affirmant que la fortune n'avait pour elle aucune séduction et qu'elle saurait bien s'en priver. Elle avait résolu de n'épouser qu'un homme de son choix. Ce choix était fait. Si son père n'y voulait pas consentir, elle se résignerait forcément

à subir cette désolante volonté, mais son cœur ne se donnerait jamais à un autre qu'à son préféré. Elle ne demandait qu'une chose, disait-elle, de ne pas expier cette désobéissance par un exil, de rester au foyer familial. Elle prétendait que sa douleur était si grande, qu'elle en mourrait. « Ah ! mon père, mon père, ajoutait-elle à la fin de sa lettre, prenez pitié de votre malheureuse enfant. Il en est encore temps. Mais plutôt mourir que changer » !

A ces lamentations, le cœur de l'homme fléchit. Il avait résisté durant deux ans; il ne put aller au delà. Les accents passionnés de sa fille l'avaient ému. Il consentit aux fiançailles et au mariage avec l'aide de camp de Bonaparte, dont il avait peut-être discerné — cause de cette longue inflexibilité — le tempérament trop fougueux, le caractère vaniteux, l'irrésistible besoin de primer partout, cette absence de modestie et de douceur, si nécessaires à la perpétuité de l'amour.

S'il avait jugé ainsi Marmont, il ne s'était pas trompé.

Le mariage fut célébré le 12 avril 1798. Bonaparte, quoique peu riche en ce temps-là, constitua une dot de cinq cent mille francs à son aide de camp, qui était aussi son ami. Les deux époux passèrent quelques jours à Paris et se dirigèrent ensuite vers la Bourgogne, chez les parents de Marmont à Châtillon-sur-Seine, 011 devait s'écouler leur lune de miel. Elle fut de courte durée. Bonaparte, qui avait préparé son expédition d'Egypte, mandait son lieutenant près de lui. Il fallut se séparer. La jeune femme resta seule avec le père et la mère de Marmont, tandis que son mari courait rejoindre son général dont il devait suivre le destin. Ce fut une solitude pleine de regrets, de

tristesse et d'ennui pour cette belle parisienne. Ses lettres à son père retentissent de ses plaintes qui se répètent à chaque page. Elle attend chaque jour des nouvelles de l'absent ; aucune ne lui arrive. Le caractère du vieux père Marmont, celui de la vieille mère lui sont antipathiques. Elle trouve l'un, avare, égoïste ; l'autre triste, revcche et maussade. Alors, sa tendresse pour son père s'enflamme. Il n'est pas de mots assez câlins qui ne servent à démontrer la vivacité de son affection filiale. Le temps pèse en lourdes heures sur sa pensée. Elle demande à ce père chéri, de la musique, un piano, des livres, atîn de poursuivre l'étude de la langue italienne, qu'elle a jadis commencée. Une seule espérance allège cette pesante existence provinciale, celle d'aller, avec Mme Bonaparte, rejoindre en Egypte son bel officier. Mme Bonaparte abandonne ce projet et la jeune épouse retombe dans son incurable tristesse. Quelques lettres de l'absent viennent, de temps à autre, consoler ce malheureux cœur qui souffre, lorsqu' enfin en arrive une, narrant la prise de Malte et les hauts faits de Marmont. Il est entré le premier dans la citadelle. Bonaparte l'en a récompensé par le grade de général, et elle, qui rapporte l'événement, ne manque pas de s'attribuer, tout de suite, ce nouveau litre, et elle signe sa lettre : générale Marmont. Sa joie déborde ; sa vanité s'exalte autant que celle de son mari. Elle sait faire valoir ce nouveau grade, bien plus qu'elle n'a su dépeindre les angoisses de son amour. Elle qui, à toutes forces, a voulu épouser l'officier, elle ne fut éloquente, durant Téloignement de son mari qu'ennarrantsesennuis,danslapetite villede Bourgogne où ne lui fut offerte aucune distraction mondaine. Aussi bien, après ces lettres, on s'interroge. On hésite à croire qu'elle ait aimé avec l'ardeur

d'une violente passion. On se dit que cette petite âme est sèche, égoïste aussi. Elle n'a vu, dans ce mariage, qu'une illustration pour elle, des avantages de vanité et de parade. Car elle se console facilement de son quasi-veuvage, lorsqu'après la prise de Malte, certaine de ne revoir son mari qu'à son retour d'Egypte, elle quitte Ghàtillon pour venir s'installer à Paris, chez son père. Et aussitôt recommence son existence évaporée, joyeuse, passée de salons en salons, devenue plus agréable qu'autrefois parce qu'elle porte un nom honoré dont elle est fière. A la vérité, en ces premiers temps, elle se place sous la tutelle de son père. Elle le consulte en toutes circonstances ; elle ne fait que ce qu'il approuve. Ses visites, ses acceptations de dîners, ses soirées dansantes, elle les soumet à son contrôle. Elle reprend sa place de jeune fille comme jadis. Elle est autant mademoiselle Perregaux que la générale Marmont. Et elle attend, sans impatience, le jour qui lui rendra son général.

Il arrive enfin I Ils sont trop jeunes l'un et l'autre, pour n'être point heureux de cette réunion. Leur lune de miel s'épanouit de nouveau dans un appartement du faubourg Poissonnière, meublé luxueusement. Hortense Perregaux est triomphante. Elle jouit avec orgueil, avec une démonstration puérile, de l'éclat de son nom, de l'amitié pour son mari du général Bonaparte. Marmont est l'officier de prédilection du jeune héros, son compagnon partout. Barras s'en moque. Mais Barras n'a que de la jalousie pour les personnages qui s'élèvent et menacent son autorité. Hélas I ce ne fut encore qu'une trêve passagère, ce retour à Paris, comme un petit sentier semé de fleurs qui se termine brus-

quement. Bonaparte, devenu consul, descend en Italie où il devait gagner la bataille de Marengo. Marmont est de son escorte, et Hortense est encore seule.

Après Marengo, la célébrité de Marmont est plus grande qu'avant, car il eut une grande part au succès de cette courte campagne. On le voit alors, à Paris, avec sa jeune femme, mener une vie fastueuse, se promener sur les boulevards, en voiture attelée de quatre chevaux. Il est de toutes les solennités olficielles. Sa place y est marquée ; et la fdle du banquier s'enorgueillit de ces déférences réservées à rhomme de guerre. Au surplus, les fêtes mondaines lui procurent chaquejourdes joies nouvelles. Les toilettes deviennent de plus en plus riches, de plus en plus magnifiques. Cette vie agitée et superbe, cette vie de luxe, quoique désœuvrée, sallie bien à son besoin de paraître, qu'elle partage avec son général. Déjà les lieutenants de Bonaparte se sont mariés. Les jeunes femmes sont nombreuses, aux fêtes des Tuileries et des ministères, et elle l'emporte sur elles. Elle est jolie ; elle sait s'habiller, mieux que ces nouvelles venues, petites provinciales qui, pour la plupart, n'ont pas lusage de la bonne compagnie. Si elle n'est pas comprise dans l'entourage de Mme Bonaparte, c'est que le premier consul redoute son intransigeance parisienne, son esprit moqueur ; et dans le salon de Joséphine, il veut plutôt des femmes dociles, des femmes soumises à toutes ses exigences, que des femmes volontaires et trop expertes ; ce qui était le cas de la fille du banquier Perregaux.

C'est ce qui la perdra, cet amour exagéré du monde, ce besoin d'entendre, autour d'elle, des

flatteries de courtisans, comme si elle était princesse, ou reine. Orpheline et riche, elle a vécu dans le bruit des admirations suggérées à l'hypocrisie de ceux qui avaient besoin du crédit du banquier. Désormais, il lui faudra de continuels triomphes de société. A chacune des ascensions de son mari vers la gloire, elle en décuple l'importance, afin de recueillir de plus amples jouissances. Marmont a été nommé inspecteur général de l'artillerie: elle s'en targue, elle s'en fait un nouveau titre près de ses flatteurs. Marmont commande ensuite un camp d'instruction en Hollande, ainsi que les plus célèbres lieutenants de Bonaparte, en d'autres lieux : elle s'arrange pour en goûter les honneurs avec son mari. A ce moment-là, l'un et l'autre sont encore amoureux. Une séparation leur est pénible. Ils tâchent de se réunir, d'être enseml3le le plus souvent qu'ils le peuvent. Le générallappelle à son camp. Elle y accourt. Les grands bourgeois d'Amsterdam donnent une fête splendide, aussi bien en l'honneur du chef d'armée qu'en l'honneur de sa jeune femme. Marmont répond à ces empressements honorifiques par une nouvelle fête qu'il organise en son camp. Sa tente est superbement parée et décorée. Mme Marmont y reçoit ses invités et ses hôtes avec aisance, avec grâce, avec son habitude du monde qui conquièrent les pesants Hollandais. Elle y a été admirée, encensée, et elle rentre à Paris précédée du retentissement de ses succès qui excuseront l'ostentation plus accentuée de sa personne.

Depuis quelques années, son père avait acheté près de Paris, le château jadis possédé par M. de Sartine. Viry-Châtillon. 11 s'était plu à l'embellir, à l'orner de meubles précieux et rares, et elle.

pendant les absences du général, venait jouir avec le banquier, maintenant malade, des agréments de cette magnifique maison de plaisance. Perregaux y recevait souvent, y invitait à dîner ses amis, et à des soirées dansantes les amies de sa fille qui en faisait les honneurs. Quand elle y était seule, elle y attirait, dans des fêtes plus intimes, et les jeunes femmes, ses compagnes de plaisir, et ses adorateurs qu'elle rencontrait dans les salons de Paris. Celait aux premières années de l'Empire. Sous l'impulsion de l'empereur, le luxe s'accroissait chaque jour, et les femmes de la nouvelle noblesse, les femmes de la cour, se laissaient aller délibérément à cet usage de splendeurs si agréables pour elles. Elles y trouvaient des facilités de relations dont beaucoup abusaient. Mme Marmont, toujours de plus en plus éloignée de son mari par les grandes guerres d'Allemagne, eut-elle, alors, quelques faiblesses pour les hommes de son entourage ? C'est plus que vraisemblable ; mais elles furent peu connues, et les mémoires du temps sonl muets à cet égard. Ce que l'on savait, ce que l'on répétait, c'était cet amour de la richesse et de l'étalage que la jeune femme poussait à l'excès. Toutefois, si les toilettes et les plaisirs enivraient et démoralisaient Mme Marmont, les honneurs conquis aux batailles, les faveurs ininterrompues de Napoléon à son lieutenant, emplissaient d'orgueil l'esprit du général et pervertissaient son cœur. Quoiqu'il n'eût pas reçu le bâton de maréchal, ainsi que ses compagnons d'armes, à l'inauguration de l'Empire, il ne doutait pas qu'il ne l'obtînt bientôt. Il Tattendait après une grande victoire. Son expédition d'illyrie le fit duc de Raguse, en 1808; la bataille de Wagram lui valut, enfin, le titre de maréchal d'empire, en 1809. Alors, avec son caractère orgueilleux, avec la haute

estime qu'il professait pour ses actions militaires, il eût voulu que sa femme, qui, de son côté,s"exagérait la gloire de son mari, lui témoignât son admiration d'une manière ostensible, comme Joséphine pour l'empereur. Qu'était-ce maintenant pour lui que Mlle Perregaux, la fille d'un banquier, pour lui, duc de Raguse, distingué par de grandes batailles, l'égal des grands dignitaires de l'empire? Il l'avait aimée avec passion, sans doute ; à cette passion avait succédé l'indifTérence. Elle de même; négligée par l'homme de guerre qui n'était plus déférent pour elle, qui ne lui écrivait plus que rarement, elle se donnait tout entière au monde. Son père était mort en 1808. Elle était jeune encore, à peine trente ans, à l'Age où la femme coquette sait faire valoir sa beauté, son esprit, et elle se lançait dans les plaisirs, n'y mettant aucune retenue, comme en un tourbillon. Ses toillettes sont citées, ses fêtes recherchées et suivies par la jeunesse brillante de l'Empire. En ce temps, la duchesse d'Abrantès, alors générale Junot, comme elle suspecte à Napoléon, à cause de son esprit taquin et caustique, était sa meilleure amie. En ses mémoires, Mme d'Abrantès écrit :

« Une femme que je voyais très souvent et avec un charme toujours nouveau, c'était la duchesse de Raguse. JXous étions liées aussi intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, très instruite, naturelle, et possédant tous les avantages d'une haute position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la double encore, la duchesse de Raguse était la plus chère de mes amies (Mme d'Abrantès parle des premières années de l'empire) et toutes les fois que j'entendais annoncer son nom, il me

LA DUCHESSE DE HAGUSE Hil

faisaif le même effet que celui de M. de Narbonne : Tamie était heureuse, la maîtresse de maison contente. L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante, lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à trouver : la duchesse est trop naturelle pour cela, mais elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des éclats, des jets d'une lumière, non seulement brillante, mais chaleureuse ; elle est à toutes les questions, elle comprend tout ce qui se dit. Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle ! seules toutes deux à Virydans une maison dont elle a fait un paradis!... c'est là qu'il la fallait entendre et voir. »

Ah ! certes, elles se devaient convenir, car toutes les deux aimaient les plaisirs et les toilettes. Quant aux toilettes, en voici la preuve donnée par Jean Lhomer sur un extrait des registres du grand couturier de cette époque, Leroi, au compte de la duchesse de Raguse, C'est édifiant. Ce ne sont que robes de tulle lamé d'argent; robes de satin blanc garnies de coquille paille ; robes de tulle brodées en soie; robes de taffetas écossais rose et vert, garnies de ruches découpées et double tulle au corsage ; robes marceline lilas et redingotes de voyage en velours rat vert; ou encore, redingotes de velours cerise à boutons, et redingotes en satin blanc, revers peluche ponceau et tabliers en rubans, etc., etc..

En Allemagne, où était Marmont, toutes cesdissipations de la duchesse changèrent l'indifférence du mari en animosité. Dans une visite à l'empereur,

à ce moment-là à Schœnbrunn, Napoléon s'en aperçut, et il mit la conversation sur ce sujet... Il y avait dix ans, lui disait-il, qu'il était marié sans avoireu d'entant, et puisqu'il était malheureux, pourquoi ne divorçait-il pas avec cette jeune femme si étourdie, si légère, qui le compromettait? Il se remarierait facilement avec l'héritière d'un grand nom et d'une grande fortune... Conseil intéressé de l'empereur, qui songeait au divorce pour lui-même» afin de donner un héritier de son sang à Tempire, et qui voulait juger de l'effet de ses conseils sur son lieutenant. Marmont fut ébranlé par ces paroles. Dans une visite à Lavalette, son ami, à son retour à Paris, il lui parla d'une séparation, et même d'une rupture définitive avec sa femme. Lavalette, dont le ménage était fort uni, le dissuada d'une résolution aussi grave ; et Marmont abandonna ses projets. 11 avait aimé cette femme, et le souvenir de ses premières années de mariage parla plu& fort que sa colère. Il ne pouvait oublier l'enivrement de sa jeunesse. Elle et lui se pardonnèrent leurs torts réciproques et reprirent leur vie commune.

Nommé à cette époque gouverneur de l'Illyrie, le maréchal y emmena sa femme, qui devait trouver, dans cette nouvelle situation, des jouissances de luxe et de vanité, ravissantes pour elle. C'était une vice-royauté que Marmont allait exercer ; et trôner à Trieste et à Laybach, y tenir une cour, recevoir de continuels honimages, donner des fêtes, sentir autour de soi des courtisans très empressés, parce qu'on joue le rôle d'un souverain, c'était un mirage qui séduisait les deux époux. Marmont, en ses mémoires, avoue qu'il menait, enillyrie, une vie princière, donnant ses matinées au travail, et toutes ses soirées aux plaisirs. Une maladie de la duchesse

interrompit le cours de ces fêtes pompeuses. Elle rentra à Paris, et Marmont, peu de temps après, fut envoyé en Portugal, pour y prendre le commandement d'une armée.

Ce fut la fin de leur accord.

De nouveau seule, en son bel hôtel de Paris, la duchesse y reprit ses habitudes mondaines, qui déplaisaient tant à Marmont. Enfin, les événements tragiques de 1814 les séparèrent tout à fait. Mais, si la duchesse ne changea point sa manière d'être, elle resta du moins fidèle à ses amitiés, dévouée aux partisans de Napoléon, continuant à les recevoir chez elle, tandis que Marmont, poussé par son orgueil, par son infatuation, par l'espérance de remplir dans l'État le premier rôle, abandonna ses anciennes relations et s'en créa de nouvelles, dans un milieu tout différent. Il avait trahi son ami, son bienfaiteur, son souverain ; et voulant s'innocenter, il expliquait par des sophismes méprisables cette alliance avec les ennemis de la France. C'était, écrit-il en ses mémoires, pour sauver la patrie de tous les malheurs de l'invasion; pour terminer une guerre qu'il jugeait sans fin, si Napoléon eût eu les moyens de se défendre et de lutter contre les envahisseurs. Vivant déjà loin l'un de l'autre, la répulsion de la duchesse, pour l'homme coupable, dont elle portait le nom, s'aggrava ; elle ne lui pardonna jamais cette infâme volte-face ; elle clama très haut le mépris qu'elle ressentait pour le félon qui reniait le prince dont il avait accepté tant d'honneurs et tant de richesses. Au fond, le maréchal sentait bien tout ce qu'il y avait d'odieux en son action. S'il ne le reconnut jamais ouvertement, il le comprit certes; et son humeur sombre, ses longues taciturnités, ses impatiences, son ardeur

à diriger son activité vers rembellissement de son domaine patrimonial, en sont le témoignage le plus probant. Il voulait oublier. Des amis, il n'en eût plus un seul, quoiqu'il n'en eût jamais compté beaucoup, parce qu'il était trop envieux du succès des autres. A la cour des Bourbons, quoiqu'il y eût acquis de nouveaux honneurs, et la conservation de sa fortune et de ses dotations, il vivait fort isolé. Les jeunes gardes du corps répugnaient à servir dans sa compagnie, qu'ils appelaient, entre eux, la Compagnie de Judas. L'expiation se prolongeait indéfiniment pour lui ; les princes euxmêmes doutaient de sa franchise et de son dévouement, puisqu'aux journées de juillet i83o, le duc d'Angoulême, à Saint-Cloud, lui voulut arracher son épée et le faire arrêter, en le llagellant du nom de traître.

Rien de pareil pour la duchesse. Elle trouvait des adoucissements à sa solitude, dans l'empressement de ses amis à la visiter, dans la constance de leur affection. Marmont le savait, et il en était jaloux. Dans les pages qu'il a consacrées à sa femme, il se venge en la dénigrant, lui reprochant, sans cesse, son intempérant besoin de luxe, ses frivolités, son désordre et prétendant, d'ailleurs, que le nombre des amis de la duchesse diminuait en même temps que sa fortune. Des amis, des louangeurs, dit-il, on en a toujours, tant qu'on les peut recevoir à dîner, dans une maison somptueuse, ou bien en un château agréable. Mais les plaisirs s'espaçant, les amis deviennent plus rares. C'est vrai, sans doute, et pour tout le monde, comme pour la duchesse de Raguse. i\lais ses vrais amis, elle les conserva toujours, tandis que Marmont, après sa trahison, vit disparaître, de son intimité, les hommes qu'il fréquentait durant l'empire, sans que

d'autres les vinssent remplacer. Deux l'ois, enfin, il connut les douleurs de Texil : une première fois à Gand, oii il avait suivi le roi Louis XVIII ; une autre fois, à Venise, où il se réfugia en i83o, après la chute des Bourbons. C'est là qu'il mourut.

Sa femme, prenant en pitié son isolement de plus en plus proi'ond, vint l'y trouver et passa quelques jours en sa compagnie. Et cette visite démontra bien que Marmont calomnie sa femme lorsque, dans ses souvenirs, il trace d'elle un portrait qui la rendrait haïssable s'il était vrai. S'expliquant sur l'amitié que la duchesse de Raguse manifestait envers ses familiers, il écrit : « Ce sentiment divin (l'amitié) exige un cœur tendre, généreux, de la justice, de la raison, de l'indulgence, et une sorte d'égalité au moins dans les rapports, si elle n'est pas dans la nature des choses. Elle, au contraire, égoïste et passionnée, déraisonnable, enfant gâtée, voulait des esclaves et non des égaux. » Et alors, il rapporte la réponse qu'elle lui fit, un jour qu'ils manifestaient tous les deux un désir de rapprochement et de vie commune... « Nous allons tenir une bonne maison, lui disait Marmont. Il en résultera pour moi de grands avantages à la cour. » — « Oh ! ne croyez pas, lui répliqua-t-elle, que je veuille vous servir de marchepied. » Et n'avait-elle pasquelque raison de répondre aussi sévèrement à l'homme qui ne pensait toujours qu'à lui? En rappelant ce Irait de caractère contre sa femme, Marmont ne comprend pas qu'il met surtout, en évidence, son égoïsme forcené.

L'empereur déporté à Sainte-Hélène, les Bourbons, les émigrés, triomphants à Paris, et son mari au service des princes qu'elle ne pouvait que haïr,

elle séjourna plus assidûment qu'autrefois à son château de Viry, en fit sa résidence préférée, conservant néanmoins son bel hôtel de la rue Poissonnière, afin d'y recevoir la société bonapartiste qui s'était groupée en une coterie fort unie oii vivait inaltérable le souvenir de l'immortel exilé. Celaient là que venaient se consoler ceux qu'attristaient les cruelles épreuves du grand homme, relégué sur un rocher au milieu des mers africaines, tâchant de réconforter leur âme par l'espérance d'un retour de fortune ; c'était là qu'ils venaient chercher des nouvelles de ceux que les événements avaient chassés de leur patrie, de Lavalette et d'autres. Les familiers de Napoléon qui, jadis, étaient reçus aux Tuileries, à Saint-Cloud, à la Malmaison, s'y recontraient ainsi que lesgrandes dames qui avaient brillé dans les fêtes impériales. Les réceptions de la duchesse de Raguse composaient une sélection parmi les plus favorisées de la fortune ou de la beauté. Oubliant leur passé, celles qui cédaient aux désirs de paraître encore dans les solennités officielles et tâchaient de se fourvoyer dans le monde si orgueilleux et si exclusif des vieux nobles de la monarchie, s'éloignèrent peu à peu de la duchesse. Ainsi s'éclaircit la foule de ses amis. Plus tard, des pertes de fortune, ses procès interminables avec son mari, la forcèrent à vendre son hôtel. Et ce fut une cause de nouvelles absences parmi les habitués de son salon.

Cependant, elle ne quitta point Paris tout à fait pour son château de Viry. Elle loua un appartement rue de Varenne, appartement vaste et beau, puisque le loyer en était de dix mille francs. Mais, c'est à Viry qu'elle se plaisait, à Viry qu'elle passait la plus grande partie de Tannée, s'occupant chaque jour d'embellir et d'agrandir cette résidence où elle

LA DUCHESSE DE RAGUSE 15r>

se trouvait heureuse. Musicienne et instruite, elle s'adonnait à la musique. A la recherche des beaux livres, des éditions rares, recouvertes de reliure de prix, elle avait formé une bibliothèque fort appréciée des érudits et des bibliophiles. Depuis iHiT), jusqu'à iS.V), l'année de sa mort, elle vécut donc sous la seule injluence de sa volonté, maîtresse d'elle-même et de sa fortune; et, depuis 1827, époque où elle vendit son hôtel, ce fut Viry qu'elle habita, plutôt que son appartement de la rue de Va renne.

La monarchie des d'Orléans ne lui titjioint modifier son genre d'existence. Mais les années se suivant et s'écoulant, la vieillesse commença pour elle ; ses anciennes amies disparurent ou, vieilles aussi, elles abandonnèrent le monde, se montrèrent moins. La gaîté, la folle joie, qui, à Viry, tant que la duchesse fut jeune, firent retentir ses salons de rires et de jeux étourdis, ces échos entraînants s'éteignirent, et la vieillesse morose, la vieillesse solitaire, la vieillesse vouée à l'immobilité, régna seule dans cette demeure jadis si animée, si bruyante. Puis la maladie survint. L'infortunée châtelaine fut atteinte d'un mal incurable. Un cancer lui rongea la face. Larrey, le grand chirurgien, son ami, lui amputa le nez qu'il remplaça par un nez d'argent. Ce fut alors, pour elle, la vieillesse lamentable, la déformation de sa belle personne, qui avait jadis suscité tant de louanges, tant de compliments flatteurs dont elle aimait à s'enivrer. Devenue moins riche, enfin, elle avait restreint les dépenses de sa maison, le nombre de ses valets, celui de ses chevaux, à ce point que les habitants du village l'accusaient d'avarice, et ils disaient d'elle : « Si la duchesse a un nez d'argent,

elle n'a pas un cœur dor. » Ménajj;eant ses ressources, elle faisait peu d'aumônes.

Elle mourut, en son appartement de la rue de Varenne, le 20 août i855. Elle avait soixanle-dixhuit ans.

Le faubourg Saint-Germain, sous l'Empire, avait vécu dix ans, avec l'obsession de la peur. Dans les salons de la bonne compagnie, personne ne laissait voir le fond de sa pensée. On craignait une délation ; on redoutait la police et le malheur d'être en débat avec elle. On ne connaissait donc point ce que, plus tard, on appela l'opinion, car elle ne se forme que s'il y a échange d'observations, de convictions, ou de savoir. Publiquement, parmi les royalistes, personne n'osait élever la voix. On ne se comprenait que par un sourire ou un regard. La volonté d'un seul homme régentait toutes les autres et faisait loi: c'était celle de l'Empereur.

Mais, aux premières années de la Restauration, lorsque la liberté de penser et de parlera cœur ouvert devint la conséquence dune promesse inéluctable, lorsque les Bourbons durent compter avec les grands personnages qui affirmaient, dans leurs salons, l'esprit de l'ancienne cour de Versail-

1. Bibliographie. — Mlle de Chastenay, Mémoires; de Ba- BANTE, Mémoires; Hyde de Neuville, Mémoires; Villemain, Souvenirs; de Broglie, Souvenirs; Guizot, Mémoires; Sostiiène? DE Larochefoucauld, Mémoires ; Lamartine, Histoire de la Restauration; Comtesse de Boigne, liécils d'une tante.

les, toutes les affaires publiques et les décisions du gouvernement ne purent échapper au contrôle fort ombrageux des partisans de la dynastie légitime : ils se dédommageaient de leur silence forcé sous Napoléon. Il y eut, alors, une opinion ; et très passionnée à cette époque, elle fut redoutable. A quoi eût servi la Restauration, si, comme jadis, la dissimulation et les restrictions de leurs paroles avaient été imposées aux royalistes, s'ils n'avaient pu faire prévaloir leurs désirs et leurs exigences, s'ils avaient subi, sans protester, les projets des ministres, qui froissaient leurs intérêts? Les réunions, que présidaient les grandes dames de l'aristocratie, les plus intelligentes et les plus actives, devinrent donc des centres fort importants, qui réagirent sur les délibérations des Chambres, celle des députés, celle des pairs. Et l'on vit des salons où la réaction domina en maîtresse; d'autres, mais en petit nombre, où la modération, la sagesse, le tact, la part d'influence due à la fraction laborieuse de la nation, inspirèrent toutes les conversations; plus tard, quelques-uns, élevant la doctrine du droit au-dessus de toute contestation, furent appelés doctrinaires.

En ces premiers temps, l'esprit des émigrés, des revenants de Coblentz, ou d'Hartwell, s'imposa partout, et la société mondaine se reforma, comme elle avait existé naguère, avant la Révolution ; société exclusive, déraisonnable, rétrogade. Ceux qu'on y rencontrait furent nommés les ultras. Ils étaient, dans l'Etat, les grands dominateurs, et les gouvernants allaient faire leurs courbettes chez les grandes dames où péroraient ces exaltés, pleins de morgue et de rancune. Rientôt, pourtant, et lorsque le duc de Richelieu dirigea le ministère, un salon, surtout modérateur, prit une grande importance, celui de

sa sœur, la marquise de Montcalm. Elle s'attacha à mettre en lumière l'esprit pondéré et sage du nouveau chef du gouvernement; elle accueillit, autour d'elle, les hommes perspicaces et prudents, qui sacrifiaient leurs préjugés et leurs intérêts au bien de la patrie ; elle rallia, près de son canapé oii, malade, elle gisait étendue le plus souvent, tous ceux qui savaient se faire écouler dans les Chambres. Par sa douceur, sa bienveillance, son éducation de grande patricienne, elle s'insinuait dans les consciences, elle calmait les emportés etles vindicatifs, elle assouplissait la raideur des idées trop absolues, elle faisait œuvre de conciliation, amenant ses visiteurs à la politique à vue large et surtout honnête de son frère.

Au 26 septembre i8i5, en prenant la direction du ministère, M. de Richelieu avait cinquante ans. De grand air, froid au premier abord, et même un peu sec en son langage, sa figure, d'un ovale régulier, son front vaste, recouvert d'une chevelure embroussaillée et grisonnante, lui cachant une partie des oreilles, ses yeux profonds, son nez bourbonien, la bouche, aux lèvres minces, décelant une habitude de scepticisme et d'ironie, son menton fin quoique proéminent, tout cet ensemble demeurait imposant, comme celui des portraits des grands seigneurs d'autrefois. On se sentait, en sa présence, près d'un homme supérieur, qui possède, à son service, une haute intelligence K

1. Au rebours, voici l'impression que laissa, sur la comtesse de Boigne, le duc de Richelieu, la pi-emière fois qu'elle le vit. v On lit dans ses Mémoires (t. II, p. 123): « Dès la première soirée ([ue j'ai passée chez Mme de Duras, j'y vois entrer un grand homme d'une belle figure. Ses cheveux gris contrastaient avec une figure encore assez jeune. 11 avait la vue très basse, et clignait les > eux, avec une grimace, qui rendait sa physionomie

La révolution l'avait chassé de France; il n'y rentra qu'en 1800, après le 18 brumaire, afin de s'entendre avec les créanciers de son père, le célèbre duc de Fronsac. Pour les désintéresser, il leur abandonna tout son patrimoine et il resta pauvre. Mais son grand nom lui avait ouvert la cour de Russie. 11 y retourna; et appréciant son mérite et sa probité, le czar lui confia le gouvernement de la petite Russie. Le duc donna à la ville d'Odessa, dont il fut presque le créateur, un développement considérable et une prospérité toujours croissante. Dès lors, son activité, les superbes résultats qui en découlèrent, furent connus de toute l'Europe, et sa renommée devint éclatante parmi les souverains qui se coalisèrent, violents, contre la France. Aussi bien, lorsque les Bourbons voulurent s'attirer les sympathies de la Russie, ils associèrent à leur gouvernement le duc de Richelieu, qui avait produit d'admirables choses, dans les Etats du czar K

peu obligeante. Il était en Itottes et mal tenu avec une sorte d'aiïectation; mais sous ce costume, conservant l'air très grand seigneur. Il se jeta sur un sofa, parla haut d'une voix aigre et glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant, son langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en conjectures sur cet inconnu si intime. C'était le duc de Richelieu, rentré en France, depuis mon départ. »

1. Des Mémoires de la comtesse de Boigne, t. II, p. 129. « Aussitôt la nomination de M. de Richelieu, l'autocrate s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsqu'à son départ, il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya à M. de Richelieu, une vieille carte de France servante la conférence, sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions territoriales, élevées par les Alliés, et que leurs représentants comptaient bien exiger. Il y joignait un billet de sa main, portant que la confiance inspirée par M. de Richelieu avait, seule, évité ces énoi'mes .'sacrifices à sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui paraissait le seul digne de son noble

II avait deux sœurs : la marquise de Montcalm, déjà nommée, et la marquise deJumilhac. La ])remière, née en 1777, avait épousé le jeune marquis de Montcalm-Gozon, qui mourut quelques années après son mariage. Sa femme, devenue veuve, ne sollicita jamais une faveur de Napoléon. Quoique belle encore, sous l'Empire, malgré sa difformité, étant bossue, elle aurait pu prétendre, à cause de son nom, à une situation élevée à la cour du nouveau maître. Elle s'abstint; ne voulut rien demander, ne rien recevoir. Sa vie se passa solitaire, dévouée aux Bourbons, à qui elleavait engagé sa foi. Elle attendait la chute du grand capitaine qu'elle prévoyait, à la suite des guerres désastreuses de Russie. Elle l'attendait, avec d'autant plus d'impatience, que le mari de sa sœur, le marquis de Jumilhac, avait perdu la vie à Moscou, dans les rangs des armées impériales, et qu'elle ne devait revoir son frère, tendrement aimé, qu'en revoyant les princes si longtemps désirés. Le prestige de gloire, qui auréolaitle front del'Empereur, ne l'avait jamais éblouie. Même, au prix de la vie, elle n'aurait pas fait un pas pour monter l'escalier des Tuileries, écrivait-elle, un jour, à Hyde de Neuville, son ami, quoique, ajouta-t-elle,les plus grandes familles de la noblesse encombrassent les salons du maître impérial. Elle avait une conception autre que ces

caractère et celui que, sans doute, il apprécierait le plus haut. » Sur ce plan, écrit Edmond Biré, dans ses notes sur Chateaubriand, une ligne, tracée en bleu, indique notre nouvelle frontière. Elle enlève, à la France, une portion des départements de l'Isère avec le fort Barraux; de l'Ain, avec Belley, Gex et le fort de l'Écluse; du .Jura, avec Saint-Claude; du Doubs, avec le fort de Tour, l*ontarlier, Saint-IIippolyte et Montbéliard; tout le Haut-Rhin, tout le Bas-Rhin, toute la Moselle, une partie de la Meuse, comprenant Montmédy; les Ardennes, avec Sedan, Mézières et Rocroy; tout le département du Nord, à l'exception de Cambrai et de Douai. »

courtisans empressés, de sa dignité et du respect qu'elle devait à la royauté; et lorsqu'au retour de Napoléon de l'île d'Elbe, les Bourbons emmenèrent son frère à Gand. livrant le trône de France à l'audacieux, qui les en chassait, elle employa son temps à la diffusion parmi le peuple de tous les pamphlets publiés contre « l'usurpateur » : elle y apporta un acharnement que n'eurent point d'autres grandes dames, plus timorées, plus négligentes ou plus oublieuses, lesquelles se bornèrent à fuir Paris, et s'enfermèrent, pendant la bourrasque, en leur château de province. Elle ne quitta point son hôtel de la rue de l'Université ; et, à l'été, elle s'installa, suivant sa coutume, dans sa petite maison des Ghamps-i::.lysées, où beaucoup de gens avaient alors, comme à la campagne, une résidence plus modeste qu'au centre de la grande ville. Les Champs-Elysées étaient, à cette époque, le commencement de la banlieue de Paris, presque une solitude champêtre '.

1. La comtesse de Boigne, I. III, de ses Mémoires, raconte que le duc de Richelieu, alors comte de Chinon, avait été marié à Mlle de Rochechouart. Il avait qumze ans et elle douze. C'était la coutume dans les grandes familles. Le mari voyagea. Lorsque la jeune femme eut accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. « Plein d'espérance, il débarqua à Ihôtel de Richelieu. On vint au-devant de lui sur l'escalier. Le vieux maréchal, son grand-père, et le duc de Fronsac, son père, avaient placé, entre eux, un petit monstre de quatre pieds, bossu par devant et par derrière, qu'ils présentèrent au comte de Chinon, comme la compagne de sa vie. 11 recula de trois marches et tomba sans connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit, en désespéré, la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de Souvarow contre les Turcs. — La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen de pénétrer jusqu'à lui, pendant un court séjour qu'il fit à Paris, et de lui présenter deux petites

Au retour de Gand, elle revit son frère. Mais elle et lui ne parurent que rarement dans les solennités de la cour. Ils n'étaient pas plus âgés, cependant, que ceux qui faisaient cortège au roi. La cour n'était alors composée que de vieillards qui avaient passé leur jeunesse à l'étranger. Aucune des grandes dames n'était jeune, ni élégante. Elles avaient atteint l'âge où les plaisirs de la toilette n'offrent plus d'attraits à la coquetterie. Et, au milieu d'elles le roi impotent, roulé dans son fauteuil par ses gentilshommes, suscitait plus de compassion que de gaieté, malgré ses saillies de pédant, sa figure poupine et son éternel sourire, figé sur ses lèvres épaisses. Cette cour, ces gentilshommes, ces princes, par tradition, elle les respectait; elle leur était dévouée invinciblement. Elle les trouvait bien à leur place. Mais elle ne se plaisait point parmi eux. Les idées qu'ils agitaient n'étaient ni les siennes, ni celles de son frère. Les femmes, contre son gré, y vibraient de passions presque cruelles et sanguinaires'; et quelques-unes traitaient de petite scélérate, Mlle de Lavalette, toute jeune, qui

sœurs charmantes donl il emporta le gracieux souvenir. Lorsque quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un peu calmée, il obtint, par la protection de l'empereur Paul I", au service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage en France, sous le Consulat de Bonaparte, il rapporta cette agréable image et retrouva deux petites bossues, qui ne cédaient guère à sa femme, dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri, il ne prit pas la fuite. »

1. Mémoires de la comtesse de Boigne, t. Il, p. 2.35 : « Ce fut bien peu de jours après mon arrivée à Paris (en LS15 en revenant de Londres où son père, le marquis d'Osmond, était ambassadeur que causant sérieusement avec une femme d'esprit, très bonne au fond, qui voulait m'elîrayer sur la tendance modérée et conciliante du ministère Richelieu, elle me dit : Enfin, voyez, chère amie, les sacrifices qu'on nous impose, et combien cela doit exaspérer ! Les Cent jours coûtent plus de dix-huit cent millions! Eh bien 1 que nous a-t-on donné pour tout cela, et encore avec quelle peine, la tète de deux hommes ? »

avait aidé sa mère à sauver son père. Mme Charles de Damas était furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes, sur le seul cri de haro. Certains jeunes gens de la vieille aristocratie, dans la crainte de voir Ney échapper à la vengeance des royalistes, avaient fait le guet autour de la prison du maréchal, prêts à le saisir, s'il se fût évadé. D'autres attendaient, avec une sorte de furie, le rétablissement de la potence. C'était le temps encore où M. Germain, le beau-frère de Barante, l'ancien préfet impérial de Nantes, dans un voyage à Tours, rendant visite au préfet un jour de gala offert au Conseil général, vit les assistants fuir par toutes les portes, quand son nom fut annoncé. De Barante était trop libéral pour ces royalistes passionnés. Libéral en leur langage, était presque l'équivalent de libéré, c'est-à-dire un forçat au bout de son expiation. Et ne sait-on pas que, pour les princes, les grognards de Napoléon n'étaient autres que des brigands, des coquins bons à pendre, et Bonaparte un aventurier, sur qui le roi avait ordonné de courir sus, comme sur un loup ' ?

La marquise de Montcalm, concevant l'odieux de ces cerveaux implacables, préférait, aux réunions de la cour, le siège de son canapé, ou le

1. Voici un témoignage de cet esprit (lettre extraite du Moniteur du 8 avril 1815). Le comte de Guiche écrivait à sa mère... « Les maréchaux sont fidèles à l'exception d'un seul, que nous pendrons incessamment (Ney). Nous entrerons sans coup férir à Lyon où on nous appelle... Oui, bonne mère, je me sens inspiré. Voici mon pressentiment. Dans un mois, le roi de France sera dans sa capitale. Je crois qu'il nous en faudra pendre et fusiller plusieurs. Dans ce moment, tous les Français seront passés au creuset, et la main de Dieu a désigné la séparation à faire, entre le bon grain et l'ivraie. C'est au feu que l'ivraie doit être jetée. Alors, nous serons tous purs, et dignes du gouvernement paternel de notre roi. Je ne pense pas que nous restions longtemps ici. Lyon est dans l'attente de notre vengeance et n'a pas un soldat. »

coin de son feu, autour duquel elle appelait ses amis. Bien à contre-cœur, elle s'occupait de politique. « Les interminables discussions qu'elle provoque, divisent plus qu'elles ne rapprochent », disait-elle. Combien elle eût aimé à discourir de théâtre, de littérature, de voyages ! Le Conservateur, la Minerve, toutes les gazettes menaçantes, reflétant les idées de M. de Bonald, de M. de Maistre, de M. de la Bourdonnaye, celles mêmes de Chateaubriand, l'exaspéraient en neutralisant ses efforts poursuivis dans le sens des projets et des désirs de son frère. Elle souffrait plus que lui de cette séparation entre les monarchistes; car, disait-elle en ses lettres à Hyde de Neuville, ambassadeur aux Etats-Unis, ces hommes qui se combattent sont tous royalistes; pourquoi se combattent-ils? Des nuances seules les distinguent. Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils restassent d'accord pour le bien de la patrie? Les plus exaltés avaient déserté les salons du duc, au ministère. Ils Taccusaient de tiédeur et le considéraient comme le seul obstacle les éloignant du but, par eux si ardemment et si longtemps convoité. C'était de ces brouilleries, de cette zizanie, que la marquise était chagrine. Elle se croyait cause de l'ostracisme qui accablait le ministre. Le malheur, une dure fatalité de mauvaises chances, l'avaient toujours opprimée, disait-elle, et son frère en éprouvait le rejaillissement. Telles étaient les faiblesses de cet esprit trop nerveux.

Le ministre, au surplus, n'était point exempt de soucis. Mais la cause en était sérieuse et justifiée. Il avait dû apposer sa signature au traité du 20 novembre 1810, passé avec les puissances coalisées, par lequel la France perdait le fruit le plus précieux de ses conquêtes, les œuvres d'art que les victoires

les GRANDES DAMES DU XIX*^ SIECLE

de ses armées avaient attribuées à nos musées; plus que cela, une partie de son territoire et les places fortes, garanties de son intégrité. Tout d'abord, il n'avait pas voulu signer ce traité déshonorant et il l'avait déclaré au roi. Mais le roi avait fondu en larmes, suppliant son ministre de ne point l'abandonner, de le sauver d'un plus grand malheur peut-être. Et le duc de Richelieu avait signé. La marquise reçut avec tendresse son frère malheureux. Elle s'efforça de calmer son âme, de relever son courage, de trouver une excuse valable à ce sacrifice, fait pour le roi. De Barante raconte que, ce jour-là, il l'attendait avec M. de Marbois, au ministère, « Le duc, écrit-il, entra. Sa physionomie était bouleversée. Il jeta son chapeau, et se jeta sur une chaise, autour de la table verte, il se prit la tête en ses deux mains, comme un désespéré. « Eh bien! c'est fini, s'écria-t-il: le roi me Ta ordonné. (Juand on est Français et qu'on a mis son nom, au bas d'un pareil traité, on mérite de porter sa tête sur l'échafaud. » M. de Marbois tâchait de le consoler, lui prenait les mains, le pressait dans ses bras, alléguant la nécessité, lui disant que, sans lui, les conditions auraient été pires. Rien ne pouvait apaiser le duc de Richelieu. Il pleurait de douleur et de rage '. » A partir de ce

1. « Oui, le poids était accablant, écrit de Vaulabelle. Onze ceni cinquante mille soldats étrangers couvraient la surface du territoire, s'abandonnant à tous les excès de la violence et de la force, épuisant le moindre village, dévorant toutes nos ressources. Cette charge qu'on ne saurait évaluer à moins d'un million et demi par jour pesa sur la France durant cinq mois et nous coûta au-delà de deux cents millions. Ainsi doux cents millions pour cette occupation, sept cents millions de contributions de guerre, des indemnités pour réclamations antérieures à 1814 et qui s'élevèrent à plus de trois cents millions, l'occupation de dix-huit de nos places fortes pendant trois ans par cent cinquante mille hommes dont la solde et l'entretien mon-

moment, il n'eut i)as de pensée plus pressante que de trouver le moyen de délivrer la France des étrangers qui y campaient. Il eut ce bonheur, il eut cette gloire, au Congrès d'Aix-la-Chapelle, en 1818, malgré les attaques sournoises de la camarilla du comte d'Artois, oubliant sa parole de soutenir loyalement le serviteur du roi. Le duc, par la suite, et dans une entrevue avec le prince, ne manqua pas de lui rappeler cette promesse, si légèrement éludée. Il parlait sans ambages. Et comme le prince hasardait un mais équivoque, le duc se leva irrité, ouvrit la porte avec violence et sortit. Il rentra chez lui. Pasquier l'y attendait; et, le voyant agité, il lui en demanda la cause. « Je viens devoir un jean-foutre, répondit le duc, qui ne sait pas ce que c'est qu'une parole d'honneur. »

Ces désillusions, ces déboires avec les ultraroyalistes, auxquels pourtant il avait sacrifié M. Decazes, ministre de la police, impressionnaient très vivement la marquise de Montcalm. Rien de ce qui touchait son frère ne lui était indifférent. Elle souffrait avec lui; elle unissait sa pensée et ses espérances à celles du duc. Elle vivait de sa vie, en un mot. Ses lettres à Hyde de Neuville reproduisent fidèlement ces fluctuations d'enivrement au découragement, suivant les succès ou les échecs du ministère. Enivrée était la marquise devant ses amis, lorsque le duc triomphait dans les Chambres; découragée lorsqu'elle constatait la violence des ultras contre lui. Elle comprenait que, si ferme que fût son frère contre l'adversité, si coû-

tèrent également à près de trois cents millions, des sacrifices de territoiie, notre gloire éteinte et notre indépendance perdue, voilà le résultat des solennelles promesses faites par les souverains lalliés, voilà ce qua produit la pusillanimité crédule de nos classes bourgeoises et du pouvoir qui les représentait. »

rageux devant un obstacle, la lassitude et le désespoir arriveraient, et qu'il se déchargerait de sa trop lourde mission, bouclerait un jour la petite valise avec laquelle il s'était si modestement installé dans les grandes pièces de son hôtel, et qu'il en sortirait comme il était arrivé, toujours aussi pauvre.

Ceux qui la visitaient le plus souvent et qui faisaient l'ornement de son salon, étaient deux nobles étrangers, Français de cœur sinon de naissance : Pozzo di Borgho, au service du czar et son ambassadeur à Paris, puis Capo distria, un Grec de Corfou qui tâchait de susciter en France des défenseurs au petit peuple athénien, opprimé alors par les Turcs. 'Vêtait, écrit Villemain, qui était aussi un des habitués du salon de la marquise, un spectacle d'un intérêt puissant, que d'entendre •ces deux hommes, très pénétrés de leur naissance, le premier, un latin, Pozzo, parlant avec admiration des grands poètes italiens, prenant souvent un chant de Dante, le lisant, le déclamant, s'interrompant quelquefois lui-même par des exclamations et des larmes; ensuite le noble Capo d'Istria, s'unissant à cet enthousiasme, parlant avec éloquence de cette belle littérature antique où il retrouvait sa patrie. « Dans l'élégant salon de l'Université, ajoute Villemain, devant quelques esprits distingués dans notre littérature, M. de Féletz, plus assidu et aussi accueilli que personne, M. de Forbin, voyageur, peintre et homme de goût, M. de Marcellus, orné du plus précieux savoir classique, et quelques femmes douées de cet esprit délicat qui divinise la science, rien n'égalait le plaisir d'entendre Capo d'Istria et Pozzo, ce grec et ce latin. On croyait assister aux expressifs débats littéraires des amis de Médicis, dans ses

galeries de Florence ou sa villa de Careggi. » Parmi ses familiers se faisait remarquer également Laine, dont l'influence avait été si funeste à Napoléon, au moment de ses malheurs; et la marquise de Montcalm, qui détestait le temps où la suprématie dans la société, comme dans l'iiitat, revenait de droit à la gloire militaire, était fort sensible aux hommages de l'homme, qui avait contribué à renverser le colosse impérial. Laine assistait aux réunions de ce grand salon aristocratique, avec une sorte de défiance et une empreinte de tristesse très marquée sur les traits de son visage. Il sentait les fautes de la Restauration; il éprouvait la désillusion de ses espérances, dans ce régime qu'il avait, le premier, salué d'une trahison envers l'Empereur ; mais aimant le noble duc dont il appréciait le dévouement à la patrie, il se taisait, se réservant en présence des amis de la marquise, les siens aussi. Beaucoup de visiteurs l'imitaient, maintenant leur conversation vague : Mole, respecté pour l'illustration de son nom, s'enfermait en un silence souvent prolongé, qu il ne rompait qu'en énonçant des pensées et des jugements inspirés de ses souvenirs d'autre fois, comme s'il eût regretté le despotisme; Mounier se bornait aux anecdotes touchant les années passées dans le cabinet de Napoléon ; Pasquier, de sa parole toujours jaillissante, faisait un bruit sonore, sans conclusion, fanatique des mœurs parlementaires d'après lesquelles le verbe prime l'action; Portai, enfin, plus déterminé, naguère occupé à Bordeaux aux transactions commerciales, et sachant ce que vaut l'action et ce que coûte la vie, aidait, plus utilement que les premiers, au but que visait la marquise. Entre ces éminents personnages que Mme de Montcalm agréait de ses plus gracieux

sourires, de son empressement le plus démonstratif, le cardinal de Beausset était peut-être le plus dévoué au duc; et comme il recevait chez lui, un grand nombre de pairs, ses collègues, il s'efforçait d'amollir les ultras qui se dressaient, rigides, contre la politique de l'habile ministre. Le cardinal était insinuant par sa politesse extjuise, par ses manières aimables, par sa douceur et sa parole caressante. 11 plaisait, parce qu'il voulait plaire et savait le moyen de convaincre, persuasif comme l'eût été le doux Fénélon, dont il avait écrit la vie et dont il semblait imiter la manière d'être. Par ceux-ci, Mme de Montcalm agissait sur d'autres et, avec cette petite phalange indéfectible, elle atténuait les attaques des royalistes, opposés aux mesures les plus sages de son frère.

Toutefois, la faction ennemie du duc était trop puissante pour être entamée avec succès. Malgré les services rendus à la France, malgré l'affection que lui prodiguait le puissant empereur de Russie, le grand seigneur triomphant sur les souverains coalisés ne trouva jjoint diminuées, à son retour d'Aix-la-Chapelle, les hostilités qui entravaient la marche de sa politique. Et, désormais, comprenant l'inanité de ses efforts, il écrivit au roi qu'il renonçait à le servir.

« Je connais trop bien mon insuffisance, disaitil, en cette lettre, dans des circonstances aussi difficiles et pour un genre d'affaires auquel il est impossible d'être moins propre que je ne le suis, pour que je ne vous répète pas. Sire, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, hier. Ma mission a été finie au moment où les grandes affaires avec les étrangers ont été terminées; celles de l'intérieur, ainsi que la conduite des Chambres, me sont tout à fait étrangères et je n'y ai ni aptitude, ni capacité. Il

est de mon devoir de dire à Votre Majesté, dans toute la sincérité de mon cœur, qu'en me retenant, elle fait le plus grand tort à ses affaires et au pays, et que ce sentiment qu'Elle avait la bonté d'appeler, hier, modestie, n'est que le résultat d'une connaissance plus approfondie de moi-même; penser autrement ne serait, pour moi, qu'une mexcusable présomption. »

Sosthènes de Larochefoucauld, un royaliste n'admettant aucune transaction avec les temps nouveaux, a jugé, comme le devaient juger tous les ultras^ celui qu'ils auraient dû conserver à la tète du gouvernement, s'ils n'avaient voulu que le bien public. Mais tel était l'aveuglement causé par leurs passions qu'ils le considéraient comme un despote dont il fallait se débarrasser.

« Eloigné depuis longues années, écrit Sosthènes de Larochefoucauld, en ses Mémoires, ne connaissant pas la France, il voulut la juger et il se trompa. 11 méconnut ceux qui méritaient sa confiance, et fut trompé par ceux à qui il l'accorda. Craignant l'exagération des royalistes, il se jeta dans l'exagération du parti opposé, sans songer qu'il y a des exagérés de tous les genres, et que l'exagération en bien vaut mieux que celle du mal. Partisan des idées libérales et du système représentatif, il calqua le pouvoir absolu; il ne voulut ni écouter, ni raisonner; il voulut renverser et combattre '. »

1. Guizot, en ses Mémoires, t. I, p. 212, lui rend pleine justice : « Le duc de Richelieu, à Aix-la-Chapelle, écrit Guizot, avait signé l'entière libération du sol national, quatre ans avant le terme de rigueur, fixé par les traités. Le roi, à son retour, l'en avait remercié par de nobles paroles : << Duc de Richelieu, lui avait-il dit, j'ai assez vécu, puisque, grAce à vous, j'ai vu le drapeau français flotter sur toutes les villes françaises. » Tous les souverains de l'Europe le traitaient avec une sérieuse et confiante estime. Rare exemple d'un homme d'Etat, parvenu

Ainsi on raisonnait dans la Minerve. Decazes, qui succéda au duc de Richelieu, fut brisé à son tour et, de mal en pis, le gouvernement des Bourbons se traîna, lamentable, jusqu'en i83o.

Les Chambres eurent honte de ce départ qu'elles avaient provoqué par leurs manifestations déplacées. On savait que le duc se relirait, sans fortune personnelle, lui qui, traitant, à Aix-la-Chapelle, avec les grandes puissances de l'Europe, avait épargné à la France des centaines de millions. Ses sœurs avaient pourvu à ses premiers besoins, en lui demandant de leur confier les bijoux reçus en présents à titre de diplomate, pour s'en parer, disaient-elles. Mais elles les vendirent, afin de constituer, avec le prix, un revenu de huit mille francs, les seules ressources qui lui restassent. Et alors, comme récompense nationale, les Chambres lui voulurent accorder un majorât de cinquante mille francs de rente, inscrite sur le grand livre. Seulement, là encore, les ultras démontrèrent leur haine contre lui, toujours vivace et inextinguible. Ce majorât fut déclaré réversible au domaine de l'i^-tat, à défaut d'héritier direct, en ligne masculine et légitime. M. de Richelieu n'avait point d'enfant; il était vraisemblable qu'il mourrait sans postérité. Cette dotation n'était donc que viagère. Le duc se

sans grandes actions, ni talents supérieurs, par la droiture du caractère et le désintéressement de la vie, à une considération si générale et si incontestée... Grand seigneur et royaliste éprouvé, il n'était soit d'esprit, soit de cœur, ni homme de cour, ni émigré. Il n'avait contre la société et les hommes nouveaux point de préventions. Sans bien comprendre les institutions libres, il ne leur portait nul mauvais vouloir et s'y soumettait sans effort. Simple dans ses mœurs, vrai et sûr dans ses paroles, ami du bien public, s'il ne lui appartenait pas d'exercer, dans les Chambres, une puissante influence, il ne manquait pas d'autorité, auprès et autour du roi. »

vengea noblement, en la transmettant intégralement aux hospices de Bordeaux.

Libre, enfin, jouissant de l'autorité acquise dans le monde politique et les chancelleries étrangères, on le voyait souvent, chez Mme de Montcalm, les soirs, au milieu de ses amis, entouré d'hommages et de respect. Il n'en était pas de même, lorsqu'il allait aux Tuileries, au « château » comme on disait alors. Le roi. Monsieur, la duchesse d'Angoulême lui tenaient rigueur, pour son défaut de souplesse, pour ses idées, à leur sens, trop libérales. La duchesse d'Angoulême, surtout, affectait un ton glacial, une contenance offensante, envers ce noble et dévoué serviteur de la Monarchie. A table, lorsqu'il y était admis parmi les princes, elle ne lui adressait que des paroles insignifiantes, et, au contraire, aux voisins du duc, se montrait gracieuse et prévenante. Ulcéré de cette ingratitude mal venue, de cet aveuglement irréductible sur l'esprit du siècle, il gémissait d'une obstination si déraisonnable chez les Bourbons. Sa nervosité, exaspérée par tout ce qu'il voyait, par tout ce qu'il entendait, le rendit malade. Il résolut d'aller passer quelque temps près de sa femme, au château de Courteilles, dans l'Eure, où elle vivait depuis longtemps. Le calme des champs et l'éloignement du monde — il l'espérait — lui rendraient la vie moins amère. Il y fut très bien accueilli. Mais, un jour, dans une promenade à cheval, il passa un gué très profond et sortit de l'eau avec ses habits mouillés, qu'il négligea de changer. Quelques heures après, il fut pris d'une fièvre intense. Il voulut rentrer à Paris, pour s'y faire soigner par son médecin ordinaire, le docteur Bourdois. Celui-ci était malade. Ce fut d'un suppléant qu'il eut la

visite. Le suppléant ignorait la nature, les habitudes du noble malade, et la manière dont il aurait dû être soigné. Sa fièvre augmenta et, dans la matinée du 17 mai 182.'^, le duc de Richelieu expira. De la famille royale, le duc d'Angoulême fut le seul à le regretter. Les autres, quoiqu'ils parussent chagrins, étaient satisfaits de ne plus recevoir «au château » un homme qu'ils trouvaient trop indépendant.

Sa mort ne fit point cesser les réceptions de la marquise de Montcalm. Ses anciens amis y vinrent, au contraire, avec plus d'empressement, y apportant un souvenir ému du grand homme qu'ils avaient perdu. Mme de Montcalm était l'aînée des deux sœurs, la préférée de son frère, qui estimait son bon sens, sa perspicacité, son intelligence. D'ailleurs, pour plaire au duc, elle s'efforçait de cacher sa difformité, en demeurant presque toujours étendue sur son canapé, autant par suite de sa faiblesse corporelle que par intention, s'enveloppant jusqu'au visage, qu'elle avait agréable, de châles, de couvre-pieds, de garnitures, de dentelles. La marquise de Jumilhac, contrefaite autant que sa sœur et d'une laideur avérée, était beaucoup moins sérieuse, beaucoup moins raisonnable. Elle s'abandonnait, sans frein, à sa nature rieuse, caustique, délurée, aimant le plaisir, le recherchant, se mêlant au monde, dans les assemblées les plus nombreuses, s'occupant peu d'y paraître laide, pourvu qu'elle s'y amusât. Les deux sœurs avaient commencé à s'aimer tendrement; puis elles se détestèrent, ne se pardonnant point leur caractère si dissemblable, qui les poussait à des taquineries, incessantes entre elles.

Quant à Mme de Richelieu (Mlle de Roche-

chouart , la comtesse de Boigne en fait un éloge qui mérite d'être cité. Après la fuite intempestive de son jeune mari, dit-elle, oubliant cette injure, « elle ne s'occupa qu'à réconcilier les deux familles, elle otîrit même d'assister le duc, dans toutes les tentatives qu'il ferait pour faire casser son mariage et elle accepta, comme une faveur, le refus qu'il en fît ». Bien fixée sur la disgrâce de sa personne, elle se retira en son château de Courteilles, qu'elle habita jusqu'à sa mort, faisant le bien autour d'elle, répandant de nombreuses aumônes et, pour cette existence austère et si charitable, respectée des Jacobins qui la laissèrent, en paix, poursuivre sa vie de dévouement aux humbles. « Elle fut la providence de toute la famille de Richelieu, ajoute la comtesse de Boigne, et. loin de jamais témoigner du ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les plus délicates à l'entourer des soins dune amitié désintéressée, renfermant, dans son sein, tout ce qui pouvait sembler dicté par un sentiment plus vif ». Car elle l'avait aimé, et elle l'aima toujours i.

1. Mémoires de la comtesse de Boigne (t. IV, p. 30 . Au sujet de la marquise de Montcaim et du choléra qui régnait à Paris à ce moment-là, la comtesse écrit : " Je me rappelle un certain dimanche des Rameaux de sinistre mémoire. Mme de r.hamplàtreux, lille de M. Mole, jeune personne de vingt ans qu'une distinction réelle mettait déjà hors de pair, prise au retour dune promenade au marché aux Fleurs, avait succombé dans la nuit. Nous nous entretenions de ce triste événement, lorsque le marquis de Caslries, en entrant chez moi, demanda si nous savions pourquoi Mme de Montcalm ne recevait pas selon son usage ; il venait de trouver sa porte fermée. M. Portai dit l'avoir quittée à six heures ; elle lui avait recommandé de revenir le soir. Nous envoyâmes chez elle, elle était morte. Au même instant, on aimonça M. de (dandevès comme très mal ; il s'éleva une discussion à ce sujet. M. de Glandevès avait été atteint l'avant-veille, mais faiblement. Quelqu'un affirma l'avoir vu le matin tout à fait bien ; cependant nous envoyâmes encore ; il était mort. »

D'après une miniature d'Isabey.

(Appartenanl à M. Pierre de Kénnisal).

MADAME DE REMISAT

l'épouse

Elle ne fut point une grande dame, comme nous l'entendons, Mme de Rémusat. Elle ne descendait point de la plus haute aristocratie, favorite de princesses, donnant le ton à la société des courtisans et aux salons de la noblesse ; elle n'eut point le premier rang à la cour impériale et on ne la vit point à la cour des Bourbons; elle ne brilla ni par ses toilettes, ni par sa richesse, ni par son luxe ; elle fut tout uniment une femme de haute intelligence, de raison supérieure, et, parmi les femmes les plus distinguées du commencement du dix-neuvième siècle, une des plus dignes d'être remarquée. Bien d'autres la surpassèrent en réputation et en influence. Beaucoup furent plus adulées et plus ad-

1. BiBLiOGHAPHii:. — Duchesse dAbraxtks, Mémoires ; Lellres de Mme de Rémusal : correspondance avec son fils aîné, Charles de Rémusat: Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes, année 1842; Mme DE RÉMUSAT, Mémoires ; Octave Gréard, Elude sur l'éducation des femmes.

mirées quelle, parce qu'elles étaient plus jolies, plus coquettes ou plus intrigantes. Elles sont oubliées à l'heure présente, tandis que le nom de Mme de Rémusat résiste au temps par ses Mémoires et sa correspondance, aujourd'hui publiés. Il est peu de femmes dont l'àme se révèle aussi noble et aussi généreuse que la sienne.

Sainte-Beuve, il y a soixante ans, et naguère Gréard, ont publié sur elle des études intéressantes. Sainte-Beuve, qui écrivait, alors que les mémoires et les lettres de notre héroïne n'avaient pas vu le jour, n'a fait qu'analyser les deux romans écrits par elle, sans s'occuper de ses relations avec le monde de son époque. Gréard a narré sa vie d'une manière large, et, plaçant son étude en tête du livre sur V Éducation des femmes, dont Mme de Rémusat lit le grand souci de ses méditations, il a indiqué surtout les idées de l'auteur sur ce sujet. Mais il est une autre face de sa vie qui mérite d'être mise en lumière, c'est le ju'gement porté par elle sur Bonaparte, sur la cour impériale, sur les hommes qui la composaient ; ce sont ses appréciations raisonnées sur l'esprit de la province, après la restauration des Bourbons, dans les lettres échangées de Toulouse et de Lille, où son mari était préfet, avec son fils, Charles de Rémusat, étudiant à Paris ; c'est, enfin, le fond de son àme qu'elle découvre entièrement, lorsqu'elle écrit à son mari, éloigné d'elle, M. de Rémusat étant préfet du palais et surintendant des théâtres impériaux, forcé de suivre Napoléon en tous ses déplacements.

Elle s'appelait Glaire-Elisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, née le 5 janvier 1780. Son père était le fils du marquis de Vergennes, lequel était le frère de M. de Vergennes, ministre de Louis XVL

Sa mère était une demoiselle de Bastard, descendante des magistrats attachés au Parlement de Toulouse. Cette mère fut une femme d'un esprit très orné, causeuse agréable, de manières séduisantes, tout imbue des idées de son siècle ; mère fort avisée, n'ayant que deux filles : Claire, l'aînée, et la cadette, Alix, qu'elle éleva sévèrement, dirigeant leur esprit vers des études sérieuses plutôt que frivoles. Et ses deux filles tinrent d'elle leur faculté Imaginative, leur jugement solide, leurraison étendue, qualités brillantes qui les signalaient dans la société de leur temps. Au commencement de la Terreur, Mme de Vergennes aurait voulu émigrer. Son mari s'y refusa, et cette résistance lui coûta la vie. Quelque temps avant Thermidor, M. de Vergennes, ainsi que son vieux père, furent guillotinés, et les biens de la famille confisqués. Mme de Vergennes resta donc pauvre. Cependant, elle conserva une maison à Saint-Gratien, dans la vallée de Montmorency, où elle se retira avec ses deux filles ; et c'est là que M. de Rémusat connut l'enfant qui devait être sa femme.

Augustin-Laurent de Rémusat était né à Valensoles, en Provence, le 28 août 1762, d'une famille de magistrats. A vingt ans, il était avocat général ù la Cour des comptes et des aides de Provence ; et, délégué à Paris pour y suivre et y faire valoir le remboursement des charges, il continua ses relations avec M. de Vergennes qu'il avait connu à Aix, Devenue veuve, Mme de Vergennes trouva en ce jeune magistrat un conseil fort expert pour les affaires fort difficiles qui accablaient les familles jadis opulentes. 11 venait souvent à la jolie maison de Saint-Gratien, attiré par son dévouement à la veuve et certainement par le doux visage

de l'enfant, bientôt jeune fille, qui s'appelait Glaire. Il l'aima, et s'en fit aimer ; el lorsqu'elle eut seize ans, au mois de février 1796, il l'épousa.

Ce temps de jeunesse de Mme de Rémusat nous est peu connu. Ses lettres à son mari ne datent que de 1804 ; et si elle n'eût point laissé échapper, dans cette correspondance, quelques-uns de ses souvenirs d'antan, nous ignorerions combien elle avait été prise par les manières charmantes de son adorateur, combien son esprit en fut accaparé, avec quelle émotion elle l'attendait, quand il lui faisait la cour, au rendez-vous fixé dans les grandes allées du jardin de la maison. Huit ans après son mariage, à la suite d'un pèlerinage à cette ancienne demeure, elle écrit à son mari qu'elle est très heureuse, parce qu'elle vient de revivre les sensations de sa jeunesse.

« Ah! mon ami, écrit-elle en i8o/|, quel doux souvenir je garde de ce temps, quelques peines que j'aie éprouvées! Combien alors, si j'ose le dire, le sentiment que vous m'inspiriezaparé mon malheur! Combien ce malheur m'a paru supportable! Quelle douce émotion ce temps me rappelle! Je n'étais alors occupée que de vous. Vous voir un moment sans témoins, lire dans vos yeux l'afTection que je vous inspirais, voilà quels étaient mes seuls plaisirs. »

Et, dans une autre lettre, parlant de ce lieu cher :

« Tout cela, dit-elle, est comme nous l'avons laissé. Seulement, les années Font embelli. Mais ce sont les mêmes arbres, les mêmes bancs où j'ai, tour à tour, pleuré de tristesse et de joie. En arrivant à ces longues allées que vous connaissez

MADAME DE BEMUSAT 185

mon cœur battait comme au temps où j'allais vous y chercher et où je balançais à y regarder, dans la crainte de ne pas vous apercevoir. »

Et cet amour ressenti pour l'homme qui avait deux fois son âge, au moment de son mariage, ne s'alï'aiblit jamais. Sa correspondance avec son mari n'est qu'une plainte sur la tristesse des séparations, sur le malheur d'être éloignée de celui qu'elle chérit, sur l'impossibilité où ils sont, par leur position, de vivre l'un près de l'autre, quand, réunis, ils sont si heureux. Il n'est point de lettre où elle ne renouvelle cette antienne, et elle sait trouver des expressions différentes chaque fois, des exclamations vibrantes sur cette situation de quasi-veuvage. Le commencement et la fin de ses épîtres à son mari sont des hymnes d'amour : amour raisonnable, qui s'appuie sur sa confiance en lui, sur l'estime de son caractère, sur le souvenir des belles heures du temps passé.

Ce que nous savons d'elle ensuite, c'est que, mariée, elle suivit sa mère à Croissy, dans une maison de campagne où toute la famille liabita durant une saison d'été, et que, voisine du château de la Malmaison, propriété de Mme Bonaparte, des relations s'établirent avec la femme du général, guerroyant alors en Egypte. Joséphine de Beauharnais était fort accueillante. Elle attirait beaucoup de monde en cette maison des champs qu'elle venait d'acquérir et qu'elle embellissait sans compter. Elle aimait le luxe, les plaisirs. Elle avait été fort adulée en Italie, et elle avait tenu un haut rang à Paris, après les éclatantes victoires de son mari. L'éloignementdu général, l'absence prolongée de ses nouvelles accréditant le bruit de sa mort,

avaient diminué le nombre des courtisans de la belle créole, et Joséphine était tout heureuse de recevoir ceux qui, oubliant ses splendeurs évanouies, ne la visitaient plus que pour elle-même et les grâces attachantes de sa personne. Ainsi se comporta Mme de Vergennes, qui plaisait, d'ailleurs, à la châtelaine de la Malmaison, parce qu'elle avait conservé les traditions de la bonne compagnie, parce qu'elle savait causer et rappeler le souvenir des grands salons qu'elle avait fréquentés avant la Révolution.

Cependant, le général, que l'on disait perdu pour la France, réapparut inopinément à Paris, et, en quelques semaines, s'empara du pouvoir. Joséphine partagea la haute fortune de son mari et devint aussitôt une femme puissante dans TÉtat. mettant au service de ses amis l'influence qu'elle possédait sur le Premier Consul. Entre elle et la famille de Vergennes, comme les relations ne furent jamais interrompues, Mme de Vergennes, toujours pauvre, sollicita la protection de l'influente et belle créole. M. de Rémusat, ancien magistrat, et dans toute la maturité de son âge, désirait une place au Conseil d'Etat. Mais Bonaparte avait trop de clients à placer, et les hommes distingués qui l'avaient soutenu en son coup de force sur le Directoire étaient trop nombreux pour que M. de Rémusat pût faire écarter en sa faveur quelques-uns de ces hommes très importants. L'ancien magistrat de Provence attendit pendant deux ans une fonction, et celle qu'il obtint ne satisfît point à ses désirs. De magistrat, il devint majordome. Bonaparte le nomma préfet du palais des Tuileries, et sa jeune femme, dame du palais, c'est-à-dire suivante de Mme Bonaparte, admise avec elle à toutes les fêtes et aux cérémonies offî-

MADAME DE REMLSAT 187

cielles du nouveau gouvernement. Ils acceptèrent néanmoins avec reconnaissance cette situation qui les allait tirer de leur pauvreté. La jeune femme était satisfaite, et avec sa raison déjà profonde, elle comprenait très bien que son mari et elle n'avaient aucun titre à cette distinction. Combien d'autres, encore négligés, étaient plus méritants qu'eux? Ou'avaient-ils fait, qu'avaient-ils souffert pour le triomphe de la Révolution?

Vers la fin de l'année i8or2, au moment où les deux époux furent attachés aux Tuileries, Mme de Hémusat n'avait que A'ingt-lrois ans, et elle allait vivre près de l'homme que, non seulementla France, mais que toute l'Europe respectait et admirait. Ce fut pour elle une transplantation si étrange, elle en subit une si forte impression, que, dans la suite, elle ne put se dépouiller tout à fait de ce revêtement, de cette transformation que lui imprima cette nouvelle existence. Elle avait passé ses jeunes ans au milieu de sa famille, sans apparat, sans démonstration extérieure. Ses idées, ses rétlexions^ ses jugements avaient dépendu beaucoup de sa mère et de son mari. Elle ne connaissait que l'intime société d'un monde qui n'était ni la haute aristocratie, ni la petite bourgeoisie, d'un monde choisi, que les bonnes lectures, une instruction supérieure et les manières polies et aimables avaient rendu fort attrayant. On y savait le prix des traditions. On s'y transmettait le secret du bonheur. On y vivait entre soi et à cœur ouvert. Et, tout à coup, elle se trouva mêlée à une foule bruyante, arrogante et vaniteuse, parce qu'elle se composait de parvenus ;. méprisant les coutumes de la vieille société et indifTérente au passé, parce que les actions des hommes qui entouraient le Premier

Consul dépassaient en valeur, en éclat, en renommée, toutes celles dont nos annales étaient pleines. Et, dans cette foule, il n'y avait qu'un homme qui complAt et à qui l'on voulait plaire: Bonaparte. L'enthousiasme était, à son égard, débordant. Elle ne put s'y soustraire ; elle en fut imprégnée ; et, n'ayant point vécu dans l'attraction d'un autre héros, elle fut entraînée malgré elle dans ce rayonnement de gloire. En ces premières années, elle l'aima parce qu'elle l'admirait, écrit-elle en ses Mémoires, parce qu'alors elle ne trouvait en lui que motifs à louer sa conduite, son énergie, son application au travail, en un mot, les conséquences éblouissantes des actes de ce génie qui, d'après elle, était plus politique que militaire.

Dans les salons de Saint-Cloud ou des Tuileries ses compagnes, les dames du palais, jeunes et inexpertes, femmes des officiers qui avaient partagé les grands exploits du général, issues pour la plupart de familles bourgeoises, et souvent moindres, se taisaient et n'osaient lui donner la réplique lorsqu'il leur adressait la parole. Elle, au contraire, habituée dès longtemps à partagcrla causerie des gens bien élevés, soutenait pertinemment la conversation qu'il entamait avec elle, et sur tous les sujets, parce qu'elle était instruite ; si bien qu'à la lin c'était presque toujours elle qu'on entendait lui répondre, elle, d'ailleurs, qu'il se plaisait à interpeller, trouvant un écho pour chacune de ses idées. Il suflisait, dit-elle, de savoir l'écouter.

Elle ne tarda point à remarquer que ses compagnes, ses « collègues » comme elle les appelle, devenaient jalouses, parce que la supériorité est blessante envers les médiocres, parce que les exceptions, qui sont une distinction^ attirent l'envie

et l'animosité. Mais elle sut, par sa modestie, conjurer le péril qui la menaçait. Elle s'etîaça, tâcha de dissimuler les ressources de son esprit, et surtout se diminuer par une mise sans luxe. Elle vécut, dit-elle, en cette cour hérissée^ avec simplicité, avec bonhomie. Elle abandonna, aux autres dames du palais, les triomphes de la toilette, et, par une sorte de convention tacite, elles furent celles qui devaient plaire aux yeux du maître, et, elle, récréer son esprit. Elles devinrent le décor, l'illustration de la nouv^elle cour ; elle en fut l'âme, celle qui infusait la vie à l'entourage, qui animait par ses répliques hardies et sans ambages les interrogations et les réflexions du chef de l'Etat. Ses compagnes étaient jolies, tandis qu'elle n'était point belle, petite, grasse, le visage un peu large, le nez gros, mais avec de grands yeux noirs qui étincelaient ', vifs, expressifs, donnant une vibration intense à sa personne, lorsqu'elle enveloppait de son regard son interlocuteur. En ce temps-là, elle était, pour ses amis, Clary, un nom affectueux qu'ils lui avaient donné en transformant le sien, celui sous lequel la peignit M. de Talleyrand, qui devint plus tard le plus fervent, le plus dévoué de ses familiers.

1. Mémoires, t. II, p. 37ij : « J'avais vingt-trois ans (juand j'arrivai à cette cour. Je n'étais point jolie. Cependant, je ne manquais pas d'agrément. La grande parure m'allait bien. Mes yeux étaient beaux, mes cbeveux noirs, mes dents belles, mon nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un i)eu petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit; c'était presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de raison ; mais il y a beaucoup dans mon âme et un peu dans ma tète un certain degré de chaleur ([ui précipite mes [taroles et mes actions et me font faire des fautes qu'une per-onne moins raisonnable peut-être et plus froide éviterait. On se trompe assez souvent sur moi à cette cour. J'étais active ; on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les personnes importantes; on me taxa d'ambition. »

Bonaparte, qui avait discerné son jugement, son intelligence, sa raison, qui avait trouvé en elle, ainsi qu'en son mari, le tact dont il manquait absolument, lui accorda bientôt sa confiance. Joséphine, de même, charmée de sa douceur et de sa gaieté, l'avait priseen affection ; et, dans leurs disputes conjugales, les deux époux l'appelaient en tiers et tenaient grand compte de ses observations. Joséphine, la préférant aux autres dames, lui dévoilait tous les tourments de sa jalousie. Il en résulta divers incidents comiques que Mme de Rémusat raconte en ses Mémoires.

Un jour, notamment, supposant la présence de Mlle George aux Tuileries, elles s'étaient aventurées dans les petits couloirs conduisant à la chambre du Premier Consul, lorsqu'un bruit survenu soudain leur fit craindre l'intervention du mameluk Roustan, toujours en garde. Mme de Rémusat, prise d'une folle peur, laissa tomber le llambeau qu'elle portait, abandonnant Joséphine dans l'obscurité pour revenir aux salons.

Cette sympathie de Bonaparte pour la jeune dame du palais touchait agréablement sa petite vanité; et, sans effort pour faire durer cette bonne grâce du maître, elle voyait avec plaisir qu'elle ne diminuait point. Son mari étant tombé malade à Boulogne, où le Premier Consul préparait l'invasion de l'Angleterre, elle se rendit, en toute hâte, près de ce mari aimé, et^ durant ce déplacement, le général l'admit souvent à sa table, l'envoyant chercher afin qu'elle partageât son repas, lorsqu'il

MADAME DE lîEMLSAT ]'.)1

devait le prendre seul. Alors, il la faisait parler de littérature et de théâtre, très intéressé par les ingénieux aperçus de la petite savante sur les comédies dont ils s'occupaient l'un et l'autre, sur les auteurs soumis à leur critique. Il résulta forcément, de ces attentions, prévenantes pour elle, des médisances qui la blessèrent profondément. En son ingénuité, elle s'était crue intangible ; elle constata bien vite^ en rentrant à Paris, que la malignité et lenvie ne lavaient point épargnée. Joséphine ne Taccueillit plus avec le même empressement qu'avant son départ, jetant sur elle des regards inquiets, avec des sous-entendus trop significatifs. Si bien, qu'un jour, Mme deRémusat, désolée, lui dit :

— Eh 1 quoi I Madame, c'est moi que vous soupçonnez !...

Joséphine revint à de meilleurs sentiments, mais ce ne i'ut jamais comme avant le voyage de Boulogne. Un léger nuage de contrariété subsista longtemps entre elles ; et Mme de Rémusat ne put chasser tout à fait l'amertume qui avait envahi sa jeune âme.

Ce n'était pas Bonaparte qu'elle accusait d'être cause de ce chagrin. Ellen'avaitrien à lui reprocher. Les illusions sur ce génie transcendant persévéraient. Seulement, elle comprit de quelles calomnies abusent les courtisans qui veulent plaire au prince et par quels moyens, souvent ignobles,, ils écartent de lui ceux qui les ofTusquent. 11 y eut, en elle, cependant, un refroidissement pour son héros, lorsque survint Texécution du duc d'Enghien. Puis Moreau, Pichegru, Georges étaient en prison, sous le poids terrible d'une accusation de complot contre le Premier Consul, afin de le renverser et même de se débarrasser de lui par un assassinat.

Comment discerner la vérité en des récils contradictoires suivant ceux qui parlaient? La mort du duc d'Enghien devait-elle être considérée comme un crime, et la conjuration des Chouans associés à Moreau et à Picliegru, aussi ?

Elle avait assisté à la douleur de Joséphine, apprenant Tarrestation du dernier des Condés : aux heures taciturnes de Bonaparte pendant ces jours tragiques ; ailleurs, chez sa mère, elle avait entendu l'analhème jeté par les royalistes sur l'homme que jusque-là elle avait encensé, et son àme souffrait de ces divergences qui l'angoissaient. Bientôt, devant elle, le Premier Consul s'expliqua sur ces affaires malheureuses; elle le vit se montrer, plus que jamais, bienveillant et débonnaire ; mettre son honneur et sa gloire à être magnanime et non pas sanguinaire, pardonner à ceux qui avaient coopéré au complot, MM. de Polignac et Bivière ; vivant près de lui, elle s'aperçut que les idées du chef de l'Etat n'avaient point déviées, que son but tendait toujours au bonheur de la France, à la grandeur de la patrie, et elle redevint pour lui ce qu'elle était auparavant ; elle garda ses illusions et ne craignit point de le défendre lorsque, devant elle, on l'attaquait. Elle écrit à son mari, absent de Paris, en i8o5, quelle a imposé silence, un soir, dans son salon, à un frondeur dont les paroles étaient outrageantes pour l'empereur. Les imposantes victoires de l'homme de guerre, les immenses travaux qui embellissaient la capitale, les manifestations éclatantes du génie qui gouvernait la France, maintenaient toujours vive son admiration pour son idole. La cour impériale resplendissait d'un luxe inouï ; les plus nobles familles cédaient à l'enthousiasme universel et venaient faire cortège au vainqueur de tous les potentats de l'Europe. La vieille société

se mùlail à la nouvelle ; il y avait fusion de toutes parts. Les mœurs et le langage s'adoucissaient et se poliçaient ; les dames du palais apprenaient à faire la révérence devant la nouvelle souveraine, comme jadis devant Marie-Antoinette à la cour de Versailles. La fascination devenait irrésistible. Et elle écrit à son mari, après Austerlitz, en décembre i8o5.

« Après avoir tout appris, je m'échappe de chez la pi'incessc (la princesse Louis , je reviens chez ma mère, à qui je conte ces éclatants succès en courant, et puis me voilà chez Mme de Vaisnes, recommençant mon récit, et puis chez tous ceux que je connais, et puis chez Mme d'Houdetot. J'y trouve un monde énorme. A peine ai-je prononcé quelques mots, qu'on m'entoure, on me questionne; vingt fois on me fait recommencer, et, plus je dis, plus on s'étonne et plus on admire. Enfin, à minuit, je suis rentrée chez moi, épuisée de fatigue et d'émotion, n'ayant plus la force de dire un mot. Je me sentais si émue que je crois que si l'empereur s'était présenté dans ce moment, je me serais jetée à son cou, quitte à lui en demander pardon, après, à ses pieds. »

Elle avait trop de bon sens, trop de détachement des fausses grandeurs pour persévérer dans ce muet éblouissement. Ses richesses, accrues parles largesses de Xapoléon, ne lui pouvaient faire oublier en quelles lisières elle était tenue. Après ses semaines de services, revenue près de sa mère, dans le modeste salon où elle retrouvait les femmes qui avaient connu l'élégante distinction, la liberté res-

pectueuse de rancieniie cour, elle discernait mieux la gêne imposée aux idées que chacun portait en soi ; elle voyait, de son clair regard, sétendre un esclavage qui devait engendrer le malheur de la France. Son mari surtout revenait écœuré, ou lassé des impatiences du maître. Lui, l'homme d'étude, occupé maintenant à combiner les amusements d'une foule hypocrite et compassée ; lui, qui aurait voulu être un autre personnage qu'un imprésario dirigeant des acteurs pour le plaisir d'un monarque exigeant; lui, qui avait rêvé de nobles conceptions pour son esprit, et non d'un emploi de subalterne, comme un directeur de cirque, aujourd'hui en Allemagne, demain en Italie, partout où le prince réclamait des distractions, elle le consolait, elle l'exhortait h subir cette destinée, montrant, au bout de cette patience, l'avenir assuré de leurs enfants.

Illusion, d'ailleurs, que bientôt ils perdirent l'un et l'autre, parce que Napoléon ne consentait aux largesses et ne distribuait ses présents qu'en échange d'un dévouement qui était l'abandon complet de la personne, le sac^rifice du moi à luimême. Et ce dévouement était au-dessus de leurs forces et incompatible à leur caractère. Donnant, donnant. Elle fut malade, ne put tenir le grand état de maison que Napoléon avait imposé, en leur attribuant des émoluments considérables, et il leur retira aussitôt cette marque de sa munificence, leur disant qu'ils n'en avaient plus besoin puisqu'ils ne s'en servaient pas.

Et puis, leur séparation continuelle lui causait un grand chagrin. Il y eut une année pendant laquelle ils ne purent vivre ensemble que cinq mois sur douze, alors qu'elle ne se sentait heureuse que près de son mari, et que ses enfants grandissaient sans connaître intimement leur père ; alors que,

toute jeune eucore, elle aurait pu être séduite par les tentations du vice. Elle écrivait plusieurs fois par semaine à ce mari absent ; mais la distance était grande, les lettres échangées n'apportaient jamais la réponse àcelles qui venaient d'être écrites. Il y avait confusion dans leurs confidences, dans leurs plaintes. Enfin, le secret de la correspondance n'était pas certain. Le despotisme grandissant de l'empereur tenait en crainte tous ses familiers. Aucun deux n'osait dévoiler par écrit le fond de sa pensée. On ne découvrait son àme sur le papier que s'il était porté par un ami sur. Cependant, Mme de Rémusat analysait quand même ses émotions dans chacune de ses lettres et indiquait les sentiments que produisait en elle le tourbillon du monde. Elle ne craignait point d'avouer que le bruit des fêtes était contraire à sa nature, et qu'elle aurait préféré le silence d'une modeste demeure, la jouissance d'une retraite à la campagne '. C'était, «n ces jours désolés, qu'elle narrait celte détresse

1. Elle écrivait à son mari, en juillet 1805 : « J'ai vu hier des personnes bien plus heureuses que nous, c'est MoUien et sa l'enime, qui ont acheté une petite maison de campagne où ils passent leur vie. Tous les matins, le mari se rend à la caisse d'amortissement. Il travaille et sert honorablement son maître et son pays. A 5 heures, il revient diner et passe sa vie dans le sein de sa famille. Il a mis tout son avoir à cette petite habitation dont le parc a dix-sept arpents, qu'il s'amuse à planter, et dont il compte toutes les charmilles. Il est content de son sort. Il en a beaucoup causé avec moi. Il ne veut rien de plus Ses appointements lui suffisent. L'empereur a confiance en lui. Il a la considération des honnêtes gens, et il sourit tout seul de la crainte qu'il inspire à quelques ennemis ambitieux qui se pressent de le haïr, tandis que, s'ils voulaient se donner la peine de le connaître, ils verraient qu'il est trop modéré pour leur donner de l'ombrage. Fendant qu'il me parlait d'une manière intéressante de sa position, de son dévouement à l'empereur, de ses goûts modestes et tranquilles, je l'écoutais -avec d'autant plus de plaisir que je vous retrouvais dans ce •qu'il disait de lui-même. «

de son ûme. Cette correspondance devint ainsi le reflet très vivant de son esprit et de son cœur ; c'est la raison de son importance pour ceux qui veulent étudier les variations de cette belle intelligence. Elle y parle de ses lectures, des ouvrages qu'elle apprécie et dont elle profite, enfin des suggestions, issues de son abandon, qui la poussent à aimer Dieu davantage et à devenir dévote. Elle écrivait à son mari, en i8o5:

« Mon ami, c'en est fait, je crois que je deviens dévote, et cette dernière solitude a développé les dispositions qu'avait fait naître notre séparation de l'année dernière. Que cela ne vous inquiète pas pour les changements que peut en éprouver mon caractère; ils seront tout à mon avantage, et nous y gagnerons tous deux. Je sais déjà que cette étude de la religion à laquelle je me livre, ces méditations, que me causent de pieuses et pures lectures, me rendent meilleure et plus tendre. En revenant souvent à l'idée de Dieu, je me trouve portée à l'ofïenser le moins possible. »

C'est en ces confidences qu'elle brille, que l'on conçoit bien la distinction de celte jeune femme qui agrandit chaque jour le champ de ses études ; qui sait l'Italien et lit, dans son texte étranger, le poème de l'Arioste ; qui sait le latin, admire Virgile et traduit Tacite, fait ses délices de Platon et de Montesquieu, et, lorsqu'elle devient dévote, des sermons de Massillon et de Bourdaloue, et enfin qui connaît assez les jeux de scène pour remplir, dans les salons, un rôle des comédies de Molière ou des tragédies de Racine. Une fantaisie lui vint d'ouvrir quelque volume de Voltaire. C'était VEssaisiir les mœurs. Elle s'y attacha et ne put s'en séparer, quoiqu'elle comprît combien cette lecture

MADAME DE RliMLSAT 197

était dangereuse pour elle, qui n'était pas encore assez savante pour séparer le faux d'avec le vrai. Elle sortit de celte lecture et ravie et triste, et elle s'écria : « L'être qui l'a créé, ce Voltaire, a dû être épouvanté à la vue de celui à qui il avait donné le souffle de vie. »

Ses lettres sont bien la narration, au jour le jour, des événements de son existence. Mieux encore que ses Mémoires, elles nous la font connaître. Durant tout TEmpire, elle passa ses heures à regretter l'absence de son mari, et elle lui écrit le chagrin qu'elle en éprouve. Et, tout à coup, s'échappent de sa plume des traits de causticité très fine au milieu de son récit. L'impératrice Joséphine part pour Milan où devait être couronné l'empereur comme roi d'Italie. La domesticité se récuse; c'est à qui ne partira pas. Tout est embarrassé, encombré dans les chambres de la souveraine. « (Jaulaincourt, dit-elle, crie au milieu de cette bagarre et ordonne qu'on saisisse de force les femmes de chambre et les domestiques pour les faire partir. » Car, chez elle, ce qui apparaît clairement, c'est sa faculté d'observation, la pénétration des ridicules, des petites vanités ou des excentricités qui abondent dans son entourage de cour. Si elle lit Saint- Simon et les Mémoires de Marmontel sur la régence, ce qui la frappe, c'est l'orgueil du grand seigneur résistant aux bâtards de Louis XIV sur la préséance que leur contestent les pairs du royaume, et la joie féroce de ces pairs lorsqu'ils eurent cause gagnée. Si elle voit Corvisart, revenu de Milan, c'est l'ennui perpétuel du savant dont elle se moque. Il

le traîne partout, cet ennui, écrit-elle; il ne peut s'en affranchir, et elle se lâche, parce qu'il lui a dit^ cet éternel ennuyé, à elle, si affligée de son isolement, qu'elle est encore trop heureuse. Une autre fois, dans les salons de Saint-Cioud, pendant que son mari est à Strasbourg, en 1800, elle a passé une soirée avec la belle Mme de Coigny, qu'André Chénier aima et immortalisa dans ses vers, et Mme de Coigny ne réussit point à s'imposer à son admiration.

(( Je la voyais pour la première fois, et elle m'a complètement étourdie par l'abondance de ses paroles et la manière criarde dont elle les lance. »

Ainsi, du trait léger de celle plume, la belle dame se trouve dressée en caricature.

Afin de distraire sa solitude, elle a fixé un jour de chaque semaine à ses amis, le mercredi; et elle les reçoit après un dîner qu'elle offre aux plus intimes. Une de ses lettres mentionne ses nouvelles recrues. Mais elle ne les couche point sur son papier sans leur donner un coup d'encensoir ou les blesser d'une piqûre de son alerte esprit :

« C'est premièrement, dit-elle à son mari alors à Vienne en 1806, Fontanes, pour qui vous connaissez mon faible; Monge, qui en a un pour moi depuis longtemps; (^larion-Nisas, qui m'aimera et qui m'a dit tant de bien de vous que je n'y ai pas tenu ; Xorvins, qui nous divertit; ^I. Camille Tournon, que je vous dois et qui est exircmemcnt aimable; M. Petitot, que nous avons repris; Legouvé, de temps en temps ; un petit M. de Lagarde, qui est le mari de Mme Rilliet, et de plus aimable. J'écoute avec le même plaisir les sermons de Fontanes et les sarcasmes de Tabbé Morellet. »

Ensuite, elle avoue que ses soirées seraient beaucoup plus recherchées si ses dîners étaient plus exquis, si, avec plus d'argent, qu'elle n'a pas, elle pouvait offrir à ses convives des récréations plus succulentes. Combien elle regrette les temps disparus où Ton mettait, dans un dîner, une histoire de plus et un rôti de moins I Sa mère, jadis, réunissait tous ses amis dans une petite chambre éclairée d'une seule lampe. A 9 heures, avec une cafetière d'eau bouillante le théétaitpréparé ; et, tandis qu'on le buvait, la conversation se prolongeait fort avant dans la nuit. « Il serait bien difficile aujourd'hui, remarque-t-elle, non sans mélancolie, d'attirer du monde de celte manière. «Ce qui n'empêchait point que ses réceptions fussent très suivies, et que l'on y disputât beaucoup sur une foule de sujets, et principalement et le plus souvent, sur le mérite comparé de La Rochefoucauld et de La Bruyère.

«C'était un feu roulant, écrit-elle un jour. M. Pasquier, le grand disputeur, était en verve; tout lui était bon. L'abbé Morellet criait comme à vingt ans, moi comme je pouvais, ^1. Bertrand (un autre de ses amis) disait de temps en temps: « Permettez, permettez ! » Nous ne permettions pas. Picard riait et pouvait assurément préparer une scène de comédie. »

Va-t-elle chez Cambacérès oîi elle rencontre les dames du palais, « ses collègues » ? Elle ne peut les nommer à son mari sans dire leur fait. C'était en décembre 1806; l'empereur était absent de Paris, de même l'impératrice. L'un et l'autre n'étaient point revenus d'Allemagne. Et voici le petit paquet qu'elle jette à la tête de chacune d'elles:

«Mme de Serrant passe l'hiver dans sa terre;

Mme de Talhnuet, qui est venue ici un moment, vient de retourner chez elle et ne parle que de ses plaisirs champêtres; Mme de Luçay ne sort pas de Saint-Gratien, où M. de Luçay se plaît extrêmement; sa fille loge chez Mme de Ségur, sa bellemère; Mme Savary est grosse, très changée et fort solitaire; Mme Duchâtel est grosse et fort jolie, elle danse et va partout. J'ai vu Mme Brignoles; c'est une personne aimable et avec laquelle je m'ar rangerais fort bien si on veut que notre service se fasse ensemble. »

En une page de ses Mémoires, elle a buriné aussi le portrait de Mme de La Rochefoucauld, dame d'honneur doJoséphine, femme de trente-cinq à quarante ans, « petite et bossue, d'une physionomie assez piquante, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelque succès malgré leur difformité, gaie et nullement méchante ». Cette petite bossue n'est-elle pas bien campée ?

Norvins lui tient à cœur. Si l'occasion se présente de le crayonner au vif, elle ne la manque pas; et l'infortuné Norvins se dessine sous sa plume en importun malséant. Voici ce qu'elle envoie, en novembre 1806, à ^layence :

« A propos de lui (Norvins), je vous assure entre nous qu'il devient insupportable; et ne croyez pas que ceci soit l'excès de la prévention contre après la prévention />o«/'. Mais chacun le remarque; ses défauts sont plus au jour, son importance lui donne du relief et à lui de l'assurance. 11 se croit l'un des soutiens de l'Etat. 11 parle de tout: la guerre, les arts, les passions, les sciences, tout lui est familier. On pourrait le faire également ministre, marin, général d'armée; il sait tout, il juge tout et il impose silence à toute opinion opposée.

Il y a dans notre société une petite révolte contre lui. Les hommes se réunissent pour l'attaquer, et quelquefois cela est poussé si loin que je me suis vue obligée de prendre son avis, quoique au fond opposé au mien, pour que les discussions devinssent un peu moins vives. Il a pensé en avoir une fort sérieuse avec jNI. Petitot. Enfin, ses formes gâtent tout le plaisir que pourrait donner son esprit, qui est réellement supérieur. »

Puis vient le tour de Pasquier, qu'elle massacre toujours un peu, et celui du philosophe Azaïs, l'auteur du Système des compensations, dont louies les femmes rafTolent, à l'entendre, parce qu'elles aiment le galimatias (oh ! Azaïs !), comme le disait Saint-Lambert, chez Mme d'Houdetot.

Ce nom-là, chaque fois qu'elle le prononce, elle ne l'abandonne plus qu'après de grands éloges. Pendant les absences de son mari, lorsque la saison était belle, elle allait à Sannois avec sa mère et sa sœur passer quelques jours près de l'aimable vieille. Elle aimait à l'écouter, à savourer les récits du temps passé, les anecdotes sur les encyclopédistes dont la bonne dame jadis avait adopté les doctrines. Bienveillante et douce, au cœur toujours ouvert, il ne venait aux lèvres de la comtesse que des approbations ou des excuses, quand elle devait citer quelques mauvaises actions de ses anciens amis. Et, cependant, sur Rousseau, qui fut pour elle si ardent, si amoureux, si éloquent, elle se montrait refroidie, presque indifférente, à ce point que Mme de Rémusat conserva durant le cours de sa vie quelque défiance à l'égard de l'écrivain, devenu si célèbre; et elle finit par se convaincre que cet adorateurde Mme d'Houdetot n'eut jamais d'élévation que dans le talent.

Ainsi elle se donne tout entière. On la voit vivre comme si l'on suivait son ombre. Ses soucis d'argent et de ménage, le désarroi du commerce, la suspension des payements de la Banque, les bruits calomnieux ou alarmants répandus dans la ville pendant les guerres d'Allemagne, ses petits triomphes dans son salon, l'empressement vers elle des auteurs qui se veulent faire jouer an Théàlre-Français, parce que son mari en est le grand ordonnateur ; tout y est. Un jour, c'est Desfoucherets qui lit, chez elle, une fort jolie comédie, et elle nous fait entendre les mais et les si objectés par les auditeurs, au cas d'une représentation possible. Un autre jour, c'est x\lexandre Duval qui a sollicité le même honneur devant un auditoire choisi, où étaient réunis M. Delambre, M. Cuvier, Mlle de Meulan, M. de Vaisnes, « qui criait un peu hautetnéanmoins était fort aimable », Delambre, « bon et simple, ditelle, comme la véritable science^ et Cuvier, avec ce qu'on appelle « esprit » dans le monde; conversation piquante et même un peu railleuse ». Il ne se barbouille pas une feuille de papier que l'on ne vienne solliciter son sutTrage. Aignan, sa tragédie achevée, réclame d'elle un jour de lecture; de même Raynouard, pour sa nouvelle pièce les ittals de Biais. « J'ai beau demander grâce, soupire-t-elle, mais je n'ose pas être impolie et je me dévoue. » Et cette activité toute cérébrale ne lui fait point oublier la famille Bonaparte. Elle va faire sa révérence chez le prince Joseph, chez la princesse Borghèse, chez la princesse Caroline, chez la princesse Louis, qu'elle estime, qu'elle loue, et dont

elle apprécie les soirées intimes où elle rencontre Lavalelle, qui la charme par sa gaieté et son aimable aisance dans la conversation.

Son mari, sans doute, lui écrit un jour combien il serait heureux d'obtenir une préfecture et de quitter l'emploi qu'il occupe près de l'empereur; et elle aussitôt de lui répondre, reprenant ses anciens désirs, qu'elle ne serait pas du tout satisfaite de ce changement ; que le bavardage et l'oisiveté des femmes de la province lui seraient insupportables, et qu'elle préférerait de beaucoup vivre au milieu des champs, dans une maison qui lui appartiendrait. Elle se fait un tableau enchanteur de cette vie campagnarde...

« Je planterai mon jardin^ j'aurai des fleurs et une petite chaumière, une jolie vue, avec mon canapé et mon écritoire: j'irai voir traire mes vaches et dénicher mes œufs; je vous ferai du bon beurre; je ferai dans le village une petite école pour les petites filles; j'aurai une pharmacie pour les malades; je visiterai tout cela, et je rentrerai pour dîner. »

Lorsque, après de longs mois de séparation^ M. de Rémusat lui annonce son prochain retour, oh ! alors, ce sont des exclamations de bonheur à n'en plus Unir, des élans de joie qu'elle ne sait comment expliquer... Elle va revoir enfin celui qu'elle a tant pleuré, seule, au coin de son feu, cachant son chagrin que personne n'aurait compris. Car c'était le soir, quand elle se retrouvait dans sa chambre, qu'elle laissait couler ses larmes tout à son aise, rêvant à l'heureux temps de sa vie où l'un et l'autre ne se séparaient jamais. Ce sontceséniotionsqu'elle évoque sans cesse, ce chagrin continu qu'elle ne peut chasser. Ces jours de bonheur durent si peu ! Elle est malade, et c'est elle qui s'éloigne de Paris

20i GRANDES D.VMES DU XIX*' SIECLE

lorsque son mari y revient. Alors ses lettres sont datées de Caulerets, d'Aix-la-Chapelle, de Vichy, où en des années différentes elle fait une cure.

A Aix-la-Chapelle, elle est voisine d'une jeune femme qui n'aime plus son mari, qui est prête à se donner à un autre, et elle fait confidence à M. de Rémusat des conseils qu'elle donne à cette victime d'un mauvais ménage :

« La voilà seule, dit-elle, et bien exposée, et défendue seulement par un grand fond de fierté que vous admirez beaucoup et qui ne me paraît pas une barrière insurmontable. »

A Aix-la-Chapelle, également, elle a trouvé Lameth qui y est comme préfet. Elle croyait, d'après ce qu'on lui avait dit de cet homme politique, célèbre dans les premières assemblées de la Révolution, voir un personnage élégant, disert sur les grands événements qui avaient transformé la société contemporaine. Comme elle fut déçue! Lametb n'était plus qu'un administrateur endurci, imbu de ses fonctions de préfet, ne connaissant que son département, ne parlant que de ce petit coin de l'Empire, n'ouvrant jamais un livre et ignorant ce qui se passait au delà de ses frontières préfectorales. La jeunesse Tavait quitté avec un visage tout couperosé. x\h ! mon Dieu, que d'esprit!... Là aussi, elle a rencontré Mme de Salm, poète et auteur dramatique, débitant très spirituellement ses vers qu'elle porte en son album, son compagnon fidèle. Et cette Sapbo lui plaît; elle la regretta.

A Vichy, où elle est au mois de juin i8i3, avec son jeune lils Albert, elle mène une vie de cénobite. Elle a loué une petite maison à laquelle est attenant un jardin rempli de fleurs, et, le matin, elle en va

faire lacueilleltc. Ensuite, ellesepromèneautour de la petite ville, située dans une vallée qu'elle compare à celle de Montmorency. A lo heures, elle déjeune ; et, après cela, elle envoie son fils, accompagné de la bonne, à la promenade. Pendant ce temps, elle écrit, elle lit, elle prie Dieu, et, comme elle le dit, elle se repasse, elle se dévide, elle se raisonne, enfin elle remplit son temps. La bonne ramène l'enfant. Pour le distraire, avec lui on joue, ou bien on lit Cendrillon. A 4 heures, elle dîne. Après le dîner, elle fait ses visites. Les personnes qu'elle voit ? Mme du Cayla, Mme de Choiseul, Mme d'Aumont, que l'on appelle la duchesse ; Mme Jars, la femme divorcée d'un receveurgénéral du Rhône, qui devait épouser, peu de temps après Elleviou, et enfin Mme d'Orvilliers. Mme du Cayla avait, avec elle, sa fille qui devint plus tard la favorite de Louis XVIIL Un jour, causant avec celle-ci, elle lui apparut fort aimable et bonne femme. D'ailleurs, elle sera dévote ; elle lui a avoué qu'elle en avait grande envie, car elle fréquente à Paris l'abbé Legris-Duval, son confesseur à elle '.

1. Dans un autre de ses déplacements, en janvier 1811, après le divorce de Joséphine, elle se trouvait au château de Navarre, dans l'Eure, apanage que l'empereur avait donné à l'impératrice répudiée ; et voici ce qu'elle écrit à son mari : « Veux-tu savoir où me prendre ? Il me semble que je suis en train de te le conter. Je m'éveille à 8 heures ; j'écris mille petites lettres et puis ensuite beaucoup de petites pages. Je me lève à 10 heures. A 11, nous déjeunons. Après, on va, on vient ; je chante, je joue aux échecs, je travaille un peu. On se promène, s'il fait beau. A 2 heures, on lit. Si c'est quelque mauvais roman, je n'écoute point et je pense à qui me plaît. Entendezvous, Seigneur ? A 4 heures, on nous rend notre liberté. Alors, je m'étends paresseusement dans un bon fauteuil et je lis mon cardinal (de Retz) qui m'amuse. A G heures, la toilette. On dîne, on joue, on chante, et la paresseuse est dans son lit à 10 heures et demie. On pourrait faire plus mauvais train, n'est-

Ses Mémoires ne ressemblent pointa sa correspondance et ne sont point le premier jet de sa pensée. Cequ'elle avait écrit jadis, en cachette et au jour le jour, fut brûlé lorsqu'elle apprit le retour de l'île d'Elbe de Napoléon. Elle n'a rempli les trois volumes de ses souvenirs qu'à la sollicitation de son fds aîné, plusieurs années après la chute de lEmpire. Point d'autobiographie, comme dans ses lettres,, mais des considérations sur les hommes et les choses qu'elle a observés à la cour. C'est Bonaparte et Joséphine qu'elle nous dévoile: ce sont les hommes politiques, les maréchaux et quelques-uns des familiers ou des serviteurs du maître, Savary, notamment, dont elle fait le portrait. Savary, écrit-elle, « l'objet de la terreur générale », malgré sa conduite, ses actions connues ou cachées, n'était point foncièrement un méchant homme. Ce sont les événements qu'elle juge, le tableau de la société qui s'agite devant elle. Au total, c'est la cour impériale qu'elle dépeint ; et, dans ce cadre. Napoléon occupe la plus grande place. Elle tâche de nous le montrer comme elle l'a compris et ol)servé, bon et mauvais tout ensemble. Elle y est aidée, au surplus, par Talleyrand, qui, peu à peu, se lie à elle ainsi qu'à son mari et les détache l'un et l'autre de l'homme qu'ils servaient, parce qu'il

ce pas ? Nous sommes ici sept femmes qui vivent dans la meilleure intelligence. Il n'y en a qu'une seule vraiment jolie. On lui permet de le savoir et d'en être contente. Ouelques-unes sont aimables. On leur accorde de plaire à leur manière. Pour moi, on veut bien que je sois oisive, quelquefois distraite et même un peu triste, si cela me convient. Enfin, liberté tout entière. »

s'en était détaché le premier, son ambition n'étant plus satisfaite comme il Taurait voulu. Talleyrand lient une grande place aussi, en ces Mémoires, et si ce qu'elle en dit n'atténue point la réputation qu'il s'est faite, elle finit par lui arracher le secret de son scepticisme.

« Quand je parvenais à rémouvoir, nous confiet-elle, j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir remué son âme, si souvent endormie par l'habitude, par système et par indifférence. Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère, je me laissai aller à lui dire : « Bon Dieu ! Quel dommage que « vous vous soyez gâté à plaisir ! Car il me semble « bien que vous valez mieux que vous. » Il me répondit : « Cette insouciance de l'àme, que vous « me reprochez, m'a souvent dégoûté de moi-même. <( Je n'ai point assez aimé les autres, mais je ne me « suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez « d'intérêt à moi. »

C'est, enfin, Joséphinequ'elle ceint d'une auréole de bonté et de grâce souriante, mais qu'elle dépouille ensuite du grand mérite de cette bonté, qui ne tressaille que pour des malheurs partiels. Les grandes catastrophes touchaient peu l'aimable créole. Les misères de la France, épuisée par les longueurs de la guerre, les ravages que causaient en Europe les armées victorieuses de Napoléon, la laissent indifférente. L''âme de l'excellente femme ne possédait pas une grande envergure de pitié.

Ecoutons -la, ensuite, ra|)pelant ses souvenirs, nous parler des courtisans et nous démontrer combien tous ces flagorneurs avaient peu de prise sur Napoléon, d'abord parce qu'il ne s'occupait pas

d'eux, et que, s'interrogeant sur la cause d'un dévouement, il y discernait toujours un motif d'intérêt. L'intérêt étant le mobile de ses propres actions, Napoléon l'appliquait à la détermination de la conduite des autres '. Ah ! la curieuse silhouette qu'elle trace de cette foule cherchant à plaire !

« Quelle que soit la cour que l'on fréquente, remarque-t-elle, il est impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable, a souvent honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper aux unes et aux autres. «

Pourtant, eux aussi, les Rémusat, ne se maintenaient à la cour que par intérêt, parce qu'ils avaient besoin des émoluments afférents à leur place. Mais, secrètement, ils désiraient la fin de cette servitude; ils souhaitaient la chute du colosse qui écrasait la France et toute l'Europe, sous le poids de son autorité despotique.

1. En voici une preuve. « Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schoenbrunn, nous dit-elle, il reçut une lettre du prince Charles, qui lui mandait que, plein d'adimration pour sa personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments. Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la réputation en Europe, fixa, pour le lieu de l'entrevue, un petit rendez-vous de chasse, situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à M. de Bémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui recommandant de porter avec lui une très riche épée. « Après notre conversation, lui dit-il, « vous me la remettrez, je veux l'offrir au prince, en me quit- <i tant. » Mais lorsque son chambellan s'approcha pour lui rappeler ses instructions et lui présenter Tépée : « Laissez-moi <> tranquille, lui dit l'empereur, c'est un imbécile. » Il refusait parce qu'il n'y voyait plus d'intérêt, jugeant l'homme. »

MADAME DE REML'SÂT 209

« La gloire militaire nous fatiguait, dit-elle ; nous frémissions de la féroce sévérité qu'elle impose souvent à ceux qu'elle décore, et peut-être la répugnance quelle parvenait à nous causer était-elle une sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur qu'il imposait à la France. A ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte que ressent toute âme droite de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. »

Ce furent les causeries avec Talleyrand, durant les longues heures d'attente, les « cent heures » qu'avait une journée dans les salons de la cour en voyage, ou dans les palais impériaux, qui commencèrent à leur dessiller les yeux. Talleyrand avait apprécié M. de Rémusat, bien plus intelligent, bien plus instruit qu'il ne fallait pour être chambellan. Il le suivait de son attention et lui démontrait sa sympathie, et M. de Rémusat et Tallej''rand échangeaient souvent leurs idées sur la politique de Napoléon, et ils se comprenaient. Le grand seigneur et le magistrat portaient sur rhomme de guerre le même diagnostic. Ils prévoyaient l'entraînement irrésistible de cette destinée, lancée sans frein au milieu des événements contemporains, et l'issue fatale à laquelle, avant longtemps, elle aboutirait. Mme de Rémusat savait gré au diplomate des prévenances accordées à son mari. Au moins, ce mari, qu'elle adorait, trouverait au loin un adoucissement à cette sorte d'exil qui les séparait l'un de l'autre ; et lorsque Talleyrand était à Paris, il recherchait la société de la jeune femme dont il connaissait aussi le mérite par ce qu il en avaitentendu dire.

Elle-même confesse qu'elle était flattée de cette

it

recherche, qu'elle s'y laissait aller avec plaisir, et. le temps aidant, les relations du grand seigneur avec la jeune femme prudente, sagace et vertueuse, finirent par être fréquentes. Alors, ce qui arrive presque toujours, l'homme réussit à modifier insensiblement les convictions de la femme qu'il a prise en affection. Elle se trouvait, d'ailleurs, en cette disposition d'esprit, à tenir grand compte de la conversation de son enchanteur ; elle subit donc son ascendant.

Bientôt, il y eut réaction d'elle sur lui ; elle conquit assez d'assurance pour être franche à son égard, pour ne lui plus rien cacher de l'impression pénible qu'elle éprouvait de le senlir si incohérent. Et ainsi fut cimentée entre eux une sympathie qui dura jusqu'à la fin de la vie de la jeune femme.

N'en doutons pas. Ce qu'elle écrit sur Napoléon est le sentiment de Talleyrand, autant que le sien. Quand elle affirme que Bonaparte manque de tact et de formes ; qu'il ne sait ni entrer dans un salon ni en sortir, ni saluer une femme ni converser avec elle ; qu'une seule passion le domine, accroître son autorité; qu'il ne cherche à s'imposer que par la force et qu'il est fait plutôt pour vivre sous la tente que dans le monde, c'est assurément l'opinion de Talleyrand qu'elle énonce.

Il y a, dans cet examen de l'homme qui gouverna la France pendant quinze ans, des aperçus très fins, témoignage d'une connaissance profonde du capricieux despote. Napoléon ne croyait point à la vertu, nous dit-elle, et cependant, si la vertu était certaine il ne la respectait qu'après l'avoir atteinte parle ridicule, car alors il l'avait diminuée. 11 ne pouvait avoir aucune affection vraie, dit-elle encore, aucune amitié que son cœur goûtât tranquillement, parce que sa vie était trop agitée, trop

MADAMK Dr: REMU.-AT 211

pleine du bruit qu'il produisait autour de lui. En outre, cliez Napoléon, tout était calculé, combiné, amené pour vSon plus grand profit. Même de ses défauts, même de ses abus de caractère, il voulait tirer parti : il s'en servait en temps opportun, il les dissimulait aux heures propices, et elle cite cette phrase de Talleyrand:

« Ce diable d'homme trompe sur tous les points ; ses passions mêmes nous échappent, car il trouve encore moyen de les feindre, quoiqu'elles existent réellement. »

Une bonne partie de ses Mémoires s'appesantit sur les représentations théâtrales qu'exigeait Napoléon partout oîi il se trouvait. En voyage, durant ses guerres incessantes, en déplacement à la Malmaison, à Saint-Cloud, à Fontainebleau, il lui fallait des soirées agréables, diverties par les meilleurs comédiens de Paris. Mme de Rémusat se chargeait, à Paris, quand M. de Rémusat suivait l'empereur en ses campagnes militaires, d'expédier costumes, travestissements, acteurs, en des voitures que les postes devaient mener à grande allure afin d'arriver h temps. Ce n'était pas chose facile souvent. Certains acteurs étaient malades, ou bien les pièces réclamées n'étaient pas sues, et, en ce monde toujours fantaisiste, surgissaient un effarement, un mouvement et même une mauvaise humeur qui nuisaient à la célérité des départs. Au delà des frontières, M. de Rémusat s'impatientait, craignant les reproches du maîti-e.

A la Malmaison, les pièces étaient jouées par les familiers du château, et le résultat était presque toujours excellent. Maisqucdc fois, à Saint-Cloud, M. de P.cmusat eut à supporter le choc desmécon-

tenlements de Napoléon, à qui cependant on avait offert les tragédies et les comédies dont il se louait le plus, du Corneille, ou du Racine, qui ne l'avaient point enchanté! Il s'en prenait alors à tout le monde, de son ennui: à son chambellan, aux acteurs dont le jeu lui avait paru médiocre, aux pièces choisies dont la trame l'avait laissé froid. Pour animer la foule des invités, Talleyrand leur disait d'un ton péremptoire: « Messieurs, l'empereur ne badine pas; il veut que l'on s'amuse! » Eh! comment s'amuser devant le maître imperturbablement glacial, le cerveau traversé des mille soucis de ses affaires? Et la crainte de déplaire, le pli de la servitude arrêtaient l'expansion du plaisir des spectateurs. La salle — une salle coquette nouvellement installée — demeurait froide; le silence régnait dans tous les rangs; les dames demeuraient figées et muettes dans leur toilette, les hommes dans leur habit de cour chamarré. Si, par hasard, l'empereur s'égayait et s'abandonnait au rire, c'était à la fin de la représentation, au milieu des courtisans, des congratulations générales. On entendait partout se répéter ces mots: « L'empereur a ri, l'empereur a ri! » Tout le monde était heureux. Aux grandes fêtes de Fontainebleau, pour le mariage du prince Jérôme, roi de Weslphalie, avec la princesse Catherine de Wurtemberg, le programme des spectacles avait été arrêté entre l'empereur et son chambellan. On devait jouer des tragédies et des opéras italiens, alternant deux fois par semaine. M. de Rémusat, fixé sur l'ordre des divertissements, avait prévenu les meilleurs acteurs du Théâtre-Français et des Bouffons. Les départs étaient organisés pour le jour dit, sans priver les Parisiens de leur spectacle ordinaire. Mais voici qu'un matin, à Fontainebleau, par caprice plutôt que par

désir ou par nécessité, Napoléon s'avisa subitement de changer le tracé du programme- Plus de tragédie; c'était une comédie qu'il voulait. Etait-ce possible? Les acteurs de la tragédie n'étaient-ils pas en route, et ceux de la comédie absents? Qu'importe! Napoléon n'entendait point raison. Il ne tenait compte ni des difficultés ni même des impossibilités.

— Bah! disait-il à son chambellan, avec un peu de peine, vous en viendrez à bout. Je le veux. C'est à vous de trouver le moyen de le faire.

Et l'infortuné chambellan, ainsi maltraité et désorienté, venait se morfondre dans la chambre de sa femme, au palais, abattu dans un fauteuil, sexclamant qu'il n'était pas fait pour ces tracas de servitude et qu'il était honteux pour lui d'user sa patience et son esprit à tant de pauvretés.

Certes, ainsi que le remarque Mme de Rémusat, les invités du château prenaient leur plaisir, le soir au spectacle, mais que de travail, que d'efîort pour le malheureux chambellan qui se désolait d'être ainsi contrecarré dans ses dispositions, et ne recevait jamais un compliment pour ses peines vraiment surhumaines! Talleyrand arrivait par làdessus et disait, un peu narquois, à M. de Rémusat :

— Oh ! je vous plains d'être forcé d'amuser Vinamu sable !

Qui aurait pu affirmer, au surplus, que l'empereur ne mettait point une intention méchante à ces contrariétés, depuis qu'il connaissait les relations amicales des Rémusat avec Talleyrand, son ministre en disgrâce?

C'est pourquoi la restauration des Bourbons fut accueillie avec plaisir par les deux époux, qui allaient vivre enfin réunis, et, comme Mme de Rémusat l'écrit quelque part, délivrés.

Page 1