‹ Grandes dames du XIXe siècleChapitre 7 sur 8 · MADEMOISELLE DU ROURE COMTESSE DE SMNTE-AII.-UU E · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DU ROURE COMTESSE DE SMNTE-AII.-UU E

Tirée d'une estampe représentant un groupe de famille.

La lignée des Sainte-Aulaire est fort noble. Installés en Bretagne, ils ne furent, d'abord, en cette province, que les seigneurs de Beaupoil. Ils prirent le parti de la comtesse de Penthièvre qui guerroyait contre le duc de Bretagne. Ayant échoué, la comtesse s'exila en Limousin. Les Beaupoil l'y suivirent et obtinrent d'elle, en récompense de leur dévouement, la baronnie de Sainte-Aulaire. Le nom leur resta; mais ils illustrèrent ce nom, et la baronnie fut érigée en comté. Un Sainte-Aulaire fut gouverneur du Limousin, membre de l'Académie française; un autre, maréchal de camp, périt en un combat, au service du roi, en 1709. Enfin, le père du comte de Sainte-Aulaire épousa Mlle de Noyan, petite-nièce de La Chalotais. On se doute bien qu'avec ce nom et une pareille alliance il dut émigrer. Il ne rentra en France qu'à l'époque du Consulat et il rentra pauvre. Pour sauver M. de

1. Bibliographie. — Lamartine, Premières médilalions ; Le PASSÉ ET LE PRÉSENT, Iloroscope de la France, 1819 ; Brifaut, Récits d'un vieux parrain ; comtesse de Boigne, Récits d'une tante ; Mlle DE Chastenav, Mémoires ; La Minerve, Revue mensuelle ; DE Barante, Mémoires; Victor de Broglie, Souvenirs; Saint- Simon, Mémoires; Borel u'Hauterive, Annuaire de la noblesse.

Noyan, le père de sa femme, menacé de Téchafaud, pendant la Terreur, toute la fortune de la famille fut sacrifiée, remise aux membres les plus influents de la Convention, afin de payer leur protection.

Lejeune comte de Sainte-Aulaire était né en 1778, au château de son grand-père, non loin de Dol. En son enfance, jusqu'à son adolescence, vivant au milieu des champs, comme les petits gentilshommes bretons, il y avait pris le goût de la fronde et de l'indépendance. Parmi cette noblesse campagnarde, ce n'était pas de la cour de Versailles que l'on attendait la fortune. Les maigres produits de leurs domaines suffisaient aux seigneurs bretons qui les partageaient avec leurs paysans, et ils gardaient leur liberté et leur orgueil. Ils ne connaissaient donc point le luxe des villes; ils le fuyaient plus qu'ils ne le recherchaient. Le jeune Sainte-Aulaire, sans fortune, aux premières années de la révolution, ne s'effraya point de sa pauvreté. 11 était intelligent; il aimait l'étude. Il fut admis à l'école polytechnique et il en sortit, à vingt ans, ingénieur géographe, l'un des six seulement que Ton nommait à cette époque. Ces succès le mirent en évidence. Il obtint facilement la main de Mlle de Soyecourt, dont la famille était l'une des plus illustres de la Picardie, alliée aux princes de Nassau-Saarbruck.

En 1804, lors du complot de Georges, Pichegru et Moreau, après la condamnation à mort du marquis de Rivière, il s'offrit, comme otage, au gouvernement consulaire, pour sauver la tête du marquis. M. de Rivière eut sa peine commuée. Toutefois, cette manifestation royaliste, aussi bien que son alliance à la famille de Soyecourt, devaient le rendre suspect à la police impériale. Comme il ne sollicitait aucune fonction, qu'il se contentait de celle qui lui était échue après ses examens d'école.

l'Empire ne voulant laisser, hors de son influence ni un nom, ni un homme distingués, le nomma, chambellan, à son insu. Refuser, il ne le pouvait, sans s'attirer de nombreux soucis. Il demanda un échange de place, et il devint préfet de la Meuse. Le nombre était grand des jeunes membres de la vieille aristocratie, entrés de force dans l'administration impériale. Ceux dont l'âge se rapprochait, dont l'origine était pareille, se connaissaient et sympathisaient entre eux. Ainsi se nouèrent les relations de Prosper de Barante, préfet de l'empire également, de Victor de Broglie, attaché au Conseil d'Etal, et de Louis de Sainte-Aulaire.

Ils se retrouvèrent sous la Restauration, chacun suivant sa voie, cimentant, par une correspondance incessante, cette première camaraderie de jeunesse. Dans les nouveaux salons qui ne dépendaient point de la cour des Tuileries, dans ces salons où l'on ne combattait point la monarchie des Bourbons et seulement les idées et les revendications des courtisans, cette union de jeunes nobles représentait une force, accrue de l'influence des grâces et de la beauté de leurs femmes. Mme de Sainte-Aulaire, la première, était m'orle, laissant à son mari, une fille qui devait épouser, en 1818, le duc Decazes, le favori du roi. M. de Sainte-Aulaire se remaria, en 1809 avec Mlle du Roure, et cette seconde femme, comme la première, spirituelle, intelligente, élégante, très noble aussi, sut s'entourer des hommes qui s'ingéniaient à donner à la monarchie une direction libérale, compatible avec les mœurs nouvelles de la nation.

La famille du Roure était celle des Beauvoir, renommés dans le Daupbiné. Héritiers du fief du Roure, une baronnie du Languedoc, ils en gardèrent le nom. Au XVIP siècle, la baronnie de-

vint un comté. Mais, outre cette distinction, les comtes du Roure comptaient, en leur ascendance, des lieutenants généraux, des maréchaux de camp, des chevaliers des ordres du roi, du Temple et de Malte. Noble maison qui, alliée à celle de Sainte- Aulaire, pouvait marcher de pair avec les descendants des grandes familles, vivant au faubourg Saint-Germain'. Les Bourbons, à leur première restauration, recherchaient les grands noms, pour augmenter le prestige de leur monarchie. Ils envoyèrent comme préfet à Toulouse, en 181 4, le comte de Sainte-Aulaire. Au retour de Napoléon de l'île d'Elbe, le comte, s'imaginant la cause des Bourbons perdue s'éloigna d'eux et se tint sur la réserve à leur égard. Et d'abord il avait constaté l'impopularité de leur gouvernement. Ensuite, les salons ultra-royalistes ne désiraient que vengance et représailles contre les vaincus. Lui, avait l'àme plus haute, plus généreuse, et il se jeta dans la

1. Saint-Simon qui n'est point tendre, pour tous ceux qu'i' attaque, parle, de la manière suivante, d'une dame du Roure qui mourut en Languedoc en 1720. « Elle avait été, dit-il, fille d'honneur de Madame, première femme de Monsieur, sous le nom de Mlle d'Attigny, compagne et amie intime de Mlle de Lavallière, dont la faveur lui fit épouser en 1666, Pierre Scipion, de Beauvoir, de Grimoard du Roure, frère de la mère du cardinal de Polignac et fils aîné du comte du Roure. Il y eut plusieurs enfants de ce mariage avec Mlle d'Attigny. L'aîné eut la lieutenance générale du Languedoc, et le gouvernement de Pont Saint-Esprit, en épousant la fille du duc de La Force, dont Monseigneur avait été publiquement fort amoureux... Cette vieille comtesse de Roure-Attigny, occasion de cet article, était une intrigante de beaucoup d'esprit et que la faveur de Mlle de Lavallière avait accoutumée à beaucoup de hauteur. Elle se trouva mêlée à beaucoup de choses, avec la comtesse de Soissons, qui la firent chasser de la cour, puis avec la même, dans les dépositions de la Voisin, qui firent sortir la comtesse de Soissons du royaume pour toujours. Cette dernière aventure pensa mener loin la comtesse de Roui-e. Elle en fut quitte néanmoins pour l'exil en Languedoc où elle a passé le reste de sa vie, »

politique, afin de soutenir la cause de la liberté qu'il pensait nécessaire au bonheur du peuple. Alors, il se rapprocha de tous les jeunes hommes, champions de la foi nouvelle, constituant un parti, déjà redoutable au gouvernement. C'étaient Camille Jordan et Beugnot, Guizot, Villemain, Cousin et Charles de Rémusat, et Royer-Collard, l'ainé des plus jeunes, les groupant et les maintenant sous l'autorité de son expérience et de sa raison. On les appela les doctrinaires.

Le comte de Sainte-Aulaire lut élu député dans le département du Gard. Il avait près de quarante

^ ans. Son second mariage datait de plusieurs années, sa jeune femme avait acquis la connaissance du monde. Elle s'était fait des amies parmi les femmes des amis de son mari, et tout de suite son salon devint le centre des réunions indépendantes où chacun, sans se lasser, luttait contre les tentatives de réaction, parties de l'entourage des grands seigneurs, familiers du château. Le nouveau député parlait bien. Ses discours étaient clairs, incisifs, éloquents. 11 payait en paroles, comme le disait Victor de Broglie, ses plus exigeants créanciers, c'est-à-dire ceux qui attendaient beaucoup de la manifestation de sa pensée. Les jours qu'il était monté à la tribune, la table à thé, dans le salon de Mme de Sainte-Aulaire, était entourée de

- nombreux amis accourus, comme le général Foy, pour le congratuler sur son succès. Ainsi, lorsqu'il attaqua de Villèle, sur les élections du Midi, si périlleuses, pour les protestants dont plusieurs avaient été égorgés ; ainsi lorsqu'il prit la défense de Manuel, expulsé de la Chambre, à cause de son discours au sujet de l'assassinat du duc de Berry. Il s'était montré courageux en ces deux circon-

stances, et les hommes de cœur lui témoignaient leur admiration et s'associaient au plaisir qu'éprouvait Mme de Sainte- Aula ire après le triomphe oratoire de son mari. Royer-Gollard disait du député: « Sainte-Aulaire a parlé avec grâce et avec goût. Si nous étions venus dire les mêmes choses d'une façon dogmatique, la Chambre se serait soulevée. Il a parlé comme dans un salon et tout a passé. Il a été grand comédien. » C'était le contraire de ce qui avait lieu dans les salons de la princesse de la TrémoïUe, de Mme d'Aguesseau, de l'altière duchesse de Rohan. Chez ces grandes dames, imbues de l'esprit de l'émigration, on pensait que la France était perdue parce que le cours des événements, au lieu de remonter en arrière, descendait sur la pente des idées nouvelles. Elles en accusaient le roi lui-même et contre lui étaient soulevées d'indignation ^

1. Depuis plus d'un siècle, l'esprit rétrograde et méchant persistait chez les Rohan. La Minerve de celte époque rappelait une vilenie d'une douairière de Rohan, contre le roi Henri IV, en 159ti. Elle avait écrit une satire amère de ce prince et par une ironie familière aux artisans de réaction, elle la lit circuler sous le titre d'apologie. Cette pièce est vraiment curieuse. On croirait lire un article du Conservateur ; on se croirait transporté dans un salon du faubourg Saint-Germain. 11 n'est rien, dit en débutant la noble duchesse, il n'est rien qui passionne tant un fidèle sujet que d'ouïr médire de son prince. Voilà pourquoi reconnaissant les rares obligations que j'ai au très humble service de Henri l'V, mon prince naturel (vous voyez comme ces messieurs et ces dames traitent la royauté), je ne puis plus tenir ma plume qu'elle ne réplique à une infinité de mal contents. Chacun murmure. L'air résonne des plaintes contre cette sacrée Majesté. L'un dit : « Ce prince nous perd et nous tous avec lui. 11 enrichit ses ennemis et ruine ses serviteurs. » L'autre dira : « 11 ne croit aucun conseil. Il ne fait rien pour personne. 11 vaut mieux le desservir que le servir. » Allezvous voir quelque honnête homme en son logis !... Le premier langage (ju'il vous tiendra sera : <• Je m'en vais de celle cour, mal content I » Allez par les rues, vous verrez chacun crier : « Nous perdons tous les jours. 11 n'y a que les seigneurs qui

En ce temps-là, au surplus, les femmes s'exprimaient beaucoup plus suivant leur âge que suivant leur position sociale. Beaucoup des vieilles femmes qui avaient assisté aux violences et aux horreurs de la Révolution n'en avaient pas gardé un souvenir irritant. Elles étaient redevenues ce qu'elles étaient auparavant, frivoles, aimables, curieuses des choses mondaines, des petits caquets d'alcôves, plutôt que du bruit des couloirs de la Chambre. C'étaient les femmes qui avaient reçu jadis en leurs salons, les encyclopédistes, les philosophes prônant le matérialisme, c'étaientcelles en qui persistait Tindifférence des choses relig-ieuses. Les autres, plus jeunes, élevées sous l'Empire, dans les couvents, reflétaient les passions de leurs institutrices ; elles n'étaient indifférentes sur rien. Il fallait qu'elles se démontrassent de quelque manière.

Et cependant, xMme de Sainte-Aulaire trouvait un écho de ses sentiments chez les jeunes dames ses amies: chez Mme de Catellan et sa fille Mme de Grammont ', chez Mme de Bazancourt, une sœur

gagnent; ils sont remis en leurs charges, et les serviteurs du roi sont molestés et oppressés. Il n'est rien que de lui faire la guerre. » Entrez jusque dans sa chambre, vous verrez à deux pas de lui et juscjue derrière sa chaise, des seigneurs de qualité qui diront : « Quelle pitié de ce prince ! quelle misère de lui faire service. Il ma refusé ce que le feu roi n'eût pas refusé à un valet. ■>

1. Le marquis de Catellan était un ancien procureur général au parlement de Toulouse. L'ambition du marquis était telle, écrit en ses mémoires Lamothe-Langon, qu'il n'aurait voulu qu'une première place, et par malheur, on ne lui olfrait pas même la seconde. C'était un homme d'esprit qui en aurait eu beaucoup, s'il n'avait pas voulu tant en avoir. Fort beau garçon qui avait la jambe bien faite, c'était sa conviction, et il la regardait continuellement afin ([u'on y fit attention.

Brifaut, en .ses Souvenirs, donne ces notes sur Mme de Catellan et sa fille, la comtesse de Grammont. « L'une et l'autre, dit-il, étaient amies des innovations quelles iiuelles fussent,

de Mme Prosper de Barante, chez Mme Anissoii- DupeiTon, la sœur de Féminent historien, chez Mme de Broglie, la fille de Mme de Staël, chez quelques-unes, enfin, de celles qui allaient jouer la comédie chez Mme de la Briche, au Marais. Entre toutes, se faisait remarquer la comtesse Germain, la belle-sœur de Barante, experte en Tart de bien dire, actrice consommée, jetant le vers et les reparties des comédies où elle remplissait un rôle, avec une facilité savante, marchant sur les petites scènes de société, aussi bien qu'une tragédienne de carrière sur les grandes scènes de théâtre. Elle apportait l'entrain partout où elle allait et sur tous ses amis elle possédait la plus grande influence.

Loin d'être, comme les salons des royalistes forcenés et intransigeants, une sorte de club où l'on ne parlait que des ministres et des faveurs de cour, des moyens de soustraire la marche du gouvernement à l'action des libéraux et des doctrinaires, les salons de ces jeunes dames et celui de Mme de Sainte-Aulaire surtout, étaient largement ouverts au mouvement des arts et des lettres. Sans doute, les nouvelles du monde n'y étaient point proscrites, mais elles étaient le plus souvent reléguées der-

enneinies des gouvernements sous quelque forme qu'ils se présentassent, appartenant à la secte des doctrinaires dont elles n'avaient ni la morgue, ni la pédanterie, car je crois quon reproche à ces messieurs ces deux petils travers. La mère était plus docte que la fdle, mais la fdle était plus accommodante que la mère. La fille s'arrangeait de tout; la mère ne pensait à rien. Mme de Catellan trouvait détestables les livres, les pièces de théâtre, les brochures, les journaux à la mode, tandis que Mme de Grammont disait: mais non; il y a du bon là dedans, surtout dans les 'romans d'amour. A la première, les conversations les plus piquantes paraissaient d'ordinaire si insipides, qu'au bout de fort peu de temps, elle commençait à bâiller, se taisait et tournait la tète, comme une femme pressée d'en finir, au lieu que la seconde reprenait par politesse le poste abandonné, y maintenait la lutte le plus longtemps qu'elle pouvait. »

Madame de saintè-aulairë hSo

rîère une nouvelle littéraire. Si on y parlait de Manuel, de La Fayette, de d'Argenson, de l'abbé Grégoire, on coupait la causerie par l'appréciation d'un ouvrage récemment paru ; et les controverses sur le mérite de l'ouvrage et le talent de l'auteur devenaient tout de suite passionnées. Ce fut l'époque où Lamennais donna, en librairie, son Essai sur l'indifférence en matière de religion, livre un peu indigeste, qui souleva chez les uns une grande admiration, de l'indignation chez les autres. De Broglie était indigné. Puis ce furent les Zeçons de philosophie du bon Laromiguière et les Recherches philosophiques de M. de Donald, le héros vengeur des ultra-royalistes, VEssai sur rÉlahlissement monarchique de Louis XVI, par Lemontey, et les Mémoires de Mme d'Epinay. Pas un de ces volumes étalés aux devantures des librairies ne passait inaperçu de ces esprits amoureux de libres discussions, recherchant avant tout la vérité.

Et les conversations des salons ne leur suffisaient pas. De loin, par correspondance, lorsqu'ils étaient séparés, ces amis se communiquaient leurs impressions, tout en narrant l'occupation de leurs journées et l'inclination de leurs pensées vers un sujet d'histoire. De Barante écrivait ses volumes sur les ducs de Bourgogne, et en Auvergne, oi^i il s'était réfugié, il était harcelé par ceux qui voulaient connaître les progrès de son travail et comment il envisageait les hommes dont il retraçait les passions. Sainte-Aulaire songeait, alors, à se choisir un sujet pour une étude qui ressemblerait à celle de Barante; et il consultait son ami sur l'époque de la Fronde. Il se résolut bientôt à s'en faire l'historien.

Dans les lettres insérées aux Mémoires de ce temps-là, celles écrites par les femmes ne restaient

point indifférentes à ces questions littéraires. En cette société de doctrinaires, elles prenaient part autant que leurs maris aux études de philosophie historique. Elles lisaient tous les bons livres, les anciens et les nouveaux, et les jugements qu'elles portaient sur leurs lectures sont marqués au même coin de raison et de finesse que ceux des hommes. Sur les pièces de théâtre, les avis de ces jeunes femmes étaient d'autant mieux fondés que la plupart remplissaient des rôles dans les pièces classiques, montées sur les petites scènes des salons, comédies de Molière ou de Beaumarchais, Tartufe et le Mariage de Figaro. Imprégnées de l'esprit de ces grands auteurs, elles se détachaient facilement des niaiseries débitées dans le monde. Elles les toléraient pourtant, car il fallait être de son temps, savoir la nouvelle du mariage de M. de Beauvau avec Mlle du Cayla, le refus du ministre d'admettre le jeune de Saint-Aignan à l'École polytechnique, parce que son père n'était point assez ministériel, les caquets touchant le bal donné par le maréchal Soult, en rivalité avec le maréchal Suchet et ceux concernant le dîner chez Talleyrand, et la destitution de M. de Bricogne, maître des requêtes, financier d'humeur belligérante ', et les remarques caustiques sur Mme de Villèle etMme Corbière, deux bourgeoises mal transplantées au milieu de la bonne société de Paris, et la vanité de Mme de Serre, la femme du ministre, si heureuse d'habiter un palais et l'outrecuidance orgueilleuse d'un vieux gentilhomme, revenu d'émigration, appelant Dieu, le gentilhomme d'en haut, et tant

1. M. de Bricogne avait perdu sa place comme il l'avait obtenue. Un mémoire qu'il publia en 1815 contre le système de M. de Corvetto lui avait ouvert les portes du Conseil d'Étal que lui ferma un autre mémoire contre le système du baron Louis.

d'autres sornettes, amusement des grands salons du faubourg Saint-Germain, qui faisait le leur quelquefois. C'était une détente avant de reprendre les causeries sérieuses et l'on riait de bon cœur du travers des sottes gens. L'esprit y faisait irruption en quelques traits malicieux, contre ceux mêmes qui rendaient visite à ces grandes dames. Tout doucement les plus piquantes ne cachaient point leur étonnement sur le maintien trop lâché de Villemain, son dépenaillemeni, disaient-elles, qui faisait craindre que chacun de ses membres ne se détachât de sa personne. Lanjuinais n'échappait pas davantage à ces anodines railleries. On se moquait de son incohérence, de sa façon de parler, tantôt très bas, et puis très haut, sautillant, à chaque parole, d'un bout de la chambre à l'autre, comme pour éviter une poursuite ; on se moquait de Guizot, petit homme sec, ne discourant que sur un ton tranchant et n'admettant aucune réplique. Un événement qui causa une curiosité très vive dans la haute société de Paris, fut le mariage du duc Decazes avec la fille aînée du comte de Sainte- Aulaire, issue de se^ premières noces avec Mlle de Soyecourt. Le roi avait sollicité la main de la jeune fille pour son favori, et en août 1818, le mariage fut accompli. En rentrant dans son cabinet, le matin, Louis XVIII trouva sur son passage son cher ministre et les parents des deux familles qui faisaient cortège au nouveau marié. Le prince laissa tomber sur cet entourage son regard protecteur. Il souriait ; il était heureux, disent les Mémoires du temps. Le soir, la ville et la cour vinrent défiler devant les deux époux, dans le rez-dechaussée du bel hôtel de Soyecourt, qui devait être désormais celui de la jeune duchesse Decazes. Le jardin attenant à l'hôtel était magnifique et don-

liait le plus grand air à cette manifestation mondaine ^ M. de Sainte-Aulaire n'en retira aucun avantage ; il resta simple député, gêné quelquefois par cette parenté avec le ministre, objet de l'aversion des plus fougueux royalistes. Ils la lui firent bien connaître, lors de l'assassinat du duc de Berry. Clausel de Coussergues, à la tribune de la Chambre des députés, accusa le ministre Decazes de trahison et demanda qu'il fût mis en jugement. D'autres allèrent plus loin et chargèrent sa conduite, de complicité avec l'assassin. M. de Sainte- Aulaire ne put garder plus longtemps son sangfroid, et montant à la tribune il jeta ces mots outrageants à Clausel de Coussergues: « Vous êtes un calomniateur. » Poursuivi d'une haine implacable par les courtisans, Decazes dut se retirer

1. Mémoires de la comtesse de Boic.ne (t. II, p. 283). — Sur M. Decazes. « M. Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se présenta comme louvrage du roi, non seulement socialement, mais politiquement. 11 feignit d'être son élève, bien plus que son ministre. II passait des heures à se faire endoctriner par lui. 11 apprenait sous son royal professeur, les langues anciennes aussi bien (jue les modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la littérature. L'élève était d'autant plus perspicace, qu'il savait, mieux que le maître, ce qu'on lui enseignait. Mais son étomiement de tout ce qu'on lai découvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais, et ne cédait qu'à la reconnaissance qu'il éprouvait. De son côté, le roi s'attachait chaque jour davantage à ce brillant écolier qui, à la fin de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son portefeuille ministériel, après avoir bien persuadé à Sa Majesté très chrétienne que d'EUe seule émanaient toutes les volontés. L'espèce de sentiment que le roi portait à M. Decazes s'exprimait par les appellations (juil lui donnait. 11 le nommait liabituellement « mon enfant », et les dernières années de sa faveur: « mon fils ». M. Decazes aurait peut-être supporté cette élévation, sans en avoir la tête trop tournée, s'il n'avait pas été excité par les imi)ertinences des coiu'lisans. Le besoin de rendre insolence pour insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et désobligeantes, (jui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait ».

du ministère, malgré les prières du roi qui le voulait garder.

Jamais ces fureurs du monde politique n'éteignirent, dans le salon de Mme de Sainte-Aulaire, les faveurs que Ion y accordait aux productions de l'esprit. M. de Ségur venait de publier deux volumes qui avaient pour titre : Galerie morale et politique, et son opinion, sur l'éducation à donner aux jeunes fils de la noblesse, trouvait beaucoup d'approbateurs, chez ceux qui, chaque soir, se groupaient autour de cette jeune maîtresse de maison. M. de Ségur blâmait les chefs de famille dont le zèle rétrograde se décelait, en éloignant leurs enfants des écoles publiques. « Ils craignent, disait-il, que les mots de liberté et d'égalité ne frappent ces jeunes cerveaux et qu'ils n'en déduisent le sens profond et patriotique. N'est-ce pas leur enlever aussi la notion exacte de la vie moderne ? » Un autre jour, on lisait la satire d'Emmanuel Dupaly contre les Ménades politiques, si nombreuses dans la compagnie des vieilles douairières de ce temps-là. Car on les connaissait toutes, ces intrigantes décrites d'une si belle façon par le poète :

De son zèle effréné savez-vous le secret ?

Elle espère à la Cour avoir le tabouret.

Et, certe, il ne fut point de faveur mieux acquise :

Elle a pleuré vingt ans son titre de marquise,

Signalé ses transports, aux dépens du bon ton,

Crié : « Vive Blucher », dansé chez Wellington,

Baisé quand il entra la botte d'Alexandre,

Et même désiré qu'il mit Paris en cendre.

Sur la bourgeoise Églé, <iui Icfface en appas,

La légitimité va lui rendre le pas.

Elle aura la harangue, en son fief de (Champagne,

Et le coup d'encensoir du curé de campagne.

Ouel plaisir, à la Cour, de traîner un manteau.

D'être à genoux, en chœur, sur un riche carreau !

De se faire escorter d'un laquais en livrée ! Qu'importe que la France à l'Anglais soit livrée ! Qu'importent notre sang, notre or et nos moissons ! L'orgueilleuse a repris ses brillants écussons.

C'était donc un honneur, avidement recherché, que d'être introduit, au milieu de cette société de jeunes femmes à qui rendaient hommage tant d'hommes distingués, poètes ou philosophes, portant en soi l'amour de la liberté et des doctrines spiritualistes. L'espérance féconde s'imposait alors à toutes les âmes et on fêtait l'homme qui l'exaltait en un lyrisme éblouissant. Jeune inconnu, cet homme, au nom aristocratique, Alphonse de Lamartine, de mine iière, de noble visage, chantait cette espérance comme une divine promesse. Il n'avait encore publié aucun livre. Ce qu'il avait écrit restait en feuillets; mais ceux qui avaient enlendules strophes douces et mélancoliques de sa jeune Muse, s'en montraient charmés. Si M. de Chateaubriand avait renouvelé la sonorité de la phrase française, ce nouveau venu, cet aède élégant, avait trouvé des accents poétiques d'une suavité incomparable. On se redisait le timbre mélodieux de sa voix, avec laquelle il annonçait la destinée certaine de la poésie. Lui, semblait l'incarner en sa personne. Jamais auteur n'avait poussé plus loin Ihorreur du calcul algébrique, tant prôné par l'Empire. II suffisait de l'entendre, et l'on se joignait à lui pour attaquer « les hommes géométriques qui avaient écrasé jadis les jeunes, sous la tyrannie de leur triomphe », ainsi que le disait le poète. On était heureux de démolir cette conviction, si fortement enracinée, que « la poésie était morte avec le spiritualisme dont elle était issue ». Caria liberté, à laquelle, en ces jeunes salons, on élevait un autel, procédait du

spiritualisme, et le spiritualisme, eu ces premières années de la Restauration, était bien vivant.

Un soir, autour de Mme de Sainte-Auiaire, fut réunie la plus brillante société de ses amis. Tout le parti des doctrinaires était là, disposé à entendre la lecture, faite par le poète lui-même, de ses Premières Méditations.

Et elles étaient bien nommées, ces rêveries où perçait l'enthousiasme d'une âme éprise d'idéal, oîi vibrait l'élan d'un jeune cœur déclinant ses espérances et ses déceptions. Pour le poète, cette soirée fut un triomphe. Il lut Y Isolement. L'aspiration de l'âme vers un séjour, plus heureux que celui de la terre, n'avait jamais été dénoncée avec une émotion plus profonde. Quels beaux accents!

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vrais objets dont, pour moi, le charme est envolé? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Et reprenant son chant d'espérance, le poète ensuite s'écriait :

Je ne demande rien à l'immense univers : Mais, peut-être, au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux. Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.

L'effet de cette poésie fut inoubliable. On était saisi par cette envolée mystique. Tout le dix-huitième siècle n'avait rien de comparable. Les plus belles odes de Lebrun et de Jean-13aptiste Rousseau étaient froides à C(jté de cette lumineuse et chaude description de lùme, appelant à elle un rayon de la

divinité. Les mémoires de cette époque rapportent l'enivrement, l'éblouissement, causés par ces mélodies où s'unissaient si harmonieusement la pensée et le rythme du vers. Brifaut écrit qu'après avoir entendu le jeune Lamartine, il eut voulu l'entendre encore, et qu'il recherchait toutes les occasions de le revoir et de le mieux connaître. Victor de Broglie inscrit, en ses Souvenirs, l'impression ineffable qui le subjugua, le soir de cette première lecture, devant Mme de Sainte-Aulaire. Ce fut une fête pour tous les esprits qu'attiraient les beautés littéraires.

Durant les mois de vacances, en ces temps nouveaux, on s'en allait aux eaux de Cauterets. La plupart des jeunes femmes de la même société s'y retrouvaient,et leurs journées se passaient fort agréablement. Mme de Sainte-Aulaire ne manquait pas cette villégiature, avec ses filles d'élégante beauté, amies de Mlles de Saint-Aignan dont on louait la grâce et la distinction. Villemain y arrivait ensuite, ainsi que quelques ofliciersde la vieille armée impériale. Et les petites coteries étaient tout de suite formées.

Cependant, les élections de 1828 amenèrent à la Chambre une majorité d'ultra-royalistcs. M. de Saint-Aulaire ne fut point renommé. Il se consola facilement de cet échec, en imitant Prosper de Barante : il s'adonna aux travaux littéraires, à la composition de son Histoire de la Fronde, qui devait le conduire à TAcadémie. Puis, avec sa famille, il voyagea; il s'arrêta d'abord chez son gendre, le duc Decazes, au château de la Grave, près de Bordeaux; ensuite traversant la France, il se dirigea vers la Suisse et l'Italie. Rentré à Paris, il se réfugiait souventavec sa femme et ses enfants.

MADAME DE SAiNTÉ-ÀULAtRÉ M'i

au château d'Etiolés, auprès de sa vieille mère qui y habitait. Là, jugeant les choses de la politique dont il ne pouvait s'abstraire, il écrivait à ses amis les impressions qu'il en ressentait; attaquant Villèle, se ralliant à Chateaubriand, libéral par ambition; parlant à de Barante ensuite des Mémoires de Fouché que l'on vendait en librairie ; laissant deviner, en ses lettres, qu'il n'était pas éloigné d'admettre les révélations qu'on y lisait contre Talleyrand, quoique le vieux diplomate fût de ses amis, et le reçût à son château de Valençay.

En 1825, il faillit avoir un duel avec Marbot. M. de Sainte-Aulaire avait été le témoin du général de Ségur qui s'était battu avec le général Gourgaud. Le premier avait publié une Histoire de la retraite de Russie, en 1812, et le général Gourgaud y avait répondu en termes si vifs que tous les deux vidèrent leur querelle sur le terrain. A la suite de ce duel, Marbot, l'un des témoins du général Gourgaud, se crut offensé par un regard de M. de Sainte- Aulaire qu'il avait jugé provoquant, et il voulait se battre avec lui. Mais on s'interposa entre ces deux nouveaux adversaires. Marbot reconnut son tort et demanda même à Sainte-Aulaire d'oublier ce coup de tête. De Ségur écrivit quelques jours après à Prosper de Barante... « Quelque bonne opinion que Lon puisse avoir de Sainte-Aulaire, il n'est pas possible de s'attendre à une action si noble, si généreuse, si ferme, ni à tant de délicatesse, et tout cela avec une raison parfaite. Il a répondu sans réflexion qu'il acceptait le combat qu'on lui proposait, mais non le titre de provocateur, ce qui ne conviendrait qu'à un duelliste, profession qu'il méprisait, mais qu'enfin, dans tous les cas, il acceptait le combat, et qu'aussitôt après mon affaire, il était prêta vider la sienne. Figurez-vous, mon cher

de Barante, que pendant les quatre ennuyeux jours qui ont suivi, non seulement Sainte-Aulaire m'a caché cette circonstance, mais qu'il a su empêcher tous mes amis de me l'apprendre, et pourtant nous étions en rapports constants. Je ne l'ai su que lorsque Séhastiani et d'autres avaient persuadé à Marhot qu'il était dans son tort... »

Dans ses voyages en Italie, il se déplaçait à petites journées, d'une ville à une autre, visitant les monuments, les grandes curiosités de la vieille terre italienne. De Zurich où il avait rejoint sa femme et ses filles, en partant de La Grave, il était descendu à Florence, regrettant peu Paris où les salons de ses amis étaient alors très délaissés. Mme de Catellan portait le deuil de son mari qui venait de mourir ; la duchesse de Plaisance était à Naples ; M. Mole malade et la duchesse de Broglie vivait en son château de Broglie. De Florence, il avait poursuivi sa route jusqu'à Rome; il y avait résidé deux mois; ensuite il était allé à Naples.

De Rome, il écrivait à de Barante, en décembre ]825: « Je crois qu'il n'y a pas de pays où les femmes aient plus de sagesse et les hommes plus de probité. Je ne prendrai pas les salons de Rome pour point d'observation; les grandes dames de tous les pays se ressemblent un peu. Il n'y a pas ici de bons ménages beaucoup plus qu'à Paris, mais il n'y en a pas moins, et les liaisons illégitimes ont, sans contredit, plus de sérieux et de durée. Elles sont souvent interrompues par des bouffées de dévotion, presque jamais par des coquetteries. Si nous parlons du peuple, il se rencontre ici une différence bien à l'avantage du pays. La prostitution n'y est point une industrie. Depuis un mois, je n'ai pas aperçu, dans les rues, une fille publique,

comme dans Paris, Londres, et pas un riiffiano^ comme à Milan, Venise... »

Mais, le même jour, Mme de Sainle-Aulaire prenait la plume et annotait la lettre de son mari:

« Si je n'avais pas un rhumatisme à la tête, écrivait-elle à de Barante, j'ajouterais une longue page à la lettre de M. de Sainte-Aulaire, pour réfuter toutes ses propositions. On ne peut dire assez de bien des ruines de Rome, ni assez de mal de la Rome vivante. Je voudrais pouvoir vous extraire les ordonnances de la semaine; elles détruiraient l'effet du parapluie dont personne n'a voulu'. Hier on a tué un homme dans la rue; aujourd'hui, quand j'ai questionné mon domestique de place, il ne se souvenait plus de ce dont je voulais lui parler. Les pénitents noirs, blancs et roses, remplissent les églises mais c'est pour y baiser les pieds des statues de Minerve et de Bacchus qu'on leur donne pour saint Pierre ou saint Paul. Les Italiennes se promènent sur le forum et n'interrompent pas leur caquetage pour regarder les ruines du Colysée. Enfin, je vous conseille bien aussi de venir à Rome, mais pour ne pas abuser de votre innocence, il faut vous conseiller, en même temps, d'y venir sans lettres de recommandation, sans y voir une âme parlante, de vous y loger derrière quelque beau tombeau, et surtout de ne jamais dîner, comme je l'ai fait, à côté d'un cardinal. Ne dites à personne que mon indignation surpasse mon admiration. J'ai trop peur du coup de couteau et un trop vif désir de revoir mes amis... »

1. Dans une de ses letlres à de Barante, M. de Sainte-Aulaire voulant lui donner une preuve de l'honnêteté des Romains, lui avait dit (^l'ayant laissé dans le coin d'un musée, un parapluie pendant une i^rande partie du jour, il l'avait retrouvé en sortant tel qu'il l'avait placé. Sa femme explique que le parapluie était vieux et tout déchiré.

La vie du comte, jusqu'en i83o, fut remplie par ses travaux littéraires et de nouveaux voyages. Mme de Sainte-Aulaire continuait à recevoir, en son salon, lesjeunes auteurs célèbres, les hommes éminents de la Chambre des députés : Manuel, toujours calme, au milieu des orages que soulevait son éloquence enflammée ; le général Foy, aussi éloquent que Manuel, et regrettant, chaque fois après son discours, les écarts de sa parole, s'arrachent de dépit, ainsi que l'écrivait Victor de Broglie, le peu de cheveux qui lui restaient sur la tète. Cette fin de la Restauration fut marquée, d'ailleurs, par de nombreux événements qui alimentaient les causeries du soir, autour de la table à thé des grandes dames. Ce fut la mort foudroyante^ le jour du Vendredi-Saint, dans l'église Saint-Thomas-d'Aquin, de Mathieu de Montmorency adorant le tombeau du Christ; la mort du vieux duc de Larochefoucauld, dont l'enterrement suscita le plus triste scandale, le cercueil du mort enlevé de force par la police aux élèves des Arts et Métiers de Châlons qui le voulaient porter, et culbuté dans le ruisseau de la rue, le cadavre échappé du cercueil et gisant dans la boue; puis l'enterrement de Talma sans aucune cérémonie religieuse, que le grand tragédien avait nettement proscrite pour ses obsèques; et la publication du poème de Lamartine : la Mort de Socraie, laissant un peu de désillusion à ses admirateurs; et la brochure de Montlosier: Mémoires à consulter; et le premier volume de V Histoire de l'Angleterre, de Guizot, et r//is/o/re de Bretagne, de Daru. C'était plus qu'il n'en fallait pour animer et stimuler l'esprit des jeunes femmes qui ne se laissaient point absorber par les modes de la toilette.

Lorsque la chute des Bourbons arriva, en i83o,

M. de Sainte-Aulaire était en Hollande. Il s'empressa de rentrer en France et descendit à Etioles, où s'était réfugiée toute sa famille. Cette révolution décida le noble écrivain, l'ancien député, à accepter les fonctions qui lui furent offertes parle nouveau gouvernement, par les membres influents du parti libéral, arrivés au pouvoir et aux honneurs. Il accepta de représenter la France à Rome, où il arriva comme ambassadeur avec sa jeune femme. Il y était envoyé pour y combattre, de concert avec les ambassadeurs des autres puissances de l'Europe, l'esprit révolutionnaire qui menaçait l'existence du pouvoir temporel du pape. A Rome, qu'il connaissait, il vécut heureux et s'y accoutuma si bien, qu'il y loua un jardin pour y venir échapper aux trop fréquentes visites importunes.

Je ne veux point allonger le récit des années vécues sous les Bourbons par les grandes dames que j'étudie. Néanmoins, afin de produire un relief plus accentué à l'égard de mes personnages, je puis ajouter qu'après l'ambassade de Rome, M. de Sainte-Aulaire obtint celle de Vienne, où, pendant le temps qu'il passa en cette grande capitale, la haute distinction de sa femme, la parfaite courtoisie de son caractère, son admirable urbanité, son élégance, le charme si varié de sa conversation, rendirent faciles à son mari les délicates fonctions qui incombent aux ambassadeurs. Il réussit, de prime-saut, au milieu de cette aristocratie viennoise, si noblement inspirée, si accueillante pour ceux qu'elle estime, si dédaigneuse pour ceux qui ne lui agréent pas; hospitalière, ouverte, intime, enfin, pour ceux dont les idées et les mœurs se rapprochent des siennes; hautaine avec les mal élevés, dont la morgue, inopportunément démontrée, les éloigne d'elle pour toujours. Là, surtout,

Mme de Sainte-Aulaire doubla l'influence de son mari, et réussit à faire, du salon de Tambassade française, un centre d'attraction où se fixait la confiance des grands seigneurs de la cour impériale ^.

Ce fut ensuite à Londres que le gouvernement du roi Louis-Philippe résolut d'employer l'entregent de son serviteur; et Mme de Sainte-Aulaire consentit à se déplacer. Les deux cours de Vienne et de Londres, au surplus, les deux sociétés de bonne compagnie y ont tant de similitude que le succès de ÎVL et de Mme de Sainte-Aulaire s'y affirma dès le premier jour.

L'âge, à la fin, talonna l'ambassadeur et lui fit souhaiter sa rentrée à Paris, afin de renouer sa vie de vieillard à celle de son âge mùr, afin de mettre, ainsi qu'il l'écrivait, un intervalle entre sa vie et sa mort. Et puis, il se rappelait ses triomphes oratoires, et l'ardeur de la politique intérieure de

1. Après le voyage des jeunes princes d'Orléans en Allemagne, à la recherche d'une fiancée, et l'heureuse conclusion de l'accord entre le jeune duc d'Orléans et la princesse de Mecklembourg-Schwérin,iM. de Sainte-Aulaire écrivait à Mme de Boigne, le 1" avril 1837 {Mémoires, t. IV, p. 175)... « Autre bonne afl'aire, c'est le mariage. Je puis vous répondre que le corps diplomatique en éprouve une joie sincère. Chacun me parle de la princesse Hélène, comme de la princesse la plus agréable et la plus distinguée de l'Allemagne. Vous m'écriviez, l'année dernière, que vous désiriez une petite princesse, bien chapilrable. Certes, les quartiers ne manquent pas. C'est, héraldiquement parlant, ce qu'il y a de plus grand au monde. M. de Metternich s'est placé très correctement. Il a blâmé, dans la conduite de l'affaire, tout ce qui était inspiré par nos ennemis. lia proclamé très haut que c'était avec le roi de Prusse qu'il se plaçait dans cette affaire; et, aussitôt qu'il en a été informé — ce qui, entre nous, a été assez tard — il a écrit à Berlin et à Schwérin, faisant acte de bonne volonté pour nous... Je pensais, depuis trois ans, qu'un mariage était le plus grand intérêt de la France. Le voilà fait et convenablement à mon sens. J'en attends de bons résultats... »

la France excitait ses désirs de parler encore à son pays, du haut de la tribune. « Je me sentais, écrivaitil, assez d'activité et de force physique pour fournir quelque campagne diplomatique, mais je réservais à mon pays ce qui me restait de santé et d'aptitude aux affaires. Je n'entendais pas renoncer entièrement à la politique. L'expérience que j'avais acquise, dans ma longue carrière diplomatique, me permettait d'espérer quelque influence à la Chambre des pairs, quand je reparaîtrais à la tribune dont je n'avais pas tout à fait perdu l'habitude. » L'Académie, ensuite, l'avait appelé parmi ses membres, après la mort du marquis de Pastoret, et il tenait à venir discuter au milieu d'eux, les intérêts de l'art, l'influence de la littérature sur les mœurs contemporaines. 11 possédait ce langage spécial des salons, fait de nuances et de réticences, cette toujours aimable causerie entre ceux mêmes dont l'opinion et les avis diffèrent, et qui dans une controverse savent garder cette liberté d'esprit, cette possession de soi qui permettent de ne jamais passionner un débat. En un mot, jusqu'à la fin de sa vie, il représenta dans la bonne société, la dignité du gentilhomme qui se respecte lui-même. Mais, hélas ! il prévoyait déjà tout ce que les intrigues absorbantes de la politique peuvent faire perdre à la noble culture des lettres... c< Ne pourrait-on pas craindre, écrivait-il, en son discours de réception à TAcadémie, que la famille intelligente ne se laisse entraîner dans le tourbillon des affaires; que les études tranquilles ne soient délaissées, et que les succès littéraires ne cessent d'être la première ambition des hommes de lettres ?... Les nobles joies, que l'échange des idées promet aux intelligences, ont perdu beaucoup de leur douceur, depuis qu'aux luttes courtoises des salons ont succédé les combats à outrance de la

tribune et de la presse. Sans se décourager de la vérité, quelques-uns trouvent que c'est la payer bien cher, que de lui sacrifier la paix de l'âme et la douceur des relations inolîensives. »

Qu'aurait-il dit du temps présent?

Mais, de cette « douceur des relations inolTensives »,ilne fut jamais dépourvu. La bienveillance si persuasive de Mme de Sainte-Aulaire sut toujours maintenir cette douceur, à son foyer et dans la société si brillante, qui ne cessait d'y affluer.

Lorsque le comte de Sainte-Aulaire mourut en 1854, il avait soixante-seize ans.

ALBERTINE DE STAËL, DUCHESSE DE BROGLIE D'après un portrait peint par Gérard en 18:20.

Aux passionnantes années de la Restauration, il y eut à Paris un salon où rayonna une jeune femme portant un nom doublement célèbre — celui de sa mère et celui de son mari ; — ce fut le salon de la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël. Malgré sa jeunesse, elle avait su, tout de suite, se distinguer au milieu des grandes dames qui attiraient chez elles les orateurs parlementaires, les hommes de science et d'imagination ; et, au rebours des plus respectées maîtresses de maison, elle usait de son nom, de son intelligence, de sa grâce, non pour le triomphe des passions et des rancunes qui dominaient alors la société de l'aristocratie, mais pour l'agrément des relations formées autour d'elle, entre les personnages les plus renommés de cette époque.

1. Bibliographie. — De Bapante, Souvenirs; Leltres de la duchesse de Broglie; de Broglie, Souvenirs; Guizot, Mémoires; Lettres de .Mme Bécamif.r ; Mlle de Chastenay, Mémoires; Méthodisme, brochure; Mme de Staël, Mémoires; Villemain, Souvenirs contemporains.

Elle s'était mariée, à dix-neuf ans, à Victor, duc de Broglie. Mme de Staël mourut une année à peine après cette union ; et, néanmoins, le salon de la jeune femme à Paris et le château de sa mère à Coppet ne perdirent aucun de leurs amis. Elle sut les retenir par la variété de sa conversation, par sa haute raison, par l'étendue de son instruction, qui ne déparait point celle du noble duc. Ces amis d'autrefois retrouvaient près d'elle le charme qui les avait séduits dans la glorieuse fille du ministre Necker.

Albertine de Staël était née en 1797. Les plus belles années de sa jeunesse s'écoulèrent en exil, à la suite de sa mère, toujours errante, pour échapper à la colère de Bonaparte. Elle avait assisté au désespoir de la grande proscrite regrettant le contact des hommes illustres, et leurs entretiens, et leurs hommages. En Suisse, dans cette grande bâtisse nommée le château de Coppet, dominant le petit village qui borde le lac, elle l'avait vue se promener à grands pas dans les longs corridors, maudissant la tyrannie qui la chassait de France. Et puis, à travers l'Europe, en Allemagne, elle avait fui avec elle, s'éloignant toujours des pas du conquérant dont le nom seul les faisait trembler. Quelles joies, quelles jouissances avait-elle pu goûter pendant ces déplacements éperdus, de ville en ville, jusqu'en Angleterre ? La vie de la duchesse de Broglie avait donc été sérieuse, sevrée des plaisirs des jeunes filles, pour qui les toilettes forment un attrait aussi grand que les danses. Ce ne fut qu'en France, revenant avec les Bourbons, que Mlle de Staël connut les fêtes joyeuses de l'adolescence. Elle était belle ; elle fut choyée, entourée par les jeunes gens des plus nobles salons, et

Mme de Staël comprit, à cette époque, en observant la mise élégante des amies de sa fille, qu'elle ne devait point négliger l'art de la toilette, et, tout entière à ses conceptions historiques, ne s'occuper que des distractions de l'esprit ou des variations de la politique. Elle accepta, dès ce moment, et sans légèreté, son rôle de mère, restant dans les bals jusqu'au départ des violons. Comme on admirait la beauté de la jeune Albertine, elle en eut de l'orgueil, ne la quittant point des yeux, jouissant de ce triomphe de jeunesse et de grâce, unanimement reconnues. Mlle de Chastenay rapporte, en ses Mémoires, qu'elle assistait, un jour, à une soirée où Mlle de Staël devait jouer de la harpe, accompagnée du cor de Frédéric. Auguste de Staël, bon musicien, tournait les pages du cahier de sa sœur, respirant à peine, impressionné du tableau que lui offrait la jeune exécutante, dont les beaux bras tiraient de l'instrument les accords les plus mélodieux. Mme de Staël, muette de bonheur, la bouche entr'ouverte par Témotion, suivait de ses yeux étincelants le jeu passionné de la musicienne, qui, ce jour-là, enthousiasma l'auditoire. Alors on vit, autour de la jeune fille, beaucoup de soupirants qui cherchèrent à se faire agréer. Pour la soustraire à la curiosité, ou à la médisance des salons, Mme de Staël se réfugia en son château de Saint-Ouen ; et c'est là que Victor de Broglie eut l'autorisation de venir faire sa cour.

Ils furent ainsi à l'abri de tous les caquets, car la haine des émigrés n'épargnait pas les deux fiancés. Les salons les plus rétrogrades accusaient le jeune duc de mésalliance, parce qu'il épousait la fdle d'un grand seigneur suédois, et, ce qui était pis, une protestante. Son oncle, Améd^c de Broglie, le taxait d'ingratitude, oublicjut, lui disait-il,

les démêlés du maréchal, en 1789, avec le ministre Necker. Quant à Mme de Staël, en ce monde égoïste et rancunier des aristocrates, non vengés des misères de leur émigration, on ne lui pardonnait pas ses intrigues politiques sous les gouvernements révolutionnaires, ses liaisons avec Benjamin Constant et avec Talleyrand. On oubliait qu'elle avait ameuté l'Europe, par ses voyages et ses écrits, contre la tyrannie impériale. Ses ouvrages philosophiques, ses romans, son éloge du suicide, lui avaient aliéné la partie respectable de la haute société.

Dès lors, le choix d'un fiancé s'était compliqué de nombreux obstacles. 11 fallait qu'il plût à sa fille, et qu'ensuite il n y eût point un antagonisme constant sur les principes des deux familles qui allaient être unies. Mais le jeune duc avait perdu son père, mort sur l'échafaud de la Révolution ; comme il n'avait que neuf ans à ce moment-là, il fut élevé par le second mari de sa mère, le marquis d'Argenson, esprit libéral et cultivé, dont il avait adopté les convictions. 11 était libéral. D'ailleurs, il était connu depuis son enfance par Mme de Staël, l'amie de sa mère, et ces projets d'union entre les deux jeunes gens ne subirent, pour toutes ces raisons, aucun arrêt. Les conditions du mariage et du contrat furent réglées avant le départ de Mme de Staël et de sa fille pour l'Italie, où devaient être célébrées les noces. Les garçons, issus du mariage, seraient catholiques comme leur père ; les filles, protestantes comme leur mère. Enfin — nouvel attrait pour cette mère future — Victor de Broglie n'aimait pas Bonaparte, sans pousser aussi loin que la vaillante Genevoise ses répulsions pour l'homme de guerre. 11 n'avait jamais été attaché à aucun état-major, malgré son grand nom militaire,

le marquis d'Argenson ayant fait valoir la faiblesse des yeux de son pupille. Ce que Bonaparte, un jour, au Conseil d'État, dont ce fils de haute noblesse faisait partie comme auditeur, avait reproché vivement au petit fonctionnaire. Et ce fut cerlainement une cause, ajoutée aux autres, de Téloignement que le jeune duc éprouvait pour le conquérant.

Mlle Albertine de Staël avait pour amie Sophie de Barante, qui devint plus tard Mme Anisson- Duperron. Ouelques-unes de ses lettres à cette amie, avant son départ pour l'Italie, indiquent un esprit encore peu formé, surexcité seulement par l'inconnu du voyage. De son fiancé, elle ne parle nullement. Elle n'a point d'autres désirs, d'autres émotions, d'autres joies prévues que celle de Corinne du roman de sa mère. C'est avant tout de l'Italie, terre maternelle des arts, dont rêve son imagination. Il n'est rien, en ces premières lettres, que des phrases banales, sans aucun indice des préoccupations religieuses qui, dans la suite, absorbèrent son esprit. Il serait difficile, à la lecture de ces compositions épistolaires, de prévoir le sens philosophique, le jugement vigoureux, l'amour de la liberté, qu'elle manifesta si éloquemment lorsqu'elle fut mêlée au mouvement politique et littéraire de cette époque. Telle était celle que le jeune duc allait rejoindre en Italie pour lui donner son nom.

Il partit en compagnie d'Auguste de Staël, qui le fit stationner à Genève, pour le présenter aux hommes les plus considérables de ce pays. C'étaient le pasteur Dumont, jadis l'ami de Mirabeau ; le savant Pictet, l'historien Sismondi dont il fit ensuite sa sociéli; à Coppet. Ce qu'il raconte, en ses Souvenirs^ de son mariage, qui eut lieu devant un pas-

teur irlandais et un prêtre catholique, tient en deux lignes. C'est la mention du présent que lui fît, à Pise, sa jeune femme, d'une petite bible anglaise, à l'heure où ils avaient été mariés. Pise, 20 féorier 1816, midi, casa Roncioni. Et ce simple fait l'attendrit lorsqu'il en parle en ses mémoires. Sa femme était morte depuis longtemps, mais cette petite bible, sous sa main, lui rappelait une affection perdue, un dévouement et une admiration profonde qu'il regrettait toujours.

Leur retour à Coppet fut charmant. Ils suivaient Mme de Staël, s'arrêtant avec elle dans les villes italiennes qui se trouvaient sur leur route. En ses récits, le narrateur trace, dune plume légère et souvent caustique, le portrait des personnes et l'image des choses qu'il voyait. Ce furent Pescia et Pise, ville triste et sévère, et Lucques, où la princesse Elisa, sœur de Napoléon, avait laissé un palais copié sur celui deCompiègne. Ce fut ensuite Florence, où vivait la comtesse Albany, veuve du dernier des Stuarts, veuve du poète Alfieri, sans l'avoir jamais épousé, et, en ce temps-là, amie intime d'un peintre français, nommé Fabre. Chez elle se réunissaient tous les jours, de 3 àoheures, les amies de la grande dame, patriciennes florentines. Mais on y jasait, on y caquetait plus qu'on ne s'y livrait à une causerie élégante ou savante. L'écrivain ajoute, en effet, que, malgré ses hautes alliances et ses amitiés illustres, la comtesse avait conservé les besoins d'une nature vulgaire. C'était une véritable commère tenant, avec ses amies, boutique de médisances. Deux autres personnes à Florence les accueillirent avec une courtoisie recherchée, deux jeunes femmes d'une grande beauté, Mme Durazzo et Mme Brignole, qui se transfor-

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mèrent en Parisiennes par la longueur des séjours qu'elles firent en France. Victor de Broglie rappelle que Mme de Brignole avait une fille, alors une enfant, la petite Marineile^ devenue duchesse de Galliera. Comme les Bourbons en France, le grandduc avait été restauré en Toscane, et le voyageur nous dépeint ce prince, petit homme doux, modeste, timide, embarrassé, mais très instruit, très versé dans la littérature dramatique de l'Europe ; très fier surtout de sa bibliothèque, d'une rare composition, qu'il laissait visiter, sans tolérer que l'on y touchât.

Après Florence, ils visitèrent Bologne et s'arrêtèrent à Milan, où Mme de Staël admit, dans le salon de son auberge, les hommes distingués de l'Italie qu'elle connaissait, le poète Monti, le libéral Gonfalonieri, que l'Autriche enferma dans les cachots de Spielberg. Le nom de la célèbre Genevoise attirait une foule de visiteurs. Son salon ne désemplissait pas.

Ils arrivèrent enfin à Coppet, ayant franchi le Simplon,ety passèrent l'été de cette année pendant laquelle ils reçurent lord Byron, et M. de Stein, et le général Laharpe et un jeune Italien, avocat de Bologne, qui devait être un jour un professeur français fort apprécié, M. Rossi. Ils ne rentrèrent tous à Paris qu'au mois d'octobre.

Mais le salon des deux mariés n'était toujours que le salon de Mme de Staël. La jeune duchesse ne se démontra, ne conquit sa supériorité, qu'après la mort de sa mère, en 1817.

Son salon ne ressembla à aucun autre. Elle y reçut les hommes de l'opposition libérale, ceux que l'on ne rencontrait groupes que chez elle, près de son mari, qui s'était créé à la Chambre des pairs, comme duc héréditaire, une situation prépondé-

rante par l'ardeur de ses convictions et son talent oratoire. Quant à elle, par son aménité, sa bienveillante courtoisie, le charme de jeunesse auquel tout homme ne sait pas résister, elle tempérait ce que le caractère du jeune duc montrait de trop âpre, de trop absolu, de trop « sauvage », comme il l'avoue lui-même. Elle lui attirait des amis, car il n'en recherchait pas, vivant enfermé en ses conceptions philosophiques, ne cédant jamais rien sur ce qu'il avait admis en ses longues méditations, travaillant lentement et s'attachant de toutes ses forces à ses propres pensées.

Sans doute ainsi, on rallie des partisans ou des adeptes, on impose sa doctrine, et dans le salon de sa femme, les familiers se sentaient emportés vers une opinion généreuse, très différente de celles qui avaient cours dans les coteries dominantes du moment.

Il y eut deux camps tout de suite en ce salon. Le premier où Ton voyait ensemble les débris de la société de Mme de Staël, c'est-à-dire La Fayette, Benjamin Constant, Mathieu de Montmorency, le comte de Montlosier et de Custine ; le second, plus jeune et plus ardent, composé des sages du parti doctrinaire ou libéral, Royer-Collard, de Serre, Camille Jordan, Beugnot et Guizot, et de ceux aussi qui semblaient plus aventureux, tels que Charles de Rémusat, Germain, un ancien souspréfet de l'Empire, et de Barante. D'autres venaient se mêler quelquefois à cette pléiade d'hommes politiques : les ministres d'alors. Mole et Decazes, même ceux qui avaient servi l'Empire, de Bassano,

et Regnaultde Saint-Jean-d'Angély. C'est pourquoi ce descendant de haute noblesse, parmi les ultras, avait la réputation d'un jacobin, que Ton ne voyait d'ailleurs jamais à la cour et dans la suite des princes; le seul qui, dans la Chambre des pairs, n'avait aucune décoration à sa boutonnière.

Bien jeune encore, la duchesse ne partageaitque timidement la conversation de tous ces hommes de parti. Ceux vers qui elle allait de préférence, et sur qui elle devait plus tard exercer son influence, étaient Guizot, remarqué pour son ardeur philosophique, sa hauteur de vues et la variété de ses connaissances, et puis de Barante dont elle admira toujours le talent d'historien, et Charles de Rémusat, dont l'esprit pétulant et narquois excitait des saillies hilarantes. Après la publication des £'ssa/s sur rhisioire de France de Guizot, elle écrit à de Barante :

« Conçoit-on un gouvernement qui se voit obligé de défendre qu'on parle à la jeunesse un pareil langage? Platon a bien raison de dire : il n'est pas de plus grand malheur que de haïr la raison. »

En ces premières années de restauration où les haines étaient si vives, les fureurs politiques presque féroces, où les plus jolies femmes, écrit-elle, (( allaient faire leurs grâces devant les vieux députés à lunettes d'or », les amitiés par sympathie partagée étaient plus fortes, plus durables, plus consolantes aussi. On se recherchait pour exprimer son dégoût des hommes, son horreur des choses dont les triomphateurs s^emparaient comme d'un bien conquis, comme d'un butin de victoire. Ces mots dé dégoût reviennent souvent dans les lettres de la jeune duchesse lorsqu'elle juge les faits du jour, les actes de la diplomatie bourbo-

nienne. Elle rapporte, en frémissant, une réponse de la princesse d'Hénin, qui lui avait demandé si son mari, à la Chambre des pairs, ne condamnerait point à mort Louvel, l'assassin du duc de Berry.

— Mon mari, lui avait-elle dit, ne condamnera qu'après avoir entendu l'accusé.

— Oh! ne dites pas cela; ne le répétez nulle part, lui répondit, tout de suite, la grande dame, attachée au parti des royalistes extrêmes, vous seriez désavouée par tout le monde!

A mesure que les années se suivent, on constate qu'en elle le sérieux l'emporte sur le futile. Au début de son mariage, après la mort de sa mère, lorsque, privée de celle qu'elle aimait tant, elle sent une plus grande solitude autour d'elle, et que, séparée de son mari en ses pratiques religieuses, elle retombe sur elle-même, sur ses pensées, sur ses songeries, elle cherche à comprimer les agitations de son âme par une croyance plus certaine dans la divinité du Christ. Quoi qu'elle dise, elle a toujours un abîme dans le cœur. Sa mère, c'était au sujet de l'amour ; elle, c'est au sujet de la religion. Alors, elle s'attache à la lecture de l'Évangile, car elle n'est jamais contente d'ellemême, surtout lorsqu'elle s'est comparée à des personnes pieuses. Elle est découragée, triste, inquiète; elle voudrait s'affranchir de sa dépouille mortelle ; elle se méprise ; elle s'efforce, par ses lectures, de calmer cette soif de vérité qui la dévore. Elle médite sur Kant avec son mari, elle s'absorbe en des études de métaphysique ; elle lit Pascal qu'elle trouve sublime, Vauvenargues qui l'enchante, et Cousin, et Jouffroy, et tous les philosophes de son époque. Par hasard, Erskine, le

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grand orateur anglais qu'elle devait traduire un jour, passe à Coppet, et la conversation et les sentiments religieux de l'étranger lui causent une douceur ineffable en l'esprit :

a J'ai trouvé en lui, écrit-elle, cette rectitude morale des Anglais, avec une teinte de mysticisme allemand. Il m'a fait mieux sentir le christianisme que personne. Je vois bien que tout se trouve là. »

Mais bientôt, le trouble de son âme recommence ; elle ne l'apaise par aucunes raisons, ni même par celles que d'autres acceptent d'une haute autorité religieuse. Elle reconnaît, à vrai dire, qu'en invoquant contre le désarroi de la pensée, contre l'erreur soupçonnée, l'autorité d'un chef, on peut acquérir la tranquillité intérieure ; mais est-ce une tranquillité immuable? Le doute ne peut-il pas survenir et ravager la conscience ? Ne vaut-il pas mieux chercher soi-même le repos de l'esprit aux sources de la vérité, dans l'Evangile? Elle y revient sans cesse.

« L'autorité, écrit-elle à de Barante, ne peut m'apprendrequej'ai besoin de pardon et de secours ; elle peut me faire répéter des paroles, mais me faire sentir ma misère morale, cette corruption intérieure qui me conduit aux pieds d'un Sauveur, qui mefaitm'écrier comme saint Pierre : Se/^newr à qui irai-je? Toi seul as les paroles de la vie éternelle, c'est ce qu'aucun enseignement ne peut faire. »

Le mouvement des jeunes esprits, en ces premières années de liberté politique, se manifestait inquiétant en elle sur les choses religieuses. Elle aurait voulu une certitude qu'elle n'avait pas, une

36i GRANDES DAMES DU XIX^ SIECLE

vision plus nette, plus claire, de la vie immortelle, qui ne se détachait qu'obscure en sa pensée. Quelque chose lui manque qu'elle ne saurait dire, et qui est la foi catholique.

« Je sens, écrit-elle encore, comme l'impossibilité absolue du bonheur ici-bas ; il me semble voir toutes choses se décolorer. Après cela, il y a une source oîi je me ranime et qui vivifie même les moindres objets de la terre, qui rend des couleurs brillantes à tout ce qui m'entoure. Cette source, c'est Dieu, révélé à moi dans l'Évangile ; c'est Dieu, dans son immense amour et dans sa sainteté parfaite. »

Les gens qu'elle voit, en ces années de doute, lui paraissent trop superficiels, et les femmes de la société l'ennuient. Et elle continue, d'une façon passionnée, la lecture du livre saint où elle poursuit la paix intérieure par l'enthousiasme de l'Ame. Elle est tellement obsédée de cette lecture qu'elle la recommande sans manquer à ses amis, à de Barante, notamment qu'elle sait être religieux, mais point pratiquant, et quelle voudrait amènera un état d'àme pieux.

« Oui vous empêcherait, lui écrit-elle, de prendre ce que votre cœur apprécie et aime dans cette religion (la religion catholique) en laissant de côté tout le reste? Si le reste est vrai, vous y serez amené naturellement en suivant ce que vous croyez maintenant. S'il ne Test pas, vous vous en éloignerez toujours plus, et vous serez plus que compensé par la conviction intérieure. »

Certes, le raisonnement est spécieux, mais c'est le début du protestantisme que de Barante

repoussait, et, d'ailleurs, elle avoue que la foi sincère, ardente, sans restriction, ne s'acquiert que par le secours de Dieu. Elle ne croit pas au mérite des œuvres.

A ce degré d'exaltation religieuse, elle songe à faire des prosélytes. Lorsqu'elle écrit à Mme de Castellane, elle lui recommande, comme à de Barante, les lectures édifiantes. Elle la détourne ensuite d'écrire un roman, confidence échappée à son amie.

« Elevez vos enfants, n'écrivez pas un roman, occupation malsaine. Vous ne sauriez que vous peindre vous-même. »

Son frère, Auguste de Staël, est, comme elle, assidu lecteur de l'Évangile. Il a son domicile fixé à Coppet, et l'on peut se figurer ce que devait être ce château, tout entier pénétré de cet esprit de méthodisme dont s'inspiraient le frère et la sœur. Après la mort du frère, on découvrit en sa chambre une Bible tout entière bâtonnée de coups de crayon et couverte des réllexions du puritain. Elle raconte donc avec plaisir à ses amies qu'un dimanche un pasteur est venu de Lausanne pour la célébration du culte, et les assistants du château étaient assis en silence autour de lui, dans la grande salle à manger, qui avait, en celte circonstance, l'aspect d'un temple.

Elle saisit, au surplus, toutes les occasions de rappeler la grandeur de Dieu, sa puissance et sa force. En traversant le Saint-Gothard, la hauteur du mont, sa masse imposante, ses sites sauvages attestent pour elle la sublimité et la magnificence de l'Être divin. De même, à l'enterrement du général Foy, dont elle apprend la mort, étant à Coppet. Elle fait remarquer la divergence étonnante qui existe entre cette manifestation émue d'une foule

de cent mille hommes, qui suivent le cercueil avec le respect de la mort, et cette volonté de cette même foule de s'arrêter au seuil d'une tombe, de s'attacher au monde, « qui croule, dit-elle, en poussière devant les yeux ». Elle voit bien qu'au fond la croyance en une survie n'est point éteinte dans les âmes, et elle s'indigne de cette indifférence. Aussi bien, les œuvres de Chateaubriand, telles que le Génie du christianisme, tout en mots, tout en images, et jadis critiqué par sa mère, lui sont antipathiques. Elle qualifie le livre de production d'un danseur de corde: mots un peu vifs, et cependant qui ne détonnent point sous sa plume de puritaine. Elle admire Guizot, au contraire ; elle l'aime, car il a su se créer à loisir, en se repliant sur soi-même, une vie d'isolement, où sa puissance de penser existe tout entière, sans distraction. Elle connaît de lui une belle méditation sur « l'immortalité de l'âme » . « L'esprit du philosophe s'agite, écrit-elle, pour fortifier sa certitude. »

En cette habitude de penser, de prier, de s'observer, de ne se trouver point assez parfaite devant Dieu, on pourrait croire qu'autour d'elle-même elle ne supportait aucun de ceux qui n'avaient point des sentiments pareils. On se tromperait en la jugeant ainsi. Guizot, qui fut son ami, un des familiers de sa maison, le mieux accueilli, le plus vénéré, atteste qu'elle était habile à se dominer devant les indifférents et, au milieu de la société qui venait chez elle, à ne laisser rien paraître de ses intimes inquiétudes, de ses pressantes aspirations vers la vérité religieuse. Son esprit gardait son indépendance, mais elle savait en tempérer les ardeurs et exprimer son opinion avec calme, avec douceur, avec une recherche de courtoisie qui

n'offensait personne. Revenant de Suisse à Paris, sortie de sa solitude et se mêlant au tourbillon des salons, coudoyant les ultras qu'elle rencontrait chez ses amies, elle se renfermait dans une tenue discrète, se taisait quand elle aurait pu fulminer et s'emporter contre les entreprises des hommes les plus rétrogrades :

« Nous avions à cette époque, écrit Guizoten ses Mémoires, mes amis et moi, un grand privilège. Nous trouvions dans notre cercle propre et intime ce charme social que le monde parisien ne possédait plus. C'était surtout chez le duc de Broglie que nous nous réunissions. Quand elle n'aurait pas eu l'attrait de tous les souvenirs attachés à son nom, la duchesse de Broglie aurait suffi par ellemême, et à elle seule, pour attirer et fixer autour d'elle la société la plus exigeante et la plus choisie. Grande et charmante nature, en qui s'unissaient, par le plus facile accord, la vertu et la grAce, la dignité et l'abandon, l'élégante richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'âme, les plus beaux dons de Dieu, reçus et possédés avec autant de scrupule et de modestie que si elle eût toujours été au moment de lui rendre compte de l'usage qu'elle en avait fait. Quand je sortais de mon propre intérieur, c'était dans sa société que j'allais chercher ces jouissances du libre mouvement des idées et de la sympathie morale, qui reposent l'âme des travaux et des tristesses de la vie, sans mollesse, ni mauvaise distraction. »

Certes, la guerre d'Espagne contre les libéraux, cette guerre que, seuls, voulaient en France les

dévots, les prêtres, les moines et les confesseurs, ainsi qu'elle l'écrivait, la révolte des Grecs contre les Turcs, oppresseurs et tyrans, soulevaient son âme de colère contre la guerre et d'enthousiasme pour les révoltés. Elle déplorait secrètement la mort de Riego ^ en Espagne ; elle stigmatisait, de mots cruels, la politique des Anglais, cettepolitique hypocrite et mercantile qui les poussait à abandonner les Grecs, petit peuple héroïque qui ne voulait point mourir, et dont elle admirait la résistance indéfinie. Ce n'était pas, d'ailleurs, le gouvernement des Bourbons seul qu'elle blâmait, c'était celui de l'Europe entière, celui des monarchies absolues, qu'elle traitait de monarchies lillipuliennes^ arrogantes envers les faibles, pusillanimes devant les forts. Et ce qui la contristait était de savoir que guerre en Espagne el politique envers les Grecs avaient, pour suppôt en France, Mathieu de Montmorency, l'ancien ami de sa mère, celui qui, jadis, s'était associé aux anathèmes de la célèbre Genevoise contre la tyrannie impériale. En ce désarroi, elle se consolait néanmoins à la pensée que sa mère n'aurait pas eu la douleur d'assister à cette évolution honteuse, à cet abandon de la liberté par ceux qui l'avaient le plus hautement revendiquée.

« Si la liberté, écrivait-elle, était une fantaisie de quelques hommes de notre temps, je pourrais croire que les hommes 'ne s'en soucient pas et qu'il faut y renoncer ; mais comme elle est ce qu'il Y a de plus noble sur la terre, ce qu'ont aimé toutes les âmes généreuses et tous les esprits éclairés de tous les temps, ses revers d'aujourd'hui ne changent rien à ma croyance. »

1. Riego, l'auteur de la révolution espagnole de 1820. Livré à Ferdinand VII, il fut mis à mort le 5 novembre 1823.

Malgré ses réserves et son tact, il transpirait pourtant quelques-unes de ses paroles dans les salons, car Mme de Nansouty, une amie des ultras, une héroïne de la société de Mme de la Briche, aveuglément inféodée à leurs doctrines, à leurs idées, à leurs revendications, Mme de Nansouty lui conseillait, en lui écrivant, de ne plus s'occuper autant de politique, ce qui nuisait à sa parfaite considération. Jalousie, peut-être, envers cette jeune femme brillante, entourée d'hommages !

L'assassinat du duc de Berry par Louvel avait été, au surplus, le ferment qui avait ravivé les haines politiques prêtes à s'éteindre. Avant ce tragique événement, la société polie se récréait entre soi, avec abandon. La jeune duchesse prenait sa part des plaisirs, comme il convenait. Le coup de poignard de Louvel rétablit toutes les divisions intestines de la cour. Les plus violents étaient aveuglesdans leurs passions etn'acceptaient aucune raison. Decazes, le ministre et le favori du roi Louis XVIH, passait, aux yeux des ultras, pour l'inspirateur de l'assassinat du jeune prince; et si on défendait Decazes, si on se portait garant pour lui contre cette accusation saugrenue et insoutenable devant le bon sens, on accusait la femme qui parlait de l'avoir eu pour amant. La réaction était si absolue si triomphante, que, en Suisse même, cetteréaction,qui envahissaitl'Europe, avait obtenu de la petite république l'expulsion d'infortunés musiciens, jadis jacobins, mais qui, depuis trente ans, vivaient en paix et ne savaient plus ce que c'était que d'être jacobin. Aussi bien, le duc de Broglie, toujours impassible et grave, au milieu de cette exaspération des consciences royalistes, lui, tout occupé de ses études philosophiques,

disait : « Ce qui est terrible, c'est de faire comprendre une question politique à ces vieilles tètes. »

Pendant ce temps, l'armée française avait glorieusement accompli sa mission en Espagne. Le duc d'Angoulème, qui avait commandé l'armée, refusa, en revenant en France, les ovations et les honneurs du triomphe. Mais aux soldats qui s'étaient dévoués pour le maintien des moines qu'ils pendaient dix ans auparavant, il fallait des récompenses, jeux, danses, libations. En décembre 1828, la duchesse écrivait à ce sujet :

« Nous sommes encore dans les fêtes jusqu'au cou. On jette partout du pain et de la viande à dévorer à ce malheureux peuple, et pendant un jour au moins, on a la douce illusion de le voir parfaitement semblable à des bêtes à quatre pattes et n'ayant plus rien de ces chiens de peuples civilisés^ comme le disait Richelieu, le ministre de Louis XVIII... Tout cela ne fait plus rien à personne. Qu'on tue les gens, qu'on jleur donne des saucisses à manger, qu'on les renvoie, qu'on les fasse danser, cela ne nous sort pas de notre indifférence. »

Pensée amère ; irrésistible élan de son âme vers un idéal très élevé qu'elle poursuivait sans cesse, et dont elle indiquait ainsi l'absence parmi le peuple, qu'elle eût voulu conquis à de plus nobles jouissances.

C'était justement cette noblesse, cette marque d'un caractère indépendant, généreux et fier, qui lui donnaient une influence reconnue sur les hommes remarquables dont se })euplait son salon. Et le jugement qu'elle portait sur eux dans ses lettres,

La îîuchesse dé broglie 371

cette appréciation que nous trouvons justifiée par la suite des événements, font de cette correspondance un monument précieux. Sans vouloir user de raillerie, rien qu'en signalant un fait vrai, un fait entre beaucoup d'autres, elle nous dépeint, d'une façon vivante^, énergique et plaisante, l'homme dont elle parle.

Le nom de Hoyer-Collard, par exemple, revient souvent sous sa plume dans ses causeries avec ses amis; et, en les lisant, on aperçoit bien, devant soi, la figure de ce philosophe orgueilleux, rigide comme une barre, jamais content de rien, désapprouvant toutes choses, sans y apporter aucun palliatif; esprit dénigrant, ne voulant rien entreprendre, dans la crainte de se compromettre et de perdre la moindre parcelle de son prestige. Au surplus, toujours doutant, ne se fixant à aucune résolution, il se drapait, immuable dans sa dignité, dont il avait un orgueil démesuré, et, afin de la maintenir sans diminution, sans atteinte, il esquivait toute discussion par laquelle il l'eût compromise. Il avait donc peu d'amis. Et Guizot, philosophe aussi raide et peut-être aussi orgueilleux que lui, mais plus accessible aux nécessités de la vie politique et sociale, ne le pouvait supporter. En retour, Royer-Collard avait le petit huguenot en déplaisance, laquelle se changea plus tard en antipathie, après la chute des Bourbons, sans doute parce que le nom de Guizot émergeait de la foule et que le sien, Royer-Collard, s'abîmait dans l'oubli et l'indifférence.

De Serre, de môme; elle admire son éloquence, l'envergure croissante de sa politique; elle le vénère pour son culte envers la liberté; lorsqu'elle en parle, il nous semble le voir à la tribune, de manières rudes, les yeux timides, s'enflammant

d'énergie et d'acuité, pendant qu'il discute les grandes questions soumises au gouvernement. Elle loue ses discours, de composition claire, méthodique, de logique simple, que l'esprit le plus rétif peut concevoir; elle note l'émotion qui l'envahit, dès que le sujet traité le passionne; et tout vibrant d'éloquence, remué jusqu'au fond des entrailles, elle nous dit que le visage et les mains de l'orateur s'injectent de bile et deviennent jaunes. Ah ! certes, voilà bien de Serre, dont l'image s'épanouit devant nous.

Et Laine, d'une laideur toute démonstrative; laideur pourtant qui s'amoindrit, qui s'efface, qui se transforme en beauté, au cours d'une discussion d'intérêt puissant. Ainsi, ces portraits naissent, grossissent, s'étalent, se précisent, se fixent en relief sur la page qu'elle remplit. Ils s'échappent de ses impressions, de ses souvenirs, tantôt sympathiques, tantôt répulsifs; se colorent ou s'obscurcissent.

Dès lors, nous connaissons bien le personnage. Villemain ne lui plaît guère. Elle en parle rarement, si ce n'est pour critiquer son dépenaillement ei son air de roture. Elle ne manque donc pas, étant à Cauterets, en même temps que lui et le duc de Lévis, de rappeler cette observation, sinon méchante, au moins naïve du duc qui lui disait à elle : « Comment un roturier peut-il être si aimable? » Ouelle malice en ce petit rapport !

Gpusin, ensuite, lui apparaît comme un philosophe mystique et grave dont le talent provoque plus d'enivrement que de conviction sur l'auditoire.

La Bourdonnaye, ce chef des ultras, compagnon de lutte de Donald, a, nous dit-elle, de la force, de la verve, de l'indépendance, mais il a aussi une grosse voix peu élégante. Correctif qui rabaisse tout de suite le personnage.

Quanta Mole, elle nous le décrit envahi d'une tristesse insurmontable, dégoûté des hommes, dégoûté de tout, ne rêvant qu'à une retraite sévère en son château de Champlàtreux.

Lanjuinais est le plus maltraité, et sans doute avec justice. S'il est ferme comme un roc, il est enraciné en des théories si confuses qu'il a peine à les faire comprendre; sautant, d'ailleurs, d'une idée à une autre, sans transition, et ne suivant jamais l'unité de son discours.

Mais avec sympathie elle s'arrête sur la personne de Manuel, le député blond du Midi, de figure agréable, avec un air doux et sans caractère bien déterminé. Toutefois, ajoute-t-elle aussitôt, cette physionomie, de prime abord insignifiante, prend une expression énergique à la tribune, s'il est attaqué, s'il est contrecarré. « Oiseau de tempête », il conserve le plus grand calme au milieu des orages les plus troublants d'une discussion parlementaire. Et comme Manuel avait été frappé d'expulsion de la Chambre; que le sergent de la garde nationale, Mercier, passementier rue Saint-Denis, avait refusé d'obéir aux ordres des questeurs et d'employer la force contre le député, Mme de Broglie et ses amies, pour féliciter le sergent et lui serrer la main, s'étaient rendues à la boutique du commerçant et lui avaient acheté quelques menus objets de toilette. Ensuite, elles avaient fait visite à Manuel, dans la petite chambre du poète Déranger, chez qui il s'était retiré.

Fille de Mme de Staël, femme du noble duc, plus attachée à ses études philosophiques qu'aux intrigues parmi les pairs, avec la beauté de la jeunesse, beauté qui n'a besoin d'aucun autre attrait pour être admirée, elle pratiquait les vertus les plus

respectables de l'épouse et de la mère, soutenues par les principes les plus droits et les plus élevés en religion; et toutes ces qualités réunies forçaient la jalousie et le dénigrement à se taire devant elle. Hyde de Neuville, si intransigeant qu'il fût en politique rétrograde, ami des la Trémoïlle, des Rohan,desd'Aguesseau, reconnaît, en sesAfe'mo/res, l'influence de la duchesse dans le monde. Cette influence devint encore plus grande, lorsque son mari rompit avec les doctrinaires, divisés et hostiles entre eux, lorsqu'il se résigna enfin à une politique indépendante de toute coterie, se fiant à son talent pour le triomphe de ses idées. Déjà, ses discours sur le droit d'aînesse, sur la liberté de la presse, sur le jury, avaient donné une grande autorité à sa personne parmi ses collègues. Et cette renommée vint augmenter le prestige déjà conquis par sa femme. Cependant, môme alors, dîner chez elle, c'était quelquefois se compromettre : témoin ce récit, fait par la duchesse, d'un dîner où se trouvaient, coude à coude, La Fayette et Talleyrand. Manuel venait d'être expulsé de la Chambre des députés...

(( M. de Talleyrand, dit-elle, ne prit pas grande part à la conversation. Il parla peu dans la conversation générale, ne s'exprima que par saccades. Le dîner ne présentait pas une grande harmonie. Foy et Sébastiani ne se pouvaient sentir. P^oy a pris la défense du Directoire, M. Guizot l'a attaqué ; M. de Talleyrand, tout à la fois serviteur et ennemi du Directoire, ne disait mot. M. xMolé, qui a horreur de tout ce qui sent la Révolution, ne parlait pas et disait à Mme de Sainte-Aulaire qu'il n'était content de personne. Le dîner n'alla pas très bien. Mme de Dino (nièce de Talleyrand) était très maussade. J'ai su depuis qu'elle avait craint

que cela ne compromît M. de Talleyrand de dîner avec M. de La Fayette. Elle voudrait faire des révolutions populaires avec des robes de crêpe et des turbans d'argent, ramener les masses par des bons mots et bouleverser la société sans déranger ses soirées. C'est une singulière personne. Elle est toujours sur la défensive; elle a de l'humeur et ne le cache pas plus qu'une personne tout à fait naïve, qui n'aurait appris à cacher aucune de ses impressions. C'est un singulier alliage. Son esprit est tranchant et formel, mais elle en a beaucoup. » Assurément, elle se dresse bien au-dessus de ses amies et des grandes dames qu'elle coudoie dans les salons. Négligeons celles-ci et citons ses amies. Elle en avait de distinguées, de charmantes, de belles aussi : Mme de Caslellane, néeCordélia de Greffulhe ; Mme de Grammont, née de Catellan ; Mme Anisson-Duperron, née Sophie de Barante; Mme de Sainte-Aulaire, née du Roure ; Mme de Barante, née Césarine de Houdetot. Toutes étaient jeunes et appartenaient aux grandes familles du faubourg Saint-Germain ; elles attiraient l'altention dans les soirées et dans les bals par leur fortune, leurs toilettes et leur grAce ; elles savaient agréablement causer, parler des contrées de l'Europe où elles avaient voyagé. La duchesse de Broglie l'emportait sur toutes par une puissante personnalité, par l'expérience etlcjugemcnt acquis durant l'exil de sa mère. Les malheurs de sa jeunesse avaient développé son intelligence et sa raison. Elle n'était pas seulement Française^ mais encore, par ses années d'exil. Européenne, avec des notions étendues sur les littératures étrangères, sur les grands hommes qui vivaient au-delà de nos frontières; et, à la faveur de cette éducation très large et très diverse, placée au-dessus des petites coteries de la cour

et de la ville, elle dominait son entourage sans effort, comme l'eût fait une princesse ne désirant, ne poursuivant que la possession de la liberté et l'établissement de la justice.

La femme d'intérieur vivant entourée de ses enfants, près de son mari, en son château de Coppet, ou de Broglie, dans l'Eure, n'est pas moins intéressante, pas moins admirable en toutes ses manifestations.Le monde l'a prise, malgré elle, parce qu'elle a des devoirs de société et de position sociale à remplir, et qu'elle ne peut s'y soustraire; parce qu'au moment de la session desChambres, elle doit suivre à Parisle jeune duc, pair de France; mais on comprend par ses confidences, qu'elle serait heureuse loin de l'agitation mondaine dans le calme des champs et en présence des beautés sublimes de la nature. C'est là qu'elle retrouve la puissance de son esprit, la liberté de son âme, l'élan qui l'emporte vers le ciel après ses méditations sur l'Evangile. D'ailleurs, éloignée de Paris, elle y est encore présente par ses correspondances, par les hommes influents qui passent chez elle. Ses demeures seigneuriales sont ouvertes à ceux qui ne l'ont point oubliée. Elle y reçoit, comme jadis sa mère, les personnages éminents de l'Angleterre qui voyagent en France : lord Harrowby, chancelier du duché de Lancastre dans le dernier cabinet de Pitt ; lord Erskine, le grand orateur ; lord Wilberforce, le champion, dans le parlement anglais, de l'affranchissement des nègres, comme Victor de Broglie dans la Chambre des pairs; elle y reçoit la famille d'Orléans dont elle

apprécie la générosité des idées et la grâce des princesses ; les Decazes, au retour de leur voyage de noces en Danemark; les Sainte-Aulaire et leurs filles, jolies personnes que tout le monde dit charmantes ; elle y reçoit même le duc de Rovigo et le petit de Laborde qu'elle traite en hurluberlu, et les Guizot surtout, le mari et la femme, qui la séduisent par leur esprit évangélique et puritain, s'alliant si bien au sien. Coppet, lorsqu'elle y habitait, se trouvant sur le chemin de l'Italie, ses amies n'osaient point franchir le passage sans s'arrêter chez elle. Au château de Broglie, plus près de Paris, de même. Là, viennent les jeunes femmes qui lui sont fidèles, Mme de Castellane, qui s'y installe pendant des semaines ; la jeune dame Charles de Rémusat — Mlle de Lasteyrie — une parente de La Fayette, qui y amène son mari, toujours enjoué, spirituel et railleur ; la duchesse de Dino, nièce de Talleyrand, et Mme de Ijarante. Elle pensait ne pouvoir jamais se plaire en d'autres lieux que Coppet où elle avait laissé tant de souvenirs, et cependant elle s'habitue très vite au château de Broglie, agréable avec son grand parc et ses jardins si abondamment pourvus de fleurs; elle avoue qu'elle y achèverait bien sa vie si elle devait en partager le séjour avec ses amies.

Elle eut d'abord deux filles avant d'avoir un fils. De ses deux filles, l'aînée, Pauline, mourut à l'âge de quatorze ans, et sa douleur se répercute en toutes ses lettres intimes, à Mme de Barante principalement, qui, ayant perdu un de ses enfants ouvrait son cœur, par sympathie, à la douleur de la mère éplorée. Cette douleur ne lui laisse aucun repos. Elle pèse sans cesse et l'écrase. Revenant au château de Broglie, elle va s'enfermer dans la chambre de sa chère morte ; elle y trouve un cahier

OÙ Tenfant, imitant son exemple, copiait, à son usage, pour en corroborer sa piété, des préceptes de l'Evangile. Quelle découverte, sur laquelle la mère, les yeux pleins de larmes, s'attendrit ! Le chagrin de son mari est aussi sincère, aussi profond que le sien. Mais le caractère du duc est moins expansif. Il garde son flegme, sa gravité, sa présence d'esprit, et, pas une heure, il n'abandonne ses travaux politiques. Aussi bien, elle admire cette grande possession de soi-même, cette pensée toujours lucide, toujours forte, que les événements les plus tristes de la vie n'entament pas, et elle se dit fière d'appartenir à cet homme et de porter son nom. Alors, en ses lettres, s'appesantissantsur sa douleur, elle parle en même temps de la douceur éprouvée de se sentir associée aux pensées de son mari, aux mêmes espérances, aux mêmes désirs, aux mêmes haines contre l'injustice. Elle dit : Nous travaillons dans la même chambre ; nos bureaux sont placés lun près de l'autre ; nous vivons de la même vie.

A la mort de son frère Auguste de Staël, elle, cette âme si vibrante, si tendre, se passionne sur cette perte et partage ardemment l'immense désespoir de la jeune veuve. Elle nous la montre, seule, dans le grand château de Coppet, réduit au silence de la solitude, lorsque du temps de sa mère, ce lieu était si animé, lorsque du temps de son frère qui y avait élevé de considérables constructions pour l'établissement d'un haras, le plaisir, la joie, le mouvement y étaient journaliers. Et elle la plaint longuement, en phrases les plus touchantes, cette jeune veuve si profondément atteinte.

« Il y a dans son cœur, dit-elle, tant de vie, tant d'éléments de bonheur que cela est encore plus déchirant, »

Elle n'avait pas conservé en son salon les traditions de l'autre siècle. Elle ne demandait pas des plaisirs variés à des représentations de comédies. Son salon était plus politique que littéraire. Elle n'en est pas moins très curieuse des œuvres nouvelles. Par sa nature d'esprit, elle s'intéresse surtout aux philosophes, et elle se réjouit de penser que son jeune fils, bientôt libéré de son internat, pourra partager avec elle ses études sur la métaphysique. Quant aux poètes, elle rejette les romantiques. Elle n'aime ni le genre ni la langue de Victor Hugo ;elle réprouve Notre-Dame de Paris, c% roman qui passait dans toutes les mains, et tout autant Clara Gazai, de Mérimée; elle accuse Lamartine de manquer de goût souvent; elle critique les conceptions trop bourgeoises de Casimir Delavigne, ses vers sans élan, sans lyrisme. Les historiens l'attirent davantage. Elle se plaît aux Récils d'Augustin Thierry, qui possède la verve, et donne une grande vie à ses œuvres; aux Essais sur Vhisloire de France, de Guizot; aux travaux de Barante sur les ducs de Bourgogne. Elle vante les portraits qu'elle y a lus de Philippe de Bourgogne, de Charles V, du sire de Coucy, de Louis XI, ce prince énigmatique et si complexe, et le tableau des misères du peuple, toujours opprimé et jamais soulagé.

Ce qui l'occupe toutefois, ce qui la trouble loin de Paris, loin des salons, où les conversations, les émotions de la politique, les jugements littéraires déterminent dans l'esprit un mouvement qui entretient la vigueur de la pensée, c'est la monotonie des heures, le ressassement des mêmes idées qui finissent par diminuer l'intelligence. Elle craint, en sa solitude champêtre, un refroidissement du foyer intellectuel, et c'est pourquoi elle multiplie ses correspondances, elle lit tous les livres qui lui

380 Gn.VNDES DAMES DU XIX® SIECLE

sont signalés, et les autres, les vieux auteurs qui lui sont étrangers. Elle a ouvert les lettres de Mme de Maintenon; elle les abandonne, les trouvant oiseuses. D'ailleurs, elle n'aime pas Louis XIV, égoïste fleffé, entiché de sa majesté et de son autorité royale, ce qui s'explique de soi, puisqu'elle est protestante.

Elle a voulu lire également l'ouvrage de Mme de Rémusat sur YEducalion des femmes, et, tout de suite, elle s'inscrit contre le fond de l'ouvrage. Mme de Rémusat voudrait que les femmes fussent élevées et instruites pour le bonheur de l'homme qui sera un jour leur mari. Mme de Broglie objecte que ce but final de l'éducation des femmes serait une erreur malheureuse, car la jeune fille peut ne pas être unie à celui qui la comprendra, ou bien être unie, au contraire, à celui qui lui sera inférieur. Cependant, pourrait-on lui répondre, quelle que soit la manière dont la jeune fille sera instruite et élevée, il faudra bien quelle soit associée plus tard, dans le mariage, à un homme, ou supérieur, ou inférieur à elle. Sa critique, par cela même, s'émousse.

Installée au château de Broglie, son fils achevant ses études scolaires à Paris, elle s'applique à le mettre au courant de sa vie. Elle lui détaille l'emploi de ses heures, celle de la prière qu'elle n'oublie jamais, celle du déjeuner, celle du repos ou de la promenade, celle de la visite aux pauvres dans les cuisines, celle du dîner, ensuite ses distractions du soir. Ce fut une fois la lecture du Don Juan de Molière, et elle s'en afflige, sachant combien son fils estime et respecte cet auteur et quelle jouissance pour son esprit il avait perdue, en n'étant point près d'elle.

LA. DUCHESSE DE liROGLIE 361

11 y eui une nouvelle phase en son existence après la chute de la branche aînée des Bourbons et l'élévation delà branche d'Orléans au trône de France. Son mari chargé du ministère des Affaires étrangères, elle dut vivre plus souvent à Paris qu'en son château de Broglie, ouvrir ses salons à de grandes réceptions, présidera de grands dîners, à des raouts, à des bals, ce qui la fatiguait, ce qui l'ennuyait. Ses lettres deviennent plus rares. Celles qui existent ne changent rien au portrait que j'ai tracé d'elle. Elle est aussi croyante, aussi pénétrée de l'idée de Dieu qu'auparavant. Les nouveaux honneurs échus au jeune duc ne la rendent point orgueilleuse, et elle juge la société élégante, la société qui l'entoure, avec la même sévérité.

« La société, dit-elle, est dans l'état de René, de Chateaubriand, ou à.' Adolphe, de M. Constant, critiquant tout, dégoûtée de tout et faisant du bon sens lui-même un élément dissolvant plutôt que constituant. Personne ne veut rien passer à personne, ni se retrancher un bon mot ou une critique amère, quoi qu'il en puisse arriver. »

Il lui restait une fille, qui avait.été mariée à M. Othenin d'Haussonville, secrétaire d'ambassade. En i838, les jeunes époux devaient partir pour un long voyage en Italie. Elle en fut toute triste, agitée de prévisions fâcheuses, comme si elle devait ne plus les revoir. Et ce fut vrai. On était au mois d'août. A la fin de septembre, ils apprirent sa mort.

Victor de Broglie, six semaines après, écrivait à son ami de Barante une lettre, aussi belle par le souvenir donné à la morte que par la grande douleur qui y retentit.

« (>ue vous dirai-je, que puis-je vous dire, mon

58â GRANDES DAMÉS DU XIX® SIECLE

cher ami ? Vous savez l'étendue de la perte que j'ai faite. Vous savez qu'elle est irréparable, vous savez qu'elle est sans mesure, sans consolation, sans allégement quelconque. Il faut marcher devant soi, agir comme si l'on prenait quelque intérêt aux choses, s'occuper du présent, de Tavenir, comme s'il y avait pour moi un présent, un avenir. J'y fais de mon mieux ; je ne succomberai point à la tache. Des devoirs qui me restent à remplir, je m'efforcerai de m'en montrer digne. Puis, enfin^ il y a un terme à tout, et quand il plaira à Dieu, ce sera fini. Je n'ai pas de })rojet en ce moment, je n'en aurai point d'ici à longtemps. Mon unique but dans la vie est maintenant de veiller à l'éducation de mes enfants. Ce qu'il faudra faire pour cela, je le ferai. Je ne ferai plus rien désormais dans mon intérêt personnel, car je n'ai plus d'intérêt personnel, et, pour ce qui me concerne, je ne désire pas une chose plus qu'une autre. Mes enfants sont bien, Dieu merci ! et je les ai tous les trois auprès de moi. Nous allons essayer de passer ce triste hiver comme nous pourrons, puis nous verrons. A chaque jour sa peine et son fardeau. Ecrivez-moi quelquefois. J'ai grand besoin de l'assistance et du souvenir de mes amis. C'est un acte de charité, car je ne pense pas leur rendre le bien qu'ils me font. »

Cette lettre clôt éloquemment ces notes écrites sur la duchesse de Broglie, qui mourait à quarante et un ans.

D'après une estampe.

(Cullection Gilbert Steiiger).

Louis XVIII était un gros homme impotent, immobilisé sur son fauteuil par la goutte, par l'enflure de ses jambes et de ses pieds, chaussés de laine, qui ne le pouvaient plus porter. La nature lui avait refusé, de plus, la puissance virile, et, n'ayant jamais eu d'enfants, il ignorait les joies de la famille, les douces affections qui naissent d'un rapprochement continu entre des êtres du même sang, les pieuses tendresses où l'âme puise des réconforts contre les assauts de la vie. Une maîtresse n'était donc, pour lui, qu'une favorite, une amie plus intime que toute autre, acceptant ses faiblesses, ses humeurs, ses variations de caractère, s'associant à ses désirs, à ses projets, à son ambition, créant autour de lui le mouvement qui lui était impossible, lui rapportant les impressions du

1 . PiiBLiOGHAPHiE. — Dk Lamap.tinf., Htsloire de la lieslauralion ; Hyde Di; Neuville, Mémoires; SonTUÈyiE de Larochefoucauld, Mémoires : Mlle de Chastenay, Mémoires ; Norvins, Mémorial; choncelici' Pasouii n, Mcnioires.

â86 GRANDES DAMES DU XIX« SlECLË

dehors, les petits caquets de la société où il n'allait pas. et fournissant à son cerveau toujours actif, à sa pensée toujours vibrante, une excitation que, dans la solitude, il n'aurait pas trouvée.

C'est pourquoi l'histoire de sa vie, l'histoire de son exil et de son règne, se compliquent de cette coexistence avec une autre personne à laquelle il attachait son esprit et son cœur K La comtesse de Balbi fut d'abord souveraine en son intérieur, le suivit en exil, et il ne s'en sépara que pour se livrer au comte d'Avaray dont il se fît l'obéissant serviteur, dont il invoqua sans cesse le souvenir, jusqu'au jour oi^i le comte de Blacas prit cette charge intime de favori, laissée vacante par la mort du premier occupant. Au comte de Blacas succéda l'ancien secrétaire de la mère de Napoléon, un jeune magistrat du nom de Decazes, qu'il protégea et défendit contre les attaques violentes delà vieille

1. De Chateaubriand, Mémoires, t. IV, édition Rire, sur Louis XVIII : « ... ce prince si froid, si insensible, avait des attachements qui ressemblaient à des passions : ainsi succédèrent dans son intimité, le comte d'Avaray, M. de Blacas, M. Decazes, Mme de Balbi, Mme du Cayla. Toutes ces personnes aimées étaient des favoris. Malheureusement, elles ont, entre leurs mains, beaucoup trop de lettres. Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions historiques ; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-il, dans le cœur des monarques isolés, un vide qu'ils remplissent avec le premier objet qu'ils trouvent '' Est-ce sympathie, affinité d'une nature analogue à la leur? Est-ce une amitié qui leur tombe du ciel pour consoler leur grandeur ? Est-ce un penchant pour un esclave, qui se donne corps et âme devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe, liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu'elle a soumis, et qu'elle tient sous l'empire d'une fascination invincible ? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu'il est en possession de secrets qui feraient rougir, s'ils étaient divulgués. Ce préféré puise une double force, dans sa turpitude cl dans les faiblesses de son maître. «

La co.mtksse du caylà 3St

aristocratie. Forcé, enfin, par les vicissitudes de la politique, à rompre avec cet ami cher, il céda aux charmes d'une jeune lémme que le hasard, ou l'intrigue plutôt, amena dans son cabinet. C'était la comtesse du Cayla.

A ce moment, les Tuileries étaient un foyer permanent de petites conspirations, destinées à substituer à l'influence du roi sur la marche du gouvernement, celle du comte d'Artois, surtout celle de la « Congrégation»;! qui ce prince était dévoué. 11 était difticile d'agir directement sur le roi, retranché en son égoïsme et en son inertie. Il y fallait une autre volonté que celle des ministres, impuissants sur Louis XVIII par leur infériorité intellectuelle; et Tambitieuse coterie cléricale, avide de pouvoir, pensa tout de suite, à se servir d'une favorite, qu'elle dominerait par l'intérêt. De cette cause, surgit la liaison, si vive, si tenace, si passionnée, si puissante de Louis X\'III avec la jeune femme qui, tout à coup, pénétra dans sa vie.

Et cette liaison acquit d'autant plus de force et d'irrésistible attachement, que le vieux roi était en proie aux obsessions jalouses de sa famille, aux taquineries incessantes de son entourage. 11 désirait une tranquillité, un repos, qui lui échappaient à toute heure. 11 se savait indifférent à ses amiS;, ses anciens compagnons d'exil. La sympathie était morte entre eux et lui, éteinte par la divergence de leurs doctrines politiques. Il tenait ferme à la charte qu'il avait octroyée, et eux n'en voulaient plus. Qui viendrait le consoler de tant de déboires? II disait à quelques-uns de ceux qui prenaient eu pitié sa situation malheureuse : « Je sais que je ne suis point aimé. Ils me préfèrent Ferdinand Vil d'Espagne, le roi des prêtres et des

nobles, tandis que, disent-ils, je ne suis que le roi des impies et de la canaille. »

La comtesse du Gayla se présentait bien à l'heure nécessaire. Elle était la femme accomplie, la femme propre à devenir favorite; souple, déliée, insinuante, caressante, discrète, dissimulant sous un faux air de bonhomie, la finesse la plus aiguë, l'ambition la plus grande; paraissant simple, dénuée de tout artifice, sobservant toujours, afin de ne se laisser jamais deviner. Elle était, au surplus, la fille dOmer Talon, magistrat du Chatelet, dépositaire de la confession du marquis de Favras, — marquis, jadis, accusateur du comte de Provence, maintenant Louis XVI II; secret d'Etat, cette confession, qui mena l'accusateur à la potence ; secret enseveli avec la confession dans la tombe de Favras immolé, mais consigné en des pages, alors possédées par la comtesse du (^ayla, qui les avait reçues de son père^

Son éducation s'était faite dans le pensionnat de Mme Campan, à Saint-Germain, refuge, à cette époque, de toutes les jeunes filles de la société élégante. Mariée en 1802, à dix-sept ans, au comte du Cayla, attaché à la maison du prince deCondé, elle n'obtint jamais, pour cette raison, les faveurs impériales; et elle vécut au milieu des familles de l'aristocratie royaliste, se nourrissant des idées de cette caste intransigeante; si bien qu'à la chute de

1. Favras avait été initié aux projets du comte de Provence, de s'emparer de Louis XVI, son frère régnant, de le faire enfermer à Péronne et de se faire proclamer lieutenant général du royaume. Pour le compte du conspirateur, le marquis avait été chargé de négocier un emprunt de deux millions, argent dont se serait servi le comte de Provence pour la réussite du complot. Favras, pouvait parler publiquement et perdre le prince. Il se dévoua et ne révéla son secret qu'au magistrat.au moment de monter à l'échafaud.

l'Empire, on la vit au nombre des grandes dames qui tâchèrent de soulever la sympathie du peuple, en faveur des Bourbons, à Tentrée des alliés à Paris. Elle eut donc pour amies, non pas les femmes de la cour de Napoléon, quelle avait connues au pensionnat, mais les plus exaltées royalistes du faubourg Saint-Germain, la comtesse de Rully, fille naturelle du prince de Gondé, des Larochefoucauld, des Montcalm, des Maisonfort, etde Maistre,et de Rastignac, enfin les douairières de la société de sa belle-mère, la vieille comtesse du Gayla, une Jaucourt, dont elle était adorée, et qu'elle soignait et cajolait avec la plus persistante atTection. Afin de plaire davantage à ces vieilles personnes, elle se livrait aux exercices les plus démonstratifs de la religion catholique, fréquentant les églises et les prêtres, jeûnant aux jours d'abstinence, et se privant de toute distraction mondaine durant le carême, le samedi même qui suivait le mardi gras.

A son âge, cette sévérité d'attitude n'avait-elle pas, aussi, une autre raison, le besoin de se faire pardonner les faiblesses de son cœur, qu'une naissance imprévue, et la ressemblance de l'enfant au père illégitime, le duc de Rovigo, dénonçaient trop ouvertement? Ati temps où le duc, ministre de la Police sous l'Empire, cherchait à s'insinuer dans les salons les plus fermés de l'aristocratie, au temps où la vieille noblesse était sur le point de céder aux prévenances de Napoléon, elle, la jeune comtesse du Gayla, chagrinée peut-être de n'avoir pas, comme d'autres, une part des largesses que quelque condescendance pour le nouveau régime aurait pu lui procurer, en procès de séparation avec son mari qui lui était insupportable, lui disputant sa dot, dont elle ne pouvait se passer sans tomber dans la misère, cherchant enfin

un appui dont elle se targuerait pour le triomphe de sa cause, elle s'était livrée au duc de Rovigo *. Et quoique royaliste passionnée, donnant des bals costumes à la jeunesse frondeuse du noble faubourg, refusant à Napoléon les papiers hérités de son père contre Louis XVIII, on la rencontrait quand même en intimité chez la reine Hortense, qui Taccueillait, comme une amie de pensionnat. Mais, un soir, le prince Eugène, chez sa sœur, lui adressa une remontrance bien méritée sur sa conduite envers les alliés entrant à Paris. C'était quehjues jours avant l'installation des Bourbons aux Tuileries : « Je conçois, lui dit le prince [Mémoires de Mlle Coc/ze/e/) qu'on préfère une dynastie à une autre ; les femmes surtout ne cherchent pas lequel est le plus utile au pays, de tel ou tel système; elles jugent d'après leurs affections.

1. Pasçuieu, Mémoires, l. V, p. 373... « Mme du Cayla avait été, en 18)2, une des maîtresses du duc de Rovigo, au([uel son lîls avait beaucoup trop ressemblé. Elle fut un jour surprise par la duchesse qui cherchait à prendre sa revanche d'une scène grossière que lui avait faite son mari peu de jours auparavant, au sujet de sa liaison avec le général Sébastiani. Pour n'élre pas en reste avec lui, elle avait jugé à propos de s'armer d'une carafe d'eau et d'en verser le contenu sur les deux amants. Je ne puis avoir aucun doute sur la véracité de l'anecdote. Elle me fut racontée, une demi-heure après, par un homme qui était dans la pièce attenante, et qui avait tout entendu. »

En ce temps-là, Rovigo, d'après Mlle Cochelet, en ses 3/e/no/re.s, voulait faire nommer sa maîtresse dame du palais de la reine Hortense. II disait à la reine : « Il reste encore, dans le faubourg Saint-Germain, quehjues personnes qui seraient charmées de faire partie de votre cour. Il faut les nommer sans les consulter, car autrement les grands-parents leur feraient le chagrin de s'y opposer, et elles veulent pouvoir dire : « Moi aussi j'ai été forcée »... Mme du Cayla est la femme qui vous convient le mieux. Elle a été élevée à Saint-Germain avec Votre Majesté, elle est charmante, remplie de talents. Vous ne pourriez faire un meilleur choix. —Non, disait la reine, je ne veux forcer personne à être près de moi, ni même en avoir l'air aux yeux d'aucune famille. »

LA COMTESSE DU CAYLA S'Jl

Mais devant l'ennemi, s'oublier comme femmes bien élevées, comme Françaises, aller au devant d'une armée étrangère, la fêter, l'embrasser, toute couverte du sang français, ah ! madame, ditesmoi que vous aviez perdu la tête, pour que je puisse vous comprendre ! — Mais, disait Mme du Cayla, nous n'allions pas au devant des ennemis ; ils devenaient nos amis en ramenant les souverains que nous avions toujours chéris. — Ils étaient les ennemis de la France, répliquait plus âprement le prince Eugène. Vos souverains ne doivent pas souhaiter de se séparer du pays qu'ils sont appelés de nouveau à gouverner, et vous les compromettiez, même en cherchant un soutien dans les vainqueurs, tandis que les vaincus sont vos frères ». C'est à peu près ce que l'on sait de la jeune royaliste sous l'Empire.

Aux premiers mois de la Restauration \ elle était belle encore, « avec un teint horriblement

]. Elle passait alors la plus grande partie de sa vie au château de Chantilly, chez le prince de Condé, dont son mari était l'un des officiers. Écrivant de Chantilly à Sosthène de Larochetoucauld, ses lettres contiennent quelques détails intéressants. Elle écrivait le 1"' août 1817 : « Je ne puis vous dire combien je suis triste et comme perdue. A qui parler ici ? Je n'ai pas une Ame, pas un individu sur lequel je puisse compter. Voici ma vie. Aussitôt le déjeuner, je m'en vais; je me suis mise sur ce pied-là. Jai toutes les leçons de mes enfants. Si j'entends un peu de bruit, le cœur me bat, je pense à vous, à tous ceux «[ui s'intéressent à moi, pour ne pas me croire abandonnée, etje tâche de me calmer. A trois heures je me promène avec M. le prince de Condé, toute la société en voiture ou à pied. Mes enfants l'amusent; il les comble, il les prend dans sa petite voilure, les met près de lui à table quelquefois. Enfin, on ne peut imaginer jusqu'où va sa bonté pour eux. Après le dîner, on joue deux heures au loto, etje le fais régulièrement. Ugolin (son fils) lire les numéros. Valentine joue très bien, et le prince se fâche lorsqu'elle ne joue pas. A huit heures et demie on quitte le jeu, et l'on travaille dans le salon, jusqu'à dix heures

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gâté », écrit Mme de Boigne, qui, dans ses Mémoires, ne la ménage guère. Néanmoins, Mme de Boigne s'accorde avec ses contemporains, qui reconnaissent, à la comtesse du Cayla, beaucoup d'affabilité, une grande séduction par son caractère aimable, un charme pénétrant par sa conversation spirituelle. Sosthène de Larochefoucauld qui l'a aimée et lui a consacré la plus grande partie de ses Mémoires, va jusqu'au dithyrambe à l'égard de son héroïne. Il loue Télégance de ses manières, la forte expression de sa physionomie, sans définir son regard, trop mobile, dit-il, pour être caractérisé. Mais elle était bonne, ajoute-t-il, bienveillante envers tout le monde, généreuse en

et demie que l'on se retire. » — 12 aoûl : « La chasse d'iiier a été très jolie, à ce que l'on a dit. J'avais emporté une tapisserie. Nous étions près d'un étang, et, au bout de deux heures, j'ai vu le sanglier débucher. La Plaine la tiré et blessé. Le sanglier s'est jeté sur lui par trois fois, et est mort en le ])lessant un peu à la cuisse. » — 25 août : « Je m'en donne pour vous écrire. Je suis toute seule, ce qui me charme, et comme il a plu toute la matinée, je suis restée à lire bien à mon aise, mes enfants ayant congé. Hier, pour la première fois, je suis montée à cheval paisiblement avecAuboin. Mes enfants me suivent, je n'ai pu rester quune heure à cause de l'orage (jue j'ai prudemment évité. Je faisais leur partie à pigeon vole, lorsque les Quesnoye sont venus me voir, et comme je disais pigeon vole, M. de Quesnoye a jeté adroitement des perdrix sur la table; et voilà des rires à sévanouir. C'est ce que j'ai de plus intéressant à vous raconter. M. le Maire vient de venir, paré, écharpé, avec de la garde nationale, me chercher pour aller au bal ce soir. J'ai refusé avec toute la grâce qui me caractérise, et me voilà dans un fauteuil, ayant les yeux fatigués, vous souhaitant le bonjour. » — 1" novembre: « Nous avons passé la moitié de la journée hier en voiture, mes enfants, Mme de Rully et moi, avec M. le prince de Condé. Un temps affreux. Gens et chevaux n'en pouvaient plus, et nous ne voyant et n'entendant rien. Une pluie battante qui n'a pas permis à Mme de Rully de monter à cheval un instant. Nous n'avons rien vu. On dit que la chasse a été charmante ; il y avait quinze sangliers, et une énorme laie s'est fait chasser jusqu'à la nuit et n'a pas été prise. Me voilà dans les leçons jusqu'au cou. Il y a deux jours de perdus à peu près. »

SCS jugements, sévère pour elle seule ; désireuse de plaire et pour y arriver, ne négligeant aucun soin, aucune peine. Or, désireuse de plaire, elle devait être coquette, quoiqu'il ne le dise pas. Ce désir suppose des minauderies, des mots caressants qui attirent la sympathie ; et, précisément, il blâme, en elle, en certains jours, une toilette quelquefois extravagante, parce qu'elle aimait la peinture, dit-il, l'art de parer sa propre personne, qu'elle ne voulait point vulgaire. Au total, elle possédait les talents de toutes les jeunes femmes bien élevées, sans supériorité dans aucun, n'y apportant aucune persévérance. Voilà bien un portrait suffisant à nous représenter celle qui allait régenter le royaume de France, pendant les dernières années de la vie de Louis XVIII.

Il y a version différente sur la première entrevue de la comtesse et du roi. Comment fut-elle introduite aux Tuileries? — Elle fut recommandée au roi, dit-on, par la vieille comtesse du Cayla qui avait été l'une des dames de la comtesse de Provence. Avant de mourir, la belle-mère avait imploré pour sa belle-fille la protection royale contre les vilains procédés de son fils. Sur cette prière, le roi aurait reçu celle qu'on lui recommandait, et, séduit, l'aurait invitée à revenir. — D'après un autre récit, et celui-là plus vraisemblable, on prétend que la comtesse du Cayla, poussée par ses conseillers, le cardinal de la Luzerne, l'évèque de Saint-Malo, le duc de Doudeauville, le duc de Civrac et de la Calprade, avocat, en possession des papiers compromettants pour le roi, et voulant capter les bonnes grâces du vieux monarque, aurait demandé une audience, fondée sur un motif d'une importance extrême, à légard du prince.

L'audience eut lieu et les suites s'enchaînèrent, favorables à la préméditation de la jeune postulante.

Hyde de Neuville rapporte les incidents de cette décisive entrevue. La comtesse introduite par le premier gentilhomme delà chambre, arrivait tremblante dans le cabinet du souverain, comme Esther devant Assuérus, émue sous le regard interrogateur, sous le sourire un peu sensuel de ce vieil homme qui s'épanouissait toujours à l'aspect d'un joli visage. Troublée par cette inspection, etdevant s'asseoir sur le siège qui lui était offert, elle heurta gauchement un guéridon où se trouvaient déposés de nombreux feuillets. Le guéridon fut renversé; les papiers volèrent épars sur le tapis. La belle solliciteuse se baissa pour les ramasser, et les tenant en main, elle voulut les classer, en lisant quelques lignes au bas et en tête des feuilles, afin de les raccorder. Le roi, silencieux, la considérait avec intérêt. Décontenancée davantage par ce silence du royal spectateur, elle s'embrouilla dans son action, incapable de rétablir la suite des pages dispersées. — « Continuez à lire, lui dit alors le roi avec bienv^eillance. Votre voix m'a charmé. Je voudrais avoir souvent près de moi une lectrice si intelligente. J'aurais le plaisir de l'entendre, et celui plus grand encore de l'admirer. » — Sentant qu'elle paraîtrait ridicule en protestant, en ne satisfaisant point aux désirs du vieillard, elle poursuivit sa lecture sans rien comprendre au rapport ministériel, contenu en ces feuillets, rétablis, enfin, en leur ordre naturel. Lorsqu'elle eut achevé, elle entendit Louis XVllI lui promettre sa protection, à elle et à ses enfants, et lui dire qu'il veillerait à l'issue de son procès. Puis il la congédia, lui affirmant que sa porte serait toujours ouverte pourelle,

LA CO.MTCSSE Db CAYLA 3'J5

Elle laissa son interlocuteur ébloui par sa grâce, par son embarras respectueux. Sa voix qui, à la fin, se modulait avec une douce sonorité, avec une moelleuse intonation, son regard mouillé où il y avait autant de supplication que de reconnaissance, produisirent une impression profonde qui absorba le roi durant plusieurs jours. Il attendit son retour avec impatience, chargea Decazes de veiller au procès de sa belle visiteuse, et d'en hàler la fin. 11 désirait pouvoir annoncer à sa protégée le succès des démarches du ministre. Celui ci ne réussit point. Le procès traîna quelque temps encore et se termina, néanmoins, pour elle, à son avantage.

Elle ne recommença ses visites qu'un mois après cette première audience; les renouvela d'abord chaque mois seulement, avec ses enfants. Ensuite, elle se montra, tous les lundis, au milieu des dames de l'aristocratie, admises à la cour, ce jour-là. Peu à peu, ses visites devinrent plus fréquentes, à mesure que le roi subjugué en sollicitait le rapprochement. Bientôt, elles eurent lieu trois fois par semaine, dans le courant de la journée. Alors, la porte du cabinet du roi était interdite à tout le monde, môme aux ministres, avertis qu'ils ne devaient rompre la consigne que s'il y avait urgence précise.

Ce qui se passait en ces heures mystérieuses, entre ces deux personnes si dissemblables, de naissance, de caractère, de situation et de fortune, qui le pourrait dire? Louis XVIII était curieux, voulait connaître les secrets des salons, ceux des alcôves. Avec un cerveau animé de toutes les ardeurs, les plus sensuelles même, il se plaisait aux causeries erotiques, aux })ropos égrillards. Toute sa vie se renfermait dans le mouvement de sa pensée, dans les appétits de son esprit, j)arce qu'il

était condamné à l'immobilité en son fauteuil. Elle dut accepter le ion de ces confidences et s'y habituer, entendre les choses les plus énormes, afin de plaire, y voyant son intérêt et celui de la camavilla, qui 1 avait introduite dans le sanctuaire, oîi ne pénétraient familièrement que peu de personnages. D'ailleurs, elle arrivait les mains vides, mais partait les mains pleines, son petit sac de velours bourré par la munificence du roi. Sosthène de Larochefoucauld a cité, dans les lettres qu'il lui écrivait, toutes les offres sur lesquelles le royal vieillard insistait chaque jour des visites, en échange des complaisances de cette favorite : diamants, pierres précieuses, éditions magnifiques, tableaux admirables, qu'il enlevait ainsi aux convoitises de ses gentilshommes, ou aux sollicitations de sa famille, il disait quelquefois: « Avec la moitié des sommesque j'ai attribuées à mes amis, j'aurais pu acheter tous ceux qui me haïssent. » Elle refusait, elle ne voulait rien accepter, affirmant un désintéressement généreux, une affection fondée sur la sympathie, ou la reconnaissance, mais elle emportait les rouleaux d'or qui se pouvaient dissimuler, sans attirer l'attention des gentilshommes, présents à sa sortie. Son souvenir, son image s'imposèrent si despotiquement au roi, que, les jours d'absence, il lui écrivait le matin et le soir, attendant fiévreusement les réponses, 11 aurait voulu ne jamais se séparer d'elle; et afin de calmer ses impatiences, il se dirigeait d'abord en ses promenades, sous les fenêtres de la maison qu'habitait sa favorite. Un jeune homme n'eut pas fait pire. Elle savait l'heure, se montrait dans l'entrebàillure de la croisée, et lui, la tète penchée hors de sa lourde voiture, la saluait d'un regard tendre. Elle n'abusa jamais de cette extrême faveur.

Toujours elle fut discrète, ne répétant à son prince amoureux que les nouvelles bonnes à provoquer le rire, jamais la colère ou la vengeance. Personne ne put se plaindre d'une malignité de sa part. Elle savait enfouir, au fond de sa pensée, les caustiques moqueries du monde, qui, en blessant, auraient suscité des représailles. « Une fois, dit-on, mêlée dans un groupe de jeunes femmes, parmi lesquelles on ne l'avait pas aperçue, elle fut à même d'entendre une diatribe assez sanglante, que M. de Chateaubriand avait formulée contre quelques-uns des amis de la comtesse, par conséquent de l'intimité du roi. Un regard inquiet de Torateur se porta sur elle, dès qu'il l'aperçut. « Ne craignez rien, lui dit-elle de la voix la plus douce; mon admiration m'empêche de retenir ce que je ne dois pas entendre. »

Toute la cour connut bientôt cette intrigue. Les femmes la commentaient avec un sourire railleur et dédaigneux; les houimes haussaient les épaules. Aux princes jeunes, on pardonne les belles maîtresses; on excuse les emportements des sens et les élans du cœur. Mais l'iiistoire a toujours été sévère aux rois, qui, sur le tard de leur vie, eurent des amours coupables, ou des affectionséquivoques.

BlacasetDecazes, les deuxfavoris de Louis XVIII, accumulèrent, sur leurtêle, toutes les malédictions d'une jalouse envie, et Mme du Cayla se heurtait à une incrédulité tenace, lorsqu'elle parlait de sa pitié pour la détresse sénilc de son roi. Elle était avide de richesse, disait-on; pour des rouleaux d'or livrait sa jeunesse à un vieillard; et ne la voyait-on pas arrondir ses propres domaines, embellir sa terre de Bénon, près de la Rochelle, bientôt accepter le don d'un pavillon superbe, construit exprès pour

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elle à Saint-Ouen, à la place du vieux château de la comtesse Vincent Potocka, où Louis XVIII, à son retour d'exil, avait accepté la charte, et signé la déclarationja'ûe à ses sujets? Quant à lui, son aveuglement était si profond que, le jour de la fête de la belle dame, il donnait, comme mot d'ordre, le nom même de sa favorite, « sainte Zoé >k C'était à Marmont, le duc de Raguse, un des capitaines de ses gardes du corps, qu'il imposait ce laissezpasser, avec un petit sourire qui voulait paraître indiscret, disait Marmont, et qui soulevait le dégoût du vieux soldat.

C'est alors que Déranger, laissant Lisette et Suzon^, qu il chantait dans les salons, écrivit les

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