Après I.T fête donné à Saint-Ouen. Oclauie
Viens parmi nous, qui brillons de jeunesse, Prendre un amant, mais couronné de fleurs; Viens sous l'ombrage, ou. libre avec ivresse, La volupté seule a versé des pleurs.
Ainsi parlaient les enfants de l'empire A la beauté dont Tibère est charmé.
Quoi ! disaient-ils, la colombe soupire Au nid sanglant du vautour alTamé !
Belle Octavie, à tes fêtes splendides, Dis-nous, la joie a-t-elle jamais lui ? Ton char, traîné par six coursiers rapides, Laisse trop loin les amours après lui.
Sur un vieux maître aux Romains ([u'elle outrage Tant d'opulence annonce ton crédit.
Mais sous la pourpre on sent ton esclavage, Et, tu le sais, l'esclavage enlaidit.
Tendre Octavie, ici, rien n'efl'arouche
Le Dieu qui cède à qui mieux le ressent ;
Ne livre plus les rases de la bouche
Aux baisers morts d'un fanlùme impuisscint.
La COMtÉSSË DiJ CAYLA 1391)
virulentes strophes, dédiées à Octavie, qui n'était autre que la belle Zoé. Et elle, dans ses lettres à son cher Sosthène, son ami fidèle, se lamentait, maudissant la société, la méchanceté des femmes, qui, plus hypocrites qu'elle, parvenaient à dissimuler leurs fautes. N'était-ce pas pour le bien de la France, pour cimenter une paix durable au sein de la famille royale, qu'elle avait accepté son rôle; n'était-ce pas pour maintenir en place le ministre agréable au roi qu'elle bravait les inimitiés des jalouses dames, dont la cour des Tuileries était peuplée ? La duchesse d'Angoulême la tenait éloignée de son entourage et disgraciait la comtesse d'Agoult, sa dame d'honneur, dont elle blâmait la bienveillance pour elle, comtesse du Cayla; et cependant, elle aurait dû se rappeler, la princesse de sang royal, que celle dont elle affectait l'éloignement, avait, par ses, instances près de Louis XVIII, ouvert le Panthéon au culte de sainte Geneviève, et préparé la réconciliation des deux frères, le Roi et Monsieur.
Les plus minimes incidents étaient exploités contre elle. A l'exposition annuelle des peintres, elle vint avec le roi, qui voulut lui faire désigiîer le tableau dont elle avait envie. L'épisode biblique de la belle Ruth, demandant au vieux Booz de la recevoir sous sa tente, représenté sur une toile su-
Sur les coussins où la douleur t'enchaîne Quel mal, dis-tu, nous fait ce roi des rois ? Vois-le d'un masque enjoliver sa haine Pour étouffer notre gloire et nos lois.
Peins-nous ses feux qu'en secret tu redoutes Quand sur ton sein, il cuve son nectar ; Ses feux iqfects dont s'indignent les voûtes Où plane encore l'aigle du grand César, etc., etc.
perbe, s'offrit à sonregard: ellel'indiqua.Cefut, tout de suite, dans la société mondaine, un concert d'allusions déplaisantes, sur ses relations affectueuses avec Louis XVIII. On condamnait ce choix. N'en avait-elle pas compris l'inconvenance? répétait-on partout. Et sa fortune augmentant ainsi que la prospérité publique, on l'accusaitdespéculationsscandaleuses, faites à coup sur, avec la connivence des ministres. Les plus grandes dames lui étaient hostiles, plus venimeuses encore pour elle que pour le roi, traité, dans certaines coteries aristocratiques, de prince jacobin, pactisant avec l'esprit révolutionnaire.
Néanmoins, son salon était fort recherché. Le monde diplomatique le fréquentait assidûment, afin de faire sa cour au roi, et dans l'espérance d'y apprendre des nouvelles intéressantes. A l'exception de certains grands seigneurs — ultras, comme on disait alors — toute la noblesse de l'ancien régime s'y rencontrait, les Noailles, les Damas, les Montcalm, et Mme du Bourg et Mme d'Esquelbec, et les Montmorency et les Larochefoucauld, dont elle était protégée, dont elle favorisait, en retour, l'ambition. Si elle avait de nombreux ennemis, si elle était violemment attaquée par la faction royaliste libérale, elle était soutenue, avec force, par les familiers du comte d'Artois, qu'elle servait ; par ceux qui désiraient la suprématie de l'esprit clérical, sur le parti nouvellement éclos, le parti doctrinaire. En communion de pensée avec Villcle, le chef du ministère, le recevant secrètement chez elle, elle acceptait de lui les inspirations politiques de Monsieur, et les transmettait ensuite au vieux roi, qui, cédant à ses confidences, accueillait favorablement les propositions des ministres, lorsqu'il présidait à leur conseil.
Louis XVIII s'imaginait n'obéir qu'à sa propre volonté, et ce n'était qu'à celle de son frère, modifiée ou adoucie sur les avis de Villèle. De cette manière, tout le monde était satisfait. Les évèques, conseillers du comte d'Artois, la « Congrégation », masquée par eux, le prince, les ministres, le roi, tous coopéraient à la politique du moment, usant des complaisances de la favorite, assez habile pour mener de front ces intrigues mystérieuses, sans se découvrir, ni laisser apercevoir comment toutes les opinions divergentes venaient se confondre dans la même pensée. La tâche était ardue, délicate. Elle sut, néanmoins, tant qu'elle fut en faveur, dissimuler cette conduite souterraine. Le public ne voyait, en elle, qu'une femme avide de richesses : elle l'était, sans doute; mais il ne discernait point ce qu'elle cachait le plus obstinément, cette concordance de volontés, si parfaitement obtenue par son intermédiaire, pour le but à atteindre. La filière se suivait : de Monsieur à Villèle; de Villèle à elle, et d'elle au roi. Et les ministres s'inclinaient.
Aveuglé par sa passion, Louis XVIII voulut imiter l'exemple de ses aïeux et avouer ouvertement sa favorite, comme Louis XIV' et Louis XV avaient avoué les leurs. Sur l'emplacement du château de Saint-Ouen, il faisait bàtir un pavillon, que, dans l'entourage du roi, on pensait destiné à la duchesse d'Angoulême. Aucune décoration n'était épargnée à 1 intérieur; les dépenses étaient excessives ; les murailles couvertes de peintures exécutées par les artistes les plus habiles ; lespièces vastes
admirablement distribuées; l'évier des cuisines en marbre poli; la rampe de l'escalier des greniers en bois d acajou; le parc, joignant ce pavillon, plein des plus beaux ombrages et les jardins garnis des fleurs les plus rares. Lorsqu'on apprit, enfin, que cette somptueuse demeure était construite pour la favorite, il y eut un toile de réprobation si fort, que la comtesse du Cayla refusa d'accepter cette donation. C'était, au surplus, sa coutume, de repousser les offres du roi, môme les plus pressantes, ensuite de se laisser fléchir et convaincre qu'il n'y avait rien que de très naturel, dans la générosité royale et dans sa reconnaissante acceptation. Une grande fête, un grand dîner, suivi d'une soirée merveilleuse, devait consacrer ces largesses princières, faites en commémoration de l'acte le plus important de la vie du prince : sa signature mise au bas de la charte, octroyée à ses sujets. Ce fait avait été inscrit sur parchemin, signé par lui et l'architecte ; le parchemin scellé dans une boîte de plomb, et la boîte cimentée sur la pierre des fondements. Il voulut, de plus, le royal amoureux, afin d'accentuer la splendeur de la fête, que l'assistance invitée fût nombreuse et choisie, etque la comtesse y conviât tout le corps diplomatique et les grands personnages de la cour, et les amis de la comtesse et les amis de ses amis. Quelques-uns, par pruderie, s'abstinrent ; mais le plus grand nombre, les femmes surtout, par curiosité, ne manquèrent pointd'accepterl'invitation. On disaitmêmeque Monsieur, frère du roi, viendrait à Saint-Ouen. Il n'y vint pas. Le roi s'y fit conduire dans la journée, afin de constater par lui-même, que ses prescriptions minutieuses avaient été suivies. Malgré un soigneux ratissage des allées, on discernait très bien, le soir, la trace des roues de son lourd car-
rosse, enfoncées dans le sable. En lui remettant les titres de possession, Louis XVIII avait dit à là comtesse du Cayla : « Je veux, qu'après moi, vous soyez la gardienne de ma mémoire. Ma mémoire est là pour les Français. Saint-Ouen est le monument de ma sagesse et le palladium de ma race 1 »
Illusion d'amoureux.
La fête, écrivent les contemporains, fut splendide et parfaitement réglée, en ce décor admirable. La foule des invités, très élégante, se pressait devant le grand portrait du roi suspendu dans la bibliothèque, représenté, assis à un bureau, où il apportait sa signature au bas de la Charte. La comtesse était charmante, en une toilette simple, qui faisait valoir sa beauté, accrue par l'épanouissement de la joie illuminant son visage. Elle se trouvait heureuse de Tempressement de ses amis, satisfaite de complaire au roi, qui avait mis son orgueil à rendre éclatante cette solennité. Le retentissement qui se produirait dans les gazettes, Louis XVIII l'appelait ; il le voulait. Il avait fait inviter à Saint-Ouen quelques écrivains célèbres, pensant bien qu'ils s'empresseraient d'exprimer publiquement le plaisir goûté en ce lieu enchanté. Plus il affirmerait sa volonté d'avoir une amie, afin de remplir le vide de son cœur et la solitude de sa vie, passée en son fauteuil, plus il se sentirait à l'abri des médisances. Entre une jeune femme et un vieillard, est-ce qu'une innocente amitié était impossible ; et fallait-il trouver repréhensible cet attachement qui adoucissait les tristesses de son isolement ! Bienveillantes paroles, émanées de quelques groupes d'invités. On aurait pu les entendre aussi vers le nonce, Mgr Macchi, vers l'abbé Liautard, assis sur un sofa, l'un à côté de l'autre, s'extasiant sur les attraits de cette réunion mondaine.
sur l'heureuse pensée qu'avait eue le roi de rappe- '1er l'anniversaire d'un grand acte politique, Thonneurde son règne. Tous les ambassadeurs accrédités à Paris, les évêques, les « Mères » de l'Eglise — pieuses dames alliées à la Congrégation — s'associaient à ces murmures approbateurs. La soirée se termina par la représentation d'un vaudeville, joué par des comédiens célèbres. Chacun se retira charmé. Quant aux dépenses, elles s'élevèrent à vingt mille francs, que la comtesse voulut payer.
Il y eut, aux jours qui suivirent, empressement du vieux monarque, à lire dans les journaux royalistes, la description enthousiaste du pavillon de Saint-Ouen, la mention de la beauté des décors, de la grâce et de la politesse exquise de la belle dame du lieu. Il désirait alors que sa brillante amie s'y établît à demeure, menant grand train de maison, avec des jours fixes de réception attirant à Saint-Ouen les personnages les plus considérables de la société. Il y voyait cet avantage, qu'en ce milieu distingué, la politique de son gouvernement aurait trouvé des partisans et des soutiens, et qu'une opinion, favorable à ses ministres, partie de là, se serait répandue dans le public. Mais la favorite refusa. Si le roi la voulait afficher, elle, au contraire, voulait se faire oublier, cherchant une excuse de sa conduite dans l'effacement du roi. Elle reprit, le lendemain de cette fête, ses habitudesjournalières, bornant son bonheur à ses visites au cabinet du monarque.
En ce temps-là, parut en librairie le Mémoire du duc de Rovigo, écrit afin d'expliquer la conduite de cet aide de camp de Bonaparte, dans le drame de Yincennes, — l'exécution du duc d'Enghien.
Rovigo désirait être bien accueilli aux Tuileries ; et puisque son ancienne maîtresse était devenue personne agréable au roi, il la pria de lui rendre facile l'accès de la cour, la menaça même, dit-on, de divulguer sa correspondance avec lui si elle résistait à sa prière. Grand émoi de la belle. La menace était sa perte, si elle était accomplie. Que faire ? Elle engagea le duc, elle le persuada d'écrire sa justification, de démontrer qu'il n'avait été que l'instrument d'une volonté supérieure, d'un maître auquel on ne résistait pas ; qu'au surplus, le véritableinstigateurde cetteaction horrible élaitTalleyrand, l'homme déjà délesté par Louis XVIII. (Ju'il rédigeât son mémoire, en phrases claires et probantes, sans exagération, sans digression, qu'il ne cilàt que des faits indéniables, et alors, innocenté, elle pourrait obtenir du roi l'oubli et le pardon. Rovigo ne vit pas le danger de ce conseil. Rappeler des faits, depuis vingt-ans, oubliés ; mettre en scène Talleyrand qui ne se laisserait point accuser sans riposte, trop puissant toujours et trop bien entouré d'amis, pour demeurer victime de cette publication, c'était une imprudence flagrante, qui devait accabler son auteur i. Tel en fut le résultat. Rovigo fut écrasé par son mémoire. Talleyrand souleva, contre son accusateur, l'opinion du public, la colère de la cour. Talleyrand sut triompher, et Rovigo ne recueillit, de sa justification, que le
1. Talleyrand écrivait à M. de Barante, en diicembre 1823.. « J'ai attendu pour vous répondre, que l'attaque de M. de Rovigo eût entièrement échoué. Le public a prononcé son jugement : le roi a prononcé le sien. Il n'y a plus rien à dire, ni à faire. Le degré d impudence du duc de Rovigo na jamais été égalé. Il faut avoir traversé trente ans de révolution pour en arriver à cette innocence de scélératesse, qui fait que l'on croit être irréprochable parce qu'on n'a été qu'un exécuteur. Chaque ligne de sa brochure excite l'horreur. »
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mépris universel et l'ordre de ne jamais paraître à la cour. Ainsi se débarrassa de cet amant importun la belle comtesse, qui, tout d'abord, avait cru nécessaire de le recevoir chez elle, de ne point irriter ses souvenirs, dans la crainte du pire. Sosthène de Larochefoucauld lui reprocha cette condescendance. Il était amoureux ; il était jaloux; et dans ses Mémoires, il rapporte ce qu'elle lui écrivait pour lui inspirer confiance, en lui donnant les raisons de cette nouvelle faiblesse...» Par ordre, elle avait, jadis, sous l'Empire, reçu le duc chez elle », et comment se montrer sévère à un homme dont les premiers mots de conversation étaient ceux-ci : « J'ai été chargé de faire fusiller M. votre père (Omer Talon) : j'ai obtenu qu'il ne fût qu'exilé. » Et ensuite pour elle-même d'une obligeance infernale : ensuite... ensuite... des services rendus sans sollicitation et une fortune récupérée... N'était-ce pas trop ?... Mais à l'heure présente, le duc, trahi par un acte inconsidéré, n'était plus à craindre. Chassé de la cour, repoussé de tout le monde, rejeté de la société élégante et aristocratique, une entreprise contre elle resterait inefficace. La comtesse rassurée ne le revit plus.
Avant l'indignation publique, le mémoire de Rovigo n'avait pas déplu à la cour. La duchesse de Broglie (Albertine de Staël) écrivait à Barante... « Ce qu'il y a de plus curieux, de plus honteux dans l'affaire, c'est que le mémoire, qui vient de faire chasser Rovigo de la cour;, avait été lu et approuvé des ministres et de pins haut. Il nous faut leur apprendre ce qu'ils doivent sentir pour leur propre sang, tellement cet égoïsme, érigé en dogme (et cette phrase était à l'adresse du roi), détruit non seulement tout sentiment public, mais en même temps toute affection naturelle. »
La comtesse du cayla 407
Tant qu'il eut la force de la recevoir, le roi s'occupa de la belle comtesse, remplissant sa promesse de protéger les enfants de cette douce amie, et il s'intéressa vivement au mariage de la jeune Valenlinc du Cayla avec un descendant des Beau\au. Distraction agréable au monde des salons, de commenter la nouvelle de ce mariage. Quolibets, calembours, tombèrent drus sur les jeunes fiancés, et la famille, pour se justifier (la famille des Beauvau s'entend), prétendit que ce mariage dérivait de l'amour, non de l'intérêt. Cependant, le roi, pour cadeau de noces, avait promis au jeune fiancé la place de grand écuyer. Mme de Broglie, écrivant à Barante, ajoute... « M. de Turenne a mené cette affaire, et on l'en a remercié tout haut, avec un accent très ému, la première fois qu'il a paru à la cour, pour recevoir le prix de ses services... » Mais, le jeune Beauvau, qui avait un ta lent parfait d'imitation, se vengea, sans vergogne, de ses détracteurs, en reproduisant leur personne d'une façon grotesque, dans les salons où il avait des amis. Caquets et jeux de grands seigneurs, tout cela, dont le roi n'avait cure.
Les mois s'écoulaient; la santé de Louis XMII s'altérait de plus en plus. Ses somnolences étaient plus fréquentes; son abattement insurmontable. Ses souffrances, quoique supportées courageusement, augmentaient, visibles à tous les yeux. Les médecins, qui le visitaient, inquiets et plus alarmés, ne parvenaient pas à dissimuler leur émoi aux familiers du château. Les os de sesjambes se ramollissaient, la gangrène rongeait l'extrémité de ses pieds; le mal le déchiquetait par petits morceaux. Il continuait à recevoir quand même les j)ersonnages de sa cour, à présider au conseil de ses mi-
nistres. « Un roi n'est jamais malade », disait-il. Le parti royaliste exalté, les ultras, se répétaient que cette maladie durait trop longtemps pour la politique suivie par le ministère. « Que le roi ouvre les yeux ou qu'il les ferme ! » C'était la phrase sortie de la bouche cruelle de ces gens-là.
La famille royale n'était pas ignorante de cette sorte de blasphème, et devant cette chute précipitée de la santé du roi, elle aurait voulu le séparer de sa favorite, admise encore, aux jours attitrés, dans le cabinet royal. Louis XVIII résistait aux allusions faites à une séparation nécessaire. Il tenait à voir, près de lui, le visage épanoui de celle qui rassérénait son âme, enchantait ses heures moroses, et, par sa grâce, lui faisait oublier ses souffrances. Elle, malgré ce persévérant attachement, ce désir énergiquement exprimé de la sentir toujours près de lui, comprenait qu'en prolongeant son séjour à Paris, et se montrant aux Tuileries comme autrefois, elle s'aliénerait non seulement la famille royale, mais toute la cour.
Elle devait disparaître. Le roi se désolait, ne consentait point à cet éloignement. Ne la plus recevoir était un grand chagrin dont il .souffrait encore plus que de son mal. En ces dernières semaines de sa vie, il eût fait volontiers le sacrifice de son autorité, de son pouvoir, non de ses tendresses. Il aurait consenti à n'être plus roi, mais il voulait rester homme. Le cœur l'emportait sur l'orgueil, sur l'enivrement si absolu en lui, jadis, de la majesté royale. Elle partit quand même, redoutant une fin trop prochaine dont elle serait accusée. Les médecins blâmaient ces entretiens toujours renouvelés, ces longues séances féminines vers le fauteuil du malade. Il s'ensuivait des abattements plus lourds, une diminution de forces
inéluctable. On ne la vit plus. L'infortuné prince, de plus en plus affaibli, ne se consola de cette rupture qu'en lui écrivant de nombreuses lettres, la plupart en latin, afin de dire plus de choses en moins de mots et d'une façon plus lisible.
Ce départ de la belle amie pour Sainl-Ouen n'était qu'une première conquête de la famille. Une autre, et la plus importante, serait de décider le roi à revenir à la religion et d'agréer les consolations d'un prêtre. La duchesse d'Angoulême osa, un jour, parler de cette fin pieuse qu'elle attendait du roi. Lui, troublé, ne se croyant pas si près de la mort, lui répliqua d'un ton sec : « Soyez tranquille, ma nièce, quand le moment sera venu, je me souviendrai de vos conseils. » Le mal, chaque jour, empirait. Les familiers de la cour, s'autorisant des paroles des médecins, annonçaient le nombre desjours accordés à la vie du roi, et Louis XVIll, attaché à son scepticisme de philosophe, restait indifférent aux alarmes de sa famille. II fallait pour le déterminer à un acte de piété — on n'en doutait plus — l'intervention de celle qui était exilée. Sosthène de Larochefoucauld, dont elle était l'amie^ fut chargé de l'aller chercher à Saint-Ouen et de la ramener à Paris, en l'avertissant du grand acte que Ton attendait d'elle. D'abord elle objecta qu'elle défaillerait en revoyant le roi ; que son émotion violente la rendrait impuissante en troublant à ce point son esprit, que les paroles victorieuses lui manqueraient; qu'enfin, elle ne possédait pas l'influence qu'on lui attribuait sur la volonté du prince. Elle sentit pourtant qu'un refus serait un affront pour la famille royale, et causerait peut-être un désespoir. Tremblante, suffoquée en sa douleur, elle se résigna à suivre le bienveillant, le galant émissaire qui lui était envoyé. Son ami, quand elle
fut prête, ne perdit point une minute. Au galop des chevaux, il ramena celle de qui la famille royale attendait la conversion du vieux monarque; conversion assurément, car il n'avait jamais cherché dans la religion qu'un appui pour son autorité, un lustre pour sa propre majesté.
Ce fut une heure douce au roi, cette visite prévue et attendue; douce aussi pour elle qui retrouvait, près de ce fauteuil, le souvenir des causeries charmantes, des confidences affectueuses de son protecteur. L'un et l'autre étaient émus au rappel de ce passé encore si récent, et si brusquement interrompu. Ces premiers épanchements épuisés, la belle visiteuse triomphant de son trouble, les yeux noyés de larmes, entama le sujet, si triste à envisager, d'une mort prochaine. Certes, elle savait bien, disait-elle, que l'heure dernière n'était pas sonnée encore, mais l'opinion publique était anxieuse, la maladie du roi était connue et les gazettes se taisaient sur les consolations que Sa Majesté pouvait demander à la religion. Il était nécessaire pour l'édification du peuple, pour la satisfaction des grands seigneurs de la cour, pour la joie de la famille royale, pour le bien de la dynastie, que la fin du roi très chrétien fût pareille à celle de ses aïeux. Tous étaient morts très chrétiennement, leurs devoirs remplis envers l'église et envers Dieu. Il fallait que le roi Louis XVIII donnât le même exemple. Assez longtemps, il avait été traité d'impie et de philosophe ; il détruirait ainsi cette renommée fâcheuse, en se soumettant humblement à la loi divine. Et, d'ailleurs, voulait-il qu'elle pensât, elle croyante et pratiquante, que la mort la séparerait pour toujours de celui qui avait été si bon pour elle, et qu'elle aimait comme le
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meilleur des pères. Ne se retrouveraient-ils jamais dans une autre vie plus pure et moins triste que la vie présente ? Lui dirait-elle un adieu éternel ? Cette pensée, cette croyance d'un anéantissement sans résurrection bienheureuse, la terrifiaient. Et puis, ne serait-elle pas accusée de cette indifférence religieuse, manifestée par le roi ; de son impuissance à réveiller, en lui, la foi de sa jeunesse; de l'avoir laissé mourir comme les philosophes mouraient au dernier siècle, si abhorré?... « Au nom de Dieu, Sire, au nom de votre àme — paroles supposées par ceux qui ont parlé de cette entrevue dernière — au nom de celle qui vous a porté, jusqu'à ce jour, une si tendre et si reconnaissante affection, et qui n'envisage plus que votre gloire, ici bas, et votre immortalité dans le ciel, consentez à ce que vous demandent votre nom, votre peuple, votre foi, et à ce que votre amie vous supplie, en leur nom, d'accorder à l'édification de votre peuple. »
Louis XVIII l'avait écoutée avec bienveillance, peu à peu converti aux prières de cette jeune femme, qui était devenue éloquentesous l'émotion. 11 posa sur elle un doux regard dans lequel était contenu tout le chagrin, toute la douleur même qui possédaient son àme; et puis, la voix faible, coupée par le sanglot refoulé en sa poitrine, il lui dit qu'il ferait son devoir, tout son devoiret qu'il saurait mourir en roi. Il lui tendit la main qu'elle baisa et couvrit de ses larmes, et il ajouta un adieu triste, bien triste avec l'espérance de se revoir dans une autre vie.
Accablée, presque défaillante sous son voile, elle sortit 1.
1. En ces jours de grande tristesse, elle écrivait à Sosthène de Larochefoucauld. Ses lettres nous apprendront les détails de la fin du roi Louis XVIII.
« J'ai le cœur déchiré, mon ciier vicomte. Non, jamais on n'a
Tel est le récit qu'ont fait de cette dernière visite les historiens bienveillants. D'autres ont ajouté que la comtesse du Cayla avait su tirer un nouveau profit, de ce dévouement, consenti aux prières de la famille royale. Dans cette journée oîi la vie de Louis XVIIl ne se manifestait plus qu'en un souffle à peine perçu, l'hôtel du maréchal Mortier avait été acheté par elle et payé comptant, au prix de huit cent mille francs. Le duc de Doudeauville, alors ministre du Trésor, le successeur de Lauriston nommé maréchal, pour lui céder la place, n'avait
vu un tel courage. Et comment le cœur peut-il surmonter sa faiblesse, jusqu'au point de dire tout ce que je viens d'entendre. J'ai sangloté sans pouvoir dévorer mes larmes... « Puisque j'ai encore le bonheur de vous avoir vue... » Voilà comme le roi a commencé, et Sa Majesté est partie de là pour me dire tout l'avenir et tout le bonheur qu'elle m'avait dû, que je devais y trouver ma récompense d'avoir été si courageuse, et, reprenant tout le passé, il m'a ouvert son cœur, comme cela n'était jamais arrivé. Je n'en puis plus, m on cher vicomte. Quel courage ! Mais je crains que tant d'elïorts ne perdent le peu de forces qui reste. Il est impossible qu'un pareil état se prolonge. Je pars plus navrée que jamais. »
Puis, encore : « Je suis hors d'état d'écrire, et puis il faut que je parle. La chose est très délicate. Oh ! qu'il a fallu être dévouée pour oser ! J'ai fait du mal, je le crains. L'efïort pour m'entendre a été si grand ! On m'a congédiée bien vite après. J'en fonds en larmes encore, en y songeant. Je croyais avoir quitté la terre. Mais que le roi est courageux ! Quel modèle, quelle résignation ! Il croit la mort encore éloignée. Je la voyais circuler dans ses veines. Il veut que tout vienne de lui et surtout que je n'aie pas parlé... Si le roi n'appelle pas prochainement le puissant secours, on peut le lui ofirir, son âme est prête, je le crois. »
Et encore : « Mon Dieu ! quelle lutte, quelle force ! Pauvre prince ! Il aurait vécu vingt ans de plus, sans cette terrible humeur qui le détruit à petits morceaux. Il est clair qu'il a toute sa tête ; dès lors bien des souffrances. C'est là ce qui me déchire... Je perds le roi comme tout le monde, mais il s'y joint la perte immense dune personne qui avait bonté, amitié, confiance, et qui était plus prévoyante pour moi et mes enfants que tout ce qui peut s'imaginer dans le monde. Par combien de manières, mon cœur le reerette ! »
pas hésité à solder cette somme énorme, approuvé par un « Louis », libellé d'une main défaillante, el à peine lisible. Mais le duc était l'ami de la comtesse, le père de Sosthène de Larochefoucauld. Il n'était point homme à soulever une objection contre cette libéralité, valable, sans doute, puisque le roi vivait encore et scandaleuse à cette minute où la mort s'appesantissait déjà sur les paupières royales. Jamais la comtesse n'eut le couraged'habiter l'hôtel. Elle le revendit quelque temps après, à la famille de Mortemart.
Lorsque le comte d'Artois eût été salué comme roi, succédant à son frère, sous le nom de Charles X, le chancelier de France fut invité à poser aussitôt les scellés sur le cabinet du roi défunt. On savait qu'il existait un testament, au profit de la belle dame de Saint-Ouen. des lettres attestant la volonté royale d'enrichir la favorite des choses précieuses accumulées dans ce cabinet. Maintes fois, Louis XVIII lui avait offert des diamants et une multitude d'autres objets de grande valeur qu'elle avait refusés; et à ce refus il lui avait dit : « Peu importe, mon enfant. Mes précautions, à votre égard, sont prises. On trouvera, dans le tiroir de mon bureau, l'attestation de mes volontés. Ce cabinet, ces meubles, ces tableaux, tout ce qui est là sous vos yeux, vous appartiendra lorsque je serai mort. Je veux qu'à Saint-Ouen, vous rétablissiez ce lieu tel qu'il est. Vous vous y retrouverez avec mon souvenir, avec la sensation des heures charmantes qui nous unissaient. » Et confiante en ces paroles, elle persévérait en ses résistances. Plus
elle semblait désintéressée, plus le vieux roi ajoutait aux largesses futures dont elle jouirait après lui. Sosthène, en ses Mémoires, se complaît à énumérer les offrandes qu'elle n'avait jamais voulu accepter. Ce fut, un jour, un porte-feuille d'un grand prix, orné de diamants, dans lequel le prince désirait que fussent enfermées ses lettres. Une autre fois, au jour de l'an, une parure magnifique, montée exprès pour elle, qu'elle repoussa, en disant : « Sire, je suis peut-être la seule personne de votre royaume, qui ne puisse accepter cela de Votre Majesté. » Ce fut encore une somme de plus d'un million qu'il devait déposer en ses tiroirs, avec un portrait de son amie ; puis un portrait du grand Molière, puis deux ouvrages de Jaquotot, qu'elle ne consentit jamais à prendre. « Plus tard, donc», avait dit le roi, « plus tard » ! — « Ce moment n'est jamais arrivé pour elle, ajoute Sosthène. Et voilà pourtant celle que le monde a pu juger avec tant de légèreté et de rigueur, parce quelle n'était pas connue et que le monde est toujours injuste. Combien de gens n'auraient pas eu le courage de refuser ! . .. Les lettres de Louis XVIII prouveront tout ce que je viens de dire, et si je me suis plu à le rappeler d'avance, c'est seulement pour apprendre d'avance aussi à ceux qui me liront, que le seul mobile de toutes les actions de la comtesse du Cayla, dans les hautes circonstances où elle s'est trouvée engagée, fut l'affection respectueuse qu'elle portait au souverain et le sentiment élevé de l'importance des services qu'elle rendait à l'Etat et à la famille royale. »
Quels que fussent ces services, Charles X n'hésita pas à commander la destruction de tous les papiers du feu roi, parmi lesquels se trouvait le testament, afin d'anéantir à jamais les traces de
CCS relations, qui n'avaient pu être très pures. Il connaissait trop Tesprit de son frère, enclin aux jouissances sensuelles, pour laisser un témoignage probant de l'aberration de cette vieillesse corrompue. Avec le testament, disparurent tous les autres manuscrits, attestant les générosités de Louis XVIIl, ingénieux et magnifiques présents, par lesquels il manifestait ses tendresses, toujours de plus en plus vives. Et ces preuves anéanties, tout fut perdu. La comtesse du Cayla put regretter, alors, la discrétion apportée aux offres de son vieil ami.
Charles X, cependant, très informé, et afin d'honorer, en elle, l'affection que lui avait vouée le roi, sonj'rère, le roi qui, pendant neuf ans, avait régné sur la France, lui attribua, sur sa cassette particulière, une rente viagère de vingt-cinq mille francs. De plus, privée du titre de duchesse, parce que le comte du Cayla, le mari, toujours vivant de la favorite, avait rejeté un honneur dont il trouvait la source impure, elle obtint son entrée dans la salle du trône où n'étaient admises que les plus grandes dames de la cour. La duchesse d'Angoulême, elle-même, qui la tenait à distance durant la vie de Louis XVlll, la reçut avec faveur parmi ses dames, ne voulant point oublier la victoire remportée sur l'indifférence religieuse du roi, mort en chrétien, convaincu et repentant.
Les premiers mois de ce veuvage — c'en était un assurément — elle les passa confinée en son château de Saint-Ouen, distraite seulement par les visites de ses amis les plus intimes. Les autres accoururent aussi et sans tarder. Elle les retrouva presque tous, comme au temps de sa grande faveur. Son esprit, sa grâce, l'influence, qu'on lui supposait
toujours, les aLtiraieut vers cet astre pourtant déchu. Mais cette déchéance n'atteignait ni sa beauté, ni le charme dégagé de sa personne. Elle ne montrait point la rigide figure d'une Mainlenon, ni le caractère obséquieux et brouillon d'une princesse des Ursins. Telle on l'avait connue sous le règne du vieux roi, aimable, empressée envers ses amis, instruite de toutes les petites intrigues de la haute société, telle on la revoyait en ces jours de deuil, et elle plaisait. Et puis elle était riche, et puis elle s'occupait d'agriculture, devenue présidente d'une société, créée pour l'introduction en France de moutons à longue laine, achetés en Abyssinie. Sa fermeté, sa perspicacité avaient rendu prospère cette société, et les membres, qui lui étaient associés, disaient d'elle : « Madame du Cayla est bien Vliomme qu'il nous fallait pour notre affaire. » Elle voyagea ensuite, appelée par ses amis dans les grands châteaux de France, ou bien dans les villes qu'habitaient des parents dont ses enfants seraient les héritiers. En route, elle écrivait des lettres, publiées par Sosthène de Larochefoucauld ; elles n'ont rien de remarquable. Elle s'appesantit souvent sur des épisodes vulgaires; ses remarques n'indiquent point un esprit philosophique, ni critique. Elle va à Montpellier, à Nîmes, à Marseille, à Avignon. Elle décrit ces voyages comme une petite bourgeoise, ne relevant que des faits qui flattent sa vanité. A Saintes, on l'appelle Z^McAessé», devant l'hôtel de la Poste où on change les chevaux de sa berline. Elle en est tout heureuse. A Montpellier, on lui donne le spectacle d'une petite guerre ; elle ne se rappelle que son dîner chez le général, les cinquante plats servis sur la table, les vingt bouteilles de vin, en bataille autour du siège du maître de la maison. Si un préfet vient la saluer
à l'hôtel où elle est descendue, elle affirme que tous les fonctionnaires de France font preuve d'une politesse très délicate. Elle rapporte tout à elle; elle ne parle que d'elle. Aussi bien, son titre de grande dame n'a d'autre origine que l'amitié dont l'honorait son vieux prince podagre. Elle ne fut intéressaute, ni par son instruction, ni par sa bonté généreuse, ni par sa sagacité politique. Elle ne triompha que par son habileté dans l'intrigue, allant au but. ou s'en dégageant, avec la désinvolture d'une parfaite comédienne. La suite de sa vie le démontra.
Quelques années après ces événements, en efTet, elle se trouvait en Hollande, de compagnie avec le très rusé manieur d'argent, négociateur de toutes les affaires un peu louches, avec Ouvrard, qui, à la Haye, cherchait à contracter un emprunt d'argent pour Marie-Caroline, duchesse de Berry. Elle — disent ses détracteurs — séjournait dans cette capitale du petit royaume, avec l'espérance de séduire le vieux roi Guillaume, comme elle avait séduit Louis XVIII. Seulement, ses manœuvres demeurèrent sans résultat, et, en attendant qu'Ouvrard eût réussi dans ses négociations pécuniaires, elle imagina, dès qu'elle connut la déclaration de Marie- Caroline, faite à Blaye, de lui trouver le mari indispensable à la justification de la grossesse incriminée. M. de BufTo, fils du prince de Castelciccolo, ambassadeur de Xaples à Paris, se trouvait de passage à la Haye. Elle le vit, lui expliqua ce qu'elle attendait de lui, un dévouement généreux pour une princesse qu'il fallait sauver du déshonneur. Les Castelciccolo n'étaient-ils pas des amis de la famille royale de Naples? Et, d'ailleurs, M. Ouvrard était prêt à récompenser lurgement cl dignement celte
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complaisance consentie à la situation de la prisonnière de Blaye. M. de Rufîo comprit si bien la proposition de Mme du Gayla,mêléeà cette intrigue. qu'il rentra précipitamment à son hôtel, demanda des chevaux, boucla ses malles et, une heure après, il courait en poste sur la roule de Paris, estimant qu'un homme d'honneur ne pouvait prêter son nom à une combinaison si scabreuse.
La comtesse du Cayla dut chercher un autre chevalier plus crédule, plus facile, plus dévoué, qui acceptât ce rôle de sauveur pour une princesse malheureusement compromise. Ce romanesque chevalier, elle le trouva dans la personne dun membre de la famille des princes Campo-Franco, le comte de Lucchesi-Palli, jeune homme de noble figure, attaché d'ambassade, longtemps errant à travers l'Europe, séduisant mais sans fortune, et accablé de dettes pressantes. Ces dettes n'étaient point un obstacle insurmontable. Ouvrard était là, et de sa large main se chargerait de les faire disparaître. Il fallait, toutefois, que le gentilhomme se soumît à ce que le premier avait repoussé comme indigne. Lucchesi-Palli s'inclina. La prisonnière de Blaye en fut avertie. Ce n'était pas tout encore. Charles X exigeait qu'on lui présentât, non seulement un mari bénévole et complaisant, mais un mari légitimement épousé, et lié à la princesse au nom de la loi divine. La meneuse d'intrigue ne fut pas embarrassée de donner satisfaction au vieux roi, qui résidait en Allemagne. Elle fit un voyage en Italie, s'arrêta en un petit village du duché de Modène, où, grâce au désordre avec lequel étaient tenus les registres des mariages, à la sacristie de la paroisse, il lui fut possible de rapporter un acte très régulier, établissant la légitimité du mariage de la princesse, avec ce nouvel époux.
La comtesse du cayla 4ld
Ce fut un choix aveugle, qui devint un choix heureux. Le comte de Lucchesi-Palli s'attacha, de tout cœur, à la princesse et mena, envers elle, une conduite irréprochable, fondée sur le respect et raffection. Il comprit que la naissance de sa femme le plaçait, vis-à-vis d'elle, en un rang inférieur, et s'il garda son autorité de mari, il usa, pour l'exercer, de toute la déférence due à celle qui était fille de roi. Ce mariage termina les aventures d'une héroïne, abusée par son ambition'.
Déjà, à cette époque, la comtesse du Cayla était dans l'âge oîi l'on ne vit plus que de souvenirs. Elle approchait de cinquante ans. Vieille femme, admise dans le parti carliste, elle ne pouvait avoir
1. Voici néanmoins ce qu'a écrit en fies Mémoires la comtesse de Boigne (t. IV, p. 128) : <. ... Cependant le temps pressait. Loin de prendre la déclaration de Blaye, comme une ruse de guerre, le roi Charles X exigeait que l'enfant à naître, frère ou sœur de ses petits-enfants eût un père avoué et nommé. Sa colère n'épargnait pas les épithètes offensantes à la mère. Mme la dauphine était tombée dans le désespoir à la nouvelle de cette honte de famille, si solennellement publiée. Elle savait dès longtemps l'inconduite de sa belle-sœur, mais ce scandale historique ne lui en était pas moins cruel. Elle aussi réclamait un mariage. Il n'y avait donc pas à reculer, et sans y regarder de .si près, Mme du Cayla mit la main sur un attaché à la légation de Napies, jeune homme de belle figure, de haute naissance, mais fort débauché et perdu de dettes. Tel que le voilà, le comte Lucchesi était patiemment à La Haye depuis dixhuit mois et ne s'en était pas absenté vingt-quatre heures. Toutes les légations européennes, accréditées en Hollande, pouvaient en faire foi. Mais Mme du Cayla ne s'arrêta pas à ces considérations secondaires. Elle fit de belles phrases à M. de Lucchesi, sur un si admirable dévouement à la sœur de son souverain ; la postérité n'aurait pas assez d'éloges à lui donner, d'autels à lui dresser, etc., etc.. Puis survint Ouvrard avec les arguments irrésistibles de dom Basile et (xmt mille écus décidèrent le comte Hector de Lucchesi-Palli, fils du prince de Campo-Franco, à mettre son nom à la merci des intrigants qui le lui avaient acheté; car à cet instant, on pensait peu à sa personne... »
Cf. f" 51. \ oir le démenti du comte de Beiset.
l'ambition de briller encore dans le monde élégant et très mélangé des salons de Paris. De nouvelles mœurs s'étaient établies. La riche bourgeoisie marchait de pair avec la noblesse appauvrie. Ellemême, la comtesse du Cayla, avait ébréché sa fortune, et les amis d'autrefois n'étaient plus aussi fervents autour d'elle, quoiqu'elle n'eût rien perdu de son esprit, de son charme, de l'agrément de sa conversation, rappelant ses jours heureux. Mais ce qui a lieu pour ceux qui, dans leur vie, ont traversé de fâcheuses aventures, ces aventures seules ne se séparaient plus de son nom; et rien autre n'était resté d'elle. L'intrigue avait illustré ses jeunes années et, dans la mémoire des hommes, elle passait pour une intrigante
C'était comme telle qu'elle était désignée, lorsqu'elle mourut le 19 mars à l'âge de soixante-sept ans.
D'après une miniature d'Agricola, faite pendant le Congrès de Vienne, en I8I0.
(Collection do la l'i-iiiccsse Aiiloiiie UailziwiU).
Lorsque les alliés, après la capitulation de Marmonl, en 181 4, entrèrent à Paris, les souverains étrangers trouvèrent sur leur passage, un groupe de jeunes femmes excitées^ passionnées, ardentes, criant : « Vive le roi 1 » Une d'elles, grande dame de l'aristocratie, plus audacieuse — plus téméraire pourrait-on dire — se hissa derrière un cosaque, à califourchon, tenant en main une blanche oriflamme qu'elle brandissait, enthousiaste, appelant le peuple à conspuer Napoléon et acclamer la royauté. Les journaux, déroutés par les événements du jour, rapportèrent le fait, sans trop blâmer la fougueuse royaliste, qui avait salué, de cris de joie, nos vainqueurs, et revendiqué très haut le rétablissement de la monarchie. Mais les historiens, quelques années après, écrivant froi-
BiBLiOGKAPHiE. — La duchesse de Diyo, Mémoires; Prosper de Barante, Souvenirs; Talleyband, 3/émo/res; Mlle de Chastenay, Mémoires; chancelier Pasquier, Mémoires; Victor du Bled, fieiHie des Deux Mondes, 15 mai 1900,
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clément et jugeant sainement cet acte incongru, ne dissimulèrent point leur indignation patriotique. Eh! quoi, une dame, que son éducation aurait dû préserver du scandale, se compromettre avec cette impudeur extravagante ! Qui était-elle?
A la vérité, elle n'était point Française ; elle portait le nom d'un grand seigneur, du neveu de Talleyrand, Edmond de Pcrigord ; elle était slave, d'origine courlandaise. C'était déjà une excuse. Mais, par cette manifestation bruyante où se décelait une haine féroce contre Napoléon, elle indiquait bien les passions qui soulevaient alors le monde du faubourg Saint-Germain, les émigrés honteux qui, ne redoutant plus la colère impériale, s'unissaient aux ennemis de la patrie, pour rendre un trône aux Bourbons. C'était, en outre, la preuve de la rancune invétérée, de la colère inassouvie de Talleyrand contre l'empereur, qui avait reproché au grand seigneur une trahison persévérante et l'avait humilié devant toute sa cour. La nièce vengait Ihomme fourbe, envieux de jouissances et d'honneurs, dont il était dépourvu depuis plusieurs années. Il faut ajouter que si la manifestante n'était pas d'origine française, elle était presque une enfant, âgée de vingt ans à peine, d'une nature très complexe et très indépendante. Ce qui était une nouvelle excuse.
Talleyrand, prince de Bénévent, voulant donner à son neveu une femme de haute noblesse, affranchie de l'influence de l'empereur, résolut d'attirer, dans sa famille, la jeune Courlandaise, remarquée durant son séjour en Prusse. Elle descendait du favori de l'impératrice Anne, Biren, dont elle était la petite-fille. Son père, fils de Biren, grâce à la pression de la cour de Russie, avait été proclamé duc héréditaire de Courlande, sous le nom de
Pierre P"", par les nobles de cette province. Il fut marié trois fois, et de son troisième mariage avec une de ses sujettes, la comtesse deMédem, illustre par une noblesse de sept cents ans, il eut quatre filles. Celle qui épousa Edmond de Périgord était la dernière, du nom de Dorothée. Elle naquit en août 1798, et se maria en avril 1810. Elle a écrit ses souvenirs, raconté sa jeunesse. Des lettres à ses amis, et notamment à Prosper de Barante, ont été mises au jour; des publicistes ont retracé sa vie et l'ont commentée : Etienne Lamy, entre autres et Victor du Bled. Néanmoins, après eux, il reste beaucoup à dire, à pénétrer plus au fond de cette àme exotique, si peu semblable à celle des autres grandes dames de la société française.
Comment fut-elle élevée ? Presque toujours séparée de sa mère, qui, devenue veuve et privée des Etats héréditaires de son mari, ne pensait qu'aux démarches nécessaires pour en récupérer la possession ; et qui, d'ailleurs, coquette et n'ayant point renoncé à plaire, s'occupait autant de ses nouvelles amours que de l'éducation de ses enfants. Ses trois filles aînées furent promptement mariées. Sa dernière, la petite Dorothée, vécut jusqu'à sept ans sans précepteur, sans études, sans frein, se développant comme une fleur sauvage, livrée à ses caprices, à ses passions naissantes, et au sein du luxe familial, shabituant à ne jamais éprouver une privation, ni subir une contrariété. Ainsi s'exaltait son orgueil qu'elle démontra toujours très vivace ; ainsi, sa volonté qu'elle sut garder intacte et faire prévaloir contre toute ingérence étrangère. Telle alors, elle fut confiée à une institutrice allemande, Mlle Ilofîmann, qui venait d'achever l'éducation de la jeune comtesse Potocka
et au sage et consciencieux philosophe florentin, l'abbé Piattoli, secrétaire du dernier roi de Pologne. Et, comme ni rAllemande, ni le Florentin, ne parvenaient à s'entendre sur le régime à suivre dans l'éducation de leur élève, Dorothée n'en fit qu'à sa tête, choissisant ce qui lui semblait bon dans les leçons qu'elle recevait de ceux qui avaient charge de l'instruire.
Sur une nature moins bien douée, cette divergence, entre sa maîtresse et son maître, aurait dû produire des effets déplorables, troubler son esprit et perpétuer son ignorance ; chez elle, elle ne fit que corroborer l'énergie de sa volonté, et son indépendance à l'égard du monde. Jouissant d'une fortune personnelle, et, à Berlin, d'une maison où elle commandait en maîtresse, même enfant, même à treize ans, elle voyait venir en son salon, sous le patronage de l'abbé, des savants, des philosophes, des poètes, et elle a pu consigner, en ses souvenirs, cette phrase curieuse : « Jamais, je ne fis si bien les honneurs de mon salon qu'à treize ans. » C'étaient son aménité, sa grâce, ses reparties spirituelles, ses remarques étonnantes, ses questions pleines de raison et de sens judicieux, qui attiraient et retenaient près d'elle et Schiller, et Jean de Muller, et Humbold, et Ancillon, et Rode, Allemands célèbres. Tout cela et rien de plus. Car elle n'était pas d'une beauté irrésistible. La reproduction d'une miniature faite en 181 5, et de son portrait peint par Prud'hon, brille surtout par une physionomie charmeuse, la seule chose remarquable. Seulement, ce qui frappe, en cette physionomie, c'est le sourire qui entrouvre les lèvres un peu charnues; ce sont des yeux immenses dont le regard est adouci par une langueur amoureuse; c'est le sérieux qui plane surtout le visage où n'ap-
parait rien d'évaporé, rien d'inquiet. II y a une attirance invincible dans cette tête surchargée d'une abondante chevelure noire. Aucune mièvrerie, aucune faiblesse, ne se dénoncent en ses traits bien dessinés. On y sent une personnalité qui s'impose à l'attention: une perspicacité en éveil, de la réflexion, de la ténacité, qualités propres aux natures supérieures ^ . Elle avait, elle le dit elle-même, « une de ces figures, qui, sans plaire à tout le monde, sont toujours remarquées ».
Lorsque Talleyrand la voulut unir à son neveu, Edmond de Périgord, elle devait épouser le prince Czartoryski, ami de l'empereur Alexandre, quoique le prince fût beaucoup plus âgé qu'elle. N'importe ! En pensant à lui, en considérant son portrait, en se rappelant leurs entrevues dans le château de sa mère, en Saxe, elle s'était éprise d'un silencieux amour pour l'ami du czar. Le prince était devenu, pour elle, un héros de roman dont elle s'était forgé une image caressante. Pour la détacher, il fallut lui faire croire que ce héros l'avait délaissée, afin d'épouser une jeune fille élevée et protégée par la vieille princesse Czartoryska . Dépitée à cette révélation, elle sacrifia, sur-le-champ, tous ses rêves de bonheur, et céda aux projets du czar, qui avait plaidé, près de la duchesse de Courlande, mère de Dorothée, en faveur du jeune de Périgord, espé-
1. En sea Souvenlm, parlant de son enfance, elle ne se flatte pas... " Petite, écrit-elle, fort jeune, excessivement maigre, depuis ma naissance, toujours malade, j'avais des yeux sombres et si grands, qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage, réduite rien. .l'aurais décidément été fort laide, si je n'avais pas eu, à ce que l'on disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perpétuel, dans lequel j'étais, faisait oublier mon teint blême, pour faire croire à un fond de force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'étais d'une humeur maussade, et, à ma pétulance prés, je n'avais rien de ce qui appartient;! l'enfance, »
ranl gagner ainsi les bonnes grâces de l'oncle, du prince de Bénévent, dont Pastuce et la renommée parmi les diplomates de l'Europe devaient lui servir dans sa lutte à outrance contre Napoléon. Dorothée a raconté les préliminaires de ce mariage; ils sont si caractéristiques, qu'ils méritent d'être connus.
« Assis, en face l'un de l'autre, écrit-elle, nous fûmes longtemps dans le plus profond silence. Je le rompis, en disant : « J'espère, monsieur, que vous serez heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour vous. Mais, je dois vous dire, moimême, ce que vous savez, sans doute, déjà, c'est queje cède aux désirs dema mère, sans répugnance, à la vérité, mais avec la plus parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le croire ; mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie et mes amis, tout simples, et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi. — Mon Dieu ! me répondit M. Edmond, cela me paraît tout naturel. D'ailleurs, moi aussi, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon. » Cette réponse ne me parut ni bien sensible, ni bien flatteuse; mais, en ce moment, j'aurais été désolée de trouver un empressement auquel je n'aurais pas répondu, et cette indifférence, annoncée de part et d'autre, était ce qui pouvait le mieux me convenir. »
Certainement, ni leczar, ni Talleyrand, ni la duchesse de Courlande, après le consentement de la jeune Dorothée à cette combinaison matrimoniale, ne s'occupèrent des suites qui en devaient résulter; du bonheur ou du malheur que la jeune femme.
plus tard, trouverait à son foyer. Chacun d'eux avait atteint son but. Elle subissait le choc des intérêts qui s'étaient combattus autour d'elle. Et, cependant, si victime qu'elle fût, c'est elle qui, au demeurant, resta victorieuse, qui donna un relief éclatant à sa vie, illustra son nom, fit reconnaître sa supériorité, son intelligence, de tous ceux qui rapprochèrent et domina les événements auxquels elle fut mêlée. Ce n'était pas en vain qu'elle avait vécu d'heureuses années, près de son institutrice, près de son précepteur; en vain, qu'elle avait suivi les conseils et les leçons de ces deux personnes, devenues ses amis et ses protecteurs, l'un et l'autre très initiés aux péripéties de la vie, aux ruses du monde, à l'hypocrisie des flagorneurs; ce temps passé avec eux avait transformé totalement son caractère et donné une grande activité à sa puissance d'action. Elle avait appris à réfléchir; elle en profita.
Excitée, au surplus, d'un désir extrême d'apprendre, elle avait lu et dévoré tous les livres placés par le hasard à portée de sa main, dans la bibliothèque de l'abbé Piattoli. Elle raconte elle-même qu'elle s'installait sur l'échelle de la bibliothèque, et pendant des heures s'attachait passionnément à sa lecture, jusqu'à l'arrivée de Mlle Hoffmann à laquelle chaque fois elle échappait, en se cramponnant aux rayons supérieurs. Et ce qu'elle avait lu s'incrustait d'autant mieux en sa mémoire que cette lecture lui avait plu. Elle aimait également la dessin, non la musique, qui, pour être apprise, affolait ses nerfs. Mais elle se laissait attirer par les choses positives, par les raisonnements sur un fait concret, par les sciences exactes. Le chimérique, le mysticisme, comme les idées religieuses, avaient peu de prise sur elle. A quinze ans, elle
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n'avait aucune religion et ne savait dire aucunes prières, parce qu'on ne lui en avait point apprises. Ainsi elle vivait jeune fille, obéissant à sa fantaisie, tirant parti de la conversation des hommes éminentsqui recherchaient sa société, fortifiant ses pensées de toutes ses remarques, cherchant à tempérer « son imagination et l'impétuosité de son caractère par des études sèches et abstraites ». Elle le dit, elle-même.
Par le mariage de son neveu, Talleyrand avait conclu une excellente atîaire. Il devait en recueillir tous les bénéfices. Car la fille de la duchesse de Courlande apportait, dans la famille du vieux diplomate, une jeune force dont il avait besoin pour la suite de sa vie, très compromise à ce moment-là. Que d'avantages pour lui !... La jeune Courlandaise avait été élevée dans la familiarité des princes de Prusse, et elle était l'amie de l'héritier de la couronne. Elle connaissait par sa mère toutes les grandes familles allemandes, les grandes familles polonaises; et si elle avait aimé le prince Czartoryski, elle en avait été aimée aussi, et ce prince était le confident de l'empereur Alexandre. Ses sœurs étaient mariées très noblement : l'aînée à un prince de Rohan; la cadette à un Hohenzollern; la troisième à un membre de la famille italienne des Pignatelli. Ces alliances la rattachaient donc à la haute aristocratie européenne. Elle possédait, en outre, une royale fortune, laquelle devait mettre plus en lumière ses éminentes qualités personnelles. Peut-être avait-elle des idées que le faubourg Saint-Germain repousserait ; une audace, une fermeté, une décision, propres à blesser les gens timorés ; mais Talleyrand espérait que cette vivacité intellectuelle, cette énergie,
La ducuessk de di.no 43t
s'adouciraient à la fréquentation des salons. Enfin, dans ses voj'^ages, en compagnie de sa mère, elle s'élait arrêtée à Mittau, naguère capitale de la Courlande, et elle y avait connu les Bourbons exilés : le vieux roi Louis XVI II et Madame Royale dont elle avait admiré la souveraine prestance, ne se doutant point que ces mêmes Bourbons refuseraient de l'admettre à leur cour, elle, grande dame, dès qu'ils régneraient aux Tuileries ^. Bref, Talleyrand fondait sur ce mariage des espérances qui devaient se réaliser au bouleversement prochain de l'Europe. Toutefois, il n'y fallait aucun délai. Pasquier rapporte que le prince de Bénévent avait perdu, en ce temps-là, quatre millions dans la banqueroute du financier Simon, de Bruxelles; ensuite, que l'empereur avait exigé le remboursement des sommes payées par la ville de Hambourg au grand personnage, pendant qu'il était ministre du Consulat. Et, si son crédit financier était atteint, combien plus encore son crédit politique, depuis les affaires d'Espagne? Il était temps que par un événement avantageux pour lui, il étayât cette situation très entamée et vacillante. Ceci explique le revirement de cet homme avisé, grand dignitaire de l'Empire, en faveur des Bourbons, et la passion royaliste de
1. En ses Souvenirs (L 195), elle les ménage peu, les Bourbons. Voici comment elle s'exprime ; « ... Je n'ai jamais vu une femme plus laide, ni plus sale (que la reine). Ses cheveux gris, coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout déchiré, son visage était long, maigre et jaune; sa taille petite et grosse soutenait, je ne sais trop comment, un jupon sale sur lequel flottait un petit manteletde talîetas noir, tout en loques. Elle me lit peur, la première fois que je la vis. La messe, les vêpres, le salut, la chasse occupaient le duc d'Angoulème, à Mittau comme à Paris. Le duc de Grammont cherchait partout un bon dîner; M. d'.\goult soignait déjà Mlle de Choisy. A tout considérer, si on n'avait pas été aveuglé par le besoin de trouver intéressants des gens malheureux, on les aurait jugés à Mittau comme nous les jugeons aux Tuileries. »
la jeune mariée, imbue de tous les préjugés allemands contre Napoléon, et animée contre lui de la même haine que les patriotes d'outre-Rhin.
L'empereur Napoléon agréa ce mariage. Il s'efforçait à fixer en France les héritières des grandes et nobles familles européennes, afin de donner un lustre plus éclatant à son trône et à sa cour. Il savait que la duchesse de Courlande, mère de Dorothée, aimait notre pays, y résidait aussi souvent qu'elle pouvait, poursuivant même Talleyrand de ses ardeurs amoureuses, mais il ne connaissait pas le caractère altier, primesautier et résolu de la jeune comtesse de Périgord. lien fit une dame de l'impératrice Marie-Louise, voulant l'habituer aux usages du palais impérial et lui donner l'occasion de se créer des amis dans l'entourage de la souveraine. Ce fut une transplantation un peu brusque, un changement d'état bien radical, en un temps où les pensées de chacun étaient anxieusement tournées vers l'avenir, où tout l'empire retentissait des alarmes d'une guerre gigantesque, engendrant un péril plus menaçant de jour en jour. Il était difficile alors d'ouvrir son cœur aux effluves de l'amitié, et, pour la comtesse de Périgord, de sentir s'etfacer sa haine contre le grand capitaine, accusé par les Allemands d'être le fléau de leur patrie.
Pas davantage ne pouvait s'atténuer cette haine dans les salons de Talleyrand, rue Saint-Florentin. Là, régnait une fronde permanente contre le gouvernement; là, se rencontrait un monde énorme, tous les diplomates de l'Europe de passage à Paris ou en permanence dans leur chancellerie; là, les grandes dames du faubourg Saint-Germain qui y rapportaient les caquets de leur société; enfin, vaguant de Tun à l'autre, le prince de Bénévent col-
portant ses visions pessimistes et ses pronostics fâcheux. Il était au moment de sa vie oii, dégoûté de son passé, il se laissait aller à un accablement opprimant toutes ses facultés. Amer, persifleur, jaloux du succès des autres, mécontent de sa destinée qu'il croyait à sa fin, mécontent de sa santé qu'il sentait dépérir, il s'abandonnait à des pensées très sombres. Il ne savait se résigner à vieillir; et cette impatience démontrée, pour sa jeunesse perdue, le poussait au découragement. Il voyait, alors, tout en noir, comme les vieillards dont la vie ne fut jamais très honnête, et qui ont la conscience chargée de cuisants souvenirs. Il n'osait plus former aucun projet pour lui-même, quelque désir quil en eût. Il s'irritait parce que ses jambes ne le pouvaient plus porter comme autrefois; parce que les infirmités d'un grand âge, si longtemps ajournées, avaient établi, sur lui, des droits auxquels il était fatalement soumis. Il lui venait, alors, des désirs d'abandonner toutes les affaires politiques, de se reposer du métier de courtisan, qui n'était guère compatible avec cet état de dépression morale.
La présence chez lui de la comtesse de Périgord, ce frais visage, ces grands yeux interrogateurs, cette conversation échautîée par l'aversion ressentie pour Napoléon et pour son système de gouvernement, ce changement d'intérieur, enfin, sembla, à partir de ce moment, stimuler l'apathie de Talleyrand etréveiller son vieil âge. 11 subissait le charme de sa nièce et peu à peu lui donnait, en sa maison, une plus grande autorité. Son neveu, le mari, aide de camp de Caulaincourt, était le plus souvent absent de Paris, et, au surplus, il était si inférieur à sa femme, si peu propre à lui plaire, qu'elle ne pouvait abriter sa jeunesse que sous l'égide de son vieil adorateur. Afin
de laisser place libre chez lui, l'oncle maintenait hors de France la femme qu'il avait épousée jadis, Mme Grant, fixée en Angleterre avec une pension annuelle de soixante mille francs. A la longue, les grandes dames qui venaient rue Saint-Florentin, la princesseTyskiewick, sœur du prince Poniatowski, la duchesse de Courlande, la princesse de Vaudemont, la duchesse de Laval, la duchesse de Luynes, Mme de Castellane, Mme de Jaucourt, toutes se plurent à se faire gracieuses pour la jeune femme qui les recevait en maîtresse de maison, quoique cette maison ne fût pas la sienne. Et ces réceptions s'adaptaient bien à la nature de l'esprit de cette jolie nièce. On y causait de politique, on y jouait, beaucoup plus qu'on n'y parlait de littérature, ou de théâtre. Car il fallait à celte jeune femme des conversations sérieuses, ayant un but précis, des aperçus critiques sur les événements contemporains, un jugement sur les hommes distingués à la guerre ou dans les ambassades. Elle fuyait les causeries évaporées des femmes, les phrases dites sans intérêt, les petites malices inspirées des calomnies qui se répètent sous l'éventail, tout le papotage féminin qui a tant de ressemblance avec le babillage d'un couvent.
Généralement, le soir, on arrivait rue Saint- Florentin à onze heures. A cette heure-là, on servait le souper, et le prince de Bénévent sortait de son appartement pour entrer aux salons. x\près le souper, un whist était établi entre les partenaires habituels du prince, ses amis les plus anciens. Rarement on faisait de la musique et lorsqu'il y en avait, ce n'était point un concert, mais le jeu de quelques virtuoses isolés, Dussek ou Nadermann . « Le cercle était presque cérémonieux, écrit Mlle de Chastenay, et même parfois un peu guindé pour les personnes
qui n'avaient pas le ton libre et le privilège d'une intimité qui s'impose. Cependant, on pouvait causer. J'ai vu, ajoute-t-elle, en cette maison, toujours avec plaisir, M. de Lima, descendu des Abencérages, et aussi aimables qu'on s'est plu à les supposer, MM. Corsini, l'un, sénateur, l'autre, conseiller d'Etat, tous les deux, hommes très distingués; enfin, le cardinal Albany. »
Certes, Tliôtel de la rue Saint-Florentin était l'un des plus beaux, des plus renommés de Paris ; et durant tout l'Empire il garda un prestige inaltérable. Même après sa disgrâce, en effet, Talleyrand était encore un personnage très puissant. Napoléon le tenait en respect; il aurait pu l'abattre, tout à fait, l'écraser, le faire arrêter et l'emprisonner. Il ne le fit pas. Il le méprisait trop et dédaignait ses intrigues. Ce fut une faute. Talleyrand jouissait dune telle renommée d'habileté et de ressources inépuisables, qu'il resta aussi grand après sa chute, qu'avant.
En cet hôtel, le service s'accomplissait, sans bruit, par des valets dévoués, très attentifs aux exigences du maître, ouvrant discrètement les portes qui roulaient sur les gonds avec une aisance parfaite et silencieusement. Il semblait que chaque visite y fût prévue d'avance, et que chaque serviteur en discernât le motif, car il savait décliner les noms de l'arrivant avec une nuance voulue. Et tant de précautions impressionnaient le visiteur. L'air ambiant lui paraissait chargé de mystère, et il l'était assurément, si on se rappelle que, vers la fm de l'Empire, l'hôtel de Talleyrand était l'asile des compromissions les plus louches. A droite et à gauche du péristyle, où s'amorçait le vaste escalier conduisant aux étages supérieurs, deux lions
de pierre étaient là, comme l'image, comme le symbole de la force inhérente au possesseur de ce lieu. L'escalier était orné de statues, décoré de lableaux magnifiques, œuvres de grands peintres, et sur les murailles l'or et la soie, répandus à profusion, accentuaient l'importance de cette somptueuse demeure. Au premier étage étaient situés les salons d'honneur; à l'entresol, l'appartement de Talleyrand, commençant par un vestibule oiise tenaient en permanence deux valets de haute mine, d'une politesse respectueuse. Ouvrant sur le vestibule, la bibliothèque dont les rayons étaient garnis de livres de toute nature, signes non équivoques de la diversité de la vie du prince ; livres chrétiens et livres athées aussi ; œuvres d'encyclopédistes, œuvres de foi orthodoxe; Dieu et Satan. Et partout, au milieu, aux angles, dans l'embrasure des fenêtres, de petites tables chargées de papiers, servant d'appui à la main, aidant à la marche boiteuse du maître de céans. Sur les papiers, de courtes notes fixées par l'homme d'Etat, en un moment de réflexion. A la suite, le salon et sa grande table de milieu entourée de vastes fauteuils oij venaient se reposer et s'enfouir les vieux amis, habitués à passer là quelques heures, chaque jour. Après le salon, la chambre à coucher et son lit de parade, drapé d'étoffes soyeuses, près duquel était placé une petite bibliothèque volante avec ses volumes choisis. Enfin, par une porte entrouverte, l'œil plongeait dans une pièce encombrée de tables sur lesquelles s'alignaient des flacons pleins d'odeurs, de petits vases emplis de poudre, de fard, de cosmétiques dont se servait le vieux beau pour se transformer en homme vigoureux, effaçant ses rides, avivant le teint de son visage, dépistant ainsi les remarques attentives
de ceux qui, jalousant l'homme depuis si longtemps en faveur, auraient bien voulu constater sa déchéance corporelle.
Durant la guerre de France, durant cette lutte héroïque que soutenait l'empereur contre toute l'Europe coalisée; ce fut là que se réunissaient les hommes qui s'acharnaient à sa perte : Pozzo di Borgo, l'ennemi implacable de Napoléon; et l'archevêque deMalines, Pradt, qui trouvait trop mesquines les faveurs impériales; et l'abbé Louis, devenu le baron Louis, personnage inquiet, rancunier, entêté et plein de morgue, endoctriné par Pradt; et Dalberg, né Allemand, qui reniait la France, sa patrie adoptive, espérant des vainqueurs une récompense magnifique, quoiqu'il eût été fait duc par l'empereur. La comtesse de Périgord était écartée de leurs conciliabules. Sous l'iniluence de Talleyrand, chacun de ces personnages suffisait à sa trahison; il ne leur fallait point d'encouragement. Et l'on ne voyait plus la jeune comtesse dans les salons de la rue Saint-Florentin oîi s'était établi le czar Alexandre avec sa suite ; où grouillait, comme en un champ de foire, la tourbe des intrigants et des aventuriers que les malheurs de la France avaient fait surgir de l'obscurité.
Mais Talleyrand n'oubliait pas la jeune femme. Il s'attachait à elle, tous les jours davantage : et lorsqu'il dut partir pour Vienne oîi il allait représenter la France au congrès destiné à la reconstitution des anciens Etats européens, il songea tout de suite à sa nièce dont il connaissait la puissance
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séductrice, Tintelligence, Tentregent, et les. hautes relations à Tétranger. Il comptait sur elle pour le succès de sa diplomatie, sur ses sourires, sur sa conversation toujours intéressante, sur ses remarques incisives et impressionnantes, afin d'arriver à ses fins. Et il ne se trompait pas. La comtesse de Périgord obtint à Vienne une sorte de triomphe; son nom est inséparable de ces grandes assises politiques. Les salons de l'ambassade de France où elle rayonnait, où elle dominait avec une aisance charmante, étaient les plus suivis, les plus vivants de tous ceux qui, à ce moment-là, étaient ouverts dans les chancelleries.
Cependant, il fallait pouvoir l'emmener. La femme de Talleyrand, elle aussi, ambitionnait de prendre part aux honneurs qui illustreraient le prince de Bénévent à Vienne. Elle aurait pu partir avec lui, ou bien aller le rejoindre, car elle savait qu'en un château sur la route d'Allemagne, l'oncle et la nièce s'étaient rencontrés et réunis. Au dernier moment, elle disait à la marquise d'Osmond, la mère de la comtesse de Boigne : « Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amourpropre. Je savais l'attitude de Mme Edmond (ainsi elle appelait la comtesse de Périgord) chez M. de Talleyrand à Vienne ; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne, au lieu d'aller à Londres, M. de Talleyrand aurait été forcé de me recevoir. Et je le connais ; il m'aurait parfaitement accueillie. Plus cela l'aurait contrarié;, moins il y aurait paru. Au contraire, il aurait été charmant pour moi. Je le savais bien. Mais, j'ai cette femme en horreur. J'ai cédé à cette répugnance. J'ai eu tort.
t.A DUCHESSE DE DINO 439
Où je me suis trompée, c'est que je le croyais trop faible pour jamais oser me chasser ^. »
Cette lune de miel qui s'était élevée à Vienne, entre l'oncle et la nièce n'eut qu'un temps éphémère. Les salons de l'ambassade se remplissaient chaque soir de jeunes étrangers sémillants, beaux danseurs, aimables causeurs, entreprenants, qui devaient à la fin toucher le cœur de la brillante comtesse et supplanter le Mentor un peu rassis qui servait de chaperon à la reine de cette aristocratique société. Dans le nombre, elle distingua un jeune Autrichien, le comte de Clam, dont les langoureux regards avaient capté son attention. Elle se laissa courtiser par lui; elle en fut aimée; elle l'aima. Talleyrand ne put se méprendre longtemps sur les sentiments dont l'un et l'autre étaient
1. Brifact, Mémoires, t. I, p. 454. Il écrit sur Mme Grant à l'époque de la Kestauration : « ... Cette ci-devant Merveille était alors chargée d'un énorme embonpoint. Elle avait peine à marcher, peine à digérer, peine à causer, peine à tout. On aurait dit que la vie, cette vie dont elle avait fait quelque chose de délicieux, devenait, pour elle, une tâche de fille repentie. Elle en ramassait péniblement les restes, en regrettant peu sa jeunesse. Vous comprenez que peu spirituelle, et le soupçonnant, elle ne parlait guère. .Mais quand elle nous contait quelques-uns des mille tours d'adresse de son mari, l'habile prestidigitateur, elle ne laissait pas de nous intéresser. »
Mme DE RÉ.MUSAT, Mémoires, t. Il, ]). 178. Il paraît que M. Grant, qui habitait en .Vngleterre, quoique peu désireu.x: de retrouver une femme, avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point l'occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce mariage dont il menaça à plusieurs reprises les deux nouveaux époux. Pour avoir quelque distraction dans sa propre maison, M. de Talleyrand fit venir de Londres la fille d'une de ses amies, qui, en mourant, lui avait reco.mmandé cette enfant. C'est cette petite Charlotte qu'on a vue élever chez lui et qu'on crut très faussement sa lille. Il s'y attacha vivement, soigna beaucoup son éducation et à l'âge de dix-sept ans, l'ayant adoptée et décorée de son nom, il la maria à l'un de ses cousins, le baron de Talleyrand. »
animés, et ce fut pour lui un cliagrin qui réagit profondément sur son esprit. Il connut tous les soucis de la jalousie, tous les désespoirs d'un vieillard amoureux. A plus de soixante ans que faire, pour rivaliser de grâce et de séduction avec un jeune homme ardemment passionné ? Il ne doutait pas qu'il n'échouât. Et il se livrait, veule et désolé, aux tourments de cette crise dont il souffrait rageusement. Les affaires de l'ambassade en furent négligées. Pasquier a noté, en ses Mémoires^ combien les ministres à Paris étaient souvent inquiets du silence de Talleyrand à Vienne. Les négociations se ralentirent parce que Talleyrand amoureux n'avait plus la fermeté, ni la volonté nécessaire à l'accomplissement de son o:'uvre. Ce fut pire encore, lorsque le vieux diplomate, rentré à Paris, put croire que sa nièce s'établirait à Vienne et quitterait la France. L'affaissement moral du vieil homme dégénéra en affaissement physique. En lui, se déclarait une déchéance visible à tout son entourage, qui ne savait comment remonter le courage de celui qui naguère paraissait inébranlable. Cette situation devint même ridicule, lorsque la duchesse de Courlande, la mère de la jeune comtesse, tâcha de la remplacer dans le cœur de Talleyrand et se disputa avec la princesse Tyskiewick les préférences de cet immortel Céladon.
Pendant ce temps, d'autres hommes affirmaient leur prépondérance dans les salons royalistes et parvenaient à supplanter, dans les groupes politiques, directeurs de l'opinion, le crédit jusque-là incontesté de ce vétéran d'ambassade. Montlosier, Donald, la Bourdonnaye, s'étaient fait des clients plus nombreux chaque jour, et plus obéissants à leur inspiration qu'à celle de Talleyrand. Lui, perdait son ascendant. Les ministres suivaient une
autre impulsion que la sienne, et, dans la Chambre des députés, déjeunes talents commençaient à se faire apprécier, Royer-Collard, Guizot, Victor de Broglie, Sainte-Aulaire, et Manuel, et Roy, et Dupin, goûtaient déjà aux douceurs de la célébrité. Talleyrand aurait voulu redevenir ministre. Après les Cent jours, Louis XV'IIl s'y refusa. Entre eux, il y avait continuelles piqûres, petits mots blessants qui ne se pardonnent pas. Talleyrand appelait le roi, le roi IVichard ou le roi des Niches; et un jour que le vieux Bourbon, pour se débarrasser du personnage, lui demandait s'il irait prochainement à sa campagne, et si le chemin était long : « Moins long, Sire, que de Gand à Paris », répondit Talleyrand.
On le voyait donc peu à la cour, et son aventure avec sa femme et avec sa nièce ne le recommandait pas aux prévenances des princes, quoiqu'il n'eût pas cessé d'être grand chambellan. Mme de Rémusat, à celte époque de passage à Paris, écrivait à son fils qu'elle avait constaté combien le grand homme de l'Empire était délaissé. Ce fut un moment d'éclipsé, jusqu'à ce qu'enfin la jeune comtesse de Périgord, rentrée à Paris, redonnât aux salons de son oncle la renommée qu'ils avaient eue, pendant la première Restauration. Elle portait, depuis quelque temps, le titre de duchesse de Dino, duché delaCalabre, que Talleyrand avait obtenu à Vienne, comme compensation pour la principauté de Bénévent, qui lui était enlevée. Néanmoins, ce fut toujours, chez elle, une société très dissemblable à celle des autres salons royalistes. Les étrangers y étaient nombreux, Anglais, Allemands, Russes, installés à Paris. Eux seuls donnaient du mouvement et de l'intérêt aux plaisirs de la grande ville. L'iiiver de 1817 dut sa splendeur et son animation
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à cette grande affluence de personnages, arrivés de tous les points de l'Europe.
En attendant ce renouveau d'influence, Talleyrand dut se résigner. 11 voyagea, ou s'établit en sa magnifique terre de Valençay. Il souffrait d'entendre vanter des hommes qui, sous l'Empire, vivaient presque inconnus '. M. de Serre, malgré sa physionomie peu agréable, ses traits rudes, rachetés toutefois par une grande simplicité et un regard timide; Laine, que l'on comparait à un bel instrument toujours en désaccord, Laine dont l'éloquence était plus sonore que juste ; le général Foy, dont l'esprit ingénieux, prompt, vif, frappait d'admiration ses auditeurs, et Villèle, méthodique et de clair langage \ et Corbière, et les femmes de tous ces personnages nouveaux, que l'on ne pouvait éviter dans les grands salons où forcément elles étaient reçues. C'était également, pour Mme de Dino, un souci de subir le voisinage de ces bourgeoises, aux manières communes, elle, si dédaigneuse, si orgueilleuse de ses titres nobiliaires. Seulement, elle produisait, dans la société de ces petites personnes, une admiration, causée par son caractère énergique; satisfaction dont elle jouissait. Talleyrand reconnaissait cette supériorité, et ne manquait pas de la vanter. Un jour qu'il dînait chez le duc d'Orléans, Mme de Dino y était invitée aussi; dans le monde, il était admis que l'oncle ne se séparait plus de sa nièce.
De Broglie causait avec Talleyrand de cette jeune femme si attrayante, et il rapporte, en ses
1. Mémoires de la comtesse de Roigne, t. II, p. 271, sur de Villèle. Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa voix nasillarde le tinrent encore éloigné des salons; mais il commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés, et à grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra.
Mémoires, que l'oncle disait de sa nièce, « qu'elle était d'un esprit sans bornes ». Plus loin, de Broglie ajoute : « sa figure est remarquable; elle a de beaux traits, mais elle a l'air maigrie par les préoccupations. Ses yeux ont un feu perçant; il y a, sur son visage, une expression plus âgée qu'elle, ses passions sont d'une autre époque de la vie. (C'était en 1822, elle avait alors vingt-neuf ans). Sa conversation est sérieuse et préparée, mais très bien rédigée. On y sent une impétuosité sourde et contenue. On voit qu'elle est à la fois, emportée et de patience forte. Dans le môme moment, elle laisse voir sa colère et la contient. » Cétait elle, déjà, qui inspirait et dirigeait les résolutions de son oncle. Il n'agissait plus que d'après ses conseils. Un autre jour, chez de Broglie, Mme de Dino se montrant maussade, tranchante et formelle, de Broglie nous en donne la raison ; c'est qu'à sa table dînait La Fayette, et que la nièce redoutait ce rapprochement pour l'ambition de son oncle, et en tirait un mauvais présage. Tout usé qu'il fût, démodé, et portant les stigmates d'une carrière trop accidentée, le vieillard ambitionnait, sans cesse, une action effective dans le gouvernement. Aussi bien, en dehors même des salons réguliers, il fréquentait le salon des femmes intrigantes, très nombreuses alors, celui d'une dame de Bourcke, ancienne danseuse en Italie, qui s'était fait épouser par un ministre du Danemark, et devenue veuve, recevait chez elle ceux qui s'étaient associés pour combattre le ministère. On y voyait, réunis souvent, le maréchal Soult disgracié, le général Sébastian!, le général Foy, le général Belliard, Mole, Dalberg, Stanislas de Girardin, qui s'encourageaient les uns les autres à une opposition très ferme aux lois en projet. Ce salon, au surplus n'était pas le seul de
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cette nature, imité par celui de lady Oxford, par celui de mistress Hutchinson. Le gouvernement averti s'empressa d'expulser ces nobles aventurières, et ces salons disparurent.
Lorsqu'il allait à Valençay, Mme de Dino l'y suivait. Comme lui, elle ressentait un dédain marqué pour la société de Paris, et, en ses lettres à ses amis, elle leur parle du plaisir, du bonheur même que lui donnaient la solitude, le calme des champs, et ses méditations à la lecture des philosophes de son choix, Pascal, La Bruyère, le Phédon de Platon; si bien qu'à la fin elle leur écrivait : « il n'y a de beau que la mort; encore faut-il savoir bien mourir. » Talleyrand prétendait, au surplus, que l'office de courtisan l'obsédait et pour se le persuader à soi-même, il affirmait que le séjour à la campagne lui était plus agréable que celui de Paris. Et puis, tous les deux y attiraient un nombre très grand de visiteurs. Comme distraction, l'oncle recherchait les longues promenades, en voiture, dans les allées du parc, et la nièce montait à cheval. Le vieux diplomate se plut bien davantage à Valençay lorsqu'il en devint maire. Il y goûtait des joies puériles qui émerveillaient sa nièce.
Aux vacances, le château et le parc se remplissaient des cris enthousiastes et des rires des jeunes enfants de la duchesse. Le lieu ressemblait alors à un pensionnat, écrit-elle à ses amis ; les précepteurs couraient la chasse avec leurs élèves, mais, ajoutet-elle, ils y lisaient Horace qui accaparait leur attention et les chevreuils passaient entre les jambes et fuyaient devanteux, sans craindre la blessure des plombs meurtriers. Elle aimait ce mouvement, ces joies, ces distractions juvéniles, qui lui faisaient oublier son train de vie et ses soucis, sans dire les-
quels. La fin de ses lettres dénonçait des pensées amères, fatigantes, lancinantes. « Ne me demandez des nouvelles, d'aucune façon, écrivait-elle. Je n'en sais et n'en veux rien savoir. J'ai du bien-être, c'est beaucoup; c'est si rare. J'ai cessé d'en jouir, et pour cela, il ne faut penser ni à la veille, ni au lendemain. » Sa vie près de Talleyrand était-elle si douloureuse?
Le château de Valençay, avec le plus grand air, rappelait les anciennes demeures féodales et celui qui y arrivait pour la première fois demeurait ébloui. Barante, qui y séjourna pendant quelques jours, écrivait à sa sœur :
« Me voici dans ce grand château où tout est magnifiquement hospitalier, où règne une richesse aristocratiquement dépensée, dont il n'y a plus, ou dont il n'y a pas encore un autre exemple en France. C'est un parc de trois cents arpents, avec des troupeaux de daims et de chevreuils. Ce sont de vastes forêts, percées comme le bois de Boulogne, où l'on se promène aussi facilement que dans un jardin. Ce sont des chasses, des chevaux, des calèches, au service des hôtes. C'est ensuite une population de commensaux de toutes sortes, médecin, aumônier, précepteurs, musiciens, gens d'affaires; puis un mobilier très riche, des marbres, des tableaux, des gravures, une bibliothèque de dix mille volumes, enfin tout ce que l'on raconte des châteaux en Angleterre. Les promenades en voiture sont un des principaux plaisirs d'ici, et, dès hier, M. de Talleyrand m'en a fait faire une de quelques lieues, l'agrémentant de sa conversation, si pleine de souvenirs et si spirituelle. Ce lieu lui plaît. Il le montre avec complaisance, et l'on voit, malgré sa négligente indilïérence, que c'est une sorte d'affection pour lui. Quant à Mme de Dino, elle semble aussi
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fort contente de son séjour ici. Elle monte beaucoup à cheval, court la chasse et emploie son activité, en mouvements. M. Piscatory est reparti avant-hier. M. Bertin de Vaux, une heure après mon arrivée. M. Archambault de Périgord y est encore. M. de Montrond est un peu perclus de rhumatismes. 11 ne se fait guère aux peines et aux obstacles physiques, lui qui n'a jamais rencontré ni peines, ni obstacles moraux. »
Lorsque les visiteurs s'espacèrent, lorsque la lassitude de ce séjour embruma l'esprit des deux hôtes qui y habitaient, ils voyagèrent. Ils parcoururent la Savoie et la Suisse où ils se rencontrèrent avec les gens distingués de ces pays, les Rillet, les Eynard, les Pictet, M. de Chàteauvieux. M. de Sismondi, M. Duinont. Puis, ils s'installèrent à Marseille, dans une maison de campagne à peu de distance de la ville, et le vieil oncle, écrit la nièce, rajeuni par la douce chaleur du soleil, retrouva son appétit. Ils étaient, au surplus, très bien accueillis par les hauts fonctionnaires, par le receveur général Bricogne, par le préfet qui leur envoyait sa loge au théâtre, par le maire qui, pour Mme de Dino, organisait des bals, par le duc dAlbuféra qui commandait les troupes de la région, et par l'amiral Verhuel, la flotte. Et dans cette maison de campagne, ayant vue sur la mer, Mme de Dino s'accoudait à la fenêtre et rêvait, éprouvant, dit-elle, la délicieuse sensation d'être délivrée d'ellemême. Que de choses laisse supposer cet aveu ! De Marseille ils se rendirent à Hyères où elle se plaignit de l'abondance des fruits, cédrats, oranges, olives, et de la pénurie du papier à lettres. C'est
cela surtout qu'elle y remarqua.
A la fin, Valençay ne suffit plus à la distraction
de l'heureux propriétaire. Talleyrand acheta, sur la
frontière de Belgique, à Ponl-de-Sains, une maison de campagne qui n'était ni un château, ni une ferme, mais une maison de maître de forges, placée entre un étang et une usine, entourée, écrit Mme de Dino, « d'une prairie et cernée par d'immenses forêts, qui contiennent les plus beaux arbres qu'on puisse voir. Point d'autre vue que celle de ces bois ; point d'autre bruit que celui du marteau des forgerons. Du reste, un silence, un repos, une retraite absolue... » Ce qu'y faisait Talleyrand ?... Il y rêvait et y travaillait. C'est la première fois que Ion applique ces verbes à ce personnage... A quoi rêvaitil; à quoi travaillait-il? Elle ne le dit pas. Mais elle se plaît à Pont-de-Sains, parce qu'elle y retrouve la température et la belle végétation de son pays, de rAllemagne à laquelle elle pense toujours. Pontde-Sains était pour elle le contrepied de Valençay.
Valençay appartenait à Talleyrand. Elle voulut avoir aussi son chez soi. La campagne l'avait prise par tous les plaisirs qu'elle y trouvait.
Elle acheta, non loin de Saumur, un château situé au-dessus de la Loire, Rochecotte, moins beau, certes, que Valençay, mais presque aussi luxueux, dont elle s'occupa d'embellir et les décors et l'ameublement. Rien ne s'y voyait, comme ailleurs. C'étaient — chose rare à cette époque — des meubles chinois, des porcelaines japonaises, des tentures soyeuses se mariant avec un art exquis aux objets qu'elles drapaient. Les jardins, dessinés à la française, étaient ornés de pelouses et de massifs de fleurs, qu'encadraient de longues charmilles, formant des allées ombreuses où l'air, léger et toujours frais, favorisait l'apaisement des nerfs trop excités. L'architecture du château, bâti à micôte de la colline, au pied de laquelle coulait le
fleuve, s'offrait aux regards à angles droits, s'harmonisant au tracé rectiligne du jardin, paré de belles eaux jaillissantes. Et la duchesse à ses amis louait coraplaisamment son séjour. Elle aimait Rochecotte, disait-elle, parce que le château lui appartenait, qu'elle en jouissait à sa guise, à son caprice, à sa volonté, qu'elle le transformait suivant ses désirs, sans crainte d'une réprimande. Elle bâtissait, ou démolissait, et personne ne la pouvait blâmer. Elle modifiait les dessins de ses platesbandes, la nature de ses fleurs; et c'était toujours bien. Non pas, écrit-elle à Barante, qu'elle eût l'intention de reproduire, autour du château, de nouveaux jardins de Sémiramis. Ses soins de campagne se bornaient à faire détruire les taupes dans son jardin potager et acclimater des lapins dans ses bois. Comme à Valençay, son plus grand plaisir était de monter à cheval, « et sous la décence du poitrail de l'animal », c'est-à-dire jambe de cy, jambe de là, elle parcourait le pays en tous sens. La comtesse de Boigne prétend que la duchesse s'était attachée à Rochecotte, parce que, près de ce château, habitait un personnage qui lui avait touché le cœur. Ce n'est peut-être qu'une médisance. Serait-ce vrai, le pays y gagnait les nombreuses libéralités de la châtelaine. Elle y avait construit des écoles pour les petites filles, des maisons de refuge pour les vieillards, des hospices pour les infirmes, sous la direction de sœurs de charité qu'elle visitait souvent. A ce sujet, plus tard, recevant chez elle des Anglaises, connues à Londres oîi Talleyrand représentait la France comme ambassadeur, elle se moque de ces amies qui s'étonnaient de la voir abordable par tous les pauvres de la campagne, entrant, sans façon, dans les écoles, môme en robe de soie, diit-elle
LA nUCHESSE DE DINO 4-19
être froissée, ou salie par les petites écoliêres. Si Talleyrand n'eut pas eu besoin d'elle à Paris, elle ne serait plus sortie de Rochecolte. Entre le monde et elle, il y avait une brèche qui s'élargissait chaque jour. La faute lui était imputable, sans doute, ne sachant dissimuler ni ses antipathies, ni ses rancunes. Mais Talleyrand ne pouvait plus vivre loin d'elle. Il se sentait vieillir. Dès que ses jambes s'affaiblissaient, il redoutait une issue fatale. Il craignait la mort. La présence de sa nièce le rassurait, remontait son esprit et son courage. Comment eût-il supporté, sans elle, les atteintes déshonorantes de la brochure du duc de Rovigo, qui l'accusait formellement d'avoir poussé Bonaparte à l'exécution du duc d'Lnghien ? Comment eût-il surmonté l'offense du marquis de Maubreuil, à la cérémonie du sacre de Charles X ? Le marquis était certainement un sacripant, un coquin ; il avait souffleté Talleyrand sur le parvis de la cathédrale de Reims, et ainsi s'était vengé de l'oubli des récompenses promises pour les mauvaises actions dont il s'était chargé. Talleyrand ne cessait de répéter qu'il avait reçu non pas un soufflet, mais un coup de poing « qui l'avait assommé comme un bœuf ». De cette manière, il subit cet affront qu'il ne considérait que comme l'agression d'un malfaiteur. « Il avait été assommé comme un bœufl... » Et près de sa nièce, il trouvait des consolations pour ces outrages cuisants.
Forcée de venir à Paris pour le mariage de son fils aîné avec Mlle Alix de Montmorency — (à l'occasion de ce mariage, Charles X créa le fds de Mme de Dino duc de Valençay) — elle y fait des visites qui la désolent. Elle y passe deux mois et rentrée à Rochecotte, l'hiver à peine terminé, elle écrit que ces deux mois lui ont paru stupides...
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« J'étais à bout de toutes mes facultés, lit-on dans une de ses lettres. Je perdais ce que j'ai d'idées raisonnables, sans acquérir aucune facilité, ni aucune grâce dans l'autre route. » C'était en 1829; l'esprit public s'éloignait des Bourbons sous les attaques des libéraux. Talleyrand avait pris Thiers en affection, et les Mémoires de l'époque assurent que le Nalional avait été fondé avec l'argent que le vieux diplomate, toujours à la poursuite d'une popularité fuyante, avaitfourni au petit ambitieux '. Au mois de juin i83o, l'oncle et la nièce partirent de Paris, l'un pour Valençay, l'autre pour Rochecotte, quoi qu'on leur eût dit que les populations des campagnes fussent très excitées, et que, dans la Touraine, des incendies fussent possibles. Qu'importe! Elle ne s'éloignera pas et restera à Rochecotte, dit-elle... « Affronter le danger, c'est risquer moins que de le fuir. »
1. Quelques années après, en décembre 1833, les relations de Talleyrand avec Thiers étaient devenues fréquentes, et la duchesse écrivait à la suite d'un dîner chez le petit homme qui se préparait une destinée brillante : « J'ai été hier dîner avec M. de Talleyrand chez Thiers. Il n'y avait que lui, sa femme, son beau-père, sa belle-mère, Mignet qui disait des pauvretés sur l'Espagne et Bertin de Vaux qui ne parlait que des combats de taureaux qu'il avait vus à Saint-Sébastien. Mme Thiers, qui n'a que seize ans, parait en avoir dix-neuf. Elle a de belles couleurs, de beaux cheveux, de jolis membres bien attachés, de grands yeux qui ne disent rien encore, la bouche désagréable, le sourire sans grâce et le front trop saillant. Elle ne parle pas, répond à peine et semblait nous porter tous sur ses épaules. Elle n"a aucun maintien, aucun usage du monde, mais tout cela peut venir. Elle ne fera peut-être ^que trop de frais pour d'autres que pour son petit mari qui est très amoureux, très jaloux, mais jaloux honteux, à ce qu'il m'a avoué. Les regards de la jeune femme pour lui sont bien froids. Elle n'est pas timide, mais elle a l'air boudeur et n'a aucune prévenance. Je croyais à Mme Dosne des restes de beauté, mais il m'a paru qu'elle n'avait jamais pu être jolie. Elle a un rire déplaisant qui a de l'ironie sans gaîté. Sa conversation est spirituelle et animée, sa toilette était d'un rose, d'un jeune, d'une simplicité affectée qui m'a étonnée. »
La révolution de i83o servit l'ambition du vieil homme d'Etat, qui consentit, sans trop se faire prier, malgré sa vieillesse presque octogénaire, à représenter la France en Angleterre comme ambassadeur. Au temps du duc d'Orléans, il se montrait souvent au Palais-Royal, et peu aux Tuileries, Il n'abandonna donc pas Louis-Philippe, et il partit pour l'ambassade de Londres, toujours avec sa nièce, qui devint son Egérie. Elle considérait comme un devoir, de ne point se séparer du vieillard, satisfait de sentir près de lui quelqu'un dont il put recevoir les impressions, en lui confiant ses projets et ses pensées. « Ouverture de cœur », disait-elle. Et par ces « ouvertures », comme elle appelait ces confidences, elle, autant que lui, gérait l'ambassade. On le devine, au surplus, dans les lettres à ses amis, qu'elle entretenait de toutes les affaires de France. A partir de ce jour, elle est plus heureuse. La société de Paris, si troublée à à cette époque, si divisée en coteries, et naguères si ôpeu bienveillante pour elle, ne lui était plus à charge. En retour, elle se livrait tout entière au monde officiel de Londres qu'elle accueillait, en ses salons, avec une grâce charmante, accaparant ainsi une solide autorité sur les hommes politiques en relations avec son oncle.
A Londres, écrit la comtesse de Boigne, « elle tenait une très grande maison dont elle faisait parfaitement les honneurs. Ils avaient réussi, l'un et l'autre, à se mettre en tête de tout ce qui menait la mode, et là, elle se retrempe dans ses habitudes aristocratiques, qui s'étaient rouillées à Roche-
cotte. » Après ces compliments, arrive la piqûre de cette mauvaise langue de comtesse, car elle ajoute sur la duchesse : « Lorsqu'après avoir mis beaucoup de diamants, elle s'est assise une ou deux heures, sur une première banquette, dans un lieu brillant de bougies, avec quelques altesses au même rang, elle trouve sa soirée très bien employée. Elle pousse le goût des affaires jusqu'à l'intrigue dans le reste de la journée; car ce qu'on appelle la conversation, l'échange des idées, sans un but intéressé et direct, ne l'amuse pas. »
Et les lettres assez fréquentes de la duchesse contiennent des remarques très fines et des jugements très motivés sur tous ceux qui l'entourent, sur tout ce qu'elle voit et observe. Les carlistes, nombreux alors en Angleterre, se démènent beaucoup, écrit-elle, mais sans succès. Holyrood,, c'està-dire le lieu d'exil de Charles X, souffre de la zizanie qui divise tous les Bourbons; la duchesse de Berry les a quittés et s'est réfugiée à Bath où elle s'occupe de ses affaires « les plus intimes et les plus privées ». A Mme de Gontaut, le roi refuse l'autorisation d'aller en France y voir sa fille ; en retour la même Mme de Gontaut raconte Holyrood à Londres « d'une façon piquante et très sarcastique ». C'est ensuite Lamartine, venu en Angleterre, que la duchesse trouve si prétentieux qu'il écarte de lui toute sympathie ; de même elle rapporte les moqueries dont fut victime durant son ambassade le « pompeux » Chateaubriand, tandis que « l'aimable duc de La Châtre et le simple Latour-Maubourg » ont laissé des regrets encore vivants. Quant à M. de Polignac, s'il n'a pas réussi, « c'est que sa femme était une Anglaise de la seconde société et très prodigue ». Et par
tous ces petits commérages, nous sommes très au courant de la vie des Français au delà de la Manche.
Le choléra a fait de nombreuses victimes en France. Mole a perdu sa femme. L'oncle et la nièce envoient leurs condoléances à l'infortuné mari, et elle regrette, dit-elle à Barante,que Mole ne soit plus de leurs amis. Elle s'appesantit sur le personnage, elle le détaille, elle le dissèque, et voici, avec quelle finesse elle place sous nos yeux cet homme un peu compliqué. « Il est si distingué, comme esprit comme langage, comme manières, comme figure, il a toujours exercé une si réelle séduction sur moi, dans nos nombreuses conversations, que tout ce que son caractère laisse à désirer, comme force, simplicité, et peut-être même comme droiture, n'a jamais pu m'ôter le goût que j'ai pour sa personne, ni le regret, que des circonstances, qui ont mis ses défauts plus en lumière que ses qualités, nous aient placé si fort à distance les uns des autres. »
Voici un autre exemple de son intelligent diagnostic sur ses amis. C'est de Royer-Collard qu'elle parle, de ce philosophe pour qui elle professait une grande affection. « Il lui plairait, disait-elle au sujet des élections récemment terminées en France, de l'entendre vaticiner sur son trépied, car rien n'égalait, pour elle, l'intérêt et le jeu vif de cette imagination lugubre et mobile. » Deux épithètes, assurément d'un grand prix, accolées au nom de Royer-Collard, car ce philosophe, « lugubre et mobile », était jugé presque de la môme façon par la duchesse de Broglie qui avait dit quelques années auparavant : « Royer-Collard a perdu la tête, à force de douter et d'affirmer. Toutes les difticulLés qu'il aperçoit lui donnent le vertige. Il
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n'a pas voulu être ministre par peur. (C'était sous la Restauration.) Il ne veut plus rien faire, ni rien dire, par peur aussi des clameurs générales. »
Ces lettres de Mme de Dino sont précieuses. Elles indiquent, par quelques traits saillants et caustiques, les mœurs de l'époque.
Lisez comme elle réussit à peindre l'outre-cuidance des petits jeunes gens qui, neveux ou parents des bourgeois ambitieux possédant le pouvoir, et au profit de qui s'était accomplie la révolution de i83o, arrivaient, comme des importants dans les ambassades, le prenant de très haut et sur un pied d'égalité avec des personnages rassis comme Talleyrand. Il est plaisant d'entendre gémir la duchesse sur les incartades de ces petits intrigants. « Nous avons été victimes d'une nuée de Français, écrit-elle, pour la plupart inconnus, pleins d'exigences pour l'ambassade, et souvent très embarrassants à produire. Nous nous sommes cependant exécutés de bonne grâce, et je vous assure que nous nous conduisons très bien ; mais là encore nous ne comprenons pas. C'est donc là le beau monde actuel de Paris ! Il nous vient surtout des petits recommandés de nos différents ministres qui sont d'une suffisance, d'un tranchant, d'une pédanterie inouïs, avec des façons de parler incompréhensibles. L'autre jour, un protégé de Guizot dit à dîner chez nous pour vanter la connaissance des hommes de son patron, qu'il a un grand frottement d'individualités. Est-ce que c'est ainsi que la nouvelle loi primaire apprendra à parler? Un autre petit monsieur, venant de la rue des Capucines (Ministère des Affaires étrangères) dit avec dédain que Mme de Sevigné n'avait pas Vesprit philosophique, sans lequel on ne saurait avoir de style. C'est vraiment curieux ; et on rirait,
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si on n'était pas honteux. Vous n'avez pas idée des grimaces rébarbatives que cela fait faire à M. de Talleyrand. »
Elle n'épargne pas davantage Dupin qui est allé à Londres se montrer à l'ambassade, espérant se concilier les bonnes grâces des chancelleries, et se faire agréer, plus tard, comme ministre des Affaires étrangères et président du conseil ^ Hélas! Dupin, naïf bourgeois, ignorait qu€ les chancelleries se moquaient de sa mauvaise éducation, de ses manières vulgaires : sentencieux et criard, dit-elle, comme un vrai procureur, avec la plus lourde vanité plébéienne, crachant outrageusement et publiquement dans son mouchoir à carreaux qu'il dépliait comme une serviette. Pas davantage, elle n'épargne Bignon, un ami de Talleyrand et fonctionnaire d'ambassade, se plaignant u de sa doucereuse fausseté », et le comparant au mielleux et subalterne Vitrolles, « dont il avait un peu la figure, beaucoup le parler et surtout le maintien ». Pas davantage Monlrond, insupportable à Talleyrand, lorsqu'il venait à Londres, Montrond qui voudrait s'immiscer dans tous les secrets de l'ambassade, parce qu'il touche mille louis par mois sur les fonds de police du minis-
1. « Dupin désire le portefeuille des Affaires étrangères. Il a cherché à l'emporter de vive force, il y a deux ans, et le roi ayant essayé alors de lui faire comprendre qu'il ne serait peutêtre pas tout à fait propre à ce genre d'affaires, M. Dupin eut une grande explosion de colère, et prenant un de ses pieds entre ses mains, en montrant la semelle de son soulier au roi, il lui dit: <■ Oh ! oh! c'est donc parce que j'ai des clous à mes souliers que je ne puis traiter avec Monsieur lord Groncluillel» C'est à la suite de cette explication, qui devint de plus en plus insolente de la part de M. Dupin, que le roi, en dépit de son indulgence et de ses habitudes, se prit à son tour d'une telle rage, que, saisissant M. Dupin par le collet, et appuyant son poing fermé sur la poitrine, il le poussa hors de sa chambre » {Chronique de la duchenne de Dino. )
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tère des Affaires étrangères. Il fit fiasco en son voyage et la duchesse s'apitoie sur le sort de ce triste débris de tous les régimes politiques. Pourquoi ne se brùlait-il pas la cervelle ? Et Talleyrand de répondre que Montrond n'en ferait rien, parce qu'il n'avait jamais pu s'imposer la moindre privation et qu'il ne s'imposerait pas plus la privation de la vie que toute autre ^
Ce sont ensuite les Anglais qu'elle attaque fort plaisamment, et sans indulgence, surtout lord Brougham, alors chancelier du ministère. « Cet étrange chancelier, sans dignité et sans convenance, dit-elle, sale, cynique, grossier, se grisant de vin et de paroles, vulgaire dans ses propos, mal appris
1. Autre portrait tiré des chroniques de la duchesse, daté d'octobre 1834 et de Vaiençay... « Parmi les arrivants au château, hier soir, nous avons eu le baron de Montmorency et la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde. Le baron de Montmorency a été autrefois, au moment d'être le Lauzun de la Mademoiselle du temps (Mme Adélaïde sœur du roi). Elle avait fait offrir sa main au baron de Montmorency, mais à la condition qu'elle ne changerait point son nom, ce que M. de Montmorency, refusa; et quoiqu'il ait décliné l'honneur de l'alliance, il est resté fort intime avec Neuilly... Mme de Sainte-Aldegonde habite un joli château entre Vaiençay et Blois. Elle est dame de la reine et grande amie du baron de Montmorency. Elle a été d'abord la femme du général Augereau, elle est du même âge que moi, et nous avons fait notre entrée dans le monde à la même époque. Nous avons toutes deux été dames du palais de l'impératrice Marie-Louise; nous ne nous sommes cependant pas vues beaucoup, parce qu'elle suivait son mari à l'armée et ne venait guère à la Cour. A la chute de l'empereur, nous nous sommes perdues de vue complètement. Mme de Sainte- Aldegonde a été extrêmement belle, et si elle avait une expression plus agréable, elle le serait encore. Mais elle n'a jamais eu l'air doux, grâce à des sourcils trop noirs et remontés. Le moelleux de la première jeunesse étant }iassé, il en résulte quelque chose de cru qui n'est pas attirant. Elle a le verbe un peu haut, et quoique polie et assez bien élevée, elle manque de cette aisance et de cette obligeance facile qui ne s'acciuièrent que dans les premières habitudes élégantes de la vie. Quand elles manquent au berceau, on peut être convenable, on n'est jamais distingué. Mais, enlni, à tout prendio. elle est bien. »
dans ses formes, venant dîner ici, en redingote, mangeant avec ses doigts, me tapant sur l'épaule, et racontant cinquante ordures. Sans les facultés extraordinaires qui le distinguent, comme mémoire, instruction, éloquence et activité, personne ne le repousserait plus vivement que lord Grey (Grey était premier ministre en mai i834). Je ne connais pas deux natures qui me paraissent plus diamétralement opposées. Lord Brougham, merveilleux aux Communes, est un perpétuel objet de scandale à la chambre haute où il met tout, sens dessus dessous, où lui, chancelier, est souvent rappelé à l'ordre, où il embarrasse lord Grey à tout moment, par ses incartades. » Et quelle jolie silhouette de Palmerston, en août i834, lorsque celui-ci a invité à dîner Talleyrand et la duchesse, à l'occasion de leur départ de l'ambassade. Elle n'aime pas Palmerston. On va en juger. » Je l'ai regardé, et de près, hier, écrit-elle en ses Chroniques. Il est rare d'avoir, aussi bien que lui, le visage de son caractère. Les yeux sont ternes et fauves, son nez retroussé, impertinent; son sourire amer, son rire forcé; rien d'ouvert, ni de digne, ni de comme il faut, ni dans ses traits, ni dans sa tournure; sa conversation est sèche; mais, je l'avoue, elle ne manque pas d'esprit. Il y a, en lui, une pointe d'obstination, d'arrogance et de mauvaise foi, que je crois être un reflet exact de sa nature véritable. »
Voici maintenant pour les princes espagnols. Elle recevait chez elle le duc de Wellington, à l'époque où don Carlos, fuyant l'Espagne, vint débarquer à Londres; elle rapporte ce que le duc lui disait de ce prince. Rien n'égalait, d'après le duc, la saleté, la pauvreté et le désordre de ce roi et de cette reine d'Espagne et des Indes. Celaétonnaitd'autantplus Wellington, qu'ayant trouvé de l'argent à Londres,
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le roi et la reine auraient bien pu, disait-il, acheter quelque peu de linge et de savon. Touchant l'infante Marie, princesse de Portugal, femme de l'infant don Carlos, elle affirme que cette infante a beaucoup de courage et de décision. Toutes ces princesses de Portugal, ajoute-t-elle, sont « des démons en politique ou en galanterie, quelquefois les deux ensemble ».
Enfin Talleyrand et la duchesse rentrent à Paris, en 1834. Talleyrand ne pouvait plus supporter la manière d'agir à son égard du duc deBroglie, ministre des Affaires étrangères. Le vieux diplomate avait l'habitude de correspondre avec le roi, directement, par l'entremise de Mme Adélaïde ou de Mme de Vaudemont ; etdeBroglie,mis aucourantde cet usage, le pratiqua pour lui-même, en adressant ses dépêches, non à Talleyrand ambassadeur, mais au ministre anglais. Il y avait donc, de ce chef, une animosité persistante entre les deux personnages. Aussi bien la duchesse s'associait pleinement au jugement de Pozzo di Borgo sur de Broglie. Pozzo lui reprochait « son esprit argumentateur et ses formes dédaigneuses ». Elle aussi.
Revenus à Paris, tous les deux ne pensaient pas s'y fixer. Ils auraient voulu aller à Vienne, comme ils étaient à Londres, y représenter la France. La duchesse y avait laissé de très doux souvenirs; Talleyrand une réputation inoubliable d'habileté et de haute politesse. Enfin, ils avaient formé le projet de négocier le mariage de la fille de la duchesse, la jeune Pauline, avec le prince Esterhazy. Mais ces désirs tombèrent à néant. Ils durent reprendre leurs ancienne vie, partageant leur existence entre Paris et leur séjour à la campagne. Quoique plus vieux de quatre ans, Talleyrand ne renonça pas à la po-
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litique et ne rompit point ses relations avec les hommes importants du jour, avec Thiers et ses amis. Thiers prit sur le diplomate en retraite la plus grande influence, et ce fut le contraire de ce qu'avait rêvé Talleyrand; ce ne fut pas lui qui réagit sur Thiers. Toujours ambitieux, il mit son orgueil à répondre à toutes les invitations et ne refusa de prendre part à aucune fête. On le trouva dans tous les salons officiels, et à la cour, où, jadis, sous les Bourbons, il avait (ini par ne plus paraître. La duchesse reprit ses réceptions, et dans l'intérêt de ses enfants, elle tâcha d'attirer chez elle, c'est-àdire dans les salons de la rue Saint-Florentin, tout le grand faubourg, et de se faire, en ce centre de l'aristocratie la plus pure, une meilleure place qu'autrefois. Les salons n'étaient plus les mêmes; les vieilles douairières de la Restauration s'étaient retirées du monde ; la mort en avait enlevé d'autres ; et la duchesse de Dino, jeune encore, dont le prestige rapporté de Londres, et les nobles amitiés qu'elle y avait contractées, augmentaient Tauréole, ne désespérait pas de s'y créer un ascendant durable. Elle nourrissait un projet, d'ailleurs, qui devait aider à cette réintégration qu'elle désirait parmi les grandes familles de la noblesse; elle voulait réconcilier son oncle avec l'Eglise, lui faire abjurer ses erreurs et lui préparer une belle mort. En cette intention, elle recevait chez elle le jeune abbé Dupanloup, prêtre d'une haute intelligence, d'un grand savoir, d'une piété attachante. Elle écoutait ses conseils, se laissait guider par lui dans ses lectures qui étaient celles des œuvres les plus éloquentes de Fénelon, de Bossuet et du livre de l'Imitation. Elle le fit dîner môme à la table de son oncle, qui demeura longtemps réfractaire aux paroles évangéliques du jeune abbé. Mais elle
comptait sur la dépression morale qui accablait Talleyrand, lorsqu'il éprouvait des palpitations inquiétantes, lorsque ses jambes refusaient de le porter, et qu'il devait se servir de béquilles. Elle s'appuyait, enfin, sur l'archevêque de Paris, Mgr de Ouélen, avec lequel jadis elle avait été en coquetterie triomphante. La confirmation de sa fille avait rapproché d'elle le prélat.
Mgr de Ouélen n'avait jamais été le favori des vieux royalistes de la restauration. Il avait su, néanmoins, insinuant et doux, se faire attribuer, en 1821 , la succession du cardinal de Périgord. Jeune, il avait été le protégé du cardinal Fesch, oncle de Tempereur, plus tard celui du duc Decazes, deux causes de défaveur sur l'entourage du roi Charles X. Depuis la révolution de Juillet, son crédit était indiscutable, soutenu par la grâce, les formes charmantes, l'esprit, qui ornaient sa personne. Louis XVIII, aussi fin ({uc lui, avait discerné parfaitement le but de sa conduite. Il l'avait vu tantôt partisan du ministère ou membre de l'opposition ; gallican ou jésuite, selon le besoin; poursuivant la fortune par tous les moyens. « C'est un cardinal de Retz de salon, » avait-il dit de ce prélat ambitieux, « mais les temps sont changés; ce n'est pas dans le passé qu'il faut chercher ses modèles ».
La duchesse le jugeait de la même manière, et elle ne doutait pas qu'elle n'obtint de lui tout ce qu'elle voudrait. L'archevêque lui avait annoncé, au surplus, les bonnes dispositions du pape, à l'égard de M. de Talleyrand, elles pouvoirs donnés par Sa Sainteté afin d'absoudre le renégat de ses erreurs, lorsqu'il viendrait à résipiscence. Non seulement l'archevêque de Paris possédait ces pouvoirs personnellement, mais encore l'autorisation de les déléguer aux évêques, dans le diocèse des-
quels M. de Talleyrand serait atteint de sa dernière maladie, nommément à l'archevêque de Bourges et à celui de Tours.
Les mois s'écoulaient, cependant, sans danger imminent pour son oncle, qui continuait à se mêler aux intrigues, entourant les ministres, trouvant son plaisir à considérer le mouvement des compétitions entre les personnages distingués du nouveau régime, Guizot contre Mole, Mole contre de Broglie, assistant aux séances de l'Académie où il allait lire l'éloge qu'il avait composé sur Reinhart, tandis que sa nièce voyageait et s'arrêtait à Baden- Baden pendant quelques semaines. De retour de son voyage, elle emmena son oncle à Valençay et à Rochecotte où vinrent faire leur cour tous les jeunes libéraux, Thiers et ses amis. Puis, à Paris, on la vit au bal des Tuileries avec sa jeune bellefille, la duchesse de Valençay; et cette société du nouveau gouvernement, mêlée de noblesse et de bourgeoisie, lui inspira des lignes fort curieuses en ses chroniques... « Le palais éclairé est vraiment superbe, écrit-elle. Beaucoup de choses ont très bon air; beaucoup d'autres font contraste. Ainsi, par exemple, les fracs isolés, à travers la grande majorité des uniformes, quelques femmes fort parées, puis d'autres en bonnet de comptoir. Point de désordre, mais aucune distinction de salles, de places. On ne défile pas. C'est la cour qui entre, quand tout le monde est arrivé et qui fait le tour des dames, après quoi les hommes seuls défilent. Il y a un petit monsieur en uniforme qui précède et qui demande à chaque dame son nom, ce qui me paraît, pour les trois quarts, indispensable. »
Un soir, ayant dîné à l'ambassade d'Angleterre et sortant de table, M. de Talleyrand fut saisi d'un
étourdissement et il se laissa choir par terre. Relevé et ramené chez lui, il s'alita. Un anthrax survint, et ce fut le commencement de la fin. Il y eut, alors, au lit du moribond, toute la mise en scène de sa conversion depuis longtemps préparée. Il avait écrit lui-même un projet de lettre et un projet de déclaration à soumettre au Saint-Père. L'archevêque, Mgr de Quélen, les avait lus et les avait approuvés, et ils servirent de texte aux lettres que l'on fit signer au malade, le matin même de sa mort, par devant huit témoins au nombre desquels se trouvait Prosper de Barante. Ensuite M. de Talleyrand se confessa, reçut l'extrême-onction, et avec confiance il attendit sa dernière heure: 17 mai i838. Il avait quatre-vingt-quatre ans. Quelques jours auparavant, son frère, le duc de Talleyrand- Périgord, était mort à l'âge de soixante-dix-huit ans. Après la mort de son oncle, et sa fille mariée à un fils du maréchal de Castellane, la duchesse de Dino retourna en Prusse, où elle était certaine de retrouver l'amitié du roi. Elle s'installa au château de Sagan, en Silésie, dans le duché que son père, le duc de Courlande, avait acheté des héritiers du grand Wallenstein. Depuis lors, sa vie se partagea entre ce pays de son enfance et la France, où elle compta toujours des amis très fidèles.
Ainsi s'écoula sa vie jusqu'au jour de sa mort, en 1868.